Le contre-transfert

 

Rédacteurs :
| Albert Louppe | Elisabeth Birot | François Kamel |

Tome 70 n°2, avril 2006
Date de parution : 2006-04-01
  • Consulter sur le site de la BSF
  • Consulter sur le site des PUF
  • Commander sur Amazon
Argument...
Sommaire

Le 7 juin 1909, Freud écrit à Jung aux prises avec le transfert amoureux d’une patiente (S. Spielrein) que ce dernier pense à ce moment être devenu revendication : « De telles expériences, si elles sont douloureuses, sont aussi nécessaires et difficiles à épargner ». Il s’estime en avoir été épargné lui-même par son âge et les nécessités farouches de la vie quant à son travail… et continue ainsi : « Mais cela ne nuit en rien. Il nous pousse ainsi la peau dure qu’il nous faut, on devient maître du contre-transfert, dans lequel on est tout de même chaque fois placé et on apprend à déplacer ses propres affects et à les placer correctement. »

C’est en 1910 que, pour la première fois, Freud étudie plus avant la notion de contre-transfert qu’il définit alors comme « … l’influence qu’exerce le patient sur les sentiments inconscient de son analyste » (L’avenir de la technique analytique, in La technique Psychanalytique).

L’introduction d’un tel concept dans la métapsychologie représente une étape importante dans l’évolution de la pensée Freudienne au sein de laquelle le contre-transfert conserve une place déterminante.

On comprend que, concomitamment à ses travaux sur le contre-transfert, Freud porte une attention particulière à ce que l’analyste dispose d’une connaissance parfaite de son propre fonctionnement psychique. Cela conduit à la nécéssité qu’un psychanalyste ait été lui-même analysé et qu’il poursuive sa vie durant une auto-analyse permanente ; ce d’autant qu’« Aucun analyste ne va plus loin que ses propres complexes et résistances interne ne le permettent » écrit Freud (1910). La question de la formation (analyse dite didactique) et des dispositions à l’auto-analyse du futur analyste se posent donc d’emblé. Depuis 1910, elle ne cesse d’être l’objet de nombreux débats, controverses ou polémiques qui marquent l’histoire de la psychanalyse : les divergences avec les lacaniens, les différents actuels au sein de l’API en témoignent. L’objectif initial de Freud est de maintenir chez l’analyste une froideur de sentiments indispensable au bon déroulement de la cure. Dans « conseils aux médecins » en 1912, il recommande aux analystes de prendre comme modèle le chirurgien, reprenant la phrase attribuée à Ambroise Paré : « Je le pansai, Dieu le guérit ».

C’est dans ce même article qu’il distingue la pratique de la cure de celle de la psychothérapie pour laquelle s’associent utilement analyse et suggestion. Il reste cependant indispensable qu’une telle pratique soit effectuée en toute connaissance de cause par un analyste ayant bénéficié de « la purification psychanalytique » (p.67) qui lui assure la totale maîtrise de son contre-transfert. Le débat sur le statut de la psychothérapie et la formation des psychothérapeutes était déjà présent, au regard du travail du contre-transfert.

La prise en compte du contre-transfert occupe également une place importante dans la théorie de la technique analytique. Dans cet article de 1912 on trouve chez Freud une position qui servira de tremplin à l’évolution de ses points de vue : appréhender l’inconscient de l’analysant par l’inconscient de l’analyste. Le fonctionnement psychique de l’analyste en séance devient une source croissante d’intérêt qui conduit à définir, entre autre, l’attention (également) flottante. L’analyste n’est plus un simple miroir ; son fonctionnement psychique et ce qui en émerge (affects, représentations…) dans la séance contiennent des indicateurs qui se rapportent aux problématiques inconscientes de l’analysant. L’inconscient de l’analyste opère de surcroît un travail de transformation et de reformulation de l’inconscient du patient, « de même que le récepteur (téléphonique) retransforme en ondes sonores les vibrations téléphoniques qui émanent des ondes sonores ». La spécificité de la pratique clinique psychanalytique se précise par la prise en compte de l’engagement du psychisme de l’analyste dans la dynamique de la séance et de la cure dans son ensemble.

