Transmissions

 

Rédacteurs :
| Béatrice Ithier | Benoît Servant |

Tome 78 n°2
Date de parution : 2014-05-01
Argument...
Sommaire

Argument
« Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder. »
J. W. Von Goethe, Faust I.

Freud aimait citer ce propos de Méphisto du Faust de Goethe, l’un de ses auteurs préférés. Goethe écrivait également : « Dans ce sens, je n’ai été le maître de personne. Mais si je dois dire ce que j’ai été pour les Allemands en général, et particulièrement pour les jeunes poètes, j’oserai me nommer le libérateur » (Gomez Mango, Pontalis, 2012, p. 87). Freud ne pouvait que faire siennes ces affirmations, se situant ainsi dans l’héritage de l’Aufklärung et du compromis qu’il représente entre une remise en question de la tradition, au nom de l’émancipation du sujet, et une fidélité aux idéaux des « Humanités », conférant au genre humain un statut supérieur à la nature, associée à la considération envers ceux qui sont parvenus à se rendre maîtres de leur dépendance originaire en la dominant. Ce compromis est-il en voie d’être dépassé aujourd’hui, alors que la revendication de l’individu, dans son mouvement d’affranchissement du groupe et de sa mentalité, « privilégie l’authenticité et la spontanéité, au nom de l’aspiration à être soi-même » (Gauchet, 2008) ? Que pourrait nous dire, dans cette perspective, la psychanalyse contemporaine de ce moment de vacillement ?
Il paraît plus que nécessaire de reconnaître à la notion de transmission la place qui lui revient dans la théorie analytique, et dans laquelle la notion d’héritage vient en premier lieu, que l’on interroge la phylogenèse, le trans-générationnel, ou plus modestement le destin particulier du sujet, car l’histoire de l’individu comme celle de l’humanité apparaît comme une longue succession de transmissions.
Accordant à la culture la primauté de l’héritage symbolique, Freud a voulu la placer sous l’égide de la fonction paternelle. Devons-nous situer les hypothèses phylogénétiques freudiennes dans la catégorie d’un fantasme de transmission (Ciccone, 2008) ? Ou fondant une anthropologie novatrice si ce n’est révolutionnaire, puisqu’en premier héritage de l’humanité, Freud a institué le mythe du meurtre du père de la horde primitive rendant compte du complexe d’Œdipe et de la culpabilité des fils ligués contre lui, se transmettant de génération en génération, dont témoignent le totémisme et la religion (1912) ?
En pièce maîtresse de cette transmission, Freud a posé l’hypothèse d’un refoulement originaire de la pulsion (1915), sorte d’attracteur endogène des refoulements secondaires dans le maillage de l’appareil psychique. J. Laplanche s’étonnera de l’absence de lien entre le refoulement primaire et les fantasmes originaires comme éléments transmetteurs de ce refoulement, articulés autour de l’origine, du désir, du sexe et de la mort. Dans « Extraits de l’histoire d’une névrose infantile » (L’homme aux loups, 1918), existait déjà comme une pré-conception (W. R. Bion, 1967) de ces fantasmes, renforcés par l’observation. Freud y faisait l’hypothèse de schèmes phylogénétiques assurant la mise en place des observations et des expériences, d’une transmission par héritage de la disposition à la réacquisition, infirmant ainsi la critique de J. Laplanche. Cette attente et cet intérêt épistémophiliques, facteur K pour Bion, ou connaissance, traduirait aussi le chemin parcouru par chaque sujet sur le modèle des générations antérieures, à travers une transmission des traces mnésiques au cours des générations successives, tant il est vrai que l’ontogenèse reproduit la phylogenèse, alors que dans la 2° topique apparaît une notion de transmission biologique des caractères acquis, anticipant certaines découvertes de l’épigénèse contemporaine.
Dans cette prééminence de la paternité, plusieurs questions s’imposent : quel rôle peut jouer l’objet primaire dans la transmission des formes symboliques inhérentes à toute société, articulées autour de l’inceste et du meurtre ? Est-ce un père ou tout tenant-lieu en position de tiers dans la relation mère/enfant qui autorise cette assomption ? Ne doit-on pas aussi lui associer une fonction maternelle, les désignant l’un et l’autre en fonction parentale ? Quant à l’identification, quelle tâche accomplit-elle dans l’hominisation ?
P. Aulagnier devait désigner le « langage fondamental » comme facteur exogène croisant celui endogène du refoulement primaire de Freud, instituant la mère en porte-parole du tiers. La traduction adéquate ou « violence de l’interprétation » des affects et éprouvés corporels dans la transmission d’un refoulé de sujet à sujet, permet la construction symbolique de l’infans ou la reconstruction du patient. C’est ainsi qu’est transmise la capacité de communiquer son vécu émotionnel. La défaillance, voire la perversion de cette transmission, disqualifie l’expérience du sujet et l’introduit inexorablement dans la psychose.
Un investissement plus direct de l’objet sera décrit par Freud en 1923, différencié d’un investissement plus distancié, désigné comme « identification au père de la préhistoire personnelle », incluant l’identification aux deux parents. Car l’identification se situe au cœur de la thématique de la transmission qui parcourt l’œuvre freudienne, et Freud l’appréhendera dans ses multiples registres, qu’elle soit primaire, comme nous l’avons vu, mélancolique, narcissique, secondaire ou post-œdipienne. Mais ne doit-on pas considérer aussi une identification anticipatrice au « je » de l’enfant par les parents (Aulagnier et Diatkine) ? Les récents débats sur le mariage homosexuel et la PMA induisent une question fondamentale sur la fonction paternelle : excède-t-elle le masculin ?
La pré-maturation de l’être humain engage la transmission dans l’économie de la vie physique et psychique. Elle est ainsi associée à la dépendance, déjà préformée in utero par l’inconscient maternel, voire trans-générationnel, et les différentes projections internes qui en résultent. Elle se poursuit dans l’introjection de figures parentales, dont l’idéal du moi, jonction de l’idéalisation du moi et des identifications aux parents et aux idéaux collectifs qui deviendra le surmoi, avec lesquels le moi aura à négocier. Alors que, selon J. Laplanche, la vie pulsionnelle est indexée, sinon transmise par la séduction maternelle, D.W. Winnicott, lui, a mis l’accent sur le holding et le handling dans la construction de la personnalisation, soit l’avènement d’un Soi pour l’être humain, en considérant le passage de la dépendance à l’indépendance en termes de santé dans le développement de l’individu.
La communication avec l’enfant n’est qu’une longue suite de transmissions, à travers ce qui va venir se différencier du biologique. M. Klein, à travers le concept d’identification projective (1946) a mis en évidence la projection dans un objet externe de parties indésirables du moi à des fins de contrôle, conférant ainsi un rôle considérable de transmission à la projection. Et Bion en a fait aussi un moyen de transmission d’états psychiques dans la psyché maternelle à des fins de communication et de transformation, grâce à la rêverie. Ainsi l’infans transmet-il par identifications projectives des contenus angoissants ou toxiques à sa mère, ou tout substitut, qui les réceptionne, les transforme dans sa psyché, et les restitue désintoxiqués à l’enfant. N’est-ce pas ce qu’accomplit aussi l’analyste, soit avec le jeu et les différents supports projectifs concrets avec le petit patient, soit avec l’adulte, ou l’adolescent, avec l’associativité saisie dans la métaphorisation de l’interprétation ? À moins que dans la communication d’inconscient à inconscient, il ne réalise un de ces conseils donnés par Freud aux médecins sur le traitement analytique : « Il doit diriger, tel un organe récepteur, son propre inconscient vers l’inconscient émetteur du patient. Il doit se régler sur le patient comme le récepteur du téléphone est réglé sur le microphone transmetteur » (1912).
La psychanalyse contemporaine a élargi le champ de l’identification projective en parlant non seulement d’identification projective dans un objet externe, et/ou interne, mais aussi entre le moi et différents objets internes, ainsi que de trans-identifications projectives entre patient et analyste. Ce qui, non seulement n’est pas sans incidences sur la relation transféro-contre-transférentielle, mais lui confère un caractère névralgique. Ainsi T. Ogden parle-t-il d’un « tiers analytique », véritable création en séance entre les deux protagonistes (2005), qui pourrait s’apparenter parfois à une « chimère », selon M. de M’Uzan (2008).
Ne devrions-nous pas enfin considérer le rêve comme le meilleur transmetteur du sens caché de tels ou tels vécus émotionnels de la veille dans ses scenarii ? Et la pensée du rêve éveillé qui se déploie dans l’arborescence associative, n’accomplit-elle pas une formidable transmission des motions inconscientes dans le transfert, cet agent stratégique de transmission ? Telle fut la découverte de la psychanalyse par Freud et la valeur toujours actuelle de l’héritage qu’il nous a transmis. Or, c’est très précisément la liquidation du, des transferts, qui signera l’appropriation de l’héritage.
Ainsi, si le terme de transmission est peu présent explicitement dans le corpus freudien et psychanalytique, sa présence parcourt l’ensemble de l’œuvre freudienne. Ce silence relatif conduit à réinterroger les soubassements des débats difficiles, parfois déchirants, auxquels ont donné lieu les questions de la formation des psychanalystes. « Il faudrait évoquer la paradoxalité d’une transmission de l’intransmissibilité » avait pu déclarer J.-L. Donnet (2000, p. 1470). Il opposait également « l’introjection de la fonction analytique » au risque de la « collusion idéalisante » de l’identification, non sans interroger la théorie de la cure elle-même, qui n’en finit pas d’exorciser sa crainte originaire de la suggestion et de la passivité. Une position de compromis semble toutefois possible, comme le montre le point de vue d’E. Chervet (2011, p. 68) : elle y évoque une « transmission de personne à personne », entre l’analyste et l’analysant, de l’expérience de l’analyse, qui fait de celle-ci « l’héritière des démarches spirituelles initiatiques, religieuses ou non ».
Entre les dérives de la servitude volontaire, comme celle du lacanisme, (qui « transforme le processus analytique en processus d’introjection de la pensée-Lacan »), selon J.-L. Donnet et celles de l’émergence d’une remise en cause de l’asymétrie entre analyste et analysant, au diapason de l’individu désengagé d’aujourd’hui, la marge est-elle étroite pour la psychanalyse contemporaine ? Son enjeu en tout cas est crucial.

Béatrice Ithier et Benoît Servant

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Aulagnier P., La violence de l’interprétation, Paris, Puf, 1975.
Bion W. R. (1967), Réflexion faite, Paris, Puf, 1983.
Chervet E. (2011), Messages éthiques de l’interprétation, in B. Chervet (dir.), J.-M. Porte (dir.), L’éthique du psychanalyste, Paris, Puf, coll. « Monographies et Débats de psychanalyse ».
Ciccone A. (2008), Naissance et développements de la vie psychique, Paris, Erès.
Delourmel C., De la fonction du père au principe paternel, Le paternel, Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, oct. /nov. 2012.
Donnet J.-L. (2000), L’idéal transmis, « Ils ne mouraient pas tous… », Revue Française de Psychanalyse, t. LXIV, n° 5, numéro spécial congrès.
Freud S. (1912-1913 a), Totem et tabou, Paris, ocf. p, XI, Paris, Puf, 1998.
Freud S. (1912 e), Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique, De la technique psychanalytique, Paris, Puf, 1970.
Freud S. (1915-1917), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
Freud S. (1918 b [1914]), Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, Cinq psychanalyses, Paris, Puf, 1954, ocf.p, XIII, 95-96.
Freud S. (1923 b), Le Moi et le Ça, Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
Gauchet M. (2008), Des savoirs privés de sens ?, in M.-Cl. Blais, M. Gauchet, D. Ottavi, Conditions de l’éducation, Paris, Stock, p. 79 et suiv.
Goethe J. W. (1908), Faust I. vers 682-683, Paris, P. Grappin, 1995.
Gomez Mango E. (2012), Avec Goethe : les libérateurs, in E. Gomez Mango, J.-B. Pontalis, Freud avec les écrivains, Paris, Gallimard.
Klein M. (1946), Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, in Développements de la psychanalyse, Paris, Puf, 1966.
De M’Uzan M. (2008), Débat avec M. de M’Uzan, La chimère des inconscients (coll.), Paris, Puf.
Ogden T. (1994), Le tiers analytique : les implications pour la théorie et la technique psychanalytique, Le tiers analytique, juin 2005, t. LXIX, no 3.

Sommaire

THÈME : TRANSMISSIONS
Rédacteurs : Béatrice Ithier et Benoît Servant
Coordination : Chantal Lechartier-Atlan
 
 Béatrice Ithier, Benoît Servant – Argument
 
Soeren Kierkegaard – Le sourd désespoir
Jean-Luc Donnet – La transmission au négatif
 
D’une transmission l’autre : transmission psychique, interpsychique, intrapsychique
Paul-Laurent Assoun – La transmission traumatique. Du « pourquoi ? » préhistorique à la « vérité historique »
Bernard Golse – Transmission, identité et ontogénèse psychique du bébé. Une histoire à double sens
Alberto Konicheckis – Générativité des transmissions et psychisme individuel
Rudi Vermote – Transformations et transmissions du fonctionnement psychique : approche intégrative et implications cliniques
 
Transmission dans la cure
Jan Abram – Le miroir inter-analytique. Son rôle dans la reconnaissance des traumas trans-générationnels désavoués
Emmanuelle Chervet – Messages transmis par l’analyste
 
De la transmission de la psychanalyse
Philippe Jeammet – L’histoire de la psychanalyse : un paradigme des ambiguïtés des transmissions
Vassilis Kapsambelis – L’ « homme psychique » de la psychanalyse est-il encore transmissible en psychiatrie ?
Jacques Press – La transmission de la théorie : transmission de vie, transmission de mort
           
Anthropologie et culture
 Jacques Arenes – Quand la transmission se refuse
Danièle Donnet – Naissance d’une bibliothèque
Marie-Françoise Guittard-Maury – La transmission aux confins du tragique
Cécile Marcoux – Alexandrie, poïétique des savoirs
Andreas Saurer – La transmission phylogénétique du meurtre du père de la horde
 
RECHERCHES
Darlene Bregman Ehrenberg – Le rôle de la rencontre dans le processus de perlaboration
Jean-Pierre Kamieniak – Au-delà du principe de plaisir : la conceptualisation d’une expérience personnelle douloureuse
 
 REVUES
Revue des livres
Bernard Brusset – Penser la psychanalyse avec Bion, Lacan, Winnicott, Laplanche, Aulagnier, Anzieu, Rosolato d’André Green
Benoît Servant – La France et Freud (tome 1 et 2) de Alain de Mijolla
 
Revue des revues
Bertrand Colin – L’Annuel de l’apf 2013
 Michel Sanchez-Cardenas – The International Journal of Psychoanalysis, nos 1 et 2, 2013
Elise Jonchère – Revue française de Psychosomatique, n°42, 2012 : « Sandor Ferenczi »
 Nicole Llopis-Salvan – Le Journal de la psychanalyse de l’enfant, n°2, Vol 2, 2012
« Contenance et transformations »
 
 RÉSUMÉS ET MOTS-CLÉS
Résumés
Summaries
Zusammenfassungen
Resúmenes
Riassunti

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