Pratiques psychanalytiques et société

 

Rédacteurs :
| Abdel-Karim Kebir | Michèle Bertrand |
Auteurs :
• Abdel-Karim Kebir • Alain Gibeault • André Green • Béatrice Lehalle • Félicie Nayrou • Geneviève Welsh • Gérard Pirlot • Marie-Thérèse Khair Badawi • Michel Neyraut • Roland Gori • Vassilis Kapsambelis • Vincent de Gaulejac •
Tome 75 n°4, octobre 2011
Date de parution : 2011-10-01
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Argument...
Sommaire

Changements dans la société, changements dans la psychanalyse : l’interaction est telle qu’il paraît intéressant de réinterroger l’évolution des pratiques psychanalytiques à la lumière des évolutions sociales.

La psychanalyse s’intéresse au social. Elle a donné de nouvelles clés de compréhension concernant la dimension psychique du lien social, ou de ses grandes formes culturelles. Elle est en retour invitée à commenter les évolutions de société dans les problèmes éthiques soulevés par les nouvelles technologies, biologiques et informatiques, et les nouveaux faits de société. La psychanalyse a gardé son influence en tant qu’outil de compréhension du comportement de l’homme social. Elle n’en subit pas moins l’influence de la société. Elle est aussi mise en question en tant qu’activité sociale.

On peut penser dans les problématiques rencontrées à l’impact des évolutions sociales sur le rôle et le poids du surmoi et de l’idéal du moi : les nouvelles procréations médicalement assistées, les nouvelles formes de parentalité, n’amènent-elles pas à revisiter les conceptions sociales des rôles parentaux, avec de nouveaux questionnements dans les cures ? On peut aussi comparer les évolutions de la psychopathologie à celles de la société. Par exemple, la pratique psychanalytique confrontée, comme la société, à la dilution des repères éducatifs dans l’illimité des possibilités techniques interroge les certitudes théoriques à propos d’une possible disparition de la phase de latence (F. Guignard). Les changements dans les repères sociaux semblent référer davantage les valeurs, les idéaux de société à un moi idéal tyrannique plutôt qu’à un surmoi structurant pour l’individu. L’excitation peine à s’organiser en pulsion, faute de structuration du sujet par des interdits et des limites, faute d’objet fiable et repérable. La dépressivité, l’inhibition répondent de plus en plus souvent au culte de la performance. L’autorité elle-même a perdu de sa lisibilité, et se trouve de moins en moins fonctionnelle : la psychanalyse, qui avait pu mettre en question la crédibilité de l’autorité dans la société en faisant la preuve des racines pulsionnelles du surmoi, peut se trouver elle-même bousculée dans ses fondements éthiques. Son idéal, ses présupposés surmoïques, son rapport aux liens entre acte et parole peuvent ne plus coïncider avec les nouvelles normes sociales.

Certes, le dispositif du site analytique constitue un espace dans lequel le patient peut s’exprimer en toute liberté, à l’abri de toute intervention extérieure, et la garantie du secret professionnel donne au patient l’assurance que rien de ce qu’il pourra dire ne sera divulgué, cette absence d’interférences externes donnant la primauté à sa subjectivité.

Mais ce site analytique qui permet et préserve le colloque singulier ne saurait être totalement isolé du monde social dont il fait forcément partie. D’une part, des obligations sont faites au psychanalyste par sa déontologie professionnelle et plus généralement son éthique. D’autres obligations résultent des contraintes et engagements institutionnels des professions qui servent de support clinique à son activité soignante. D’autre part, l’analysant, aussi bien que le psychanalyste, est engagé dans des liens sociaux, des activités sociales, qu’il peut certes mettre entre parenthèses dans l’espace des séances, mais qui restent bien présents à l’arrière-plan. Ainsi, la temporalité particulière des séances ne peut s’affranchir tout à fait du temps social, de plus en plus compté. Même assumé par le seul patient, le financement de l’analyse peut relever d’un contrôle de l’État, voire de conventions quand un tiers payant est impliqué.

La société ne manque donc pas de s’inviter dans le site analytique, et les dispositifs que les pratiques psychanalytiques avaient construits au cours du temps pourraient être remis en question par les évolutions sociales à l’intérieur même des sites analytiques. Le site analytique n’a-t-il pas d’ailleurs lui-même beaucoup évolué depuis le dispositif divan-fauteuil, avec toutes ses variantes souvent dépendantes d’institutions, comme le psychodrame analytique ou les prises en charge d’enfants et d’adolescents ?

La psychothérapie analytique revendiquée par différentes corporations est devenue un moyen de soin, voire un outil de santé mentale, en tant que telle soumise à l’attention et aux tentations du législateur en France, déjà soumise à de stricts protocoles et rigoureusement encadrée dans d’autres pays. La législation, en de nombreux pays, a imposé aux psychothérapeutes de nouvelles règles : ainsi, l’obligation de ne pas entreprendre de traitement sans le « consentement éclairé » du patient peut-elle s’étendre aussi à la psychanalyse.

Le contrat analytique a de plus en plus à se confronter à la réalité des rapports de force entre usagers et offre de soins, entre psychanalystes et institutions ou ordres professionnels, entre institutions et encadrement financier et politique des organismes de tutelle. La société peut vouloir contrôler non seulement les engagements du psychanalyste dès le premier entretien, mais tous les paramètres de la relation au patient devenu usager de santé mentale.

Le surmoi analytique peut alors se trouver décalé du surmoi social, en maintenant des exigences éthiques spécifiques ne correspondant pas toujours aux exigences sociales toujours croissantes en termes de transparence, d’évaluations dites scientifiques, de protocolisation de la relation au patient, voire d’obligation de définir à l’avance le parcours proposé. Au colloque singulier laissé à la seule responsabilité éthique du psychanalyste, la société peut préférer l’évaluation standardisée de ses propres besoins en termes d’efficacité opératoire et d’objectifs de masse : les institutions scolaires, éducatives, judiciaires, sanitaires et sociales en connaissent déjà les effets.

Et le psychanalyste de se trouver pris dans des injonctions contradictoires. Par exemple, comment trouver le compromis satisfaisant entre l’obligation du secret professionnel et le besoin de transmettre à la communauté analytique et scientifique son expérience et le résultat de ses recherches, communication amplifiée par les possibilités actuelles de numérisation et le recours à Internet ? Comment concilier son engagement vis-à-vis de son patient, et son statut social de citoyen inscrit dans des cadres législatifs et réglementaires précis ? On doit reconnaître aujourd’hui une tendance à la judiciarisation croissante des conflits, illustrée par un article récent dans cette revue (J.-M. Braunschweig, rfp, t. LXXIV, n° 2, 2010).

Enfin, le psychanalyste et les sociétés de psychanalyse peuvent aussi vouloir tirer parti des évolutions sociales et technologiques. Désormais, l’éloignement, voire l’isolement des patients ou des supervisés, n’est plus un problème grâce à l’électronique. L’extraordinaire évolution des possibilités techniques permet des supervisions à distance, des analyses par téléphone sont expérimentées, et pourquoi pas des analyses par webcam ? Mais quel en est l’impact sur la situation analysante, sur un espace analytique devenu virtuel ? On commence tout juste à pouvoir l’évaluer.

La mutation des pratiques sociales se fait donc entendre dans les repères métapsychologiques et dans les pratiques analytiques, pour les enfants comme pour les adultes, dans l’intimité des cabinets privés comme dans les institutions.

Comment la psychanalyse peut-elle défendre la spécificité de ses exigences tout en étant capable d’intégrer les évolutions de société à sa réflexion, à ses sites et à sa pratique ?

Changements dans la société, changements psychiques
Michel Neyraut, L’invention du for intérieur
Félicie Nayrou, L’échec du travail de culture dans l’anomie de la déliaison sociale
Vincent de Gaulejac, L’injonction d’être sujet dans la société hypermoderne : la psychanalyse et l’idéologie de la réalisation de soi-même
Roland Gori, Les enveloppes culturelles de la subjectivité et ses diagnostics
Gérard Pirlot, Mort d’âme, contextes social et professionnel

Nouvelles approches cliniques
Vassilis Kapsambelis, La « fragilité narcissique », une clinique contemporaine
Marie-Thérèse Khair Badawi, Être, penser, créer : quand la guerre attaque le cadre et que le transfert contre-attaque
Abdel-Karim Kebir, Pratique analytique d’un psychisme d’équipe pour adolescents
Alain Gibeault,
Geneviève Welsh
, La Tour de Babel
Béatrice Lehalle, Une psychanalyste en crèche : quel cadre, quel processus ?

Hors thème
André Green, Origines et vicissitudes de l’être dans l’œuvre de Winnicott

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