La répression

 

Rédacteurs :
| Jacques Angelergues | Jean-Michel Porte |

Tome 65 n°1, janvier-mars 2001
Date de parution : 2001-04-01
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Argument...
Sommaire

Bien qu’aujourd’hui les psychanalystes s’y réfèrent volontiers, la répression n’en demeure pas moins une notion psychanalytique complexe aux contours mal définis. Freud, lui-même, ne l’a jamais érigée au rang de concept et en a fait parfois un usage extensif, jusqu’à la confondre avec la notion générale de défense ou, surtout, avec le refoulement qu’elle peut aussi inclure. Cette confusion s’est d’ailleurs perpétuée dans les traductions anglaises, qui rendent généralement par le même terme “ répression ” Verdrängung et Unterdrückung, ce dernier n’étant qu’à l’occasion différencié par l’emploi du terme “ suppression ”. Ce n’est que dans une note de la Traumdeutung que Freud tente de spécifier la répression : “ J’ai négligé de dire quelle différence je faisais entre les mots “réprimé” (unterdrückt) et “refoulé” (verdrängt). Le lecteur aura compris que le dernier accentue davantage le caractère inconscient... ” Faut-il en conclure qu’il n’existe entre la répression et le refoulement qu’une différence de degré ? La lecture du texte fait néanmoins ressortir une distinction d’ordre topique : la répression, mécanisme conscient, opère au niveau de la “ deuxième censure ”, entre les systèmes Cs/Pcs, tandis que le refoulement opère entre les systèmes Pcs/Ics.

L’usage actuel du terme de « répression » retient le plus souvent la nature du processus telle qu’elle est esquissée dans la Métapsychologie. À savoir que, si le refoulement agit spécifiquement au niveau des représentations, la répression agit, elle, complémentairement, au niveau des affects. Pour Freud, « le destin du montant d’affect est de loin plus important que celui de la représentation », et c’est celui-là qui détermine le succès ou l’échec du refoulement. Quand bien même le refoulement aurait atteint son but en ce qui concerne la représentation, s’il ne réussit pas à empêcher l’apparition de sensations de déplaisir ou d’angoisse, il est considéré comme raté. Sachant que les affects ont tendance à se développer sur le mode de la « diffusion » (A. Green), sans passage obligé par le préconscient, et de ce fait peuvent se donner comme des représentants bruts de l’inconscient, convient-il alors de distinguer une répression des affects s’exerçant à travers leurs contenus représentatifs (auquel cas la répression et le refoulement n’auraient pas lieu d’être mis en opposition) et une répression directe des affects, rendue nécessaire lorsque leur répression indirecte (via la fragmentation des représentations dans le refoulement) se montre défaillante ? En bref, doit-on opposer à une « voie royale » topique, donnant prise à l’élaboration dans la cure, un pis-aller comme moyen de parer au plus pressé avec pour seule qualité sa rapidité de mise en œuvre, dès lors que le refoulement se voit mis en échec ? Ainsi pourrait-on être amené à parler d’investissements en satisfaction, où le refoulement demeure la défense prototypique, et d’une lignée traumatique, où la maîtrise de l’excitation par la mise en œuvre d’investissements en emprise (P. Denis) ou de systèmes « calmants » (C. Smadja, G. Szwec) s’avère prédominante, voire exclusive et urgente. La psychothérapie de relaxation qui, tout en mettant en évidence et en colmatant les carences d’un pare-excitations insuffisamment constitué, amène le patient, par un « détour par le corps », à entrer en contact avec ses affects effacés par la répression, en tire-t-elle son intérêt ?

Que la répression concerne les représentations, les affects, les motions pulsionnelles ou l’expression pulsionnelle des comportements comme l’a suggéré P. Marty, qu’ils soient de nature sexuelle ou agressive, se pose la question difficile du devenir du réprimé. Qu’advient-il de celui-ci, et quelle topique lui assigner dès lors que, contrairement aux représentations refoulées, il ne peut conserver sa charge dynamique et se développer dans l’inconscient ?

