Sensations

 

Rédacteurs :
| Hélène Suarez-Labat | Isabelle Martin-Kamieniak |

Tome 80, n°4
Limite de remise des textes : 2016-04-01
Date de parution : 2016-09-01
Argument...

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.

Arthur Rimbaud, 1870.

 

            La sensation a une place importante dans la psychanalyse d’aujourd’hui, dans les cures d’enfants, le travail des psychosomaticiens, les traitements des patients dits « difficiles », dans l’exploration des traumas, l’élaboration des addictions, etc… Le recours aux sensations s’impose désormais comme mode de communication à l’analyste et, pour celui-ci, comme mode de réaction contre transférentielle auquel il se doit d’être attentif, sensible. Le cadre dont il est le gardien n’est-il pas le premier contenant des sensations, représentant d’un espace où le tiers est censé réguler la présence et l’absence, déjouer la tentation de l’immédiateté ? Dans la clinique, la sensation a désormais trouvé sa place.

Mais dans le champ de l’élaboration métapsychologique ? Quelle place Freud lui a-t-il réservé ? Du début à la fin de son œuvre, il s’y réfère constamment et, dès 1891, il lui accorde une place de choix : « “Sensation“ et “association“ sont […] deux aspects différents d’un même processus […] nous ne pouvons avoir aucune sensation sans l’associer aussitôt ». La représentation de mot, «composée d’éléments acoustiques, visuels et kinesthésiques » (Freud, 1891b, p.123) « en liaison les uns avec les autres » (p.127), trouve « sa signification par la liaison avec la “représentation d’objet“ [elle-même] complexe associatif constitué des représentations les plus hétérogènes, visuelles, acoustiques, tactiles, kinesthésiques » (p.127). Ces traces d’éprouvés sensoriels constitueront dans l’œuvre freudienne un discours vivant que A. Green (1973) a réactualisé en interrogeant les liens entre affects, sensations, représentations et leur distribution dans le complexe d’Oedipe.

            En termes de 1ère topique, la sensation est avant tout celle de plaisir comme de déplaisir qui, du point de vue topique, s’intègre au système perception-conscience, en provenance de l’intérieur de l’appareil psychique accompagnant les reviviscences mnésiques. Freud, dès « L’esquisse … », en précise la dimension économique comme « caractère distinctif de la qualité [qui n’apparaît] que là où les quantités ont été aussi réduites que possible » (1950c [1895], p. 329). « Les contenus de la conscience comprennent les qualités sensorielles, les sensations de plaisir et de déplaisir, plaisir quand la charge diminue, déplaisir quand elle augmente » (p. 331). Tant l’expérience de la douleur que celle de la satisfaction s’appuient sur les sensations ressenties par l’infans. Sur le plan dynamique, L’interprétation des rêves définit le plaisir-déplaisir comme principes régulateurs du fonctionnement psychique, le principe de déplaisir nommé en premier comme « mécanisme de régulation automatique » (p. 510-511) posant les bases de la dynamique du conflit psychique : l’évitement de la douleur avant la régulation du principe de plaisir. Ce qui sera repris en 1915 où la polarité plaisir/déplaisir, est liée à une échelle de sensations dont la détermination pour la construction du moi et l’action est primordiale. La sensation entre quantité et qualité ?

En 1911, la sensation est attachée au principe de réalité par la conscience, encadrée par l’attention assurant une fonction régulatrice des impressions des sens, l’activité périodique de mémoire et l’acte de jugement sont mis au service de la suspension de la décharge motrice pour le déploiement des processus de pensée. La sensation entre corps et pensée ?

C’est avec le tournant de 1920, que la sensation va prendre de l’ampleur ouvrant la voie à l’exploration « de la région de la vie psychique la plus obscure et la moins accessible … » (1920g, p.44). En 1923, Freud le dit à nouveau : « la perception interne fournit des sensations de processus venant des strates les plus diverses, certainement aussi les plus profondes de l’appareil psychique. Elles sont […] plus originaires, plus élémentaires que celles qui proviennent de l’extérieur et elles peuvent encore se produire dans des états où la conscience est obscurcie. » (1923b, p. 230). La sensation serait-elle alors voie d’accès à ces strates profondes, à ces traumatismes primaires dont les effets délétères obèrent le fonctionnement psychique ?

Entre les sensations du dedans, proprioceptives, et celles venues du dehors, extéroceptives, n’est-ce pas l’investissement de l’objet, ses destins identificatoires qui se profilent ? (1923b, p. 241) Les traces de ces investissements d’objets primitifs ne sont-elles pas omniprésentes dans les expériences amoureuses, dans le choix d’objet érotique ? Freud et Abraham s’entretiennent régulièrement de ce qu’ils découvrent du traitement des sensations et des objets fétichiques, ouvrant la voie tant aux processus mélancoliques qu’aux clivages. Abraham souligne la fréquence des souvenirs infantiles des patients centrés sur le registre des impressions olfactives plutôt que celui des visages, en particulier dans ses écrits sur la mélancolie. Paul Denis rappelle que « puisque les sensations de l’appareil d’emprise annonçaient la présence de l’objet, c’est à des sensations que l’on demandera de le faire revenir » (1997, p. 213).  Freud, de son côté, précisera les destins des sensations sans cesse répétées lorsque les déchirures se retrouvent dans les processus de clivage.

C’est sans doute la clinique de l’enfant autiste qui a réouvert la porte à une relecture de la sensation et des processus de clivage. Dans l’état autistique, le refuge dans la sensorialité est un mécanisme de protection face au gouffre que constitue la non-intégration d’un Moi corporel. F. Tustin qualifie l’autosensualité chez l’enfant autiste qui « vit dans un univers dominé par la sensation, il ne réagit pas aux personnes en tant que personnes mais essentiellement en fonction des sensations qu’ils lui apportent » (1986, p. 41). Si la sensation est la compréhension de ce qui touche nos différents capteurs sensoriels, elle vectorise un regroupement dans les diverses modalités des sensorialités favorisant l’intégration des autoérotismes, c’est ce qui n’advient pas dans l’autisme infantile.

 Les travaux post-freudiens notamment ceux de Winnicott ont permis d’appréhender le rôle des sensations engagées dans les premières possessions d’objets, soulignant leur participation à la construction de l’aire intermédiaire, lieu des phénomènes transitionnels permettant aux sensations d’être qualifiées par des affects. Illusions et désillusions donnent corps aux sensations signifiant l’essence de l’illusion chez l’enfant et l’adulte, ses implications dans le jeu et ses dérives, ses symbolisations dans l’art et la religion ne sont-elles pas sans cesse revisités ?

À l’adolescence, les sensations, issues d’un corps traversé par l’émergence pubertaire participent à la redistribution des dispositions sexuelles masculine et féminine, elles peinent parfois à se regrouper sous le mandat du sur-moi, relançant le conflit entre sensations héritières de l’idéal du moi et dissidentes ?

« Psyché est corporelle, n’en sait rien » propose F. Coblence (2010), poursuivant l’affirmation (1923b, note de1927, p. 238) « le moi est finalement dérivé de sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps… ». Alors la sensation ne peut-elle apparaître comme une première liaison somato-psychique, sur le trajet de l’organisation de la pulsion ? La clinique de l’hypochondrie ne laisse place qu’à l’éprouvé de sensations pour dire la souffrance psychique… Les psychosomaticiens s’attachent à leur émergence dans une psyché fermée à l’écoute du corps autant que du psychique. N’œuvrent-ils pas à leur restauration dans leur valence de liaison à l’objet primaire, à relancer un processus de symbolisation en panne dans l’adresse des sensations à un analyste «  en personne » ?

Pourtant Freud y insiste en 23, parlant de « sensations inconscientes » : « il est donc exact que sensations et sentiments eux aussi ne deviennent conscients qu’en atteignant le système Pc ; […]les sensations sont ou bien conscientes ou bien inconscientes. Même lorsqu’elles sont liées à des représentations de mot, ce n’est pas à celles-ci qu’elles doivent de devenir conscientes, elles le deviennent directement  » (1923b, p. 234-235). 

Or la liaison possible par le contretransfert de l’analyste – domaine que les psychanalystes d’aujourd’hui ont particulièrement enrichi, de l’hallucinatoire en séance à la chimère de M’Uzan, ou la fonction alpha, transformatrice des éléments ß comme sensations non assimilées, (Bion) – permet une attention particulière à la déqualification des liens entre sensations et affects. Ainsi, les dérives de la sensation annoncées par la recherche de la co-excitation seraient un des déguisements du négatif ?

Les analystes d’aujourd’hui interrogent leurs propres sensations en séance comme modalités contre-transférentielles propres à organiser des liaisons qui par défaut d’investissement de l’objet primaire et peut-être du père de la préhistoire du complexe d’Oedipe n’ont pu se créer. La régression à l’œuvre dans la cure, de la pensée au corps, n’autorise-t-elle pas une prise en compte de la sensation au service du processus ?

N’est-ce pas un enjeu passionnant que de proposer aux psychanalystes de s’atteler à la tâche d’une réévaluation du statut de la sensation, si présente dans la clinique contemporaine ?

BIBLIOGRAPHIE

Coblence F. (2010), « La vie d’âme. Psyché est corporelle, n’en sait rien », Revue Française de Psychanalyse, t. LXXIV, n°5, Paris, Puf.

Denis P. (1997), Emprise et satisfaction – Les deux formants de la pulsion, Coll Le fil Rouge, Paris, Puf.

Freud S. (1891b), Contribution à la conception des aphasies : une étude critique, trad. C. Van Reeth, Paris, Puf, 1983.

Freud S. (1895), Esquisse pour une psychologie scientifique, La naissance de la psychanalyse, Lettres à W. Fliess, notes et plans 1887-1902, Paris, PUF, 1956.

Freud S. (1900a), L’interprétation des rêves, trad. fr. I. Meyerson révisée par D. Berger, Paris, PUF, 1980 ; OCF.P, IV, 2003 ; GW, II.

Freud S. (1911 b), Formulation sur les deux principes de l’advenir psychique, Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1984 ; OCF.P, XI, 1998 ; GW, VIII.

Freud S. (1915e), L’inconscient, Métapsychologie, trad. fr. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1968 ; OCF. P, XIII, 1988 ; GW, X.

Freud S. (1920g), Au delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, trad. fr. J. Laplanche, J.-B. Pontalis, Paris, Payot, « Petite Bibliothèque », 1982 ; OCF.P, XV, 1996 ; GW, XIII.

Freud S. (1923b), Le Moi et le Ça, Essai de psychanalyse, trad. fr. J. Laplanche, Paris, Payot, 1981 ; OCF.P, XVI, 1991 ; GW, XIII., Payot, 1981

Green A. (1973), Le discours vivant, Paris, Puf.

Tustin F. (1986) Le trou noir de la psyché, Paris, Seuil, 1989.

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