Pourquoi la guerre ?

 

Rédacteurs :
| Aline Cohen de Lara | Benoît Servant |

Tome 80, n°1
Limite de remise des textes : 2015-09-01
Date de parution : 2016-03-01
Argument...

« Il ne s’agit pas (…) d’éliminer totalement le penchant à l’agression chez l’homme ; on peut tenter de le dévier suffisamment pour qu’il n’ait pas à trouver son expression dans la guerre » Freud, 1933

Avec Pourquoi la guerre ? Freud répond à la sollicitation d’Albert Einstein de contribuer à une démarche initiée par la Société des Nations dans l’espoir de préserver la paix face à la menace d’un nouveau conflit mondial. Le texte de 1933 témoigne de l’oscillation entre son volontarisme rationaliste, reflété par la démarche de dialogue entre intellectuels, et sa lucidité désabusée lorsqu’il s’interroge sur la pertinence même de la question ou qu’il parle à Eitington d’une « soi-disant discussion avec Einstein ennuyeuse et stérile ».

Dès 1915, dans Actuelles sur la guerre et la mort, Freud soulignait la désillusion que ce conflit mondial provoquait sur les idéaux de la culture, tout en lui reconnaissant la vertu de perturber notre rapport à la mort, rapport qui jusqu’alors manquait de franchise du fait du déni de la mort dans l’inconscient. Dans ce texte fort, Freud désabusé évoque combien les peuples « obéissent, pour l’instant, beaucoup plus à leur passion qu’à leurs intérêts. Tout au plus se servent-ils des intérêts pour rationaliser leur passion » (1915, p. 143). Si la « rage aveugle », la haine « entre les peuples même les plus civilisés » reste une énigme, il tente de saisir les mécanismes individuels et groupaux à l’œuvre ; il place au cœur des processus en jeu les motions pulsionnelles « en soi ni bonnes ni mauvaises » et leur transformation sous l’influence de facteurs externes, à travers la culture et l’éducation, et de facteurs internes, par la liaison entre pulsion érotique et pulsion de destruction.

Freud, qui érige le meurtre aux origines de l’humanité, source de la culpabilité inconsciente, n’est jamais dupe ni optimiste sur l’homme et les acquis de la civilisation. « En réalité, il n’y a aucune extirpation du mal », écrit-il, allant jusqu’à affirmer que la culture de l’époque est édifiée sur l’hypocrisie : « il y a ainsi incomparablement plus d’hypocrites de la culture que d’hommes effectivement culturels ». À la désillusion face aux progrès de la culture, Freud associe le poids de la force pulsionnelle jamais totalement transformée. La pulsion cherche la voie de la satisfaction malgré les répressions liées aux exigences morales, accentuant les tensions sources de conflits intrapsychiques. Le déroulement de la première guerre mondiale et l’ampleur finale de ses destructions contribueront au tournant de 1920 et à l’élaboration de la pulsion de mort. Les névroses de guerre et les échecs de la cure conduiront aux développements autour de la compulsion de répétition, du sentiment de culpabilité inconscient et de la réaction thérapeutique négative.

Force est de souligner combien la terminologie freudienne est empreinte de métaphores guerrières : « conflit », « investissement », « résistance ». Pourtant, le sens même du conflit en psychanalyse s’oppose à l’usage courant du terme souvent considéré comme synonyme de guerre. Pour la psychanalyse, la guerre serait le signe d’une conflictualité non élaborée, de pulsions débridées et fort peu liées, alors que le conflit serait plus proche d’une forme de compromis, et son absence, sur un plan intrapsychique, une source d’inquiétude. L’état de repos n’est pensable qu’en théorie, écrit Freud en 1933, faisant du conflit entre des puissances antagonistes la force vive nécessaire à la vie. Cette tension peut d’ailleurs être perceptible entre les deux textes de Freud, celui de 1933 semblant répondre sous une forme pleine de compromis à celui plus combatif et chargé pulsionnellement de 1915.

La seconde guerre mondiale, dépassant sans doute en destructions et en destructivité tout ce que Freud avait pu imaginer, a définitivement marqué la culture et la conscience européennes, et, de fait, la réflexion psychanalytique. Qu’en est-il aujourd’hui où les guerres ont changé de nature, où elles sont parfois des guerres "froides", mais où guerres civiles, terrorisme, destructions, viols et attaques systématiques des populations n'en font pas moins des milliers, voire des millions de victimes? 