Le 20 février 1913, Freud écrit à Binswanger que le contre-transfert est un des problèmes techniques les plus compliqués de la psychanalyse. Il le considère comme « soluble ». « Ce que l’on donne au patient ne doit justement jamais être affect immédiat, mais toujours affect consciemment accordé, et cela plus ou moins selon la nécessité du moment. En certaines circonstances, on peut accorder beaucoup, mais jamais en puisant dans son propre inconscient. Ce serait pour moi la formule. Il faut donc à chaque fois reconnaître son contre-transfert et le surmonter. »

En 1915, dans « Observations sur l’amour de transfert » l’expression du vécu contre- transférentiel lié au transfert amoureux s’enrichit du qualificatif de « douloureux », il comporte maintenant « des côtés pénibles et comiques et des côtés sérieux ». Si Freud conseille à ce propos de ne pas étouffer trop tôt le transfert amoureux, il encourage également l’analyste à laisser se déployer le vécu contre-transférentiel afin de le mieux saisir.

Ce rappel historique resitue les bases conceptuelles et introduit à ce qui se profile d’emblée du déploiement et de la multiplicité des enjeux dialectiques :

  • D’activité et de passivité: le contre-transfert est une expérience subie que l’on peut, soit analyser d’emblée pour l’éradiquer, soit recevoir, accueillir, transformer, mais dont il faut se saisir pour en faire un levier actif dans la cure. En ça il sollicite la bisexualité psychique de l’analyste.
  • De symétrie ou d’asymétrie entre le fonctionnement psychique de l’analyste et celui de l’analysant ; entre associations libres et attention flottante…
  • D’une temporalité qui se retrouve au sein de chaque séance : le contre-transfert précède-t-il le transfert ; en est-il seulement une réponse ?
  • D’équilibrage entre mouvements émotionnels spontanés de l’analyste et don de sentiments maîtrisés, l’affect semblant constituer pour Freud le représentant essentiel des manifestations contre-transférentielles
  • De ce qui, dans cette expérience, reviens à la part consciente de l’analyste, et de ce qui en reste inconscient.

Ces fondements théoriques interrogent déjà la nature du processus : par quelles voies et dans quelle topique s’opère cette dynamique transfert / contre-transfert ?

Qu’en est-il également des limites de cette expérience au regard de l’idéal et du Sur-moi analytique mais aussi des capacités propres à l’analyste, pas nécessairement « solubles » dans l’autoanalyse ? En effet, en contrepoint de ces jalons théoriques, nous sont données les difficultés contre transférentielles rencontrées par Freud lui-même: dans l’analyse de Ferenczi (acceptation d’être le support de l’imago maternelle dans le transfert) comme dans les cas cliniques qu’il rapporte (l’homme aux rats, l’homme aux loups, Dora…).

Ferenczi, pris dans son opposition et dans ses reproches à l’égard de Freud, va dans les années 1920 souligner le risque de la technique classique en ce qu’elle risque de favoriser la répétition d’une non rencontre de la souffrance passée. L’héritage de Ferenczi apporte incontestablement des voies nouvelles dont la (ou les ?) pratique(s) actuelles de la psychanalyse s’inspirent. Il laisse aussi apparaître les risques d’une implication personnelle excessive de l’analyste. La lettre que Freud adresse à Ferenczi en date du 13 décembre 1931 condense les « dérives » techniques qui peuvent en découler. A la suite de Ferenczi certains de ses anciens patients (Ernest Jones, Melanie Klein, Michel Balint) et d’autres analystes (Winnicott…) ont pris appui sur l’implication profonde de l’analyste pour développer des approches innovantes.

Paula Heimann (À propos du contre-transfert, 1950) propose explicitement de prendre en compte « la réponse émotionnelle de l’analyste » comme outil de connaissance de l’inconscient du patient, en tenant à l’écart ce qui ressort de la problématique personnelle de l’analyste. Le contre-transfert, vécu tout d’abord comme un obstacle, devient un levier dans la cure. Heinrich Racker, valorise également la prise en compte des éprouvés contre-transferentiels en tant que voie d’accès à une connaissance de l’inconscient du patient (Observation sur le contre-transfert, 1952).

L’identification projective, introduite par Melanie Klein (en 1946), s’apparente-t-elle à ces conceptions ou en apporte-elle d’autres ? Qu’en est-il également des positions de Léon Grinberg (1962) sur la « contre-identification projective » comme réponse inconsciente à l’identification projective du patient ?

Wilfred R. Bion développe à la même époque que M. Klein ses conceptions personnelles. La fonction « contenante » de l’analyste, intégrant le concept d’une identification projective normale, participe à la « capacité de rêverie » de la mère et de l’analyste. Il ne s’agit plus d’instruments de compréhension mais de connaissance et de transformation qui permettent l’appropriation par le patient de la capacité de traiter les matériaux psychiques.

