© Société Psychanalytique de Paris

Se rencontrer pour se séparer ?

Auteur(s) : Jacques Angelergues
Mots clés : association (libre) – infans – infantile – masturbatoire (activité) – maternel (désir) – psychothérapie (des enfants)

L’avenir de la pédopsychiatrie est préoccupant et les fondements de la psychanalyse de l’enfant n’ont jamais fait vraiment consensus ; je suis donc particulièrement heureux d’intervenir en tant que pédopsychiatre et psychanalyste d’enfants. On connaît la formule de Freud, «…l’inconscient de la vie d’âme est l’infantile », toute la psychanalyse procède de l’infantile. La psychanalyse de/avec l’enfant existe et elle procède aussi de la source de cet infantile. Il ne s’agit pas de confondre l’infantile, pilier de la pensée psychanalytique, et le développement l’enfant, comme Green a pu redouter que certains le fassent. Je crois, après René Diatkine, que l’enfant a aussi un infantile et que nous ne pouvons en connaître quelque chose qu’à travers ses après-coups ; point de vue convergent avec celui de Pontalis qui considérait que faire parler l’infans est un idéal impossible pour la psychanalyse et qui parlait à ce propos d’ « aphasie secrète ». À rapprocher aussi de la belle formulation de J-C Rolland : « l’infans pourrait être le cœur rebelle de l’enfant ».

À la suite de Serge Lebovici et de Michel Ody, je pense que la préoccupation sémiologique du psychiatre est nécessaire, mais qu’elle est transformée par l’écoute associative du psychanalyste. « Mixte » de méthodes et de références qu’il n’est pas facile de faire entendre en dehors de notre cercle professionnel. Il ne s’agit certes pas d’une simple hybridation théorique ; « L’association libre a désorganisé le monde créé par la parole pour en construire un autre également parlé et également définitif, sans cependant récuser l’ancien », écrit Michel Gribinski.. Dans les pathologies limites ou psychosomatiques, le profit que le patient peut tirer « d’une rencontre avec ses processus psychiques inconscients » dépend de ses capacités névrotiques, comme l’évoque Jean-Louis Baldacci. On sait aussi que chez l’enfant, la psyché est en développement à travers des transformations profondes, il faut évaluer ses capacités de figuration et de symbolisation. Il nous faut aussi nous assurer que les parents imaginent que leur enfant a une vie fantasmatique et qu’il pourrait tirer profit d’une rencontre avec un(e) psychanalyste.

Juliette a 7 ans ½ et elle tient à cette précision. La mère trouve sa fille anxieuse, pas très à l’aise socialement et entravée dans ses apprentissages par la peur de l’échec. Elle fait spontanément un lien avec la séparation du couple parental. Elle pense aussi que sa fille « prend trop sur elle », contrairement à sa petite sœur et qu’elle n’ose pas s’opposer ni se mettre en conflit, à la maison comme à l’école, avec les adultes comme avec les enfants. Elle fait avec tact un récit que Juliette, un peu intimidée au début. Le père a quitté la région parisienne, mais il vient à Paris régulièrement. Les filles se rendent chez lui lors des vacances scolaires, où elles retrouvent les fils ainés du père. Avant la séparation, Juliette vivait la moitié du temps avec eux, ses « demi-frères » précise-t-elle. Les précisions autour de l’origine comptent pour Juliette…

 Restée seule avec moi assez facilement, elle déclare tout de go qu’elle n’aime pas l’école et que la maitresse principale est sévère. L’autre, celle qui fait les vendredis et un mercredi sur deux est sympa et alors elle aime bien aller en classe. Elle a des copines mais il y a parfois des « histoires ». Dans quelques jours, c’est son anniversaire ; elle est très contente car son père viendra avec ses frères et qu’ils seront « tous ensemble ». Je suis frappé par la maitrise que lui procure son récit pour aménager son tête-à-tête avec moi. Elle enchaine avec aisance en me parlant des livres qu’elle aime, et « pas seulement avec des images », elle a bien retenu les leçons du surmoi culturel des adultes. Pour déjouer ses aménagements un peu trop défensifs, je reprends le mot « images » et lui propose de dessiner sur le grand paperboard ; elle accepte sans broncher ce contre-pied.

Elle dessine avec soin une grande fleur rouge ; c’est une tulipe, avec une tige qui a plusieurs courbes et des grandes feuilles allongées et nervurées. Sa fleur préférée est la rose, mais elle ne sait pas les dessiner… mais elle aime aussi les tulipes… c’est son autre fleur préférée. Elle trace la ligne du sol et prend un feutre marron pour faire la terre. Colorier sans laisser de blanc sur cette grande feuille est une tâche assez laborieuse ; la défense – obsessionnelle en l’occurrence – se réinstalle. Après un petit moment, je lui fais remarquer que ce travail va prendre du temps. Suite à mon intervention, elle arrête son remplissage à l’aplomb de la tige de la fleur. Elle me fait remarquer que la partie de la tige qui est dans le sol c’est la racine ; elle la renforce de 2 traits obliques, comme une sorte de trident, et me dit que l’autre partie du sol ce sera de l’eau qu’elle colorie de façon plus rapide. Moitié terre et moitié eau. Je lui demande si c’est une rivière… elle me dit « c’est de l’eau » et elle ajoute au-dessus des traits verticaux, puis un nuage : « c’est la pluie ». Et de l’autre côté, « il fait beau » et elle dessine rapidement un soleil, symétriquement au nuage.

Je lui fais remarquer que d’un côté il pleut alors qu’il fait beau de l’autre ; elle approuve ma remarque et ajoute que comme ça, ça va faire… elle hésite sur le mot et je propose : « un arc-en-ciel ? » ; elle approuve et sort plusieurs feutres en annonçant qu’elle va le dessiner. Elle prend pourtant le temps d’ajouter de nouveaux détails : des grosses gouttes gonflées qui descendent lourdement vers le sol. (Des lumpf ? me demandé-je alors) Mon intervention interprétative – un arc-en-ciel ? – a produit au moins deux effets : maniaque, avec le paquet de feutres qu’elle empoigne, mais aussi régressive, à dominante anale, qui se figure dans ces grosses gouttes qui tombent. Elle attaque l’arc-en-ciel, à grands gestes décidés, chaque rayon part d’un côté du sol, monte, en ogive phallique, jusqu’en haut de la feuille et redescend de l’autre côté ; chaque rayon joint le côté terre au côté eau. La feuille est grande et l’arc-en-ciel est imposant ; elle est assez fière de son travail.

Je marque un temps de silence et lui dis « qu’en regardant son arc-en-ciel, je repense à une chose qu’elle m’a dite ». Elle se retourne, intéressée par ma remarque : je dis que son dessin me fait penser à son anniversaire où tout le monde serait réuni, son papa, ses frères, sa maman, sa sœur et elle et que ça lui faisait : « si plaisir » que tout le monde soit réuni pour fêter ton anniversaire. Elle marque un temps de silence et déclare de façon enjouée : « pas mal ! ». Moment sacré dont parle Winnicott ? Sa réaction signait qu’elle avait senti que mon intervention avait quelque chose à voir avec ce qu’elle avait dessiné et avec ce qui lui faisait « si plaisir ».

Partant de « Deuil et mélancolie », J-C Rolland demande « si l’enfance n’est pas le temps où ont cours, face à l’objet œdipien, tantôt sur un mode ludique, tantôt sur un mode tragique, les mêmes oscillations entre des mouvements d’endeuillement […] et le désendeuillement… ». Le « pas mal » de Juliette me paraît comporter cette dimension : « ludique », mais avec une résonance « tragique ». Je suis le spectateur de son mouvement ludique, mais elle sent peut-être que j’ai compris quelque chose de son « drame », ce drame qui nous vaut de nous rencontrer aujourd’hui. Je n’en dis pas plus et annonce que je vais « chercher sa mère pour leur dire à toutes les deux ce que je pense ». Je vais retourner la feuille et précise que c’est pour garder le dessin pour nous, mettant en scène la dimension transférentielle de ce qui se passe entre nous.

À la mère qui nous a rejoint, je dis que je « partage son diagnostic » et pense comme elle que les difficultés de sa fille sont liées à des tensions et des conflits intérieurs. J’ajoute que le moment que nous venons de partager avec Juliette, montre la capacité de sa fille à exprimer ce qu’elle ressent par des productions qui ont une valeur symbolique, par exemple par le dessin, et qu’elle s’est montrée intéressée liens que j’ai fait avec ce qu’elle vit. Je leur dis que Juliette a montré sa capacité à investir un cadre psychothérapique qui pourrait permettre de travailler à trouver de meilleures issues à ce qui la préoccupe et lui complique la vie. Je m’assure que Juliette a compris ce que je viens de dire. J’ajoute qu’il serait bien de poursuivre ce que nous venons d’expérimenter ensemble, dans des conditions dont on reparlera. Je leur propose d’y réfléchir, de consulter le père de Juliette, que je souhaite rencontrer quand la chose sera possible, et nous nous fixons un nouveau rendez-vous.

Six semaines plus tard, je retrouve Juliette et choisis de recevoir seule d’entrée de jeu. Bien campée face à moi, après une courte retenue, elle me dit que sa maman est trop sévère. Comme la maitresse peut-être… Elle me décrit une scène où sa sœur et elle avaient refusé le pain perdu que leur mère leur proposait ; un petit déjeuner « trop bizarre ». Leur mère s’était fâchée, avait dit que c’était du gâchis, avait pleuré et jeté le pain perdu puis les avait envoyées toutes les deux « faire une sieste dans leur chambre », « en pleine matinée ! ». Je propose alors à Juliette de me dessiner la suite. Elle dessine une maman très en colère, elle-même qui pleure et la petite sœur qui pleure aussi, en dessous d’elle. Elle précise qu’elles ont des lits superposés et que sa petite sœur dort en bas. Je l’interromps, tourne la feuille et lui propose de dessiner la suite sur une nouvelle feuille.

En haut de la page, Juliette écrit « plus tard » et elle m’annonce qu’elle va dessiner un trampoline ; elle ajoute « qu’en vrai » bien sûr elle n’a pas de trampoline dans sa chambre, mais elle imagine qu’elle en a un. Juliette se dessine avec les mains dans le dos… et me le fait remarquer. Elle dessine aussi sa petite sœur avec les mains dans le dos. Elles sont sur le trampoline ; Maman est derrière elles, elle « n’est plus fâchée ». Dénégation de la réaction de la mère qui « n’est plus fâchée » par les exigences de ses filles, mais il lui faut tout de même porter des lunettes de soleil. Lunettes filtrant l’excitation des filles sur le trampoline, attribut narcissique réparateur ? Je fais remarquer à Juliette je porte aussi de lunettes. Elle ajoute alors un large sourire de triomphe aux deux filles et quelques petits traits pour bien figurer le mouvement… Ça déménage aussi dans le transfert…

R. Diatkine comparait le déroulement du dessin fait par l’enfant en présence du psychanalyste avec un récit de rêves en séance, tous deux confrontés à la triple dimension de l’expression fantasmatique, des exigences de la figuration et des nécessités défensives par rapport à l’imago projetée sur l’analyste. Comme dans une succession de rêves, le dessin n° 2 éclaire sur la colère et les larmes du dessin n° 1 et pourrait permettre d’en inverser la séquence. Il semble que les lunettes de soleil jouent un rôle utile : la mère est parée d’un accessoire narcissique qui filtre aussi le soleil de l’excitation de ses filles. Rappel du dessin de la première rencontre et de son arc-en-ciel, mais avec un renversement : c’est la mère qui est spectatrice de la mise en acte pulsionnelle des filles.

Avant d’aller chercher sa mère, j’ai fait remarquer à Juliette que c’était important pour elle de me montrer que sa mère n’était plus fâchée et que ça ne la dérangeait pas que ses filles fassent du trampoline parce qu’elle était contente d’avoir ses belles lunettes de soleil. Je n’ai pas fait allusion aux mains dans le dos lors de la séance de trampoline ; il ne me semblait pas disposer du matériel préconscient pour dire quelque chose de cette figuration/dénégation de l’activité masturbatoire. Je partage la prudence interprétative de Winnicott dans le cadre de la consultation thérapeutique qui recommande de privilégier « le moment où l’enfant se surprend lui-même ». Un des premiers effets de mon intervention est que Juliette ajoute que sa mère « n’est pas si sévère que cela »…, et que d’ailleurs, son père aussi est sévère et les gronde.

Juliette me dit qu’elle ne veut pas que sa mère voie ses dessins et qu’elle ne veut pas je répète ce qu’on s’est dit ; je le lui rappelle qu’elle sait depuis notre première rencontre que je ne répète pas, mais elle ajoute tout de même : « rien du tout ! ». Juliette vérifie la confidentialité du cadre qui lui est proposé ; nous ne devons pas trahir cette confiance en rétablissant alors un échange entre adultes dont l’enfant serait exclu, comme il a l’habitude de l’être de la chambre parentale. Le père a dit son accord pour l’indication d’une psychothérapie et accepte de venir bientôt me rencontrer. La vie à l’école s’est améliorée, mais Mme pense toujours qu’une psychothérapie est souhaitable car sa fille « se bride ». Elle pense que c’est important pour l’adolescence de Juliette. Je prends le parti de dire que « Maman pense à l’adolescence de sa fille, parce qu’elle se souvient aussi qu’elle a été adolescente ». Depuis la première rencontre, cette mère paraît montrer une capacité à s’identifier au fonctionnement de sa fille et elle supporte que sa fille investisse un cadre dont elle est exclue ; Juliette ne paraît pas captive du désir maternel, y compris à propos de l’indication de thérapie (M. Fain). Les conditions paraissent favorables à l’engagement d’une psychothérapie, avec la réserve de la présence encore incertaine du père dans mon bureau. Il était clair que j’étais là pour donner un avis et orienter, mais Juliette manifeste un peu de dépit « j’aurais préféré que ce soit toi » et « j’étais sûre qu’on me proposerait une femme ». Néanmoins, ce que nous avons fait ensemble paraît lui permettre d’accepter l’idée de poursuivre avec quelqu’un d’autre. Juliette a montré des capacités à se séparer dès la première rencontre ; elles se sont développées, mais il faut parfois y travailler longuement, sans certitude d’y parvenir.

Créer les conditions du déploiement possible d’un transfert peut permettre à l’enfant de mobiliser ses processus préconscients d’une façon différente ; la rencontre avec ce cadre inédit, avec le fonctionnement associatif de l’analyste, permet souvent à l’enfant d’investir la fonction analysante de l’analyste, ce qui permet de poursuivre, en se séparant de l’analyste en personne. Les parents doivent alors se séparer de leur enfant et du consultant de leur enfant ; il faut aussi pouvoir travailler ce volet dans le cadre des consultations.

Jacques Angelergues
psychiatre, psychanalyste membre de la SPP
Centre Alfred Binet

Références

  1. Freud, S. (1916) « Traits archaïques et infantilisme du rêve », XIIIème leçon d’introduction à la psychanalyse, OCF XIV, p. 214.
  2. Rolland, J.-C. (2017) « Enfance et douleur », Journée ouverte de l’APF, 2017, p. 40.
  3. Gribinski, M. (2017) Post-éducation, « L’enfant de la psychanalyse », Journée ouverte de l’APF, 2017, p. 18.
  4. Winnicott, D.W. (1972) Préface à La consultation thérapeutique, Gallimard, p. XXXII.
  5. Winnicott, D.W. (1975) Jeu et réalité. L’espace potentiel, Gallimard, p. 72.


La place de la psychanalyse dans les consultations parents-bébé

Auteur(s) : Jacques Angelergues
Mots clés : bébé – empathie – infantile – maternel – métaphorisation – objet (primaire) – parents-bébé – paternel/maternel – périnatalité – traitement psychanalytique précoce

Préambule

Au Centre Alfred Binet, à Paris, depuis plus de vingt cinq ans, nous proposons une consultation spécialisée pour accueillir les parents avec leur bébé. La première équipe de la « consultation parents-bébé » était constituée de Françoise Moggio, Christine Anzieu-Premmereur et de moi-même, rapidement rejoints par Michèle Pollak-Cornillot, Bernard Touati et Marie-Christine Laznik, tous psychanalystes. Des pédopsychiatres, des psychologues, une psychomotricienne formée à l’approche sensori-motrice d’André Bullinger, ainsi qu’une orthophoniste et une assistante sociale, nous ont rejoint. L’arrivée à la tête de l’équipe de Sarah Bydlowski, spécialiste des dépressions du post-partum, des PMA et des effets du diagnostic anténatal, a développé nos liens avec les maternités et avec des consultations spécialisées en génétique, neuropédiatrie et neuropsychologie. Il nous faut suivre la complexité des problématiques – problèmes psycho-sociaux, nouvelles familles, prématurité et pathologies périnatales – sans perdre le fil psychanalytique qui lie le travail pluridisciplinaire. 

Green avait rappelé que l’objet central de la psychanalyse est le rêve et ajoute que nous ne devons pas confondre l’infantile avec l’enfant, ni glisser « du référent de la représentation au référent du comportement »  : il n’en demeure pas moins que la clinique du bébé nous confronte aux limites du travail des représentations (comme le fait également celle des états-limite et des psychoses), et aux limites du travail du rêve. La rencontre avec les nourrissons est fortement imprégnée du poids de l’actuel, les agis et le sensoriel, mais aussi de celui d’une régression profonde vers le non représenté. Nous avons à nous confronter à des affects intenses et à l’actuel des éprouvés partagés. Cette rencontre est propice à des identifications mutuelles qui peuvent ouvrir à de nouvelles métaphorisations. Ces interactions favorisent des nouvelles possibilités fantasmatiques productrices de représentations et de liens (Cramer, Kreisler) ; là, naissent des effets thérapeutiques spécifiques à ce type de travail de psychanalystes engagés auprès des bébés et de leurs familles. Le fonctionnement de l’analyste privilégie l’associativité et il repose sur des effets d’après-coup. Là où dominaient des mécanismes de déni, de projection et des clivages, un travail interprétatif indirect, à travers des interventions de liaison, favorise des refoulements plus souples et plus adaptés aux besoins du bébé. La dynamique transféro-contre-transférentielle soutient de nouvelles liaisons à travers le Préconscient et autorise des modifications économiques. Le travail des consultations parents/bébé est parfois le premier temps d’une modalité d’échanges dont la famille découvre l’existence et les possibilités qui conduiront parfois, ensuite, à l’indication d’un véritable traitement psychanalytique. 

Quelques particularités théorico-techniques 

Tout psychanalyste est capable de déployer une attention flottante, possède une capacité de rêverie et de jeu ludique des représentations et est capable d’accueillir, contenir, sans intervenir. Ici il doit aussi aimer jouer avec les bébés. Dans ce cadre, ne pas intervenir ne signifie certes pas rester silencieux. L’écoute analytique conduit à saisir au vol une inflexion vocale, une phrase ou un mot, mais ici aussi une mimique, un geste ; cette attention oriente les premières constructions, qui peuvent rester largement silencieuses, mais aussi les interventions, constituant alors le premier niveau de l’interprétation. 

Ce qui caractérise ce champ clinique du travail avec les bébés, c’est qu’aux références de la métapsychologie freudienne et des théories post-freudiennes (Klein, Bion, Winnicott, Meltzer) viennent s’adjoindre, se combiner, des points de vue issus d’autres élaborations théoriques : la théorie de l’attachement, issue des travaux de Bowlby, le point de vue de la narration, les théories trans-générationnelles, la notion d’empathie, celle de l’enactment qui conduit à la notion d’empathie métaphorisante, mise en évidence par Lebovici, mais aussi des emprunts aux travaux sur la naissance de l’intersubjectivité et de la subjectivation. Sans compter la dimension sensori-motrice à laquelle nous a initié André Bullinger, dans la suite des travaux d’Ajuriaguerra et Wallon sur le « dialogue tonico-émotionnel ». Nécessité de la polyvalence des références et risque bien sûr d’une simple juxtaposition, d’un patchwork, d’un éclectisme menaçant la rigueur de la méthode. « Intégration » ou « complémentarisme » de ces diverses références ?

Les psychanalystes s’occupant des bébés ne croient plus, comme le pensait Françoise Dolto, que les bébés comprennent les mots qui leurs sont adressés, ou qui sont échangés devant eux, dès leur plus jeune âge, voire dans le ventre de leur mère. Pourtant le psychanalyste prétend s’adresser au bébé, aux parents, et à leurs liens, aux interactions, ici et maintenant, mais aussi à leur histoire et à leur propre infantile. À l’actuel et à ce qui s’actualise, en particulier des aspects traumatiques, à ce qui se dit ou à ce qui s’éprouve, se met en acte, lors de la rencontre, avec des variations importantes, d’un traitement à l’autre ou d’un moment à l’autre dans le même traitement, des « angles » d’approche. 

Que cherche le psychanalyste : la résolution rapide d’un symptôme, d’un malaise, d’une tension, comme paraissent le souhaiter ardemment les familles qui nous consultent, ou la mise en œuvre des moyens nécessaires à un travail prolongé et approfondi, comme le requièrent sans doute les cas graves ? La mobilisation des projections parentales conduit non à des dévoilements, mais à des mouvements intersubjectifs impliquant le bébé et visant à tenter de mobiliser des équilibres trop rigides organisés autour du symptôme. La qualité d’attention et les capacités associatives du psychanalyste soutiennent le narcissisme parental et leur fonctionnement mental. Exercice délicat pour soutenir et animer à la fois, mobiliser sans accroître les angoisses, sans entériner des positions figées ni sidérer les psychismes blessés par un tourbillon associatif. Ne pas éluder la souffrance, accueillir l’angoisse et tenter d’ouvrir à un regard différent. 

Avant de donner quelques brefs aperçus cliniques, je voudrais rappeler qu’on ne peut rendre justice au polymorphisme de cette clinique par une présentation réduite ici nécessairement aux seuls mots ; problème méthodologique général dans l’exposé de toute clinique, mais particulièrement réducteur en matière de pathologie précoce – en plus des contraintes habituelles de la confidentialité, bien sûr. 

Anna

Voyons un premier exemple clinique : Anna, 11 mois, nous est conduite par sa mère pour une anorexie. La petite fille paraît plutôt bien se développer, malgré la grande restriction de son alimentation ; spontanément, la mère nous apprend qu’elle a été elle-même anorexique. Les consultations vont mettre en évidence des relations difficiles de la mère avec la sienne. Progressivement le père se joint à nous. Le travail de liaison, lié à l’associativité de l’analyste, stimule l’émergence de représentations, favorisée par la dimension psychodramatique de la consultation où la famille est reçue par un couple de thérapeutes. 

La mère vient partager avec nous quelque chose de son lien primaire à sa propre mère et ce déplacement que nous accueillons – nos éprouvés et leurs après-coup en témoignent – en permet une élaboration et donc un certain dégagement. Au fil des rencontres, avec notre soutien, la position paternelle du père va s’affirmer et contribuer à desserrer les liens mère / fille au profit d’une meilleure circulation à trois, dont témoigne l’évolution des jeux en séance. Le poids du maternel est également très présent dans ce que le père peut nous transmettre de sa propre histoire. Au fil des consultations thérapeutiques, le comportement anorexique d’Anna s’amende notablement et la famille retrouve une meilleure capacité à élaborer des projets de vie.

Dans nos contre-transferts, le maternel est fortement sollicité, en identification à cette petite fille qu’est Anna, mais aussi à la petite fille que la mère nous montre en elle, comme dans nos identifications à la mère de l’une et de l’autre. Grâce à un dispositif souple – que le père accepte –Mme peut utiliser les rencontres où elle est seule avec nous pour exprimer de façon directe des pensées qui l’angoissent. Le maternel auquel nous avons affaire, n’est pas seulement celui de la protection et du pare-angoisse. Il apparaît dans toutes ses faiblesses et tous ses excès : grâce aux liens qui se construisent autour du partage des angoisses et de certains éprouvés, le maternel peut être mis en travail. Nous avoir fait partager tour à tour son sentiment dramatique d’impuissance devant sa fille et sa crainte de la blesser en la confrontant au déchaînement de ses conduites boulimiques, a contribué à figurer ces angoisses, à en contenir l’intensité et à les réaménager. Racamier rappelle que l’amour maternel est fondamentalement ambivalent et qu’il se constitue sur un « courant agressif naturel » qui fait de l’enfant un intrus sur lequel la mère a un pouvoir de mort. Pour la mère d’Anna, la menace ne vient pas seulement du monde extérieur, ni même de son mari, mais d’abord d’elle-même. La « culpabilité primaire », mise en évidence par Jacques Press, est aussi un repère important dans cette clinique précoce.

Lisa

Lisa, 7 mois, dort mal, elle est difficile à endormir, elle se réveille la nuit, pleure ou crie… 

C’est une petite fille avenante, vite en interaction avec moi par le regard, ses mimiques, sa gestuelle et des vocalisations. Les parents expriment d’emblée leur satisfaction devant le développement de leur petite fille dont ils disent qu’à « 7 mois, à peine, elle marche et elle parle ». Je suis frappé par l’évocation rapide d’éléments dramatiques et par la mauvaise entente entre les parents. Lisa dort mal, alors que « les choses iraient mieux » : d’une part, ça irait mieux entre le père et la mère parce que les choses n’allaient pas du tout, et ça irait mieux parce que Mme est maintenant en bonne santé. Elle raconte une chirurgie qui a commencé par une intervention pour une torsion de trompe pendant la grossesse. Le diagnostic avait été difficile, dit la mère, et elle a craint pour la suite de la grossesse. 

Mme a une histoire personnelle chargée, puisqu’elle a été abandonnée quasiment à la naissance par sa mère, confiée alors à la grand-mère paternelle jusqu’à la mort de cette grand-mère, quand elle était adolescente et est revenue vivre chez son père. 

Lisa est souvent gardée par M., qui n’a pas de travail, et qui la confie volontiers à sa propre mère. Mme ne s’entend pas bien avec sa belle-mère, mais elle lui fait confiance. Mme fait spontanément un rapprochement entre la situation actuelle et son enfance, quand elle avait été confiée à sa grand-mère. Mme a eu peur pour sa santé car elle a été réopérée à deux reprises. En conflit important avec son mari, elle a craint qu’à l’occasion de ses hospitalisations, M. emmène pour de bon Lisa dans sa famille. Elle en serait morte… 

Assez intéressée par mes jouets, Lisa présente un développement général harmonieux, plutôt en avance. Les parents, très admiratifs, détaillent les performances de Lisa qui tiendrait déjà « debout » et qui dirait « Papapapa » « Maman » « Babi ». Lisa semble en effet utiliser des « tours de paroles » avec ses interlocuteurs, on devine quelques ébauches de mot et fait des efforts de dénomination en montrant du doigt – le « pointing » – qui donne à penser qu’on est en présence d’une petite fille très active, probablement trop stimulée, ce qui tempère une appréciation trop positive. Je propose une nouvelle rencontre.

Lisa a presque 9 mois et son développement se poursuit. Elle va nous montrer dans la consultation ses capacités à se mouvoir : elle se déplace très bien, en conservant l’appui, ce qui n’est pas plus mal. Elle est habile et s’intéresse aux jouets, elle commente ses actes pour nous avec une ébauche de langage qui a un peu progressé. En notre présence il y a peu d’interactions verbales avec ses parents, Mme est trop occupée à nous parler pour qu’on puisse se faire une idée plus précise de sa relation avec sa fille. Mr est affectueux avec sa fille et joue de façon assez élaborée avec elle, mais ne lui parle pas ; en tout cas, pas en notre présence.

L’attitude de M. est plus positive à l’égard de Mme, pourtant les propos de Mme restent accusateurs à son égard et elle insiste sur le fait que leurs relations sont mauvaises. Elle se plaint que monsieur ne l’aide pas, de toute façon, elle préfère le voir sortir. Je pense que M. risque de ne pas supporter longtemps de se voir mettre ainsi en accusation devant nous, et que ça pourrait remettre en cause sa présence aux consultations.

Le sommeil de Lisa, qui s’était spectaculairement amélioré après la première consultation, s’est à nouveau dégradé et les troubles du sommeil aggravent les relations entre M. et Mme. Mme prend sa fille dans son lit, M. n’est pas d’accord, mais il n’est pas là le soir et il se met un film quand il rentre. Il n’empêche donc pas Lisa de dormir dans le lit de sa mère, même s’il est contre cela. Mme s’occupe de sa fille en « laissant dormir M. » pour le lui reprocher ensuite, le lendemain matin.

Mme a repris son travail et en est assez contente, même si au début « ça a été difficile de me séparer de ma fille » ; le contexte conflictuel ne permet pas d’aborder les difficultés de cette séparation redoutée. En fin de consultation, Mme demande à nous payer (le centre est gratuit), ce qui est peut-être une façon de solder ses comptes avec nous ; elle ne souhaite pas qu’on lui propose un nouveau rendez-vous tout de suite. 

La première consultation a contribué à installer une meilleure régulation des échanges parents/bébé et favorisé une évolution plus harmonieuse de Lisa (sommeil et développement plus tranquille), mais le dispositif de la consultation crée les conditions d’affrontements peu canalisables et peu symbolisables entre les parents. Les parents de Lisa reconnaissent certains effets positifs de nos rencontres, mais ce qui a été cristallisé ici par la naissance de la petite fille dépasse les ressources du cadre d’une consultation parents/bébé, telle que nous la proposons.

Pour conclure ?

La psychanalyse freudienne s’est construite sur la prééminence du paternel, en lien avec la victoire de la pensée sur le sensoriel. La clinique a néanmoins conduit les psychanalystes à prendre la mesure de l’importance de l’objet primaire, cette « matrice psychique », selon l’expression de Green, de la dimension du maternel et du rôle de l’objet externe. Ce sont les défaillances de cette première structuration qui ont conduit ces analystes à se préoccuper de la pathologie précoce qui implique à la fois le maternel et le paternel « indissociables, tous deux aussi facilement violents et destructeurs que structurants et sources d’énergie créatrice ». « Des moments actuels, petits et grands, se produisent sans doute très souvent et font en sorte que l’on ne saurait être en analyse toute la séance durant. Comment se font alors la reprise et la perlaboration ? » écrit Dominique Scarfone, qui évoque alors Freud et Winnicott. Il ne s’agit pas de sollicitude maternelle, ni d’un simple partage d’affect : l’analyste doit être capable de supporter la régression, le défaut de représentation, la violence, sans se précipiter sur une interprétation ou une intervention « réparatrice ». Il doit être « transformable » pour que des représentations naissent à partir du contre-transfert, dans un travail de métaphorisation. J’insisterai sur la valeur dynamique toute particulière de la bisexualité de l’analyste dans ce travail de consultations avec les parents et les bébés. Les entreprises thérapeutiques menées par des psychanalystes dans le champ de la pathologie précoce ne sont à l’évidence pas un traitement comportemental, pas plus qu’un simple partage empathique. 

 Conférence de Sainte Anne, 23 mai 2016

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