La séduction traumatique

 

Rédacteurs :
| Christine Bouchard | François Kamel |

Tome 66 n°3, juillet-septembre 2002
Date de parution : 2002-09-01
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Argument...
Sommaire

Nous nous proposons dans le mouvement même du colloque René Diatkine 2001 – “ Considérations actuelles sur le traumatisme ”, organisé par André Green – d’interroger les rapports de la séduction et du traumatisme, envisagés selon deux angles : celui du traumatisme provoqué par la séduction sexuelle, d’une part, et, d’autre part, celui de la séduction envisagée comme conséquence de tout traumatisme.

Le traumatisme est d’abord défini du point de vue économique par un afflux d’excitations et un débordement des défenses du Moi. C’est l’impossibilité d’une réaction adaptée, d’une décharge physique ou d’une élaboration psychique qui en détermine l’impact et la violence. Tout traumatisme constitue donc une atteinte narcissique. Sa cause peut être directement sexuelle mais un traumatisme touchant globalement le psychisme ou l’intégrité corporelle peut provoquer un traumatisme qui implique simultanément des conséquences sexuelles. La notion de « traumatisme narcissique » a-t-elle un sens ? Dans quelle mesure tout traumatisme ne peut-il être considéré comme fauteur d’une séduction particulière, forçant la fixation du sujet à l’agent du traumatisme ? Quels en seraient alors les tenants et aboutissants ?

Traumatisme et séduction ont partie liée depuis les débuts de la psychanalyse : La séduction traumatique occupe une place à la fois historique et structurale dans la psychanalyse puisque les prémices de celle-ci sont marquées par une conception qui situe l’étiologie de la névrose dans une scène de séduction sexuelle à valeur traumatique, et que le renoncement à cette « neurotica », en 1897, constituera la véritable naissance de la psychanalyse.

Cependant, la question des rapports étiologiques entre séduction traumatique et différents états psychopathologiques perdure. Certes dès L’étiologie de l’hystérie, en 1896, en questionnant les conditions de l’impact traumatique d’un événement, Freud rencontrait les limites de la recherche d’une cause de la névrose dans un événement ou une scène. Chaque scène se révèle incomplètement satisfaisante à être reconnue en elle-même comme cause ; la méthode de l’ « association libre » a permis de découvrir les ramifications du jeu des représentations, les décondensations successives d’un souvenir, l’exploration contextuelle et a établi la prépondérance du fonctionnement psychique par rapport à l’objectif de la découverte d’une scène étiologique : c’est le parcours lui-même qui prend le pas sur l’événement.

Malgré cela, de la Communication préliminaire à Moïse, Freud n’abandonne jamais la recherche des événements historiques à l’origine des formations psychiques. « Il serait insensé, dit-il, de prétendre exercer la psychanalyse sans rechercher les événements de la période infantile. » Et, par ailleurs, le traumatisme, n’étant pas constitué par l’événement mais par le souvenir de celui-ci, se présente d’emblée comme une réalité psychique.

En fait, loin de s’opposer, la recherche de l’origine devient elle-même dans le travail de perlaboration l’occasion d’une subjectivation de l’histoire, de disjoindre l’événement de son enjeu, d’éclairer la capacité du sujet à “produire » des après-coups par la répétition transférentielle. Les réactions au trauma seront l’occasion d’une exploration des mécanismes en jeu : identification à l’agresseur, fixation masochiste, répétition... C’est peut-être ce qui fait dire à Freud : « L’étiologie traumatique offre à l’analyse l’occasion, de loin, la plus favorable. »

Après 1920, la compulsion de répétition renouvelle la théorie traumatique et l’enfant à la bobine, renversant le deuil de la neurotica, s’efforce de se rendre activement maître de ce qu’il a subi... Peut-on donner une place à de tels mécanismes dans les organisations psychiques fondées sur le passage à l’acte ? La répétition des expériences traumatiques joue-t-elle un rôle dans les syndromes réputés border line et dans la précipitation d’affections psychosomatiques ?

