Psychanalyse dans la culture

 

Rédacteurs :
| Benoît Servant | Marcela Montes de Oca |

Tome 81, n°2
Limite de remise des textes : 2016-11-01
Date de parution : 2017-05-01
Argument...

La psychanalyse dans la culture

L’intérêt de réfléchir à la place de la psychanalyse dans la culture d’aujourd’hui tient à la fois à l’importance de cette question depuis l’origine de la psychanalyse, chez Freud lui-même, et à son actualité, telle qu’elle apparaît dans la notion de « crise de la psychanalyse » tout autant que dans celle de « crise de la culture ».

Le rapport de la psychanalyse à la culture concerne d’une part sa dimension de connaissance, au sein des autres champs du savoir, d’autre part sa dimension de fait ou pratique culturels, en tant qu’elle est devenue, en raison de son succès et de sa diffusion, un des éléments constitutifs des représentations, croyances, institutions, des sociétés occidentales contemporaines.

1. En tant que discipline à ambition scientifique parmi les autres sciences humaines, la psychanalyse vise à élargir les connaissances, se confrontant aux critiques et cherchant à se faire reconnaître sur ce plan par les autorités scientifiques. Freud a toujours manifesté ce souci, et il l’exprime tout particulièrement dans « L’intérêt de la psychanalyse » (Freud, 1913j): « La psychanalyse revendique l’intérêt d’autres que des psychiatres, dans la mesure où elle effleure différents domaines de savoir et établit des relations inattendues entre celles-ci et la pathologie de la vie psychique ». Il aborde dans cet essai l’intérêt qu’a la psychanalyse pour les sciences du langage, la philosophie, la biologie, l’histoire du développement, l’histoire de la civilisation, l’esthétique, la sociologie, la pédagogie Il traduit ce propos dans ses écrits de psychanalyse appliquée, à l’art, à la littérature et à l’anthropologie en particulier (Freud, 1907a, 1908e, 1910c, 1912-1913 par exemple). Freud soutiendra toujours, comme dans la « 35ème conférence d’introduction à la psychanalyse » (1933a), que celle-ci doit adopter la Weltanschauung de la science. Il témoigne d’une recherche de reconnaissance scientifique, sans se départir toutefois  d’une revendication d’extra-territorialité, créant une asymétrie dans son dialogue avec les autres disciplines, justifiée par la référence spécifiquement psychanalytique à l’inconscient dynamique. Mais réduire toute critique de la psychanalyse à une résistance à ce qu’il y aurait d’inacceptable ou de blessant dans ce qu’elle révèle peut toutefois limiter la richesse des échanges. Est en cause ici l’épistémologie propre de la psychanalyse, confrontée aux épistémologies de ces autres champs de savoir, comme le rappelait André Green, dans sa conclusion au colloque de l’Unesco en 1989 (repris dans Green, 2002).

2. En tant qu’elle est au contraire devenue élément de la culture de nos sociétés, elle fait partie de l’ensemble de croyances, manières d’être, références, qui constituent notre monde commun. Cette dernière acception tendrait toutefois à en réduire la valeur de connaissance pour la considérer davantage comme un usage propre à un lieu et une époque. On ne parle plus sur ce plan, comme pour le domaine scientifique, de progrès, mais d’évolution des mœurs, des croyances, des modes, qui peuvent être évaluées positivement comme négativement. La psychanalyse a ainsi connu un véritable « âge d’or » dans les sociétés démocratiques occidentales après la deuxième guerre mondiale (ayant pu faire parler du XXème siècle comme du « Siècle de Freud » (Zaretsky, 2008)) : un certain nombre des conceptions psychanalytiques sur le fonctionnement psychique et le développement de l’enfant étant passées dans la « culture commune », caractéristique de cette période (dont le films de Woody Allen, les émissions radiophoniques de Françoise Dolto, pourraient être des exemples emblématiques). Nous ne sommes plus ici sur des questions d’épistémologie, mais, au-delà d’un premier aspect descriptif sur les mœurs contemporaines, d’axiologie : en se diffusant dans le corps social, la psychanalyse est devenue une référence dominante sur le plan des valeurs, tant pour le développement et l’éducation des enfants, que dans les parcours de vie et la recherche par chacun de son épanouissement personnel, et l’analyse psychologique du sens commun dans la vie quotidienne, l’histoire, la littérature, le cinéma.

