Société Psychanalytique de Paris

image_pdfimage_print

Couleur du temps

Françoise Chandernagor, de l’Académie Goncourt, nous propose un conte…

C’est l’histoire, désormais oubliée, d’un ancien peintre de cour, du XVIIIe siècle, qui souhaite encore exposer son « Œuvre », celle de sa vie à la plus grande exposition parisienne…

L’auteure nous fait vivre au sein de la famille et dans la vie d’artiste d’un peintre de cette époque. On assiste à la confection au fil du temps de ce tableau, qui représente sa famille. C’est donc à la fois la question du temps qui passe, des aléas de la vie, la mort des jeunes enfants, la présence d’une enfant arriérée et laissée à l’abandon par sa mère, la détresse de celle-ci devant les deuils et la blessure narcissique liée à la présence de cette enfant « abîmée ». Bref, une vie du XVIIIe siècle somme toute ordinaire, qui sera illuminée par le travail de l’Œuvre en cours et la personnalité attachante de ce peintre.

Tout au long de l’ouvrage, on trouve en arrière plan, le fil qui tient une vie, à savoir la recherche d’une couleur parfaite, une couleur absolue : « la couleur du temps » Pour éclairer la robe de la mère et le tableau dans son entier, et qui puisse l’identifier dans le futur, comme on nomme le : « Vert Véronèse ou le bleu Nattier ».

On pense à Peau d’Âne, bien sûr, et la robe couleur de temps que Peau d’Âne réclame à son père.

En réalité, ce qui sous tend le thème de ce livre, c’est la question de la mémoire, du temps qui se déroule, de la place des souvenirs et de la valeur donnée à la quête de l’homme pour donner un sens à la vie.

Ce tableau d’une vie, finira sans doute « découpé » en morceaux dans la mansarde trop petite de la fidèle servante, dont le peintre n’a jamais perçu le profond attachement….

Ce joli livre très bien écrit, se lit d’une traite, comme on relirait un conte de Grimm, ou bien en revisitant une des salles du musée du Louvre.

Martha F.

Les hasards éditoriaux nous ont valu en peu de temps deux ouvrages consacrés à l’irréprochable épouse de Sigmund Freud. Ils sont de facture très différente. Nicole Rosen écrit un roman épistolaire dont les chapitres successifs sont les lettres imaginaires écrites par Martha Freud après la mort de son mari à une correspondante américaine à qui elle a opposé le refus d’écrire ses mémoires. L’exercice lui permet, à la première personne du singulier, de tracer le portrait d’une vieille femme lucide, sans complaisances inutiles sur ses objets d’investissement, ni sur le grand-œuvre du grand homme que fut son époux.

Très différent est l’ouvrage de Katja Behling, récemment traduit en français et préfacé par Judith Dupont. Il s’agit d’une biographie aussi informée et documentée que peut l’être celle d’une jeune juive allemande attachée à ce que son destin lui donne un homme aimant à aimer et à soutenir dans sa carrière, un certain statut social, et des enfant à élever du mieux qu’elle peut : l’homme devint célèbre et on voudrait, alors seulement, savoir qui fut cette jeune fille fougueusement aimée, cette bourgeoise viennoise aux traits d’ironie quelquefois surprenants…

Mais sur la vie intérieure de Martha, les document n’abondent pas, et le prix qui fut à payer pour se tenir à cette place de femme de devoir, nous n’en avons que des indices très extérieurs : son renoncement aux rites religieux tant que Sigmund Freud fut vivant, son effacement intellectuel au profit de Minna, la relation difficile avec Anna… Elle aimait à citer un de ses dictons favoris : « Quand on est malade, on vous donne une bonne soupe ; quand on est mort, une bonne réputation ». Une soupe, disait-elle ?

Un secret

Si Un secret est bien un roman, il est manifestement très autobiographique. Mais ce qui intéresse notre collègue Philippe Grimbert n’est pas tant de nous exposer son destin personnel où celui de sa famille, mais de nous faire saisir, et de manière poignante, la puissance et les effets des déterminismes transgénérationnels. Ecrit dans une langue sobre et magnifique, au plus près d’un affect qui se garde de tout pathos, son texte laisse le lecteur bouleversé.

P. Grimbert a choisi de nous faire vivre les effets du déni dans le lequel sont plongés ses personnages en nous racontant deux récits radicalement différents de la même histoire, et pourtant tous les deux vraisemblables, tous les deux également actifs ; un mythe, en deux versions inconciliables.

