L’autoérotisme en défaut

 


Auteurs :
• Paul Denis •
Tome 82, n°3
Limite de remise des textes : 2018-01-01
Date de parution : 2018-07-01
Argument...

L’autoérotisme est la clé de voûte de la théorie de la sexualité, en tant que dimension spécifique de la sexualité humaine.

Jean Gillibert

 

Bien qu’omniprésent dans la vie psychique, sous différentes formes, et à toutes les époques de la vie, l’autoérotisme — aussi bien en tant que concept que sur le plan clinique —, n’a guère suscité de travaux qui lui soient spécifiquement consacrés.

Dans l’œuvre de Freud, même si la notion apparaît en filigrane dans nombre de textes, les occurrences du terme ne sont pas nombreuses, environ vingt-cinq. Curieusement, le terme disparaît du vocabulaire freudien après sa dernière apparition en 1919. En France, depuis le numéro de la Revue française de psychanalyse qui rendait compte du Congrès des psychanalystes de langue française de 1977 où Jean Gillibert avait présenté un rapport fleuve sur le sujet, très peu d’articles ont été publiés, et pas davantage dans la littérature internationale[1].

La notion est pourtant centrale dans la pensée de Freud, centrale mais embarrassée. Il tient à une idée, qui lui vient très tôt, et deviendra récurrente, selon laquelle l’autoérotisme est d’abord la capacité d’une satisfaction sexuelle limitée, à partir d’une zone corporelle localisée : « Parmi les couches sexuelles les plus profondes est celle de l’autoérotisme qui n’a aucun but psychosexuel et n’exige qu’une sensation capable de se satisfaire localement » (Freud, Lettre à Fliess, 9 décembre 1899). Les échographies d’aujourd’hui, pratiquées pendant la grossesse, qui montrent que le fœtus suce son pouce alors qu’il ne connaît pas la faim, pourraient lui donner raison. Il faudrait alors inverser la théorie de l’étayage : c’est parce que cela lui donne du plaisir que l’enfant tête ; le plaisir à la tétée serait la rouerie de l’autoconservation, comme le plaisir sexuel est la rouerie de l’espèce pour assurer sa reproduction.

Freud suppute dès le début des « rapports particuliers [entre] l’autoérotisme [et] le moi primitif… » (Freud, Lettre à Fliess, Ibid). Constitution du moi et autoérotisme auraient-ils partie liée ?

Le rapport autoérotisme et lien à l’objet apparaît dans Trois essais… Freud maintient à la fois son idée de fonctionnement autonome de zones spécifiques : « … la pulsion n’est pas dirigée vers d’autres personnes ; elle se satisfait sur le corps propre de l’individu, elle est autoérotique… » (Freud, 1905d, p. 104), tout en faisant intervenir, très tôt dans la vie, à propos du suçotement, le rôle de l’objet : il y a là dit-il « recherche d’un plaisir déjà vécu et désormais remémoré (…) Nous dirons que les lèvres de l’enfant ont tenu le rôle d’une zone érogène… » et que « …la pulsion sexuelle avait, dans le sein maternel, un objet sexuel à l’extérieur du corps propre. » Freud va ainsi inverser sa position sur l’autoérotisme : la pulsion sexuelle est d’abord liée à un objet, le sein maternel, et ne devient autoérotique que secondairement : « à l’époque où il devint possible à l’enfant de former la représentation globale de la personne à laquelle appartenait l’organe qui lui procurait la satisfaction. En règle générale la pulsion devient alors autoérotique, et ce n’est qu’une fois le temps de latence passé que le rapport originel se rétablit. » (1905d, p. 165). Freud considère donc que pendant la période de latence, la pulsion sexuelle perd son lien direct à l’objet maternel et devient autoérotique, secondairement autoérotique. Cependant le fait de se « former la représentation globale de la personne » implique la constitution d’un objet psychique. Il s’agit alors d’un autoérotisme psychiquement habité, sinon adressé. L’une des façons dont l’autoérotisme serait « en défaut » proviendrait des vicissitudes de la constitution d’objets internes liés aux activités autoérotiques, et donc de l’insuffisance de la contrepartie psychique de ces activités.

 

Si l’on considère que « la masturbation est la forme autoérotique de la sexualité » (Tausk, 1951), on peut envisager celle-là sous deux angles : une masturbation vide de représentations, elle répondrait alors au modèle de la sensation auto-provoquée sans lien à un objet présent ou remémoré, autoérotisme élémentaire de la satisfaction « locale », et une masturbation objectalisée, liée à un objet ou des objets internes. De ce point de vue, il faut noter que la relation sexuelle avec une autre personne convoque aussi les objets internes déjà constitués et que l’autoérotisme objectalisé y tient nécessairement une grande place. Tausk dans sa contribution au « Symposium sur l’onanisme » indiquait que c’était « la superstructure psychique » qui donnait sa valeur à une activité sexuelle : « Le critère qui détermine si un acte sexuel est soit masturbatoire soit une relation sexuelle n’est pas fourni par la forme extérieure du comportement sexuel mais par la superstructure psychique du processus physique » (Tausk, Ibid).

