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Le père et le tiers

Auteur(s) : Bernard Brusset
Mots clés : anthropologie – horde primitive – Nom-du-Père – Œdipe – paternel – père – structuralisme – symbolique – tiercéité – triangulation

La spécificité du point de vue psychanalytique apparaît bien par rapport à d’autres entrées dans la question du père : l’histoire, le Droit, le double point de vue social et biologique, les mythes et les religions. On connait l’importance des relations père-fils chez les Grecs et, chez les Romains, le droit du père de vie et de mort sur ses enfants. En France, le code de la famille a établi juridiquement, en 1804, l’inégalité des époux, le pouvoir de décision conféré au mari, ensuite l’égalité des droits a été complétée, en 1975, par le divorce par consentement mutuel (le divorce est légal depuis 1886). Actuellement, force est de prendre en compte l’évolution socio-culturelle quand, une fois sur deux, les parents sont séparés. Dans ce cas, un tiers des pères reste présent (en raison de la force du lien antérieur), un tiers disparaît pour l’enfant et, dans le dernier tiers, le père est présent en moyenne une fois par mois. La fréquence croissante des familles monoparentales et de celles dans lesquelles l’autorité est maternelle, ainsi que le débat juridique actuel sur les droits du beau-père et des couples dits homoparentaux, contribuent à la mise en cause du modèle familial traditionnel. Si le couple est fondé sur la passion amoureuse, il est facilement temporaire. De toute façon, la place du père ne peut pas être envisagée sans celle de la mère : le paternel est secondaire au maternel et s’y origine. Aussi parle-t-on de la « paternalité » dans la « parentalité ». D’un point de vue psychologique quelque peu statique et statistique, celui de psychosociologie des rôles et des fonctions, on peut décrire des types et des styles de père et, plus subtilement, des types de lien père-enfant : la liste, infinie, dépend des critères. Cependant, la question trouve ancrage clinique à propos des liens intrafamiliaux qui sont l’objet même des thérapies familiales notamment systémiques, mais aussi psychanalytiques. La place et la fonction paternelle sont nécessairement inscrites dans la configuration familiale qui comporte aussi les frères et sœurs et les grands parents.

Le père chez l’animal : le déterminisme biologique

Dans l’espèce humaine, quelle part faire à l’inné, l’instinct comme savoir-faire préformé (la genèse et l’épigenèse) ? On retrouve chez les grands mammifères l’absence d’inceste mère-petit, l’exogamie, les rivalités meurtrières entre les mâles et vis-à-vis du mâle dominant, mais la répartition des fonctions parentales entre père et mère sont très diverses. Le mythe darwinien de la horde primitive, par sa survivance chez l’homme, expliquerait selon Freud la culpabilité par le meurtre du père tyrannique, comme nous allons le voir ci-dessous.

Le père et les différences culturelles

En ethnologie, après Malinovski aux îles Trobriand, M. Godelier a observé, chez les « Na » (ethnie des Mosos), une société sans père et sans mariage : les frères de la mère élèvent les enfants. Ainsi la fonction paternelle n’est pas intrinsèquement liée au couple sexuel : le père n’est pas celui qui possède sexuellement la mère. D’un autre côté, les données ethnologiques ont contribué à laisser ouvert un débat fondamental : l’universalité de l’interdit de l’inceste, mais quel inceste ? En fonction d’options théoriques fondamentales, l’accent est mis sur l’inceste fils-mère, père-fille ou mère-fille (F. Héritier : l’inceste dit de deuxième type : le lien sexuel par l’intermédiaire d’un même partenaire). Dans notre culture, le complexe d’Œdipe est une articulation symbolique entre l’individuel et le culturel, mais qu’en est-il dans d’autres cultures ? (cf. E. Smadja, 2009). La théorie de Lévi-Strauss de la circulation des biens et des femmes, comme déterminisme structural de la prohibition de l’inceste, fait le partage universel entre nature et culture. Elle met au premier plan le rapport endogamie-exogamie dans les codes sociaux du point de vue économique, social et relationnel. La centration sur la prohibition de l’inceste dans les règles logiques inconscientes qui régissent la parenté fait disparaître le complexe d’Œdipe tel que le met en évidence l’expérience psychanalytique. Mais Lévi-Strauss y associe la régulation de la différence des sexes par l’institution du mariage, ou de ses équivalents, et de la différence des générations, par exemple par l’attribution de l’enfant au père et à la mère et par les rites pubertaires d’initiation. L’ethnopsychanalyse ouvre un champ de recherches sur les rapports entre organisation psychique inconsciente et institutions sociales, pratiques culturelles et éducatives. Les régulations sociales des pratiques sexuelles dans la double différence des sexes et des générations instaurent toujours un ordre symbolique dont le complexe d’Œdipe demeure la grande référence.

Les mythologies et les religions monothéistes

La figure patriarcale du père et la relation père-fils sont généralement en position centrale ainsi que la malédiction divine et le péché originel appelant la rédemption par le sacrifice. Freud en a proposé des interprétations en référence au meurtre du père et au complexe d’Œdipe. Ainsi dans Totem et tabou (1913), il a écrit : « Si l’animal totem est le père, les deux principaux commandements majeurs du totémisme, les deux prescriptions du tabou qui constituent son noyau- ne pas tuer le totem et ne pas user sexuellement d’une femme appartenant au totem-, coïncident, par leur contenu, avec les deux crimes d’Œdipe, qui tua son père et prit sa mère pour femme, et avec les deux souhaits originaires de l’enfant, souhaits dont le refoulement insuffisant ou le réveil forme le noyau de peut-être toutes les psychonévroses. » (p. 349) et « …dans le complexe d’Œdipe se conjoignent les commencements de la religion, de la moralité, de la société, et de l’art, en parfaite concordance avec ce que constate la psychanalyse, à savoir que ce complexe forme le noyau de toutes les névroses …C’est aussi une grande surprise que ces problèmes de la vie d’âme des peuples soient susceptibles d’être résolus d’un seul point concret, comme celui du rapport au père. » (p. 377).

Mais l’œdipe est à la fois un complexe, une légende et un mythe dont la place et la fonction sont discutés dans la psychanalyse contemporaine. Pour J. Laplanche comme pour Lévi-Strauss et Lacan, l’œdipe est un mythe parmi d’autres, étroitement tributaire de notre culture marquée par la théologie. J. Laplanche distingue ainsi l’inconscient mytho-symbolique de l’inconscient sexuel refoulé (et de l’inconscient dit enclavé ou clivé fait de l’intromission de l’intraduisible, du traumatique non-élaboré du sexuel infantile). Le mythe d’œdipe est une « aide à la traduction » des signifiants énigmatiques qui, dans l’inconscient refoulé du sexuel infantile, résultent des effets intrapsychiques de la séduction originaire. En lieu et place du complexe d’Œdipe, il décrit comme universelle « la situation anthropologique fondamentale » de l’enfant avec les adultes, source de « la confusion des langues » qui est à l’origine de la sexualité infantile. Cette théorie séduisante, qui fait l’économie du modèle de la pulsion ancrée dans le somatique, demeure centrée sur la névrose. Elle pose avec acuité la question du statut théorique du complexe d’Œdipe et des fantasmes originaires. J. Laplanche écrit (2007) : « Vaincre le père, épouser la mère », voilà des buts qui, en dehors de toute sexualité, comportent une valeur affirmative évidente… Ces romans, ces scénarios variables selon les individus, seraient donc de l’ordre de schémas narratifs culturellement transmis et non pas, comme le voudrait la théorie classique, de fantasmes phylogénétiques prétendument « originaires ». (p. 299). Mais qu’en est-il dans la cure ?

Dans la cure psychanalytique

Il s’agit de l’inconscient pulsionnel refoulé dont rend compte la métapsychologie qui est d’abord la théorisation des données de la pratique. Secondairement, elle pose des questions anthropologiques. Le processus psychanalytique révèle des régularités dans les configurations fantasmatiques inconscientes qui montrent autant de facettes de l’image inconsciente du père. Elle évolue et elle est faite de contradictions entre le père de l’enfance, de l’adolescence, du jour, de la nuit, du fantasme, du cauchemar et du rêve, et surtout du transfert. Il s’agit toujours de ce que le sujet a construit à partir des expériences effectives dans les relations vécues avec un homme en position de père dans le double registre du désir et de l’identification. Le père comme objet externe dans la réalité a des représentations internes qui en font une imago, un objet interne investi d’amour et de haine, d’idéalisation, voire de passion. Celui-ci peut être déplacé par exemple sur un frère ou un grand père, voire une sœur ou une grand-mère, et transféré sur l’analyste.

Dans l’histoire de la psychanalyse, le père a d’abord été l’agent du traumatisme sexuel infantile que Freud retrouvait par hypnose et dans la cure par la remémoration puis par le transfert comme répétition des scènes originaires. Un an après la mort de son propre père, en 1897, il en vint à douter de la fréquence des pères pervers de la séduction sexuelle de l’enfance des hystériques telle qu’elle apparaissait dans les cures. Il fit place dans la théorie au père dans le fantasme tel qu’il est construit en analyse. Ainsi en est-il pour le fantasme érotique conscient « un enfant est battu » décrit en 1919. L’analyse met à jour un fantasme inconscient pervers masochiste comme désir œdipien de soumission passive, d’être battu et aimé par le père. Pour Freud, schématiquement, l’œdipe a été d’abord un complexe névrotique dans le développement puis une entrave au développement normal et enfin un organisateur fondamental universel, aussi bien dans la névrose que dans la normalité. Il prend alors une valeur normative qui n’a pas été sans susciter des critiques sur le but de la psychanalyse dans certaines formes de pratique (comme « œdipianisation » selon Deleuze et Guattari). Il est vrai que l’œdipe peut donner lieu à une rationalisation du patient ou au codage arbitraire du thérapeute.

