Omnipotence et limites

 

Rédacteurs :
| Sabina Lambertucci-Mann | Sesto-Marcello Passone |

Tome 71 n°4, octobre 2007
Date de parution : 2007-10-01
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Argument...
Sommaire

C’est une initiative éditoriale inédite que nos lecteurs vont découvrir dans ce numéro. Il s’agit d’une section spéciale composée de six articles autour du thème « Omnipotence et limites », rédigée par R.D.Hinshelwood et V.D.Volkan (Société britannique), D. Chianese et E. Gaburri (Société italienne de psychanalyse.), E. Enriquez et M. Neyraut. Ces articles vont paraître aussi dans la revue italienne Psiche et dans un volume édité à Londres par Karnac Book. Ce projet autour duquel se rassemblent plusieurs revues européennes est né d’une convergence entre L. Preta, directeur de Psiche, P. Denis, ancien directeur de la RFP, et G. Gabbard et P. Williams, anciens directeurs de l’International Jour. of Psycho-Analysis.

Qu’en est-il des changements-mutations relatifs à la perception des limites et des nouvelles formes de contradiction-conflits qui en résultent et que le psychisme rencontre de nos jours ? Une évidente collusion avec les fantasmes de toute-puissance peut être repérée dans la manipulation technique des limites de notre corps, de notre sexualité et de notre mortalité, alors qu’en même temps on peut assister à la naissance d’une conscience collective, relative aux limites à donner à l’exploitation des ressources de la planète.

L’oscillation entre la perception de nouvelles limites collectives et l’illusion d’une technologie dans la vie domestique asservie au désir du dépassement des limites de soi semble induire des réactions dépressives et haineuses. Ces réactions touchent à la nature et la qualité du lien psychique, tant dans ses versants interpersonnels qu’intrapsychiques. Il s’agit de contradictions entre, d’une part, les domaines qu’il conviendrait de limiter et, d’autre part, ceux qui sont en expansion.

La modernité « liquide » décrite par Z. Bauman désigne ce rapport complexe qui s’instaure actuellement entre les représentations individuelles et l’imaginaire de groupe, entre la recherche de limites nouvelles et le repli dans des fantasmes de toute-puissance. Interroger cette complexité, à la lumière de nos recherches psychanalytiques, fondées sur la clinique du singulier et du collectif, est ce qui sous-tend l’horizon des propos présentés dans cette section commune aux trois revues.

Nous souhaitons cependant éclairer ce sujet par d’autres articles de clinique et de théorie afin d’approfondir les multiples facettes d’un thème d’actualité.

La lecture analytique des destins de la pensée illusoire de toute-puissante convoque le Freud de « Malaise dans la culture » (1930), et encore plus tôt celui de « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), ou de « Passagèreté » (1915). L’introduction à la question du narcissisme y sera un passage capital. Mais, à l’évidence, ce n’est pas tout ce que la métapsychologie nous offre à ce sujet.

Revenons donc sur quelques repères.

Dans la pensée freudienne, la toute-puissance est évoquée à plusieurs reprises comme état de fonctionnement du petit d’homme, avec ses formes de pensée animiste et magique, comme fantasme apaisant l’excès de conflictualité et de frustration par rapport aux besoins/désirs et comme mécanisme de restauration et de défense d’un narcissisme mal assuré.

Au fil de son oeuvre Freud insiste sur les obstacles et les difficultés que la pulsion rencontre dans sa tentative d’arriver à « sa pleine satisfaction ».

Réfléchir aux différentes significations du concept de « toute-puissance » nous amène à relire le parcours freudien lié à la découverte du rôle joué par les expériences de plaisir et de déplaisir et à la prise en compte du « principe de réalité » (1895,1911) au sein du fonctionnement psychique.

Freud, déjà à partir des Etudes sur l’hystérie (1895), s’intéresse aux affects de plaisir et de déplaisir comme point de départ de l’origine du refoulement et de l’apparition des symptômes.

Ensuite, dans « l’Esquisse » (1895) et plus tard dans « l’Interprétation du rêve » (1900), il décrit ce qu’il appelle alors le processus primaire et le processus secondaire.

C’est autour du principe de plaisir et du principe de réalité que Freud théorise sa conception générale du fonctionnement psychique. Ceci l’amène à évoquer l’expérience de la première satisfaction du besoin chez le nourrisson qui « à ces stades précoces est incapable de provoquer cette action spécifique qui ne peut être réalisée que par une aide extérieure(…) ». En absence de l’objet, le nouveau-né renouvelle l’expérience de la satisfaction sur un mode hallucinatoire. Cette tentative répétée de réalisation hallucinatoire du désir, basée sur l’omnipotence, est une modalité défensive mise en place par l’infans pour échapper au principe de réalité, à la dépendance, à l’absence.

C’est en 1911, dans « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique », que Freud approfondit son questionnement sur le fantasme de toute-puissance. Et il se pose alors la question de savoir comment l’appareil psychique acquiert des capacités de représentation pour sortir du système régi uniquement par la réalisation hallucinatoire. Déjà les religions ont essayé de convaincre les hommes d’abandonner le principe de plaisir pour le différer dans un au-delà. « Par ce moyen elles ne sont pas parvenues à un dépassement du principe de plaisir. C’est la science qui réussit le mieux ce dépassement, elle qui au demeurant procure un plaisir intellectuel pendant le travail et promet pour finir un gain pratique ».

Par ailleurs, la pensée animique, comme la pensée de l’infantile, représente une autre modalité de fonctionnement psychique, basée sur l’ omnipotence de l’ hallucinatoire.

Dans « Totem et tabou » (1912-13), Freud expose ses considérations sur la pensée des peuples primitifs et sur leur « inclination à projeter des processus animiques vers l’extérieur », faisant coïncider ainsi la réalité psychique et la réalité externe. Il décrit la toute-puissance de la pensée comme prototypique du psychisme des patients paranoïaques, phobiques et obsessionnels, expression d’un refoulement des désirs inconscients liés aux vœux de mort.

C’est dans « Totem et tabou » que Freud relie la toute-puissance de la pensée au concept de narcissisme primaire, qu’il développera avec plus de précision deux ans plus tard dans « Pour introduire le narcissisme » (1914).

Dans le « Complément métapsychologique à la doctrine du rêve » (1915-1917), Freud se demande comment faire la part entre ce qui revient à la réalité interne et ce qui fait partie de la réalité externe. Il précise ainsi comment une perception, qui vient de l’intérieur du corps, peut facilement être perçue comme extérieure après avoir subi les effets d’une projection. Ce texte rassemble des considérations sur la nécessité de l’établissement d’un principe de réalité indispensable à la mise en place et à la reconnaissance des limites entre le dedans et le dehors.

La question de l’établissement des limites dedans/dehors renvoie à la constitution des limites intrapsychiques, des limites premières, fondatrices de l’appareil psychique.

Freud évoque à plusieurs reprises les limites entre l’appareil psychique et le monde externe, proposant des métaphores spatiales telles que le système perception-conscience appelé aussi le pare-excitation, la barrière de contact, la vésicule indifférenciée, la boule protoplasmique. Cependant il insiste aussi sur l’importance des limites existant entre les différents systèmes et ensuite entre les instances, entre des contenus conscients et des contenus inconscients. Le refoulement et la censure sont deux modalités défensives qui modulent les transits des contenus (affects et représentations) à l’intérieur de l’appareil psychique ; le refoulement empêche le passage d’une représentation ou d’un affect de l’Inconscient vers le Conscient alors que la censure s’oppose au retour du refoulé à deux niveaux : de l’Inconscient au Préconscient et du Préconscient à la Conscience. Si les organes de sens jouent aussi un rôle de filtre avec l’extérieur, l’activation des zones érogènes se fait dans la rencontre avec l’objet. C’est dans un second temps que Freud soulignera aussi le rôle joué par l’angoisse pour éviter l’envahissement de la psyché par un excès de stimulations traumatiques (S. Freud, 1926).

C’est par la tolérance aux frustrations imposées à notre psyché désirante - par notre réalité somatique et par l’environnement - que le Moi, organe d’appréciation des perceptions internes et externes, intègre un cadre de déploiement d’une activité de pensée censée se placer à l’abri des distorsions induites par l’excès d’illusion.

La tendance à la toute-puissance s’active pour faire face à la détresse primaire et lors d’expériences ultérieures qui font résonance avec elle, alors que les excès d’illusion de la pensée sont issus à la fois de la force de la vie pulsionnelle, liée à la nature du ça , et des exigences posées par le Moi Idéal et le Surmoi.

C’est dans ce qui lui résiste que la toute-puissance de la pensée sera ainsi amenée, avec des souffrances parfois désorganisatrices, à développer des systèmes régulateurs : économiques et topiques. Ces derniers sont au service d’une pensée « réaliste », en adéquation avec les limites posées par le corps (la sexualité, la maladie, la mort) et par l’environnement. Ces limites ne se donnent à la perception du Moi que dans des échanges avec l’objet et corrélativement dans les formes de réponses que celui-ci saura lui apporter. L’objet primaire est amené à jouer le rôle d’annonciateur des objets de l’environnement – humain, culturel, matériel - favorisant alors le développement des activités de symbolisation primaire et secondaire d’un psychisme « in fieri ».

Pour M. Klein (1933), tous les mécanismes de défenses précoces (déni, identification projective et clivage) sont caractérisés par la toute-puissance. Celle-ci investit les pensées, les sentiments et les fantasmes (d’expulsion, d’incorporation, d’anéantissement en particulier). Les angoisses précoces de séparation et de dépendance de l’objet, corrélées à l’envie et au sadisme primaire, marqueraient, selon elle, la première constitution du Soi en relation à l’objet.

Ces relations narcissiques d’objet seront ensuite décrites par Rosenfeld (1987) et H. Segal (1983) comme permanentes dans les personnalités à narcissisme négatif, marqué par des confusions importantes des limites entre le Soi et l’objet. C’est un ratage dans le travail de la position dépressive qui, dans ces cas, empêcherait l’identification projective d’ouvrir à l’introjection et à une relation plus réaliste soi-objet et à une triangulation structurante .

En revanche, Winnicott (1953) soulignera toute l’importance de la protection de cette illusion primaire de toute-puissance dont il va confier à l’objet la fonction de son maintien et de la modulation de sa progressive désillusion, non traumatique. La théorisation de l’espace transitionnel (et ses objets) y est centrale à cet égard, avec tous ses nombreux paradoxes.

En France, nombreux sont les auteurs qui se sont intéressés à la question de l’établissement, de la fragilité et de la défaillance des limites : de l’effraction des limites dedans/dehors mais aussi des limites internes aux instances. L’étude des pathologies non névrotiques et, en général, des états-limites a permis d’avancer vers des théorisations de plus en plus affinées favorables à une amélioration de la technique de leur traitement.

Parler des limites convoque la théorisation d’A. Green sur la différenciation des espaces psychiques (« La double limite », A. Green 1982), sur l’importance du doublet perception-représentation et du travail du négatif. Cet auteur a proposé de réfléchir aux effets néfastes de l’empiètement de l’objet sur le sujet et des effets catastrophiques de l’hallucination négative qui apparaissent surtout quand la psyché, débordée par un afflux d’excitations d’origine interne et externe, fonctionne sur un mode régressif et destructeur.

M. Fain propose la notion de « censure de l’amante » (1971, M. Fain) qu’il reprendra ensuite avec D. Braunschweig dans « La nuit et le jour » (1975). Les limites sont données par la mère à son enfant lorsque celle-ci, dans sa rêverie interne, redevient l’amante du père de l’enfant. C’est dans ce moment d’exclusion que l’infans vit la « censure de l’amante », sorte de limite qui sera le point de départ pour une élaboration d’une triangulation organisatrice.

C. et S. Botella (1990-92) proposent le concept d’« hallucinatoire », à l’œuvre en particulier dans le fonctionnement psychique de l’analyste qui, au cours de certaines séances, peut « à son insu » avoir « un accident » de la pensée lui permettant de saisir des contenus autrement irreprésentables chez son patient. Ceci renvoie aux relations possibles entre limites et « figurabilité » , entre « hallucinatoire » et toute-puissance .

J.L Donnet (2005) rappelle l’importance des « moments féconds » en séance, sorte de partage d’une toute-puissance de la pensée, d’un moment d’illusion, aussi bien chez l’analyste que chez l’analysant.

B. Chervet (2005) a souligné l’importance de l’illusion dans le penser de séance, sorte de mégalomanie que l’analysant met en œuvre dans le plaisir de construire des illusions, des néo-formations. La libre association pourrait devenir ainsi une forme d’illusion et de duplication de la toute-puissance infantile.

