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Processualité dans une investigation psychanalytique d’un jeune enfant avec ses parents. Les aléas de l’intégration de la censure de l’amante

Auteur(s) : Pascale Blayau
Mots clés : censure de l’amante – investigation psychosomatique (jeune enfant) – psychosomatique

Lorsqu’un psychanalyste reçoit un jeune enfant et ses parents, il est sollicité pour donner un avis, pour poser une indication, et orienter vers le site le plus adapté.

Dans le domaine de la psychosomatique, les perturbations somatiques sont envisagées dans le cadre plus complexe d’une dynamique et d’une économie psychique. L’intégration de la censure de l’amante favorable à l’organisation psychique de l’enfant, issue des travaux de M Fain et D Braunschweig constitue notre boussole théorique.

Nous cherchons à apprécier la qualité de la relation mère/père/enfant et la capacité à différencier le rôle maternant et la fonction amante de la mère. Par le biais de troubles somatiques, est souvent posée la question des capacités de l’enfant à gérer les séparations et les désinvestissements.

Je vais m’intéresser à la façon d’adresser un jeune enfant et ses parents vers une psychothérapie conjointe parents-enfant telle que nous la pratiquons à l’IPSO au sein de l’équipe qui a réfléchi à ce cadre particulier et complexe. Face à une première consultation qui manque d’associativité, comment permettre qu’un processus puisse émerger.

L’investigation du psychosomaticien prend en compte les troubles somatiques, apprécie la qualité des interactions fantasmatiques entre les parents et leur enfant, porte une attention toute particulière à tous les organisateurs de la construction psychique comme l’organisation des auto-érotismes, la capacité à régresser, à rêvasser dans les bras de la mère, la présence de l’angoisse face au visage de l’étranger, la tolérance aux frustrations et aux séparations.

Dans un premier temps, les parents parlent pendant que l’enfant se met ou non à jouer. Est respectée leur associativité concernant les troubles de leur enfant, et chez l’enfant toutes les modalités d’expression, le contenu de ses jeux, de ses paroles et les interactions relationnelles diverses qui s’y jouent.

L’investigation permet de resituer les troubles de l’enfant dans les conditions qui les entourent et dans leur temporalité, et de repérer les difficultés éventuelles dans la capacité de l’enfant à faire face aux situations de séparation et de désinvestissement.

L’évolution du premier âge de l’enfant est primordiale pour la construction de la vie psychique vers la complexification de l’intégration de l’unité psychosomatique. Les grandes fonctions comme l’alimentation, le sommeil, la psychomotricité etc. sont explorées à un moment donné, si les parents n’en ont pas fait mention. L’expression motrice ou fonctionnelle dans la vie du jeune enfant ainsi que les modes de défense dans certaines situations de frustration ou d’excitation sont des indicateurs de la mise en place de sa vie psychique. L’influence des messages adressés par la mère au cours des soins vont avoir un effet sur l’instauration des fondements nécessaires à l’acquisition de capacités de représentation mentale. L’échec de la mise en place de la mentalisation, l’échec du refoulement primaire et l’absence de pare-excitation peuvent se traduire par la prévalence de réponses comportementales ou de traits de caractère.

Une situation clinique

Louis est un petit garçon de moins de trois ans que je reçois avec ses parents pour des troubles du sommeil sévères. Dès qu’il me voit, Louis se détourne et se cache dans le giron de sa mère laquelle va le retenir le plus souvent dans ses bras.

Les troubles du sommeil envahissent les soirées et les nuits de ses parents.

Dans le discours maternel, son mari est tenu à l’écart. Celui-ci reste discret mais pourra me transmettre qu’il est inquiet et totalement exclu de la relation entre son fils et sa mère, la tension est permanente.
La première rencontre se présente en premier lieu comme un tableau peu dynamique par le caractère plutôt factuel du discours de la mère. Elle cherche des recettes tous azimuts. Pour M. Fain, « le factuel fournit à l’individu affecté un modèle d’organisation de son activité remplaçant les systèmes internes de défense restés inélaborés par lui.» Aux prises avec une agitation intérieure et une fragilité narcissique, Mme montre sa quête de trouver à l’extérieur ce qui manque à l’intérieur, par un désir de conformisme à des modèles de puériculture. Un climat d’insatisfaction se dégage de son discours. Son enfant n’est pas comme les autres, il ne supporte rien des soins et des rythmes du quotidien. Se dégage de cette comparaison aux autres enfants un idéal inatteignable.

Dans la consultation, ce n’est que progressivement, que le père incite son fils à s’intéresser aux jouets et s’éloigner de sa mère. Louis nomme des animaux, les réunit, les entasse dans la maison. Dès que je m’adresse à lui ou à sa mère, il se réfugie vers elle. Mais il doit aussi insister par la force, sans mot, lorsqu’il veut rejoindre les genoux de son père. Sa mère dit répétitivement : « Il ne connaît pas. »

Je m’intéresse à la grossesse et à l’accouchement. Celui-ci a été long, difficile et s’est terminé par une césarienne en urgence sous péridurale, avec une hémorragie liée à un hématome placentaire et une forte fièvre due à une infection aux streptocoques. Le bébé a été transféré en néonatalogie. Je suis frappée par le peu de résonnance affective chez la mère, en revanche son hostilité au monde médical est marquée.

Lorsque je pose la question « C’était un bébé comment ? », formulation innovée par G. Szwec qui, étant suffisamment vague, incite à ouvrir vers l’exploration des interactions fantasmatiques et les expressions psychiques du bébé, elle n’a que peu de souvenir si ce n’est qu’il était malade en permanence, otites à répétition, laryngites, dents qui ont du mal à sortir. Une dimension sensitive se révèle lorsqu’elle incrimine la crèche ou le milieu ambiant pour les infections.

Elle tient à me montrer que l’enfant n’a aucun retard, qu’elle l’a stimulé pour manger, pour qu’il aille à 4 pattes, qu’il se déplace, qu’il marche. C’est normal de vouloir dégourdir les enfants. Elle parle alors de son bébé « ficelé dans son sac » et sont évoquées des difficultés d’alimentation apparues dès les premières semaines. Je comprends qu’il a été mis en position proclive pour un reflux gastro-œsophagien.

Le père intervient pour dire qu’il tentait de convaincre sa femme de poser le bébé dans son lit alors qu’elle le portait beaucoup. Mme se rappelle que son bébé avait du mal à téter et dormait beaucoup. Elle devait le réveiller pour les tétées. Plus tard, je vais apprendre qu’elle le réveillait pour voir s’il respirait toujours. Je découvre cette hypersomnie du premier âge, suivie d’un rythme du sommeil qui va rester perturbé.

Le père de Louis s’est senti mis à l’écart par sa femme qui ne lui faisait pas confiance, comme ses parents à lui qui l’accusent d’être un mauvais père. Il associe sur son histoire et dans une identification à son fils, il parle de sa mère qui l’a gavé dans tous les sens du terme, étouffé, gardé à la maison et mis à l’école qu’à 6 ans.

Mme livre peu son histoire, elle passait beaucoup de temps avec ses grands-parents.

Louis est décrit comme un enfant peu câlin qui hurle souvent. La douleur des affections somatiques précoces aurait laissé des traces.

Les situations de séparation précoce, sevrage, crèche se seraient bien passées, mais je comprends que ces moments particuliers et intenses où l’enfant est désinvesti et soumis à un changement d’encadrement, n’avaient pas été particulièrement repérés car Louis proteste dans toute situation. Je le vois en effet dans le bureau manifester son insatisfaction et son agitation.

A un moment, il se met à tendre les personnages à son père avant de les entasser et de bourrer la maison, ce que j’associe en moi au forçage maternel de l’alimentation, des acquisitions. Mais son jeu est éphémère. Je vais me demander si le fait que Louis coupe ses amorces de jeu de lui-même en se mettant à ranger ou en balançant les jouets au loin n’est pas à mettre en lien avec le fait que la mère paraît lui imposer ses propres rythmes.

Je propose une deuxième consultation pour prolonger celle-ci tout en amorçant l’idée d’une psychothérapie conjointe de l’enfant avec ses parents. La situation à trois étant mal supportée par eux, il importe de se pencher sur les raisons inconscientes.

Deuxième rencontre

Louis ne veut pas retirer son manteau et se cache de moi. J’avais entendu la mère lui demander s’il voulait être porté. Après un temps, il essaie d’approcher les jouets. La mère raconte comment il l’appelle à plusieurs reprises le soir pendant trois heures ou la nuit. Il ne s’endort qu’épuisé. Il se réveille en hurlant et ne peut se rendormir qu’à son contact. Le père en est excédé. Le sommeil est quantitativement et qualitativement perturbé, privé des bénéfices de l’identification primaire à la mère.

Je leur demande ce qui peut à ce point l’empêcher de dormir, idée qui suscite leur intérêt. Nous explorons ensemble le moment du coucher, pour apprécier dans quelles conditions, Louis peut s’endormir. La mère reste des heures auprès de lui, le père de son côté a envie d’être plus ferme après avoir passé un temps avec son fils, mais dès qu’il est avec lui, la mère arrive pour vérifier ce qui se passe et accuser le père de le faire pleurer. Elle lâche alors qu’elle a peur qu’il lui fasse du mal, et Louis vient se coller à elle. Le père se rappelle alors ses propres peurs d’enfant qui l’amenaient à se coller à sa mère.

Devant les difficultés de séparation et de désinvestissement de l’enfant se pose le problème des raisons inconscientes de la mère qui n’arrive pas à le désinvestir et ne supporte pas de le confier à d’autres, notamment le père. Je m’interroge sur des vœux de mort inconscients.

C’est alors que devant ses parents perplexes, Louis s’adresse à moi pour me montrer ses bobos disant « mal », recherchant toutes les traces sur sa peau, tout en me regardant avec insistance. Puis, il me laisse assister à une séquence, sans l’esquiver comme jusque là, celle d’une bagarre entre un lion et un dragon. Il dit « a peur ». Un animal s’’éloigne, l’autre se cache derrière la maison. Sa mère coupe le jeu et je lui demande ce que ça lui évoque. Celle-ci pense que le (dragon ou lion) est sauvé. Le père, lui dit qu’il s’est sauvé. Leur problématique mutuelle se montre dans ce signifiant, être sauvé, se sauver, sauver. Le lien avec les angoisses pendant la vie précoce et le risque vital se montre, la peur de la mort subite très présente. Mais l’enfant ne demande qu’à jouer ses propres théories.

Un désaccord concernant les vacances de Louis est évoqué par le père : il trouve que la mère confie trop longtemps Louis à ses grands-parents et il ajoute que ses parents qui ne le croyaient pas ont vu que Louis était difficile, il s’est enfin senti compris par ses parents qui l’encouragent pour le suivi psy.

A un moment de la consultation, je suis incitée à revenir sur la naissance de Louis. Le père parle de sa peur pour la vie de sa femme et de son bébé, du climat d’angoisse. Il n’a pas pu exercer sa fonction paternelle, et s’est trouvé mis hors jeu. La valeur libidinale des soins est à questionner quand la mère est centrée sur la lourdeur des tâches. L’insuffisance de libidinalisation du sommeil par la mère avec son rôle de système d’autorégulation du narcissisme met en difficulté la recharge libidinale narcissique et la restauration somatique.

Une séquence de jeu de Louis s’organise : les figurines parents et enfants sont entassées tous dans la maison. Le loup va venir. Il se met à crier et je comprends qu’il est contrarié qu’il n’y ait plus de place pour une figurine. La mère n’intervient pas pour le détourner. Au bout d’un moment, Louis dit « Ca y est, y a la place. » Il est question des cris de Louis qui obtient ce qu’il veut de sa mère, enfant tyrannique qui exige en permanence, et impose à sa mère de s’assoir sur une petite chaise près de son lit pour réclamer d’elle de façon impérative des caresses sur un certain mode. Pour cet enfant, la perception de l’objet et la sensorialité sont nécessaires et particulièrement au moment du coucher. Le recours à la réalité externe et à la perception cherche à pallier le défaut de représentation plus mentalisée et la défaillance des auto-érotismes.

Louis prend les animaux et les met dans les mains de son père avant de les reprendre pour les installer sur la table : il observe le dinosaure, en étudie les piques. Sa mère intervient pour lui dire qu’il ne connaît pas cet animal, le dragon, comme pour interrompre sa curiosité. Louis fait venir l’ours qu’il nomme loup et me le montre en faisant un « oh ! » mimant une expression de peur.

Mme est persuadée que si Louis fait des crises à la maison, c’est qu’il est trop bien à la crèche, ce que j’entends contre-transférentiellement. Je reprends « Il est trop bien ?». Elle répond qu’il a tout là-bas, et quand elle arrive, il ne veut pas venir vers elle, il se jette par terre. Elle ajoute dans une formule énigmatique qu’elle a perdu beaucoup de choses avec lui. J’ai en tête la rivalité avec lui, la rivalité avec la crèche, la rivalité avec le père de Louis et avec moi quand son fils s’adresse à moi. Elle évoque les nouvelles acquisitions qu’elle a loupées comme la première fois où il s’est assis. Ses tentatives désespérées de trouver des explications révèlent ses difficultés d’investissement et de désinvestissement du corps du bébé dans sa pulsionnalité.

Ce cycle infernal entre eux, dans le domaine moteur, s’est installé sans que le père ne puisse intervenir. La poursuite de bercements-câlins au chevet de l’enfant cimente une complicité permettant à la mère de jouir de son union retrouvée avec ce bébé dans un fantasme de retour à l’état fœtal. Elle se présente plus comme mère calmante des sources pulsionnelles que satisfaisante au sens de M. Fain. Elle cherche à supprimer toute excitation de façon opératoire. Les périodes de frustration, de tension ne peuvent se vivre, la haine est réprimée. Elle contre-investit son agressivité et son sadisme.

Le désinvestissement des activités de veille pour que le sommeil joue son rôle de restauration du soma ne peut se faire en l’absence d’un double message de la mère dans les soins et au moment du coucher : message maternel qui transmet la nécessité de dormir pour la santé et le bon développement, et message en tant que femme, soumis à la censure de l’amante avec les manifestations de la pulsion de mort lorsqu’elle est portée à retrouver son partenaire érotique. La nécessaire alternance d’investissement et de désinvestissement n’a pu se mettre en place dans une situation triangulée.

La mère ne support pas d’être remplacée ni par quelqu’un ni par un doudou qu’elle n’a pas donné à son enfant. Cet enfant ne peut intégrer les effets d’une sensorialité primaire réactivée. Il ne peut exprimer son refus autrement que dans le fait de résister physiquement aux situations de surplus d’excitation. La situation de manque n’est que péniblement revécue et génératrice d’excitation. Ce qui rejoint les hurlements ou le RGO car il n’arrive pas à refuser d’une façon plus psychique.

Et pourtant, lorsque je confirme l’indication d’une psychothérapie conjointe parents-enfant que le père accepte, la mère se met à s’interroger sur la question de l’absence et de la présence de ses parents dans son enfance. Elle a le sentiment d’avoir été peu investi par sa mère très occupée. Cette révélation surgit à l’approche de la séparation et fait écho à son lien à son fils et à ses propres difficultés d’investissement. Quelle imago envahissante et abandonnante entrave ses capacités psychiques. C’est cette interrogation qui fait écho à son histoire infantile qui pourra se déployer dans la thérapie, en résonnance avec les difficultés du père qui lui aussi perçoit sa difficulté à prendre sa place. Ce qui devrait permettre à Louis captif du désir maternel selon la formule de M. Fain d’enrichir ses théories sexuelles.

Le marchand de sable va-t-il réussir à passer par là ?

 


Antagonisme et conciliation entre féminin et maternel

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : antagonisme (féminin-maternel) – censure de l’amante – féminin – Identification (primaire) – libido (poussée constante de la -) – masochisme érotique – maternel – objet (changement d’-) – périodique maternel – puberté

Les mouvements féministes des années 1970 ont entraîné, comme on le sait, des progrès considérables, ceux notamment de pouvoir dissocier consciemment le désir érotique des femmes de leur désir de procréation, et de remettre le pouvoir de décision absolue d’avoir ou non des enfants à la femme. Mais peut-on dire qu’ils ont contribué pour autant au dégagement de l’emprise de la mère archaïque, et de l’accès au féminin dans la relation sexuelle de jouissance ?

Le destin d’une femme connaît, à mon sens, un antagonisme particulièrement conflictuel entre l’érotique, le maternel et la réalisation sociale, et ceci de manière continue. Ce qui – je le dirai plus loin – n’est pas le cas chez l’homme.

Je soutiens la thèse suivante : à la différence du maternel, lequel est périodique et temporel, le féminin érotique, de jouissance, est marqué par l’intemporalité de la pulsion sexuelle, par sa poussée constante. Le maternel est soumis à une horloge, le féminin est une poussée sans fin.

Les cinq étapes de l’antagonisme entre féminin et maternel 

L’expérience et la clinique témoignent de l’existence et du destin d’un double courant : celui du féminin érotique et celui du maternel. Tous deux ne font pas nécessairement bon ménage. 

Première étape : le bébé fille

Ce qui se joue alors est un antagonisme et une alternance des investissements érotiques et maternels de la mère.

L’identification primaire

Freud théorise une identification primaire mais il ne la différencie pas d’un premier investissement oral, cannibalique, qui vise, pour l’enfant, à ne faire qu’un avec la mère, où « être » et « avoir » ne se distinguent pas. On peut considérer cette identification comme un premier mouvement psychique d’intériorisation par retournement de ce qui a été transmis à l’enfant, par le psychisme maternel, du vécu d’incorporation orale d’un enfant dans son ventre, ne faisant qu’un avec elle, et du désir de la mère de prolonger cette complétude narcissique fusionnelle. 

Cette identification, lorsqu’elle a été vécue avec un bonheur réciproque, dans la lune de miel fusionnelle, sensuelle et narcissique – à condition que la « défusion » ait pu advenir, par l’alternance progressive de présence-absence de la mère -, cette identification fournit le fantasme en après-coup d’un paradis perdu. 

Elle fait le berceau des futures capacités maternelles de la petite fille et de la femme devenue mère, mais aussi celles du père.

La mère n’investit pas de la même manière un garçon ou une fille. Le garçon, en principe, satisfait davantage son narcissisme phallique, tandis que la fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut la renvoyer soit à la rivalité, soit à l’angoisse du fantasme de la « castration » féminine, mais aussi à d’autres angoisses plus archaïques, celle de la jouissance féminine et celle de l’inceste . L’inceste véritable concerne toujours la mère, il est lié au retour au ventre maternel. L’inceste entre mère et fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental.

Le refoulement primaire du vagin. La censure de l’amante 

La mère, lorsqu’elle reprend sa vie sexuelle de femme, exerce une censure sur le corps et la psyché du bébé fille, le silence sur l’érogénéité de son vagin, instaurant un refoulement primaire du vagin, selon la théorisation de Michel Fain et Denise Braunschweig. L’amante n’est plus mère.

Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant.

La mère soumet alors la fille, dans la plupart des cas, à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement primaire, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses, et sera préparé à l’éveil du désir par l’amant. Je l’illustre par le conte de la Belle au bois dormant, au sexe dormant.

Deuxième étape : la petite fille œdipienne

La messagère de l’attente

Pour que la Belle s’endorme en toute quiétude, à l’abri de cette censure du vagin érogène, il faut qu’elle puisse investir l’attente.

Si la mère, messagère de la castration, selon Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton prince viendra ! » La mère suffisamment bonne est donc messagère de l’attente.

 C’est tout d’abord la mère du bébé qui a su rythmer ses absences et ses retours de façon que son attente ne soit ni trop brève ni trop longue. Celle qui a permis que le petit enfant puisse organiser ses toutes premières opérations psychiques, celles de l’hallucination de la satisfaction et de l’autoérotisme, jusqu’à se créer un objet interne liant l’angoisse de la séparation. Celle qui favorise l’intrication pulsionnelle. 

Dans cette attente, la petite fille œdipienne va élaborer toutes sortes de théories sexuelles infantiles, et imaginer que tout irait mieux si elle-même avait un pénis. On passe du refoulement du vagin imposé par la censure de la mère à l’envie du pénis de la petite fille, défensive face à son sentiment d’absence de sexe lors de la perception de la différence des sexes. Le fantasme que ce qui lui manque « poussera » plus tard la met sur la voie de l’attente du Prince, qui remplacera son pénis manquant par un bébé.

C’est ainsi, dit Freud, que s’amorce le changement d’objet, et que la fille, déçue par la mère, se tourne vers le père. Le désir d’enfant, pour Freud, précède le désir érotique.

La maman et la putain

La petite fille ne peut devenir femme que contre le féminin maternel de sa mère. Un certain antagonisme paraît nécessaire à l’élaboration de certaines phases du développement de la libido de la petite fille, en fonction du maternel et du féminin érotique de sa mère. C’est le fantasme de la maman et la putain. Une fillette de neuf ans, qui jusque-là se laissait tapoter les fesses tendrement par sa mère, se retourne un jour brutalement contre elle, en la traitant de « gouine ». Ce qui désigne en après-coup la séduction maternelle, la relation primitive comme incestueuse. Se séparer de la mère, la perdre, c’est la penser en tant que femme, c’est entrer dans l’Œdipe. La fille désormais se tourne vers le père. Les jeux de mains avec la mère sont devenus des jeux de « vilaines ».

 Le trop de maternel, qui vise à l’exclusion de la figure paternelle et à l’utilisation de l’enfant comme complément narcissique, peut aller jusqu’à provoquer chez lui les troubles les plus graves de son identité et de sa future sexualité d’adulte. 

Mais le trop d’amante chez la mère peut susciter chez la petite fille une haine de l’amante, de la scène primitive, et de la sexualité pouvant aller jusqu’à une hystérie grave, à la frigidité et à de fréquentes décompensations somatiques.

Le changement d’objet. Le masochisme érotique

S’arracher à l’emprise de l’imago maternelle, c’est ce que l’enfant tente de faire à la phase phallique. Cette phase, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est un des moyens de dégagement de l’imago et de l’emprise maternelle. Le garçon y est en principe favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, et parce qu’il peut négocier, via l’angoisse de castration, la symbolisation de la partie pour le tout. Chez la fille la négociation est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? 

Le garçon, destiné en principe à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise le plus souvent, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attendra la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. 

Si le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis, chez les femmes c’est leur corps tout entier qui est investi, mais celui-ci est dépendant de la réassurance du regard de l’autre. Le narcissisme féminin est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. C’est ainsi que je différencie la féminité, celle du leurre et de la mascarade, qui fait bon ménage avec le phallique, et le « féminin », intérieur, invisible et inquiétant. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair.

Cette théorie de Freud selon laquelle la petite fille est un « petit homme » jusqu’à la puberté a suscité de nombreuses discussions et polémiques et la question n’est toujours pas close. Freud parle de la nécessité d’un changement d’objet, pour que la petite fille se transforme de « petit homme » en être féminin. Le pénis sera transformé en son substitut : un enfant du père. Les désirs érotiques féminins pour le père ne sont pas invoqués.

Mais s’agit-il seulement d’attendre du père un bébé, en réparation du préjudice de n’avoir pas reçu de la mère un pénis, pour se combler narcissiquement, ou ne s’agit-il pas davantage d’en attendre d’être aimée érotiquement ?

Freud perçoit cependant le caractère érotique œdipien du désir de la fille dans le deuxième temps tellement refoulé du fantasme « Un enfant est battu ». La culpabilité des désirs œdipiens amène la petite fille à les exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par son père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin. Mais rapidement Freud revient à sa théorie phallique. En 1926 , c’est son clitoris que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses !

La reconnaissance par le père réel de la féminité de la fille est de grande importance. C’est cette reconnaissance qui instaure la différence avec le regard « miroir » de la mère, celle qui oriente vers un autre regard, un regard qui va marquer de son sceau le destin de la féminité de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Le regard d’un père qui peut dire : « Tu es une jolie petite fille », mais aussi : « Un jour ton prince viendra ».

Il faudra donc un infléchissement du mouvement vers le père, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. 

Ce changement d’objet de l’investissement de l’attente, c’est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince Charmant, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient.

Troisième étape : l’adolescente 

L’éveil de la puberté, on le sait, surgit bien avant que ne soit élaborée la capacité d’assumer une relation sexuelle. Elle réactive des angoisses de confusion avec le corps maternel, et la possibilité de relation sexuelle réveille la menace de réalisation fantasmatique incestueuse avec le père. Comme le suggère Winnicott , l’activité sexuelle intervient comme une façon de se débarrasser de la sexualité plutôt que de tenter de la vivre. Le conflit œdipien flambe à nouveau et les angoisses de féminin doivent tendre à se dégager des angoisses primitives. 

La grande découverte de la puberté, pour les deux sexes, c’est celle du vagin dont Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Le vagin n’est pas un organe infantile. Non que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, ou ne ressentent des éprouvés sensoriels internes, suscités par des émois œdipiens, tout autant que par les traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, la première séductrice, dit Freud. Cependant, la véritable révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe féminin ne pourra avoir lieu que dans la relation sexuelle, celle de jouissance. 

Si cette organisation phallique est nécessaire, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan en fait le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance, c’est parce que cette organisation joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque œdipienne. Cette défense perdure, comme on le sait, dans le social et dans la relation de bien des couples. 

En revanche, lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents qui fait effraction, c’est l’entrée en scène du sexe féminin, le vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », selon la formule de Freud. 

Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir. Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisque des seins lui poussent, des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse ? Et comment s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps de la fille se met à ressembler au corps de la mère, parfois même jusqu’à s’y confondre en fantasme ?

Pour les deux sexes, donc, comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe qu’est le vagin ? L’angoisse de castration va se doubler d’une angoisse de pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence. Le couple phallique-châtré va devoir tenter de s’élaborer vers la construction d’un couple masculin-féminin.

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris la peur ou la haine du féminin ?

Chez les filles, chez les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé. 

Les pathologies à prédominance féminine que sont l’anorexie et la boulimie concernent les angoisses de féminin, celles de l’ouverture et de la fermeture du corps, et témoignent de l’échec de leur élaboration. Tomber enceinte précocement peut également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues.

Quatrième étape : la femme adulte

C’est le temps de la réalisation de sa vie sexuelle et de sa vie de mère.

Le périodique maternel

La femme est soumise tout au long de son existence à des expériences fortement énergétiques qui échappent au contrôle de son moi : règles, grossesse, accouchement, allaitement, ménopause, etc., qui ponctuent le trajet de sa vie de mère, et provoquent des orages non dépourvus d’ « angoisses de féminin ».

Mais toutes ces expériences sont soumises à une horloge féminine, celle des processus biologique et physiologique, bien souvent déréglée par des interférences d’ordre psychologique.

Ce périodique maternel s’oppose à la poussée constante de l’érotique féminin.

La poussée constante de la libido

Freud, en 1937, a désigné le « refus du féminin », dans les deux sexes, comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », et comme un « roc » . 

Mais, pourquoi le féminin ?

J’ai formulé, dans Le refus du féminin, plusieurs hypothèses.

Ce roc est refus de ce qui dans la différence des sexes s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique, à savoir le sexe féminin. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes car il peut leur renvoyer une image de sexe châtré qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

Cette capacité féminine rejoint ce qui définit contradictoirement la pulsion sexuelle : d’être à la fois ce qui nourrit et effracte le psychisme. Car sa motricité est « une force constante, écrit Freud, (à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion ». Et Lacan d’ajouter : « La constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme… Pas de jour ni de nuit, pas de printemps ni d’automne : c’est une force constante ». En effet, cette poussée constante ignore les saisons, celle de l’enfance, celle du vieillissement. Sa force peut varier, mais sa constance reste immuable.

C’est elle qui fait violence au moi, lequel doit se périodiser, se temporiser, et qui lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient pulsion, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’œstrus. La psychosexualité à poussée constante est un fait humain majeur. Ce qui évidemment tient compte du contexte relationnel dans lequel cette poussée libidinale s’exerce et de la réponse qui lui est faite. C’est elle qui génère le désir sexuel humain ainsi que ses perversions et ses heureuses sublimations. 

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social. 

Je dirai que l’amant de jouissance, celui qui révélera son féminin à la femme par la jouissance sexuelle, vient aussi en position de tiers séparateur. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à sa relation autoérotique et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ». 

Che vuoi ?, que veut la femme ? 

Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. Elle veut deux choses antagonistes. Son moi hait, déteste la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le « masculin » de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du « phallique », celui du « machisme » ordinaire, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son « féminin ». Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du « féminin ».

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui peut contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme, aussi bien au sens de la métaphore guerrière, qu’au sens de l’abandon et du lâchage de toutes les défenses, anales et phalliques. Ceci en raison de l’antagonisme entre la pulsion sexuelle et les défenses du moi, auquel elle fait violence. 

Le masochisme érotique de la femme appelle la soumission libidinale à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », ce qui nécessite une profonde confiance en un objet qui soit fiable, c’est-à-dire non pervers. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour que celui-ci puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation libidinale. Ce masochisme érotique féminin est le garant de la jouissance sexuelle.

Cinquième étape : la femme en ménopause

La survenue de la ménopause repose et exacerbe la question de l’antagonisme entre le féminin érotique et le maternel. Par négation de cet antagonisme, l’achèvement de la capacité de procréation peut-il entraîner le naufrage du féminin érotique ? Ou à l’inverse, un étayage sur cet antagonisme peut-il contribuer à exalter un féminin entravé ? Tout dépend de l’élaboration de ce passage, de ce tournant de la vie d’une femme. 

C’est la dernière étape, la plus difficile, car elle nécessite de nombreux deuils : celui de l’enfantement, celui de la jeunesse, celui de la mère archaïque et de la mère œdipienne, celui des enfants devenus grands, celui des parents disparus ou proches de la mort.

Comment rester femme, lorsque les éclats de la féminité déclinent, et que la maternité s’éteint ?

Si cette période est avant tout celle du deuil de la maternité, elle ne nécessite pas pour autant le deuil du féminin ni de la féminité, bien au contraire. 

Le dégagement du maternel

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la pulsion, poussée toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie aux angoisses de dévoration, d’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion, et à l’horreur de l’inceste. 

Si la ménopause est restée longtemps un sujet gênant, censuré, même en psychanalyse, c’est parce qu’elle concerne la génitalité d’une femme dont l’âge renvoie au sexe et à la jouissance d’une mère, lesquels sont le tabou par excellence. 

Et pourtant, ce peut être le moment pour les femmes, libérées de la procréation et du maternage, de dégager leur corps de celui de leur mère. Il y a possibilité pour elles de faire le deuil de ce que la mère n’a pas pu leur donner et qu’elles continuaient inconsciemment à attendre d’elle, attente qu’elles ont souvent prolongée à l’égard du compagnon, comme de l’analyste. Le sacrifice à la mère primitive archaïque que manifestent les pathologies du féminin, anorexie-boulimie, les phénomènes de frigidité peuvent ne plus avoir de raison d’être. L’érotisme féminin de jouissance peut parfois enfin se libérer. Reste alors le problème du partenaire. 

Des temps contradictoires

Ce que nous avons vu à propos du bébé fille par rapport à sa mère se reproduit chez la femme adulte devenue mère. Elle n’élève pas d’enfant dans la jouissance. La mère n’est plus amante, l’amante n’est plus mère. La réalisation sociale, dite « phallique » de la femme est antagoniste à celle de sa vie érotique, comme à celle de sa vie de mère. C’est le destin d’une femme que de se vivre déchirée entre ces contradictions et ces antagonismes. 

Ceci à la différence du destin de l’homme, pour qui la vie érotique, le projet paternel et la réalisation sociale vont dans le même sens, celui de la conquête, celui de l’accomplissement phallique.

Tant que la femme est mue par son désir de réalisation personnelle – aussi légitime et souhaitable soit-il, dans le milieu social et économique – son envie du pénis, ses défenses anales risquent d’opposer une résistance de rivalité à l’effraction de l’amant, celui de la jouissance.

La maternité, qui réalise également la plénitude, l’accomplissement et le comblement

« phallique » de la béance féminine, peut s’opposer à la pénétration de l’amant de jouissance. L’enfant, prolongement narcissique, substitut du pénis manquant, et « jouet érotique », comme le dit Freud, vient remplacer bien souvent le désir érotique pour un homme, relégué alors à la fonction de mari-père protecteur. 

S’il est extrêmement difficile, pour une femme, de créer, de se réaliser socialement dans le régime totalitaire qu’est bien souvent la famille, il n’est guère plus facile d’y vivre une relation de jouissance. L’une comme l’autre de ces réalisations ne peut se faire sans culpabilité, consciente ou inconsciente, sans un sentiment de trahison de la famille. Peut-être de la même manière qu’à l’adolescence.

Une relation de jouissance bien souvent reste non dite et interdite, tant elle peut représenter un triomphe sur la mère de l’adolescence, la trahison d’une mère au foyer insatisfaite, n’ayant pas rempli la promesse de la jouissance sexuelle fantasmée dans la scène primitive de la petite fille œdipienne. Et une trahison du mari-père protecteur.

Il est souhaitable qu’une conciliation ou réconciliation s’opère, chez la fille, entre le féminin érotique et le maternel, sur le corps de sa mère, pour que ces deux capacités féminines, tout en restant en tension, puissent s’allier sans clivage dans son futur corps de femme et de mère. Pour que le fait d’être pénétrée, de recevoir le pénis pour la jouissance sexuelle ne soit pas en conflit avec le fait de garder, nourrir et faire croître un enfant en elle. Et que toutes ces jouissances dans le même lieu ne soient plus un objet de scandale.

Sur la route de Madison : l’histoire d’une femme sans histoires, bonne épouse et bonne mère. Rencontre d’un amant de jouissance. Bouleversement total. Elle est déchirée : soit partir avec l’amant, soit choisir sa famille, ce qu’elle fait, dans une grande souffrance. Quinze ans plus tard, après sa mort, ses deux enfants devenus adultes et en couple, découvrent le journal de leur mère amante. Réactions diverses du garçon, furieux, et de la fille, bouleversée. Mais un changement va se produire. Alors que les deux couples étaient en conflit, au bord de la rupture, ils vont se retrouver amoureux. La mère amante a fait rejaillir le flot libidinal. 

L’essentiel n’est-il pas, pour une femme, d’avoir pu vivre, physiquement et psychiquement, ces trois expériences : être femme-sujet, mère et amante ? Et n’est-ce pas un destin exceptionnel que de les vivre toutes avec le même homme, et jusqu’à la fin de la vie ? 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 10 mai 2012

Références

  1. Cf. Schaeffer J., « Horror feminae », in Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) Paris, PUF, coll. “ Epîtres ”, 1997, Coll. « Quadrige » Essais, Débats, Postface de René Roussillon, 2008.
  2. D. Braunschweig., M. Fain, La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, PUF, 1975.
  3. Freud S. (1925), « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970.
  4. Winnicott D. (1966), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme ». Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 7, Paris, Gallimard, 1973.
  5. Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.


L’émergence de la psychosexualité en psychosomatique

Auteur(s) : Diana Tabacof
Mots clés : censure de l’amante – excitation – fonctionnement mental – psychosexualité – psychosomatique – pulsionalisation/dépulsionalisation – relation d’objet allergique

Le chemin évolutif qui aboutit à la constitution de l’unité psychosomatique humaine est consubstantiel à celui qui aboutit à la mise en place de sa psychosexualité. Fait biologique avant tout, la sexualité est une fonction vitale parmi les autres, exceptionnelle néanmoins car d’elle dépendent la reproduction et la continuité de l’espèce. L’affranchissement de la sexualité à son destin biologique par l’infiltration des forces psychiques, fonde la spécificité de l’espèce humaine et de plus, singularise chacun de ses individus. 

Dans l’œuvre de Freud, dès 1905 avec les Trois Essais, un élargissement décisif s’opère au sujet de la sexualité infantile, le sexuel n’est plus réductible au génital et les notions comme celles d’organisation sexuelle orale et anale voient le jour. Freud prend le modèle du suçotement du nourrisson et des sensations voluptueuses qui l’accompagnent pour affirmer leur détachement de toute finalité alimentaire relevant du besoin, et l’entrée en jeu d’une recherche de plaisir, déjà vécu et désormais remémoré, s’inscrivant dans l’ordre du désir. Dès lors, les théorisations à propos de l’érogénéisation des grandes fonctions somatiques et de l’étayage du sexuel sur l’autoconservation se déploient, avec à la clé, l’émergence du concept de pulsion. 

Concept-limite entre somatique et psychique, la définition de la pulsion a évolué au long de l’œuvre freudienne. Cependant, sa vocation de chainon intermédiaire entre ces deux domaines a toujours été conservée. 

La définition de 1932, dans les Nouvelles Conférences, éclaire de façon précise sa trajectoire somato-psychique. De la pulsion, on peut distinguer, dit Freud, la source, l’objet et le but : la source est un état d’excitation dans le corporel ; le but, la suppression de cette excitation. C’est sur la voie de la source au but que la pulsion devient psychiquement efficiente. En règle générale, sur ce trajet, précise-il, se trouve interposé un objet externe. L’objet est donc situé à l’orée du montage pulsionnel. 

Le paradigme de la pulsion intéresse au plus haut point la théorie et la clinique psychosomatiques et on peut affirmer, avec Cl. Smadja, qu’ « elle est en définitif ce par quoi se nouent et se dénouent les liens psychosomatiques ». Dans ses développements épistémologiques récents, Cl. Smadja note que dans la théorie mais aussi dans le développement du sujet, le passage du registre de l’excitation somatique au registre de la pulsion en tant que son représentant psychique, représente un saut qualitatif de nature évolutive : l’organisation humaine se complexifie. Nous pouvons ainsi observer que de la névrose actuelle avec ses symptômes fonctionnels somatiques, à la psychonévrose hystérique avec ses symptômes conversionnels symboliques, la structure psychique gagne en complexité. 

Le modèle psychosomatique de l’École de Paris, fondé par P. Marty, M. Fain, M. de M’Uzan et Ch. David et enrichi sans cesse par leurs successeurs, est un modèle éminemment évolutionniste. Basé sur le principe d’une dynamique hiérarchisée, on peut le concevoir sous forme pyramidale, s’étageant de niveaux en niveaux de plus en plus complexes, avec à la base le fonctionnement somatique traversé par les excitations sexuelles et à sa pointe évolutive supérieure, le fonctionnement mental traversé par la vie pulsionnelle. A partir d’une même source énergétique instinctuelle, deux vectorisations sont possibles : l’une, évolutive, « pulsionalisante », dans laquelle les systèmes se chargent de plus en plus de sens et de vie ; l’autre, régressive, « dépulsionalisante », dans laquelle l’énergie se dégrade, se déqualifie, et les systèmes qu’elle investit perdent le rapport au sens et à la vie. Ce modèle intègre, dans une synergie des registres dynamique et énergétique, les deux plans d’expression somatique et psychique, dont l’articulation est à rechercher dans l’histoire du sujet. 

Le rôle de l’objet dans la construction du sujet est indiscutable. Selon A. Green, il est souhaitable de parler de « couple pulsion-objet », car l’objet est le révélateur de la pulsion. En psychosomatique, c’est dans l’exercice de la fonction maternelle, notion très féconde forgée par P. Marty et élargie par M. Fain, que l’objet intervient et que, en conditions optimales, le travail de pulsionalisation du corps du petit de l’homme se réalise. La fonction maternelle accomplit un large spectre d’opérations, toutes imbriquées les unes dans les autres, assurant dès le commencement le montage des pulsions d’autoconservation du moi jusqu’au montage des pulsions sexuelles. 

Essayons d’apprécier les enjeux de l’exercice de la fonction maternelle tout le long du cheminement évolutif de l’enfant. Sur le plan économique, le nouveau-né est sous un régime quasi-traumatique, où règne l’excès d’excitations émanant de toutes parts, notamment des grandes fonctions organiques, encore anarchiques. Elles s’expriment sur un mode impératif et non-ajournable basé sur l’alternance besoin-satiété et sont régies par un système du type « tout ou rien ». P. Marty a qualifié cet état de « mosaïque primaire », où l’inconscient est encore parcellaire et systèmes fonctionnels sont en voie de maturation. A ce stade, la fonction maternelle joue son rôle princeps de pare-excitations, opérant comme un filtre de l’afflux d’excitations exogènes (température, lumière, bruit et autres), puis endogènes (faim, soif, inconfort), fractionnant l’excitation en petites quantités et en lui attribuant des qualités. Cette régulation constante sera décisive pour la constitution de l’unité fonctionnelle psychosomatique et son corrélat métapsychologique : le narcissisme primitivement secondaire selon M. Fain, notion qui implique d’emblée la présence de l’objet dans le devenir du narcissisme. On conçoit ici l’importance conférée au système d’interprétation des signaux émanant du nourrisson et le choix des modes d’intervention, des rythmes introduits par rapport aux rythmes naturels, enfin, des multiples réponses apportées au sein de la fonction maternelle. En situation néoténique mais néanmoins à l’affût d’échanges, l’enfant interprète et répond aux mouvements de l’entourage à son égard. 

La qualité de l’investissement du corps et des systèmes fonctionnels somatiques de l’enfant (alimentaire, d’excrétion, respiratoire, du sommeil et autres), sera sans doute déterminante dans les nouages psychosomatiques ultérieurs. Ces investissements procèdent selon une véritable effusion projective d’affects et de représentations provenant du psychisme de l’adulte. Ceux-ci ont une fonction de liaison du flux d’excitations somatiques avec, à la clé, la dotation de sens des multiples expressions de l’enfant, qui le singulariseront au sein d’une famille, d’une culture, d’une ethnie, etc. Le cadre d’investissement maternel se doit d’être discontinu, car c’est l’alternance entre présence et retrait qui assure l’intériorisation de la fonction maternelle et l’autonomisation de l’enfant, notamment en ce qui concerne la gestion de ses besoins physiologiques et son autoconservation. 

Cependant, l’essentiel de cet investissement, c’est l’apport en libido, l’énergie sexuelle psychique d’Éros. C’est l’irrigation des lieux du corps par la libido, au sein des dialogues tactiles, toniques, sonores, verbaux et infra-verbaux entre l’enfant et l’objet, qui rendra efficient le travail d’érogénéisation des excitations somatiques et l’entrée en jeu de la dimension, à proprement parler, psychosexuelle. 

Ce capital libidinal et sa circulation entre le Moi et les objets, vont assurer les mutations des quantum d’excitations sexuelles somatiques en motions pulsionnelles érotiques. Ces transformations doivent être comprises à la lumière des apports freudiens post 1920, c’est à dire, de l’alliage constant d’Éros et de la destructivité. La fonctionnalité du masochisme érogène primaire (cf. Benno Rosenberg) jouera ici un rôle essentiel, en tant qu’opérateur de co-excitation de la libido et de la destructivité, nécessaire à la rétention des charges érotiques au sein du moi, notamment lors des situations d’attente douloureuse et de frustration.

La clinique des troubles somatiques est justement celle où ces processus d’alliage pulsionnel vont se trouver défaillants. Les frappes du trauma peuvent produire des effets ravageurs affectant le développement pulsionnel d’un individu dès ses origines et son équilibre psychosomatique tout au long de la vie. Ceci sera fonction des mouvements de liaison et de déliaison pulsionnelle, autrement dit, des gradients de libido, moïque et objectale, disponibles et aptes à lier les excitations destructives en risque de débordement et potentiellement mortifères, lors des moments critiques de la vie. 

Du point de vue psychosomatique, l’émergence de la psychosexualité et son achèvement, sont donc les garants de l’équilibre vital. Les travaux conjoints de Denise Braunschweig et Michel Fain apportent un grand éclairage à cette problématique de l’enracinement du psychique dans le biologique, par le sexuel. 

La libidinisation du sommeil du bébé par la mère est pointée par ces auteurs comme étant l’étape inaugurale des processus hallucinatoires et d’ouverture à la vie fantasmatique et onirique du petit. L’investissement tendre maternel, issu de sa pulsion sexuelle inhibée quant au but, assure à l’enfant l’abaissement du tonus corporel et l’intégration progressive des auto-érotismes, lui donnant accès aux satisfactions passives, corrélées à une recherche fantasmatique de satisfactions venant d’un objet actif, auquel il s’identifie pour pouvoir en venir à « se faire plaisir ». 

Dans les meilleures conditions, ce mouvement est porté par le désinvestissement de la mère qui se détourne de son enfant pour se tourner vers le père de l’enfant. La mère redevenant amante du père pose à l’enfant une censure, équivalant à un message de castration, désignée comme la « censure de l’amante ». L’identification hystérique primaire de l’enfant à sa mère, en d’autres termes, l’identification à la jouissance des acteurs de la scène primitive de laquelle il est en même temps exclu, devient le prototype de la trace mnésique inconsciente et des premiers refoulements. Il s’agirait, dans cette configuration hautement chargée érotiquement, d’une double identification : au père, désigné par les auteurs comme le pénis désiré par la mère et à la mère, désirant ce pénis. D’après G. Szwec, dans ses développements personnels récents à propos de la censure de l’amante, le statut du père, à ce stade très précoce, c’est essentiellement une excitation sexuelle, un pénis en érection, un désir attracteur du désir de la mère. 

Les passages du corps à corps de la mère avec son enfant à celui avec son amant, exigent de sa part un solide ancrage surmoïque et un travail de désexualisation et de resexualisation constant au niveau de son préconscient. Est ainsi favorisée la chute dans l’inconscient de l’enfant de ce langage du désir, archaïque et bisexuel, au profit du développement d’une langue secondarisée, grevée par la censure et organisatrice de la pensée consciente. Les traces mnésiques inconscientes, dans cette perspective, sont donc un mixte de sensations corporelles somatiques et du langage érotique archaïque prononcé par la mère. Un écart érogène s’inscrit, suivant un passage de Serge Leclaire cité par nos auteurs, en un point du corps qui a joui au contact d’une caresse de la mère, devenant alors trace immatérielle. C’est ainsi que nous pouvons concevoir la naissance de la pulsion : comme la sommation d’inscriptions successives des traces mnésiques constituées par divers ordres du langage et leur liaison au corps.

Deux grandes lignées pulsionnelles peuvent alors être définies : l’une, dont le destin poursuit l’évolution qui vient d’être décrite et qui inscrit l’enfant dans l’ordre œdipien, lui garantissant une vie psychique bien fournie en représentations et affects, assurant un capital inconscient et une souplesse du préconscient aptes à transformer les excitations sexuelles et à bâtir une psychosexualité de bon aloi. L’autre, frappée par le trauma et caractérisée par des distorsions de la fonction maternelle plus ou moins graves, où la voie psychique ne suffit pas. Le refoulement originaire échoue à asseoir les formations inconscientes et le préconscient n’est pas assez fonctionnel pour permettre l’écoulement et les mutations des excitations, laissant l’enfant démuni face à des masses d’excitations déliées et non symbolisables, inaptes à la fondation et à la consolidation de sa psychosexualité. 

Dans cette perspective, les auto-érotismes sont d’une importance capitale et leur mise en place joue un rôle déterminant, voire différenciateur, des figures cliniques que nous rencontrons. L’investissement libidinal du moi en tant qu’objet sexuel, via les autoérotismes, assure l’alliage des pulsions au niveau même des ancrages somatiques des zones érogènes, c’est à dire, des grandes fonctions physiologiques. Rappelons-nous aussi de l’ajout au texte de 1905, où Freud étend la propriété d’érogénéité à tous les lieux du corps et à tous les organes internes. Dans « le moi et le ça », il affirme que l’antagonisme des pulsions règne « dans chaque morceau de substance vivante (…) dans une union aux proportions variables ». Nous pouvons alors estimer l’importance de la bonne régulation de l’économie pulsionnelle au sein du moi, considérée comme « avant tout un moi corporel », faute de quoi, la destructivité interne fait ravage, déclenchant les processus de régression somatique, ou de façon plus radicale, de désorganisation progressive, mettant en péril la conservation du sujet. 

La clinique psychosomatique de l’enfant est un véritable terreau où nous voyons se déployer le « spectre psychosomatique », allant des expressions symptomatiques les plus somatiques jusqu’aux expressions symptomatiques les plus psychiques, ainsi que celles qui se déplacent entre ces deux pôles, notamment au cours des traitements psychanalytiques.

Dans cette clinique nous assistons en direct, pourrait-on dire, aux modalités interactionnelles et d’investissement de la fonction maternelle et ses retentissements sur l’évolution psychosexuelle de l’enfant. Les troubles fonctionnels, comme par ex., les troubles du sommeil, les reflux gastro-œsophagiens, les vomissements chroniques, les constipations, l’asthme et autres, qui constituent le lot quotidien de cette clinique, peuvent être compris comme des manifestations de la surcharge des systèmes fonctionnels organiques due aux achoppements du travail d’étayage et aux défaillances des auto-érotismes. Les appareils, fonctions et organes de l’enfant peuvent être surinvestis, pas assez investis, non investis, ou investis de façon discordante par l’environnement, favorisant des somatisations passagères qui pourront, ou pas, devenir chroniques. 

Si le déclenchement d’un symptôme somatique signe pour nous une défaillance du travail de liaison pulsionnel, fût-il nécessaire à l’économie du fonctionnement psychique du sujet, son développement reste très variable. D. Braunschweig a développé l’idée très heuristique d’un deuxième temps, où une hystérisation secondaire du symptôme somatique se produit, au contact de l’enfant avec sa mère et l’entourage, colorant autrement le processus pathologique. Dans ces cas, les récidives se produisent dans des contextes précis, l’enfant cherchant à retrouver, plus au moins consciemment, certaines réactions connues. La mise en acte des réminiscences du traumatisme initial, manifeste l’activité érogène d’une trace ayant bien été inscrite dans l’inconscient refoulé. Ce mouvement peut être néanmoins enrôlé dans l’automatisme de répétition : ne perdons pas de vue qu’il s’agit des modes de fonctionnement où les liaisons pulsionnelles restent très précaires, souvent pas loin des états traumatiques. 

Dans l’« Enfant et son corps », ouvrage de référence en psychosomatique de l’enfant, écrit par L.Kreisler, M. Fain et M. Soulé au début des années 70, nous trouvons des minutieuses descriptions cliniques des troubles fonctionnels graves, où l’enfant pris dans des interactions pathogènes, investit certaines fonctions dans un sens « contre nature » et utilise un dysfonctionnement physiologique parfois passager dans un auto-érotisme forcené qui rappelle la recherche orgasmique, et qui l’expose parfois à un risque mortel. Le « petit pervers polymorphe » va bien plus loin que dans les recherches de plaisir habituelles, pour trouver du plaisir à l’intérieur même de son corps. C’est le cas du mérycisme qui inverse la progression du bol alimentaire par l’onde péristaltique qui succède à la déglutition dans un mouvement de type ruminant, ou du mégacolon fonctionnel qui inverse le réflexe physiologique de la défécation. Dans le spasme du sanglot c’est une asphyxie qui est recherchée, accompagnée de mouvements de type convulsif, qui a été associée à la « petite mort » orgastique. Les mécanismes physiologiques peuvent donc être pervertis par la sexualité, puis, là aussi, pris par l’automatisme de répétition. Ces troubles fonctionnels seraient compris, au cours des discussions des auteurs précités, comme des tentatives d’agir corporellement les fantasmes originaires, au lieu de les symboliser par les voies psychiques, au prix d’un passage à l’acte dangereux. Ceci suivrait les vicissitudes d’une fonction maternelle où échouent les identifications hystériques primaires, le message de castration ainsi que les refoulements, responsables de l’instauration des interdits. L’excitation sexuelle est ici déviée quant au but et sa liaison pulsionnelle pervertie. 

Une dimension essentielle de la sémiologie psychosomatique a été décrite les dernières années, dans le cadre des recherches sur les procédés auto-calmants du moi, ménées par Cl.Smadja et G.Szwec, notamment ce dernier en ce que concerne la psychosomatique de l’enfant. Une antinomie est posée entre les auto-érotismes qui cherchent le plaisir et une autre gamme de comportements, les procédés auto-calmants, qui cherchent le calme. Pris dans l’automatisme de répétition, le but de ces procédés reste strictement la décharge d’excitations, notamment par la voie de la sensori-motricité. La liaison libidinale maternelle est ici bien entendu en échec et la voie érotique, barrée. L’enfant se construit avec une tendance aux comportements mécanisés et répétitifs ; il est souvent hyperactif et non-câlin. Pour G.Szwec, l’autobercement du petit insomniaque peut être considéré comme un procédé d’endormissement autocalmant. Il s’agit, pour ces enfants qui, d’après cet auteur, « se passent de l’objet pour ne pas en faire le deuil », de la mise en place d’un système de défense anti-traumatique, au-delà du principe de plaisir, qui vise le retour au niveau zéro d’excitation. 

Pour illustrer ces propos théoriques, j’aimerais vous présenter une séquence de vignettes de la psychothérapie de K, dont le cheminement a été assez exemplaire de ce qu’on peut attendre d’un travail de remise en route du développement de la psychosexualité, chez une enfant présentant des troubles somatiques.

K est une petite fille âgée de cinq ans, pleine de charme, avec une grande facilité de contact et très vive d’esprit. Son mode de fonctionnement en séance m’a immédiatement évoqué la relation d’objet de type allergique décrite par l’école de Paris. Dans ce type de fonctionnement, l’enfant semble fixé au premier point organisateur du développement décrit par Spitz, celui du sourire à tous les visages, faute d’avoir intégré le deuxième point organisateur, celui de l’angoisse devant l’étranger, qui marque le travail de séparation mère/non-mère et, a fortiori, de séparation mère/enfant. Les mouvements de type adhésif chez K étaient frappants comme, par exemple, vouloir écrire avec mon crayon, mettre mes lunettes, prendre mon téléphone ou s’asseoir sur mon fauteuil. Issue du croisement de quatre cultures, chaque grand parent venant d’un pays distinct, K a une beauté particulière et des yeux immenses. À partir de son cou et sur une bonne partie de son corps, on perçoit les tâches qui marquent la présence d’un eczéma atopique sévère et les séquelles des surinfections cutanées greffées dessus, déclenchés quand elle avait 15 mois. Les troubles du sommeil ont été présents depuis l’âge de six mois. 

Avec le déclenchement de l’eczéma, un cycle infernal avait démarré avec des multiples réveils nocturnes, accompagnés de grattages et de la demande pressante de rejoindre le lit parental. Ils sont trois enfants d’âge très rapproché, K est la petite dernière. L’allaitement au sein a duré six mois et le sevrage a été très difficile pour la dyade, K ne voulait rien d’autre que le sein. K est venue au monde à un moment de grande crise familiale. Ses parents forment un beau couple, très investi dans leur vie familiale et se montrant aussi concerné par leur rôle parental que par leur lien conjugal. 

Cependant lors de la naissance de K, son grand-père paternel, frappé d’une grave maladie, est venu vivre dans leur foyer perturbant sérieusement l’équilibre familial. Un véritable climat de guerre s’est installé entre père et fils, lesquels, entre cris et coups, se sont déchirés, jusqu’à ce que K ait 15 mois, quand le grand-père fini par déménager et meurt peu de temps après. Aux dires de la mère, le grand-père était « un homme sans cœur », qui faisait frémir à son passage, d’une tyrannie unique. Le collage entre la mère et la fille a été incontestable. Face à la tempête qui emportait son père dans son drame trangénérationnel patrilinéaire, K a trouvé abri au sein maternel. Sa mère, dépiteuse, privée de son mari et amant, a trouvé auprès de son bébé les satisfactions libidinales manquantes et l’éponge à ses angoisses. Quant aux somatisations de K, le recoupement des dates était assez aisé : les troubles du sommeil se sont installés suite au sevrage et l’eczéma, autour de la période du décès du grand père. 

Au moment où je commence la psychothérapie à l’Ipso avec K, d’innombrables traitements avaient été tentés sans résultats durables. Aux dires du père « la gestion de la maladie » était exténuante, et de surcroît, K était devenue une petite fille colérique et exigeante. Des allergies alimentaires avaient été décelées et toute l’organisation familiale tournait autour des divers troubles de K.

La séquence qui sera présentée commence au début du suivi de K, se déploie pendant six mois de psychothérapie et concerne les évènements de la nuit. J’apprends par ses parents que K ne se plaignait plus des cauchemars qui la réveillaient les derniers temps, depuis qu’elle avait vu un pédopsychiatre comportementaliste qui lui avait proposé de dessiner ses cauchemars et de les jeter à la poubelle. Suite à cela elle ne faisait plus de cauchemars mais elle se réveillait la nuit, et formellement interdite d’aller dans la chambre des parents, elle déambulait dans la maison. Privée de la voie mentale onirique, considérée de plus comme un déchet à se débarrasser, K avait développé lors de ses réveils nocturnes, un système de décharge par la motricité, se levant du lit et marchant jusqu’à ce qu’un parent la gronde et qu’elle finisse par retourner dans son lit pour tenter de se rendormir. 

Nous nous sommes alors intéressés, K et moi, au bout du premier trimestre de sa psychothérapie, à ce qui se passait chez elle la nuit : on en parlait à chaque séance. Le travail sur ses ballades nocturnes nous a appris l’intérêt de K sur les bruits de la maison : les bruits du frigo, rempli des choses interdites à son régime, qu’elle regardait sans pouvoir les manger, devant se contenter d’un verre d’eau. Penser ensemble ses frustrations dans la sphère des plaisirs de l’oralité a été ainsi favorisé. Cela se poursuivit avec des conversations sur ce qu’elle pourrait faire toute seule dans son lit lors de ses réveils nocturnes, pour supporter cet état de passivité et y rester sans avoir à se lever. Des idées sont venues : imaginer des choses diverses, essayer de se souvenir d’une histoire ou des choses vécues dans la journée, inventer des chansons. K s’est mis à se chanter des berceuses pour s’endormir et a choisi un doudou préféré, puisque jusque là elle en avait plusieurs interchangeables. La démangeaison et le grattage présents la nuit ont été régulièrement travaillés et leur apparition pendant la séance a été traitée de façon ludique. K prenait conscience peu à peu du lien entre la montée d’une émotion ou d’une angoisse et l’envie de se gratter. 

Le temps est venu où nous avons évoqué les bruits présents la nuit venant du salon ou de la chambre des parents… à K de dire : non, elle n’était « même pas curieuse », K ne voulait pas parler de cela. Les allusions aux bisous des parents l’énervaient assez. Puis K, en installant ses mouvements identificatoires, a décidé d’inviter son amoureux de l’école à venir dormir à la maison. Il fallait qu’elle dorme bien, me dit-elle, pour ne pas le réveiller, comme elle faisait souvent avec son frère et sa sœur, les réveillant parfois et causant maints conflits le matin. Une nouvelle phase commence où K n’arrive pas à rester dans son lit car, quand elle se réveille, elle a très envie de faire pipi. Elle va aux toilettes, après elle retourne dans son lit mais « ça continue », « c’est comme une envie de faire pipi », m’explique-t-elle ! 

Voilà que l’excitation sexuelle s’enracine au niveau génital, en même temps que les pensées sexuelles sont présentes et les liens objectaux investis. Une différenciation entre la fonction urinaire et les sensations érogènes génitales peut se profiler. Puis un jeu s’installe dans lequel elle amène de la salle d’attente des dessins faits par son père, souvent des dessins d’animaux sauvages. Elle les cache sous son t-shirt et ne veux pas me les montrer ; je lui dis qu’elle « voulait avoir les dessins de papa que pour elle et me mettre en dehors du jeu; à la maison peut-être elle voulait faire pareil avec sa maman ». K me raconte un cauchemar. Papa tue tout monde : son frère, sa sœur, sa mère, tous, sauf elle. Nous parlons de sa peur quand papa se met en colère, son envie qu’il n’y est qu’elle qui soit épargnée. Nous évoquons le temps où elle était bébé et papy était chez eux. Mais elle ne veut pas en parler, « voilà, c’est tout, c’est comme ça ». K démarre une période où elle ne veut plus beaucoup parler, elle arrête nette ce qu’elle est en train de dire et me dit « c’est secret ». Je lui dis qu’elle a le droit de garder ses pensées pour elle. K développe une forme d’hostilité envers moi. Son jeu préféré consiste à me demander d’écrire ou de dessiner quelque chose, puis elle se plait à effacer en rigolant à souhait ce que je venais de faire. Je dis à K « qu’elle m’en veut parce que j’étais une dame et je pouvais faire plein de choses qu’elle ne pouvait pas encore faire ».

Voilà qu’ainsi, peu à peu, ses réveils nocturnes se sont espacés et son sommeil s’est amélioré. Les poussées d’eczéma sont devenues moins importantes et les parents ont commencé à réintroduire certains aliments qui lui étaient interdits. Le travail de qualification des montées d’excitations chez K, dans ses multiples nuances affectives et en fonction des différents enjeux objectaux, a été le fil rouge de son traitement analytique. Nous avons tenté de montrer l’importance de cela pour la fondation et la consolidation de sa psychosexualité.

Progressivement les expressions du fonctionnement mental de cette petite patiente ont pris le pas sur les expressions somatiques et comportementales, jusque-là au premier plan. Le travail d’autonomisation psychique de K s’est remis en route avec ses ingrédients indispensables : triangulation, conflit, expression d’affects et de pensées. Ceci allant de pair avec la mise en place d’une capacité fondamentale : celle de refouler. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 9 juin 2010


Places du père dans l’organisation psychique

Auteur(s) : Denys Ribas
Mots clés : Bion (Wilfred) – Braunschweig (Denise) – censure de l’amante – Fain (Michel) – fantasmes originaires – féminin pur – Identification (primaire) – Klein (Melanie) – masochisme – mère – Œdipe – parentalité – père (place du -) – sadisme – scène primitive – séduction – surmoi – tiercéité – Winnicott (D.W.)

« Vous avez raison d’identifier le père et la mort,
car le père est un mort et la mort elle-même (…)
n’est seulement qu’un mort. »
S. Freud, Lettre à Karl Abraham du 2/5/1912

« La mort du père est l’évènement le plus important et le plus déchirant dans une vie d’homme » écrit Freud dans sa préface de 1908 à l’interprétation des rêves, dont il assume la valeur autoanalytique. « …perte qui signifie la plus radicale coupure dans la vie d’un homme » propose Jean-Pierre Lefebvre dans sa nouvelle traduction, ce qui rajoute une utile ambigüité qui convoque la castration et l’oedipe. Mais qu’en est-il de la perte de la mère ? Et pour une femme ? 

Avec la place du père et la problématique oedipienne, l’organisation psychique s’ouvre à la fois à la différence des sexes et à la différence des générations. Même si Freud considère aussi que : « Il devrait de tout temps y avoir eu des fils du père. Le père est celui qui possède sexuellement la mère (et les enfants en tant que propriété). Le fait de l’engendrement par le père n’a pas, en effet, d’importance psychologique pour l’enfant. » (Lettre du 14/5/1912). 

Nous allons, lors de cette première séance de cette série sur le père dans l’organisation psychique, évoquer de nombreuses incidences de la référence paternelle.

La scène primitive et la place du père dans l’organisation psychique 

Si Freud s’est passionné pour la question de l’observation directe du coït des parents, comme le montre le cas de L’homme aux loups, la scène primitive appartient pour lui à la structuration d’un fantasme originaire. Son importance est fondamentale pour l’identité en instaurant une filiation et surtout par l’organisation et l’articulation de la différence des sexes et de celle des générations. Mélanie Klein privilégiera à son tour la scène primitive. En témoignent les premières séances tant de Richard que de Dick. Elle interprète à Richard que le mal que fait Hitler aux autrichiens, qui le préoccupe, est en rapport avec elle – autrichienne comme il le sait – et le bombardement de leur maison, et le relie au mal qu’il imagine que papa fait à maman la nuit… On sait qu’elle développera également le fantasme archaïque des parents combinés. 

Bion reste fidèle à cette conception kleinienne.

En témoignent les Entretiens psychanalytiques (Sao-Paulo 1973, pp. 15-16) : « Un exemple : je pensais que le patient qui disait : « Je ne sais pas ce que je veux dire » parlait un anglais articulé. Il m’a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte que ce n’était pas le cas, mais lorsque je m’en rendis compte, six mois plus trad, l’expérience fut instantanée : il était lui-même un idéogramme. Il était quelque chose qui aurait dû me faire penser à une personne allongée sur un divan. Cette personne avait une signification et je pus dire au patient : « Vous ne savez pas ce que vous voulez dire ; mais vous attendez de moi que je sache que, lorsque je vois quelqu’un allongé sur un divan, c’est que deux personnes ont eu un rapport sexuel. » Ce que le patient voulait dire, c’est que ses parents, ou deux personnes, avaient eu un rapport sexuel. »

Le contenu-contenant, qu’il accompagne toujours des signe mâle/signe femelle accolés, prouve que lorsqu’il conceptualise la dyade mère enfant, c’est au sein de la structure oedipienne triadique. 

Mais Winnicott…

« Mon père m’a laissé trop longtemps seul avec mes trois mères… » confiait Winnicott qui le regrettait (parlant de sa mère et ses deux sœurs). On sait pourtant combien le père semble peu présent en tant que tel dans l’environnement précoce de l’enfant qu’il décrit, environnement si important pour lui, alors qu’il peut en tenir compte dans sa clinique, comme de la sexualité, mais ensuite – le Piggle en donne un exemple lorsqu’il interprète un tracé rouge de l’enfant sur une ampoule électrique figurant un personnage comme renvoyant aux règles féminines. Mais on sait qu’il considérait que la création de la vie psychique se transmettait par la mère à ses enfants des deux sexes. Ce « féminin pur » de Winnicott est une identification primaire à la mère dans les deux sexes par une « expérience de l’ÊTRE » dans l’union avec la mère, avant même de s’éprouver comme unité et d’avoir la moindre idée de l’union, permet de sortir de l’aporie de la description intrapsychique des débuts de la vie… avant que cette unité ne se soit constituée et que la séparation dedans dehors ne soit advenue. 

De ce fait la seule continuité que connaissent les hommes est pour lui œdipienne : En témoigne son autobiographie posthume qui devait s’appeler « Not Less Than Everything » où, selon Clare Winnicott, il dit la tristesse pour un homme de mourir « quand il n’a pas eu de fils pour le tuer imaginairement et lui survivre – fournissant ainsi la seule continuité que les hommes connaissent. Les femmes, elles, sont continues ». 

Lacan 

Une place du père plus emblématique que sexuelle se trouve chez Lacan. Le Nom du père, sa forclusion, le symbolique marquent fortement la théorie lacanienne. 

Laplanche 

Pour Jean Laplanche, avec la théorie de la séduction généralisée, c’est la mère qui initie l’enfant au sexuel : Ainsi en 2001 dans Contre-courant : « Ici, la “théorie de la séduction généralisée” apporte une hypothèse, qui vaut pour le moins d’être examinée : ce qui originairement est “à lier”, “à traduire”, ne vient pas des profondeurs d’un ça inné, mais de l’autre humain adulte, dans l’essentielle dissymétrie de nos premiers mois. Les premières tentatives de “traitement” se font pour répondre aux messages énigmatiques (compromis par le sexuel) venant de l’autre adulte. L’échec partiel de ces tentatives de traductions – par lesquelles le moi se constitue et commence à s’historiser – laisse de côté des éléments réels, sources désormais d’excitation sexuelle interne, contre lesquelles le moi doit de nouveau se défendre, ce pour quoi le socius lui apporte d’ailleurs une aide permanente en lui proposant règles, mythes, idéologies, idéaux. » (p.302). 

La censure de l’amante 

Fain et Braunschweig, considèrent eux aussi que c’est la mère qui rend perceptible un père à investir pour l’enfant. Ces deux auteurs ont développé l’intuition de Michel Fain dans Prélude à la vie fantasmatique d’une censure de l’amante, qui limite la fusion mère-enfant et indique à l’enfant qu’il est désinvesti au profit du tiers, désignant le père à l’investissement de l’enfant. 

« Pour la mère, ayant un instinct maternel normalement développé, le bébé a un moi, le sien, une capacité d’amour, la sienne, et elle a raison. L’aspect caractéristique de l’oeuvre de Mélanie Klein et également de celle de Winnicott est marqué par la disparition de la femme, celle qui à un certain moment n’hésiterait pas à se débarrasser de son enfant pour jouir du pénis du mâle. Pour s’en débarrasser elle n’a alors qu’un moyen légal, endormir cet enfant. La mère et la femme resteront toujours des ennemies irréconciliables. Quand la mère est présente, elle investit le ça de son bébé qui devient de ce fait son Moi. C’est là, le Moi “inné” de Mélanie Klein. Son existence ne fait aucun doute. Mais si cette mère redevient femme, même si cela déplait à Winnicott, le ça redeviendra un ça à faire taire, à neutraliser. Si le pénis paternel se projette alors sur le sein, cela n’a rien d’étonnant, tout en n’étant pas si simple que cela. Le vrai traumatisme vient du fait que ce sein n’est plus nourricier, il a envie d’être caressé, il est corrélatif de l’existence du vagin. Le pénis paternel dans le sein maternel, c’est le “vagin plein” symbole du désinvestissement de l’enfant, devenu transitoirement orphelin et exposé au monde extérieur. » (p.44). 

Le divorce 

Relevons dans la clinique actuelle des enfants une forme violente et paradoxale de confrontation à la scène primitive : le divorce des parents. C’est la séparation des parents qui fait alors éprouver brutalement et paradoxalement aux enfants la primauté du couple sur l’engendrement des enfants. Effectivement leur conflit et donc leur histoire amoureuse imposent leurs priorités sur le besoin de l’enfant d’un cadre familial. L’enfant ne peut cependant l’intégrer comme de l’amour car il n’en ait confronté qu’à l’agressivité qui résulte de ses frustrations. En être conscient peut aider à en analyser l’impact chez l’enfant. 

Forclusion du nom du père, auto-engendrement et psychose

Comme l’ont souligné dans leurs œuvres de P.-C. Racamier ou Piera Aulagnier, le déni de la scène primitive sous-tend souvent le délire. La place nous manque pour rendre compte de tous les travaux qui ont depuis Schreber articulé psychose et référence paternelle. Un souvenir : je me souviens de mes débuts en psychiatrie, il y a fort longtemps. Engagé comme infirmier remplaçant pendant mes études, je pénétrai pour la première fois dans un service de psychiatrie. C’était l’heure du déjeuner des patientes de ce pavillon de femmes. J’avais à l’époque des cheveux assez longs et une grande barbe. Une femme se leva brutalement en me voyant et hurla : « Joseph Cocu ! » 

La tiercéité symbolisante 

Si le père symbolise le tiers, ce qui ne doit ni être ni pris au premier degré, ni caricaturé en retour avec excès, comme dans de récentes attaques contre la psychanalyse, tous les spécialistes reconnaissent l’enjeu de la tiercéité pour un authentique accès à la symbolisation. En soulignant la difficulté de l’attention conjointe chez le jeune autiste, les cognitivistes rejoignent – sans en mesurer les implications – ce registre et l’on peut suivre Jean-Marie Vidal lorsqu’il différencie précisément l’indice – dualité – accessible par conditionnement à un lien duel, y compris chez l’animal, de la nature triadique du signe, essentielle dans la communication humaine. Remarquons la convergence des auteurs qui de Pierre Delion à Laurent Danon-Boileau ou Jean-Marie Vidal en reviennent aux travaux de Pierce, dont André Green nous avait indiqué l’importance et la source d’inspiration probable de la définition lacanienne du signifiant. 

Le père de la fille 

Souvenons-nous des débuts de la psychanalyse. Le père est le séducteur de l’hystérique, même si Freud le déguise parfois en oncle dans les Études sur l’hystérie. Si l’abandon de la neurotica ouvre la voie au fantasme et à l’aventure psychanalytique, le fantasme de séduction, originaire, reste bien présent et l’enfant le convoque dans toute confrontation avec un adulte inconnu, et c’est donc aussi le cas lors de l’investigation psychanalytique de l’enfant et bien sûr quel que soit le sexe des protagonistes… C’est justement cette mise en tension qui permet à l’organisation défensive de l’enfant de se donner à connaître. « Tu dors là ? » interroge un jeune enfant en désignant le divan de mon bureau lors de notre première rencontre. 

Les positions phallocentriques de Freud sont bien connues et elles ont été contestées par ses successeurs comme en témoigne par exemple le livre : La sexualité féminine sous la direction de J. Chasseguet-Smirgel. Nous en prendrons pour exemple comment Catherine Parat conçoit la rivalité, l’envie du pénis et le changement d’objet chez la fille. Si la petite fille a vécu projectivement le sein ou le pénis comme très agressifs dans le fantasme de scène primitive, l’angoisse que la passivité suscite entrave une position passive par rapport au pénis. Les parents réels et leurs relations viendront entériner ou contredire la version sado-masochique de la scène primitive. Celle-ci alimente en tout cas le besoin de la fille de rester proche de sa mère. Elle y envie le pénis et un rôle actif. C’est l’entrée dans l’œdipe négatif dans lequel elle se montre très possessive vis-à-vis de son objet d’amour, la mère, le père apparaissant comme rival. 

Catherine Parat considère que ce n’est que grâce à l’infléchissement masochique du sadisme envers le pénis du père que peut s’installer la réceptivité passive de la femme dont dépend en grande partie le destin de sa féminité. Celui-ci dépend donc en grande partie de la « qualité » des objets parentaux réels. 

La connaissance précoce du vagin a été reconnue et en particulier par Fain et Braunschweig qui pensent son déni comme destiné à instaurer une couverture narcissique… pour préserver l’homme de son angoisse de castration. 

Selon Fain, c’est l’influence première de la mère (la qualité, l’intensité et la rythmicité de l’investissement narcissique qu’elle a de son bébé) qui est un des facteurs responsables du refoulement primaire (de la conscience du vagin) – et c’est par cette aptitude (la même que celle qui s’exprime dans le désir maternel d’endormir son bébé, et qui correspond à un désir inconscient de le ramener à l’état fœtal) que la mère va médiatiser la loi paternelle. La mère se fait alors la complice d’une loi anti vagin, paternelle, abstraite, collective, loi qui règne dans son inconscient et qui dit que c’est le pénis de l’homme qui révélera le vagin à la femme. Si ce n’est pas le cas, la fille obtiendra un orgasme sans pénis, ce qui pose alors la question du changement d’objet. 

Laïos pédophile 

Dans le n° 2 de la RFP de 1993, nous rappelions avec Paul Denis un élément souvent occulté du mythe oedipien. Le crime de Laïos, le père d’OEdipe est d’avoir séduit Chrysippos, le fils adolescent de son hôte Pélops. Chrysippos, de honte se suicida, et Pélops maudit Laïos et sa lignée: c’est l’origine de la malédiction des Labdacides. Le père est donc pour le psychisme tout autant séducteur sexuel du garçon que de la fille. Fantasme qui prend place parmi les fantasmes originaires, et fait contrepoids dans les deux sexes à l’attraction exercée par la mère archaïque… La réalité incestueuse le confirme – pensons au père mis en scène dans le film Festen. Pourtant l’inceste réalisé par le père sur ses enfants des deux sexes dans la réalité est peut-être beaucoup plus chargé de destructivité narcissique envieuse et mortifère que de sexuel « déchainé »… 

L’avènement du surmoi pour Freud, l’intériorisation de l’interdit paternel 

Freud la décrit dans Le moi et le ça, en 1923 : « Étant donné que les parents, en particulier le père, sont reconnus comme l’obstacle à la réalisation des souhaits œdipiens, le moi infantile se renforça pour cette opération de refoulement en érigeant en lui-même ce même obstacle. (…) Le sur-moi conservera le caractère du père, et plus le complexe d’Œdipe fut fort, (…) plus par la suite, le sur-moi, comme conscience morale, voire comme sentiment de culpabilité inconscient dominera sévèrement le moi. » (p. 277-278). « Le sur-moi est apparu par une identification avec le modèle paternel. Toute identification de ce genre a le caractère d’une désexualisation ou même d’une sublimation. Or il semble que lors d’une transposition, il se produit aussi une démixtion pulsionnelle. La composante érotique n’a après la sublimation plus la force de lier toute la destruction qui y est adjointe, et celle-ci devient libre comme penchant à l’agression et à la destruction. C’est de cette démixtion que l’idéal en général tirerait ce trait dur cruel qu’est le « Tu dois » impérieux » (p.297-298). Ceci explique que le surmoi va concentrer la pulsion de mort qui résulte de cette désintrication pulsionnelle, en libérant ainsi le reste du psychisme… à la condition de ne pas enfreindre ses impératifs !

Le sadisme du surmoi, et le masochisme du moi… Une régression incestueuse : « Si le père était dur, violent, cruel, alors le surmoi recueille de lui ces attributs et, dans sa relation avec le moi, la passivité, qui précisément devait être refoulée, s’établit de nouveau. Le surmoi est devenu sadique, le moi devient masochique, c’est à dire au fond, féminin passif. » Dostoïewski et le parricide (1928). On voit, comme pour le masochisme moral décrit dans Le problème économique du masochisme en 1924, que le masochisme du moi vis à vis du surmoi le destitue comme autorité pour en tirer une satisfaction pulsionnelle. En ce sens c’est bien une régression et une resexualisation de l’imago parentale, et c’est pour cela que je la qualifierai d’incestueuse. 

Le père réel et le surmoi 

Pourtant en 1933, dans les Nouvelles conférences (Gallimard 1989), Freud tempère ce lien direct : « Le surmoi peut acquérir le même caractère de dureté inexorable alors que l’éducation a été douce et bienveillante. » (p. 88). Il devient avec le temps de plus en plus impersonnel, et les personnes des parents donnent par la suite lieu à des identifications dans le moi qui contribuent à la formation du caractère, mais « elles n’influencent plus le surmoi qui a été déterminé par les imagines les plus anciennes. » (p. 91). L’identification au surmoi des parents : « Le surmoi ne s’édifie pas, en fait d’après le modèle des parents, mais d’après le surmoi parental. » (p. 93) 

Reprenant dans un texte récent ses travaux sur le surmoi, Jean-Luc Donnet, élaborant sur l’humour, souligne que l’identification s’accompagne d’une désintrication pulsionnelle résultant de la désexualisation et rappelle que, pour Freud, dans Le moi et le ça, le surmoi post-œdipien est constitué de deux identifications maternelle et paternelle « susceptibles de s’accorder de quelque façon ». Extraordinaire formulation freudienne qui montre dans l’achèvement surmoïque et l’impersonnalisation qui le caractérise – Francis Pasche insistait sur ce point – une scène primitive rendue tolérable et protectrice. Le surmoi n’est donc pas seulement cruel et meurtrier comme dans la mélancolie, il protège aussi d’une réalité trop cruelle et d’un fantasme trop cru. 

Des parents homosexuels

L’inconnu du devenir des modèles sociétaux de parentalité a fait polémique ces dernières années. Je ne pense pas que les psychanalystes doivent s’égarer à dire la norme, et encore moins la loi. Certains ont pourtant eu des opinions très affirmées sur le devenir d’enfants élevés par des couples homoparentaux. Je les trouve bien présomptueux. Comment pouvons-nous savoir si l’essentiel est l’existence d’un tiers, investi érotiquement par l’objet primaire de l’enfant, et peu importe alors le sexe des protagonistes pourvu qu’ils soient sexués et se désirent, ou si au contraire le risque existe d’une perte progressive du repère de la différence des sexes avec sa potentialité désorganisante ? 

Par ailleurs nous devons attirer l’attention sur le fait que nous sommes un peu hâtifs si nous nous fondons sur des observations des premières expériences de vie d’enfants – conçus naturellement avec un autre partenaire, par PMA ou adoptés – élevés par des couples homosexuels pour en tirer des conclusions. Ces premières expériences sont souvent relatés par des parents militants, que leur combat contre l’ordre établi structure en opposition à celui-ci, et donc dans une dialectique porteuse de la structure œdipienne. Parfois, comme Colette Chiland l’avait fait remarquer pour certaines études, une partialité militante biaise évidemment le recrutement des sujets étudiés. Mais l’important me semble que ces parents se sont structurés en contre avec comme point de départ une famille traditionnelle et donc une référence œdipienne. Écoutons la formidable intuition freudienne sur la transmission de la vie psychique entre les générations : le surmoi se construit en identification au surmoi des parents. Processus inconscient qui convoque les générations qui précèdent et leurs inconscients. Dès lors, la complexité des processus en jeu ne permet plus des pronostics en extrapolant à partir d’une seule génération. Nous ne pourrons savoir si la transmission de l’organisation œdipienne en sera modifiée, et si elle le sera fondamentalement, qu’après plusieurs générations. Par ailleurs, la transmission par le surmoi culturel ne sera pas un recours si l’accélération des mutations des sociétés fait que leur rythme rejoint celui des générations, n’assurant plus un rôle de pont entre elles. 

Un surmoi fonctionnel

Le « point d’urgence » de la sévérité excessive du surmoi impose l’interprétation. Avec l’article de James Strachey sur La nature de l’action thérapeutique de la psychanalyse (1934) qui définit les caractéristiques de l’interprétation mutative, l’angoisse était au départ de la nécessité d’interpréter, au « point d’urgence » de l’angoisse devant le surmoi. Pour lui l’interprétation d’une motion hostile envers l’analyste par ce dernier qui occupe une place de surmoi auxiliaire permet à une quantité d’énergie du ça de devenir consciente. Ceci permet au patient de différentier l’objet externe de ses objets archaïques fantasmatiques. Si l’interprétation est mutative, il introjecte cet objet moins agressif et cela diminue la propre agressivité de son surmoi. Simultanément, le patient a accès au matériel infantile qui est réexpérimenté dans la relation avec son analyste. 

Les carences surmoïques aujourd’hui nous confrontent souvent à la problématique inverse et nous fait presque regretter la sévérité du surmoi organisateur de belles névroses bien structurées. En effet la faiblesse du surmoi a des conséquences autres mais tout aussi tragiques que la misère névrotique. Angoisses identitaires, pathologies narcissiques avec leur dépressivité, addictions nous font découvrir combien ce n’est pas une liberté que de ne pouvoir s’interdire l’acte, et combien l’interdit est protecteur. 

C’est en effet l’impuissance en lieu et place de l’interdit qui va être éprouvée par l’enfant jeune admis par sa mère dans son lit et la promiscuité de son corps en l’absence d’un père qui s’interpose. Excité et séduit sans décharge possible de son excitation, il est incapable de la satisfaire en tant que femme.

De l’idéal du moi au Moi-Idéal 

Le passage de l’idéal du moi au Moi-Idéal marque ainsi une régression de la culture, dont témoignent les organisations sectaires ou le totalitarisme. L’idéal du moi impliquait un projet, une représentation-but, une flèche du temps impliquant la succession des générations, le deuil, et permettant l’espoir. Avec le Moi-Idéal qui s’y substitue et l’identification instantanée au leader qui pourrait alors être qualifiée d’adhésive, le groupe devient Un dans une identification adhésive à la mégalomanie du Maître. Le temps est aboli autant que les limites psychiques. Mais j’y vois une désintrication pulsionnelle qui se révèle dans ses composantes mortifères : la secte se suicide parfois concrètement et on connaît le destin auquel les tyrans mégalomanes conduisent ceux qui les suivent…

La psychanalyse a-t-elle participé à une destitution de l’autorité ? 

La question mérite d’être considérée : En démasquant que le surmoi trouve ses sources pulsionnelles dans le ça, la psychanalyse a compromis aussi les autorités qui se paraient de ses attributs. Tant familiales que sociales. Il n’est pas sûr que toute hypocrisie ait disparu pour autant, mais elle est souvent plus subtile. 

Et le surmoi maternel ? 

Pour ceux qui souhaiteraient que l’on n’oublie pas la puissance inquiétante d’un surmoi d’essence maternelle, et comme nous ne pouvons développer ce thème, mentionnons deux films qui en donnent des figurations impressionnantes : Shokusaï et la Reine Margot… 

Carences paternelles, névroses de destinée ? 

Les carences paternelles laissent des traces profondes chez les fils abandonnés, reniés, non reconnus, ou qui ont vu leur lien de filiation destitués par un désaveu de paternité. La dimension du transfert dans la cure hérite à la fois d’un immense espoir de trouver enfin l’amour d’un homme – le sexe réel de l’analyste ici compte – et de la paradoxalité inhérente au transfert : c’est un véritable amour déplacé des objets primitifs, avec dans ce cas tout le contentieux traumatique d’abandon, et il est en même temps destiné à être résolu pour rendre au patient sa liberté d’aimer. Donc avec le risque de répéter la trahison. La dimension adoptive présente dans tout transfert est ici d’autant plus convoquée. 

L’introjection anale du pénis paternel chez l’homme 

Ceci ramène à la manière dont se fait l’introjection de la figure paternelle dans le développement normal du garçon, en rapport avec la bisexualité psychique. C’est dans l’organisation anale que le petit garçon trouve une issue oedipienne féminine vis à vis du père, s’offrant à une pénétration par le père, avec l’espoir de concurrencer la mère et de lui donner un enfant. Mais il ne faut pas être dupe de cette position homosexuelle. C’est aussi un moyen de s’approprier la puissance du pénis paternel, de le lui prendre pour le concurrencer plus tard. Serge Lebovici insistait sur ce fantasme du « pénis énergétique » qui complexifie certains comportements qui le mettent en acte, en particulier à l’adolescence, mais éclaire aussi certains rites d’initiation, ainsi dans des bandes de délinquants qui exigent de se soumettre à une sodomisation par le chef pour être membre du gang… 

Deux exemples cliniques nous ramènent à son élaboration psychique : 

Un dessin d’enfant, en consultation avec un pédopsychiatre homme : il dessine des pirates qui se battent. Le sabre de l’un pénètre par derrière les fesses d’un autre pirate. Comme c’est un très très grand sabre, il ressort de l’autre côté et le dote par devant d’un très grand pénis… 

C’est un homme d’une quarantaine d’année, très obsessionnel, qui me raconte un rêve : « Je suis assis sur vos genoux… je sens que votre sexe durcit entre mes fesses. » 

Aidé par la configuration du site analytique qui masque la réalité perceptible de l’analyste, assis derrière le patient allongé sur le divan, le transfert paternel dans cette dimension érotique structurante peut tout à fait être adressé à une analyste femme. Il importe alors qu’elle le reconnaisse, l’assume et l’interprète. 

Le surmoi analytique 

Francis Pasche – qui trouve « que la sacralisation des instances parentales se révèle complexe » – a repère au fond « l’imago de la mère qui après avoir livré la chair de sa chair, subsiste néanmoins, et peut être suspectée de vouloir la réintégrer en elle-même, ou s’y injecter de nouveau, comme il y a peu son sang et son lait, mais aussi qu’il s’y superpose, par le truchement d’une mère alors ni dévorante ni intrusive, par amour, une imago de père à la fois cause première, créateur, et dont le sacrifice assure non seulement la rédemption des hommes, mais leur existence même avec celle de l’univers qu’ils hantent ». Considérant que la fusion avec l’imago maternelle est la menace psychotisante, il s’intéresse aux religions et à l’élaboration qu’elles mettent en œuvre face à ce danger. 

Pasche considère dans L’imago-zéro. Une relation de non-dialogue qu’en inventant par commodité le protocole de la séance, Freud découvre « …l’artifice le plus favorable à la régression nécessaire jusqu’à la situation du petit enfant livré aux parents dont il a tout à craindre, tout à espérer, qu’il aime et qu’il abomine, qu’il admire et qu’il fécalise. C’est le retrait de l’analyste derrière lui dans le silence et le non-agir qui permet les projections. » Il souligne la verticalisation d’emblée de la relation, et pas seulement du fait de s’exhiber couché pour le patient. Il critique l’idée d’un diktat de l’analyste dans cette asymétrie, « … car l’analyste n’y est pour quelque chose que dans la mesure où il a choisi d’être analyste. C’est à dire de se soumettre et de proposer à son analysé de se soumettre, à une règle qui les surplombe et dont les consignes pour être différente pour chacun d’eux n’en sont pas moins impératives. Et plus sans doute pour l’analyste qui a la responsabilité de la cure. Lâchons le mot, il y a un Surmoi analytique. Un Surmoi qui a ceci de commun avec le Dieu apophatique d’être d’une certaine manière « au-delà de tout ». Je veux dire qu’il s’agit d’un Surmoi pur en ce qu’il n’impose à l’analyste qu’une attitude négative de non-dialogue et non-jugement, propre à susciter la mise à jour d’abord, puis le dépérissement des projections idéalisantes et contre-idéalisantes, et à découvrir peu à peu une imago toute nue. » (p. 157). 

Il s’agit bien à l’évidence pour Pasche d’une asymptote, car on sent bien le mortifère auquel pourrait conduire cette pureté et l’idéalisation qui l’accompagne. Il n’élude pas la fétichisation induite par ce manque à percevoir pour le patient. Mais il aimait à dire que l’analyste doit être « un fétiche récalcitrant ». 

L’identification primaire au père 

Si Freud dans Le moi et le ça pose l’identification primaire au père comme fondatrice pour le psychisme, et tient toute sa vie, contre toutes les données scientifiques, à la pensée inspirée de Lamarck d’une intégration au psychisme de l’individu des traces phylogénétiques du meurtre du père de la horde primitive, il théorise simultanément l’incorporation orale de l’objet. La phylogenèse et la transmission de la trace du meurtre du père de la horde primitive garde des partisans, comme l’a montré François Villa au Congrès des psychanalystes de langue française en 2013.

Freud bute sur l’origine, estime à l’opposé Jean Laplanche et c’est dans ce cas qu’il fait appel au biologique et à la phylogénèse. Suivons son constat, sans en conclure comme lui que Freud s’est « fourvoyé » dans la biologie pour au contraire ouvrir le modèle freudien, purement interne à la psyché, aux conditions qui précèdent la constitution de la limite dedans/dehors. Il n’est épistémologiquement pas très cohérent en effet de n’avoir alors qu’un point de vue interne ! On doit à Winnicott et Bion d’avoir proposé un tel modèle, plus sexué comme nous l’avons vu chez le second, par l’ajoût à la fonction α maternelle du modèle du contenu/contenant. On ne peut que regretter que ces deux grands psychanalystes contemporains n’aient pas à ma connaissance confrontés leurs points de vue qui ont en commun de théoriser les interactions entre deux psychismes. 

Une proposition : l’investissement paternel de l’enfant à venir : un déjà-là d’avant sa venue 

Pour conclure, je proposerai de souligner la valeur de l’investissement par le futur père de son enfant – de ses enfants – à venir. S’il peut être sympathique d’être le fruit d’un désir sexuel mutuel irrépressible et soudain, et beaucoup plus triste d’être né d’un rapport sexuel hasardeux, dépressif, peu ou pas choisi, il arrive quand même souvent qu’un homme investisse son ou ses futurs enfants dans le choix de sa femme, en pensant à la mère qu’elle pourra être, et bien sûr aussi dans le prolongement narcissique que les enfants représentent toujours. Mais bien d’autres composantes son déjà présentes ainsi sa passivité homosexuelle projetée : l’enfant pourra être aimé de lui, père comme lui aurait tant aimé l’être… Ou sa haine contre-œdipienne du rival qui lui prend sa femme, et en plus quand elle devient mère… 

La censure du père

Remarquons enfin que dans l’investissement de sa femme enceinte, puis de l’unité mère-enfant : le père instaure une protection qui entoure la dyade mère enfant, contenant de contenant dont la valeur organisatrice tierce se complète d’une structuration symbolisante des espaces psychiques. Cette censure du père, pour paraphraser en symétrie inverse la formule de Michel Fain, lui fait refouler son désir d’amant avec l’agressivité contre-œdipienne qui en résulte, ce qui introduit déjà ainsi l’œdipe, pour investir sur un mode contenant la dyade mère/enfant, ou plus précisément pour investir l’investissement de leur enfant par sa femme.

(publié le 17/10/2013)

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