3. Mais en troisième lieu, la psychanalyse, et Freud le tout premier, a proposé une interprétation de la fonction de la culture en termes psychanalytiques, ouvrant sa réflexion sur la psyché à sa dimension collective: c’est la notion de « travail de culture ». Cette dimension pose d’ailleurs un problème de méthode : la psychanalyse, outil de réflexion sur le processus culturel, se trouve juge et partie quand elle s’évalue elle-même sur ce plan.

Trois ouvrages majeurs de Freud font ici référence : « L’avenir d’une illusion » (Freud, 1927c), « Malaise dans la culture » (Freud, 1930a) et « L’homme Moïse et la religion monothéiste » (Freud, 1939a). Freud y développe sa double position face à la culture : celle-ci apparaît à la fois comme positive dans son opposition aux forces naturelles  et négative dans le malaise (via la frustration pulsionnelle) qu’elle provoque indissociablement.

4. Enfin, l’un des buts revendiqués de la cure est précisément de favoriser, sur un plan individuel, le travail de culture, dans une tout autre perspective que l’éducation au sens traditionnel.  Freud qualifie d’ailleurs la thérapie analytique de « post-éducation » (Freud, 1916-17a). C’est comme si Freud avait formé le rêve que la psychanalyse puisse être justement cette dimension de la culture qui permettrait de dépasser l’aporie qu’il avait révélée.

Quelle est l’actualité de cette question, sous ces quatre dimensions?

1. Sur le plan du débat scientifique, la psychanalyse est « enterrée » régulièrement par un certain nombre d’oracles péremptoires. La réalité est beaucoup plus complexe, même si l’évolution dans le monde universitaire, tant psychologique que psychiatrique, de même que le reflux de l’intérêt pour les sciences humaines, la vogue (car le débat scientifique n’échappe pas aux « modes ») des approches neuro-biologiques et comportementalistes, sont inquiétantes. Une réflexion moins polémique sur la place de la psychanalyse dans les différents champs connexes auxquels elle a contribué nous paraît nécessaire : psychiatrie et psychologie en premier lieu, mais aussi anthropologie (avec entre autres les mutations de la sexualité, de la famille, et de la religion), philosophie (dont l’éthique), littérature, esthétique, pédagogie… Le statut épistémologique de la psychanalyse est ici en jeu : il infiltre les remises en cause de la psychanalyse au sein de la psychiatrie ou de la psychologie « scientifique ». S’il faut reconnaître que « l’inconscient est une hypothèse féconde certes mais qui  ne se base sur aucune donnée immédiate" (Green, 1995, p. 20) le souci de celles-ci d’atteindre une « objectivité »  irréprochable se fait au prix de l’exclusion de l’individu en tant que sujet  et signifie la non-reconnaissance de l’irrationnel, de l’inconscient dynamique, du refoulement, de l’ambivalence.

Les anthropologues s’avèrent plus réceptifs aux échanges avec les psychanalystes. Pour Maurice Godelier, Freud a  attiré l’attention sur un fait universel : « les enfants apprennent à vivre et à se construire en sachant qu’un homme, des hommes qui ne sont pas nécessairement les maris de leur mère, ni leur père ont des rapports sexuels avec leur mère ou la femme qui les élève. » (Godelier, 2008). Cela ouvre à la discussion sur  les nouvelles formes de familles et de parenté.

2. Concernant les mœurs et la culture commune, la période contemporaine, dans nos sociétés démocratiques, peut être caractérisée par la contradiction entre un individualisme explicite toujours plus poussé, une émancipation vis à vis des obligations sociales traditionnelles; et d’autre part un poids toujours plus grand, mais implicite et souvent méconnu, des contraintes de la vie sociale et du travail, en particulier en raison des développements technologiques, et des rapports de force économiques.

Si les « lieux communs » d’une psychanalyse vulgarisée et édulcorée sont toujours  bien présents aujourd’hui, peut-on considérer à l’inverse, comme Zaretsky (ibidem), que sur le fond, les valeurs implicites promues par la psychanalyse sont largement perdues dans ce qui caractérise le contemporain ?

3. Abordant ensuite une possible interprétation du phénomène culturel aujourd’hui, cette évolution pourrait être considérée comme venant confirmer le diagnostic pessimiste de Freud : l’envahissement  toujours plus contraignant du social est inéluctable, car le « gain » en maîtrise des forces naturelles est évident, et donc irrésistible ; mais le « coût » en renoncement pulsionnel, lié à ces contraintes, serait proportionnel. Force est de constater que les intellectuels, sur cette question, se divisent nettement entre pessimistes d’une part, « déclinistes », estimant que l’évolution actuelle témoigne d’une crise préoccupante de la culture, de perte des valeurs, et des capacités sublimatoires par le refus de la transmission et optimistes de l’autre, se réjouissant de la créativité et de la diversité permises par l’émancipation envers les contraintes traditionnelles. Que peut-on en dire aujourd’hui de psychanalytiquement pertinent, car en tout état de cause, la société contemporaine est, à bien des égards, radicalement différente de celle qui avait inspiré à Freud son « Malaise dans la culture » ?

4. Et pour conclure, que  pensons-nous, comme psychanalystes, de la place de notre pratique pour lutter contre ces menaces possibles ? Sommes-nous encore prêts, comme nous le suggérions pour Freud, à tenir le pari que nous aurions ici un rôle irremplaçable à jouer, pour dépasser les contradictions de notre modernité ? C’était l’objet du dialogue entre Nathalie Zaltzman et Jean-Luc Donnet : « Travail de la culture, travail de la cure », lors du Colloque sur « Le travail du psychanalyste » organisé par André Green en 2003. Car peut-on poursuivre dans nos sociétés une activité psychanalytique, qui «  a besoin que le Surmoi culturel et ses Idéaux lui assurent l’étayage minimal du respect de l’espace privé et de la liberté de pensée » (Donnet, 2003)? Dans un contexte plus extrême, les travaux des psychanalystes argentins durant la dictature des années 70 témoignaient de leurs difficultés à rester analyste sous un régime totalitaire. 

Nous invitons ainsi à aborder ce thème d’une manière très large, mais centrée sur ses enjeux contemporains, considérant que les différentes dimensions que nous avons identifiées sont en étroite interrelation.

 

BIBLIOGRAPHIE

Donnet J-L. (2003), Travail de culture et Surmoi, in A. Green (dir.), Le travail psychanalytique, Paris, PUF, p. 231.

Freud S. (1907a [1906]), Délire et rêves dans la Gradiva de W. Jensen, trad. fr P. Arhex, R.-M Zeitlin, Paris, Gallimard, 1991 ; OCF.P, VIII, 2007 ; GW, VII.

Freud S. (1908e [1907]), Le créateur littéraire et la fantaisie, L’inquiétante étrangeté et autres essais, trad. fr. B. Féron, Paris, Gallimard, 1985 ; OCF.P, VIII, 2007 ; GW, VII.

Freud S. (1910c), Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, trad. fr. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, Paris, Gallimard, 1987 ; OCF.P, X, 1993 ; GW, VIII.

Freud S. (1912-1913 a), Totem et Tabou, trad. fr. M. Weber, Paris, Gallimard, 1993 ; OCF.P, XI, 1998 ; GW, IX.

Freud S. (1913j), L'intérêt de la psychanalyse, Résultats, Idées, Problèmes, I, trad. fr. P.-L. Assoun, Paris, PUF, 1984 ; OCF.P, XII, 2005 ; GW, VIII.

Freud S. (1916-17a [1915-1917]), Leçons d’introduction à la psychanalyse, trad. fr. S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1985 ; OCF.P, XIV, 2000, 28ème leçon, p. 486.

Freud S. (1927c), L’avenir d’une illusion, trad. fr. M. Bonaparte, Paris, PUF, 1971, OCF.P, XVIII, 1994 ; GW, XIV.

Freud S. (1930a [1929]), Le malaise dans la culture, trad. fr. P. Cotet, R. Lainé, J. Stute Cadiot, J. André, Paris, PUF, 1995 ; OCF.P, XVIII, 1994 ; GW, XIV.

Freud S (1933a[1932]), Nouvelle suite des leçons sur la psychanalyse, trad. fr. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, M.R. Zeitlin, OCF.P, XIX, Paris, Puf, 1995.

Freud S. (1939a), L’homme Moïse et la religion monothéiste, trad. fr. C. Heim, Paris, Gallimard, 1986 ; GW, XVI.

Green A. (1995), La causalité psychique. Entre nature et culture, Paris, Odile Jacob.

Green A. (2002), De la tiercéité, La pensée clinique, Paris, Odile Jacob.

Godelier M. (2008), Freud et l’anthropologie : inspiration ou prétexte ?, L’autre. Cliniques, cultures et sociétés, 2008, vol 9,2, 255-270, page 267

Zaretsky  E. (2008), Le siècle de Freud. Une histoire sociale et culturelle de la psychanalyse, Paris, Albin Michel.

 

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