Il s’est agi en psychanalyse, dès l’origine, du complexe paternel et du complexe d’Œdipe dans la structuration des désirs et des identifications. Il faut noter que le tiers est inhérent à la structure œdipienne comme rival dans le lien à la mère et comme interdicteur de l’inceste avec celle-ci. La répartition entre l’objet de désir et l’objet de l’identification renvoie à la complexité de la structure œdipienne, le complexe d’Œdipe étant direct ou inversé, qu’il soit masculin ou féminin et universel du point de vue de la bisexualité psychique. Cette dernière notion implique une certaine relativité des différences entre le père et la mère. La fonction parentale n’est pas intrinsèquement et inéluctablement liée aux attributs sexuels de l’un et l’autre sexe qui n’en n’ont pas moins une grande importance : les attributs de la virilité symbolisés comme phallus et ce qui de la féminité trouve accomplissement dans la maternité.
On sait que Freud a maintenu l’idée d’une datation du complexe d’Œdipe comme un stade du développement de la sexualité infantile caractérisé corrélativement pas le complexe de castration (« L’organisation génitale infantile », c’est-à-dire le stade phallique dans les deux sexes, 1923). Le complexe d’Œdipe comme le complexe de castration qui lui est lié, est au cœur de la théorie freudienne de la sexualité infantile. Forme la plus achevée des triangulations, il spécifie par le rôle du père l’organisation génitale infantile par rapport aux organisations prégénitales qui, du point de vue génétique, les précèdent. Du point de vue structural, l’œdipe est toujours déjà là comme potentiel organisateur du fait qu’une mère et un père sont toujours impliqués ne serait-ce que dans leurs fantasmes inconscients, dont en premier lieu le fantasme œdipien de la mère.

Mais les fantasmes prégénitaux ne s’y intègrent que relativement et restent actifs comme le montrent les rêves et les symptômes et pas seulement les plaisirs préliminaires. Le « primat génital », d’abord comme primat du phallus, intègre la sexualité perverse polymorphe potentielle faite de pulsions partielles et d’objets partiels. La castration phallique et l’œdipe sont en rapport avec des étapes du développement jusqu’à l’instauration du surmoi, de l’idéal du moi et des identifications secondaires. Cette structuration symbolique par laquelle se trouve normalement intégré le pulsionnel prégénital ne se fait pas sans difficulté avec des échecs, des fixations, des contradictions sans issue. Ses enjeux fondamentaux, de l’ordre de l’inceste et du meurtre, suscitent de multiples formes de refus, de formations défensives, régressives, narcissiques ou destructrices des liens aux objets. D’où les multiples destins ultérieurs de l’œdipe et de l’échec de sa fonction structurante dans les organisations non-névrotiques (Cf. Brusset, 2013). Freud écrit en 1923 que, chez l’adulte, il ne persiste de l’œdipe que des vestiges éparpillés de cet ensemble car il disparaît en raison de l’angoisse, de l’absence de réalisation, de l’impuissance. Il succombe au refoulement et le temps de la latence lui succède jusqu’à l’adolescence. Effet de la puberté, celle-ci comporte la réactivation du complexe d’Œdipe et ses effets après-coup dans les nouvelles dimensions de la sexualité génitale, et de manière relativement différente selon le sexe.

Actuellement, avec le recul que donne l’histoire, il apparaît que le point de vue génétique comporte le risque de réduction aux naïvetés de l’observation directe et, corrélativement, à la valorisation de la notion d’attachement et au déni de la sexualité infantile ou de son importance, Le point de vue structural comporte le risque inverse d’abstraction : par exemple, le père comme objet disparaît comme s’il n’avait de place que comme père mort, fondant sa fonction interdictrice de l’inceste mère-enfant (et comme référence de la mère au « Nom-du-père »). Selon Lacan, l’inceste fondamental est l’inceste de la mère avec son enfant, dans un triangle préœdipien mère, enfant, phallus. La fonction paternelle transcendante, comme « grand Autre » procéderait à la « coupure », par l’interdit de l’inceste et par les lois du langage.

Il reste que, dans l’œuvre de Freud, la problématique de la castration par le père, non réductible à une symbolisation contingente du manque, suppose la dimension génitale quels que soient ses précurseurs dans la naissance comme séparation, dans l’oralité, dans l’analité. Le risque est d’étendre la notion métapsychologique de la castration à une théorie générale du manque, de l’incomplétude, de la finitude humaine. En effet, en tant que théorie sexuelle infantile, elle est liée, par la symbolisation du pénis, à la position phallique et à l’œdipe. Or, la problématique spécifique de la castration dans le cas de la fille a conduit Freud à décrire l’œdipe féminin comme secondaire à ce qu’il a d’abord décrit comme la « période préœdipienne » (1931). Le complexe d’Œdipe peut donc n’être que secondaire voire absent chez la fille « être préœdipien » : « La relation fatale de la simultanéité entre l’amour pour l’un des parents et la haine contre l’autre, considéré comme rival, ne se produit que pour l’enfant masculin. »

L’œdipe comme secondaire

Dès 1925 (Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes), Freud en a tiré l’idée de la préhistoire du complexe d’Œdipe chez la fille : « Chez la fille, le complexe d’Œdipe est une formation secondaire. Il est précédé et préparé par les séquelles du complexe de castration. » La problématique de la castration précède l’œdipe féminin et succède à l’œdipe masculin. L’œdipe féminin, secondaire à la période préœdipienne considérée comme typique de la relation précoce de la fille à sa mère, requiert un arrachement, un changement d’objet de la mère au père, corrélatif d’un changement de zone érogène principale, du clitoris au vagin. La problématique de la castration induit « l’envie du pénis » qui se transforme secondairement en désir œdipien d’un enfant du père (l’équivalence symbolique des fèces, du pénis et de l’enfant avait été antérieurement décrite comme un « concept inconscient »). Freud a relativisé lui-même ce schéma en insistant dans l’Abrégé (1938) sur la force et la permanence du lien primaire à la mère dans les deux sexes. Si l’enfant est désiré comme substitut du pénis (externe), il est l’héritage de la masculinité originaire : une sexualité préœdipienne en quelque sorte, une sexualité d’objet partiel : le père, l’homme en tant qu’ « appendice du pénis » (« Sur les transpositions des pulsions plus particulièrement dans l’érotisme anal » (1917). Dans le développement libidinal, la confrontation à la différence des sexes et des générations permet, par la triangulation, le dépassement de la logique binaire des oppositions bon-mauvais, phallique-châtré (décrite par Freud comme théorie sexuelle infantile d’un sexe unique que l’on a ou pas (L’organisation génitale infantile, 1923, ajout aux Trois Essais de 1905).

Force est de conclure que l’œdipe est toujours à la fois originaire et secondaire : secondaire dans la reconstruction génétique, originaire dans le point de vue de la structure, de la structuration, de la symbolisation, du transfert dans la cure. Il en résulte une figure composite du père dans les représentations conscientes et inconscientes. Que le psychanalyste soit homme ou femme, le transfert peut être maternel et paternel. Il apparaît que le lien conjugal peut également comporter cette double dimension. Elle conforte la théorie de la bisexualité chez l’homme et chez la femme.

Le père comme tiers

Dans les écrits terminaux de Freud, ceux de Ferenczi et par la suite, l’importance donnée aux premières relations à la mère a été croissante au point de beaucoup relativiser le rôle du père (M. Klein et ses élèves). D’où la thèse de l’origine féminine de la sexualité dans les deux sexes : la « phase féminine précoce », l’Œdipe d’abord inversé du garçon. On a parlé d’une relation initiale d’identité donnant au père (y compris dans le psychisme de la mère) le rôle du tiers médiateur, séparateur, interdicteur de l’inceste mère-enfant et facteur de différenciation et de symbolisation (la métaphore paternelle). Il est le tiers, l’objet de l’objet, l’autre énigmatique de la mère. D’où la problématique de la séparation mère-enfant : l’exclusion, le deuil et la dépression, la destructivité, le narcissisme négatif. Les notions de pseudo-œdipe, d’œdipe de couverture ou de défense, caractérisent les cas dans lesquels fait défaut la structuration œdipienne des désirs et des identifications. Le père peut n’être que le double de la mère, idéalisé ou persécuteur ou donné lieu à des figurations composites, condensant aspects maternels et paternels : le sphinx-la sphinge, le Diable (les peintures de Haitzmann, commentées par Freud en 1922). Les angoisses d’anéantissement et d’intrusion maternelle dépossédante de soi sont transposées en angoisse de castration, de pénétration, de viol par le père dans l’ordre des représentations de la sexualité génitale.

La question est celle des conditions de possibilité de l’organisation œdipienne, des processus qui la rendent possible. Pour l’enfant, le père n’est pas qu’un tiers et il y a des tiers qui ne sont pas le père. D’autres triangulations sont en jeu et donnent lieu à des clivages comme l’illustre l’œuvre de M. Klein. À vrai dire, le clivage des objets partiels entre le bon sein idéalisé et le mauvais sein persécuteur (origine du surmoi archaïque), puis entre la bonne et la mauvaise mère ne constitue pas une triangulation et il est discutable de parler d’œdipe précoce. En effet, ce clivage est fondé sur le déni de l’identité de l’objet par l’attribution clivée de la qualité bonne ou mauvaise. Cependant, dès lors que la différence des images parentales n’est pas seulement liée au clivage de la qualité bonne ou mauvaise d’un même objet ou à celui du familier et de l’étranger, mais sur la différence des sexes comme source d’intérêt et d’interrogation, l’œdipe prend sens dans ses liens avec la fantasmatique de la « scène primitive ». A vrai dire, chez Mélanie Klein, le rôle du père est bien peu pris en compte sinon comme objet interne de la mère au même titre que les bébés enviés et rivaux. Le pénis du père est un objet partiel dans le ventre de la mère, mais le père comme désirant entre en jeu dans « le fantasme des parents combinés » et surtout celui multidimensionnel de « la scène primitive », c’est-à-dire des relations sexuelles des parents comme l’origine de l’enfant et le temps de son exclusion. D’où également le jeu des identifications imaginaires, des scénarios fantasmatiques prégénitaux et génitaux. Du fait de l’ambivalence pulsionnelle, l’angoisse n’est pas tant celle de la castration que de la destructivité qui met en question l’existence de l’objet et corrélativement celle du sujet. Chez M. Klein, la centration sur la mère, l’oralité et la destructivité relativise beaucoup la sexualité génitale et l’œdipe qui, cependant, structure la triangulation au cours de l’élaboration de la position dépressive : la réparation, la symbolisation, la créativité.

La psychosexualité constitutive de l’œdipe est la génitalité. Toutes les autres formes d’organisation psychique peuvent être considérées comme autant de défenses vis-à-vis de l’œdipe : le prégénital, l’archaïque, les troubles de la pensée, la folie privée, la passion, les pathologies narcissiques et du caractère, les addictions. Il faut un grand travail d’analyse pour que, dans les meilleurs cas, l’assouplissement des organisations défensives et le renoncement à des comportements (qui peuvent être sexuels ou sexualisés) donnent accès au niveau de la sexualité génitale proprement dite avec ce qu’elle implique de rapport à l’altérité de l’objet comme autre sujet partenaire de la relation. Force a été de prendre le compte de la complexité de l’organisation psychique dans ses rapports avec le déni et le clivage, le comportement et la somatisation, sans méconnaître la perspective plus large et plus générale de l’inévitable confrontation à la différence du père et de la mère, des sexes et des générations.
En somme, la psychanalyse contemporaine se fonde sur la nécessaire pluralité des modèles à la mesure des différences cliniques et aussi, fondamentalement, à l’hétérogénéité des niveaux du fonctionnement psychique et de l’organisation stratifiée de la réalité psychique que la problématique des états limites ne fait qu’illustrée en en grossissant les clivages. Les modèles explicatifs en termes de développement trouvent alors leur opportunité.

Le point de vue génétique

Dans diverses orientations théoriques, la modélisation du premier développement introduit le père comme premier tiers, objet non-mère, dépourvu de seins, étranger, semblable et différent, et source d’interrogation et de stimulation du désir de savoir. Si le sein est d’abord vécu par l’enfant comme lui appartenant dans l’indifférenciation originaire, il est rapidement confronté au fait qu’il lui est donné ou refusé par la mère dans la dépendance totale qui est la sienne. L’absence confronte l’enfant au fait qu’il n’est pas le seul objet de la mère, absence que ne compense pas longtemps la réalisation hallucinatoire du désir et le confronte à la rupture de la fusion, de l’indifférenciation fantasmatique et de la relation en miroir. Le lien avec le père est au service de la différenciation identitaire primaire. A la continuité du lien à la mère (depuis la vie anténatale) est opposée la relative discontinuité du père entre présence et absence, discontinuité qui favorise la symbolisation. Freud en a tiré des conséquences devenues schématiques avec l’évolution culturelle : « …ce passage de la mère au père caractérise en outre une victoire de la vie l’esprit sur la vie sensorielle…Le parti pris qui élève le processus de pensée au-dessus de la perception sensorielle se révèle être une évolution lourde de conséquences ». « Le progrès dans la vie de l’esprit consiste en ceci que l’on décide contre la perception sensorielle directe en faveur de ce que l’on nomme les processus intellectuels supérieurs …que l’on décide que la paternité est plus importante que la maternité bien qu’elle ne se laisse pas prouver par le témoignage des sens. C’est pourquoi l’enfant devra porter le nom de son père et devenir son héritier. » (L’homme Moïse et la religion monothéiste, 1939). Evidemment, de tels propos sont souvent considérés comme datés et liés à l’idéologie patriarcale. Quoi qu’il en soit, dans le développement de l’enfant, l’affranchissement relatif et temporaire des perceptions, des sensations et des images (le « travail du négatif ») permet la pensée, le langage, la créativité, la sublimation, et, dans l’optique lacanienne, l’ordre symbolique et les lois du langage dans le nouage dit « borroméen » du réel, de l’imaginaire et du symbolique. Loin de ces constructions topologiques, Christian Delourmel (Rapport au Congrès sur le paternel, 2013) a décrit « un couple notionnel inhibition-tiercéisation, avers et revers de la fonction paternelle », au regard d’un principe paternel qu’il conçoit à partir de Freud et en référence à la tiercéité selon Green (1990).

La fonction paternelle comporte idéalement le regard, la distance antagoniste du moi-corps dans la relation de plaisir avec la mère (l’investissement objectal). Et, aussi, l’identification avec ce qu’elle implique de désexualisation : la sublimation, le désir de savoir (et dans l’inconscient le fantasme de mort, de meurtre du père). La mère fait le lien entre l’enfant et le père, et le père aide à la conciliation chez celle-ci de la mère et de la femme, contre la disparition de l’une dans l’autre. Si la femme disparaît dans la mère, l’homme accepte difficilement d’être réduit à la seule place d’enfant ou de double de la mère. Fain et Braunschweig (1971) ont décrit une métamorphose qui survient plus ou moins rapidement chez les femmes devenues mères : leur double personnalité, mère centrée sur son enfant, femme qui ne connaît plus que son homme – et dont l’enfant devient donc, à ce moment précis, un étranger. « N’oublions pas aussi que le père est présent et qu’il joue un rôle décisif dans cette métamorphose, la hâtant ou au contraire le retardant. » (p. 321). Les oscillations de l’investissement libidinal de la mère introduisent chez l’enfant le tiers absent, autre de l’objet, objet de l’objet. La place du tiers est ainsi signifiée à l’enfant. Il ne s’agit pas ici du père comme interdicteur de l’inceste mère-enfant, médiateur et régulateur de la relation mère-enfant, porteur de la Loi, mais du père comme homme désirant la mère et désiré par elle. L’évidence de la notion de « censure par l’amante » des motions pulsionnelles de l’enfant laisse indécise le statut métapsychologique lui correspondant chez la mère. Elle renonce, à défaut de les refouler, à ses désirs sexuels incestueux pour l’enfant comme « objet sexuel à part entière » (Freud) et donne libre cours à ses désirs sexuels pour l’homme (qu’il soit ou non le père de l’enfant), pour le phallus. Cette censure détermine le pare-excitation qui est étayé sur l’entourage (la communauté de déni), le narcissisme maternel, les défenses vis-à-vis du désir réciproque du couple qui isole l’enfant. Celui-ci aurait une certaine perception du père comme objet sexuel de la mère, le phallus qui lui manque : d’où une « identification hystérique primaire », « prototype d’une trace mnésique inconsciente », induisant la problématique de l’oedipe précoce. Ces perspectives prennent en compte la sexualité des parents telle que l’organise leur sexualité infantile inconsciente et les mouvements identificatoires à l’enfant.

Maintenant que l’on ne peut plus croire, comme Freud, à la transmission biologique des caractères acquis et que l’ontogenèse (psychique) répète la phylogenèse, une question demeure très présente dans les débats contemporains, celle de la transmission d’une génération à l’autre.

L’intergénérationnel et le transgénérationnel

Selon Freud, le surmoi, instance interdictrice mais aussi protectrice de la deuxième topique, est transmise d’une génération à l’autre. La figure du père est idéalement intériorisée en instance régulatrice du pulsionnel, impersonnelle et anonyme : le surmoi. En outre, l’enfant est investi par ses parents du potentiel de réalisation de leur propre idéal du moi. Il peut s’agir d’une forme de séduction narcissique déterminant par exemple l’assignation identitaire de l’enfant. Il a, alors, mission contraignante de réaliser le rêve de ses parents, de sa mère ou de son père. Tel est le cas dans l’assignation sexuelle identitaire décrite par Stoller dans le transsexualisme. (En psychanalyse ce point de vue n’a évidemment rien à voir avec le constructivisme social de l’identité et le mouvement transgenre qui milite pour une totale déconstruction de la notion d’identité sexuée dans le déni du déterminisme inconscient).
Au cours d’une psychanalyse, à travers l’œdipe du patient, apparaît celui des parents, donc les figures des grands parents dans leurs liens aux parents voire aux lignées familiales. Cette perspective en vogue dans les années 1970 a suscité un retour à la légende d’Œdipe. Elle comporte en effet le rôle de son père Laïos, lui-même pédophile (qui a séduit et sodomisé Chrysippe, le fils de Pélops), et meurtrier en puissance, en abandonnant son fils « exposé » dans la forêt pour être dévoré par les bêtes sauvages, parce qu’une prédiction fait de lui son futur assassin. Œdipe est amené malgré lui à l’inceste avec la mère elle-même incestueuse. En psychanalyse, on parle du « contre-Œdipe » des parents vis-à-vis de leurs enfants, de la séduction consciente ou inconsciente en jeu dans les interrelations familiales. Dans la cure, selon les moments, les données requièrent la perspective de l’œdipe du patient enfant mais aussi celle de l’œdipe de la mère et du père actualisés à rôles inversés dans la relation à leur enfant : la séduction, la rivalité, l’assignation identitaire. Il ne s’agit pas d’une vision globale, d’une totalisation artificielle, mais de la nécessaire diversité de points de vue qui s’avèrent tôt ou tard complémentaires. La théorie exogène de la sexualité infantile par la séduction originaire place le contre-œdipe en position fondatrice : l’enfant s’identifie au séducteur : « De victime de l’inceste, il s’en fait le sujet » (J. Laplanche, 2007, p.298). Les nombreuses relectures du cas du petit Hans et de celui du Président Schreber ont en commun d’avoir souligné un aspect négligé par Freud : le rôle des parents, de l’inconscient des parents. Il est maintenant devenu évident et on a pu dire, par exemple, que le petit Hans était le moins malade de la famille…

Dans une analyse de Hamlet, Green a défendu l’idée que le fils est héritier malheureux du crime dénié de son père (Hamlet et Hamlet). Les questions soulevées par ces travaux ont conduit à porter un intérêt accru au désir de savoir et de ne pas savoir : la connaissance interdite et l’ignorance désirée. Dans la légende d’Œdipe, le thème de la punition par la cécité commence avec Tirésias. Œdipe veut savoir, enquête sur ses parents, répond aux énigmes de la Sphinge. Découvrant le meurtre du père et l’inceste avec la mère, il se crève les yeux. Déjà dans la Bible, l’arbre de la connaissance du Paradis comme plus tard la tour de Babel est interdit et sa transgression punie par Dieu le Père.

En me référant à l’autobiographie de Denis Le Her, petit-fils de Guillaume Seznec, le bagnard, j’ai montré, en 2008, comment, enfant rejeté puis délaissé, il n’obtint l’amour de sa mère qu’en consacrant sa vie à la mission qu’elle attend de lui : la réhabilitation judiciaire de son propre père bagnard. La haine pour son propre père et l’idéalisation du grand père qu’il a un peu connu dans son enfance (après que ce bagnard ait été gracié) détermine une forme de destin tragique qui illustre bien la problématique de la place et de la fonction du père et du grand père comme objet de l’objet maternel. Le clivage entre le père haï et le grand père idéalisé recoupe chez Denis celui de sa mère entre un mari détesté et tué et un père victime d’une injustice dont il faut obtenir réparation. La structuration œdipienne est ainsi dans une impasse, déterminant un vécu d’aliénation depuis la découverte qu’il fit à 17 ans de ce secret gardé par la mère.

Depuis quelques décennies, l’accent a été mis sur le rôle des secrets de famille : les traumatismes, les tabous, les deuils, objets de déni et de clivage. Il en est résulté des abus tels les procès faits par des patients à leurs parents (aux USA) à partir d’hypothèses subjectives imputées à tort ou à raison à des thérapeutes. Mais la question se pose à propos des effets de l’interdit de penser transmis (les dictatures, la Shoah, le Goulag, etc.). Le risque est celui de constructions explicatives arbitraires éloignées du fonctionnement psychique en séance et des transferts et parfois comme défense dans le contre-transfert.

« Le père de la préhistoire personnelle »

Quelle place donner au « père de la préhistoire personnelle » (ou aux parents comme Freud le précise aussitôt) comme objet d’identification primaire, directe, sans lien objectal, source première de l’idéal du moi en référence à la lignée paternelle ou parentale ? Elle est donc d’ordre narcissique : s’agit-il de la mère omnipotente originaire, des parents avant leur différenciation par l’identité sexuelle ? Ou d’un principe transcendant lié au père mort ? Pour Freud, un principe fondateur est référé à la phylogenèse au sens large (c’est-à-dire confondue avec l’hominisation) telle qu’elle est utilisée dans le mythe du « père de la horde primitive » (Totem et tabou, 1913).

Dans l’optique du structuralisme de Lacan et de sa lecture du cas Schreber, le Nom-du-Père crée la fonction du père, celle de lier la Loi et le désir, la pensée et le corps, le symbolique et l’imaginaire. Il est « le grand Autre », lieu du langage, phallus, trésor des signifiants et Loi. Selon J.A. Miller (2005), le Nom-du-Père crée la fonction du père… : ce n’est pas une figure c’est une fonction… la fonction religieuse par excellence, celle de lier. Quoi ? Le signifiant et le signifié, la Loi et le désir, la pensée et le corps. Bref, le symbolique et l’imaginaire…Citant Pascal, Lacan (1963) oppose le Dieu des philosophes (autrement dit le sujet supposé savoir) et le Dieu d’Abraham, Isaac et Jacob (Dieu-le-Père), et il écrit : « Cette place de Dieu-le-Père, c’est celle que j’ai désignée comme le Nom-du-Père… ». Il est fondamentalement le tiers séparateur dans la relation primaire mère-enfant. Le modèle de la substitution symbolique de la mère par la métaphore paternelle, lié à la théorie de la forclusion comme modèle théorique de la psychose, a été souvent compromis, avec et après Lacan, par la référence idéologique au patriarcat. La place donnée au langage entraîne l’absence de distinction entre le surmoi individuel comme instance intrapsychique de la deuxième topique et le surmoi culturel : sur les deux plans, il s’agit du « symbolique » opposé à l’imaginaire et au réel. Le père est effacé comme personne, comme objet d’investissement d’amour et de haine pour être un référent transcendantal fondateur d’un modèle patriarcal de la famille. Selon l’ethnologue M. Godelier, le sacré, le politico-religieux est à l’origine des sociétés humaines et, dans toutes les religions, Dieu est Dieu le Père. Il peut être rattaché au mythe du père de la horde primitive, le thème du parricide éclairant la question de l’institution de la prohibition de l’inceste : un événement construit dont la répétition était imputée par Freud à la phylogenèse dans l’ontogenèse.