Chez le nouveau né, du fait de son inachèvement et de sa dépendance à la fois à ses pulsions et à l’objet, et dans les groupes, par leur fonctionnement psychique proche d’une mentalité de type primitif, ainsi que dans les pathologies psychotiques et la névrose obsessionnelle, des quantités variées de pensée toute-puissante sont à l’oeuvre. Nous pouvons observer ainsi tout un spectre de manifestations de cette pensée illusoire : à partir du petit d’homme, en passant par les croyances de groupe, pour arriver à l’homme névrosé, voire même aux créateurs. Mais c’est en particulier dans la pensée du rêve, avec sa forme spécifique de régression topique, que la toute-puissance vit son combat quotidien pour esquiver l’acceptation des limites, les interdits et les frustrations, les castrations, les renonciations et les deuils qui y sont associées. La quête incessante de la satisfaction du désir pulsionnel et de l’expansion projective du soi en souffrance, plutôt que de travailler les limites, visent à les nier, à les attaquer en se réfugiant dans le fantasme envers et contre tout.

Refoulement, barrière de contact, césure, censure, clivage, pare-excitations signalent un équipement défensif au service du travail psychique singulier de sculpture de ses propres limites. Ils convoquent plusieurs lignes de partage, plusieurs bornes dont la dynamique est présente toute au long du cycle de vie.

Or, toute limite n’est opérante qu’en fonction de sa capacité à produire de la stabilisation dont la force du Moi est l’attracteur. Cependant, celle-ci ne sera que relative et, de ce fait même, destinée à subir des pressions conjoncturelles provoquant d’autres configurations dans l’aménagement de l’espace psychique.

Des changements, des transformations, voire des mutations relatives à ces limites et aux systèmes de réglage associés, concernent le psychisme tant individuel que groupal, de masse, ainsi que les caractéristiques propres aux productions d’ordre culturel, scientifique et technologique et à leur utilisation.

Entre la nécessité de stabilisation fonctionnelle et celle de la mobilité vivante de la psyché, un jeu dynamique, économique et topique sur les limites est à l’œuvre. La force de la psyché « réaliste » est toujours en danger de dégradation, risquant de basculer vers celle de la toute-puissance.

La complexité des mutations en cours interroge aussi les limites et les avancées éventuelles de notre propre discipline : sur le plan de l’élargissement de son exercice à une clinique plus étendue qu’autrefois, de ses adéquations techniques, de la pertinence d’une théorie du fonctionnement psychique.

Six contributions internationales pour une parution commune

Michel Neyraut, Isola Bella
Eugenio Gaburri, La promesse délirante et les flûtes magiques
Eugène Enriquez, Le gouvernement des Etats modernes entre l’omnipotence, l’impuissance et le pouvoir partagé
Domenico Chianese, « Chaque individu peut en plus de cela s’élever jusqu’à une parcelle d’autonomie et d’originalité »
R. D. Hinshelwood, Idéologie et identité : une étude psychanalytique d’un phénomène social
Vamik D. Volkan, Le trauma massif: l’idéologie politique du droit et de la violence

Contributions récentes

Liliane Abensour, L’attraction vers l’illimité : sensation océanique, psychose et temporalité
Françoise Seulin, Entre la vie et la mort, le règne de l’omnipotence
Evelyne Chauvet, Entre omnipotence et mélancolie, une lutte pour et contre l’objet
Denys Ribas, Quelle éthique pour l’analyste malade ?
Roger Perron, La Tour de Babel. Considérations sur le processus analytique
Rémy Puyuelo, Postures individuelles, groupales et institutionnelles pour adolescents abusés narcissiques, dits délinquants. Réflexions analytiques

Hors Thème

Ferruccio Bianchi, La notion de trace perceptive : quelques hypothèses sur l’origine de la pulsion de mort
Christian Seulin, Fantaisies narcissiques, mise en latence et souvenir-écran

Critiques de livres

Françoise Seulin – Le mal des idéologies de François Duparc
Emmanuelle Chervet – Présentation du livre La situation analysante de Jean-Luc Donnet
Bernard Chervet – Quelques réflexions à propos de La situation analysante de Jean-Luc Donnet
Anne Rosenberg – Penser, ressentir et être : réflexions cliniques sur l’antinomie fondamentale des humains et du monde d’Ignacio Matte-Blanco
Jean-Luc Donnet – Le « devenir signifiant ». Lecture de Avant d’être celui qui parle de Jean-Claude Rolland

Revue des revues 

Marie-Claire Durieux – The International Journal, février 2007, volume 88
Clarisse Baruch – Revue Belge de Psychanalyse, n° 49, automne 2006

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