Dans la répression, il ne s’agit plus seulement d’éloigner un hôte indésirable comme dans le refoulement ; le terme allemand Unterdrückung contient en outre l’idée d’une poussée vers le bas, d’une mise en dessous avec écrasement. C’est cette version porteuse de dangers pour l’appareil psychique qu’on est conduit à différencier de la répression, en quelque sorte « bien tempérée », que Freud appelait de ses vœux, non sans un certain optimisme ultérieurement démenti, comme marque du succès de l’analyse : « L’analyse obtient ses succès en remplaçant le refoulement, qui est un processus automatique et excessif, par une maîtrise tempérée et intentionnelle des instincts exercée à l’aide des plus hautes instances psychiques : en un mot, elle remplace le refoulement par la condamnation » (Hans). Là encore, s’agit-il d’une seule différence de degré, ou doit-on aussi prendre en compte une différence de nature ?

Il faut mentionner la dimension répressive du cadre analytique, en particulier sur l’agir, visant à pousser le patient à se représenter. L’inhibition motrice se retrouve dans le sommeil et Freud soutient que dans le rêve les affects sont réprimés. D’où le privilège accordé par lui à la représentation. On ne saurait oublier non plus la répression imposée au psychanalyste, cette « purification psychanalytique » à laquelle il doit se soumettre et qui, « à la manière d’un miroir, ne fait que refléter ce qu’on lui montre » (1912). C’est là le paradoxe d’une méthode qui, par le transfert, exacerbe les passions et dont le but est de rendre la plus grande liberté affective possible à l’analysant, alors que les effets de contention du cadre sont manifestes. Comme le fait remarquer A. Green, dans l’œuvre de Freud la folie y est expurgée afin de donner la priorité à la représentation. La pensée ne peut travailler que sur de petites quantités ! Mais rendons la parole à Freud : « Le procédé psychanalytique se différencie de tous les procédés suggestifs, persuasifs, etc., en ce qu’il ne prétend ne réprimer par voie d’autorité aucun processus animique chez le patient. Il cherche à scruter la causation du phénomène et à supprimer celui-ci par la modification durable des conditions d’apparition » ( « Psychanalyse » et « théorie de la libido » ).

Freud a abordé la répression essentiellement au début de son œuvre et à la fin de celle-ci. Au début, il en a souligné le caractère conscient, ainsi que ses effets nocifs pour le corps. Dans les névroses actuelles il y a entrave (consciente), pour des raisons essentiellement sociales, de la décharge de la tension sexuelle somatique. Celle-ci, à s’accumuler et à ne pas trouver à s’élaborer psychiquement, pas seulement à cause d’un « refoulement intentionnel » mais aussi d’ « une insuffisance d’affect sexuel, de libido psychique », détermine l’apparition d’un cortège de troubles somatiques liés au développement d’angoisse. Cette association répression / mauvaise qualité du fonctionnement mental / somatisation se retrouve dans les travaux des psychosomaticiens. Ici, la répression est en jeu dans les rachialgies (inhibition de la décharge motrice de l’agressivité), dans les céphalalgies ( « inhibition douloureuse de la pensée », répression de représentations de nature œdipiennes « à fleur de conscience » ), mais aussi dans des maladies plus graves consécutives à des « lacunes secondaires » du préconscient déterminées par elle. C. Parat (1991) définit la répression comme « un travail au niveau du Moi conscient qui vise à l’effacement de l’affect, tout en maintenant la représentation neutralisée au niveau du préconscient ». La représentation ressentie comme neutre pourrait secondairement trouver accès à la conscience, mais la désarticulation affect/représentation, en réalisant « une rupture de continuité entre excitation et représentation », serait porteuse d’un risque de désorganisation somatique. Comment comprendre le passage d’excitations dans le soma sans faire intervenir préalablement une déqualification des affects (réprimés) ? La question du devenir du réprimé est encore posée. Dans son article Le refoulement, Freud nous dit que « le destin du facteur quantitatif de la représentance de la pulsion peut être triple : ou la pulsion est totalement réprimée, de telle sorte qu’on ne retrouve rien d’elle ; ou elle se fait jour sous forme d’un affect qualitativement coloré d’une façon ou d’une autre ; ou elle se transforme en angoisse... ». Est-ce à dire que la répression n’agirait pas tant sur un affect constitué mais dès avant qu’il ait acquis cette qualité, qu’il n’est encore qu’un facteur quantitatif aspirant à la décharge ?

Après une longue et relative éclipse, au profit de l’étude du refoulement dans les psychonévroses, la répression fait retour, dans un tout autre registre, à la fin de l’œuvre, particulièrement dans L’avenir d’une illusion et dans Malaise dans la civilisation. Freud fait naître la culture du renoncement aux pulsions : « L’édifice de la civilisation repose sur le principe du renoncement aux pulsions » (L’avenir...) et « malheur si elles étaient libérées [les pulsions sexuelles] ; le trône serait renversé, la maîtresse [la civilisation] foulée aux pieds » (Résistance à la psychanalyse). Cette force de renoncement trouve son plein épanouissement avec la formation du surmoi, dont la sévérité n’est pas tant liée, ou seulement, à l’identification à la puissance répressive du modèle parental qu’à la force de l’ambivalence de l’enfant. La « conscience morale » s’édifie en deux temps : le premier, répressif, est en rapport avec la détresse de l’enfant qui se plie à l’autorité des parents par crainte de perdre leur amour, le deuxième correspond à « l’érection du surmoi » par intériorisation de cette autorité : « La conscience morale apparaît au début par la répression d’une agression et elle se renforce par de nouvelles répressions analogues » (Malaise...). Mais, en outre, Freud ne s’en élève pas moins contre les excès de la répression culturelle qui, de ce fait, de facteur de développement individuel et collectif en font un mécanisme pathogène, source de névrose, de masochisme par retour du sadisme ou, encore, de « l’infériorité intellectuelle des femmes » (La vie sexuelle). De même y aurait-il une injustice à imposer une même force répressive à des êtres constitutionnellement différents, faisant alors d’eux tantôt des héros, tantôt des délinquants. D’où la défense (Minutes, 1907) d’ « une réforme sociale qui accorderait une certaine liberté sexuelle [qui] serait le meilleur moyen de neutraliser les traumatismes ».

Un élément doit retenir notre attention, à savoir la façon dont Freud, dans Mo ïse..., magnifie la vie de l’esprit aux dépens de la vie sensorielle, lafaisant s’accompagner d’un gain narcissique enraciné dans un Idéal du moi. N’y a-t-il pas là, potentiellement, le risque de voir la répression tendre, au-delà de la sévérité du surmoi et au-delà du principe de plaisir, vers la « mise à mort des pulsions » évoquée dans Malaise... ? Il ne serait plus ici question d’une sublimation par transformation de la libido objectale en libido narcissique (dont la répression pulsionnelle, et non pas le refoulement, constitue le premier temps qui précède le processus de désexualisation), mais d’une « contention de la pulsion par elle-même... sans intervention d’une force extrinsèque » en fonction d’un idéal de l’Idéal du moi (Moi idéal pour P. Marty), qui attribue une valeur plus grande au renoncement qu’à la satisfaction et se fait complice d’une pulsion de mort visant la néantisation, le narcissisme négatif (A. Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort). Ainsi se trouve relativisé l’optimisme de Freud pour qui l’hostilité à la répression culturelle se voit contrecarrée par la satisfaction culturelle provenant de l’Idéal du moi. Qu’en est-il, en effet, de l’avenir d’une civilisation, grande consommatrice de « tranquillisants » et « droguée » à l’internet (remplacement du « corps à corps » relationnel par un monde virtuel), au sein de laquelle un sujet se donnerait ainsi l’illusion de son autosuffisance en se voulant libéré de sa dépendance à l’objet et à la tyrannie du corps où s’ancre l’affect, « signifiant de la chair et chair du signifiant » ? Qu’en est-il, également, des risques encourus par les adeptes de la démarche ascétique, qu’elle soit d’essence religieuse ou philosophique ?