La séduction maternelle précoce invoquée par Freud en 1932, reprenant son hypothèse de 1905, établit que « la fantaisie touche au sol de la réalité effective... la mère éveilla et provoqua pour la première fois des sensations de plaisir dans l’organe génital », et propose donc un soubassement effectif au fantasme de séduction.

Ainsi toute séduction n’est pas forcément traumatique : dans la séduction maternelle précoce l’excitation provoquée n’est-elle pas le plus souvent dépourvue de valeur désorganisatrice, moins traumatique que les scènes de séduction envisagées autrefois, et situées plus tard dans la vie, du côté du père ? N’y a-t-il pas à distinguer différentes formes de séduction et en particulier la séduction initiatique ? Dans le développement précoce, le rôle de première séductrice de la mère serait de cet ordre. C’est sur ce type de séduction que Jean Laplanche appuie le développement du psychisme dans le cadre de sa théorie de la séduction généralisée.

Quels rapports établir entre séduction, traumatisme et initiation dans les rites initiatiques qui comportent souvent des épreuves dont la dimension traumatique nous apparaît violente ?

Dans ce registre aussi, mais en dehors de conduites socialisées, ne peut-on considérer qu’il peut exister des « traumatismes à effet positif » ? Claude Janin, en distinguant dans le traumatisme un noyau chaud, inducteur d’une excitation libidinale, et un noyau froid point d’appel à la dépression, ne nous invite-t-il pas à prendre aussi en compte, dans tout traumatisme, une dimension positive ?

Alors qu’est-ce qui est en jeu, plus spécifiquement, dans la séduction traumatique ? Séduire signifie étymologiquement « attirer à soi », et en allemand signifie aussi fourvoyer et tromper. La séduction banale, où il s’agit d’éveiller le désir du sujet séduit pour l’agent de la séduction, peut avoir un impact traumatique si le sujet séduit n’est pas en mesure d’élaborer un désir et de vivre une expérience de satisfaction : l’excitation soulevée aura un effet essentiellement désorganisant.

Mais dans nombre de cas de séduction traumatique, le séducteur ne vise que sa propre satisfaction au mépris du désir d’autrui et de toute référence à un tiers. L’emprise, la négation des différences organisatrices (celle des sexes et des générations) apparaissent au premier plan, organisant la « confusion des langues » : le viol et l’inceste en sont les prototypes. Quel est alors l’impact psychique de l’expérience ainsi subie ? Pourquoi, à la suite de la violence de l’irruption et de l’excitation, voit-on se développer le secret chez le sujet soumis à cette expérience ? Quel est le mécanisme de l’ébranlement des instances psychiques chez celui-ci ?

On peut se demander si tout traumatisme, y compris résultant d’un passage à l’acte violent, n’a pas valeur de séduction du fait de la coexcitation libidinale, attachée à la douleur qui fraye la voie au masochisme, mais ce mécanisme, invoqué par Freud dès les Trois essais... suffit-il à expliquer la soumission des victimes, le « syndrome de Stockholm » ?

De la même manière, quelle valeur séductrice peut-on reconnaître au « traumatisme négatif » de Green et quelle valeur traumatique attribuer à l’absence, à la « séduction par défaut » évoquée par P. Denis ?

Quel est ensuite le destin du traumatisme ? On voit des patients tenter de sexualiser des traumas passés : est-ce pour eux la seule issue devant l’intolérable de la non-reconnaissance, de la perte, de la détresse, de la passivation ? Que signifie l’idée d’une « intégration du trauma dans la vie psychique » ? Quel est le destin du bouleversement pulsionnel provoqué par le traumatisme ? Peut-on considérer que celui-ci obère l’introjection pulsionnelle ? Comment comprendre aussi la fixation au traumatisme, qui fait du traumatisme une forme de séduction ? L’attraction par le traumatisme est cliniquement une forme de répétition parfois difficilement surmontable. Le récit, parfois détaillé et minutieux, le rétablissement d’une fonction narrative, la construction interprétative ne constituent-ils pas alors les détours nécessaires à l’élaboration de la séduction et du traumatisme ?

