La scène primitive

 

Rédacteurs :
| Marina Papageorgiou | Michèle Bertrand |

Tome 74 n°4, octobre 2010
Date de parution : 2010-10-01
  • Consulter sur le site de la BSF
  • Consulter sur le site des PUF
  • Commander sur Amazon
Argument...
Sommaire

La Urszene (scène primitive, primordiale, originaire) désigne la scène des rapports sexuels des parents (ou des figures parentales), observée ou fantasmée, construite et interprétée par l’enfant en termes de violence exercée par le père. Elle représente une énigme, et génère une grande excitation sexuelle. Avec la scène de séduction et la menace de castration elle représente l’un des trois grands fantasmes dits « originaires », à la fois moteurs et organisateurs de la vie fantasmatique.

Le terme est proposé pour la première fois par Freud à propos de l’analyse de l’Homme aux loups (1918). Mais, comme le rappellent Laplanche et Pontalis, des Urszenen apparaissent très tôt dans l’œuvre de Freud pour désigner des expériences infantiles traumatisantes organisées en scénarios, scènes originaires qui ne sont pas forcément des scènes de coït parental. L’hystérie réfère à un événement originaire (de séduction). Freud mentionne dans une lettre à Fliess (1896) « un excédent sexuel qui empêche la traduction en images verbales ». En 1987 il fait l’hypothèse de choses entendues mais comprises seulement plus tard. L’observation par une adolescente d’un coït entre un père et une fille (cas de Katharina) a un caractère traumatique. Dans l’Interprétation des rêves, Freud évoquera le fantasme dans le rêve d’avoir observé le coït parental pendant la vie utérine.

Ainsi la formation de la scène selon le modèle du traumatisme en deux temps et de l’effet d’après-coup va ouvrir le grand débat psychanalytique et épistémologique concernant l’articulation entre la réalité événementielle et la réalité psychique (fantasmatique).

Au fur et à mesure des avancées de Freud, la scène primitive acquiert de plus en plus d’importance.

L’analyse de l’Homme aux loups en montre la double valence, désorganisatrice et organisatrice. Freud fait cette supposition : l’enfant qui dormait dans la chambre de ses parents a été le témoin d’un coït a tergo entre ses parents. Il infère cette scène à partir des données cliniques. D’abord l’attirance du jeune Serguei pour les femmes en position accroupie, comme la servante Groucha nettoyant le sol, la séduction par la sœur aînée, les scènes sexuelles observées entre les domestiques, la dépression que Serguei éprouve tous les jours vers 17 heures, heure supposée du coït parental, et, bien entendu, le rêve des loups, avec une double inversion : la rigidité des loups évoquant la sidération du jeune spectateur, le regard des loups évoquant son regard pétrifié. Tant l’excitation sexuelle que la dépression trouvent ainsi leur source : excitation devant une scène traumatique, dépression corrélative au sentiment d’exclusion.

Organisatrice, la scène primitive se fait le support de l’angoisse de castration et d’une théorie sexuelle infantile (coït anal). Cependant la charge traumatique fait effraction, ce que représente la sidération produite par la scène : l’organisation libidinale de l’enfant « fut comme fendue en éclats ». Les avancées de la théorie psychanalytique ont permis depuis un autre éclairage de la cure, illustrant la réaction thérapeutique négative, et le fonctionnement limite de ce patient, régi par la destructivité et le masochisme d’un Œdipe négatif.

Scène réelle ou fantasme après-coup ?

Pour Freud, il s’agit d’une scène réellement observée, à partir des traces et des indices, mais que le psychisme doit reconstruire comme en témoigne l’évolution de la théorie. La polysémie du terme Urszene de Freud traduit et contient ce questionnement autour de ce qui est premier chronologiquement, primitif ou ancien historiquement, premier comme vierge ou première scène au sens du théâtre. Urszene comme original, c’est à dire matriciel, causal, originaire, lié aux origines, fondateur. Originel, mais aussi lié au commencement, à l’ordonnancement, ce qui concerne plus particulièrement la nature organisatrice du fantasme.

D’où vient son caractère traumatique ? Comme pour la séduction évoquée dans les études sur l’hystérie, s’agit-il d’une scène sexuelle « présexuelle » et d’un traumatisme en deux temps. L’enfant est trop jeune pour en saisir le sens, il traduit les choses vues ou entendues, ou dont il rêve en termes de violences faites par l’homme à la femme, et ce sera beaucoup plus tard que le sens sexuel lui en apparaîtra clairement. Inversement, toute reconstruction fantasmatique sous l’effet d’après coup et de déplacements, repose sur des indices de réalité : traces sensorielles, perceptives. Dans son opposition à Jung, Freud maintiendra l’idée que les fantasmes originaires sont des réalités psychiques inscrites dans la phylogénèse comme dans l’ontogénèse, avant même la mise en sens dans l’après-coup. C’est toute la question de l’origine et de la nature du fantasme qui se poursuivra jusque dans les derniers travaux (Moïse…) La question de savoir si elle a été réellement observée ou si elle est un fantasme reste pour Freud indécidable : « non liquet ».

La scène est traumatique : l’est-elle parce qu’énigmatique (Laplanche) ? En ce cas le trauma serait lié à l’incapacité où se trouve l’enfant de lui donner un sens, ou l’est-elle lorsque le sens sexuel en est révélé ? Auquel cas le trauma se constituerait dans l’après coup de la révélation de son caractère sexuel.

L’excitation est d’autant plus forte que l’enfant est laissé seul, seul avec ses pulsions. Et la dépression surgit du fait que le désir des parents l’un pour l’autre le met dans une position d’exclusion. Il n’est plus le centre de tous les intérêts, de tous les soins, il tombe de son haut, c’est une grande blessure narcissique.

Contrairement à Freud, Melanie Klein interprète la scène sexuelle entre les parents en termes de fantasmes projectifs : le nourrisson conçoit à l’image de ses propres expériences corporelles et sensorielles ce que le père met dans le corps de la mère, c’est-à-dire le bon (d’où les équivalences lait, nourriture, sperme) mais aussi la destructivité. C’est également à Melanie Klein qu’on doit « la figure du parent combiné » dans une scène primitive précoce.

Dans une autre configuration, la notion de la censure de l’amante, de D Braunschweig et M. Fain, installe la triangulation œdipienne très précocement dans le psychisme. La mère, messagère de castration, désignant le père comme à la fois objet de désir et porteur de surmoi. Ce concept, organisateur de la vie psychique articule aussi les trois fantasmes originaires.

La scène primitive est reconnue aujourd’hui comme ayant une valeur structurante. Elle organise les motions pulsionnelles et identificatoires engendrées par l’irruption de l’énigmatique sexualité parentale et la question des origines, « l’énigme du Sphinx », selon Géza Roheim, et suscite l’émergence et la production de théories sexuelles infantiles. Inquiétante et attractrice puisqu’elle implique selon la logique freudienne une discontinuité entre sexualité parentale et sexualité infantile, elle instaure différence des sexes et des générations et permet l’organisation et l’élaboration de la bisexualité psychique.

Lorsque l’on a affaire à des structures non névrotiques, les achoppements de la scène primitive et son potentiel désorganisateur jouent à plein. Ces achoppements et lacunes dans le récit d’un patient amènent en effet à s’interroger sur sa problématique. Sa structure peut-elle être réellement œdipienne en son absence ? Peut-elle introjecter l’absence de la mère indépendamment de son désir pour le père, la censure de l’amante ? La triangulation n’est-elle pas en jeu, dans cet « attracteur » de la vie psychique ?