Pour Margareth Little et Harold Searles, le contre-transfert n’est pas régi exclusivement par l’identification projective du patient,

La question de l’asymétrie transfert / contre-transfert est posée par Willy et Madeleine Baranger (La situation analytique, 1961-1962). On la retrouve dans les travaux de Laplanche, Viderman et Neyraut. Serge Viderman, à l’appui de sa proposition sur la « Construction de l’espace analytique » (1970), considère que les moments les plus précieux de l’interprétation psychanalytique naissent de l’entrecroisement transféro-contre-transférentiel. Pour l’auteur le contre-transfert de l’analyste alimente l’interprétation du transfert. Qu’en est-il de nos jours de ce qui a été la source d’une polémique restée historique ?

Michel Neyraut (Le transfert, 1974) soutient la précession du contre-transfert sur le transfert tout en insistant sur sa manifestation « après-coup » dans le déroulement de la cure, en réponse au transfert.

Pierre Fédida (1986) souligne le risque de psychologisation de la relation analytique vue comme interaction au détriment de la répétition transférentielle de scénarii inconscients. André Green (Inventer en psychanalyse, 2003)) partage cette crainte qu’il reformule à propos des positions des « inter subjectivistes ». Ces positions fixent en effet l’identité fonctionnelle des deux protagonistes de la cure, et le contre-transfert prend de ce fait une acception plus élargie : tout ce qui est de la personnalité de l’analyste peut intervenir dans la cure, dans « l’interaction ». L’analysant réagirait alors davantage au contre-transfert de l’analyste qu’à son propre vécu. Cette vue synchronique met et cause les notions de transfert et de refoulement. Dans ces conditions, souligne A. Green, peut-on conserver la notion de contre-transfert si le transfert lui-même n’est pas pris en compte dans son acception psychanalytique ?

Plusieurs auteurs s’attachent à mettre en évidence un contre-transfert « originaire » (J.-B. Pontalis, « le mort et le vif entrelacés ») ou un contre-transfert « de base » (C. Parat). J. Guillaumin (« Le contre-transfert ») insiste sur le caractère partiellement impensable, et en même temps le rôle de conteneur d’un contre-transfert « à fonds perdus », d’essence positive, qui s’allie au transfert de base du patient. Cette (ou ces ?) disposition(s) de base se forge(nt) dans l’histoire analytique de l’analyste.

Louise de Urtubey a souligné dans son rapport de 1994 l’importance de l’origine du contre-transfert en ce qu’elle se trouve dans le transfert de l’analyste au cours de sa propre cure et dans les intuitions inconscientes que celui-ci a concernant le contre-transfert de son propre analyste. La transmission de la psychanalyse est alors interrogée au regard du contre-transfert. Serait-il à saisir à l’interface de l’individuel et du collectif du fait des identifications aliénantes ou structurantes de l’analyste à son analyste, à ses formateurs, à l’institution analytique…. ? (M. Parsons). Par ailleurs, des travaux comme ceux de F. Guignard soulignent « l’impact sur le psychanalyste de l’infantile dans l’analysant » et les « taches aveugles » de l’analyste qui peuvent en être les conséquences. L’ensemble de ces considérations, aussi restreintes soient elles ici, rends compte de la complexité du « travail de contre-transfert » qui se doit (idéalement ?) de prendre en compte de nombreux paramètres conscients mais surtout inconscients. Ainsi, si on peut s’interroger sur les liens parfois hâtivement établis entre le travail du rêve et le travail du contre-transfert on est en droit de reconsidérer l’assertion ancienne : rêver de son patient indique la nécessité pour l’analyste d’effectuer une « nouvelle tranche ». Les « rêves curatifs » de l’analyste qui soignent le contre-tranfert tout en participant à la dynamique du traitement (Winnicott) soutiennent une position diamétralement opposée.

Entre l’analyste « chirurgien » et « la technique du baiser » que Freud reprochait à Ferenczi, la prise en compte du trauma, du négatif, de l’irreprésentable, du lien à l’objet primaire est devenu une nécessité clinique incontournable qui conduit à revisiter l’acception première définissant le contre-transfert. De nombreux auteurs développent des conceptions innovantes qui prennent en compte la diversité des fonctionnements psychiques, la pluralité des cadres proposés (qui restent néanmoins dans le champ de la pensée analytique) ainsi que l’âge du patient. Ce foisonnement de travaux extrêmement fécond ouvre la voie à de nombreuses interrogations, essentiellement d’ordre technique et clinique.