Quelle place assigner aux suites immédiates de l’événement traumatique ? Le comportement même du séducteur, et singulièrement la non-reconnaissance de ce qu’il vient d’infliger, pratiquement constante, n’ajoute-t-elle pas un traumatisme narcissique second ? Cette non-reconnaissance, redoublée de la non-reconnaissance par l’entourage (ou par l’analyste ?) du préjudice et de la souffrance subis, constitueraient une expérience tout à fait spécifique, dont J. Mitchell fait l’élément le plus désorganisateur du traumatisme. S’interrogeant sur ce que signifie être reconnu, être identifié par un autre et par ses mots, et constatant la fréquence des difficultés de parole après un traumatisme, elle posait comme catastrophique, pour l’organisation de la spécularisation et du langage, l’expérience primaire de non-reconnaissance. Celle-ci constituerait pour elle une sorte de prédisposition au traumatisme : les traumatismes seraient des brèches qui ne surviendraient que sur le fond d’une non-reconnaissance première. Expression de la théorie de l’après-coup, ce qui peut sembler traumatique à celui qui écoute un récit, peut n’être que le catalyseur, qui rend traumatique « après-coup » une scène antécédente, et vient révéler le fond de non-reconnaissance. La sidération, les carences symboliques, les carences auto-érotiques, la parole non réflexive seraient-elles les expressions les plus directes du traumatisme originaire que constituerait l’absence de reconnaissance et d’identification fondatrice ; peut-on admettre cette idée de prédisposition au traumatisme ?

Les réactions au traumatisme sont inscrites dans la définition même de celui-ci puisque le traumatisme est toujours envisagé hypothétiquement comme à l’origine d’états psychiques. En 1920, et avec la théorie de la névrose traumatique, Freud envisage que l’excitation puisse mettre hors jeu le principe de plaisir et mobiliser d’autres activités psychiques, telles que déni, clivage, répétition. Ferenczi ajoutera l’identification à l’agresseur qui est une façon radicale de faire disparaître l’agresseur comme réalité externe, en en faisant une réalité intrapsychique.

Mais si les principales réactions au traumatisme visent à nier celui-ci, à traiter la scène comme non arrivée, ou à la dessaisir de l’affect qui l’accompagne, comment repérons-nous les traumas chez nos patients ? Est-ce déductivement, par la place faite à l’objet – ses carences, ses failles, ses intrusions – plus que par l’expression de la vie pulsionnelle ou fantasmatique du sujet ?

Qu’est-ce qui fait que la fixation au trauma, la neutralisation de la vie psychique, les sidérations de la pensée, le fonctionnement opératoire, les carences de la symbolisation seront prévalents plutôt que la force des réminiscences et l’organisation hystérique de la personnalité, comme la clinique actuelle nous le présente souvent ?

À quelles conditions donc les traumas passés sont-ils élaborables et dans quelle mesure la cure, comme après-coup du traumatisme, peut-elle en permettre le dépassement ? Ne s’agirait-il pas finalement de transformer le traumatisme en une sorte de reste diurne, occasion d’un rêve, où le souvenir et le fantasme ne seraient plus discernables ?

Mais tous les traumas sont-ils élaborables ? Si on ne peut interpréter la souffrance indépendamment du masochisme, l’interprétation doit-elle, dans ces cas de grave distorsion des mécanismes de défense, s’effacer au profit de la reconnaissance du trauma, de la psychothérapie, du soin, du soutien, de la seule empathie ? Quel est le potentiel de séduction traumatique recélé par la situation analytique ? Le deuil de la neurotica représentait un bouleversement de la théorie traumatique puisque, donnant toute sa place à l’activité du sujet, à la sexualité infantile et à la vie fantasmatique, il fondait sur la neutralité de l’analyste l’analysabilité du transfert dégagé de l’hypothèque de son induction par un analyste séducteur. Et pourtant aujourd’hui personne ne soutiendrait l’idée que même la cure la plus classique est exempte de toute suggestion ou séduction et que le pur travail interprétatif « per via di levare », est tenable. D’ailleurs, pourquoi ne serait interprétable qu’une projection qui n’aurait aucun fondement dans la réalité ? Le premier but du traitement est d’attacher le patient à la personne du médecin, dit Freud... Quel rôle séducteur et traumatique peut-on reconnaître aujourd’hui à l’analyste ? L’interprétation, et l’interprétation du transfert particulièrement, ne suppose-t-elle pas certaines préconditions sans lesquelles elle pourrait être entendue comme une interprétation sauvage c’est-à-dire n’émanant pas de l’analyste-interprète mais directement de l’objet du transfert, séducteur ou agresseur, de l’analyste en personne, répétant ainsi les traumas passés ?

Si l’interprétation a pour visée de dissocier l’analyste qui interprète de la place assignée dans et par le transfert, celle-ci peut parfois au contraire être entendue comme une irruption brutale du désir de l’analyste lui-même et venir redoubler les effets d’une séduction traumatique.

Quant à l’interprétation sauvage, elle peut consister en une révélation brutale effractive de liens ignorés comme en un déni de tout trauma dans une affirmation qui vient redoubler le défaut de reconnaissance de la réalité vécue pour considérer abusivement que « tout est dans la tête ».

Tout aussi « traumatique » serait peut-être l’interprétation systématique du transfert, renvoyant sans fin le patient à sa projection, et entendue comme destinée à masquer ou nier le désir de l’analyste...

Argument

LE TRAUMA AUJOURD’HUI ET SES CONSÉQUENCES
Catherine CouvREuR – Expériences traumatiques, expériences analytiques
Christian DELOURMEL – Traumatisme et mémoire : événement et/ou trace ?
Christine JEAN-STROCHLIC – Le risque somatique à l’adolescence : révélation d’une potentialité traumatique
Thierry BoKANowsKt – Traumatisme, traumatique, trauma
Bernard CHERVET – Quelques considérations sur la dimension traumatique

L’ÉLABORATION DE LA SÉDUCTION TRAUMATIQUE
Marc BABONNEAU – Rouge baiser
Dominique BOURDIN – Traumatiser et/ou séduire
Sylvia CABRERA – Traumatisme et intégration psychique
Giuseppe FIORENTINI – Mais la suggestion peut-elle être traumatique ?
Monique HAYEM – La séduction traumatique : une hypothèse pour rencontrer l’adolescent toxicomane
Elsa SCHMID-KITSIKIS – « Elle regarda derrière et devint une statue de sel »

FAITS DE GUERRE
Christine ANztEu-PREMMEREUR – Après le il septembre 2001 à New York
Yolande GUEUTCHÉRIAN – Sables mouvants ou des morts en sursis
Ruth STEtN – Le mal comme amour et libération : l’état d’esprit d’un terroriste kamikaze religieux

SÉDUCTION TRAUMATIQUE ET ESPACE SOCIAL
Silvia AMATI SAS – Situations sociales traumatiques et processus de la cure
Évelyne TYSEBAERT et Pascale RAES – La sexualité infantile mise sous séquestre

CRITIQUES DE LIVRES
Liliane ABENSOUR – Lou Andréas-Salomé, l’alliée de la vie de Stéphane Michaud
Dominique BOURDtN – Les naufragés. Avec les clochards de Paris de Patrick Declerck
Sabina LAMBERTUCCI-MANN – Adolescence et désenchantement de Jean Guillaumin
Sesto-M. PASSONE – Psicoanalisi come percorso de Franco Borgogno

REVUE DES REVUES
Vassilis KAPSAMBELtS – International Journal of Psycho-Analysis
Sesto PASSONE – Revue belge de psychanalyse
Marie-Claire DURIEUX – The Psychoanalytic Study ofthe Child
Danielle KASWIN-BONNEFOND – Topique

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