Dans les structures non-névrotiques les forces pulsionnelles destructrices visent particulièrement la scène primitive, objet d’attaque, de déliaison, de négativation, d’aliénation, comme par exemple dans la bi-triangulation (Donnet et Green), ou encore dans l’auto-engendrement tel que décrit par Racamier dans l’antœdipe. L’apport de Bion permet d’étendre sa conception de l’attaque des liens, en tant que dé-liaison de la scène primitive, mais qui affecte de manière plus générale et profonde les liens associatifs et de la pensée.

En instituant différence des sexes et différence des générations, la représentation d’une scène primitive destitue les prétentions du narcissisme primaire à l’état de repos sans tensions ni excitation, état qui implique le refus de l’altérité. Elle questionne aussi le narcissisme secondaire à la recherche d’un autre identique à soi-même, ou d’un autre qui serait le moi idéal, ou encore d’un autre qui permettrait au moi de devenir ce moi idéal : toutes variantes d’un choix d’objet narcissique.

La représentation d’une scène primitive n’est-elle pas l’indice d’une organisation œdipienne, ou de son œdipianisation en cours d’analyse ? La qualité et la richesse de ses variantes comme son articulation avec le complexe d’Œdipe convoque également la formation et la qualité du Surmoi (Idéal du moi) post-œdipien, constitué, selon Freud, de « deux identifications, paternelle et maternelle accordées de quelque façon l’une à l’autre « (1923, Le moi et le ça).

L’énigme et la complexité de la scène primitive sont liées au fait qu’elle oblige l’enfant à s’exclure de la scène du coït parental dont il est issu, en même temps qu’elle l’incite, le contraint et lui permet d’en être l’auteur de la figuration et le spectateur.

Coordination : Denys Ribas

Argument : Scène primitive
Michèle Bertrand et Marina Papageorgiou

I – Perspectives thérico-cliniques
Thierry Bokanowski – Rêve, transferts et scène primitive chez l’Homme aux loups
Bernard Chervet – Les fantasmes originaires et l’avènement de l’érogénéité
Sophie de Mijolla-Mellor – L’impact de la scène primitive sur la pulsion de savoir

II – Configurations cliniques non-névrotiques
Dominique J. Arnoux – Construction de la scène primitive ?
Marie-France Dispaux – Une construction difficile : la scène primitive dans les structures limites
Allannah Furlong – Le mal d’amour : trace et traduction d’une scène primitive
Denys Ribas – Des scènes primitives

III – L’enfant
Radu Clit – La scène primitive et le groupe d’enfants
Diane Ehrensaft – Quand pour faire un bébé, il en faut trois, quatre ou plus
Christian Gérard – Les triangulations précoces – Un préalable à la scène primitive

IV – Une autre scène
Nicole Loraux – Ce que vit Tirésias

HORS THÈME
Marie-José Grihom, Pascal-Henri Keller – La passion : entre aliénation et création
Françoise Neau – Une fille est sacrifiée

Critiques de livres
Alain Gibeault – L’Empathie psychanalytique de Stefano Bolognini
Dominique Bourdin – Honte, culpabilité et traumatisme d’Albert Ciccone et Alain Ferrant
Laurent Danon-Boileau – Sognare e crescere il figlio di un’altra donna. Ascoltando e sperando con i genitori de Marco Marcella
Marie-France Patti – Les Idéaux fondamentaux de Gérard Bonnet

Revue des revues
Jean-Pierre Kamieniak – Topique, Revue freudienne, n° 107, 2009, « L’addiciton au risque »
Michel Sanchez-Cardenas – The International Journal of Psychoanalysis, n° 4, 2009
Isabelle Martin-Kamieniak – Libres cahiers pour la psychanalyse, n° 20, automne 2009, « Clinique de la psychanalyse »
Marie-Claire Durieux – Journal of American Psychoanalytic Association, vol. 57, n° 6, décembre 2009

Résumés et mots clés
Résumés,
Summaries,
Zusammenfassungen,
Resúmenes,
Riassunti,

Sorry, the comment form is closed at this time.

   

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas