Psychanalyse et institutions

 

Rédacteurs :
| Klio Bournova | Vassilis Kapsambelis |

Tome 70 n°4, octobre 2006
Date de parution : 2006-10-01
  • Consulter sur le site de la BSF
  • Consulter sur le site des PUF
  • Commander sur Amazon
Argument...
Sommaire

« Le 4 novembre 1926, Son Altesse Royale Mme la princesse Georges de Grèce, née Marie Bonaparte, Mme Eugénie Sokolnicka, le Pr Hesnard, les Drs R. Allendy, A. Borel, R. Laforgue, R. Loewenstein, G. Parcheminey et Ed. Pichon ont fondé la Société psychanalytique de Paris ». Par ce compte-rendu, publié au premier numéro du premier volume (1927) de notre revue, la psychanalyse connaît en France sa première forme institutionnelle.

Antérieurement, le mouvement psychanalytique était progressivement devenu institution dans les différents pays où il s’installait, alors que Freud abordait au même moment, avec les outils conceptuels de la métapsychologie, les grandes institutions humaines, leurs raisons d’être et leurs logiques inconscientes. En 1912-1913, Totem et tabou, émerge du vécu d’une scission de l’institution psychanalytique «primitive», de la perte d’un fils spirituel (Jung) pour élaborer les voeux parricides dont il se considère le sujet et l’objet en tant que père fondateur. Cette étude de la « psychologie des peuples » débouche moins sur une « contribution psychanalytique à l’anthropologie », rapidement critiquée, que sur une hypothèse sur la constitution du groupe spécifiquement humain : le passage de la horde sauvage au clan des frères connote l’instauration des deux interdits (de l’inceste et du parricide), fondateurs de l’ordre social et de la loi dans sa triple fonction: de séparation, de liaison et de symbolisation. Par ce texte implicitement adressé à sa descendance psychanalytique, Freud ne fait-il pas de l’institution à la fois un analogon du «surmoi» dont il s’agit d’interroger les aspects vitaux et/ou mortifères de la fonction qu’il représente à la fois pour le groupe et pour chacun de ses membres ? Quels sont alors les effets sur la pratique singulière de chaque analyste des modalités de transmission et d’introjection de cette «topique institutionnelle» au cours de sa formation ?

Avec Psychologie des masses et analyse du moi, en 1921, Freud explore l’ « animal politique » qu’est l’homme en mettant en évidence les deux éléments libidinaux constitutifs des « masses artificielles », à travers les exemples de l’église et l’armée : d’une part, l’existence d’un meneur (personne ou idée), occupant la place de l’idéal du moi des individus qui composent la masse ; d’autre part, l’identification, fondement de la cohésion des membres du groupe ainsi constitué sus le meneur, réalisant un lien amoureux qui fait l’économie de la relation d’objet tout en vectorisant le courant pulsionnel en profondeur. Dans ce cheminement de l’intra-psychique à l’interpsychique de la groupalité, Freud tente d’articuler la théorie du narcissisme et celle des pulsions. Il nous incite à réfléchir sur le paradoxe dans le processus de subjectivation entre développement sollipsiste et lien à l’objet: sur la dimension vitale ou aliénante de la présence de l’autre (ou des autres), de l’altérité au coeur de l’identité. Ceci nous amène à interroger la place de l’institution dans la constitution de l’identité de l’analyste et les effets aliénants de celle-ci mais à supposer également l’institution comme d’expression privilégiée des aspects clivés, en particulier dans les mouvements passionnels éclos au dedans ou lui étant adressés du dehors.

En 1927, l’Avenir d’une illusion assimile la foi religieuse à une névrose infantile, recherchant en Dieu la protection paternelle contre les forces de la nature, et notamment la mort, en guise de dédommagement aux limitations à la satisfaction pulsionnelle imposées par la culture. Œuvre presque ultime, L’homme Moïse et la religion monothéiste renoue avec Totem et tabou autour du thème du parricide comme fondateur, non seulement de la civilisation, mais aussi de la religion monothéiste, avec ses deux destins : celui de la non reconnaissance du parricide, débouchant sur une interminable culpabilité, et celui de son assomption (christianisme), conduisant à la rédemption par le sacrifice expiatoire du fils de Dieu lui-même.

Bien que développées sur la base de leurs propres expériences, à partir du milieu du 19ème siècle, l’anthropologie et l’ethnologie entretiendront un dialogue constant avec ces apports freudiens, pour aborder la question des origines des sociétés humaines et des institutions qui les organisent. Lévi-Strauss, à l’œuvre duquel Lacan fera régulièrement référence, verra dans la prohibition de l’inceste le moment de passage de l’ordre naturel à l’ordre culturel. On connaît les importants débats que ce dialogue psychanalyse – anthropologie a suscités, à la recherche de ce que l’on pourrait appeler une « structure élémentaire » (que Lacan identifiera au langage et ses contraintes), d’un « ensemble de systèmes symboliques » (Lévi-Strauss) spécifiant l’humain. Green, qui dans La causalité psychique reprendra de façon exhaustive le débat entre psychanalystes et anthropologues, montrera que la deuxième thèse de Totem et tabou, le parricide, bien qu’élément non attesté par l’observation directe comme l’interdit de l’inceste, occupe une place tout aussi centrale dans l’organisation de ce qui est spécifiquement humain, par-delà le fait religieux qui, lui, peut rester multiforme selon les cultures envisagées.

D’un autre côté, les travaux freudiens ouvriront la voie à des élaborations concernant davantage l’émergence et l’organisation des états modernes et de leurs institutions. Dans De la horde à l’état (1983), Eugène Enriquez montrera que « ce qui est à l’origine du lien social est cela même qui conduit à sa dissolution ou à sa destruction », cherchant dans la multiplication des institutions d’état et dans son omnipotence grandissante les ressorts, par lesquels la violence initiale cherche à faire retour. Otto Kernberg (Ideology, conflict and leadership in groups and organizations, 1998)décrit sous le nom de « paranoïagenèse » la dérive inéluctable de toute organisation vers un système paranoïaque, les défenses contre l’agressivité prenant la forme de la bureaucratie et de l’idéologie.

À partir des conceptions de Bion, dont la différenciation contenant – contenu a trouvé son expression métaphorique naturelle dans le travail institutionnel, les travaux se sont multipliés :Didier Anzieu sur les formations en groupe, René Kaës sur l’appareil psychique groupal (1976), sur les liens institutionnels et leur psychopathologie (1996), sur les institutions (1989, 2003) ; Roger Misés sur la « cure en institution », et toute une série de théoriciens-praticiens en institution.

Mais en même temps que les organisations sociétales humaines avancent, de nouvelles formes (et valeurs) voient le jour, modifient nos moyens d’expression de notre objectalité, nos idéaux et sans doute nos façons d’élaborer notre pulsionnalité. En 1930, Freud voyait comme un « malaise dans la culture » le fait que l’être humain soit amené à renoncer de plus en plus à la satisfaction de ses mouvements pulsionnels au nom de la civilisation et de ses progrès ; trente ans plus tard, les sociétés occidentales entraient dans une « révolution sexuelle » qui laissera derrière elle des mœurs et un cadre législatif qui vont progressivement bouleverser les modalités dans lesquelles la sexualité, et plus généralement l’organisation familiale, étaient vécues à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. Encore trente ans plus tard, le rapport au travail sera à son tour profondément modifié, dans des sociétés qui donnent parfois l’impression de ne guère laisser le choix qu’entre deux possibilités, les « galériens volontaires » (Szwec) et les exclus. Quant à l’avenir d’une illusion, il fait de plus en plus irruption dans un univers occidental se croyant définitivement à l’abri de toute guerre de religion, et pose la question du « pourquoi la guerre » en des termes nouveaux – et pourtant désespérément anciens, pour ne pas dire « archaïques » : nouvelles tâches s’offrant à la compréhension de l’âme humaine par le psychanalyste, que H. Segal, dans un texte de 2002 sur le fondamentalisme et le terrorisme, a résumées par le sous-titre : « not learning from experience ».

Se constituant en institution, les psychanalystes deviennent-ils objet d’une étude de « psychologie des masses », au sens où Freud en définit les contours dans Psychologie des masses : « La psychologie des masses traite donc l’homme pris isolement en tant que membre d’une tribu, d’un peuple, d’une classe, d’un État, d’une institution, ou en tant que partie constitutive d’un amas humain qui s’organise en masse à un moment donné, pour une fin déterminée ». La psychanalyse échappe-t-elle à ses propres élaborations sur les institutions humaines en général ?

En commentant le travail d’institutionnalisation de la psychanalyse entrepris depuis 1902 au sein de la « Société psychologique du Mercredi », devenue la « Société psychanalytique de Vienne », la lucidité de Freud n’élude pas le constat désabusé, à peine douze ans plus tard : « Je ne réussis pas à instaurer entre les membres cette entente amicale qui doit régner entre des hommes qui accomplissent le même dur travail et je ne réussis pas davantage à étouffer les querelles de priorité dont les conditions du travail en commun donnaient abondamment l’occasion » (Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique).

L’histoire des institutions psychanalytiques est riche en illustrations de ce que la psychanalyse elle-même a mis en évidence comme caractéristiques des mouvements qui traversent les groupes humains : « mythe du héros » et horde sauvage, soudée au nom d’une « cause », dans un environnement perçu comme hostile, voire persécutif ; révolte contre le père primitif, suivie de sa reconstitution immédiate dans un autre groupement, reproduisant, voire amplifiant, les défauts réels ou supposés du précédent ; scissions et « narcissisme des petites différences ». Mais en même temps, entretien d’un débat et d’une réflexion dont la vitalité ne s’est jamais démentie, à travers un foisonnement d’élaborations, d’expériences et d’avancements théoriques et techniques. Comment s’articulent, au sein de la communauté psychanalytique, éros et thanatos ? Autrement dit : quel est le prix des « controverses » ? Comment chemine-on entre synthèse des contraires et sauvegarde de l’essentiel, c’est-à-dire entre consensus potentiellement mortifère et confrontation éventuellement meurtrière ? Et qu’est-ce qu’on perd – et qu’est-ce qu’on gagne – en restant ensemble – ou en se séparant ? Et par quels chemins la créativité est-elle préservée ? Des questions qui, dans le mouvement psychanalytique français qui a peut-être connu plus souvent qu’à son tour la vivacité des débats et la déchirure des séparations, méritent d’être abordées, au plan aussi bien historique que théorique, avec le relatif recul que nous offre le temps qui passe.

Sans oublier, bien sûr, les autres questions auxquelles l’institution psychanalytique est inévitablement impliquée. Par exemple, celle de la transmission, débat sur l’enseignement et la formation aussi vieux que les premiers psychanalystes – et tout aussi actuel, s’il est possible de décrire, sous les plumes les plus autorisées, « trente façons pour détruire la créativité des analystes en formation » (Kernberg, 1997). Ou encore, celle des rapports entre l’institution psychanalytique et le « socius », d’une brûlante actualité à travers les débats autour des psychothérapies : rappel du fait que, quand bien même les psychanalystes souhaiteraient cantonner l’expérience qu’ils proposent dans l’intimité du cabinet et dans la confiance réciproque du divan, l’état moderne se sent doublement concerné par ce qui s’y déroule : en tant que financeur de ce qui se dit, malgré tout, « thérapie » ; et (ou) en tant que protecteur du citoyen contre les éventuels abus de confiance et endoctrinements de tout ordre, dans une société où, désormais, la bonne foi, comme d’ailleurs l’efficacité, n’est plus dite « réputée », mais se construit à base de preuves tangibles, et pas toujours de celles que la psychanalyse est en mesure, par sa nature même, à produire.

À peine installé dans son dispositif de fauteuil – divan, le psychanalyste a cherché à exercer ses talents « sans divan » : dans le champ d’études constitué par « la présence, le regard et l’action du psychiatre-psychanalyste au sein des organismes de soins pour les malades mentaux » (Racamier, 1970).

On peut, certes, méditer sur les réflexions a posteriori de ce même bâtisseur d’institutions que fut P.-C. Racamier, à peine vingt ans plus tard (1990) : « on n’aura pas de peine à distinguer les institutions molles, où la loi n’est faite que par les patients ; les institutions dures, où elle n’est pas respectée par les roitelets qui la font ; si l’on compte encore avec les institutions creuses, où elle n’est faite par personne, et les perverses, où elle n’est jamais faite par qui l’on pense, il en reste en somme assez peu où elle est faite et respectée par qui de droit ». N’empêche que les psychanalystes se sont bel et bien engagés dans les institutions de soins: psychiatriques, médico-sociales, psycho-pédagogiques ou éducatives, dans celles pour adultes comme dans celles – surtout actuellement – pour enfants, et de cette implication est issue une bibliographie d’une exceptionnelle richesse.

Enfin, les psychanalystes se sont également impliqués dans les institutions de formation universitaires ou professionnelles, dans des formes de transmission théorico-pratique toujours susceptibles d’être interrogées quand elles alimentent le fantasme de connaître la psychanalyse sans en faire l’expérience personnelle. Mais l’enseignement de la psychanalyse par des psychanalystes confirmés reste par ailleurs une des sources de la plus vive créativité dans la recherche et toutes les pratiques qui concernent l’humain.

En rendant hommage aux 80 ans de notre Société, le présent numéro a voulu réunir des contributions qui, autour du thème de l’institution, explorent différents domaines et exposent des recherches variées dans ces trois grandes directions qui sont : les institutions humaines (de l’État à la religion, en passant par les différentes structures qui organisent les sociétés humaines, de la plus élémentaire aux plus sophistiquées) – les institutions psychanalytiques dans leur histoire, leurs logiques et leurs transmissions – les institutions de soins, dans lesquelles la psychanalyse a partagé une histoire qui mérite d’être traitée à part, à un moment où la psychiatrie semble s’en séparer. Question vaste, et donc traitement partiel : le numéro offre moins une vue d’ensemble contemporaine sur le thème « psychanalyse et institutions », et davantage quelques vues parcellaires, exposant l’état actuel de certaines recherches et pratiques, dans des domaines aussi variés que le thème du numéro le permettait. Un aperçu aussi de l’extension du domaine de l’intervention psychanalytique, qui donne toute la mesure du chemin parcouru, depuis l’acte de naissance institutionnel des neuf fondateurs d’il y a quatre-vingt ans.

I. Institutions humaines et organisations

Eugène Enriquez, L’institution de la « vie mutilée »
Otto Kernberg, Le divan à la mer : la psychanalyse des organisations

II. Institutions psychanalytiques: aspects historiques et enjeux théoriques et politiques

Janine Chasseguet-Smirgel, Cinquantenaire de la Société Psychanalytique de Paris,
Christophe Dejours, Evaluation et institution en psychanalyse
Kenneth Eisold, Psychanalyse et psychothérapie : une longue et difficile relation
Antonio Alberto Semi, Filiation, développement théorique, éclipse de l’individu
Claire-Marine François-Poncet, Une institution peut-elle être psychanalytique ?

III. Institutions et soin psychique

Entretien de Jean-Luc Donnet, propos recueillis par Nicolas Gougoulis, Le Centre de consultations et de traitements psychanalytiques Jean Favreau
Jacques Hochmann, Soigner, éduquer, instituer, raconter. Histoire et actualité des traitements institutionnels des enfants psychiquement troublés
Françoise Feder, Traitement institutionnel et processus psychanalytique : le travail du psychanalyste à l’écoute du matériel institutionnel
Bernard Penot, Pour un travail psychanalytique à plusieurs en institution soignante
Jean Peuch-Lestrade, L’analyse des transferts sur l’institution
Denys Ribas, Institution thérapeutique, sclérose des institutions : quels destins pulsionnels ? Un désaccord avec Benno Rosenberg
Bernard Voizot, La fonction de référent, une inscription de la tiercéité dans la vie institutionnelle

Critiques de livres

Denis Hirsch : La polyphonie du rêve : l’expérience commune et partagée de René Kaës,
Pierre Decourt : Le fœtus dans notre inconscient de Jean Bergeret et Marcel Houser,
Marthe Coppel-Batsch : Penser la mélancolie, une lecture de Georges Perec de Maurice Corcos,
Michèle Jung-Rozenfarb : Aux confins de l’identité de Michel de M’Uzan,
Luc Magnenat : Dans les secrets de la psychanalyse et de son histoire de André Haynal, Ernst Falzeder, Paul Roazen,

Revue des revues

Marie-Françoise Laval-Hygonenq : Revue française de psychosomatique, n° 28, 2005, « Controverses sur le stress »,
Juan Gennaro : Psicoanalisis, Revue de l’Association Pychanalytique de Buenos Aires, « Trauma : nouveaux développements en psychanalyse, vol. xxvi, 1 et 2, 2005,

Sorry, the comment form is closed at this time.

   

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas