Sadisme

 

Rédacteurs :
| Christine Anzieu-Premmereur | Victor Souffir |

Tome 66 n°4, octobre-décembre 2002
Date de parution : 2002-10-01
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Argument...
Sommaire

Freud écrivait en 1905 : “ Il y a des impulsions hostiles originelles : l’agression est une source de plaisir dont nous prive la civilisation. ” Il ouvrait ainsi, pour la psychanalyse, un champ conceptuel complexe dont la richesse même a été source de confusion car le terme d’agression renvoie simultanément à la phénoménologie la plus commune, à la biologie, à l’éthologie, à la clinique psychiatrique et criminologique, aux commandements moraux... tandis que “ le plaisir à l’agression ” introduit l’idée d’une force psychique qui cherche à se satisfaire. L’association de l’agression et du plaisir qui compose le sadisme ouvre en effet différentes perspectives :

  • le sadisme comme perversion : il est fait des conduites visant à obtenir une jouissance sexuelle par des souffrances de tous ordres infligées à autrui, parfois susceptibles d’aller jusqu’au meurtre ;
  • le sadisme dans la vie sexuelle ordinaire et singulièrement la place des fantasmes sadiques dans le déroulement de celle-ci, leur inhibition pouvant entraîner sa paralysie ;
  • le rôle du sadisme et des fantasmes sadiques dans la vie quotidienne : chasser, tuer un animal de basse-cour, mais aussi infliger une punition, interdire, contraindre, faire payer, se défendre... Depuis les comportements mineurs de transgression jusqu’aux « petits côtés pervers » ancrés dans le caractère, le sadisme est omniprésent dans la vie sociale. La société contemporaine semble le découvrir et s’emploie aussitôt à le condamner sous les espèces du harcèlement sexuel et moral ;
  • le sadisme dans la vie psychique : composantes agressives de la vie pulsionnelle qui fusent vers l’objet et contribuent à organiser le psychisme des êtres humains et leurs relations. Décrit par Freud sur le versant masochique, « Un enfant est battu »[1] suite constitue l’un des fantasmes fondamentaux de la vie psychique.

Après le marquis de Sade et avant Freud, les conduites perverses sadiques avaient été parfaitement décrites par Havelock Ellis et Krafft Ebing, mais elles étaient incompréhensibles quant à leur sens et leur origine chez un sujet. La compréhension freudienne de ces comportements et la constatation chez tout individu de forces capables d’y conduire a fait sortir le sadisme et le masochisme de l’enclos isolé des perversions : Freud les a placés au cœur du développement de chaque individu, dans cette constitution perverse polymorphe qui doit un jour se soumettre au primat de la génitalité et succomber au refoulement.

Le couple d’opposés sadisme/masochisme a été un fil conducteur particulièrement important dans la théorie psychanalytique et a contribué à une première opposition névrose/perversion : la névrose est le négatif de la perversion. D’une part, l’ensemble sadisme-masochisme donnait aux composantes perverses de la sexualité, un rôle causal, à l’origine de tout symptôme névrotique par sa persistance dans la vie fantasmatique. D’autre part, il offrait une illustration du modèle de la pulsion, de ses différentes expressions et transformations (activité/passivité et double retournement) ainsi que de son rôle moteur dans le développement. Presque tout l’appareil conceptuel de la psychanalyse s’est trouvé traversé, illustré et enrichi par le jeu contrasté de ces deux courants.

Pourtant nous avons fait le choix, pour ce numéro de desserrer le « couple légitime » – ou infernal ? – constitué par le sadomasochisme, dont la symétrie a été remise en question par Gilles Deleuze, pour nous intéresser de plus près à l’étude du sadisme. Il nous semble en effet que le sadisme, dans nombre de circonstances, échappe à sa liaison avec le masochisme.

Déjà Freud faisait jouer un rôle fondamental au sadisme dans le déterminisme de trois champs pathologiques essentiels :

  • la névrose obsessionnelle où prédominent les désirs sadiques et de mort tournés vers l’objet ;
  • la dépression et la souffrance dépressive où à la suite de la perte d’objet, le sadisme, par régression libidinale, s’exerce à l’intérieur du sujet, sur la personne propre en s’attaquant aux objets introjectés et au sujet lui-même. Benno Rosenberg a justement évoqué le rôle d’un « autosadisme » par opposition au masochisme ;
  • les psychoses où le sadisme de l’instance critique s’exprime dans les délires d’observation et où la régression sadomasochique est un élément capital de la parano ïa.

Cependant, le rapport du sadisme à l’ensemble de la vie pulsionnelle a causé à Freud beaucoup de soucis, sources d’hésitations et de remaniements dans le déroulement de sa pensée. Dans la première théorie des pulsions, le sadisme, directement lié à l’activité sexuelle, précède le masochisme qui en découle par retournement sur la personne propre. À partir de 1924[2], dans la deuxième théorie des pulsions, le sadisme se retrouve en position seconde, comme issu de la pulsion de mort, du masochisme primaire. C’est alors la déflexion de la pulsion de mort vers l’extérieur, et son intrication à la libido qui constituent le sadisme. L’objet externe joue alors le rôle d’un « intricateur » essentiel pour l’ensemble de la vie psychique et somatique. Dans cette perspective, le sadisme participe de la dérivation de l’ensemble de l’activité pulsionnelle du sujet vers le monde extérieur. Il est une nécessité vitale pour l’organisme.

Une relecture contemporaine de ce pan essentiel de la théorie analytique a mis en évidence le malaise de Freud à situer le sadisme par rapport à la théorie des pulsions. D’abord corollaire d’un autre concept, la pulsion d’emprise[3] (Bemächtigungstrieb), plus global, plus biologique, non sexuel, le sadisme est ensuite devenu une dimension essentiellement sexuelle, puis, après 1920 le résultat de l’intrication des pulsions de vie et de la pulsion de mort. Ne faut-il pas aujourd’hui revoir les premières sources de la théorisation freudienne du sadisme et réenvisager le rôle de la pulsion d’emprise ?

En effet, plusieurs auteurs[4], à la suite de Laplanche et Pontalis ont voulu réhabiliter ce concept en tant qu’il pouvait permettre de différencier diverses modalités d’activités psychiques et de rapports à l’objet. F. Gantheret restituait à la pulsion d’emprise le mouvement fondamental, autoconservateur vers les objets dans lequel se fond le plaisir passif, autoérotique, anal. R. Dorey[5] mettait l’accent sur la relation d’emprise, appropriation, dépossession, domination, neutralisation du désir d’autrui et abolition de l’altérité, soit par la séduction, soit par la force. Pour J.-B. Pontalis[6], l’emprise touche au vital plutôt qu’au sexuel. Toutes ces formulations ne nous invitent-elles pas à une reconquête différente du sadisme ?

Jean Bergeret[7], à partir de la pulsion d’emprise freudienne, fait l’hypothèse d’une « violence fondamentale », force instinctuelle primitive qui peut s’intégrer ultérieurement à la libido à laquelle elle fournit un étayage. Ce concept peut-il être mis en rapport avec le sadisme ?

Plus récemment, Paul Denis[8] faisait de l’emprise l’un des deux vecteurs essentiels de toute activité pulsionnelle, le sadisme naissant du déséquilibre entre emprise et satisfaction. Le lien, souligné par Alain Ferrant[9], entre emprise et douleur ne nous invite-t-il pas également à réenvisager autrement le sadomasochisme ?

C’est sous la rubrique du sadisme que les continuateurs immédiats de Freud ont traité de l’agressivité inhérente au psychisme. Par l’hypothèse d’une précocité et d’une omniprésence du sadisme dans la vie préœdipienne, les propositions de Karl Abraham eurent un rôle essentiel dans l’exploration des pathologies non névrotiques, très chargées d’ambivalence. Melanie Klein poursuivra cette orientation en élaborant ce qui sera l’élément organisateur de son système théorique, entre 1927 et 1932 : la thèse de l’apogée du sadisme[10], pour rendre compte de la sévérité du Surmoi aux phases archa ïques du complexe d’Œdipe. Les pulsions sadiques orales, anales, urétrales et la pulsion de savoir visent l’anéantissement d’un objet composé du fantasme des deux parents combinés. Cette conception d’un sadisme, au sens large, assimilable à une violence primaire sans limites mais qui doit aller vers l’intégration, cette conception de contenus maternels attaqués et en conséquence persécuteurs évoluera ensuite vers la notion de position schizoparano ïde. C’est sur le danger de perdre la mère du fait des pulsions sadiques que porte l’angoisse dépressive. Dans cette perspective, le rapport de la notion de sadisme au plaisir sexuel – jouir de la souffrance qu’on inflige – se relâche.

Winnicott souligne, par la cruauté primitive, l’importance du rôle de la « survie » de l’objet dans la possibilité de son « utilisation ».

Comment envisager aujourd’hui le rôle du sadisme dans les organisations narcissiques de la personnalité ou les états limites ? Ne pourrait-on considérer certaines formes de psychopathies comme des échecs dans l’élaboration du sadisme ou comme la seule voie pour assurer un équilibre économique précaire ? Otto Kernberg décrit, dans la cure, une forme de « narcissisme malin » où le transfert est empreint de malhonnêteté et de sadisme. Il est des exemples de « solutions perverses » dans lesquelles la conduite sadique camoufle mal un trouble de l’identité. Pour J. Chasseguet [11], l’idéalisation est au centre du processus pervers, dans un univers sadique-anal où domine la destructivité. Sadisme et idéalisation ont-ils partie liée ?

Le sadisme, dans ses différentes expressions et dans la métapsychologie devrait trouver une définition plus précise parmi d’autres notions, l’emprise, la maîtrise, la haine, la violence, la destructivité... Citons, mais la liste est loin d’être exhaustive, différentes voies :

1) Plusieurs auteurs contemporains ont mis l’accent sur l’importance des fantasmes sadiques ou agressifs de la mère à l’égard de son enfant. Emprise et violence maternelles [12] ont longtemps été des sujets laissés dans l’ombre. Le regard porté sur la première enfance et l’accès à la clinique des mauvais traitements subis par les enfants dans leur famille a donné accès aux notions de séduction maternelle, de l’enfant comme source d’excitation et objet de décharge pulsionnelle, de fonctionnement transgénérationnel. Haine et comportements maltraitants, caractère pervers des relations à l’enfant ont souvent été rattachés aux carences précoces et à l’intensité des attaques fantasmatiques à l’égard de l’objet défaillant. Relèvent-ils du sadisme ?

2) L’activité, l’action sur le monde extérieur, la maîtrise instrumentale que développe l’enfant sur l’environnement, sont souvent, dans la littérature psychanalytique, attribuées au sadisme. Pouvons-nous nous satisfaire de telles formulations ?

Quels sont les rapports de la méchanceté et de la cruauté au sadisme ? Sartre écrivait que la méchanceté c’est avoir besoin de la souffrance des autres pour exister.

Pour Laplanche et Pontalis, le terme de maîtrise (Bewältigung), désignerait principalement chez Freud le fait de se rendre maître de l’excitation pulsionnelle ou externe, de la lier[13]; cette notion a-t-elle un rapport avec le sadisme ou faut-il la considérer, comme Roger Dorey, comme l’opposé de la relation d’emprise ?

Le sadisme peut-il se sublimer ? Quelles sont ses dérivations hors des conduites pathologiques manifestes ? Souvenons-nous que dès 1905, Freud faisait de la pulsion épistémophilique un dérivé du sadisme.

Les notions de sadisme, de maîtrise, d’emprise pourraient éclairer le problème du pouvoir, notion à laquelle D. Lagache[14] donnait tant d’importance dans la construction de la personnalité. Pour lui, les relations de type domination-soumission seraient une dimension majeure de la relation intersubjective. Là encore, les problèmes et les errements de la société contemporaine peuvent stimuler notre réflexion.

Mais nous serions hypocrites de ne pas considérer aussi ce qui se passe dans notre pratique quotidienne. Dans la cure, un certain nombre d’éléments du dispositif – le cadre, le paiement, le silence de l’analyste – sont régulièrement investis par les patients comme « sadiques ». L’interprétation incisive, pénétrante, issue de la connaissance profonde du patient ne relève-t-elle pas d’une position « utilement » sadique ? tandis qu’à l’inverse, un autre sadisme pourrait se révéler dans le détournement de la situation analytique, par l’analyste, au bénéfice de son narcissisme.

Qu’en est-il ? Les analystes sont-ils à l’abri de toute tentation sadique ? N’a-t-on pas parlé de « cures sadomasochistes » ? L’étude de certains moments de l’équilibre entre transfert et contre-transfert, pourrait nous apporter des enseignements utiles sur la place du sadisme entre l’analyste et son patient.

Argument

LE SENS DE LA PERVERSION
Gérard BONNET – Quand le sadisme devient une perversion
Janine CHASSEGUET-SMIRGEL – « Les archanges d’Attila »
Dominique CUPA – La pulsion de cruauté
André GREEN – Agressivité, féminité, parandia et réalité
Florence GUIGNARD – Intrication pulsionnelle et fonctions du sadisme primaire
Nicole JEAMMET – Un sadisme ordinaire
Jack NovicK et Keny KELLY NovicK – Une théorie développementale du sadomasochisme
Wilfrid REID – Freud, Winicott: les pulsions de destruction ou le goût des passerelles
René Roussillon – Décomposition « clinique » du sadisme
Steven Wainrib- L’incitation au sadisme

CLINIQUE DU SADISME
Daniel ZAGURY – Les serial killers sont-ils des tueurs sadiques
Sheldon BACH – Le sadomasochisme dans la clinique et dans le quotidien
Rosine Josef PERELBERG – Sadisme, mélancolie et érotisme
Éric BRENMAN – Cruauté et étroitesse d’esprit

À PARTIR DES ÉTATS LIMITES
Bérangère DE SENARCLENS – Les avatars de l’analité chez les patients limites et la problématique de la cure
Jean BERGERAT et Marcel HousER – Le sadisme… à travers ce qu’il n’est pas

UN CLASSIQUE MÉCONNU
Josiane CHAMBRIER – Sabina Spielrein (1912): la destruction comme cause du devenir
Freud et Lacassagne : une photo inédite, Denis Toutenu

CRITIQUES DE LIVRES
Christian DELOURMEL – La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques de D. W. Winnicott
Martine Lussier – Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction de Alain de Mijolla
Martine Lussier – Les rêves qui tournent une page de Jean-Michel Quinodoz
Régine PRAT – Les enseignants entre plaisir et souffrance de Claudine Blanchard-Laville

REVUE DES REVUES
Marie-Claire Durieux – Libres cahiers pour la psychanalyse
Denise BOUCHET-KERVELLA – Psychanalyse et psychose
Sesto-Marcello PASSONE – Rivista di psicoanalisi

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