Finalement, Freud n’a jamais abandonné la notion mal systématisée de répression, même s’il a consacré son effort de théorisation au refoulement. Peut-être est-ce là le résultat de ce que :

  • la clinique lui impose ;
  • comme souvent, il est partagé entre un souci rigoureux de théorisation et un pragmatisme plus éclectique et plus flou ;
  • la répression et le refoulement valent aussi, dans la clinique, comme couple d’opposés, l’un tirant son sens de l’existence de l’autre. Complémentarité observée dans la clinique mais, aussi, complémentarité du point de vue théorique dont l’aspect heuristique tient à une conception dualiste.

La problématique répression/refoulement est intimement liée à la problématique affect/représentation. Que la théorisation du refoulement n’ait pas rendue caduque la notion de répression est peut-être en rapport avec le fait que, in fine, représentation et affect demeurent indissociables, particulièrement avec l’avènement du ça. Si « représentation » et « affect » sont des réductions nécessaires à la pensée, tout en étant des catégories décrivant une même réalité, il serait possible de penser qu’il en va de même pour la « répression » et le « refoulement ». Cependant, avec l’inflexion théorique des années 1920, il n’est plus permis de penser la répression dans sa seule opposition au refoulement. Elle se doit d’être interrogée dans ses rapports avec les autres mécanismes négativants que sont le clivage, le déni, la forclusion ou, encore, la projection. Et l’on ne saurait passer sous silence la question de ses effets par transmission transgénérationnelle.

Appréhender la répression sous un angle métapsychologique plus serré conduira-t-il à différencier des répressions de natures différentes ?

Enjeux de la répression
Anne DEBURGE – La levée de la répression en psychosomatique
Paul DENIS – Emprise et répression
Claude LE GUEN – Quelque chose manque… De la répression aux représentations motrices
Bernard PENOT – Réprimer, idéaliser, sublimer
Jacques PRESS – Mécanismes de répression,travail de contre-transfert et processus de somatisation
François VILLA – « Le “réprimé” devient le ressort du rêver »
Steven WAINRIB – La répressivité

La répression dans la cure
Catherine PARAT – La répression chez l’analyste, 141 Andrée BAUDUIN – La répression, un défi à la répétition transférentielle ?
Pierre CHAUVEL – Comme un cadavre
François SACCO – La répression et le Moi corporel
Christine ANZIEU-PREMMEREUR – Petite enfance et répression

Répression dans la culture
Jacques ANDRÉ – Violences oedipiennes
Daniel HURVY – Entre répression et expression, l’aveu
ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE Communications prépubliées du XLIIe Congrès international de Nice (IPAC, 2001)
Isidoro BERENSTEIN – Psychanalyse. Méthode et applications
Jean-Luc DONNET – De la règle fondamentale à la situation analysante
Amold GOLDBERG – La psychanalyse postmodeme

Critique de livres
Nenouka AMIGDRENA-RDSENBERG, Leopoldo BLEGER et Eduardo VERA-OCAMPD – Position et objet dans l’oeuvre de Melanie Klein de Willy Baranger
Monique DECHAUD-FERBUS – Paul Federn, une autre voie pour la théorie du Moi de Maria Teresa de Melo Carvalho
Gilbert DIATKINE – Psychanalyse multi-familiale de Jorge Garcia-Badaracco
Florence GUIGNARD – Le Claustrum. Une exploration des phénomènes claustraphobiques de Donald Meltzer
Christine JEAN-STRDCHLIC – La psychanalyse comme oeuvre ouverte de Antonino Ferro

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