Dans cette histoire d’un secret de famille et de ses effets que traversent les remous de la grande histoire, on s’identifie aux efforts de l’enfant futur narrateur, comme aussi bien à la souffrance de ses parents, soigneusement emmitouflée dans un secret douloureusement partagé par tous les adultes de la famille. On suit jusqu’au dénouement les méandres de sa levée, suspens qui ne serait que jeu d’esprit s’il ne puisait sa force dans une nécessité de partager avec le lecteur, par le travail de mise en mots, l’élaboration par l’auteur d’une « histoire à rendre fou ».

Mais il y a une autre lecture de ce texte à travers les évocations des corps des personnages à leurs différents âges. Corps d’adolescent malingre et mal à l’aise qui va s’ouvrir sous l’effet de ces découvertes ; corps érotisés des parents, splendides gymnastes idéalisés ; corps vieillissant du père puis du fils, narrateur. Cette proximité du corps, son réel, sa fragilité aussi, P. Grimbert excelle à nous les faire toucher.

Théorie de l’attachement et la psychanalyse

Dans son introduction, Graziella Fava Viziello, prend le parti pris d’affirmer que dorénavant les thérapies ne peuvent qu’être « forcément brèves et plus ciblées…. ». Aussi donne-t-elle une place prépondérante aux recherches sur l’attachement pour leur « efficacité ». Cette position ne peut pas ne pas interroger l’analyste confrontée à une autre pratique, mais elle a toutefois le mérite de poser clairement les bases de la thèse qui sera défendue dans cet ouvrage.

Peter Fonagy y cherche à rapprocher les deux filières épistémologiques que sont la psychanalyse et la théorie de l’attachement, dans un souci d’enrichir l’une et l’autre. Son livre nous entraîne dans un parcours très complet sur les théories de l’approche structurale, le modèle Klein-Bion, l’Independent school de psychanalyse britannique, les théoriciens nord-américains de la relation d’objet, Daniel Stern, Sullivan et Mitchell et d’autres, en faisant des liens avec la théorie de l’attachement. Bien entendu une place très importante est réservée à Bowlby. Mais finalement, il conclut en suggérant que la recherche sur l’attachement « mérite de s’étendre bien au-delà de son domaine traditionnel du développement social…. ». Reconnaissant l’apport de la théorie psychanalytique à la théorie de l’attachement, il déclare aussi, comme pour le confirmer, que bien des découvertes importantes de la théorie de l’attachement ont été observées sur le divan et que les formulations psychanalytiques sont en avance sur la compréhension de la théorie de l’attachement.

Cet ouvrage intéressera ceux qui cherchent à compléter leurs connaissances ou à découvrir les différentes composantes des théories de l’attachement en partant de Bowlby et en passant par de nombreux auteurs étrangers, surtout anglo-saxons.

La réalité psychique. Psychanalyse, réel et trauma

Ce livre collectif, issu d’un colloque à l’université de Lyon 2 (mars 2002) se confronte à la complexité de l’approche psychanalytique de la réalité. La réalité s’impose au sujet comme étape de sa maturation subjective, qui ne peut éviter de rencontrer l’incontournable Anankè. Le travail du rêve effectue la symbolisation de ce que le dehors a réveillé au-dedans et qui a pu s’engager sur la scène fantasmatique. Mais le trauma insiste ; quels modes d’action la psyché a-t-elle à sa disposition pour réduire les excès d’excitation issus du dedans comme les excès de stimulation provenant du dehors ?

La première partie du livre s’attache à la construction métapsychologique du cadre de la réalité : les conceptions freudiennes (C. Janin), la construction du concept de réalité externe (R. Roussillon), les modalités du négatif (B. Duez). C. Chabert montre dans une cure les étapes de l’élaboration du sens et de l’appropriation créative de l’histoire.

Les enjeux psychiques fondamentaux de la relation à la réalité font l’objet de la deuxième partie : le traitement des psychoses (S. Resnik), la phénoménologie de la déconstruction psychotique de la relation existentielle à la réalité (H. Maldiney). Le processus créateur se constitue dans l’ouverture au réel. Bernard Chouvier examine les devenirs fantasmatiques de l’idée de fin du monde dans le champ de la création, dans celui du délire, et dans les idéologies extrémistes.

Une troisième partie met en perspective la capacité de mise en récit du sujet avec les effets effractifs de la réalité du trauma : A. Ferro présente son modèle (construit à partir des travaux de Bion) sur les enjeux émotionnels des énoncés narratifs. Julia Kristeva prend appui sur la valeur paradigmatique de la démarche créatrice chez Colette pour étudier les rapports entre l’expérience vécue et la construction romanesque. Place est faite à l’affect de honte dans la reprise élaborative de l’événement traumatique (A. Ciccone et A. Ferrant). Bibliographie et index achèvent de faire des Actes de ce colloque un instrument de travail et de réflexion très appréciable.

Caractère(s)

Cette monographie renouvelle heureusement la réflexion des psychanalyste sur la question du caractère, sans la réduire aux seuls repères classiques des analyses freudiennes sur le caractère anal ni aux formes pathologiques des névroses de caractère. Même si la notion de caractère n’est pas un concept spécifiquement psychanalytique, la pensée freudienne et postfreudienne en réinterroge assez radicalement le sens et la portée. L’approche des traits de caractère, en articulation avec la description des types libidinaux, permet une articulation entre processus névrotique et processus de formation du caractère, spécifié notamment par une désexualisation, donc par un équivalent sublimatoire : c’est en tant que « sous-espèce de sublimation » dans les transpositions pulsionnelles que François Villa étudie la place du caractère dans la pensée freudienne. La potentialité défensive du trait de caractère conduit à interroger la répression plutôt que le refoulement. On peut aussi le considérer comme une fixation avec appel au mouvement régressif, processus dans lequel le rôle de l’identification est important. Le fondement répétitif de l’inertie caractérielle renvoie à son ancrage dans les effets (positifs et négatifs) du traumatisme, qui peuvent s’intégrer au moi, ou bien demeurer comme réactions de défense. Jacques Boushira traite du trait de caractère dans son rapport au cadre et au processus analytique.

Le caractère dépasse ainsi la simple somme des traits de caractère et ne peut se réduire aux pathologies du caractère ; tous deux relèvent des devenirs du traumatisme. Pour Jean Bergeret, le caractère est lié à la structure, les traits de caractère à la psychogenèse, tandis que les pathologies du caractère prendraient naissance dans des ensembles réactionnels précoces. La notion diffuse et controversée de la névrose de caractère, qui diffère d’une pathologie précise du caractère et prend appui sur les travaux de Pierre Marty, est étudiée par Alain Fine. Simone Valantin nous propose une étude des travaux de W. Reich et notamment de sa conception de la cuirasse caractérielle, tandis que Liliane Abensour présente deux textes d’Evelyne Kestembreg qu’il est précieux de retrouver ici. Mentionnons enfin une très intéressante étude consacrée à l’adolescence, « Adolescence et formation du caractère », dans laquelle N. Zilkha et F. Ladame interrogent la valeur économique du caractère et ses fonctions, en particulier dans leur lien avec l’accession à l’intimité. Comme toujours dans ces monographies de la RFP, une abondante bibliographie achève de faire du recueil un instrument de travail d’une grande richesse.

Dominique Bourdin

 

La collection des monographies de psychanalyse propose, sur un thème sujet à débats, un tour d’horizon des différents points de vue sur la question, animé d’un souci didactique. La notion de caractère se prête d’autant mieux à cet exercice qu’elle reste d’un emploi imprécis dans la pratique. Tout au long de l’œuvre de Freud cependant elle revient ancrée aux mêmes questions, celles des limites du normal et du pathologique d’un côté et celles des limites de l’analysable de l’autre. François Villa en retrace le fil depuis l’interprétation des rêves jusqu’aux derniers écrits freudiens. La constitution du caractère est étroitement liée au développement du narcissisme. Tout à la fois armature sur laquelle se greffe la personnalité, et armure défensive contre la pulsionnalité, le caractère organise une défense efficace mais coûteuse en cela qu’elle suppose, de par sa rigidité et sa congruence au moi, une certaine perte de la réalité.

C’est pourquoi pour Jean Bergeret, les pathologies du caractère, variantes des pathologies du narcissisme, relèveraient de « structures à clivage ». Reich d’un côté, Marty de l’autre ont relié le caractère au somatique. Cuirasse musculaire dans un cas, indice de démentalisation dans l’autre, les psychanalystes « rencontrent le caractère comme un obstacle ». Cependant la formation du caractère à l’adolescence est, selon Nathalie Zilkha et François Ladame, essentielle à l’établissement d’un sentiment de continuité psychique et à l’homéostasie interne.

On trouvera à la fin du livre la réédition de deux textes d’Evelyne Kestemberg sur le traitement des névroses de caractère. Celles-ci sont repérables par le thérapeute par la précocité du « transfert de combat » qu’établissent ces patients. Leurs défenses, tournées vers la maîtrise tant du cadre que du processus analytique, exposent le couple analytique à l’immobilisation ou au passage à l’acte.

Martin Joubert

Métamorphoses de la parenté

Les trente dernières années du vingtième siècle auront été les témoins d’un bouleversement de la parenté et des idées sur la parenté. Les mutations des pratiques, des mentalités et des institutions sont profondes. Les mutations de la réflexion anthropologique sur la parenté ne le sont pas moins, dans la mesure où les perspectives de Claude Lévi-Strauss sur les rapports de parenté ne peuvent désormais apparaître que comme un aspect, partiel voire discutable, de l’ensemble des problématiques de parenté. Définir la filiation devient plus compliqué, tant dans la vie des individus actuels que dans la saisie anthropologique des formes de parenté les plus traditionnelles.

Directeur d’études à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales, Maurice Godelier, – sous une forme d’abord très concrète et narrative, puisqu’il nous relate toutes ses découvertes, progressives, auprès des Baruyas de Nouvelle Guinée –, se propose d’introduire ses lecteurs à la complexité de la compréhension de la parenté, reliant la compréhension des paradoxes actuels dans le système de parenté dit cognatique qui est le nôtre à l’ensemble de l’apport de l’anthropologie pour penser la parenté. De Morgan le fondateur en passant par la vision globale de Lévi-Strauss et ses critiques par Leach et Schneider, Maurice Godelier montre la nécessité de repenser la parenté.

Après un premier chapitre consacré à ses séjours chez les Baruyas, l’auteur présente les composantes de la parenté, qui seront ensuite étudiées systématiquement : la première composante est la filiation (descendance), la deuxième l’alliance, mais la troisième, la résidence n’est pas moins importante (et engage une grande part des rapports entre parenté et économie). La quatrième composante est cognitive et fait partie intégrante de l’expérience de la parenté : ce sont les terminologies de la parenté – et l’on sait leur importance dans la capacité de représentation et de symbolisation, y compris aujourd’hui, lorsque l’enfant commence à se situer dans la famille et à distinguer entre les grand-parents, les oncles, les cousins, etc. Les fonctions de la parenté et le champ de la parentalité sont ainsi plus étendus et complexes qu’on ne le pense généralement. La cinquième composante, plus surprenante tient à la distinction entre des humains « ordinaires » et des humains « extraordinaires », ceux qui se distinguent parfois des dominés par ce qu’ils font, voire par ce qu’ils mangent. Ainsi chez les Kako du Gabon, pour qu’un homme ait le droit de manger de l’homme et fasse partie des « cruels », il faut qu’il en ait beaucoup tués. Que l’on soit homme fait dieu ou dieu fait homme, que l’on grandisse en cannibalisant les autres ou en se laissant consommer, il faut que l’être d’exception, inhumain et surhumain, prouve qu’il a droit à la dévotion et à la soumission des humains ordinaires en leur apportant l’abondance, la santé et la force, ou au contraire en leur ôtant la santé et la vie, en les anéantissant de sa colère. Donner la vie ou la reprendre manifeste l’essence divine.

De tout cela, on peut dégager des propositions théoriques de portée plus générale, prenant en compte le corps sexué, mais aussi le fait que l’enfant humain ne naît pas seulement d’un homme et d’une femme – qui fabriquent un fœtus – mais de multiples agents insaisissables qui coopèrent avec eux, défunts, ancêtres, divinités qui seules peuvent donner un esprit ou une âme, ce dont témoigne le nom. Il est toujours une théorie du corps, de l’âme, de la pensée, Il faut aussi prendre en compte les dimensions imaginaires des substances corporelles. Dans toutes les sociétés, certains usages du sexe sont interdits – l’inceste certes, mais pas seulement lui – parce que l’on pense qu’ils mettent en danger la reproduction de la société, voire celle de l’univers ; telle est la sixième composante de la parenté. Confrontant Freud et Lévi-Strauss Maurice Godelier reprend la discussion des origines de la prohibition de l’inceste ; contrairement à ce que pensait Lévi-Strauss, l’existence de la société ne repose pas sur un seul mécanisme, l’échange, et sur un seul principe, le don réciproque, mais sur un double mécanisme et deux principes : s’obliger à donner et s’obliger à ne pas donner ce qu’il faut conserver pour le transmettre, car transmettre, c’est donner sans retour possible, sans réciproque directe possible ; Lévi Strauss a laissé dans l’ombre les formes de dons non réciproques, de même que l’axe de la filiation et de la descendance pour mettre en avant et privilégier celui de l’alliance et de l’affinité. C’est donc un scénario plus complexe qui nous est nécessaire pour penser la parenté sans en exclure les logiques de filiation, ni le lien entre l’individuel et le social, entre l’économique et l ’imaginaire – et donc l’histoire, la terre, la parentalité, les sexes et le désir. Il importe de comprendre un passé qui s’étend jusqu’à nous, y compris pour percevoir les enjeux des transformations de la parenté auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés.

Cette étude magistrale, dont nous n’avons pu qu’esquisser les apports, est désormais incontournable.

Le psychiatre et le travailleur. Cheminement de la psychopathologie du travail d’hier à demain

“Aimer et Travailler» :

Pour la Psychiatrie, depuis Pinel, la question du travail – pathogène et libérateur à la fois – a le plus souvent suscité de nombreuses oscillations et beaucoup d’ambiguïtés.

L’intérêt et les questionnements sur la valeur morale et donc aussi mentale et psychique du travail sont bruyamment revenus sur les devants de la scène médiatique en France grâce au succès du livre de Marie-France Hirigoyen dont l’inspiration théorique, visible dès le titre : Le Harcèlement Moral est principalement victimologique.

Mais il fait aussi l’objet, depuis la fin des années 1970, d’études cliniques et théoriques bien plus intéressantes pour les psychanalystes : c’est le psychiatre Christophe Dejours, Psychanalyste de l’A.P.F., Psychosomaticien, et Professeur au CNAM, Directeur d’une chaire désormais intitulée : “Psychanalyse, Santé, Travail» qui anime et poursuit son investigation sur cette question avec une équipe de praticiens-chercheurs.

À “l’Elan Retrouvé” crée en 1948 par le Dr. Sivadon, dans un moment où la psychiatrie française se développait et initiait de nouvelles structures, un intérêt particulièrement insistant a été marqué concernant le travail, compris tantôt comme origine de la survenue des décompensations, tantôt comme source possible de guérison.

Il n’est donc pas étonnant qu’une consultation spécialisée ait été mise en place dans cette structure pour recevoir des patients qui amènent des questions expressément situées dans le champ de la souffrance au travail.

Joseph Torrente, l’auteur de ce livre, dirige cette consultation : Il illustre son fonctionnement de plusieurs exemples cliniques en en montrant les surdéterminations sociales, organisationnelles et psychiques qui s’y mêlent et emmêlent. Il explicite aussi les grandes lignes, subtiles et complexes, des traitements psychothérapeutiques qui sont mises en œuvre dans cette structure.

L’essentiel de son livre est ensuite consacré à une présentation chronologique des divers travaux centrés sur le travail dans la psychiatrie française (il présente notamment les passionnantes études de Le Guillant sur l’aliénation mentale et sociale des domestiques) et résume les travaux et les conclusions principales développées par l’école de Christophe Dejours.

Pour des psychanalystes, ce livre, la fois clinique et théorique, a le grand mérite d’attirer l’attention sur un “objet” social et aussi “psychique” dont l’incidence sur l’ensemble du fonctionnement mental est rarement investiguée avec une telle précision.

Comprendre et soigner la boulimie

Colette Combe nous fait part de son travail de réflexion et de son expérience de psychanalyste concernant les soins de la boulimie dans le cadre des hôpitaux de Lyon.

Quand l’expérience première du lien a été trop incertaine, la boulimie serait une tentative concrète de faire tomber en soi la nourriture pour engloutir de la présence. Le temps est vécu en accéléré, de facon défensive, avec pour fonction d’abolir les différences. En ce sens, la boulimie est une addiction. Chez ces patientes, la constitution d’un espace intime, qu’il soit psychique ou physique, a été incomplète ou n‘a pu avoir lieu, si bien que leur intime propre n’est pas à leur disposition et les empêche de se lancer dans l’âge adulte. L’enjeu du soin de la boulimie est de rendre accessible ce lieu dont dépend l’équilibre psychosomatique, et de cesser d’éviter, par un processus semblable à celui de la position centrale phobique décrite par Andre Green, le vide, le creux psychique. Dans ce contexte, la survenue de la dépression, dépression de santé, est organisatrice de la guérison. Le temps des cauchemars signe le retour des problématiques qui s’articulent autour de l’angoisse de castration et représente une étape du sevrage boulimique.

La psychanalyse des troubles alimentaires nécessite une écoute adaptée à cette problématique, en particulier à son vide, à sa destructivité et à l’archaïsme de la sexualite cannibalique.