Comme cette conception n’est guère crédible, il a fallu construire un modèle originaire par exemple dans les rapports de l’excitation d’origine somatique et du premier moi comme « groupe psychique séparé » attaqué en quelque sorte par la poussée pré-pulsionnelle. Prendrait ainsi forme un soi idéal incarné dans ce qui est pressenti des références parentales à un père de la préhistoire personnelle, peut-être comme une figuration de la lignée. Dans cette direction, S. Botella a postulé l’existence quelque peu spéculative d’un « œdipe du ça ». La violence fondamentale au sens de l’attaque du moi par la pulsion (du moins l’excitation) serait élaborée en meurtre du père de la préhistoire personnelle : le péché originel. Dans la légende d’Œdipe, le meurtre du père (non connu comme père) est antérieur à l’inceste : condition préalable plus que conséquence …l’effet et la cause confondues dans cette « causation ». Il est encore une autre figure du père à côté du père œdipien et du père de la préhistoire personnelle, celui que Freud décrit dans Psychologie des masses et analyse du moi 1921) : pris comme modèle, il serait la source de l’idéalisation, de la symbolisation, de la sublimation, mais aussi source d’altérité, d’ouverture à l’autre semblable et à la relation avec soi-même. C’est, par-là, décrire la fonction de l’analyste comme figure parentale tierce : modèle d’autonomie subjective, objectale et narcissique.

En résumé et pour conclure

La relativité sociale et culturelle des fonctions maternelles et paternelles est avérée mais il y a des régularités. La continuité dans le lien au corps maternel et au plaisir contraste avec la discontinuité relative de la présence en tiers du père. Cette discontinuité relative favorise la symbolisation. Si le père est garant de l’interdit de l’inceste avec la mère, il est aussi objet d’amour et de haine. Détenteur du pénis, symbolisable en phallus, il incarne la séduction, l’énigme et le désir de savoir, mais la relation au père c’est également l’identification et le meurtre, la sublimation et l’idéal du moi. Avec et après Freud, la fonction du père, par l’adjectif substantivé « le paternel », induit facilement l’idée de la transcendance d’un principe comportant une implication sociale et anthropologique, non sans rapport avec le mythe, la religion, la morale de la tradition patriarcale. L’énigmatique « père de la préhistoire personnelle », selon Freud, peut être compris comme une préconception de l’idéal qui trouve figuration dans le mythe phylogénétique du « père de la horde primitive » et dans les diverses qualifications religieuses de Dieu le Père. Actualisé dans le vécu de l’enfant dépendant de ses parents, il n’est pas sans rapport avec le surmoi dans la structure ternaire de la deuxième topique freudienne, c’est-à-dire une instance intrapsychique désincarnée et anonyme à la mesure à la mesure de son intériorisation : une problématique à laquelle l’adolescence donne une grande force.

Dans le discours des analysants, on l’a souvent dit, le père est d’abord décrit comme trop phallique ou trop falot, mais par l’activation transférentielle de la sexualité infantile donc de l’œdipe, d’autres représentations apparaissent. Elles sont souvent marquées par la déception œdipienne et par le jeu des identifications et des contre-identifications de manière différente chez l’homme et chez la femme. L’identification au père implique inconsciemment sa mort, c’est-à-dire le meurtre et la culpabilité consécutive, voire la dépression et le masochisme moral.

Les expériences dans la réalité donnent aux constructions fantasmatiques conscientes et inconscientes un ancrage qui prend souvent des détours inattendus dans la relation avec le père, le beau-père, le grand père, le maître à l’école, et, dans la cure, par le transfert de l’imago du père, l’analyste qu’il soit homme ou femme.

La structuration œdipienne est fondée sur des différenciations et des triangulations substituables. Au-delà de sa fonction de tiers symbolique, la figure du père est de l’ordre des représentations et des symbolisations et elle a des aléas divers dans les organisations non-névrotiques. Il est discutable de parler de période préœdipienne car il y a toujours un père dans le psychisme de la mère, mais pas toujours celui qui vit avec elle et avec l’enfant. En tant qu’objet de la mère autre que soi, le père comme tiers instaure la dimension de l’inconnu de la scène primitive. La forclusion de la référence au père caractérise la déliaison psychotique. Elle tend à revenir du côté de la réalité subvertie par le délire (les rayons divins du Président Schreber). Depuis Freud, le complexe paternel est étroitement associé au complexe d’Œdipe qui demeure en psychanalyse une référence fondamentale, mais la place et la fonction du père débordent ce cadre auquel il n’est pas possible de le réduire.

Références

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