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La différence des sexes dans le couple ou la co-création du masculin et du féminin

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : angoisse de castration – bisexualité – complexe d’Œdipe – effracteurs nourriciers – féminin – masculin-féminin – masochisme (érotique féminin) – moi – phallique (phase) – psychosexualité – pulsion (sexuelle) – refus du féminin – sexes (différence des -)

Si, comme le dit Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme, on le devient », je dirai qu’il en va de même pour le masculin. Et que le féminin, comme le masculin, au niveau génital, ne sont pas atteints et acquis lors de la puberté, comme le dit Freud, avec la réalisation des premiers rapports sexuels, mais sont une conquête incessante, liée à la poussée constante libidinale. En effet, ce ne sont ni les transformations corporelles ni l’excitation sexuelle vécues au moment de la puberté qui élaborent la différence des sexes masculin-féminin, au niveau de l’appareil psychique.

Mon titre, légèrement provocateur, laisse entendre que cette différence des sexes n’est pas non plus chose acquise dans la relation sexuelle, sans qu’il soit nécessaire pour autant d’évoquer la relation homosexuelle, mais au sein de la relation hétérosexuelle elle-même.

Je proposerai quelques hypothèses personnelles à propos des voies qui permettent d’accéder à l’élaboration psychique du masculin et du féminin, à leur rencontre dans le couple et à la création du féminin.

Les quatre couples de la psychosexualité, selon Freud

Je vous rappelle que Freud décrit le développement de la psychosexualité à travers trois couples : actif/passif, au stade anal ; phallique/châtré, au stade phallique ; et enfin, le couple masculin/féminin, lors de la puberté, au stade dit « génital ». L’actif-passif désigne un couple d’opposés ou de polarités, le phallique-châtré un fonctionnement par tout ou rien, mais seul le couple masculin-féminin désigne une véritable différence : la différence des sexes.

 Cependant, les formulations que Freud utilise expriment à quel point ce “génital” se détache difficilement des précurseurs prégénitaux. Le vagin est “loué à l’anus”, selon l’expression de Lou Andréas Salomé , reprise par Freud en 1917. Le pénis est assimilé à la “verge d’excréments”. Le sexe féminin se définit en fonction du pénis, comme une annexe : “le vagin prend valeur comme logis du pénis”. Et quand Freud parle de l’homme de la relation sexuelle, il en parle comme d’un “appendice du pénis”.

 Après avoir posé la différence des sexes, Freud, en 1937 , la remet en question. Un quatrième couple surgit : bisexualité/refus du féminin, dans les deux sexes.

Il est intéressant de remarquer que tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes :

  • d’une part, le refus du féminin est refus de ce qui, dans la différence des sexes, est le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour l’homme parce qu’il lui renvoie une image de sexe châtré qui lui fait craindre pour son propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.
  • d’autre part, autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées du conflit œdipien, autant le fantasme de bisexualité, comme la bisexualité agie, constituent une défense vis à vis de l’élaboration de la différence des sexes au niveau de la relation sexuelle génitale.

Le « roc » du refus du féminin

Freud, par ce terme de « roc » induit un point de vue pessimiste sur la sexualité, et qui désigne, sans le dire explicitement, aussi bien l’impuissance sexuelle que celle de l’analyste à y remédier.

En effet, Freud estime que la femme en resterait rivée à son envie du pénis – ce qui n’est pas faux, pour une part -, et l’homme à son angoisse homosexuelle d’être pénétré. Je dirai qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une défense prégénitale contre l’angoisse de pénétration génitale. Celle d’un vagin qui doit se laisser pénétrer ou qu’il s’agit de pénétrer par un pénis libidinal. Il s’agit donc bien encore de la différence des sexes, au niveau de la relation sexuelle elle-même.

Il semble donc que l’accession à la distinction des sexes ne constitue pas une plateforme de stabilité et de sécurité, et je pose l’hypothèse que ce que Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes.

Les trois « effracteurs nourriciers »

J’ai proposé, avec Claude Goldstein, dans Le refus du féminin, un trajet de la psychosexualité qui passe par trois effracteurs nourriciers, coûte que coûte. Effractions nourricières, ce qui les différencie des violences traumatiques. Ce sont trois épreuves de réalité, qui donnent lieu à des expériences de psychisation aux limites du corporel et du psychique, comme ce qui définit la pulsion. Epreuves majeures, inévitables, structurantes. Et qui imposent une évidence : que le moi n’est vraiment « pas maître en sa demeure ».

Le premier effracteur nourricier, c’est la poussée constante de la pulsion sexuelle. Bien avant autrui, il y a un « corps étranger interne » qui se manifeste dans son étrangeté propre en cette poussée constante de la libido. Cette poussée constante est extraite des poussées périodiques de l’instinct et du besoin. Le fait qu’elle pousse constamment, alors que le moi doit se périodiser, se temporiser, lui fait violence et lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient du pulsionnel, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’oestrus, et se transforme en psychosexualité à poussée constante, fait humain majeur.

La poussée constante libidinale met le petit moi immature en nécessité d’étayage. « Sur le trajet de la source au but, la pulsion devient psychiquement active » (Freud). Dès les origines de la vie, le moi est obligé à l’angoisse, parce qu’il n’a pas le choix : c’est ce qui l’effracte qui va le nourrir.

Le deuxième effracteur nourricier, c’est l’épreuve de la différence des sexes, et ses exigences de réalité. C’est le temps du remaniement copernicien de l’élaboration du complexe d’œdipe, qui mène à la solution phallique, à l’angoisse de castration, et à la solution identificatoire croisée aux deux parents dans la différence des sexes et des générations. C’est cet effracteur qui arrache violemment le pénis et le vagin aux modèles prégénitaux. C’est dans la différence des sexes que la poussée constante est le plus au travail.

Le troisième effracteur nourricier c’est l’amant de la relation sexuelle de jouissance : celui qui crée le “féminin” génital de la femme, préparé par les deux précédentes épreuves. Le masculin de l’homme est dans le même mouvement co-créé, et réélabore après coup toutes les figures antérieures de l’étranger, pulsionnel et objectal, et celle du père œdipien.

La triple solution et les trois pôles du moi

Si le moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il ne peut être régi constamment par elle. Il a pour fonction de transformer la poussée constante en poussées périodiques. Il introduit la temporalité, la rythmicité. Il doit donc fractionner, trier, qualifier, temporiser cette poussée constante, selon une triple solution, toujours combinée :

  • au pôle dit « anal », le moi accepte une partie de la pulsion et négocie : c’est la solution névrotique, celle du refoulement secondaire. L’analité produit du lien, qui doit au fonctionnement sphinctérien la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet.
  • au pôle dit « fécal », le moi se refuse coûte que coûte et se ferme à l’invasion pulsionnelle : c’est la solution répressive , celle du déni, de la haine de la pulsion. Si ce pôle est prédominant, le travail du négatif est à base de déni, de clivage, de forclusion, de dégradation de la pulsion en excitation, de fécalisation de l’objet. Les stratégies de défense visent davantage la survie, le maintien de la cohésion narcissique et identitaire.
  • au pôle dit « libidinal », le moi s’ouvre et se soumet coûte que coûte : c’est la solution introjective. Le moi, dans certaines expériences, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités de libido. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, de jouissance sexuelle.

La relation sexuelle

On peut retrouver ces trois solutions du moi dans les modalités de relation sexuelle.

Au pôle anal, un homme se contente d’une relation périodisée de tension et de décharge, sa partenaire est un objet qui permet d’atteindre le plaisir. La conquête est celle de l’orgasme, d’un plaisir d’organe et non celle de la jouissance, laquelle implique la recherche et la création du sexe et de la jouissance de l’autre. Le plaisir, comme l’orgasme restent au service de la liaison, du retour dans le moi, tandis que la jouissance, est déliaison, sortie hors du moi, ek-stasis, perte des limites, au-delà du principe de plaisir du moi. La conquête est celle de multiples partenaires, d’objets interchangeables comme le sont les objets de l’analité, et renouvelables, comme les fèces. L’angoisse de castration y trouve son compte.

Une femme, au pôle anal, négocie, ne se donne pas, se donne sous conditions, se refuse quand cela l’arrange, se soumet si la menace est celle d’une perte d’amour, recherche l’égalité sexuelle.

Au pôle fécal, un homme a besoin de souiller sa partenaire, de l’injurier, de l’avilir, de l’humilier, pour la réduire à sa merci. Le sexe féminin est objet d’horreur. Les formations perverses vont dans ce sens.

Une femme au pôle fécal fait tout pour châtrer son homme, nier la puissance de son pénis, et le réduire à une « verge d’excréments ».

Une femme supportera plus facilement que son sexe soit objet de terreur ou de dévalorisation pour son partenaire, au pôle anal, plutôt qu’objet d’horreur ou de dégoût, au pôle fécal. Dans le premier cas, elle perçoit qu’elle a affaire à l’angoisse de castration de l’homme phallique, pour lequel seul le pénis est beau, valorisé et rassurant, elle-même étant donc vécue comme châtrée. Pour Freud, la pudeur féminine a pour fonction de masquer ce qu’il nomme le « défaut du sexe féminin », objet de honte. La femme se sentira d’autant plus aimée qu’elle sera désirée malgré ce sexe laid et inquiétant, qu’aura surmonté le désir d’un amant de jouissance. C’est un mouvement vers le pôle libidinal. Tandis que si le sexe féminin est objet d’horreur et de dégoût, la femme perçoit que l’homme la « fécalise ». S’il la désire pour la même raison, elle peut se sentir entraînée vers la perversion, c’est-à-dire la jouissance fécale, la fétichisation.

En revanche, s’il y a un lieu où l’entrée de la poussée constante dans le moi peut être perçue, se déployer et être vécue comme une expérience enrichissante c’est au pôle libidinal, dans la relation sexuelle de jouissance, dans l’arrachement de la poussée constante libidinale à la poussée périodique de l’instinct et du besoin. La co-création du féminin et du masculin adultes, et la jouissance sexuelle font partie de ces expériences mutatives, qui provoquent des remaniements de l’économie psychique, et enrichissent le moi de représentations riches d’affects.

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre le moi et la libido.

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la “défaite”, dans toute la polysémie du terme.

Le passage du phallique au masculin-féminin

La phase phallique, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est le moyen de se dégager de la mère prégénitale. Le garçon y est aidé car il possède un pénis que la mère n’a pas. Pour la fille c’est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ?

La grande découverte de la puberté, c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique, c’est-à-dire narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Il théorise alors le « complexe de castration ». Le vagin n’est pas un organe infantile – non pas que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, une fente – mais parce que l’érogénéité profonde de cet organe ne peut être découverte que dans la relation sexuelle de jouissance.

Si cette organisation phallique existe, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, c’est parce qu’elle joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque œdipienne. Lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents, la scène primitive qui font effraction, mais c’est l’entrée en scène du sexe féminin, du vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : elles ont des règles, il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », comme le dit Freud, on pourrait dire « le sabre et le goupillon ».

Le passage par le phallique est un passage obligé, mais l’accès au masculin-féminin suppose un autre parcours, celui de la reconnaissance de l’altérité dans la différence des sexes.

C’est à propos du « féminin », pour la femme comme pour l’homme, dans la rencontre de la relation sexuelle que ce conflit est le plus exacerbé.

Le « génital » libidinal adulte est ce qu’il y a de plus difficile, de plus violent, et ce qui mobilise au plus fort les défenses anales, fécales, phalliques qu’on peut nommer « refus du féminin ». Car il exige un effort élaboratif du moi face à la poussée constante de la libido, dans la sexualité. Et c’est la violence de cette épreuve qui peut faire front, qui peut s’opposer à la violence de la captation régressive de la mère archaïque, qui tire vers l’indifférenciation.

Le travail du féminin

J’ai soutenu l’idée que c’est un “travail du féminin”, chez l’homme comme chez la femme, qui assure l’accès à la différence des sexes et son maintien, toujours conflictuel, et qui donc contribue à la constitution de l’identité psychosexuelle. Celle-ci reste cependant instable, car il s’agit d’un travail constant, et constamment menacé de régression à l’opposition actif-passif ou au couple phallique-châtré, qui soulagent tous deux le moi en “exigence de travail” face à la poussée constante de la pulsion sexuelle.

Chez la femme, le “féminin” réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. La femme veut deux choses antagonistes. Son moi déteste, hait la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le “masculin” de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du “phallique”, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son “féminin”. Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du “féminin”.

 L’amant, à condition que son moi ait pu se soumettre à l’effraction interne de la poussée constante libidinale, va la porter dans le corps de la femme, pour ouvrir, créer son « féminin ». Pour cela, il devra affronter, chez elle, son conflit entre sa libido et les résistances de son moi. Le féminin – celui de la différence des sexes – est donc ce que l’amant arrache de la femme en détruisant son refus du féminin.

Malgré sa résistance, l’effraction par la poussée constante de la libido s’avère plus facile pour le sexe de la femme, dont c’est le destin d’être ouvert. L’ouverture de son « féminin » ne dépend pas d’elle, mais d’un objet sexuel externe identifié à la poussée constante. C’est la raison pour laquelle l’accès à sa génitalité est à la fois plus aisé, parce qu’elle y est aidée par l’homme, et plus problématique que celle de l’homme, car la « Belle au sexe dormant » doit rencontrer son Prince, l’homme de sa jouissance. C’est ce qui fait de la femme une « âme en peine », dépendante, davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité « à compromis » de l’homme adulte.

L’amant est à la sexualité de la femme ce que la pulsion a été pour le moi : l’exigence d’accepter l’étranger, à la fois inquiétant et familier. Elle est donc, malgré elle, contrainte à un « travail de féminin ». Aucune femme ne peut se laisser pénétrer si elle n’a réussi à transformer ses angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitales. Le fantasme de viol, très érotisé, vient souvent marquer le passage d’un mode d’angoisse à l’autre.

Chez l’homme, le « travail de féminin » consiste à laisser la poussée constante s’emparer de son pénis, à s’abandonner à elle, alors que son principe de plaisir peut l’amener à se contenter de fonctionner selon un régime périodisé, de tension et de décharge. C’est alors une sexualité sur le mode anal, avec un pénis anal. L’orgasme de l’homme est alors faussement confondu avec la jouissance, alors qu’il consiste à fuir la jouissance et à revenir le plus vite possible dans le contrôle du moi.

“Quel est celui qui, au nom du plaisir, ne mollit pas dès les premiers pas un peu sérieux vers sa jouissance ?” écrit Jacques Lacan. J’ajouterai : vers la jouissance de l’autre ?

Cette entrée de la poussée constante dans la sexualité, seul véritable accès à la jouissance sexuelle, ne signifie pas, bien évidemment, pour l’homme, avoir une activité sexuelle constante, mais pouvoir désirer constamment une femme, avec un pénis libidinal. Cela suppose que sa peur de sa propre mère archaïque, de sa propre jouissance ou de celle de la femme ne le conduisent pas seulement à la décharge, mais à la découverte et à la création du “féminin” de la femme. C’est-à-dire de s’abandonner, lui aussi, à la pulsion et à l’objet sexuel, au lieu de tenter de les maîtriser tous deux par des défenses anales et phalliques. L’homme accède donc au masculin lorsqu’il devient ce qui le possède, c’est-à-dire poussée constante. L’interne de la poussée constante qui se révèle comme étrangère au dedans va se retrouver et se reconnaître dans l’étranger au dehors qui se révèle comme « faisant corps » avec la femme, dans l’union sexuelle de jouissance par laquelle il y aura alors différence sexuelle.

On peut dire qu’il y a retrouvaille. Et se reproduit là, sur le plan théorique, une union possible entre une théorie pulsionnelle, basée sur l’absence et la perte d’objet, et une théorie de relation d’objet, qui implique la réalité et la présence d’un autre.

Le « travail de féminin » chez l’homme, ou « travail de masculin », suppose qu’il puisse se démettre, pour un temps, du contrôle de son moi et de son pénis anal, et parvienne à surmonter les fantasmes d’un pénis phallique qui tend surtout à vérifier sa solidité dans la relation sexuelle, et à ne pas être terrorisé par des fantasmes liés au danger du corps de la femme-mère. C’est en effet tout un programme, et une « exigence de travail », comme dit Freud. On peut comprendre que bien des hommes ne s’y risquent pas !

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, à l’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion. C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la jouissance sexuelle. Je cite Freud, en 1912 : “Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur”. Sic !

Une femme sait quand on la désire constamment, c’est ainsi qu’elle se sent aimée. Elle sait aussi qu’une relation sexuelle à poussée constante ne s’use pas, et qu’elle creuse de plus en plus son féminin.

La dissymétrie de la différence des sexes s’enrichit par des identifications. L’homme va aussi se sentir dominé par la capacité de la femme à la soumission, à la réceptivité et à la pénétration. Plus la femme est soumise sexuellement, plus elle a de puissance sur son amant. Plus loin l’homme parvient à défaire la femme, plus il est puissant. L’amour est au rendez-vous.

L’énigme du masochisme

L’énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée plus elle a besoin d’être désirée ; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant ; plus elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée. La « défaite » féminine c’est la puissance de la femme.

Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre cette « énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ».

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois Dormant. Si, comme le dit Freud, la mère, messagère de la castration, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il t’arrivera des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ». La mère « suffisamment adéquate » est donc messagère de l’attente.

Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin de la fillette à l’abri du refoulement primaire, que l’amant viendra lever, réveiller, révéler. Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Le garçon, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organisera le plus souvent, bien appuyé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, elle, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. Et comme ces attentes sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut l’ancrage d’un solide masochisme primaire.

La coexcitation libidinale, qui érotise la douleur, est pour la fille une nécessité permanente de réappropriation de son corps, dont les successives modifications sexuelles féminines sont davantage liées au féminin maternel, et donc au danger de confusion avec le corps maternel.

Mais il faudra un infléchissement, vers le père, du mouvement masochique, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. Le changement d’objet fera de ce masochisme primaire, nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique secondaire qui conduira la fille au désir d’être pénétrée par le pénis du père. La culpabilité de ce désir œdipien amène la petite fille à l’exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par le père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin, celui d’ « Un enfant est battu », longuement analysé par Freud.

Et enfin, la femme attend la jouissance. Le changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient.

Le masochisme érotique féminin

Je m’éloigne donc de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance entre un masculin et un féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit le masochisme moral. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées.

Par ce masochisme érotique le moi de la femme peut s’approprier l’arrachement de la jouissance et trouver enfin un sexe féminin, jusque-là « loué à l’anus ».

Ce masochisme, chez la femme, est celui de la soumission à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », à condition d’avoir une profonde confiance en l’objet, et que celui-ci soit fiable, c’est-à-dire non pervers.

L’amant de jouissance investit le masochisme de la femme en la défiant, en lui parlant, en lui arrachant ses défenses, ses fantasmes, ses tabous, sa soumission. Parce qu’il lui donne son sexe et la jouissance, donc un plaisir extrême, et parce qu’il élargit son territoire de représentations affectées, la femme sollicite de lui l’effraction et l’abus de pouvoir sexuel.

Ce masochisme érotique féminin est le gardien de la jouissance sexuelle.

La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Mais la jouissance sexuelle, mêlée de tendresse, apporte un réel bénéfice de plaisir.

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social.

Je dirai que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant.

La relation génitale, lorsque la jouissance sexuelle est arrachée à la femme par l’amant, permet d’accomplir le degré le plus évolué du changement d’objet, réalisant, grâce à un nouvel objet, les promesses du père œdipien. Il s’agit donc d’un double changement d’objet, celui de la mère prégénitale au père œdipien, c’est-à-dire à la mère génitale, et celui du père œdipien à l’amant de jouissance. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».

Le « refus du féminin » quand même

Le génital adulte, tel le rocher de Sisyphe, est constamment à gravir, à construire et à maintenir, du fait de la poussée permanente de la pulsion sexuelle et du désir. Car le « féminin » est constamment en mouvement d’élaboration et de désélaboration vers le « refus du féminin ». Le « féminin » est toujours à reconquérir par le « masculin ».

La reprise narcissique par la femme de son « refus du féminin » est un des moteurs de la poussée constante du pénis de l’homme, qui aura, à chaque pénétration, à la reconquérir. Cela contribue à rendre la femme désirable, et à maintenir le « masculin » de l’homme dans son désir de conquête, constamment renouvelé, du féminin de la femme.

L’effet effracteur-nourricier de la relation sexuelle est donc l’un des nécessaires leviers du désir, et de sa dynamique selon la poussée constante.

La rencontre amoureuse

J’évoquerai la fonction de mise en scène des représentations que représente le scénario fantasmatique. On peut dire que la rencontre amoureuse est celle de deux scénarios fantasmatiques, par l’autosuggestion de chacun, ou par la suggestion de l’un par l’autre, en relation avec les prototypes infantiles. L’amour, comme l’a noté Freud, rend toujours l’amoureux très réceptif à la suggestion. D’où le coup de foudre !

La mise en scène fantasmatique est un mode de liaison de la libido qui participe à l’émergence du désir et à son maintien dans la déliaison de la jouissance. La communication des scénarios fantasmatiques, avant l’amour, est du ressort de la séduction. Pendant l’acte amoureux, cette communication est plus difficile, car il s’agit de dévoiler, de faire partager ou d’imposer érotiquement des fantasmes souvent incestueux, souvent masochistes qui contribuent à la jouissance. Il s’agit de jeu érotique. Aucun fantasme n’est pervers, ce qui est pervers c’est l’emprise, la manipulation qu’on exerce sur un être. Après l’amour, il est plus rare que les amants continuent à parler d’amour. Et pourtant, parallèlement à la tendresse, la mise en scène de nouvelles représentations affectées peut maintenir le pôle libidinal de la poussée constante, et le désir. Mais il s’agit d’un art qui n’a plus cours dans notre civilisation de « fast-food », et de « fast-love ».

Jusque-là il ne s’agit que de la composante perverse polymorphe, normale et souhaitable, de toute psychosexualité humaine.

La dérive perverse

C’est quand le scénario devient contrainte à l’agir, impérieux, compulsif, répétitif, pour le sujet qui le vit, et qui l’impose au partenaire, qu’on entre dans la version perverse du masochisme érogène. Le sujet subit l’emprise de but d’une pulsion délibidinalisée, fécalisée et la fait subir au partenaire, réduit au statut d’objet fétichisé. Tous deux sont alors enchaînés, et il ne s’agit pas d’un lien, mais d’un « contrat ». La relation, souvent très forte, est subordonnée à l’observation et à la durée du contrat. L’amour est rarement au rendez-vous. L’altérité subjective est déniée.

Une femme peut se laisser entraîner dans un scénario pervers par un homme pervers, lorsque celui-ci a su tout au début, sous le masque d’un amant de jouissance et de la promesse d’amour, ouvrir son « féminin » et en faire vibrer la composante masochiste. Il se fait passer pour un initiateur, celui qui est le seul à connaître la vérité sur la jouissance de la femme, et ce n’est que l’escalade, la contrainte, le malaise croissant, et le sentiment de souillure, d’abjection qui la mettra sur la voie de la fécalisation dont elle est l’objet.

Ce cas est fort bien illustré par un roman autobiographique d’Elisabeth McNeill, Neuf semaines et demi, où l’héroïne est portée à l’escalade de sa jouissance par un amant pervers, et se soumet à tous ses scénarios pervers. Quand il l’abandonne, et qu’elle prend conscience d’avoir servi de jouet érotique, elle tombe dans une profonde dépression. Le film (d’Adrian Lyne) qui en a été tiré, a une fin plus heureuse.

Ce rôle d’objet partiel reste valable dans le cas où le pervers masochiste est un homme qui, par le biais du scénario, délègue à la femme le pouvoir de désavouer la différence des sexes, et d’être l’agent de la castration qui, seule, mène à la jouissance.

« La pianiste », roman d’une femme, Elfriede Jelinek, mis en scène au cinéma par Haneke, est l’histoire d’une perversion sexuelle chez une femme, enfermée dans une relation d’emprise prégénitale avec sa mère. La première partie nous décrit un comportement pervers de type masculin, fétichique, dans laquelle la jouissance est liée à la fécalisation de la libido et de ses objets : le peep show du sex-shop, le reniflage des kleenex : le sperme excrémentiel évoque la jouissance fécale de certains hommes pervers avec des objets de pissotières. Cette perversion de type masculin, autoérotique, apparaît comme une solution, une tentative d’échapper à la perversion maternelle incestueuse à laquelle elle participe avec passion.

L’homme qui tombe amoureux d’elle, par le biais de la vibration musicale, va mener sa conquête masculine à dominer celle qui sait si bien dominer ses élèves, à trouver sa soumission et son « féminin ». Lorsqu’il tombera, sidéré, sur la perversion de cette femme, il fera tout pour la secouer, pour la rencontrer, jusqu’à entrer dans le scénario de ses fantasmes masochistes pervers, en la maltraitant, en la battant, en l’humiliant. Mais quand il tentera de réveiller et révéler son masochisme érotique féminin, il échouera, car la pénétration haïe la laisse de glace. Prisonnière de sa sexualité prégénitale, fidèle à sa mère archaïque, elle ne peut avoir accès à son masochisme érotique féminin, c’est-à-dire à la pénétration, à la soumission, elle ne connaît que le masochisme pervers autoérotique et fantasmatique, qu’elle a espéré pouvoir mettre en acte dans une relation avec un homme. Cet homme devra donc renoncer, admettre qu’elle est allée trop loin, qu’il ne peut plus la rejoindre. Il la quittera, désespéré, la laissant encore plus désespérée, en proie à son ravage et à son auto-destructivité. Le malentendu a été total. La rencontre amoureuse s’est avérée impossible, alors que tous deux la recherchaient, mais sur des planètes différentes, qui toutes deux ont pour nom masochisme, mais qui sont à des années-lumière de distance.

Pour tenter de conclure

La sexualité de jouissance est une création psychique authentique. Elle n’est ni seule phénoménologie, ni seule répétition. Aucun événement de la vie d’un adulte n’est comparable à une relation de jouissance, qui est un des plus puissants moyens de mettre l’humain aussi directement en contact avec les couches les plus profondes de la vie psychique, où règnent souverainement les processus primaires, d’exalter les antagonismes constitutifs du psychisme et le masochisme. On peut en dire tout autant du transfert dans la cure.

Il s’agit d’une épreuve initiatique, pour un homme comme pour une femme : celle d’un acte sexuel par lequel la poussée constante de la pulsion s’empare de leurs moi, pour en arracher la jouissance ; celle d’une soumission à la pulsion et à l’objet érotique ; celle d’une relation entre un “masculin” et un “féminin” qui se génitalisent mutuellement dans leur rencontre, mais dans une asymétrie constitutive de la différence des sexes.

C’est, à mon sens, cette expérience d’introjection pulsionnelle et d’élargissement du moi, donc intégrative, qui permet de dépasser l’ordre phallique.

Il s’agit donc bien d’une expérience mutative, de réorganisation narcissique et objectale, à laquelle la psychanalyse n’a pas dévolue ses lettres de noblesse, comme au complexe d’Œdipe, que pourtant elle restructure et prolonge.

La différence des sexes, c’est la première différence, paradigmatique de toutes les différences. C’est par la sexualité et par la différence des sexes que le petit être surgit au monde. Le premier regard posé sur lui interroge la différence des sexes. C’est la perception de la différence des sexes qui pousse l’enfant, comme on le sait, à une intense activité de pensée, qui le conduit à élaborer des théories sexuelles infantiles. La différence sexuelle fait violence au moi et à son narcissisme, et c’est cette effraction nourricière qui participe à la construction non seulement de la psychosexualité, mais de la pensée. La pensée c’est la pensée de la différence.

Cycle de Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’adulte,
Jeudi 20 mars 2003


Entre régression et repli

Auteur(s) : Michel Ody
Mots clés : dépendance – holding – narcissisme – névrose infantile – pulsion (sexuelle) – régression – repli

À propos des tensions entre narcissisme et pulsions chez l’enfant (et l’adulte)

Précisions théoriques

Beaucoup de congrès, colloques, articles ont été consacrés à la régression. Pour ce qui me concerne, dans les deux dernières décennies, j’ai participé à trois colloques sur ce sujet. Lorsque la quatrième occurrence s’est présentée, je me suis évidemment demandé ce que je pourrai bien avoir de plus à dire, sauf à vous servir, modernité aidant, une variation en « copier-coller ». La tentation a tourné court devant l’envahissement quelque peu dépressif d’une perspective par trop marquée de répétition. Le thème de cette année qui met l’accent sur les rapports entre régression et dépendance va en fait me permettre de préciser, et, je l’espère, prolonger certaines de mes réflexions antérieures.

Dans les derniers développements concernant la question de la régression, j’avais été assez animé par un problème assez contemporain pour l’histoire récente de la psychanalyse, à savoir que devant l’infiltration qu’avaient par moments pu opérer dans la psychanalyse les disciplines systémiques, comportementalistes, et plus récemment les neurosciences, le concept de pulsion était minimisé, voire évacué, et corrélativement la place de la sexualité en psychanalyse passait au second plan. Le courant appelé inter- subjectiviste en psychanalyse, et qui nous vient des Etats-Unis, participe de cette orientation, avec le risque complémentaire de faire disparaître l’intrapsychique au profit de cet intersubjectif et de ses interactions. Or, dans cet intrapsychique, rappelons que chez Freud, régression et pulsion sexuelle sont indissociables.

Si je précise pulsion sexuelle, c’est bien parce que, avant l’existence même des disciplines que j’ai évoquées, le mouvement kleinien en psychanalyse avait mis l’accent sur la pulsion d’agression comme déterminante et majeure dans la dynamique de la régression. Les débats lors des fameuses Controverses en Angleterre durant la seconde guerre mondiale ont été à la hauteur des enjeux entre kleiniens et ceux s’appuyant sur le fait que même après l’introduction de la pulsion de mort en 1920, Freud n’avait jamais changé de point de vue sur la nécessaire articulation régression/ pulsion sexuelle.

Il est ici utile de rappeler quelques données de base. Tout d’abord rappelons la définition connue et centrale que donnait Freud en 1915 du concept de pulsion dans Pulsions et destin des pulsions, définition qui me paraît rester tout à fait actuelle: « le concept de pulsion nous apparaît comme un concept limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme mesure de l’exigence de travail qui est imposé au psychique en conséquence de sa liaison au corporel. » Chaque terme compte dans cette définition, laquelle ne préjuge en rien de la complexification de la théorie par la suite, en particulier avec l’introduction de la pulsion de mort en 1920, comme celle de la seconde topique en 1923.

Ensuite, pour la régression, deux citations de Freud viennent toujours en tête. Celle de « L’introduction… » en 1917, où Freud écrit que : « le refoulement est une notion topique et dynamique… » – j’ajoute : donc métapsychologique – « la régression est une notion purement descriptive ». C’est bien pour cette raison, relevée par Freud, que la régression doit être qualifiée. C’est d’ailleurs ce qu’il nous indique en la qualifiant selon les trois coordonnées de la métapsychologie, ainsi qu’il l’écrit par exemple dans L’Interprétation des rêves.

Rappelons ici que la régression peut être topique, le modèle typique étant ce qui se produit dans le rêve, où «la représentation retourne à l’image sensorielle d’où elle est sortie un jour ». C’est ce que Freud appelle caractère régrédient du rêve. Notons que ce caractère régrédient du rêve est celui qui est sur lequel des auteurs comme M. Fain, puis C. et S. Botella, ont particulièrement insisté, avec l’extension de ce modèle dans la dynamique de la séance d’analyse. Ajoutons que la régression topique est aussi impliquée dans le passage du conscient à l’inconscient, ou encore du psychique à la conversion.

La régression peut être formelle, c’est à dire lorsque « des modes primitifs d’expression et de figuration remplacent les modes habituels ». Ceci annonce la place de la figurabilité dans la cure.

Troisième qualification de la régression, celle temporelle, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de la « reprise de formations psychiques antérieures », ce qui concerne aussi bien – je le souligne – le rapport à l’objet, que le « stade » libidinal, que l’évolution du moi.

Comme Freud le remarquait ces trois régressions n’en font qu’une seule. Lorsqu’on parcourt son œuvre, il est assez aisé de constater que Freud inscrit la notion de régression dans la plupart des registres de la psychopathologie, psychose et mélancolie comprises.

En tous les cas, rien qu’à ce rappel freudien, on peut constater que nous ne sommes pas exactement au niveau des facilités de « descriptions » seulement phénoménologiques, lesquelles sont d’ailleurs porteuses d’un risque de réduction idéologique et normative. Confère la formule banale « il (elle) régresse ».

Je n’irai pas plus loin quant à ces rappels chez Freud, si ce n’est pour ne pas oublier la question du masochisme, tout particulièrement dans le texte de 1919, Un enfant est battu, où la formulation « je suis battu (e) par le père », lorsqu’elle est constituée, « n’est plus seulement la punition pour la relation génitale prohibée, mais le substitut régressif de celle-ci ». Le texte de 1924, Problème économique du masochisme, qui tient compte de l’introduction de l’instinct de mort quatre ans plus tôt, tient non moins compte de la place de la coexcitation sexuelle dans cette problématique. Ajoutons enfin que lorsqu’on parle de régression, deux autres notions complémentaires sont sollicitées, celle de fixation et celle de progression, le problème étant, en chaque situation, d’apprécier ce qui revient à chacun de ces termes.

Si j’ai tenu à m’attarder quelque peu à ces rappels chez Freud, c’est qu’ils me paraissent nécessaires avant d’entrer plus précisément dans la question régression/dépendance.

Cette question, comme bien d’autres d’ailleurs, est indissociable de la psychanalyse contemporaine, laquelle depuis plusieurs décennies est tournée vers ce qu’on appelle « les cas difficiles ». Cela concerne l’analyse des patients border line, ou tout travail psychanalytique, depuis la consultation thérapeutique psychanalytique jusqu’au travail institutionnel, en passant par celui en face à face, quel que soit le nombre de séances hebdomadaire, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents, ou d’adultes. Le constat de cette évolution dans l’histoire de la psychanalyse ne signifie en rien que les patients du temps de Freud étaient des « cas faciles ». Il suffit de lire Dora ou L’Homme aux loups pour s’en convaincre. Je me suis exprimé récemment, et dans cette direction, sur le concept de névrose infantile éminemment complexifié actuellement. Il s’agit généralement beaucoup plus, dans cette évolution, du travail d’extension et d’approfondissement de la discipline tant dans ses aspects théoriques que pratiques, tout en tenant compte de l’évolution culturelle, y compris dans ses aspects caractérologiques, ainsi, et en contre-point, que des invariants et universaux du psychisme.

Il n’est pas très étonnant, dès lors, qu’une fois suffisamment établi le corpus nécessaire à l’ensemble des névroses, que les psychanalyses – comme l’histoire de la discipline l’indique – se soient de plus en plus tournés vers les dits « cas difficiles ». Parallèlement, la dynamique contre-transférentielle devint de plus en plus impliquée dans ces situations, contre-transfert, précisons-le, qui ne pouvait plus être limité à la question, devenue classique depuis Lacan, du désir de l’analyste. Et, pour rester dans ce vocabulaire toute la question devint, comme je l’ai évoqué en une autre occurrence : où placer, dans ces cas, le curseur entre ce qui ressortit au désir et ce qui ressortit au besoin ?

On a reproché à Freud un certain solipsisme. J’ai toujours pensé que, chaque chose ayant son temps, Freud a eu d’abord à être solipsiste pour établir une théorie de la genèse, de l’organisation et du fonctionnement de l’appareil psychique, y compris dans ses différentes expressions psychopathologiques. En outre, à l’intérieur de l’ensemble considérable de son œuvre, il a ouvert suffisamment de pistes pour qu’en 2004, les analystes les plus éminents y trouvent toujours, dans leurs relectures des éléments de réflexion qui ont des résonances contemporaines, y compris pour ce qui ouvre aux inter-investissements entre soi et l’autre.

Mélanie Klein, comme on le sait, quels qu’aient été ses apports à la psychanalyse, y compris pour les cas difficiles, jusqu’aux problématiques psychotiques, n’a pas particulièrement porté l’accent sur l’environnement du sujet ou du pré-sujet, en regard de la forme des conflits internes les plus archaïques.

C’est donc principalement avec D.W. Winnicott que l’ouverture à l’autre s’opère, et tout particulièrement dans ce qui s’y exprime dans la cure au point de vue transféro/contre-transférentiel. C’est pour notre sujet l’auteur auquel je vais délibérément me limiter. Il est cependant au cœur de notre sujet, lequel reste tout à fait actuel. Pour ce qui nous occupe ici, Winnicott va porter son attention sur ce qu’en termes freudiens on appellerait lesfailles du narcissisme –rappelons au passage que Winnicott parle essentiellement en termes de self – Ces failles narcissiques obèrent la possibilité d’une expression, je dirais, « suffisamment bonne » – pour paraphraser l’auteur – des mouvements pulsionnels. Ces mouvements mettent en fait en danger le narcissisme du sujet. C’est bien ce qui au long de l’œuvre de Winnicott – et dès la fin des années 40 – va le conduire progressivement à repérer, y compris chez des sujets chez lesquels le fonctionnement névrotique paraît dominer, à repérer les témoins d’un en-deçà-névrotique, déterminant par exemple des analyses interminables, et/ou répétées et insatisfaisantes. Ce repérage ne saurait se faire justement qu’à travers ce qui advient au niveau du contre-transfert de l’analyste.

Pour ce qui concerne l’enfant, je rappelle la lecture de Winnicott au Congrès d’Amsterdam de 1965 concernant le cas historique de Frankie, analysé à la fin des années 40 par B.Bornstein et réanalysé adulte par S.Ritvo. Le cas de Frankie illustre ainsi tout à fait ce qui malgré un travail analytique incontestable en deux temps, perdurait en même temps comme témoin d’un dysfonctionnement narcissique, lui-même lié à un dysfonctionnement de l’environnement familial dès l’origine. J’ai repris d’ailleurs moi-même ce cas comme une des illustrations de la question que j’ai intitulée : « La névrose de l’enfant existe-t-elle ? ». C’est ce que j’évoquais plus haut à propos de la névrose infantile réinterrogée.

C’est bien pour atteindre le cœur du dysfonctionnement narcissique du sujet que Winnicott dès son article de 1954 sur la régression dans la situation analytique va articuler celle-ci à la dépendance au sens où il s’agit pour le sujet de vivre dans le transfert une régression à la dépendance. Or, cette dépendance, c’est justement celle que ce sujet n’a pu vivre de façon fiable, pour X raisons concernant l’environnement familial. Il faut rappeler que Winnicott différencie trois degrés de dépendance :

  •  celui qui va vers l’indépendance, où le bébé trouve des moyens de se débrouiller sans que sa mère soit effectivement présente. Il a acquis l’intégration d’un environnement fiable. Dans la cure ultérieure éventuelle on se trouvera devant des patients de structure névrotique ;
  •  celui de dépendance relative, où le nourrisson peut avoir conscience qu’il a besoin des soins maternels et Winnicott ajoute qu’il peut les associer de plus en plus à ses propres pulsions. Ceci, plus tard, se répètera dans la cure, et c’est là que se place la dynamique de « l’utilisation de l’objet » et de celle, complémentaire, de la « survie » de l’analyste ;
  •  celui de dépendance absolue, où le bébé ne différencie pas ce qui vient de lui de ce qui vient de l’autre, principalement sa mère. Les défaillances sérieuses de l’environnement à cette période sont source, pour l’auteur, de futurs états border-line, schizoïdes etc… Ici le travail analytique interprétatif habituel doit être suspendu sine die, au profit principalement de celui de holding.

On saisit donc que la régression à la dépendance dans le sens que lui donne Winnicott est une régression qui concerne avant tout le moi, en topique freudienne, une de celles que Freud avait envisagées ainsi que nous l’avons noté. On pourrait d’ailleurs dire que cette régression du moi est la condition d’une retrouvaille du « vrai self » en terminologie winnicottienne, c’est à dire au sens où le sujet se sent réel. À lire la gradation de l’auteur, on se rend compte que plus on avance vers la dépendance absolue moins on doit, si je puis dire, toucher aux pulsions. C’est d’ailleurs ce qui fera dire à Winnicott dans « Jeu et réalité » : « les pulsions constituent la plus grande menace pour le jeu et pour le moi »

.

Au point où nous en sommes de notre développement, nous nous trouvons donc devant deux sortes de régressions, celle pulsionnelle et celle à la dépendance. C’est, pour mon compte retrouver une certaine dialectique narcissisme/érotisme, les pulsions d’agression, jusqu’à leur expression destructrice s’extériorisant – où se tournant, voire retournant contre soi – à la mesure grandissante et historisantes des tensions entre narcissisme et érotisme. Toujours est-il que Winnicott, comme il l’écrivait par exemple à Enid Balint le 22 mars 1956

 évitait de mélanger régression à la dépendance et celle en termes de stades pulsionnels. Plus précisément encore, il ajoutait qu’il voulait « la détacher complètement – la régression à la dépendance – des stades et du développement pulsionnels et donc la mettre en rapport avec la fonction de relation du moi, qui précède (c’est moi qui souligne) l’expérience pulsionnelle reconnue en tant que telle ». On ne peut être plus clair.

À une époque, j’avais critiqué cette vision de Winnicott comme trop dichotomique, puisqu’il en arrivait au contenu de la citation évoqué précédemment : « les pulsions constituent la plus grande menace pour le jeu et pour le moi ». Or, comme je le soulignais d’ailleurs, cela ne l’empêchait pas d’écrire qu’une bonne fessée pouvait faire cesser une excitation, ce qui était une façon de retrouver Freud, si je puis dire, par les mouvements pulsionnels masochiques, modalité possible de réintrication pulsionnelle. Autrement dit sortez les pulsions par la porte, elles rentreront par la fenêtre. Laquelle me direz-vous ? Réponse : celle de l’environnement parental, que ce soit sur le mode direct, contre-investi, projeté ou dénié. C’est bien d’ailleurs, pour ce qui me concerne, que les travaux de D. Braunschweig et M. Fain m’avaient particulièrement intéressés, pour – et schématiquement, certes – une fois l’étape majeure winnicotienne franchie – se tourner vers la complexité des inter-investissements parents-enfants et leurs modalités triangulaires, la triangulation et ses avatars étant de toutes manières aux fondements.

La question de l’utilisation de l’objet dans la dynamique transféro/contre-transférentielle peut être aussi examinée sous l’angle de la dialectique narcissisme/pulsions. Certes l’analyste doit survivre aux attaques, mises à l’épreuve etc…qui font pour la première fois vivre au patient une fiabilité au long cours, jusqu’à la non-destructivité de l’objet –analyste. Ceci précisé, le travail sur le contre-transfert n’est pas rien. C’est non seulement lutter contre la souffrance, les blessures narcissiques – les patients sentent très bien où « ça fait mal » – mais c’est aussi prendre conscience de son propre sado-masochisme, donc, une fois encore de ses pulsions. Nous sommes en situation où la question narcissique est majeure. En métapsychologie freudienne, il n’étonnera guère qu’aient, dans la cure, à se constituer les figures du double retournement pulsionnel entre patient et analyste, double retournement mis en avant par Freud en tant qu’un des destins de pulsions dans son écrit de 1915, destin narcissique justement, comme il le qualifiait lui-même. Au passage, nous sommes au cœur ici de l’articulation narcissisme pulsion. On peut même ajouter que la cure ici offre la possibilité de la transformation de la haine en sadisme par sexualisation, ce qui n’est peut-être pas sans incidence par rapport au « destin » de la haine dans le contre-transfert particulièrement étudié par Winnicott.

Quelques mots concernant cet autre terme employé par Winnicott, c’est à dire celui de repli ou retrait. Certains passages de ses textes pouvaient faire penser que le repli concernait en fait ce que j’ai décrit précédemment comme la régression à la dépendance. De fait, il paraît plus heuristique, et plus cohérent sur le plan métapsychologique, où là il y a complémentarité entre Freud et Winnicott, de parler de deux modalités de régression – donc pulsionnelle et narcissique – lesquelles ne sont pas, comme on l’a vu, et sous condition d’introduire la pulsionnalité de l’environnement, ne sont pas nécessairement dans un rapport d’exclusion. Ceci ne signifie pas pour autant que dans la séance il faille se précipiter sur l’interprétation pulsionnelle, mais la potentialité de celle-ci entre au moins dans la dynamique représentationnelle de l’analyste, condition de toute interprétabilité à venir. Une note sur repli et régression marque ici bien la différence entre les deux : « Cliniquement – écrit l’auteur – les deux états sont pour ainsi dire identiques. On verra cependant que la différence est très grande. Dans la régression, il y a dépendance ; dans le repli, il y a une indépendance pathologique. ». Autrement dit, pour prendre un exemple, il y a façon et façon de se mettre sous une couverture en séance en même temps que la tête entre des oreillers : soit cet acte s’inscrit dans un mouvement de régression enfin possible par la certitude cette fois acquise de la fiabilité du cadre et de la personne de l’analyste dans ce cadre, soit cet acte s’inscrit dans un mouvement d’hostilité, en tous cas de très grande ambivalence. Bien entendu les deux phases, compulsion de répétition aidant, peuvent alterner jusqu’à ce que progressivement le travail analytique, disons plus classique, puisse prendre sa place.

Enfin j’aimerais ajouter une chose à la question du « danger pulsionnel » au sens de Winnicott. Je suis tout à fait d’accord qu’il ne sert à rien d’interpréter un mouvement pulsionnel, a fortiori dans le transfert, alors que l’état du narcissisme ne le permet pas. En ce sens on peut retrouver Winnicott sur le temps de holding d’abord nécessaire. J’ajouterai le holding pour l’associativité, au sens où, dans ces situations, nous ne sommes pas proches du modèle de l’association libre. En termes freudiens, on travaille au niveau du pare-excitation et des contre-investissements. C’est particulièrement évident dans le travail analytique avec l’enfant. Et, comme on le sait, il y a toujours l’enfant dans l’adulte… Mais, ainsi que je le disais plus haut, la question se posera nécessairement de temps en temps de définir la place du curseur entre ce qui ressortit au besoin ou au désir, pour reprendre les deux termes que Winnicott a employé lui-même. Cependant, et d’une part, les deux peuvent faire chiasme au point d’étayage : d’autre part l’interprétation ne porte pas que sur les contenus inconscients, elle porte sur une certaine processualité soutenue par le préconscient siège des représentations de mots surinvestissant celles de choses, comme l’écrivait Freud ; ces termes « intermédiaires » du préconscient, écrivait-il aussi. Cette topique du préconscient, à mon avis, a donc une fonction de médiation entre narcissisme et pulsionnalité, le rôle de la symbolisation à ce niveau étant complémentaire. Dès lors, dans cette partie du travail, et sous les conditions que je viens d’évoquer, le curseur peut se déplacer plus vers la pulsionnalité.

Conférence d’introduction à la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent,
13 octobre 2004

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