© Société Psychanalytique de Paris

Vidéos d’archives : deux nouvelles conférences de Paul Claude Racamier

Auteur(s) :
Mots clés : deuil – incestuel

Grâce à la collaboration de Vincent Rebière, successeur de Racamier à La Velotte, nous vous proposons de visionner deux conférences de Racamier sur les thèmes de « L’inceste et l’incestuel » et «  Les deuils » datées de 1994 et 1995. Ces documents témoignent de l’importance de l’apport théorique et clinique de l’auteur.
À visionner dans la médiathèque.


Violence conjugale : entre survivance et anéantissement

Auteur(s) : Jeanne Defontaine
Mots clés : altérité – dérive – gémellité – incestuel – intersubjectif – meurtriel – paradoxalité – perversion narcissique – séduction narcissique – transubjectif – trauma/traumatique/traumatisme – unité duelle

Conférences de Sainte-Anne
de la SPP, 4 mai 2019

 

Le sujet de cet exposé concerne les problèmes relatifs à certains couples dits difficiles dans la perspective d’une clinique du traumatisme. Cette clinique est à différencier de la clinique de la névrose telle que Freud a pu la décrire à travers ses études sur l’hystérie, clinique faisant jouer un rôle central au conflit psychique, au désir, au fantasme, à l’ambivalence et aboutissant à des formations de compromis régis essentiellement par le mécanisme de refoulement. Alors que dans la clinique du traumatique, ce n’est pas le refoulement qui est au premier plan mais la répression, elle s’effectue dans l’agir en dehors de toute conflictualité. Sa forme pathologique se réalise en opposition à l’Œdipe, elle n’est pas sans avoir affaire à des sujets présentant des défenses psychotiques, sans pour autant relever de la psychose. Ce qui semble important dans tous les cas, c’est que le narcissisme y occupe une place prévalente. André Green distingue lui-même la répétition névrotique de la compulsion de répétition du registre traumatique

Un des caractères fondamentaux de la rencontre amoureuse selon Anzieu c’est la recherche dans l’autre d’un double, d’un semblable de façon à constituer une unité duelle qualifiée de « gémellaire ». 

À la façon de René Kaës qui parle d’appareil psychique groupal, Jean Pierre Caillot évoque la possibilité d’un appareil psychique conjugal. Le rêve présent dans la rencontre amoureuse est de ne faire qu’un : comme dans le Banquet de Platon où le mythe des androgynes est censé symboliser l’amour comme une recherche où chacun des partenaires, forcement incomplet, recherche son double (son complément). Mais bien sur cette unité qualifiée d’unité duelle par Anzieu n’est ni permanente ni évidente, elle relève d’une illusion dénoncée par la découverte que l’alter ego d’une certaine façon reste un autre. Malgré le rêve de ne faire qu’un, le couple reste deux, et comme la montré Bernard Defontaine le fantasme de gémellité est de nature incestuelle. 

C’est peut-être au moment où le couple doit renoncer à cette unité duelle que les problèmes commencent. 

La rencontre amoureuse s’étaie sur des bases qui sont narcissiques même si souvent, c’est la sexualité qui, dans les premiers entretiens est mise au premier plan. Toutefois, constituer un couple implique au plus haut degré la rencontre avec l’altérité. Ce partenaire imaginé comme alter ego, double narcissique s’avère au cours du temps et des aléas de la vie, être un autre. Le couple doit renoncer à l’illusion d’unité duelle propre aux premiers temps de la rencontre. Les difficultés à faire le deuil de cette unité duelle constituent bien souvent le motif primordial à la base du conflit conjugal. C’est la déception relative à cette découverte de l’altérité qui fait problème, c’est pourquoi j’avancerais volontiers que ce qui manque le plus dans les couples qui consultent c’est la difficulté à s’identifier à ce que l’autre peut vivre et ressentir et qui peut lui être foncièrement étranger. L’accès à une possible identification n’est possible qu’à la condition d’une différenciation, elle ne peut se faire quand les espaces personnels sont indistincts ou dans une situation où l’on ne sait plus qui est qui, quand les espaces psychiques sont subvertis, autrement dit dans un contexte où règne la transubjectivité. Le terme est de Racamier pour évoquer la transgression des espaces intimes de chacun au sein du couple ou de la famille. Dans un contexte marqué par la transubjectivité, la confusion et l’angoisse peuvent naitre faisant obstacle à une vraie communication.

Le couple entre en dérive quand précisément il ne peut souffrir d’avoir à renoncer à ses illusions qui étayaient son désir de total unisson, la dérive prend son point d’acmé quand cet espace transubjectif s’instaure laissant la place à des identification projectives massives qui vont chercher leur racines dans des traumatismes anciens inélaborés jusqu‘alors. 

Le travail de l’analyse consistera alors à faire le tri des confusions pour réapprendre la vie à deux, ce qui n’est autre qu’avoir accès au lien intersubjectif.

 Cette transformation par le travail de pensée de l’analyse instaure un nouveau mode de communication dans le couple où chacun puisse être soi tout en devenant capable de comprendre, de s’identifier aux bonnes raisons qui font que l’autre est différent.

Importance du primaire

L’idée centrale de cet exposé est que dans la rencontre amoureuse, se trouvent réactivées des blessures vécues dans un passé lointain celui de l’enfance, voire de la prime enfance. Mon hypothèse est que la recherche du partenaire est guidée par la nostalgie, celle du modèle de l’accordage archaïque entre la mère et son nourrisson. S’il est vital dans la vie de l’infans, il peut devenir pathogène quand il se prolonge indéfiniment. 

J’ai emprunté ce terme d’incestuel à Racamier pour l’ appliquer au couple, il prend pour modèle : celui de la relation de séduction narcissique entre la mère et son bébé : cette relation, comme on sait vitale dans les premiers temps de la vie est déterminante voire essentielle pour l’avenir affectif et sexuel du futur adulte mais si au cours du développement elle se prolonge au delà d’une certaine limite elle a une incidence délétère voire psychotisante pour celui-ci. C’est ce lien qui tourne à la ligature que Racamier nomme incestuel terme propre à désigner un équivalent d’inceste.

L’incestuel puise donc son origine dans la séduction primaire celle du lien originel de la mère avec son bébé, cette séduction est narcissique, c’est le regard maternel porté sur le bébé, ordinairement fait de tendresse, d’affection, d’admiration qui permet à l’enfant d’avoir accès à sa propre identité par introjection de la figure maternelle et de son regard. 

Mais il est un mauvais tournant de la séduction narcissique, notamment lorsque règne une situation d’agrippement où une mère déprimée utilise son enfant comme moyen de réparer son narcissisme défaillant, ou bien l’utilise comme bouchon narcissique susceptible de combler son vide intérieur quand les satisfactions liées à sa vie conjugale sont absentes. Dans ce cas, le deuil originaire, moment décisif de séparation, ne peut avoir lieu et c’est alors l’installation du couple mère /bébé dans un lien incestuel, à l’origine bien souvent de troubles de nature psychotique. 

Il nous est apparu que le choix du partenaire est guidé inconsciemment par cette expérience infantile, soit pour la prolonger quand on n’en a pas fait le deuil, soit pour la faire exister quand elle n’a pas eu lieu. Il faut souligner que lorsque l’accordage initial est manqué et que la séduction narcissique ne peut s’établir, les conséquences chez le futur adulte, au niveau conjugal sont désastreuses car il s’agit de chercher dans l’autre ce qui n’a jamais eu lieu ou celui ou celle qui n’a jamais existé : recherche éminemment paradoxale.

L’incestuel dans le couple

 C’est la même confusion qui peut trouver à se reproduire de façon agie et non pensée dans maints couples où l’un devient le bébé de l’autre, à protéger continument ou le plus couramment à sauver. Dans ce type de couple ce qui est réactivé, c’est une modalité relationnelle calquée sur la relation primaire où prime la dimension narcissique sur la sexualité.

 Ce qui nous apparaît à travers la clinique de ces couples qui consultent, c’est la difficulté de ces patients devenus adultes, à se désengluer de ces relations primaires toxiques vécues dans l’enfance où paradoxalement dans le passé, le surinvestissement du parent sur l’enfant côtoie le désir de mort à son endroit. 

Notre hypothèse est que ce lien primaire fondé sur la séduction narcissique a une incidence profonde sur la conjugalité des partenaires devenus adultes. Les relations houleuses et paradoxales qui régissent l’intersubjectivité du couple sont le résultat des aléas du deuil originaire, situation de séparation de la mère et de son bébé qui a pour fonction de résoudre le conflit originaire. Ce conflit qualifié d’originaire, marque les difficultés de l’infans à devenir adulte et à sortir de la symbiose initiale. Bien souvent lorsque la relation conjugale est défectueuse voire traumatique, elle trouve son origine dans cette difficulté à mettre fin à ce conflit originaire qui fait osciller le couple mère/bébé entre le désir de fusion et celui de séparation.

Ainsi, bien souvent, le fonctionnement pathologique du couple et les souffrances qui en dérivent sont centrées sur ce fonctionnement paradoxal marqué par les expériences traumatiques du début de la vie.

Le meurtriel dans le couple

Il est bon de souligner que l’incestuel comporte un gradient, Cette relation faite de violence, d’emprise et de perversion implique un lien négatif qui peut atteindre un niveau maximal dans ce que nous avons appelé le meurtriel. Le meurtriel marque une étape dans l’extrême de la violence. Entre l’incestuel et le meurtriel un véritable saut accomplit.

Notre hypothèse est que le meurtriel a aussi une assise dans la relation primaire mais à cette différence prés que le bébé n’est pas l’objet de la séduction, il n’est pas vraiment investi mais est plutôt objet de rejet ou de simple indifférence, quand celle-ci ne confine pas jusqu’à la maltraitance expression d’une haine meurtrière.

Le meurtriel apparaît dans le contexte d’une relation ancienne à une mère froide, narcissique et qui est tellement narcissique qu’elle a du mal à investir son enfant au point de le délaisser car elle le considère comme un obstacle à son propre développement. 

Il y a beaucoup de paradoxalité dans cette relation de la mère à son nouveau né, cette mise à distance étant le plus souvent issue d’un interdit d’engendrer. Toutefois elle préfère le voir mourir que d’être quittée pour vivre une existence séparée. Elle est paradoxalement agrippée à ce qu’elle déteste ! Quant à l’enfant, c’est bien souvent par le fantasme d’auto-engendrement qu’il peut se libérer de cette emprise.

Qu’en est-il de cet enfant devenu adulte et de ses choix d’objet quand il est en âge de constituer un couple ?

La recherche du partenaire adéquat sera alors guidée par une tentative de réparation certes, mais de fausse réparation, ou de réparation maniaque, elle sera centrée sur la recherche de la personne investie du pouvoir de réparer les traumatismes vécus dans l’enfance : l’être supposé avoir les vertus d’une mère idéalisée possédant toutes les qualités de tendresse d’amour et de protection, qu’il n’a en réalité jamais connues. Autant dire que cette quête sera vouée à l’échec et à la désillusion car elle consiste à tenter de retrouver quelque chose qui n’a jamais eu lieu.

Dans cette sorte de malentendu initial il y a pour le futur adulte une autre solution et c’est la pire :

La personne qui n’a connu dans sa prime enfance que maltraitance et rejet de la part d’une mère terriblement narcissique, froide et extrêmement possessive, a intériorisé une imago terrible et toute sa recherche consistera à trouver le ou la partenaire qui se prêtera à cette perversion et sera susceptible de devenir le réceptacle des violences et des abus narcissiques dont lui-même a été victime dans le passé, persécution interne dont il croit pouvoir mettre fin en expulsant sur le ou la partenaire la souffrance liée à ces abus. 

Je vais tenter de résumer cette difficulté que nous pouvons ressentir face à des agir que nous considérons comme de véritables attaques. Ainsi, dans de telles situations, c’est toute la question de notre contre-transfert qui est en jeu de même que notre rapport à la perversion.

Malgré la demande formulée par certains couples d’être aidés à sortir de situations conflictuelles très compliquées, ces même couples mettent en place une situation d’inanalysabilité que Maurice Hurni et Giovanna Stoll ont bien nommé « tension intersubjective perverse ». Quand celle-ci dure très longtemps, il arrive que le processus n’avançant pas, patients et thérapeutes sont en échec et doivent renoncer à leur travail et à leur investigation : la tension intersubjective perverse rend impossible tout travail de pensée, outre qu’elle exprime également un transfert négatif trop important pour qu’un travail quelconque puisse avoir lieu.

Ainsi, malgré la demande qui est faite à l’analyste d’être aidés, cette formidable défense peut s’installer longtemps pour faire obstacle à toute élaboration psychique. Elle consiste pour chacun des partenaires à s’affronter en imposant chacun un discours à tonalité parfois délirante qui vise essentiellement à jeter la confusion dans l’esprit du thérapeute qu’il faut déstabiliser. 

Il s’agit bien souvent d’une sorte de manipulation qui, paradoxalement requiert la complicité des partenaires, qui malgré leur hostilité réciproque s’unissent dans l’évitement de toute souffrance psychique ou de tout travail de pensée douloureux qui pourrait les affaiblir. On peut également y voir une défense complice du couple pour déstabiliser l’analyste et nuire à sa capacité de pensée. L’excitation en est le maitre mot et peut parfois atteindre un tel niveau que l’on pourrait se demander si le couple ne vient pas à sa séance dans le seul but de réactiver cette excitation.

La place du traumatisme

Le but primordial est d’éviter la confrontation avec un trauma initial dont on a perdu la trace, mais qui ne cesse de produire ses effets délétères dans la vie conjugale. Encore faut-il remonter dans le temps, avoir un récit qui puisse rendre compte de l’histoire qui les mené là, ce dont les patients sont pour la plupart, totalement incapables tant ils sont centrés sur leur violence actuelle !

Le narcissisme blessé s’enracine ainsi dans une ou plusieurs expériences traumatiques ; c’est, je pense une telle hypothèse qui nous permet en tant que thérapeutes, de supporter les manifestations négatives de même que les transferts pervers. 

Lors de l’exposé oral, j’ai pu prendre appui sur un exemple clinique, celui d’un couple en psychothérapie analytique depuis quelques années. Les débuts furent longs et difficiles. Tous les moyens étaient bons pour me faire lâcher prise, mais j’ai pu avec de la patience et non sans un certain masochisme (de vie, bien sur !) passer la barrière de leurs défenses perverses, pour tenter de reconstruire leur histoire. Tel un détective à la recherche d’un criminel, j’ai tenté de percevoir le point nodal qui les a fait s’unir pour en venir à se haïr par la suite. En second lieu il fallait voir comment leurs problématiques se conjuguaient pour en venir au point de se détruire mutuellement. Mais cela n’a pas été un travail aisé car tout était mis en œuvre pour brouiller les cartes et éviter de mettre à jour ce qui relevait d’une souffrance majeure au sein de problématiques dont l’enjeu est le traumatisme. Il faut dire qu’ils ont pu finir par affronter leurs blessures jusqu’à apporter régulièrement des rêves, ce qui a aidé à développer un processus et nous permettre de comprendre pourquoi et comment ils en étaient venus là. Ce travail sur les enjeux du conflit conjugal a permis d’apaiser fortement le couple et de transformer leur relation engrenée en véritable lien susceptible de faire l’objet d’un récit.


Le travail psychanalytique avec les familles

Auteur(s) : Françoise Debenedetti – Steven Wainrib
Mots clés : analyse inter-transférentielle – antœdipe – appareil psychique groupal – défenses trans-subjectives – double-bind – emprise – famille à transactions paradoxales – incestuel – inconscient familial – injonction paradoxale – instinct grégaire – manœuvres perverses – mentalité groupale – névrose familiale – thérapie familiale systémique – transfert – transfert paradoxal

Historique

Si la psychanalyse s’est construite en grande partie à partir de cures individuelles de patients névrosés, Freud considère que la psychologie individuelle ne se trouve que « rarement en mesure de pouvoir faire abstraction des relations de cet individu avec d’autres individus ». Employant en anglais les termes “herd instinct, group mind” (instinct grégaire, mentalité groupale), il ajoute que « l’autre entre en ligne de compte très régulièrement comme modèle, comme objet, comme aide et comme adversaire, et de ce fait la psychologie individuelle est aussi, d’emblée, simultanément, psychologie sociale, en ce sens élargi mais tout à fait fondé ».

L’approche psychanalytique originale du groupe familial qui se développera en France à partir des années 1980 peut être située dans le contexte historique suivant :

Dès 1936, R. Laforgue et J. Leuba, au IXème Congrès des Psychanalystes de langue française parlaient de “névrose familiale”. De son côté, Jacques Lacan, en 1937 et 1938, avance dans les articles qu’il a rédigés pour l’Encyclopédie française des concepts qui resteront sans suite, sur le thème de la famille notamment : inconscient familial, fantasmes d’objets communs, symptômes familiaux.

Aux États-Unis se développe à partir des années cinquante un courant de recherches sur la pragmatique de la communication et l’interaction. Grégory Bateson décrit en 1956 le “double bind ” (traduit par double lien, double entrave ou double contrainte). Il s’agit d’un véritable ligotage, réalisé par une communication paradoxale, faite de messages contraignants, liés et pourtant contraires. Ces injonctions jouent sur des niveaux logiques différents. La différence essentielle entre ces injonctions paradoxales et une simple contradiction réside dans le fait que le choix reste une solution possible quand vous êtes face à une contradiction, alors qu’une telle solution n’est même pas pensable dans le cas de l’emprise qu’exerce la communication paradoxale. Watzlawick (1972 tr.fr) en fait saisir l’effet au lecteur par la formule « Veuillez ne pas lire cette phrase.» L’effet d’injonctions paradoxales est d’autant plus délétère qu’elles sont adressées par quelqu’un dont vous dépendez affectivement, par rapport auquel vous tendez à vous situer. Le membre de la famille considéré jusqu’alors comme “malade” est désormais appréhendé comme le “patient désigné“, symptôme d’un groupe dysfonctionnant mais dont il assure l’homéostasie et la pérennité. Cette théorie a donné lieu à une pratique de double contrainte à visée thérapeutique, du type prescriptions du symptôme, à valeur de contre-paradoxe. La thérapie familiale systémique a pris son essor sur ces bases, divergeant par une approche souvent comportementaliste et qui peut sembler manipulatoire des approches psychanalytiques du groupe familial.

L’article d’H. Searles (1977 tr.fr.) paru en 1959 sur « L’effort pour rendre l’autre fou » aura un grand retentissement. Cet auteur décrit un certain nombre de mécanismes interpersonnels dont il souligne le caractère inconscient. Ses travaux rejoignent ceux de Boszormenyi-Nagy, J. Framo et collaborateurs (1980 tr.fr) qui ouvrent une approche psychanalytique des liens complexes entre la problématique individuelle et le contexte familial de certains troubles.

Parallèlement, en France, à la même période, certains psychanalystes commencent à s’intéresser à l’élaboration et au processus analytique dans les groupes, à travers le cadre du psychodrame et celui des groupes de formation. D. Anzieu (1975) théorisant l’imaginaire groupal, défend notamment l’analogie entre groupe et rêve dans son ouvrage “Le Groupe et l’inconscient“. René Kaës établit la notion d’appareil psychique groupal qui se constitue des transformations et des liaisons de la réalité psychique entre les sujets constituant le groupe. Il s’étaye sur certaines structures organisatrices de la psyché individuelle auquel cet auteur donne le nom de groupe interne (fantasmes originaires, image du corps, imago, réseau d’identification, instances, complexes). Ces auteurs contribueront à développer les bases théoriques de la psychanalyse de groupe, déjà bien avancée au Royaume-Uni par les travaux de W.R. Bion, S.H. Foulques, Anthony et Ezriel.

Les fondateurs de l’Institut de Psychanalyse Groupale et Familiale, s’inspirant de tous ces travaux, en poursuivront la logique vers un abord psychanalytique du groupe familial. Cet institut a été fondé en 1987 par Didier Anzieu, Jean-Pierre Caillot, Gérard Decherf, Simone Decobert, Claude Pigott, Paul-Claude Racamier et André Ruffiot. Un congrès et un colloque annuels se tiennent depuis 1983, la revue “Gruppo” créée en 1985 et la revue “Groupal” ensuite ont rendu compte de la clinique et des travaux de recherche sur la famille des psychanalystes français et étrangers. C’est désormais sous le nom de “Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale” que cet institut poursuit ses travaux et assure la formation des psychanalystes en tant que thérapeutes familiaux de groupe et psychodramatistes, tandis qu’Alberto Eiguer et Gérard Decherf participaient à la création de la ” Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique”.

Pratique

Qu’est-ce qui conduit à engager un travail analytique avec une famille ?

Le travail psychanalytique avec les familles est désormais couramment pratiqué, notamment dans le cas d’enfants ou d’adolescents pris dans certains dysfonctionnements familiaux qui ne peuvent que limiter ou entraver un abord individuel. Il se décide en particulier lors de la rencontre de groupes familiaux en souffrance, qui présentent d’importantes difficultés relationnelles et sont traversés par des angoisses majeures, en partie inconscientes, face aux mouvements de différenciation et d’autonomisation. Un climat d’irréalité et d’atemporalité est souvent perceptible dès les premiers entretiens.

Ce sont des « familles à transactions paradoxales » pour reprendre une expression pertinente de S. Decobert . La folie des échanges dans ce type de groupe familial tient à son mode dominant de relations narcissiques, forcément paradoxales, où l’autre de la relation doit être déchu de son altérité. La reconnaissance de l’altérité cède la place à une relation d’emprise, souvent masquée, donnant lieu à des communications paradoxales, de type double entrave. Tout ce qui peut présentifier une différence, la finitude humaine y est perçue comme perturbation à évacuer. Les repères symboliques sont souvent brouillés, entravant la définition de la place de l’un par rapport à l’autre, en fonction d’un tiers, ou d’une loi comme celle de l’interdit de l’inceste.

À forte potentialité psychotique, les familles pour lesquelles se pose une indication de travail groupal voient souvent leur évolution marquée par la substitution du passage à l’acte à la mentalisation (conflits violents, suicides, troubles des conduites alimentaires, addictions, somatisations).

Un processus de disqualification mutuelle est ici fréquent. Il consiste en un discrédit de la parole ou des actions d’autres membres du groupe. L’auto-disqualification est assez fréquente : ainsi un père indique à son fils qu’il faut céder sa place, se posant en exemple d’un renoncement masochique qui l’empêche de donner des limites à son fils. Toute reconnaissance de la place de l’un et de l’autre semble barrée, chacun s’efforçant de ravaler l’autre au statut d’un objet narcissique, qui ne doit pas prendre la liberté d’être sujet de ses pensées et de sa parole propre.

Le terme de mystification décrit une forme de dénégations qui peuvent s’observer avec une grande fréquence ; un membre de la famille opposera à un autre membre du groupe que sa pensée, ce qu’il sent, ce qu’il perçoit et qu’il tente de dire ou de faire sentir n’est pas considéré par son interlocuteur comme étant vraiment ce qu’il ressent. Celui qui cherche à le manipuler sait mieux que lui la vérité de ses éprouvés. Didier Anzieu (1981) raconte à ce propos l’histoire suivante : « Ainsi cet enfant que sa mère plongeait régulièrement dans un bain trop chaud afin que l’eau soit à point pour baigner ensuite la petite sœur, qui tentait de faire état de la sensation physique douloureuse et insupportable qui l’envahissait et qui s’entendait répondre que l’eau n’était pas trop chaude, qu’il faisait là un caprice, que ce n’était pas vrai qu’il se sente échaudé et mal à l’aise – et qui finit par se taire jusqu’au jour où il fut victime d’une syncope.»

Quel cadre, quelle technique ?

La famille à qui est proposé un abord psychanalytique est composée au minimum des membres qui vivent ensemble. Elle peut être élargie à d’autres membres fortement impliqués dans la problématique exposée lors des entretiens préalables.

Le groupe familial est convié à des séances régulières, se déroulant à un rythme hebdomadaire le plus généralement (éventuellement au rythme d’une séance par quinzaine). 

La règle de présence bi-générationnelle s’impose pour que la séance ait lieu. La règle de restitution s’applique lorsqu’un membre s’est ponctuellement absenté, ou lorsque l’un d’eux a cherché à communiquer un message hors séance aux thérapeutes. La famille est souvent reçue par un couple de thérapeutes, psychanalystes, de préférence un homme et une femme.

La cure s’appuie sur une règle d’abstinence (absence de conseils et de prescriptions contrairement à la technique systémique), et l’invitation à parler librement remplace ici la règle de dire tout ce qui vient à l’esprit comme en psychanalyse individuelle ; ainsi est reconnue la possibilité pour chacun d’un espace privé, ou sa potentialité.

Le cadre a une fonction contenante essentielle, limitative et symboligène, permettant le dépôt de la souffrance familiale et l’élaboration des angoisses sous-jacentes à la symptomatologie.

Dans certains cas, (difficultés de fantasmatisation, répétition itérative des conflits en séance, passages à l’acte) la thérapie familiale psychanalytique peut être orientée sur le mode du jeu psychodramatique, afin de favoriser la représentation par la figuration et de limiter les agirs.

Les psychanalystes sont ici particulièrement à l’écoute de la fantasmatique familiale issue de l’appareil psychique groupal-familial, des fantasmes du groupe autour de l’objet-famille, comme représentation et comme objet, ainsi que des mythes familiaux.

Les échanges verbaux et comportementaux permettent l’exploration en séance des rôles, des alliances inconscientes, mais aussi des manœuvres perverses, allant à l’encontre d’un repérage de la place de l’un et de l’autre en fonction des structures différenciantes de la parenté et de la filiation.

Un élément fondamental de cette approche psychanalytique est l’interprétation du transfert, en relation au groupe ; le repérage d’une problématique individuelle sera surtout repris en fonction des résonances fantasmatiques qu’elle entraîne, happant d’autres membres de la famille dans des interactions répétitives et pathogènes.

Le transfert opère ici à plusieurs niveaux :

– sur les thérapeutes avec notamment une projection des imagos des générations précédentes et une activation des “présupposés de base” au sens de Bion;

– sur le groupe composé de la famille et des psychanalystes favorisant des représentations d’objet-groupe;

– sur le cadre, qui sera par exemple l’objet d’attaques : retards, séances manquées ou refus sous des prétextes divers d’une participation de l’ensemble de la famille.

L’élaboration du contre-transfert est ici centrale afin de permettre au psychanalyste d’utiliser ses capacités associatives et ses affects au service du développement d’un processus interprétatif. Si la famille est reçue par deux analystes, ils tendront à inclure dans leur élaboration ce que R. Kaes désigne par analyse inter-transférentielle. Le travail spécifique d’un couple d’analystes en situation de groupe, les conduit à repérer le “transfert ” qu’ils opèrent sur leur collègue, en réponse à ce qui est induit en situation de groupe.

Winnicott (1971) considérait la psychothérapie en termes de jeu, avec le corollaire suivant : “Là où le jeu n’est pas possible, le travail du thérapeute vise à amener le patient d’un état où il n’est pas capable de jouer à un état où il est capable de le faire “. Cette proposition est particulièrement pertinente dans l’abord de groupes familiaux en état de tension permanente, rejouant indéfiniment la même partie. La situation analytique offre à ces familles une aire de jeu sur le jeu souvent paradoxal qui noue les uns et les autres, les enserrant dans une distribution de rôles figés, alors qu’il est censé leur permettre de vivre ensemble.

Quelques éléments théoriques

L’abord des familles en cure psychanalytique renvoie à des références conceptuelles déjà existantes en psychanalyse, tout en permettant également le dégagement de nouveaux concepts.

Ainsi certaines familles tendent à former un système fermé, régi par des défenses trans-subjectives .

Habituellement la notion de défense est située dans la perspective d’une topique individuelle, sur le modèle du refoulement de représentants pulsionnels intolérables au surmoi. Cependant un certain nombre de défenses archaïques ne sont pas dirigées contre la pulsion, mais visent un élément de différenciation ressenti comme source d’une angoisse catastrophique. Ici ce qui permet habituellement de se repérer, ravive l’angoisse d’une séparation néantisante. L’exemple type de ces mécanismes est le déni partagé de la fonction paternelle, de la différence des sexes ou des générations ; un tel déni portant sur un élément fondateur de la réalité humaine s’étayera volontiers sur une collusion entre deux membres de la famille, parfois étendue à l’ensemble du groupe familial.

Dès lors tout se passe comme si chacun se laissait gouverner par des rôles imaginaires, distribués dans la famille en dehors de tout encadrement par la fonction symbolique du système de parenté qui règle la succession des générations. Ainsi un enfant pourra se voir chargé de missions impossibles (combler les manques de ses parents, tenir lieu d’un objet perdu idéalisé antérieur etc..) et se prendre au piège de sa propre fascination par ces identifications aliénantes.

Si la relation intersubjective se joue sur un fond de reconnaissance de l’altérité, il n’en va pas de même du champ trans-subjectif ainsi généré, où tend à s’estomper le repérage de la différence de l’un et de l’autre, toujours fonction d’un tiers en place de symboliser l’échange.

Dans ce contexte, la loi de l’interdit de l’inceste ne joue pas son rôle d’organisateur du groupe familial. a proposé le terme d’incestuel pour désigner ce qui dans la vie psychique individuelle et familiale porte l’empreinte de l’inceste, sans que soit nécessairement accompli un passage à l’acte sous forme de relations sexuelles. L’incestuel est une modalité propre d’organisation de la vie du groupe familial qui s’oppose à l’organisateur œdipien lié à la triangulation et à l’interdit de l’inceste. Le fol espoir que l’autre advienne comme objet narcissique, l’expulsion d’avoir à faire le deuil de cet objet d’une parfaite complétude, l’emporte sur tout autre mode de liens. Proche de l’incestuel, L’antœdipe n’est pas seulement un anté-œdipe personnel qui pourrait être dépassé, mais tend dans ce cas à l’organisation d’ une mentalité groupale familiale anti-œdipienne.

L’abord psychanalytique pourra mettre en évidence des fantasmes d’auto-engendrement fondés sur le déni d’une origine lié à la rencontre de parents sexués, êtres de désirs. Le groupe familial tend alors à fonctionner sur le mode de l’engrènement, de l’interaction contraignante court-circuitant la fantasmatisation individuelle : ” le vécu d’une personne se branche directement, c’est-à-dire sans intermédiaires psychiques, sur le vécu et sur l’agir d’une autre ” . La paradoxalité (cf. doubles contraintes, disqualifications) est le fonctionnement mental, le régime psychique et le mode relationnel qui régit l’antœdipe. C’est ainsi qu’on la rencontre dans les familles dites à “transaction paradoxale”, mais aussi dans certains couples où elle tend à faire perdurer le lien tout en déniant sa valeur. Elle s’attaque au sujet en déniant son statut d’objet. “Je pourrais faire son autoportrait” dit cette jeune femme en séance à propos de son mari, selon un propos relevé par G. Decherf.

Ce sont des familles mêlant une souffrance à vivre ensemble autant qu’une impossibilité de se séparer. L’absence d’individuation fait de la famille la projection d’un corps commun indifférencié. Peu de place y est laissée à la mentalisation, l’agir prévalant sur la pensée et la symbolisation.

Le transfert paradoxal a été décrit par D. Anzieu en 1975 : c’est la forme que prend la communication paradoxale dans la cure psychanalytique individuelle ou groupale (couple ou famille). Il prend le plus souvent la forme de la réaction thérapeutique négative dans un contexte d’ injonctions paradoxales, et de disqualifications, donnant à l’analyste un sentiment d’impuissance, voire de nullité, qu’il va, soit re-projeter sur la famille jugée inapte à l’abord analytique, soit le conserver passivement pour son masochisme personnel. Les indices de ce transfert paradoxal sont dans les vécus contre-transférentiels qu’il entraînent, l’analyste devenant le dépositaire de ce qui n’a pu être élaboré : perplexité devant des injonctions paradoxales, sidération, impuissance à penser et à fantasmer, dépersonnalisation. L’analyste peut également éprouver un sentiment d’être l’objet de manipulations plus ou moins perverses, d’obligations d’agir peu conformes à sa perspective d’élaboration.

Le cadre doit être maintenu, non comme un dispositif rigide et fétichisé, mais en étayage de la référence à un pacte symbolique permettant l’échange. Comme l’indique J.P. Caillot Vocabulaire, 1998, d’une façon générale le cadre est anti-incestuel. Telle est la condition permettant au processus interprétatif de générer du nouveau et de rétablir la circulation fantasmatique familiale et individuelle bloquée dans la transaction paradoxale.

Lorsque le processus s’enclenche favorablement, des changements notables et parfois surprenants, se font jour au cours des séances. Les résistances deviennent interprétables, des éléments de l’histoire de la famille venant donner sens à l’histoire transférentielle du groupe familial, tandis qu’un plaisir de parler et de fantasmer se substitue peu à peu à la violence mortifère qui sous-tendait la paradoxalité.

Bibliographie

Anzieu D., Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod, 1975, 2e éd., 1981.
Bateson G., Jackson D., Haley J., Weakland J.H., « Towards a theory of schizophrenia », in : Behavioral Science, 1956.
Bateson G., Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1977.
Boszormenyi-Nagy , J. Framo (ouvrage collectif sous la direction de ), Psychothérapies familiales, Paris, PUF, 1980.
Caillot J.P., Decherf G., Thérapie familiale et paradoxalité, Paris, Clancier Guenaud, 1982.
Caillot J.P., Decherf G.,Psychanalyse du couple et de la famille, Paris, Apsygée, 1989.
Caillot J.P., Decobert S., Pigott C. (dir.) et coll., Vocabulaire de Psychanalyse Groupale et Familiale, Paris, Editions du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale, 1998.
Decobert S., Spécificité de la thérapie familiale psychanalytique, in : Gruppo 1, Paris, Apsygée, 1985.
Decobert S., Autour de l’inceste, Paris, Ed. du Collège de psychanalyse groupale et familiale, 1999.
Eiguer A., Un divan pour la famille, Paris, Le Centurion, 1983.
Foulques S.H., Psychothérapie et analyse de groupe, Paris, Payot, 1970.
Freud S. (1921), Psychologie des masses et analyse du moi, dans Oeuvres complètes, tome XVI, Paris, PUF, 2003.
Kaes R., L’appareil psychique groupal – Constructions du groupe, Paris, Dunod, 1976.
Lacan. J., Les complexes familiaux, in : Encyclopédie française, tome VIII, 1938.
Laforgue R., La névrose familiale, Revue française de psychanalyse, vol. 9, n° 3, 1936.
Leuba J., La famille névrotique et les névroses familiales, Revue française de psychanalyse, vol. 9, n° 3, 1936.
Pigott C., Introduction à la psychanalyse groupale, Paris, Apsygée, 1990.
Racamier P.C., Antoedipe et ses destins, Paris, Apsygée, 1989.
Racamier P.C., Le génie des origines, Paris, Payot, 1992.
Ruffiot A., Le groupe-famille en analyse. L’appareil psychique familial., Paris, Dunod, 1981.
Ruffiot A., Le holding onirique familial, Gruppo 9, Paris, Apsygée, 1990.
Searles H., L’effort pour rendre l’autre fou, Paris, Gallimard, 1977.
Selvini-Palazzoli M., Boscolo L., Ceccin G., Prata. G., Paradoxe et Contre Paradoxe, Paris, ESF, 1978.
Van Bertalanffy L., Théorie générale des systèmes. General System Theory., New-York, Braziller, 1968.
Wainrib S., Les défenses trans-subjectives, in : Le Coq Héron, 1987, nº 102, .
Watzlawick P., Selmick-Beaven S., Jackson D., Une logique de la communication, Paris, Seuil, 1972.
Winnicott D.W., Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1971.

page 1 | 1

https://www.spp.asso.fr/?mots_cles_psy=incestuel