Psychophobies / Recherche : Psychoses – La COP13

 

Rédacteurs :
| Hélène Suarez-Labat | Klio Bournova |

Tome 78 n°3
Date de parution : 2014-07-01
Argument...
Sommaire
Autour du thème : Présentation de la COP13

En 1982, Jean-Luc Donnet publiait, dans la Nouvelle Revue de psychanalyse un article intitulé « Le psychophobe » dans lequel il décrivait l’état très particulier d’un adolescent de quatorze ans amené à consulter pour des conduites antisociales et dont les troubles du comportement étaient associés à une sorte de fuite devant son propre fonctionnement psychique. Cette inhibition, cette phobie avait une valeur anti-traumatique pour ce jeune patient, ce que l’analyste respectait, au cours des consultations thérapeutiques qui ont été le cadre de ces rencontres, en adoptant des sujets de conversation qui s’éloignaient des thèmes traumatogènes. L’analyste nourrissait des discussions qui tenaient « de la leçon de psychanalyse, de la sagesse des nations et du café du commerce ». Ne pas parler de corde dans la maison d’un pendu est la condition pour qu’un certain plaisir à penser puisse se maintenir.

Phobie donc, mais particulière, du fait qu’elle ne s’accompagnait pas de la projection vers le monde extérieur d’une représentation trop angoissante, ce qui aurait créé un objet phobogène évitable. Une inhibition intellectuelle considérable résultait de cet évitement impossible sinon par la méconnaissance.

Certes, toute phobie implique l’évitement d’une représentation – « inconciliable » dit Freud – projetée sur un objet extérieur, mais son évitement ne nécessite pas la paralysie de l’ensemble du fonctionnement de l’esprit. Nous pourrions ainsi admettre que la projection aurait une valeur protectrice qui maintiendrait une certaine dynamique aux autres événements psychiques.

Evelyne Kestemberg, quelques années plus tard, en 1986 – elle ne cite pas Donnet mais on peut penser qu’elle connaissait son article – évoque la « phobie du fonctionnement mental ». Ce serait sans doute plus précis de dire qu’elle évoque une phobie au plaisir du fonctionnement psychique. Elle donne en fait à cette phobie particulière une place cruciale, je n’ose pas dire centrale, dans la psychopathologie ; elle lui fait jouer un rôle dans nombre de tableaux cliniques dépressifs ou psychotiques. Elle écrit par exemple que cette phobie remanie l’autoérotisme – et l’analité – du sujet au point que celui-cien arrive à nier « ses propres productions jusqu’à les tarir ou les attribuer à d’autres » ce qui aboutit « à une véritable perversion du plaisir du fonctionnement psychique ». Elle en décrit deux aspects majeurs possibles. L’un se résume ainsi : « Ma pensée – ma production – me fait peur, je ne pense pas, je n’ai rien dans la tête ni dans le ventre », jusqu’à « je ne suis rien, je n’existe pas », dépossession donc. L’autre versant ouvre au délire : «Si j’ai quelque chose en moi, c’est que l’on me l’y a mis […] on m’en a pénétré, possédé. » Possession par l’autre donc plutôt que de posséder l’inconciliable. Comme Donnet, Evelyne Kestemberg évoque la méconnaissance impliquée par ce type d’évitement phobique et l’absence de déplacement qui aurait pu organiser une phobie classique.

Dans un troisième temps, André Green introduisit la notion de « position phobique centrale » (son article a été publié en 2000). Il ne se réfère ni à Jean-Luc Donnet ni à Evelyne Kestemberg, mais prend un point de départ différent de ces deux auteurs. Il se fonde sur « l’analyse d’un fonctionnement phobique en séance ». « À la différence des cas où la phobie est circonscrite, ce qui permet un fonctionnement psychique normal, ici, au contraire, le résultat aboutit à une inhibition étendue du Moi, confinant souvent les patients à un isolement de plus en plus important. » Dans la cure, « c’est comme si le fonctionnement phobique s’était installé à l’intérieur même de la communication dans le psychisme » […] « l’évitement porte sur la fonction analytique elle-même ». Et Green va en détailler les effets multiples en montrant qu’il s’agit d’une peur de la mise en relation entre différents éléments à potentiel traumatique, autrement dit une phobie du fonctionnement psychique lui-même, et rejoint aussi bien Evelyne Kestemberg que Donnet. On pourrait mettre en parallèle cet évitement phobique avec ce que Maurice Bouvet a décrit comme résistance au « rapprochement », entendons le rapprochement par voie associative des fantasmes et conflits les plus sensibles chez un patient.

Les trois approches que je viens de rappeler se complètent pour aborder un fait clinique protéiforme des « psychophobies » qui peuvent toucher différentes constellations psychiques : représentations ou fantasmes à potentiel traumatique, configurations relationnelles, états affectifs allant de la phobie du rire ou des larmes à la phobie de toute passion, voire de tout investissement amoureux… Evelyne Kestemberg insistait sur la dimension économique de ce type de phobie, sur l’appauvrissement qu’il pouvait causer. Ne pourrait-on le voir à l’œuvre dans les organisations psychosomatiques aussi bien que dans les troubles du comportement ?

Et qu’en est-il chez l’analyste de phobies de ce genre qui seraient à même d’infléchir ou d’assourdir le contre-transfert et qui pourraient finalement obérer le déroulement de la cure ?

 

Paul Denis

                                                                         Sommaire                                                                                                                   

THÈME : PSYCHOPHOBIES
Rédactrices : Klio Bournova et Hélène Suarez-Labat
Coordination : Danielle Kaswin-Bonnefond

Paul Denis – Argument

Interventions

Évelyne Chauvet – Penser pour ne pas penser

Vassilis Kapsambelis – Le langage d’organe

Marilia Aisenstein – Quelques réflexions sur soumission et pensée : «  C’était simplement dit, c’était simple à comprendre. »

 

Prolongements théoriques

Jean-Luc Donnet – La pensée contra-phobique

Jean-Louis Baldacci – Phobie de la pensée et épreuve d’actualité

Alain Gibeault – De la pensée à l’agir

Christine Jean-Strochlic – Ne me quitte pas…

 

Hommage

Michel Neyraut – À propos de l’inhibition intellectuelle (1968)

 

Cliniques des psychophobies

Dominique Bourdin – Entre la phobie de penser et la culpabilité d’exister

Béatrice Ithier – La haine de penser et ses antidotes

Véronique Laurent – S’agiter pour ne pas penser, une clinique des enfants instables

Rémy Puyuelo – Personne… rien dans les mains, rien dans les poches, rien dans la tête ! Négativité et processualité adolescente

 

Psychophobies dans la civilisation

Jacques Hochmann – L’attaque de la pensée créative dans l’autisme infantile

Sidney Cohen – La phobie de la peste

 

RECHERCHES

Victor Souffir, Serge Gauthier , Bernard Odier, Josiane Chambrier-Slama – La COP 13, une clinique organisée des psychoses

Guillemine Chaudoye – L’ombre de la perte, l’empreinte de l’absence

 

REVUES

Revue des livres

Sabina Lambertucci-Mann – Le psychanalyste et l’enfant de Michel Ody

Isabelle Martin Kamieniak – Éros et Antéros  de Denise Braunschweig et Michel Fain

 

Revue des revues

Michel Sanchez-Cardenas – The International Journal of Psychoanalysis, nos 3 et 4, 2013

Benoît Servant – Psychanalyse et Psychose, n°13, « Psychose de l’enfant, psychose de l’adulte »

Marie-Claire Durieux – Revue belge de psychanalyse, n° 6, 2013

Hede Menke-Adler – Jahrbuch der Psychoanalyse, Manische Elemente und Wiedergutmachung, n°65, 2012 ; Luzifer-Amor, Zeitschrift zur Geschichte der Psychoanalyse, n°44, 2009

 

RÉSUMÉS ET MOTS-CLÉS

Résumés

Summaries

Zusammenfassungen

Resúmenes

Riassunti

 

La COP 13 présentée par Victor Souffir sur le site de l’éditeur

Présentation de la COP 13

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