  • Les diverses d éclinaisons de la dyade transfert / contre-transfert sont-elles antagonistes, ou participent-elles de moments différents dans le cours évolutif d’une cure ?
  • Jusqu’à quel point peut-on corréler les éprouvés contre-transférentiels au fonctionnement psychique du patient ? N’encoure-t-on pas le risque d’établir des liens de causalité linéaires, par essence réducteurs ?
  • Quels liens établir entre contre-transfert et choix du cadre (J.-L. Donnet parle d’un choix « confortable ») puis entre cadre et possibilités d’analyse du contre-transfert ? Quelle est la nature du « jeu » appréhendé par l’analyste pour qu’il pose une « indication de cadre » ?
  • Le modèle de la cure repose sur la dynamique du refoulement. Pour autant les clivages ne sollicitent ils pas de façon singulièrement intense l’analyse du contre-transfert, tant pour les repérer que pour les réduire ?
  • En quoi et dans quelles proportions l’analyse du contre-transfert oriente l’interprétation ? la construction ? et protège de l’agir ?
  • Si la bisexualité psychique de l’analyste est assurément sollicitée, qu’en est-il des équilibres entre sadisme et masochisme, entre économie objectale et économie narcissique ?
  • Comment le psychisme de l’analyste prend-t-il en compte et traite-t-il le mortifère, le désinvestissement, la désintrication, la réaction thérapeutique négative ?
  • Les avancées dans la prise en compte des régressions massives (Winnicott) et la proximité du modèle de la cure avec celui du parent (Bion) ne convoquent-t-elle pas d’une nouvelle manière la question du contre-transfert parental de l’analyste ?
  • La psychanalyse de l’enfant à la particularité de s’adresser à des sujets dont le psychisme est en cours de développement. La névrose de transfert, dans son acception la plus classique (S. Lebovici), ne peut s’organiser que dans l’après-coup pubertaire (M. Ody, 2003).L’existence ou non d’un transfert chez l’enfant à été au cœur de débats historiques. Qu’en est-il aujourd’hui ? et du contre-transfert ? Dans la cure de l’enfant doit-on, peut-on, disjoindre ce qui serait dans le registre du transfert de ce qui revient à la participation de l’analyste dans la construction psychique en cours ?
  • L’allongement de la durée des cures et l’âge croissant des candidats au cursus interrogent-t-ils le contre-œdipe de l’analyste ?

Le contre-transfert paraît à la fois le gardien et l’incitateur d’un jeu analytique dont l’amplitude, les possibilités de régression formelle et topique, l’ancrage et le repérage des manifestations corporelles semblent constituer maintenant un nouvel idéal analytique, déjà annoncé par V.N. Smirnoff (1982, le contre-transfert, maladie infantile de l’analyste) : « Peut-être le contre-transfert nous aidera-t-il a ne pas devenir, à la longue, des énarques de l’inconscient ».

I- Le concept

Paul Denis – Incontournable contre-transfert,
Angela Goyena – Heinrich Racker : le contre-transfert comme un nouveau départ de la technique psychanalytique,
Louise de Urtubey – Des origines du contre-transfert,

II- Élaborations

Michael Parsons – Le contre-transfert de l’analyste sur le processus psychanalytique,
Liliane Abensour – La brillance du contre-transfert,
Chantal Frère-Artinian – La maîtrise du contre-transfert, une butée organisatrice. Figures de la pliure,
Antonino Ferro – Marcella : d’une situation sensorielle explosive à la capacité de penser,
Danielle Kaswin-Bonnefond – Transfert-contre-transfert : entre associativité et dissociativité,
Simon-Daniel Kipman – Contre, tout contre,
Albert Louppe – Transformations et dynamique transféro-contre-transférentielle,

III- Le contre-transfert en travail

Susann Heenen-Wolff – De la violence dans le contre-transfert,
Nicole Llopis-Salvan – Un contre-transfert au travail,
Simone Korff-Sausse – Contre-transfert, cliniques de l’extrême et esthétique,
Ellen A. Sparer – Le Destin d’un rêve d’analyste,

Hors Thème :

Joachim Küchenhoff – Traumatisme, conflit, représentation. Traumatisme et conflit – une opposition ?,
Gilbert Diatkine – Le rire,

Critiques de livres

Yves Cartuyvels – Le livre noir de la psychanalyse sous la direction de Catherine Meyer,
Christine Anzieu – Controverses sur l’autisme et témoignages de Denys Ribas,
Dominique Arnoux – Autisme et personnalité de A. Alvarez et S. Reid,

Revue des revues

Clarisse Baruch – Revue française de Psychosomatique,
Marie-Claire Durieux – Filigrane,
Hede Menke-Adler – Jahrbuch des Psychoanalyse,
Marie-Claire Durieux – The psychoanalytic study of the child

Sorry, the comment form is closed at this time.

   

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas