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La parentalité, une notion à discuter

Auteur(s) : François Richard
Mots clés : anthropologie – Œdipe – parentalité – parenté – sexuel – symbolique

Texte paru dans la revue Adolescence, Éditions L’Esprit du temps, Paris, n° 55, 2006/1, pp. 43-53. Nous remercions Ph. Guitton, directeur de la revue, qui nous a autorisé la publication.

Qu’une bonne capacité à se comporter en mère, en père, en parent ou tout simplement en adulte, corresponde à l’exercice de la fonction (maternelle, paternelle, parentale) va tellement de soi qu’on ne sait plus très bien distinguer parenté et parentalité. Celle-ci, d’abord conçue comme l’accomplissement véritable d’une fonction assignée par la parenté, est devenue aujourd’hui la posture citoyenne par excellence, celle de l’adulte altruiste éducateur, grand frère bienveillant pour tous ses semblables. On pense bien sûr aux discussions sur l’homoparentalité, lesquelles sont hantées par le fantasme archaïque (et la théorie sexuelle infantile) d’une reproduction sexuée par l’accouplement entre deux femmes ou entre deux hommes.

Ce fantasme (distinct des représentations liées au clonage génétique) peut susciter un trouble (rejet et/ou attirance) qui fausse les termes du débat : en pratique, les enfants éduqués par un couple parental homosexuel ne sont pas issus d’un tel accouplement, les références inconscientes de leurs parents-éducateurs à leur propre histoire généalogique (où l’on trouve des hommes et des femmes, des pères et des mères, des grands-pères et des grands-mères) ainsi que le contexte d’une société où continuent d’exister et de se transformer le gigantesque système représentationnel de la parenté judéo-chrétienne (centrée sur le père et la mère), à côté de la connaissance des autres systèmes étudiés par l’anthropologie (où dominent non pas la « parentalité » mais des mythes et des théories sexuelles collectives complexes), procurent à ces enfants des repérages structurellement identiques à ceux des autres enfants. Si danger il y a, il résiderait dans l’oubli de la richesse imaginaire créatrice des systèmes de parenté, que la moderne notion de parentalité tend à réduire à une parenté biologique, considérée comme substrat insuffisant, ce qui va dans le sens d’une homogénéisation du monde humain à un seul niveau, la réalité sociale s’autogérant, se reproduisant, pour le bien de tous, fraternelle-parentale.

La conception freudienne de l’Œdipe introduit à une exigence éthique de parentalité bien assumée mais n’exclut pas la parenté. Bien au contraire, elle incite à une curiosité ouverte des systèmes de parenté distincts de celui où Freud théorisa l’Œdipe à partir de la névrose. Avec D. W. Winnicott, et d’autres, l’accent se porte déjà trop du côté de la parentalité, alors qu’avec J. Lacan la parenté se noue à la parentalité dans la fonction (symbolique). Les psychanalystes ne tendraient-ils pas à se situer, dans l’écoute de leurs patients, comme des adultes assagis, des « parents », même dans des situations où la gravité du cas ne sollicite aucun interventionnisme protecteur ? C’est alors le transfert (celui du patient mais aussi celui de l’analyste) qui est pris pour un mode de relation en effet « parental », répétitif et sans terme.

Je vois bien, en accord avec Ph. Gutton (2000), que souvent un adolescent assigne inconsciemment son analyste à une place de double narcissique avec un écart, une différence susceptible d’introduire utilement à l’élaboration d’un transfert parental. J’ajouterai que l’on trouve celui-ci aussi dans les cures d’adultes. L’enjeu est alors de permettre à notre interlocuteur de s’approprier subjectivement sa capacité à effectuer des transferts, à vrai dire infinie, tout à l’opposé d’une attitude qui consisterait à endosser l’habit de l’objet parental transféré et à se prendre pour l’éducateur enfin trouvé, le véritable parent ! Un fantasme d’adoption et de sécurité risque de remplacer le fantasme de séduction, lequel du même coup reprend du poil de la bête dans une suspicion généralisée envers tout adulte qui s’occupe d’enfants ou d’adolescents.

Bien sûr, il faut que l’adolescent puisse envisager ses parents et donc son psychothérapeute comme sexuellement « obsolète » pour se défaire de l’empreinte et de l’emprise de ses objets internes incestueux inconscients. De la même façon, il faut qu’un analysant adulte parvienne à distinguer son analyste comme personne de la fonction analytique, ce qui ne devient possible que lorsque le psychanalyste a suffisamment interprété les transferts incestueux hystéro-phobiques dont il est l’objet dans l’imaginaire de l’analysant, confondant sa personne et sa fonction: le calme revient parce que l’analyste n’a pas évité d’interpréter l’excitation sous prétexte d’étayage ; bien au contraire, en l’interprétant, il a appris au patient à articuler un système de différences (entre l’analyste comme objet d’investissement, la fonction analytique et le transféré). Le vrai bon étayage en psychanalyse n’est autre que cette propédeutique à la tiercéité subjectivante.

À cet égard, il faut bien le dire, la « parentalité » apparaît comme une notion à discuter sérieusement. Étant donné l’ampleur et l’importance des questions soulevées, je me limiterai ici à esquisser quelques pistes pour une recherche psychanalytique sur les évolutions de la modernité.

Le malaise dans la culture aujourd’hui

La parentalité serait-elle l’avenir d’une parenté désormais soumise à une gestion sociale éducationnelle ? On n’a jamais vu une telle condensation, et donc une telle tension, entre d’un côté les idéaux de respect d’autrui et de maîtrise des pulsions et de l’autre, l’apologie d’une liberté individuelle supposée capable de se représenter voire d’expérimenter les mouvements pulsionnels les plus variés. Cette définition du moment historique actuel est fidèle à Freud dans Le malaise dans la culture, lorsqu’il cherche à cerner la contradiction d’un excès d’exigence sociale de répression des besoins pulsionnels aboutissant à leur retour sous une forme pervertie (la violence politique de l’État ou des foules déchaînées, désarrimée de ses fondements sexuels). Selon Freud (1930), ce retour vengeur s’exprime directement sous l’espèce de néo­barbaries, mais aussi à l’intérieur même des institutions et des mœurs civilisées comme sadisme du Surmoi culturel collectif, ou comme délitement de ce même Surmoi.

Il me semble que les évolutions contemporaines de la modernité valident cette hypothèse en la portant au carré et en l’hypostasiant dans la sémiotique déréférentialisée de la société du spectacle. Aujourd’hui, le conflit s’est complexifié au point que nous ne sommes plus sûrs de le reconnaître : est-ce la civilisation qui invente des modalités nouvelles de compromis ? N’assiste-t-on pas plutôt au triomphe d’une « barbarie à visage humain », où désormais ce n’est plus la civilisation qui échoue à surmonter l’animalité chez l’être humain, mais bel et bien la barbarie de toujours qui, arrogante, emprunte le discours « politiquement correct » comme pour mieux en montrer l’inanité ?

Les faits renvoient en effet tous les jours ce discours à son impuissance, à tel point que l’on peut légitimement se demander s’il n’est pas complice de ce qu’il dénonce, comme l’hypocrisie bourgeoise (et ses compléments, les systèmes étriqués de valeurs petites bourgeoises et prolétariennes de jadis), mais à un degré de chauffe plus élevé. La barbarie mettant enfin bas les masques semble avouer que le progrès n’avait été qu’une couverture dont elle peut désormais se passer — d’où le mélange actuel détonant entre une volonté collective éducationnelle (respect de la singularité des désirs de chacun, mais aussi de la nature, des différentes cultures, et bien sûr de l’enfant émergeant comme sujet dans un système de parenté à condition qu’une bonne parentalité y veille) et une absence de limites aux représentations autorisées de la violence perverse et psychopathique, dont la corrélation avec le déchaînement des actes destructeurs (génocides, guerres et conflits internationaux, avec leurs répliques en simulacres dans les « banlieues », mais aussi la recrudescence des violences privées interindividuelles et intrafamiliales, jusqu’à un subtil délitement du lien social ordinaire) est évidente sans être pour autant causale. Cette critique reste peut-être elle-même prisonnière de cette logique, tant on peut s’apercevoir tous les jours qu’elle peut convaincre, mais ne suffit pas à modifier le cours des choses.

Sous le signe du pathos de la fin imminente d’une époque (voyez par exemple les discours sur le déclin de la fonction paternelle, que l’on s’en afflige ou s’en félicite) s’organisent des formes nouvelles du refoulement, et de la névrose de toujours. Comme le dit Ph. Sollers, le contrôle social du sexuel s’effectue maintenant dans le paradoxe de sa libération, mais celle-ci se voit nettoyée du rapport singulier que chacun entretient intimement avec ses objets œdipiens internes et avec la pulsion de mort, puis promue à une transparence et une banalité aphanasiques lorsqu’elle n’est pas prescrite comme vérification d’appartenance à une catégorie particulière de la multiplicité des plaisirs ou comme satisfaction hygiéniste des besoins.

Rien d’étonnant dès lors à voir converger l’envahissant discours social sur le Bien et la tolérance libérale-libertaire pour tout ce qui advient, ils se défient autant l’un que l’autre de l’engagement subjectal dans le rapport aux pulsions comme foyer d’anti­socialité, alors qu’un tel engagement est sans doute la condition d’une socialité vraiment partagée et réfléchie. Parentalité plutôt que parenté, thérapies comportementales ou narcissisantes plutôt qu’éclairage de l’intériorité psychique, idéologie d’un changement permanent plutôt qu’historicité : il y a là comme l’effet d’une désublimation dépressive, peut-être en effet la fin d’un moment, celui de la laïcisation du religieux se métamorphosant en « subjectivation croyante ». Le mot parentalité ne résonne-t-il pas en effet comme une formation de compromis entre les parents œdipiens et les parents considérés comme des dieux ? G. Simmel a en 1916 cette heureuse formule : « Les gens ne sont plus dans un monde religieux objectif ; ils sont subjectivement religieux dans un monde objectivement indifférent ». En 2005-2006 ce type d’auto-affectation semble bien essoufflé.

Avatars de la subjectivation

Ce que l’on cherche à penser sous le mot de subjectivation aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec des rémanences de spiritualité et de métaphysique ici et là présentes dans l’œuvre de Freud (et beaucoup plus dans les œuvres de certains de ses successeurs). Dans les problématiques cas-limites, un subtil travail du négatif, dit A. Green (1993), a sapé l’investissement objectal sous les apparences d’un lien maintenu et même parfois renforcé : le sujet se désengage de son rapport à ses pulsions dans une relation objectale dès lors désexualisée qui régresse vers une dépendance d’autant plus sadomasochiste qu’elle tend à évacuer le désir. Ce type d’avatar de la subjectivation dans la relation inter-sujets se présente paradoxalement comme un surinvestissement du rapport psychologique entre deux (ou plusieurs, dans les troubles intrafamiliaux) individus. Le discours de la psychologie collective contemporaine rationalise volontiers cette négation du sexuel par la dimension psychologique du lien en termes de parentalité généralisée (la prise en charge adulte de l’autre et l’infantilisme provocateur comme régimes de toute relation). On assiste dès lors à une extension de la phénoménalité des symptomatologies borderline, jusque dans le registre névrotico-normal.

Les retombées de l’avancée freudienne dans la psychologie quotidienne de tout un chacun ont pu, elles aussi, favoriser la promotion de la notion de parentalité. Ne voit-on pas Unetelle parler de sa relation « maternelle » à Untel, ou tel autre analysant (homosexuel) évoquer la place de « fils » qu’il donne à son beaucoup plus jeune compagnon, non sans conscience de la difficulté qui est alors la sienne, puisqu’il lui faut aussitôt ajouter qu’il s’en sent plus l’éducateur et le protecteur que le père. Il ne s’agit pas d’appeler à la défense de ce qui semble lentement disparaître mais bien au contraire d’être attentif aux formes émergentes du lien, de la sublimation et de la subjectivation.

Pour cela, encore faut-il prendre la mesure des évidences qui empêchent de penser : subsumer dans la notion de parentalité les niveaux différents de la relation infantile la plus archaïque aux parents, de l’Œdipe infantile (où la double identification sexuée à l’homme et à la femme constitue le sujet dans sa capacité à se considérer comme tel), et enfin des relations sociales plus secondarisées, revient à sous-estimer le second de ces niveaux au bénéfice du premier et du troisième. Exit les identifications sexuées inconscientes et leur infinie richesse, ne reste que le sujet assujetti à un besoin de contenance originaire tempéré par l’obsession éducationnelle (fusse-t-elle celle de certains psychanalystes) ! Oui, il existe une parentalité primaire de l’enfant qui se fait « parent » d’une poupée, d’un animal domestique ou d’un petit frère, et sans doute d’une façon relativement autonome par rapport au fil des identifications sexuées œdipiennes. Mais sans ces dernières, rien n’est possible. Le Freud des Trois essais sur la théorie de la sexualité, cent ans plus tard, continue décidément de gêner ! Les parents ? ils ne sont jamais assez « parentaux » du point de vue de l’enfant séduit et excité par la femme et l’homme qu’ils sont, tout en l’étant toujours trop du point de vue des idéaux d’autonomisation adolescente et adulte.

J. Laplanche (1987) montre bien que l’enfant se construit en repérant derrière la façade des conduites parentales officielles ces « signifiants énigmatiques » situés dans l’écart entre sa connaissance du sexuel infantile et ce qu’il entr’aperçoit de la scène primitive. Une « bonne parentalité » sert à recouvrir les signifiants énigmatiques pour mieux s’y repérer ; de ce point de vue, c’est une figure du refoulement. Or il n’existe pas de refoulement suffisamment fort et souple à la fois ; acquis une fois pour toutes, le sexuel incestueux archaïque peut resurgir de l’intérieur même d’une parentalité se voulant asexuelle, par exemple dans les pathologies de dépendance et d’agressivité narcissiques réciproques entre parents et enfants (y compris enfants devenus adultes) pouvant donner l’impression d’un effondrement de la différence entre les générations, voire d’un trouble du lien intersubjectif comme tel, alors que précisément le trouble intersubjectif y est indiciel de l’obscénité de l’« incestuel » (P.-C. Racamier). Cette obscénité de l’incestuel est massivement à l’œuvre dans l’actuel malaise dans la culture, avec la violence intersubjective qui la caractérise.

Je pense à un «post-adolescent », jeune étudiant d’une vingtaine d’années ne parvenant pas à quitter le domicile parental, dépeignant avec finesse le système relationnel qui le lie à ses parents ainsi que le confort de bénéficier à la fois de ce système et d’une vie amoureuse apparemment libre ; mais voilà, il s’ennuie, ne croit pas à ses études, n’est jamais vraiment amoureux. Un jour, il me parle de H. Miller, de son talent à restituer le style et l’éprouvé des errances d’un sujet à la fois misérable et tout puissant, entre écriture, copains, alcool et sexualité au hasard des rencontres. La séance suivante se fait jour une colère contre des parents irréprochables et la prise de conscience de sa culpabilité comme de son inhibition, alors qu’il tenait jusque-là sur lui-même le discours d’un Œdipe déçu par (en fait clivé de) la sexualité, voué à l’amour de parents trop bien installés dans leur parentalité. Le refoulement avait opéré comme en pleine lumière, au niveau d’une insuffisante subjectivation de son rapport à ses pulsions, dans le contexte de sa relation ambivalente à ses parents.

Je pourrais aussi évoquer cet homme qui, au décours d’un divorce et d’un engagement dans une nouvelle vie de couple, fait un épisode dépressif trahissant une dépendance archaïque envers une figure maternelle à la fois bienfaisante et castratrice, ainsi qu’envers la vie familiale en tant qu’isolée de la vie sexuelle. Il recourt alors à sa fonction parentale par rapport à ses jeunes enfants pour contre­investir ce que lui révèle dans l’angoisse sa nouvelle vie de couple concernant l’actualité de ses vœux œdipiens inconscients.

Nous avons tous à l’esprit des exemples de ce type où un discours « adulte », la volonté de bien peser les termes d’une alternative, ou de juger sans illusion juvénile les impasses d’une relation que l’on rompt alors qu’elle apportait des satisfactions (à moins qu’il ne s’agisse de s’enfermer dans un lien destructeur) recouvrent un conflit pulsionnel « classique ». Mais ce qu’il y a ici de nouveau c’est l’exigence culturelle de responsabilité déviée dans des rationalisations concernant précisément la parentalité, qu’elle soit celle qui lie aux enfants ou celle qui assujettit sans fin aux variations des conduites des parents. Au discours social compassionnel obsédé par la sécurité, correspond une redondance des discours individuels contraints par l’idéal d’un lien de type « parental » étendu à tous les types de relation. Si, d’un côté, la phase de latence est sérieusement mise à mal par l’omniprésence des représentations de ce qui devrait être refoulé, d’un autre côté une nouvelle latence généralisée semble s’avancer dans le souci du lien, le désinvestissement du sexuel et l’augmentation d’agirs violents désobjectalisants.

Parentalité ou parenté

Le sujet humain ne peut-il émerger (et se « subjectiver ») que dans l’Œdipe ou, plus largement, que dans le lien généalogique de filiation ? Dans les discours actuels sur la parentalité, il y a confusion entre la relation souhaitée à un enfant et le fait qu’il devienne son enfant (ce qui est le propre de la filiation). Ce désir-là suppose une implication où l’on se donne totalement, mais du même coup où l’on reconnaît son incomplétude (que la différence des sexes à la fois cause et représente).

Si, aujourd’hui, les interdits familiaux et sociaux se font moins contraignants, le besoin psychique interne de référence à la Loi, lui, ne diminue pas, ce qui entraîne une discordance et un sentiment dépressif généralisé. La fonction paternelle se voit ainsi sollicitée pour inventer un lien social intergénérationnel plus démocratique. Elle ne disparaît pas, elle change et dans cette transition on dirait qu’elle tient paradoxalement grâce à ses défaillances. On ne saurait sous-estimer les pathologies liées à une insuffisante différenciation de la fonction paternelle par rapport à la fonction maternelle et à leur coalescence dans la parentalité.

Ce changement en cours ressemble au moment adolescent de désidéalisation des figures parentales : le père y est moins « symbolique », plus critiqué. Pour Freud le conflit œdipien engendre angoisse pulsionnelle et symptômes. Or, depuis un siècle, on l’a de plus en plus considéré comme un organisateur symbolique de sorte que l’Œdipe est devenu, comme le souligne B. Juillerat (1991), une symbolique au-delà du conflit. Tout se passe comme si nous avions élaboré une mythologie au fond assez proche de celle que B. Juillerat étudie chez les Yafars de Papouasie Nouvelle Guinée, où la thématique du complexe d’Œdipe sert à mettre en place une sociogenèse (le risque de régression excessive vers l’objet maternel primaire y introduit une socialisation organisée autour des valeurs masculines et patriarcales). L’Œdipe est devenu un héritage psychiquement transmis, « symbolique » et symbolisant, dont on craint l’envahissement par un archaïque maternel. Voilà que nous redécouvrons l’Œdipe comme conflit, en particulier intergénérationnel, sur le théâtre collectif des « violences » (faites aux enfants, ou agies par les adolescents).

Dans son dernier livre, M. Godelier (2004) suggère que nous serions parvenus à un certain équilibre entre la parenté (alliance et filiation) et la parentalité (gestion sociale civilisée de la reproduction de l’espèce et de la transmission de sa culture). Il y aurait là plus continuité que rupture dans la mesure où les systèmes de parenté auraient toujours été au service d’une production du social par le social, avec des variations plus importantes qu’on ne le pense. Peut-on néanmoins repérer quelques invariants au sein de ces variations ? Une discussion récente avec M. Godelier (2005) a fait avancer la question. À propos des Na, peuple tibéto-birman de Chine, où le système matrilinéaire est poussé à l’extrême (il n’y a pas de mariage, frères et sœurs vivent ensemble et celles-ci élèvent les enfants qu’elles ont avec des amants jamais considérés comme des maris ou des pères, la prohibition de l’inceste concerne les relations entre frères et sœurs), M. Godelier fait remarquer que la parenté s’y présente comme parentalité: les frères renoncent à leurs sœurs et désirent les sœurs des autres, il y a échange social total, sans reste, hors l’atome fermé du triangle œdipien. La sexualité foncièrement asociale, ainsi contrôlée, est mise au service de la production du lien social.

Certes les Na ignorent notre catégorie occidentale de « père » et même de géniteur, mais ne trouve-t-on pas chez eux un savoir sexuel primaire des sujets dans leurs rapports aux pulsions (savoir qu’un enfant est toujours issu d’un coït entre un homme et une femme, même si les mythes, les théories sexuelles collectives, en proposent des versions déplacées et baroques) ?

À cette question que je lui posais, considérant que dans toutes les sociétés humaines les incestes père-fille et surtout mère-fils, malgré des transgressions, sont rares et toujours très mal considérés, M. Godelier répondit qu’il y a un niveau du lien et de l’identité sociale qui englobe et dépasse la parenté dans une totalisation de l’imaginaire dans le sacré. « Le sexuel prohibé devient du social et celui-ci devient du parental, lequel à la fin redevient du sexuel » ; la différence entre les sexes y est marquée par des attributs sociaux et par la transmission intergénérationnelle inconsciente. Le psychanalyste entend dans son fauteuil des théories infantiles à survalorisation symbolique, l’anthropologue étudie les ensembles imaginaires politico-religieux totalisants qui organisent violemment le sexuel, autorisant tel type d’union sexuelle et prohibant tel autre. Dans les mythes et les rituels, la société parle d’elle-même et s’avoue infantile.

Comme on peut le voir, l’approche anthropologique dialectise parenté et parentalité plus qu’elle ne les oppose. Mieux, elle tient leur opposition comme structurelle dans la mesure où celle-ci initie à une socialisation du sexuel mais aussi à une imprégnation de tous les rapports sociaux par la logique et les représentations du sexuel.

Bibliographie

FREUD, S. (1930). Le malaise dans la culture : Œuvres complètes, XVIII, Paris PUF, 1994 pp. 245-333.
GODELIER, M. (2005). Freud et Lévi-Strauss désarçonnés : à propos de l’inceste. ln: F. Richard, F. Urribarri (Eds.), Autour de l’œuvre d’André Green. Enjeux pour une psychanalyse contemporaine. Paris PUF.
GODELIER, M. (2004). Métamorphoses de la parenté. Paris, Fayard.
GREEN, A. (1993). Le travail du négatif. Édition de Minuit.
GUTTON, P. (2000). Psychologie et adolescence. Paris, PUF.
LAPLANCHE, J. (1987). Nouveaux fondements pour la psychanalyse. Paris, PUF.
LERAT, B. (1991). Œdipe, une mythologie du sujet en Nouvelle-Guinée. Paris, PUF.
RJC F., W. Eds. (2006). La subjectivation. Enjeux théoriques et cliniques, avec R. Cahn, C. Chabert, A. Carel, R. Kaes, B. Penot, R. Roussillon. Paris, Dunod.

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