L’argent

 

Rédacteurs :
| Benoît Servant | Geneviève Bourdellon | Michèle Bertrand |

Tome 77 n°1, janvier 2013
Limite de remise des textes : 2012-09-01
Date de parution : 2013-01-01


Argument...
Sommaire

L’argent dans l’analyse, ce sont d’abord les espèces monétaires par lesquelles sont rémunérés des services rendus dans la cadre d’une pratique libérale. Dans ses écrits techniques de 1912 « Conseils aux médecins sur le traitement analytique » et de 1913 « Le début du traitement », Freud aborde la question du cadre. Il s’interroge sur l’effet du paiement dans la dynamique de la cure, sur les enjeux transférentiels ou contre-transférentiels puisqu’il s’agit du seul acte autorisé au sein du dispositif analytique. Que peut-il susciter, empêcher, provoquer, révéler, médiatiser ? Source d’actings, il est souvent la seule façon de faire affleurer des registres pulsionnels muets, refoulés ou réprimés qui ainsi s’invitent à participer au processus.

La question du paiement (présent, absent, oublié, retardé, en espèces ou en chèque, excessif, insuffisant, etc.) n’est pas séparable de la symbolique de l’argent et de la dimension inconsciente des mouvements transférentiels. On sait que Freud a relié la symbolique de l’argent à l’érotisme anal, notamment autour de la cure de l’homme aux rats, et donc à tout ce qui se situe du côté du don, de la rétention, de la maîtrise, de l’avarice, (1908, « Caractère et érotisme anal »). Ferenczi (1914) développe, dans « Ontogénèse de l’intérêt pour l’argent », la problématique de la transmutation en or des fèces, le premier cadeau dont l’enfant se dessaisit par amour pour l’objet. À partir de « Sur la transposition des pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal », Freud, à travers le concept de « petit détachable », présente l’équivalence inconsciente des objets partiels fèces-pénis-enfant qui peuvent s’échanger facilement et permettre le libre jeu des fantasmes. Ainsi l’argent reste principalement dans l’ancrage de l’analité même s’il ouvre sur le stade phallique et la génitalité (pénis-enfant). Il favorise les échanges et la différenciation entre le dedans et le dehors, le sujet et l’objet. À l’inverse, quand l’argent est hors circuit ou disponible sans compter, il donne lieu au fantasme de sein inépuisable (un des écueils de la gratuité, en lien avec les notions de l’état providence et de droit à la santé). Dans « Pour introduire le narcissisme », Freud souligne la dimension narcissique de l’argent. Le paiement va donc interroger les limites : celles du moi, du narcissisme, du désir, du pouvoir, du temps. L’intégration de l’analité ne prépare-t-elle pas celle de l’angoisse de castration ? C’est Lacan qui saura insister sur la castration symbolique liée au paiement, ce qu’on doit accepter de perdre pour entrer dans l’ordre du désir. Sans la fonction médiatrice de l’argent (Alain Gibeault, 1998), le risque est grand d’une collusion entre l’analyste et le patient. L’analyste pourrait devenir ce personnage omnipotent qui menace l’individuation du patient et qui pourrait le contraindre à payer directement de sa personne. En l’absence de paiement, c’est l’institution qui reprend cette fonction de médiation tiercéisante.

On comprend que le sexuel prégénital, le sadomasochisme, l’homosexualité, l’Œdipe vont s’exprimer à travers le paiement et les comportements bien peu raisonnables du patient vis-à-vis de l’argent. La décondensation de ces significations, comme dans les analyses de l’homme aux rats et de l’homme aux loups, va remobiliser ce qui était enfermé dans les symptômes contraignants apparemment insensés de la névrose obsessionnelle. Ainsi, on peut considérer l’utilisation de l’argent comme une fonction liée aux progrès de la symbolisation, dans sa richesse de significations variées (transgression, séduction) concernant la satisfaction du désir sexuel actuel et infantile. Toutefois, comme médiation, il a fonction pare-excitante, protégeant de l’inceste réel tout en participant à la représentation des enjeux transférentiels liés aux identifications inconscientes et à la bisexualité.

La symbolique de l’argent a aussi une dimension narcissique. Par son pouvoir réel d’acquisition concrète et de fascination servile de l’autre, l’argent peut se constituer en phallus tout-puissant, permettre le déni du manque (Schimmel, 1998). J. Chasseguet-Smirguel (1998) a montré comment la problématique de l’argent pouvait aussi être reliée à une haine inconsciente, à la destructivité. L’or n’est-il pas le premier cadeau du diable ? C’est la blessure narcissique qui vient alors réclamer la possession inextinguible de l’argent comme fétiche, figure du pénis anal, manipulable psychiquement et matériellement, poussant à l’emprise sur l’objet de plus en plus fécalisé, désanimé et dédifférencié. Il viendra alors nier la castration, la perte (de la toute-puissance) et le deuil. L’argent devient alors un objet anti- processuel faisant obstacle au processus de deuil. Comme le scénario du pervers, il protègerait d’angoisses d’agonies impensables.

Les angoisses de perte et les deuils infaisables peuvent pousser «  les esclaves de la quantité » (M. de M’Uzan) vers des conduites addictives à l’égard de jeux d’argent. Ce sont également ces mouvements d’emballement maniaque ou de dépression qui secouent les économies des nations, échappant à la rationalité et au contrôle informatique qui devaient encadrer pourtant la comptabilité des mouvements financiers. Mais la dématérialisation de l’argent n’accélère-t-elle pas la folie des mouvements financiers, et les attaques avides tant sur le plan mondial qu’individuel ?

Le mouvement d’abstraction qui autorise l’abandon du contact sensuel et sensoriel avec l’argent doit permettre qu’il soit utilisé rationnellement et utilement. Il correspond alors au progrès de la symbolisation (de la sublimation) c’est-à-dire à un accroissement de sens. Mais l’argent est aussi un équivalent universel (Marx), et comme tel, il peut aussi se vider de toute signification et se constituer en système qui fonctionne pour lui-même : l’abstraction, le caractère purement quantitatif de l’argent rompant les liens avec le corps et l’affect, détruit le sens. L’argent y perd sa qualité psychique, ses liens avec l’inconscient et pousse alors à une pure logique comptable aliénante. Lacan a pu parler de l’argent comme du « signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification ». C’est ce mouvement totalitaire et impérialiste que Marx avait dénoncé au niveau sociétal. Mais au niveau psychique, ce même mouvement peut atteindre l’individu, désanimé par un fonctionnement opératoire ou soumis à une administration ou à une société qui ne questionne plus la finalité humaine. Est-ce lié au pouvoir fécalisant de l’argent ? Est-ce au contraire par rupture des liens avec le sexuel que la destructivité de la pulsion de mort est libérée ?

L’acte du paiement doit être examiné dans ses dimensions processuelles mais aussi potentiellement anti-processuelles. L’argent doit prendre corps durant la cure dans le fantasme grâce aux mouvements de resexualisation puis de désexualisation.

Quand l’argent est mis entre parenthèses, est-ce un refoulement, une tache aveugle en connivence avec l’analyste, un défaut d’investissement ? Comment les accidents de cadre vont-ils pouvoir commencer à faire parler de l’indicible ?

Cependant, aujourd’hui, les conditions de l’analyse se sont diversifiées. Dans le cas des soins médicaux ou psychiques, s’il y a toujours un secteur libéral, il existe aussi parallèlement dans nombre de sociétés développées des systèmes d’assurances sociales ou privées. Le paiement n’est alors plus direct, ou encore il y a remboursement partiel ou total à l’assuré des honoraires. La psychanalyse peut parfois s’effectuer dans des centres de soins non payants, comme d’ailleurs Freud en avait imaginé la création pour les populations névrosées défavorisées (Congrès de Budapest, 1918). Quel est l’impact sur l’analyse de la gratuité, mais aussi quelles en sont les indications ? Comment réapparaitra cet élément du cadre et comment l’interprétation de ce qui va se figurer au sein de la névrose de transfert pourra-t-elle enrichir le processus en cours ?

La question du paiement s’est posée à Freud qui très tôt pratiqua l’analyse gratuite, il en déconseille très fermement la pratique. « L’absence de l’influence correctrice du paiement présente de graves désavantages. » Le paiement est nécessaire pour que la cure n’échappe pas au principe de réalité, pour que les résistances notamment à terminer (le temps c’est de l’argent) ne deviennent pas insurmontables. Lors de sa seconde analyse, l’homme aux loups désormais ruiné recevait des subsides par l’intermédiaire d’une collecte organisée par Freud ‒ ce qui ne manqua pas d’avoir un impact dans son analyse avec Ruth Mack Brunswick. Jusqu’où l’analyste doit-il engager une position de frustration et de refus de gratifications auprès du patient ?

Mais la problématique de l’argent ne sera-t-elle pas d’autant plus présente que l’analyse sera gratuite ? La dépendance, la soumission à une dette, l’idéalisation de l’analyste ne risquent-elles pas d’enliser la dynamique de la cure, d’autant plus que la source d’agressivité liée à la douleur du paiement aura été écartée ?

Le mode de paiement instauré par Freud est-il toujours pertinent au regard de l’évolution sociale ? « Vous prenez la carte bleue ?» demande tel patient. Tel autre demande une attestation de paiement pour sa mutuelle. Et que fait un psychanalyste médecin, selon son statut conventionnel, et l’intervention ou non de l’assurance maladie, des contradictions entre ses impératifs déontologiques et les usages classiques du paiement ? Ainsi, le psychanalyste peut se faire payer des séances manquées, mais ne doit pas signer de feuilles de remboursement pour ces absences, qui sont donc pénalisées. Hors la loi, le psychanalyste créerait une connivence dommageable avec le patient. Dans la loi, le psychanalyste prive le patient de projeter sur lui l’image de l’escroc qui abuse de lui. Comment maintenir le champ du fantasme sans demander la complicité du patient dans la transgression ?

Quelle part les impératifs économiques jouent-ils dans la diminution des séances d’analyse (une ou deux par semaine au lieu de trois ou quatre) ?

Au sein du groupe familial, peut aussi se manifester un investissement spécifique de l’argent en fonction d’une culture ou d’une histoire traumatique. L’héritage et le divorce sont l’occasion où apparaît la difficulté habituelle d’aborder le travail de deuil : l’affect paranoïde, l’envie et l’avidité sont alors attisés. Quelle transmission de la gestion de l’argent se poursuivra à travers les identifications inconscientes aux parents ? Quel pouvoir incestuel peut être fondé sur la circulation de  l’argent ? L’argent n’est-il pas également le révélateur des psychopathologies de la conjugalité quotidienne ?

Enfin, lorsque les instances de tutelle ont droit de regard sur les traitements : durée des soins, nature des soins, évaluation de leurs résultats, la psychanalyse peut-elle fonctionner avec des contraintes aussi fortes ? Quel est l’impact de ces contraintes sur les analyses ?

Editorial : Simul et singulis
Thème : L’argent

Geneviève Bourdellon, Michèle Bertrand – Argument : L’argent dans l’analyse,
Karl Marx – La Magie de l’argent,

Quand l’argent manque
Marilia Aisenstein ‒ L’argent en temps de crise,
Gilbert Diatkine ‒ La gratuité de la cure analytique pour le patient et pour l’analyste,

Perdre pour gagner ?
Honoré de Balzac – « Paie ton luxe, paie ton nom, paie ton bonheur »,
Françoise Feder – À propos du principe du paiement des séances manquées : du sentiment de préjudice à l’accès à une place symbolique,
Elisabeth Birot – Le paiement des séances manquées : une livre de chair ?,
Maurice Khoury – Le temps [c’est] de l’argent,

La société malade de l’argent ?
Honoré de Balzac – « L’agonie d’un “père aux écus” »,
Samuel Lepastier – Le fétichisme de la monnaie,
Lía Ricon – Impact de la crise économique sur le travail psychanalytique,

 

Dossier : Autisme
Jacques Hochmann – La guerre de l’autisme et les résistances culturelles à la psychanalyse,
Bernard Golse – Ce sur quoi nous ne pouvons pas céder,
Hélène Suarez-Labat – Investiguer la construction des espaces psychiques chez l’enfant autiste,
Denys Ribas – Autisme et psychanalyse,

Recherches
Maurizio Balsamo – Fidélité et infidélité de la mémoire,
Sára Botella – La mémoire du rêve,
Rosine Jozef Perelberg – Un père est battu : constructions dans l’analyse de certains patients,
Ellen A. Sparer – L’inconscient du moi,

Revue
Revue des livres
Élisabeth Birot – L’humour et la honte de Jean-Luc Donnet,

Bernard Chervet – Le transfert d’autorité. À propos du livre de Samuel Lézé, L’autorité des psychanalystes,

Claude Smadja – La raison psychanalytique. Pour une science du devenir psychique, de Roger Perron,

Revue des revues
Denise Bouchet-Kervella – Revue française de Psychosomatique, no 40, 2012, « L’amour »,

Benoît Servant – Psychanalyse et psychose no 12, « Trauma et vécu catastrophique »,

Michel Sanchez-Cardenas – International Journal of Psychoanalysis, nos 1 et 2, 2012,

Hede Menke-Adler – Jahrbuch der Psychoanalyse. Beiträge zur Theorie, Praxis und Geschichte, Volumes 61, 62 et 63, 2010
et 2011,

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