Les incidences psychiques des guerres ont revalorisé la notion de traumatismes, individuels et/ou collectifs, voire transgénérationnels. Pour autant certaines acceptions du traumatisme ne s’éloignent-elles pas considérablement de celle proposée par Freud où l’après coup est central et le conflit toujours présent, comme il le défendra à propos de la névrose de guerre ?

Pour Freud, l’expression du conflit est nécessaire, les sources de désordre étant aussi des sources de progrès. Il rejoint pourtant Einstein dans son souhait de voir attribuer à une instance internationale un pouvoir et une puissance de régulation, sans quoi ses idéaux de droits seraient compromis. Que dire aujourd’hui d’une instance tiercéisante, d’un surmoi collectif ou culturel, en regard du surmoi individuel et de l’idéal du moi ?

La psychanalyse de l’après-guerre, en particulier aux Etats-Unis, a pu être associée à une « culture du narcissisme » dénoncée par Christopher Lasch, en raison de sa promotion de l’émancipation individuelle. Serions-nous alors témoins, avec l’effondrement des repères sociaux et moraux traditionnels, de ses conséquences dissolvantes sur le lien social : les revendications identitaires exacerbées aboutissant à la guerre de tous contre tous, guerre des sexes, des classes, des communautés et des religions, entre écoles de pensées comme entre différents courants de la psychanalyse ?

Inversement, ne connaissons nous pas une contrepartie de cette libération débridée avec le renouveau de la préoccupation éthique: en philosophie, souvent référée à Emmanuel Lévinas (Marc Crépon, Frédéric Worms), mais aussi en psychanalyse (Monique Schneider, Viviane Chétrit-Vatine) ? Nous pouvons certes nous souvenirde la défiance de Freud à propos des théoriciens de l’éthique, lorsqu’il évoque leur refus de reconnaître les motions pulsionnelles qualifiées de « mauvaises », mais aussi de Lacan dans son séminaire sur l’Ethique. Notons pourtant quela législation internationale tente d’introduire des règles et des distinctions pour humaniser un processus dont le propre est de s’en affranchir, à partir des travaux actuels sur la notion de « guerre juste ». Cette notion discutée peut-elle être la métaphore de ce que les professionnels du soin psychique sont parfois amenés à faire avec certains patients (soins sans consentement, mesures de contention) ? Dans le domaine de la santé mentale en effet, la réflexion nécessitée par les cas difficiles, autour de la place de la haine, des mécanismes de rejet, de projection, de déni, a revivifié la pensée psychanalytique après l’avoir confrontée à une relative impuissance. Qu’en est-il du rôle de la destructivité à l’œuvre dans le fonctionnement psychique, mais aussi de la dimension libidinale qui s’y trouve mise en jeu et se manifeste par exemple à travers la place des fantasmes guerriers dans la vie psychique ? Et la notion de « crise » (René Kaës) peut-elle éclairer la question de la guerre en tant que processus « naturel » de transformation d’un ordre ancien et dépassé en un ordre nouveau « mieux » adapté : moment intermédiaire risqué, en raison du « désordre » nécessaire, mais riche de potentialités ?

« Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort ? » s’interroge André Green faisant écho à « La haine dans le contre-transfert ». Ce dernier texte de Winnicott (1947) ouvrait déjà en filigrane sur les limites que ces vécus contre-tranférentiels imposent à nos modalités thérapeutiques, sur les écueils de la simple compréhension, de l’empathie et de la bienveillance jusqu’à l’idée soutenue par certains auteurs d’une haine nécessaire ou des aspects positifs de la destructivité.

Le défi que la guerre, dans un sens élargi ou métaphorique, pose à la psychanalyse concerne les modalités de traitement des forces pulsionnelles, au-delà de la seule opposition pulsion de vie - pulsion de mort. La transformation des comportements humains quand la guerre lève les interdits, la brutale libération du sadisme, ne s’expliqueraient pas seulement comme une réaction à l’angoisse de mort mais engageraient aussi le narcissisme des petites différences (Gilbert Diatkine). La réalité de la guerre peut-elle nous éclairer sur la contagiosité de motions pulsionnelles archaïques dans des situations quotidiennes ?

Ainsi, bien que nos sociétés cherchent inlassablement les moyens de les prévenir et d’en contenir la destructivité, les guerres continuent d’infliger aux idéaux pacifiques des démentis cinglants. Ce numéro invite donc à soulever à nouveau la question de 1933 : «  Pourquoi la guerre ? » 

Sorry, the comment form is closed at this time.

   

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas