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La transitionnalité de l’espace-temps psychique

Auteur(s) : Pierre Timar
Mots clés : double limite – espace-temps psychique – fractale – intrication/désintrication pulsionnelle – objectalisante/désobjectalisante (fonction) – physique quantique – relativité – topique – transitionnalité

Pourquoi écrire quelque chose de nouveau alors que tant de travaux sont déjà publiés ? Quelque chose de suffisamment nouveau pour que cela vaille la peine d’être transmis. La simple compilation des écrits des autres est un travail préparatoire personnellement intéressant mais c’est tout. La mise en perspective, le dévoilement de la consistance interne des écrits des autres, c’est déjà mieux. La mise en évidence de la convergence de différentes disciplines est un pas de plus.

Expliquer la convergence serait parfait.

1) Tout d’abord : la rencontre de la relativité d’échelle

En septembre 1995 a paruun article de Laurent Nottale : « La relativité d’échelle » dans la revue Pour la science[1]. Il s’agit d’une généralisation aux changements d’échelle de la relativité d’Einstein par la géométrie fractale qui permet de fonder sur des principes premiers et de comprendre la mécanique quantique et plus largement s’applique sous une forme nouvelle à la structuration des systèmes macroscopiques comme par exemple les systèmes planétaires.

L’intuition s’est imposée que quelque chose de commun nous reliait, comme s’il y avait une similitude dans l’approche de notre objet d’étude spécifique du monde physique et du monde psychique. Après coup et pour simplifier à l’extrême, cette intuition pourrait se résumer à l’approche du psychisme est d’essayer de comprendre le mouvement psychique comme si on était « porté » par lui et non pas « vu » de l’extérieur, autrement dit dans un système de référence transféro-contre-transférentiel et non pas à travers une grille de lecture psychologique c’est à dire un point de vue extérieur.

Il s’avère que la position relativiste de Nottale est d’étudier les systèmes de l’intérieur : qu’est-ce qu’on voit quand on est comme une particule dans un fractal ? [2] Comme Einstein s’était interrogé : qu’est-ce qu’on voit quand on est sur un rayon de lumière ou entraîné en chute libre dans un champ de gravitation ? La géométrie est courbe [3] pour Einstein, fractale [4] de surcroît pour Nottale, mais pour la particule tout se ramène à une réponse commune qui est: « ça va tout droit ».

Il s’agit ici d’exposer que, contrairement aux « vieilles habitudes » qui laissent à penser que le champ psychanalytique va puiser dans les sciences que l’usage a qualifié de « dures », il m’a semblé que la créativité novatrice des théoriciens scientifiques a pour source leur capacité de penser « au plus près » de leur objet d’étude comme nous tentons de le faire dans notre position d’analyste en séance, c’est-à-dire dans la triangulation de l’expérience analytique avec ses deux pôles intrapsychique et intersubjectif (constitutifs du point de vue transféro-contre-transférentiel) et la théorie métapsychologique personnelle de l’analyste.

Mais en allant plus loin, est-il vraiment surprenant de constater cette similitude entre une théorisation aussi profonde du monde réel et une théorisation du psychisme qui pense la théorie du monde ? L’envie de dire que cette similitude serait un indice de validité est forte.

Il faut rappeler que Freud avait dit dans les dernières pages de L’avenir d’une illusion que « le problème de la nature de l’univers considérée indépendamment de notre appareil de perception psychique est une abstraction vide, dénuée d’intérêt pratique. »

Mes présupposés théoriques métapsychologiques sont freudiens et dans mon activité clinique je ne peux travailler sans le concept de pulsion. Pulsion de vie et pulsion de mort. Le modèle de référence est la liaison et la déliaison, la fonction objectalisante et la fonction désobjectalisante d’André Green. Mais je dois dire que je n’avais jamais pu me représenter l’intrication pulsion de vie – pulsion de mort. J’ai tenté (en fait, je me suis amusé à essayer) de reconstruire un point de vue métapsychologique économique à partir de la définition de la pulsion : concept limite qui impose un travail au psychisme du fait de son lien au somatique. En décondensant l’idée de travail, nous avons remarqué qu’il y avait contenu implicitement le temps, l’espace et l’énergie. La notion de mouvement est représentable mais alors on spatialise le temps sans y prêter attention comme quand on trace une trajectoire.

Si l’on pose explicitement l’hypothèse d’un espace-temps psychique et l’hypothèse de l’énergie psychique, on peut alors se figurer les mouvements psychiques comme des trajectoires pulsionnelles, ou mieux, comme des flux d’énergie psychique. Soit il y a écoulement entre deux lieux (d’investissement), et on a alors une représentation dynamique de la liaison en forme de réseau auto-organisé ; soit il y a stase dans une zone, et alors il y a changement du régime de fonctionnement en attraction (comme une attraction gravitationnelle). Tout flux passant « trop » près sera attiré. Les conséquences en sont la déviation ou l’interruption du réseau dynamique, et c’est une représentation de la déliaison.

Il ne faut pas se méprendre en concevant l’espace-temps psychique comme ayant une géométrie classique. La transposition du modèle de Nottale apporte une géométrie dont les structures apparentes sont fonctions de la résolution à laquelle on les étudie (l’espace des échelles) et donc différentes à chaque échelle. Pour simplifier à l’extrême : l’espace-temps est donc toujours plus complexe si on se « rapproche » d’un objet. On peut illustrer cela en termes d’anfractuosités qui se dévoilent là où on percevait un objet « lisse » (définition des fractales par Mandelbrot).

Il faut maintenant revenir sur le rapprochement liaison/déliaison, écoulement/stase. C’est un pont vers la question de l’homéostasie nécessaire au vivant. Le travail du psychisme est de faire s’écouler l’énergie entrante rythmiquement ou « catastrophiquement » (au sens des catastrophes de René Thom, à savoir une discontinuité sur un fond de continuité), en restant le plus éloigné possible d’une situation de stase. J’ai eu l’idée que ce travail était similaire à celui de la fonction du placenta. Le préconscient vient-il en prendre le relais ?

Prenons l’exemple du rapport de la faim et de la glycémie. Après la naissance, la perfusion continue cesse et le nouveau-né se trouve de façon inconnue soumis à une rupture de continuité. Il entre dans un nouveau système de rythme. La fonction maternelle va être de suppléer pour partie à la fonction placentaire en allaitant suffisamment vite l’enfant, et en nommant « la faim », « la soif », « le bien-manger », etc. Pour partie seulement, car le travail pulsionnel lié à la chute de la glycémie va devoir être aussi assumé de façon contemporaine par le psychisme du bébé. L’expérience de la tétée est préparée par l’expérience intra utérine de la succion du pouce. L’investissement de l’expérience de la succion à visée nutritionnelle me semble être configurée par la coïncidence entre la satisfaction corporelle du besoin (normalisation retrouvée de la glycémie) et la stimulation érogène buccale (préalablement expérimentée). Sont ajoutés le holding maternel dans sa double qualité physique et psychique et le déclin du travail pulsionnel intrapsychique.

Je pense que c’est le déroulement contemporain de l’expérience psychique de la mise en tension (afflux d’énergie) puis de la chute de cette tension et de l’expérience de la baisse de la glycémie puis de sa normalisation qui instaure la possibilité ultérieure de la classique réalisation hallucinatoire du désir par réinvestissement de l’expérience. C’est à dire que le réseau d’écoulement d’énergie pourra temporairement diminuer la mise en tension par la mise en mouvement intrapsychique de l’investissement (écoulement d’énergie libidinale vers l’ « objet-expérience » de succion).

Le modèle met donc en relation le psychisme du bébé et son corps, le corps du bébé et le corps de sa mère, le corps de la mère et son psychisme et le psychisme du bébé et celui de sa mère. Il y aurait là une première matrice des opérations de métaphorisation. Quand il n’y a pas mise en place de ce relais il va se produire une stase dont l’effet va être un remaniement local de l’espace-temps psychique dont la persistance va induire la nécessité de réinvestir de novo l’ « objet-expérience » de succion.

Je me représente ainsi la constitution d’une zone clivée de l’espace-temps psychique en ce sens qu’elle ne permet pas la circulation de la libido dans le reste de l’espace-temps psychique. Je dirais que c’est une figuration de la constitution du bon et du mauvais objet ayant bien la même source pulsionnelle.

Au temps suivant la pulsion va avoir tendance à reprendre les mêmes circuits.

On retrouvera là une interprétation personnelle de diverses théories précédentes de Freud et Winnicott (pour celles qui me sont les plus conscientes). La décussation décrite par Green (Narcissisme de vie, narcissisme de mort, p. 119) me semble représenter le modèle du mouvement psychique de base que l’on retrouve à plus grande échelle dans la triangulation œdipienne ou plus largement dans la triangulation généralisée à tiers substituable de Green (le langage dans la psychanalyse). Ce qui est mis en évidence, c’est la hiérarchisation de type fractale du modèle intrapsychique. Ainsi la fonction objectalisante (Green) est mise en correspondance avec le processus d’écoulement ou de décroissance de la stase par succession de décussations. La fonction désobjectalisante (Green) correspond à la capture par contiguïté des investissements réalisant soit un court-circuit du système de décussations soit un remaniement total sous un régime d’attraction. Le remaniement peut être figuré comme une division spatiale avec un secteur exclu centré sur un attracteur. La clinique montre souvent que c’est à partir d’une petite variation sur un thème répétitif plutôt qu’après une interprétation qu’on attendrait mutative qu’un remaniement psychique important apparaît.

Freud peut être relu avec une nouvelle attention ; ainsi par exemple, dans Le refoulement, une description des petites variations qui conduisent à l’idéal ou à l’horreur, avec une même source pulsionnelle, m’a frappé. À la lecture de ce passage, Nottale a reconnu : « c’est le modèle de Lorenz à attracteur bilobé » (de haute sensibilité sue les conditions initiales, c’est à dire de chaos dynamique)! Il me semble que la description que Green donne de la décussation est similaire. La décussation fait que les investissements passent d’un objet attracteur à un autre. C’est un comportement chaotique du type de l’attracteur de Lorenz, qui d’ailleurs est une formalisation des lois de l’hydrodynamique appliquées à un modèle simplifié d’atmosphère.

 

Attracteur bilobé : il y a oscillation entre les deux pôles d’attraction

Tout se passe comme si la lutte contre la stase énergétique nécessitait un mode d’écoulement particulier qui semble universel au sens de l’universalité de type 3 (similarité des processus et non seulement des apparences) décrite par Bernard Sapoval in « universalité et fractales ». Par exemple [5] il montre que le processus sous-jacent à la percolation du café se retrouve dans l’extension des feux de forêt !

Autre point remarquable : dans sa théorisation, Nottale trouve que l’espace-temps fractal apparaît comme borné par une limite inférieure connaissable (l’échelle de résolution minimale identifiée à la longueur de Planck) mais non atteignable (il faudrait l’énergie de tout l’univers) et une limite supérieure connaissable mais non atteignable car c’est l’équivalent d’un horizon au sens de point de fuite dans un effet de perspective ; c’est un infini qui nous apparaît à distance finie du fait d’un effet de projection, ce qui est l’essence de la relativité.

En situation analytique, l’écoulement de l’énergie pulsionnelle serait favorisé par le travail du préconscient mis en sollicitation par la règle fondamentale. Il va donc y avoir récupération par ce système de tout ou partie de ce qui habituellement trouve d’autres voies (dans l’action directe par exemple) et surtout de ce qui ne trouve pas d’autre voie. En effet, ce qui reste habituellement dans le secteur Inconscient va être reconnecté.

Il est nécessaire de penser ces représentations schématiques comme des représentations dynamiques et non pas comme une arborescence de canaux. Il s’agit de l’équivalent d’un diagramme de phase qui représente les vitesses et non la trajectoire elle-même. On prend (crée) une bifurcation quand on échappe à l’objet. Cela demande une reprise narcissique des investissements qu’il faudra écouler dans de nouvelles voies, c’est-à-dire en investissant de nouvelles configurations objectales, remaniement mosaïque d’objets partiels ayant favorisé une introjection et d’objets totaux idéalisés, cautions de l’introjection. Cet état nécessite une régression suffisante (ou fonctionnelle) plus ou moins vécue sur le mode dépressif ou paranoïde selon la disponibilité des objets internes et leur qualité introjective.

Le problème du non-recouvrement de la première et de la seconde topique freudienne viendrait de la localisation implicite du descripteur du côté du conscient. Ne serait-ce que quand on énonce « tout se passe comme si… ». Il faudrait arriver à des énoncés de type relativiste (au sens du principe de relativité et non du « relativisme ») où seule apparaîtrait la relation. C’est l’intérêt de formulation théorique de type fonction objectalisante pour évoquer la liaison, l’éros. (et de la fonction désobjectalisante symétriquement). Ce qui induit les formulations classiques est la construction insatisfaisante du concept perception-conscience qui axiomatise du côté d’un moi primordial sur le mode du conscient adulte disposant de l’après coup et des distorsions de la secondarisation qui visent à rétablir le sentiment de continuité qui est l’assiette du savoir être soi. L’ego, illusion complexe qui intègre l’hétérogène semble nécessiter de la non-discontinuité. Alors que toute expérience contredit cette hypothèse si on se place dans une perspective élémentaire : nous sommes seuls et sans possibilité d’atteindre ni notre corps propre, ni notre propre psychisme (et encore moins celui des autres) dans nos états de conscience habituels, nous en interpolons une certaine connaissance. Il est habituel d’identifier ces résultats interpolés (et extrapolés) et la perception comme étant une expérience réelle.

La conception de la perception-conscience est cohérente avec la conception de la pulsion comme concept limite (ou plutôt mise en évidence de la nécessité d’expliciter la distinction du corps (processus psychique érotique) et du soma (processus de matière organique vivante). Mais là où il est posé que la pulsion est une axiomatique fondamentale théorique sans équivoque, l’expérience commune de sa propre réalité psychique tend à annuler la distinction entre la perception par le soma et son évocation psychique (en reprenant ce terme dans la terminologie électroencéphalographique de potentiel évoqué).

2) « Un peu de clinique ? » ou : « Mais qu’est-ce que cela (la transitionnalité de l’espace psychique) a à voir avec la relativité d’échelle ? »