En cas de défaut de développement d’une superstructure psychique favorable à ses activités sexuelles et à un autoérotisme nourri de ses relations antécédentes, un sujet, à la recherche d’une satisfaction, peut être asservi à la présence nécessaire d’une autre personne. La dépendance à la relation avec une personne ou un objet extérieur serait ainsi la contrepartie d’un défaut d’intériorisation de représentations d’objets aimés.

Le titre de l’article de César et Sarà Botella, « Sur la carence auto-érotique du paranoïaque » évoque cette dépendance : « Tout en abhorrant sa dépendance absolue, il s’enchaîne à son objet pour ne plus jamais sombrer dans les ténèbres du non-objet ou dans la folie des autoérotismes dispersés » (Botella, 1982, p. 79). Cette formule d’« autoérotismes dispersés » apporte un complément important à l’une des premières propositions de Freud sur les rapports de la paranoïa et de l’autoérotisme : « La paranoïa redéfait les identifications, (…) et scinde le moi en plusieurs personnes étrangères. Voilà pourquoi j’ai été amené à considérer la paranoïa comme la poussée d’un courant auto-érotique » (Freud, Lettre à Fliess, 9 décembre 1899). Ainsi nous ajouterions aujourd’hui : … d’un courant autoérotique dispersé, désorganisé.

Cette « faille autoérotique » dont parlent César et Sarà Botella est aisément constatable dans bien d’autres formes de psychopathologies, la phobie par exemple ; l’agoraphobe qui ne peut sortir seule dans la rue a besoin, pour échapper à la désorganisation, soit de l’investissement de son « claustrum » familier, soit de l’accompagnement exigé d’une amie. Hélène Deutsch a indiqué que la personne en question ne représente pas seulement le parent protecteur mais le parent inconsciemment haï dont la présence sert à nier des fantasmes inconscients de destruction. La « relation allergique à l’objet » de Pierre Marty et Michel Fain, définie par sa dépendance à la présence d’une autre personne, pourrait être vue sous le même angle d’un « carence autoérotique ». Ne peut-on penser que les procédés auto-calmants décrits par Claude Smadja et Gérard Szwec dérivent d’un empêchement autoérotique substituant des activités d’emprise et d’auto-emprise à l’autoérotisme ? Peut-on penser que nombre de passages à l’acte, scarifications, intoxications diverses, conduites perverses et actions éventuellement violentes contre autrui puissent être liées à la bascule des investissements dans le registre de l’emprise faute d’une issue en direction de l’autoérotisme et de la satisfaction ?

Dans Sur l’origine de la “machine à influencer” dans la schizophrénie, Tausk avance l’idée que l’apparition de « la machine à influencer » — projection du corps du sujet — est le résultat d’une régression à un stade où le corps entier est vécu comme une « partie génitale », où « le moi devient un être sexuel diffus ». Il relie cette situation psychique à ce qu’il appelle « le complexe intra-utérin », fantasme de retour au corps maternel, au « désir de l’homme de se glisser entièrement dans les parties génitales d’où il vient, refusant de se donner à lui-même la moindre satisfaction. » Le refus de tout autoérotisme prend ici une place centrale. En filigrane, Tausk introduit l’idée que le développement de la sexualité et du moi s’appuie sur celui de l’autoérotisme ; ce serait l’autoérotisme qui permettrait l’appropriation des zones sexuelles par le moi. Faute de quoi le moi reste « subordonné à une volonté étrangère » celle d’une sexualité sur laquelle il n’a pas de maîtrise. La psychose s’originerait-elle dans une carence autoérotique profonde ?

« Les rapports particuliers de l’autoérotisme avec le moi primitif » évoqués par Freud ne seraient-ils pas de l’ordre d’une construction réciproque de l’un et de l’autre ou, si l’on veut, deux aspects d’un processus d’auto-organisation du moi ?

Mais l’autoérotisme considéré ainsi constitue un pilier du fonctionnement psychique. Le passage de l’autoérotisme de la période de latence à l’exercice de la sexualité avec une autre personne comporte une dimension d’autoérotisme appliqué. Le monde des objets transitionnels se développe par transposition d’activités autoérotiques sur des objets « non moi », les imitations, le jeu, les activités sublimatoires ont une dimension autoérotique et cela « dès le début » (Baladacci, 2005), d’où dérivent les investissements du champ culturel. Le plaisir au fonctionnement psychique souligné par Evelyne et Jean Kestemberg n’est-il pas essentiellement autoérotique ?

Ne peut-on pas considérer également que le processus psychanalytique soutient la restauration ou le développement d’un autoérotisme efficient, gage d’une certaine indépendance ?

Paul Denis

199 Bd Saint Germain

75007 Paris

paul.denis5@wanadoo.fr

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Baldacci J.-L. (2005), « “Dès le début”… La sublimation », Revue française de psychanalyse, 5, vol. 69.

Botella C. et S. (1982), Sur la carence auto-érotique du paranoïaque, Revue française de psychanalyse, 1, vol.47. p. 63-79.

Freud S. (1905d), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

Tausk V. (1919) Sur l’origine de la “machine à influencer” dans la schizophrénie.

Tausk V. (1951) On masturbation (1912), Psychoanal. Study of the Child, 6. 61-79. 

(Ces deux textes sont repris in Tausk, Œuvres psychanalytiques, Paris, Payot, 1976).




[1] Le PEP Archiv recense 11 articles incluant autoerotism dans leur titre contre, par exemple, 452 se référant à narcissism.

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