Société Psychanalytique de Paris

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Les attaques contre la psychanalyse : des soubresauts d’agonie. À propos du « Livre noir de la psychanalyse »

En 1964, dans son roman The Simulacra, l’écrivain de science fiction Philip K. Dick prévoit la fin de la psychanalyse au milieu du XXIe siècle. Dans un monde marqué par la victoire nazie de 1945, il n’y a qu’une seule superpuissance : les USEA, l’Allemagne ayant été acceptée comme nouvel Etat de l’Union. Après plusieurs années de luttes, le puissant Cartel IG Chemie obtient du Congrès la mise hors la loi de la psychanalyse. Le roman s’ouvre au moment où le dernier psychanalyste reçoit son dernier patient : dès lors que celui-ci s’allonge sur le divan, la police fédérale constate le délit et arrête aussitôt le praticien. 

Sommes-nous proches aujourd’hui de ce monde-là ? La lecture du dossier que le Nouvel Observateur a consacré à l’automne 2005 à notre discipline pourrait le laisser penser. Pourtant, fin juillet 2005, au Congrès de l’Association Psychanalytique Internationale, à Rio de Janeiro, l’un des temps les plus significatifs a été la tenue d’une table ronde, la première du genre, consacrée à la psychanalyse dans les pays de culture chinoise. Jung Yu Tsai, de Taïpeh a présenté un état du développement de la psychanalyse à Taiwan alors que Zhang Tianbu, de la République populaire de Chine, à partir de plusieurs exemples cliniques, a comparé les techniques de la psychanalyse à certaines traditions psychothérapeutiques chinoises. À l’issue de sa conférence il a offert à Jung Yu Tsai un poème calligraphié à son intention en hommage à son action. 

Il n’est pas exact que la pratique de la psychanalyse se maintienne seulement en France et en Argentine. Bien au contraire, elle croît à une vitesse prodigieuse dans des pays, où jusque là elle ne s’était pas implantée. La chute du mur de Berlin et la fin du communisme ont été l’occasion de retrouvailles spectaculaires dans l’Est de l’Europe. Dans les pays du Maghreb comme au Moyen Orient la demande ne cesse de croître. L’Europe de l’Ouest, comme l’Amérique latine, conservent vivantes leur culture analytique. Il est vrai que la psychanalyse n’occupe plus dans la société américaine la place qui était la sienne voici encore une trentaine d’années : sa fraction la plus dynamique, la génération d’immigrés de langue allemande, n’a pas été renouvelée. Toutefois, malgré les campagnes de dénigrement, l’activité en Amérique du Nord est plus importante et plus vivante que l’image que veulent en donner aujourd’hui ses détracteurs. Par exemple, le Columbia University Center for Psychoanalytic Training and Research de New York a un programme complet de formation de praticiens et de chercheurs en coopération avec l’American Psychoanalytic Association. Enfin, malgré leur acharnement, les ennemis de la psychanalyse ont essuyé une importante défaite puisqu’ils non pas réussi à empêcher l’exposition Freud qui s’est tenue à la Bibliothèque du Congrès à Washington puis au Jewish Museum de New York et, enfin à Los Angeles.

Aujourd’hui, la déclaration de guerre à la psychanalyse ne résulte pas seulement des remous entraînés par les projets de statut du psychothérapeute en France mais, comme beaucoup d’offensives, elle vise à détourner l’attention d’une crise intérieure majeure : celle de certains courants de la psychiatrie contemporaine. S’il était vrai que la psychanalyse soit moribonde, on ne comprendrait pas la violence d’une telle charge. On ne tire pas sur une ambulance et, moins encore sur un corbillard. Les fabricants d’ordinateurs n’ont jamais éprouvé le besoin de dénigrer les constructeurs de machine à écrire mécaniques. Reprises avec une vigueur nouvelle, maintenant depuis plus de trente ans, toutes les tentatives d’invalider la psychanalyse, comme de lui proposer un produit de substitution, ont fait long feu. Cela n’est pas encore perceptible en France, cela l’est déjà davantage aux États-Unis. Les psychanalystes ont longtemps sous-estimé la portée des critiques qui leur était faite, et ce d’autant plus qu’elles émanaient parfois d’anciens patients pris dans des sentiments d’ambivalence qu’il fallait respecter. 

Je me contente ici, en résumant des travaux antérieurs, de préciser le contexte dans lequel se situe l’offensive en cours. Dès ses débuts, la psychanalyse a été attaquée. Beaucoup de choses ont été reprochées à Freud : d’être immoral, de promouvoir une idéologie non conforme à la culture, à la religion, aux espérances de la classe ouvrière ou encore d’avoir une pensée idéaliste. À ces griefs traditionnels s’ajoutent, depuis quelques années seulement, ceux de manquements déontologiques et d’escroquerie. Il faut expliquer pourquoi.

Depuis 1952, l’usage de médicaments psychotropes, neuroleptiques d’une part, anxiolytiques et antidépresseurs de l’autre, a conduit progressivement à des remaniements majeurs de la clinique psychiatrique menant à aligner sur l’être humain les méthodes, grossières, de repérage des modifications du comportement observées chez l’animal lors des essais de médicaments. Parue en 1980, la troisième édition du Manuel Diagnostique et Statistique de l’Association américaine de psychiatrie (DSM-III), aboutissement d’un travail de lobbying intense, et dont le principal auteur n’avait pas de pratique clinique, reflète cette orientation.

Renonçant à définir la maladie mentale, le DSM-III décrit des troubles mentaux à partir d’un nombre de critères minimaux promouvant ainsi une psychiatrie « vétérinaire » présentée, à tort comme « athéorique ». La réflexion psychopathologique d’inspiration psychanalytique est écartée ; les diagnostics des troubles sont établis à partir de check-lists. Autrement dit : avec six réponses positives le sujet est malade, avec cinq réponses positives il est normal. Les auteurs de ce manuel comportementaliste visaient, en permettant la constitution de groupes homogènes de patients, rapprochés de ce fait des animaux de laboratoire, de mieux mesurer les effets des psychotropes. En outre, certains ont vu dans cette présentation de la clinique une volonté d’accroître chez les psychiatres les réflexes de prescription médicamenteuse. 

La tentative de répudiation de la psychanalyse s’est également appuyée sur le livre, publié en 1984 Le réel escamoté de Jeffrey M. Masson. Ce dernier, philologue de formation, avait été un temps chargé de l’édition de la correspondance complète de Freud et de Fliess. Selon Masson, Freud qui dans les premières années de sa vie avait soutenu que les névroses de l’adulte étaient une conséquence d’une séduction sexuelle, refoulée depuis, survenue dans la tendre enfance, avait modifié son point de vue en 1897 par opportunisme ; l’hostilité rencontrée par sa théorie lui ayant ôté tout espoir de carrière universitaire. Des thérapeutes, à la suite de ce livre, ont fait retrouver à leurs patients adultes, le plus souvent sous hypnose et par suggestion, un très grand nombre de soi-disant souvenirs d’abus sexuel. Il était dit au patient (une femme le plus souvent) que, pour exorciser le passé, il fallait sanctionner le coupable. Nombre de pères se sont retrouvés en prison. 

Ainsi, au milieu des années 80, certains, au moins aux Etats-Unis, avaient imaginé la fin de la psychanalyse. La clinique ne devait rien à la psychanalyse, les effets des tranquillisants et des antidépresseurs rendaient obsolètes tout autre type de traitements, des molécules encore à découvrir auraient des effets plus ciblés avec moins d’effets secondaires, l’action des médicaments allait permettre de retrouver les racines biologiques des troubles mentaux. La psychanalyse, enfin, était mise en accusation puisque sexualité infantile et complexe d’Œdipe étaient des fictions destinées à masquer la réalité des abus sexuels.

Mais ces espoirs ont été de courte durée et cela de tous côtés à la fois. Pour la clinique, tout d’abord, le DSM-III, en référence à Pierre Janet, avait retenu le trouble de la personnalité multiple, ce qui a abouti à relever, aux Etats-Unis, une épidémie de personnalités multiples sans précédents. Le vrai problème c’est que ce syndrome était à peu près inconnu dans le reste du monde. Si des sociologues ont tenté vaille que vaille de le justifier, en invoquant la rigidité des rôles sociaux de la société américaine, il était indiscutable qu’il surgissait brusquement après la publication du DSM-III (Dans le film L’exorciste sorti sur les écrans en 1973, il est encore affirmé que ce syndrome est exceptionnel). Ainsi, un instrument d’évaluation, en principe objectif, avait créé de toutes pièces une épidémie psychique. Dans son livre, publié en 1995, Rewriting the Soul: Multiple Personality and the Sciences of Memory Ian Hacking a indiqué qu’un Américain sur vingt, dont une très forte majorité de femmes, était atteint de ce trouble : autrement dit près d’une femme américaine sur dix a présenté ce syndrome inconnu dans le reste du monde (sauf aux Pays-Bas, pays où l’influence des psychiatres américains est la plus forte).

La multiplication des souvenirs d’abus sexuels chez les adultes a eu comme conséquence positive initiale, une plus grande attention à la recherche d’abus sexuel chez les enfants. Toutefois, chez les adultes, là encore, le vent a tourné. Des pères ont pu démontrer sans grande difficulté que les abus dont ils avaient été accusés étaient matériellement impossibles à réaliser. Dès lors, la question a été déplacée sur le statut à accorder aux souvenirs retrouvés.

Question tout à fait fondamentale qui, à un siècle de distance, répète la même trajectoire que celle de Freud. Celui-ci, devant les récits de ses patients a pensé qu’il s’agissait non pas d’une vérité dite matérielle mais d’une vérité historique : si l’abus sexuel ne s’était pas produit dans tous les cas cela signifie que ce que le patient adulte racontait sous forme de souvenirs était en réalité l’expression de désirs et de fantasmes infantiles. Freud a donc déduit logiquement qu’il existait dans l’inconscient une sexualité infantile, dont l’achèvement est marqué par le déploiement du complexe d’Oedipe, fondement même de la psychanalyse.

Pour les adversaires de la psychanalyse, la mise en évidence de la réalité matérielle des souvenirs d’abus sexuels était l’instrument essentiel de preuve du caractère inexact de la description du psychisme de Freud. Toutefois en 1997, la position adoptée n’a pas été la même que celle de Freud. La question a été déplacée : au lieu de s’interroger sur le contenu et le sens des scénarios d’abus sexuels rapportés par les patients, les cliniciens se sont interrogés sur les mécanismes psychiques permettant d’implanter chez l’adulte de faux souvenirs.

Plus surprenant encore, Freud a été mis en accusation une nouvelle fois. Il lui était reproché de ne pas avoir vraiment renoncé, au fond de lui-même, à la théorie de la séduction et de ce fait d’avoir entraîné à sa suite les chercheurs vers une fausse piste. Cette accusation est en soi un hommage à l’inventeur de la psychanalyse confirmant que la recherche d’abus sexuels témoignait, dans l’esprit de ceux qui l’effectuaient, de la volonté de prendre Freud en défaut. Ainsi il est simultanément critiqué pour avoir renoncé à sa théorie de la séduction et pour ne pas y avoir renoncé. Cette opposition n’est contradictoire qu’en apparence. En réalité, le point commun entre ces deux accusations c’est qu’elles écartent le principe même d’une vie psychique articulée de fantasmes. Si un patient évoque un abus sexuel dans son enfance, si ce n’est plus une conséquence d’un traumatisme ancien de la part d’un parent pervers, ce sont de faux souvenirs implantés par un thérapeute indélicat.

Je ne sais pas si la position de Karl Popper sur le caractère non falsifiable de la psychanalyse est vérifiée, par contre il est incontestable que les tentatives de récusation de psychanalyse ont échoué. Il ne reste plus à ses adversaires de proclamer urbi et orbi que Freud était un escroc qui inventé entièrement sa clinique. Il resterait alors à comprendre pourquoi une fausse doctrine aurait eu un retentissement aussi grand sur la vision que l’homme a de lui-même. 

Après quelques années, les tenants de la psychiatrie biologique ont été également confrontés à de nombreuses déceptions. Il a été impossible jusqu’à ce jour de mettre en évidence de marqueur biologique spécifique d’un trouble mental ce qui a mis obstacle aux tentatives d’établissement d’une clinique à partir des données de la neurobiologie. Pour les prescriptions médicamenteuses, la logique économique a prédominé sur les perspectives de recherche. Mieux précisés, les effets des antidépresseurs ont invalidé un grand nombre de schémas simplistes. Ces médicaments, toutes catégories confondues, entraînent, au mieux, une guérison dans les deux tiers des cas. Il faut ajouter cependant que, dans certaines séries, l’amélioration sous placebo se produit dans 50 % des cas. Il est expliqué que ce nombre élevé est dû à la rémunération des sujets d’expérience. Parmi ceux qui se présentent, certains seraient de « faux déprimés » et eux seuls seraient améliorés par les placebos.

Mais, si avec les échelles d’évaluation (qu’utilisent également les praticiens des thérapies comportementales et cognitives) le diagnostic ne peut être établi avec certitude avant traitement, comment pourrait-il être plus rigoureux après ? L’erreur fondamentale ici est de vouloir considérer comme objectifs des signes subjectifs : le recueil des données, quand bien même serait-il une autoévaluation, repose sur des échanges dans le cadre d’une relation humaine où le patient se détermine, au moins en partie, en fonction des attentes de l’interlocuteur. Ainsi, Van Geloven, une première fois condamné pour des actes pédophiles en 1983, a été déclaré guéri après une thérapie comportementale. Après un nouveau passage à l’acte, il a bénéficié de la mansuétude du tribunal grâce au témoignage de ses thérapeutes. Après plusieurs errances, il a assassiné deux petites filles de 8 et 10 ans en 1991. Selon Agathe Logeart, ce sujet avait été présenté par ses thérapeutes successifs comme l’exemple même du sujet tiré d’affaire par sa thérapie et sa bonne volonté. Si l’on ne saurait faire grief à ses thérapeutes de ne pas avoir pu prévenir l’aggravation de son état car, dans ce domaine, il faut renoncer aux illusions d’une toute puissance thérapeutique, il faut nous interroger et de nous inquiéter, pour des auteurs qui revendiquent avant tout pragmatisme et efficacité, du sens de leurs affirmations péremptoires comme de la validité de leurs instruments d’évaluation.

L’accroissement des prescriptions d’antidépresseurs pose en outre un problème d’une autre ampleur. Il est remarquable que, après le retrait de fait des benzodiazépines du marché, les indications des « antidépresseurs » se sont trouvés brusquement élargies. Ainsi, une publicité récente [août 2005] présente un IRS (inhibiteur de la recapture de la sérotonine), produit leader sur son marché, comme actif sur : l’état dépressif caractérisé, les troubles anxieux généralisés, les phobies sociales, le trouble panique, les troubles obsessionnels-compulsifs, les troubles des conduites alimentaires, la prévention des rechutes dépressives et l’état de stress post-traumatique. Faisons confiance à la publicité car on ne saurait concevoir, dans le domaine fondamental de la santé publique, l’annonce d’effets thérapeutiques non scientifiquement établis. Cela implique qu’un même désordre biochimique entraîne des états extrêmement différents : ceci valide la théorie freudienne qui considère le symptôme comme une défense et une solution de compromis pour atténuer l’angoisse (c’est parce que le symptôme est une tentative de guérison et non pas seulement le signe d’une maladie que le sujet a tant de mal à y renoncer).

La psychanalyse postule que les chaînes associatives ne sont pas aléatoires. Autrement dit, lorsque nous demandons à un patient « d’associer librement », nous percevons une série de représentations et d’affects : a, b, c, d, e… Le passage de a à b puis de b à c est un processus inconscient qui a un sens. Parfois, l’enchaînement ne se fait pas : le patient s’arrête, ses idées se troublent, une émotion imprévue éclate. Lorsque nous observons la série suivante : a, b, c, d, e, b, c… la répétition de la séquence b c est le signe le plus important puisqu’il révèle le caractère non aléatoire du processus. Nous intervenons pour faire repérer au patient cette répétition et si notre intervention est opportune elle va amener un infléchissement dans la suite des associations. Nos adversaires nous reprochent de vouloir avoir toujours raison : si le patient nous approuve c’est le signe que nous avons vu juste et s’il nous désapprouve c’est le signe qu’il manifeste une résistance devant le dévoilement douloureux de son inconscient. En réalité, ce n’est pas exactement ainsi que travaillent les psychanalystes. Notre critère de validation de l’interprétation est une inflexion, parfois après un temps de latence, de la chaîne associative, quel que soit le discours manifeste du patient. À partir de ce procédé, a pu émerger au cours des séances de psychanalyse un matériel psychique inconscient se rapportant au passé et, en particulier chez les sujets présentant une névrose hystérique, à l’évocation de scènes sexuelles de l’enfance. Les symptômes de l’adulte sont une nouvelle édition de sa névrose infantile. La prise de conscience de ce passé, accompagnée de la reviviscence des émotions initiales rendent caduque la fonction défensive des symptômes et le patient échappe progressivement à la répétition. 

Par ailleurs, la cure psychanalytique met en évidence la névrose de transfert, report sur la personne de l’analyste d’une série d’images et d’états affectifs à la fois positifs et négatifs éprouvés autrefois par le patient à l’égard de ses propres parents. La fin du traitement est envisageable quand le patient a repris contact avec les moments les plus significatifs de son passé, bien souvent à partir de la prise de conscience de ses manifestations actualisées dans la névrose de transfert sur l’analyste et que celle-ci s’est résolue. Avec l’expérience, les indications de la cure psychanalytique ont été élargies auprès de sujets présentant des défaillances plus importantes dans la construction de leur personnalité. Dans ces cas, il faut parfois un long temps pour que, progressivement, la répétition des séances corrige des expériences de carence précoces. Si la fin de la cure n’ouvre pas vers des lendemains qui chantent – et par là source de déception car la satisfaction de l’adulte, toujours limitée, ne répond jamais aux aspirations de toute puissance de l’enfant qui est en nous – l’analyse réussie donne au sujet la possibilité d’élaborer ses expériences vécues au lieu d’être prisonnier d’un processus de répétition. Les effets de la cure ne sont pas évalués seulement par la disparition des symptômes mais plutôt par l’appréciation, plus difficile, de capacités d’élaboration psychique sensiblement accrues conduisant à organiser sa vie autour de compromis réussis. Au fond, la psychanalyse aussi bien comme théorie du psychisme que processus thérapeutique apporte la réponse à cette question banale mais fondamentale : pourquoi alors qu’il est si difficile de modifier ses habitudes (et plus encore ses conduites pathologiques), la persistance dans le temps d’un amour partagé est-elle un chemin sur lequel se dressent tant d’obstacles ? Enfin, si toutes les formes de psychothérapie reposent sur l’utilisation du transfert, la psychanalyse, elle vise à l’expliciter pour le faire disparaître. Que, initialement, le patient soit convaincu d’avance ou réservé, cela ne modifie en rien le processus. Les psychanalyses des futurs analystes, tout comme les « tranches d’analyse » auxquelles se soumettent régulièrement les praticiens (à l’instar du pianiste qui refait ses gammes) ne sont pas pour autant des cures faciles. Inversement, après avoir retiré un grand bénéfice de leur traitement, des personnes dont ce n’était pas le but initial sont devenues psychanalystes. 

Le transfert, lorsqu’il est interprété par un psychanalyste permet au patient de revivre dans la cure tout ce qui n’a pas été élaboré dans son enfance pour lui donner une autre solution ; lorsqu’il est reçu par une personne incompétente ou perverse, il peut devenir un moyen d’emprise sur le sujet : c’est ce qui se produit dans les sectes, le gourou disant à ses adeptes : « Je suis bien celui que vous croyez ». Sans l’existence du transfert, il est impossible de comprendre comment des personnalités assez médiocres sont susceptibles d’avoir une telle emprise sur des personnes parfois très intelligentes. Chez les psychanalystes, la référence à Freud est de nature différente. En effet, chaque nouvelle cure est une redécouverte de la psychanalyse. S’il est possible d’admirer un grand romancier et prendre plaisir à sa lecture, sans avoir son talent, tout psychanalyste, dans son travail, répète les conditions d’élaboration de la technique par son fondateur, ce qui actualise à tout instant son identification à Freud et l’autorise à progresser.

Sans la prise en compte d’un transfert haineux, déplacé secondairement sur la personne de Freud, il ne serait pas possible de comprendre comment des assertions invraisemblables sont présentées comme des arguments scientifiques. Ainsi, il a été affirmé avec conviction que Freud n’avait jamais guéri aucun patient, ce qui est invraisemblable. D’une part, parce qu’il existe de guérisons spontanées, d’autre part parce que l’annonce même d’une possibilité de traitement, quel qu’il soit, suffit parfois à améliorer le patient. En 1905 dans son livre Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud a combattu la doctrine d’alors affirmant que l’homosexualité était une perversion signant une dégénérescence ; allant plus loin, il a considéré qu’elle n’était pas une perversion sexuelle. Logique avec lui-même, en 1920 il a refusé d’accéder à la demande de parents qui souhaitaient le voir « soigner » leur fille homosexuelle Seuls les effets d’un transfert négatif sur Freud expliquent que certains le considèrent aujourd’hui comme homophobe. 

Plus encore, rappeler que Freud a fait des emprunts à d’autres auteurs pour invalider sa pensée ne fait pas de lui un escroc. Il n’est pas un seul chercheur, depuis l’origine de l’humain, qui n’ait construit ses théories à partir de ce qu’il a reçu des autres. Cette possibilité d’accumulation des expériences, en d’autres termes, la transmission culturelle définit notre humanité. La pensée de Freud s’inscrit dans le prolongement de plusieurs traditions culturelles, elle n’est pas inhumaine. Son originalité est triple : l’invention du cadre thérapeutique (à vrai dire celui-ci lui a été imposé par ses premières patientes), les effets de la sexualité infantile sur la vie psychique de l’adulte, l’importance du transfert. Il est remarquable que ses détracteurs, s’ils présentent la démarche de Freud comme une mystification sont incapables de proposer une explication alternative sauf à dire que l’hystérie n’existe plus et que les malades désignées comme telles au XIXe siècle étaient vraisemblablement atteintes de maladies organiques. Les travaux contemporains sur l’hystérie infirment la croyance d’une disparition de cette affection (10 à 20% des personnes considérées comme épileptiques souffrent en réalité de crises hystériques). Mes propres recherches sur le sujet ont consisté à m’entretenir dans une consultation d’urgences médicales, avec des patients soupçonnés d’hystérie. Sans suggestion de ma part, mais en consacrant un temps suffisant à leur écoute, j’ai pu entendre des récits très proches de ceux des patients de Freud malgré les différences de temps et d’espace.. 

Que des personnes aient été profondément meurtries pour avoir été aux mains de praticiens incompétents ou arrogants, je suis non seulement prêt à le croire mais je peux en apporter un témoignage personnel ; que, dans des institutions psychiatriques, pédagogiques ou sociales, une phraséologie absconde teintée de vocabulaire psychanalytique ait pu servir à masquer des attitudes fort peu thérapeutiques, les psychanalystes n’ont jamais cessé de le dénoncer. Mais ces accrocs ne doivent pas nous conduire à jeter le bébé avec l’eau du bain. À la Société psychanalytique de Paris, il existe un comité d’éthique qui peut être saisi par toute personne ayant eu le sentiment que son analyste a commis une faute. Si parfois des patients s’aggravent transitoirement au cours d’une cure analytique c’est qu’elle n’est pas sans effet. Si des dérapages institutionnels surviennent c’est bien également que des psychanalystes ont accepté de quitter le confort, du reste tout relatif, de leur fauteuil pour s’investir dans la pratique sociale avec tout ce qu’elle comporte de risques. Au reste, comme l’ont montré plusieurs exemples récents tragiques, le recul des pratiques institutionnelles avec l’espoir d’un traitement essentiellement médicamenteux conduit à une impasse. Les revues de psychanalyse ne sont pas les dernières à dénoncer les manquements quand ils se produisent. 

« La psychanalyse aux mains d’un médecin est comme la confession dans celles d’un prêtre catholique. Il dépend de son utilisateur qu’elle devienne un outil bénéfique ou une arme à double tranchant » a déclaré Bertha Pappenheim. Première assistante sociale en Allemagne, sa carrière a été particulièrement brillante et elle a fasciné tous ceux qui l’ont approchée, en particulier Martin Buber. Après sa mort, elle a été honorée d’un timbre à son effigie en 1954 par les postes fédérales allemandes dans la série « Les Bienfaiteurs de l’humanité ». L’histoire de la maladie grave qui a marquée les premières années de sa vie adulte a été publiée : Bertha Pappenheim y est désignée sous le pseudonyme d’Anna O.

La vigueur des critiques contre la psychanalyse ne doit pas faire illusion : en aucun cas, elles ne sont le signe d’une croissance de nouvelles perspectives thérapeutiques face à une pratique obsolète. Si la psychanalyse est depuis quelques années aux États-Unis puis en France à ce point l’objet de haine c’est bien parce que ceux qui essaient de s’en détourner n’ont plus la possibilité de promouvoir d’alternative crédible. En somme, ce que nous percevons aujourd’hui est bien plus proche des derniers râles de l’agonie que du cri vigoureux de l’enfant qui vient de naître. La psychanalyse est combattue avec énergie certes, mais c’est l’énergie du désespoir.

Discussion du texte de Jean-Luc Donnet

Bernard Penot

Réactions au propos théorique de Jean-Luc Donnet

Le choix fait par Jean-Luc Donnet de reprendre la question du rapport entre parole et agir dans la cure me semble faire écho à une évolution perceptible du mouvement psychanalytique, en ce tournant de siècle, vers une autre façon d’envisager la contribution possible de l’agir au processus. Cela fut bien mis en évidence par les rapporteurs Belges au congrès de Langue Française à Bruxelles (mai 2002). Il apparaît de plus en plus que dans nombre de cas difficiles (« limites », dit-on) l’instauration d’un processus subjectivant va nécessiter une véritable conquête, au prix d’une action conjointe du patient et de l’analyste, et non sans une dépense énergétique éprouvante pour les deux.

Il est certes compréhensible que Freud, au moment de fonder la psychanalyse en tant que cure de parole (talking cure), ait eu besoin d’insister sur la dimension défensive d’un agir en séance, pour autant, dit-il, qu’il revient à préférer « répéter au lieu de se souvenir ».
Mais nombre de nos patients d’aujourd’hui s’avèrent « limites » en ceci que l’agir prend chez eux une place régulatrice prépondérante, au détriment des formations névrotiques résultant du refoulement. Davantage encore que les patients de Freud, ces cas nous imposent leur maladie « non comme un événement du passé mais comme une force actuellement agissante ». Le mouvement inter-subjectiviste américain constitue sans doute une forme de réponse à cette clinique nouvelle (voir la discussion prochaine avec Owen Renik sur le site « débat sans frontière »). Tout se passe comme si certaines données de l’histoire du patient n’avaient pas acquis une suffisante re-présentation par des images mentales ou par des mots (faut-il encore rappeler que le signifiant lacanien n’est pas seulement verbal ?). Maintenues à l’état d’empreintes perceptives à potentiel traumatique, elles ne peuvent se re-présenter qu’au travers de l’agir – lequel apparaît du coup plutôt porteur d’une compulsion (aveugle) vers la mise en image psychique et la reconnaissance subjective (un peu comme la révenance). Freud parlera bien plus tard (à la fin de « Constructions », 1937) d’un travail de « restitution » ouvrant à une appropriation subjective possible.

1 – Ma première réaction à la proposition de Jean Luc sera de souligner la nécessité pour l’analyste d’évaluer les différents agirs spontanés en cours de cure (y compris les siens propres, si discrets soient-ils) sous l’angle de leur contribution possible au processus, c’est à dire leur potentiel de signifiance. Car celui-ci diffère considérablement, non seulement d’un cas à l’autre, mais aussi à des temps différents d’une même cure. Les multiples agirs possibles constituent une vaste gamme qualitative entre deux pôles extrêmes – je dirai : entre acte et agir. D’un côté, en effet, il y a ce que Freud a qualifié d’ « acte manqué » : une action involontaire dont la charge pulsionnelle réprimée (à potentiel hostile, érotique, etc.) tend à être assez facilement reconnue, par les témoins d’abord, mais même aussi par son auteur. Au cours d’une cure, cela va prendre typiquement la forme de l’acting out, ou de l’acting in.

Mais l’autre pôle de l’agir constitue malheureusement un phénomène beaucoup plus opaque dont la fonction dynamique et économique est surtout d’une décharge expulsive – d’un rejet hors psyché donc, sans potentiel métaphorique directement exploitable ; et Jean Luc a alors raison d’évoquer « la menace de perte de sens » (un peu comme dans l’addiction).
C’est un des mérites de Lacan (1956-57) de s’être attaché à examiner un tel différentiel de signifiance entre les deux pôles de l’agir. Il a pensé pouvoir exemplifier cela au travers du cas célèbre d’une patiente de Freud, dite La jeune homosexuelle, qui est décrite produisant deux agirs symptomatiques nettement différenciables quant à leur valeur de symptôme (« Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », 1920).
Elle effectue d’abord un acting caractérisé en allant se promener au bras de son amie demi-mondaine dans la rue où travaille son père, de sorte que celui-ci ne manque pas de les croiser et de lui jeter un regard courroucé.
Mais un agir de nature différente va survenir après que l’amie soucieuse de s’éviter des difficultés sociales lui ait signifié son intention d’en rester là : la jeune fille réagit à cette annonce de rupture en se jetant sur les voies du chemin de fer de ceinture de Vienne.

Lacan observe que le premier agissement est un montage hautement significatif, c’est un acte qu’on peut dire pro-vocateur. Il peut être opposé en cela à la décharge dé-subjectivante du second agir par lequel elle se précipite à « choir » comme objet délaissé, vers une non existence possible. La reprise en séance de ces deux agirs ne saurait être la même.

2 – Je propose de considérer – ce sera ma deuxième remarque – que le rapport entre un acting out (ou in) et sa mise secondaire en parole n’est pas sans présenter une certaine analogie avec le passage du rêve lui-même au récit secondaire du rêve. L’activité interprétative de l’analyste ne doit habituellement pas s’appuyer de façon directe sur les éléments du rêve mais sur les associations du rêveur. N’en va-t-il pas de même pour notre travail à partir de certains actings de transfert ? On peut dire que le transfert est une manière de rêver la relation avec l’analyste. Et l’on observe aussi un large gradient dans la qualité des rêves, depuis le cauchemar traumatique jusqu’à la subtilité polysémique du rêve de désir. Tout cela incite à considérer le répéter agi autrement que comme pure résistance au remémorer, mais plutôt dans une ambiguïté similaire à celle que Freud attribue précisément au transfert : précipité concrétisant qui fait avant tout résistance, bien sûr, mais qui est en même temps seul à même de réactualiser la charge affective de manière à la restituer à la vie subjective du patient dont elle demeurait rejetée.

Cette remise en dialectique (dynamique) de l’agir nous amène de façon plus large à reconsidérer la manière qu’a eu Freud de répudier sa théorie de la séduction subie par l’adulte – ce qu’il a appelé sa « neurotica » – pour mettre l’accent sur la construction subjective du fantasme sexuel. Il est intéressant de voir qu’il n’a pas éprouvé la même nécessité, par exemple, de désavouer sa première topique pour établir la seconde.

Cela nous oblige aussi à reconsidérer le concept de pulsion dont on voit bien qu’il fut surtout ancré du côté de l’endogène par Mélanie Klein (elle parle volontiers d’ « inné », de « constitutionnel »). En France, on s’est davantage tenu à suivre l’indication posée au départ par Freud de la nature « limite » de la pulsion – entre organique et psychique – ce qui amène à concevoir celle-ci comme résultant de la rencontre entre les mouvements de l’organisme nouveau-né et les actes-réponses, plus ou moins signifiants, plus ou moins sexualisés, plus ou moins « énigmatiques », produits par l’Autre parental premier. Là-dessus, on peut apprécier aujourd’hui la fécondité des développements apportés par des auteurs comme André Green et Jean Laplanche, chacun selon sa veine propre, à partir de l’impulsion particulière qu’ils ont pu recevoir de l’enseignement de Lacan dans les années soixante : chacun d’eux a puissamment contribué à faire reconsidérer le rôle des inter-actions premières dans la genèse du fantasme (l’école anglaise ayant eu davantage tendance à considérer le fantasme comme un acquis naturel). Tous deux ont aussi du même coup contribué au nécessaire ré-examen de la mal nommée « pulsion de mort » (objet du débat précédent sur ce même site). Dans bien des cures, la nature du transfert oblige l’analyste à travailler à ce niveau, disons, naissant de la subjectivation – où l’intra-psychique doit s’étoffer à partir de l’inter-actif. C’est sans doute aussi pourquoi bien des cures doivent d’abord s’amorcer dans un travail en face à face. (Voir un prochain numéro de la Revue française de Psychanalyse sur ce sujet).

3 – Ma troisième remarque ne sera qu’indicative. Jean-Luc souligne fort justement au passage que Freud a dû en venir, avec sa deuxième topique, à prendre en compte l’existence d’un Inconscient moïque et sur-moïque. Mais j’extrapolerai sur son propos en observant que cela n’autorise nullement pour autant à parler de « pulsions du moi » – et la discussion là-dessus avec Jean Guillaumin sera sans doute intéressante.

9 janvier 2005

 

Réponse de J.-L. Donnet à l’intervention de B. Penot

1. Les remarques de B. Penot font apparaître que la condensation de mon texte ne facilite sans doute pas la saisie de son enjeu : celui-ci n’est pas dans la problématique de l’agir, mais dans un retour sur la forme parlée de l’agieren en séance. C’est à propos de cette forme que le lien établi par Lacan entre la mise en acte de l’inconscient par la parole et la théorie du sujet représenté par un signifiant pour un autre signifiant se montre la plus pertinente, tout en révélant, me semble-t-il, ses limites. Quand Bernard Penot rappelle que le signifiant lacanien n’est pas que verbal cela ne concerne pas mon propos ici ; et j’ajoute que si cela veut dire que l’agir – comme la somatisation, etc – a un potentiel de signifiance, il faudrait que Penot nous dise en quoi cette formulation est « lacanienne » ?

2. Pour revenir à mon propre et modeste « retour à Freud » – dont je n’ai pas besoin de dire ce qu’il doit à tous ses successeurs – et pour faire écho à Bernard Penot, voici ce que je dégage de « Remémorer, répéter, élaborer ». La prise en compte de l’agieren y concerne un éventail si large de manifestations si hétérogènes qu’il est facile de s’y perdre. On peut les répartir en trois registres :
a) ceux qui se produisent en dehors de la situation analytique, et que Freud souhaite limiter par la règle d’abstinence. Le rattachement de ces « acting » au transfert est souvent délicat ; et leur caractéristique est que l’analyste ne les connaît qu’à travers le récit éventuel qu’en fait le patient. Un tel récit s’inscrit nécessairement dans le registre d’une remémoration-représentation. Aussi bien suis-je en accord avec B. Penot pour comparer le couple agir/récit et le couple rêve/récit de rêve. C’est bien la problématique de la neurotica, où l’agi remplace le subi ; il en découle que la différence clinique au demeurant bien claire entre les deux « agir » de la jeune homosexuelle, outre qu’elle échappe à une prise transférentielle, ne préjuge en rien de la position subjective de la patiente dans un récit après-coup adressé à l’analyste, position qui est la clef d’une élaboration virtuelle.

b) Un deuxième registre est celui des « agir » qui se produisent en séance et, le plus souvent, mettent en cause ou en jeu le cadre de la cure. Leur importance renvoie dialectiquement à la fonction de contre-agir préventif du cadre.

c) Le troisième registre – celui auquel je m’intéresse – est le plus crucial, puisque l’agieren s’y manifeste sous une forme exclusivement parlée. Il s’agit d’une modalité d’actualisation transférentielle qui vient alors subvertir la règle fondamentale en utilisant la liberté de parole qu’elle offre. C’est à cette modalité de discours que s’applique au mieux, je l’ai rappelé, l’idée lacanienne d’une mise en acte de l’inconscient par la parole.
Il faut relire les quatre exemples qui viennent l’illustrer pour mesurer la complexité de leurs implications. Un de ces agieren englobe la production de rêves et d’associations confuses, transposant une situation du passé. Le quatrième exemple est celui d’un patient que l’énoncé de la règle rend mutique : répétition d’un conflit avec l’autorité parentale. L’agieren est saisi ici comme refus de la parole attendue, désirée et comme une attaque contre la règle fondamentale qui perd toute valeur tierce pour devenir enjeu du conflit.

Si Freud pose l’alternative remémorer/répéter, ce n’est pas – comme le suggère Bernard Penot – pour mettre l’accent sur la valeur défensive de l’agieren ou sur le fait que le patient « préfère agir ». A la deuxième édition du texte Freud a ajouté un long passage qui fait précisément le joint entre remémorer et répéter, dans lequel il recense les formes de plus en plus complexes prises par le travail de mémoire en psychanalyse ; de telle sorte que l’agieren, avec la confusion totale qu’il réalise entre le présent et le passé, semble en représenter la forme la plus extrême en même temps qu’il négative le transfert en tant que tel. Je ne reviens pas sur l’ampleur des implications métapsychologiques de cette prise en compte freudienne.

Pour m’en tenir à l’enjeu méthodologique, il me semble utile de rappeler que l’ouverture de cette deuxième scène intersubjective ne fait aucunement disparaître le privilège de la scène intrapsychique de la représentation, mais qu’elle rend nécessaire de décrire la situation analysante comme résultant du jeu complémentaire et antagonistique de ces deux scènes – dont la dualité ne recoupe pas celle décrite par Freud. Le processus analytique est marqué par l’alternance très variable de leurs désemboîtements et réemboîtements. L’agieren parlé a comme caractéristique essentielle l’imprévisibilité de son destin. Dans bien des cas il semble utiliser la scène intersubjective du transfert pour une mise en représentation (enaction) aisément reprise, avec ou sans intervention de l’analyste, en représentation interne. Mais, très souvent le délai de cette transformation s’allonge faisant valoir la dimension la plus aléatoire de l’après-coup, jusqu’à la perte du sens même de la situation. Pour rendre compte des aléas de cette transformation, le recours à la notion de transfert sur la parole (André Green) est précieux. Lorsqu’il s’avère après-coup que le dire a opéré la transformation, c’est que l’agieren parlé est devenu acte de parole. Lorsque le transfert sur la parole est neutralisé, négativé, le dire reste indice d’une catastrophe psychique ; je suis tenté d’invoquer un agir de parole. L’articulation des deux scènes se présente comme un enjeu processuel essentiel, même – sans qu’il le sache – pour un intersubjectiviste. Elle est aussi nécessaire et difficile à penser que l’articulation de la première et de la deuxième topique.

19 janvier 2005

 

Jean Frécourt

Fräu Emmy v. N…

« Elle me dit alors, d’un ton très bourru, qu’il ne faut pas lui demander toujours d’où provient ceci ou cela mais la laisser raconter ce qu’elle a à dire. J’y consens (je souligne. J.F.) et elle poursuit sans préambule… » (Études sur l’hystérie, PUF ,1956, p. 48).

Ce moment est manifestement décisif, parmi d’autres, dans « l’invention » de la psychanalyse. Il me paraît, au regard de la position de type médical traditionnelle, revêtir le sens d’une révolution éthique, si l’on veut bien y voir l’effet d’une nouvelle alliance, « intersubjective », entre un sujet, une « analysante » qui apparaît dans la suite de cette protestation première et un sujet qui se découvre psychanalyste, encore à son insu sans doute, dans ce « j’y consens », bien que cette formulation puisse apparaître encore ambigüe. Toujours est-il qu’Autre chose va se dire. Il y a eu événement : un double avènement subjectif… Il est inutile d’insister sur leur portée.

Si l’on retient la notion d’un « transfert sur la parole » – qui me semble problématique –, je me demande quelle est le statut, selon le développement de J.-L. Donnet, de cette forme très « agie » de la prise de parole inattendue, qu’il faut bien dire inaugurale, de la part de la patiente: une femme qui se subjective, ou se résubjective, face à une parole très marquée par l’appel à l’autorité doctorale d’un homme qui semblait, jusque-là, aller de soi. Que dire encore de l’effet de la confrontation de ces deux types de prise de parole, ou de « transfert sur la parole » ? Ne serait-ce pas, pour aller trop vite, l’effet imprévisible de la confrontation entre une parole de transfert sur un savoir – pré-existant au sujet – et la parole de l’Autre, qui ne relèverait pas vraiment, me semble-t-il, d’un transfert ?

7 février 2005

 

Christine Bouchard

Questions à J.-L. Donnet

Le texte de Jean-Luc Donnet « Entre l’agir et la parole » pose quelques questions que je formulerais ainsi :

Tout d’abord la proposition de J.-C. Rolland, à laquelle il se réfère, selon laquelle la parole crée une nouvelle évènementialité, me semble constituer, non pas une donnée première mais une situation à construire dans la cure analytique. Sin on, que dire de ces situations où le divan semble ne pas être à l’origine d’une nouvelle modalité d’utilisation de la langue ? Parfois la situation semble particulièrement « mal » utilisée (même si cette proposition peut paraître aller quelque peu à l’encontre du postulat selon lequel à son insu, et quoi qu’il dise, le patient produira des effets de sens) ; elle ne semble parfois utilisée que pour traduire, informer. Une sorte de détour nécessaire mais contraignant. Étrangement ainsi la modalité de la « parole couchée » n’est pas interrogée ni explorée malgré sa spécificité en particulier de ne rencontrer aucune réponse autre qu’interprétative. Même au cours de cures « classiques » on peut remarquer des moments où l’analyste est sollicité explicitement autrement que comme interprète, voire où son rôle d’interprète lui est interdit. Demande de prises de positions, excuses d’avoir pu blesser l’amour propre, etc. l’analyste est requis sur un mode où la polysémie même du langage du patient est volontairement exclue.

Ainsi l’écart entre la parole et l’événementialité psychique est abrasée, ignorée. Le sujet de l’énonciation ne saurait se distinguer et se reconnaître autre que celui de son énoncé. La parole en séance perd de ce fait son ambiguïté et sa valeur transitionnelle, où elle trouve et crée en même temps la réalité psychique du patient. La référence à l’échange ordinaire dé spécifie la situation et crée alors un malaise contre transférentiel à la mesure du mouvement d’emprise sous-jacent à ces formulations impérieuses du patient. Le refus radical implicite du déplacement, de la polysémie, de la répétition à l’œuvre et donc du registre interprétatif me paraissent constituer la nature du transfert négatif, transfert négatif sur la méthode. Rappelons la distinction de Freud entre « l’attente croyante sur un guérisseur quelconque et celle où intervient la certitude d’une bonne démarche », religion ou science, la psychanalyse rencontre des modalités d’investissement, qui même si leurs ressorts sont difficilement dissociables, ne mettent pas en symétrie le transfert positif et le transfert négatif. Le transfert analysable suppose l’investissement de son interprétabilité donc de la neutralité de l’analyste. Un transfert sur l’objet et conjointement sur la parole.

20 février 2005

 

Réponse de J.L. Donnet à l’intervention de Jean Frécourt

Il est tentant, en effet, de faire de la célèbre formule évoquée par J. Frécourt (laissez-moi parler sans m’interrompre), un moment décisif dans l’invention de la méthode psychanalytique ; parce que cela convient à notre éthique que cette invention parte d’une manifestation subjectivante de la patiente, prise en compte par celui qui deviendrait, de ce fait, son analyste. Ce que je retiendrai surtout, c’est ce que peut devenir un tel moment, après que, repris par Freud, il est intégré dans sa méthode en tant que règle fondamentale avec la situation cadrée qui en est le corrélat, puisque la question se trouve posée jusqu’à quand laisser parler la patiente ? La règle fondamentale, en désignant le patient comme un agent actif de sa cure, souhaite que de tels événements de parole adviennent et transgressent une limite interne, dont ils révèlent en même temps l’existence. Il n’en reste pas moins que désormais elle les aura précédés, qu’elle ait été énoncée ou pas ; il existe donc, au sein de la méthode, une tension entre les conditions qui organisent l’aventure, et celles qui visent à préserver l’émergence, et ainsi à éviter de soutenir directement une parole que Jean Frécourt désigne comme parole de transfert sur un savoir pré-existant : je dirai plutôt parole témoignant d’un transfert.

Je reviens aux deux scènes dont l’articulation constitue la situation analysante. Dans le cas évoqué, on peut dire que la patiente fait acte de parole, parce que, même très bourrue, son énonciation, en intimant à Freud de se taire, semble faire appel à une méthode d’investigation meilleure, celle de l’association libre, qu’elle fait reconnaître à Freud. Il faut souligner que c’est là notre interprétation de ce moment et qu’elle vient après-coup. Après-coup aussi, nous pouvons imaginer que, dans la situation établie, un énoncé identique pourrait être à entendre comme une répétition agie de transfert : à ce moment-là la patiente ferait parler sans le savoir son identification inconsciente à sa mère ; sur le modèle d’un transfert par retournement elle ferait subir à son analyste ce qu’elle a subi de sa mère sous la forme par exemple d’un gavage autoritaire de paroles. Dans ce deuxième cas de figure, je serais tenté de parler d’un agir de parole parce que l’énonciation semble s’accompagner d’une négativation de la scène intra-psychique de la représentation ; l’analyste se trouve, provisoirement, seul en position de transformer cet agir de parole en représentation sur la scène inter-subjective du transfert sur l’objet ; puis de proposer un énoncé interprétatif susceptible de devenir représentation intra-psychique pour la patiente. Dans le premier cas de figure, au contraire, l’énonciation extériorise la scène interne et sa représentation sur la scène du transfert. Un même énoncé peut ainsi renvoyer à deux situations processuelles bien différentes correspondant à deux modalités d’articulation entre la scène interne et ma scène inter-subjective. La différenciation est donc contextuelle, liée bien entendu à l’écoute ; mais en dernier ressort, elle ne se révèle que dans l’après-coup en fonction d’un destin largement imprévisible.

La référence au transfert sur la parole (André Green) demanderait une longue discussion. Je soulignerai seulement qu’il désigne les attendus spécifiques qui sont inhérents à la mise en œuvre, dans la situation cadrée, du jeu de la règle fondamentale.

24 février 2005

 

Christophe Derrouch

De l’agir à l’acte de parole via le transfert sur la personne de l’analyste

Monsieur Donnet,

L’agir de parole en séance sur lequel vous attirez l’attention renvoie à la question du processus analytique. Il serait une mise en acte (par une parole opératoire), sur la scène intersubjective, d’une identification inconsciente ; de ce qui ne se représente pas dans l’appareil psychique de l’analysant. Donc le signe d’une altération des chaînes de la parole et des représentations (« Le langage dans la psychanalyse », A. Green) et des rapports entre celles-ci, d’une neutralisation des transferts sur l’objet et la parole. Il subvertirait un élément clé du cadre : la contrainte/liberté de parole sensée favoriser le déploiement de la générativité associative.

Que reste-t-il sinon le voisinage de la personne réelle de l’analyste pour attirer vers elle les investissements de l’analysant (le dualisme pulsionnel ayant conflictualisé le cadre) ? L’agir de parole appelant le contre-agir, l’analyste doit faire preuve d’endurance pour maintenir sa neutralité bienveillante, pour rester un « medium malléable » (R. Roussillon à partir de M. Milner).

Ainsi, on peut espérer la subjectivation, et donc un discours incarné (signant la présence des processus tertiaires) par un analysant désormais auteur d’actes de parole. La perlaboration en deviendrait moins incertaine, qu’elle soit la résultante d’un après-coup interprétatif ou non (inhérente à l’évolution dans le temps du rapport de l’analysant à son propre dire formulé en présence de l’analyste).

Avec un préconscient fonctionnel, un travail analytique plus classique pourrait commencer, où les actes de parole tiendraient toute leur place.

28 février 2005

 

Jean Frécourt

Bref commentaire de la réponse de Jean-Luc Donnet

Il est aussi « tentant » de théoriser par l’appel au savoir psychanalytique constitué, ce moment paradigmatique de l’invention de la méthode, en précisant qu’il est le moment de l’ouverture décisive de la voie de l’Inconscient ; mais « invention » aussi, indissociable, de ce que Jean-Luc Donnet désigne comme « notre éthique »…, formule qui peut paraître optimiste si on considère que son statut, son souci, semblent rien moins qu’évidents et généralisés dans notre mouvement.

En somme, le moment en question serait, pour Jean-Luc Donnet, une sorte d’ « avant-coup » d’un « inconscient » toujours déjà là, avant même d’avoir été parlé comme tel et conceptualisé. Mais ne pourrait-on pas essayer de penser comment ce puissant – la composante dynamique doit évidemment être prise en compte –, ce puissant « mouvement du dire », sa protestation qui anime Mme Emmy, ne procèderait pas, ou pas uniquement…, de l’Inconscient, un Ics avant la lettre ; sinon la partenaire de Freud est purement et simplement désubjectivée, au sens où elle serait parlée par son « transfert » et non plus parlante en son nom: demandant avec force de poursuivre son mouvement sans interruptions hétérogènes.

Pour conclure, ma question serait de savoir si la pulsion épistémophilique, et ce que Jean-Luc Donnet a repéré comme un « transfert sur la théorie » (« Le divan bien tempéré ») n’a pas recouvert, ou forclos, la voix de l’éthique en psychanalyse (Ce n’est pas, pour moi, celle de Lacan) qui a cette faiblesse de sa vertu – c’est son désintéressement absolu (cf. E. Lévinas) – de n’être liée à aucune pulsion. Elle ne parle que dans son manque. On sait, à ce propos, la difficulté que rencontre Freud à situer le « processus de civilisation” (cf. le « Malaise »…) : au-dessus de l’humanité…, dans le ciel…, « processus organique »… ?

4 mars 2005

 

Réponse de J.-L. Donnet au commentaire de Jean Frécourt

Je ne suis pas sûr de saisir le sens de la critique que J. F. semble m’adresser. Je suis pleinement d’accord pour reconnaître la valeur irremplaçable de l’acte de parole de la patiente de Freud, de son évenementialité propre. Je l’opposais fictivement a un agieren, une répétition agie de transfert, ou la désubjectivation est présente ; il arrive dans ce cas, que l’agir débouche, après-coup sur une ressaisie spontanée, ou bien qu’elle survienne après une simple intervention de l’analyste ; cette dimension aléatoire de l’après-coup marque ce qui se joue entre l’agir et la parole.

10 mars 2005

 

Alain Ksensée

Questions et une idée

Le texte de Jean-Luc Donnet me conduit à lui soumettre tout d’abord quelques questions qui m’aideront à bien situer ma propre compréhension d’un texte très dense et très stimulant. Je voudrais ensuite lui proposer une idée qui m’est venue après un certain temps d’une réflexion discrète, insistante.

Ces interrogations cheminent à partir de deux passages de son texte, dont l’un me paraît comme une conclusion théorico-clinique et l’autre une remarque clinico-théorique tout aussi importante.

Voici donc le premier passage du texte et ma question :

« De fait, l’agieren correspond à la manifestation d’une identification inconsciente qui trouve sur la scène intersubjective du transfert la possibilité de se faire représentation ».

Jean-Luc Donnet, suggérez-vous ainsi une possible dimension topique et peut être dynamique à l’agieren ? Si tel est le cas votre démarche redonne une certaine forme de « noblesse » à l’agieren : celle d’un destin particulier du refoulé et de son retour. Un destin particulier qui intéresse alors une scène intersubjective au cours des séances….

Le deuxième passage intéresse ma deuxième question :

« Dans bien des cas, la manifestation parlée de l’agieren se présente comme opératoire, dépourvue de toute événementialité propre, comme le simple indice d’un événement psychique évacuateur, déjà accompli. » Il semble s’agir de cet agieren qui est affecté, même s’il ne prend pas le destin de la motricité, de ce que vous soulignez (au début de votre) réflexion d’un indice de moins-value psychique. Nous voici donc « revenus » l’agieren comme indice de moindre valeur psychique ? Dans ce dernier cas l’identification inconsciente dans la mesure où elle résulte d’un travail psychique serait pour paraphraser Freud « en germe ».

Je pense que ces deux citations de votre Proposition théorique mettent notre réflexion en tension, ce qui m’a conduit à l’idée suivante :

Il serait intéressant de réfléchir à l’élaboration de cette identification inconsciente, non pas en qu’elle échappe au refoulement ou qu’elle en émane, mais à sa constitution. Il ne s’agit pas de juger son degré d’achèvement à partir d’une dimension génétique que serait la classification en identification primaire ou secondaire. Mais de tenter de saisir la proportion respective de ce qu’elle contient comme investissement libidinal selon les deux courants qui sont au cœur de l’identification : ce qu’on voudrait « être » et ce qu’on voudrait « avoir ». Ce qu’on voudrait « avoir » interrogerait la libido objectale, son importance dicterait le destin d’une identification inconsciente qui donnerait toute sa vivacité à un « acte » de parole susceptible de « muter » en représentation. Une mutation qui nécessiterait un certain aménagement ponctuel du cadre de la cure classique. L’importance du courant liée à la libido narcissique, c’est-à-dire la prééminence de l’investissement narcissique sur le courant objectal, conduirait à une identification inconsciente fondamentalement narcissique. Cette dernière témoignerait déjà d’un possible clivage du Moi. Un Moi blessé, « altéré » conduit au clivage pour se protéger. L’événement psychique évacuateur n’aurait pu alors être élaboré par la libido narcissique, celle qui sert au travail psychique du rêve. L’acte de parole manifesterait alors avant tout une « manière » d’être, une façon de dire par l’acte d’une parole déjà aux confins de la motricité.

24 mars 2005

 

Réponse de J-L Donnet au commentaire de Christine Bouchard

Je suis pleinement d’accord sur le fait que l’évenementialité de la parole est à construire, que plus généralement elle revêt une dimension spécifique du fait de son lien à la situation analysante et aux règles de jeu qui l’organisent ; c’est ce qui sous-tend la pertinence de la notion proposée par André Green d’un transfert sur la parole, la parole couchée tout particulièrement. L’intérêt des énonciations incongrues que tu évoques est qu’elles se présentent comme de véritables défis, même mineurs pour l’écoute analytique, dans la mesure où leur valeur d’agir semble manifester une prédilection inconsciente pour la disqualification des enjeux virtuels de la règle fondamentale. La saillance de l’agieren va de pair, alors, avec la perception aigue du caractère aléatoire de sa mise en sens après-coup. L’embarras de l’analyste découle, pour une bonne part, du décalage pressenti entre la profondeur des implications cliniques – en termes de clivage, déni, projection, exigence d’emprise, etc. –, et le caractère incertain d’une intervention qui semble requise car l’attente silencieuse peut donner le sentiment de laisser s’organiser un malentendu sans dynamique.
Ces « agir » de parole annoncent un transfert direct, transfert dont l’interprétabilité sera, comme tu l’indiques, difficilement investie par le patient. Mais, comme toujours, ces énoncés pourront s’avérer, le cas échéant, « symptômatisables » et sources d’élaborations inattendues.

28 mars 2005

 

Bernard Chervet

Commentaires sur le texte de J.-L. Donnet :

Note sur l’action du librement associer, l’acte de parole et la répétition agie de transfert

Par cette proposition théorique, exigée concise, Jean-Luc Donnet nous fait don d’un extrait de sa pensée. Il s’expose ainsi aux effets de l’isolation, en particulier à celui qu’il connaît bien, le transfert sur le concept élu objet de réflexion. Et avec humour, il nous en fait la démonstration vivante, en répétant lui-même une telle isolation ; et cela en plaçant en exergue un extrait de la pensée de Freud, l’article « Remémorer, répéter, élaborer » (1914). La répétition agie de transfert se réalise ainsi sur le concept même de répétition agie de transfert. Mais le but de Jean-Luc Donnet, par sa référence à cet article de Freud, est d’appeler une démarche différenciatrice, telle celle qui est annoncée dans le titre même, par trois termes. Il tente ainsi de sortir de la répétition en la « recontextualisant » dans l’ensemble de la métapsychologie. Il lui dessine une délimitation dans le but de mieux la définir telle qu’elle se présente en séance.

Freud lui-même a en effet posé dans son texte une différenciation entre les processus psychiques remémorables, liés aux impressions et événements vécus dans le passé et refoulés, et les processus psychiques inconscients, « actes purement intérieurs » non refoulés, susceptibles de se manifester par « des fantasmes, des idées connexes et des émois » ; actes psychiques se révélant non pas par des souvenirs mais par une traduction en actes, en actes du discours associatif, pourrait-on préciser.

Freud découvre donc là une nouvelle forme de réminiscence, autre que celle des retours de contenus refoulés. La répétition n’est pas seulement une remémoration qui ne se fait pas, elle est l’expression d’une autre modalité de mémoire. Freud perçoit alors qu’il existe plusieurs modalités de réminiscence pouvant coexister de façon concomitante, et être ainsi entremêlées. Les retours du refoulé eux-mêmes peuvent se faire dans une dynamique de répétition agie de transfert ; ils portent alors, et sont portés par cette dernière. Remarquons encore que cet article de Freud commence par plonger d’abord dans le passé de la méthode (catharsis, abréaction, remémoration) pour ensuite se focaliser sur une nouvelle investigation, celle de la mémoire de la mise en place du narcissisme et de ses identifications propres ; investigation de la répétition des avatars des procès d’identification, procès utilisant eux-mêmes la répétition pour s’instaurer.

Mais cet article s’ouvre encore d’avantages, de façon certes prémonitoire, sur un avenir de la méthode, désigné par le terme « élaboration » et que Freud laisse en suspens, laisse même au temps ; il lui donne du temps ; il n’y reviendra qu’en 1925. En effet, un grand déséquilibre existe entre l’espace accordé par Freud à ses réflexions sur la répétition agie de transfert et celui, succinct, réservé à l’élaboration. Il faudra que Freud repense en 1920 le transfert, la place en son sein de la régressivité des motions pulsionnelles du ça, pour qu’il puisse reconnaître une nouvelle forme de résistance, celle du ça, et qu’il théorise la perlaboration comme travail spécifique lié aux contraintes régressives auxquelles est soumis le ça lui-même. Désormais l’intemporalité de l’inconscient est perçue comme devant être mis en place. C’est ce qu’il reconnaît dans le jeu de la bobine, jeu répétitif. Ce jeu n’est pas seulement la remémoration d’une mère-bobine s’absentant, mais la répétition d’un acte psychique ayant besoin d’un acte moteur pour se construire, répétition prise entre la tentative d’assurer le maintien du lien-ficelle à la mère-bobine-représentation, et les aspirations à laisser s’effacer dans le départ de l’objet, aussi bien la représentation que le lien d’investissement. L’acte moteur, acte rythmé, support de cette processualité en train de s’installer, combine un geste du bras, une articulation maxillaire, et l’émission de sons-mots. Une analogie avec la libre association de séance est possible. Ce jeu apparaît alors comme une forme inchoative, propre à l’enfant, de la libre association de l’adulte.

C’est ce conflit entre une inscription d’un procès et une extinction pulsionnelle qui devient très perceptible quand la répétition menacée se double régressivement de compulsion, et lutte alors ainsi contre l’extinction de l’investissement libidinal. La répétition travaille à instaurer la part narcissique de l’investissement. L’acte qui se répète est la tentative de réaliser une désexualisation narcissisante. La présence sous-jacente d’un tel acte instaurateur se laisse deviner au sein de l’action de librement associer.

Notons encore que cette ouverture de la répétition sur la compulsion et la régressivité extinctive va permettre à Freud de découvrir une troisième forme de réminiscence, celle des constructions perceptives (fétichique, idéologique, collective, délirante).

Le titre de l’article de 1914 pourrait donc, après-coup, devenir « Remémorer, répéter, construire ». Il représenterait alors mieux les trois modalités complémentaires de réminiscence participant toutes au devenir conscient ainsi qu’à la résistance contre la visée thérapeutique de l’analyse ; visée exigeant encore une autre opération, celle de la résolution.

Malheureusement, il me faut renoncer à poursuivre ce cheminement avec Jean-Luc Donnet, une contrainte de limitation s’applique à ce type de débat.

Avant de nous arrêter, signalons encore qu’il serait aussi possible de suivre la démarche différenciatrice présente dans la proposition de Jean-Luc Donnet. Ainsi pourraient être distingués divers actes par lesquels s’exprime cette répétition agie de transfert en séance. Une telle discrimination pourrait être abordée par exemple par la prise en compte d’un facteur de décalage temporel, d’un jeu de rythme du discours, basé sur la préséance pouvant exister entre les revendications des motions pulsionnelles et les protestations narcissiques du moi. Il apparaît alors que certains de ces actes de parole suivent la logique de la précocité du sexuel eu égard au développement du moi (les lapsus), d’autres suivent celle de la prématurité du moi (ritualisation totémique du discours). D’autres encore évitent certains mots et cherchent la protection d’autres. La poursuite de telles différenciations nous amènerait à envisager que tous les styles associatifs les plus singuliers, styles de la libre association de séance, styles de cette parole déliée et sous contrainte, ne cessent de nous informer du rapport que le sujet entretient avec la règle fondamentale, de ses tentatives de s’en écarter et ainsi d’échapper au but thérapeutique de la cure.

L’action de librement associer ne cesse en séance de se faire acte et agir, et ainsi de nous ouvrir à notre propre virtualité ; de traduire et de porter à l’écoute de celui qui est attentif aux procès inconscients, nos conceptions du vivant, notre implicite éthique. En ce sens, la répétition agie de transfert est aussi une éthique en acte de langage. Et c’est avec plaisir qu’après ce court détour de péripatéticiens en compagnie de Jean-Luc Donnet, je retrouve d’autres propositions qui lui sont chères et par lesquelles il nous a toujours beaucoup donné à penser. Merci Jean-Luc.

3 avril 2005

 

Réponse de J.-L. Donnet aux commentaires de Bernard Chervet

Bernard Chervet a parfaitement saisi pourquoi un retour à « Remémorer, répéter, élaborer » (RRE) permettait de se déprendre, un temps, de la trop grande familiarité qui marque, pour nous, la répétition agie de transfert, pour retrouver son étrangeté initiale; en intitulant son amical message : « Note sur l’action de librement associer », il oppose implicitement la découpe de l’acte, ou de l’agir, à la continuité de l’action, et fait valoir que la saillance à travers laquelle Freud saisit méthodologiquement l’agieren ne trouve de réponse virtuelle que dans une écoute associative, et le postulat processuel d’un après-coup. De ce point de vue, la lecture que B. Chervet esquisse de RRE, qui le conduit à lier perlaboration et construction est lumineuse ; comme l’est aussi l’équivalence entre le jeu de la bobine et le jeu de la règle fondamentale. Il me semble pertinent de comparer la scène analytique et la scène du jeu : de même que l’agieren vient mêler ses enjeux à la scène intrapsychique de la remémoration-représentation refoulée, de même, dans le jeu de la bobine, il n’y a pas seulement représentation remémorative de la mère-bobine s’absentant, mais répétition d’un acte psychique qui a besoin de se matérialiser dans une action motrice, rythmique, et l’articulation du fort-da. L’enjeu de cette répétition vient de ce que la tentative pour assurer le lien rencontre l’aspiration à laisser s’effacer dans le départ de l’objet la représentation, et jusqu’à l’investissement libidinal ; ce suspense propre au jeu implique une pluralité d’identifications dont la relation avec les mouvements de désinvestissement et de ré-investissement est rien moins que simple.

C’est bien l’aléatoire de ce destin que Freud pressent dans l’agieren en séance, et qui justifie son cramponnement à la scène intra-psychique de la représentation, de l’investissement ; ce qui se joue entre l’agir et la parole. B. Chervet le résume comme le conflit entre l’inscription d’un procès, et la tendance à l’extinction pulsionnelle ; lorsque l’agieren devient le mode d’actualisation transférentielle unique, on peut dire avec B. Chervet que la répétition se double régressivement d’une dimension compulsive: s’agit-il comme il l’indique, de lutter ainsi contre l’extinction de l’investissement libidinal, avec une part de désexualisation narcissisante ? Ou de l’indécidable de la vocation de la compulsion, entre liaison et évacuation ? En tout cas l’analyste, plus que jamais, est requis de faire jouer le jeu analytique pour maintenir l’investissement transférentiel : le destin sera celui de l’après-coup.

17 avril 2005

 

Réponse de J.-L. Donnet à Alain Ksensée

Cher collègue,

Bien sûr, l’agieren se voit conférer un destin particulier, aléatoire, qui découle de la dynamique de sa rencontre avec la situation devenue analysante, incluant la capacité du psychanalyste à la transformer figurativement en scène, puis en une formulation signifiante pour le patient ; l’agieren devient une nouvelle voie royale !

La deuxième formulation que vous relevez est plus éloquente que claire ; elle concerne la négativation de l’évènementialité virtuelle de la parole en séance; elle parait exclure l’actualisation de l’avènement psychique sous-jacent. Je ne crois pas qu’on puisse relier cette forme à l’idée de moins-value psychique ; et, par ailleurs, la décharge motrice à l’œuvre dans l’expression affective n’est certes pas dépourvue de valeur psychique. Je vous rejoins, par contre, dans le sentiment qu’une telle manifestation témoigne non d’un processus identificatoire dynamique, mais d’une identification clivée, aliénée, vestige d’une défense narcissique répétitive.

Votre suggestion relative à la différence entre les deux types d’identifications va tout à fait dans le sens du problème crucial de la compatibilité entre identification et représentation : l’identification dite symbolique, reste prise dans la dynamique de l’investissement objectal, dont elle soutient les mouvements de désinvestissement et de réinvestissement; cette dialectique qui permet de décrire l’enaction comme l’extériorisation d’une relation d’objet interne. La situation est beaucoup plus opaque et requière beaucoup plus l’implication du psychanalyste, lorsque l’identification semble prendre valeur identitaire, voire caractérielle, alors même que, lorsque sa mise en sens réussit, elle s’avère toujours avoir été une enclave désubjectivée.

9 avril 2005

 

Jean-Luc Donnet

Conclusion

Je remercie les responsables du Site d’avoir accueilli ma proposition et bien sur tous ceux qui ont bien voulu participer aux échanges. Pour moi, cette expérience a d’abord été celle de la découverte d’un certain mode de communication que j’ai trouvé à la fois difficile et excitant ; je ne peux pas dire que j’y ai trouvé matière à approfondir ma réflexion. Mais cela m’a beaucoup intéressé de mesurer à quel point la complexité du thème convoquait des références et des embrayages différents. Il me semble toujours pertinent de faire un retour à Freud, non pas bien entendu pour y trouver des réponses, mais pour mesurer nos acquis devenus parfois machinaux, à la découverte en train de se faire et également pour saisir les racines de l’inexorable babélisme des discours psychanalytiques, tels qu’ils se découvrent dans l’interprétation du texte freudien. L’article de Freud dont j’ai proposé la ressaisie vaut par la tension : la fièvre presque angoissée qui s’y décèle et que l’histoire de la psychanalyse illustrera.

18 mai 2005

La source et le puits sans fond

La métaphore de « la source et du puits sans fond » repose sur l’expression de la vie pulsionnelle et sur celle de l’excitation non liable. Le destin de la pulsion, outre la satisfaction et le modèle de la fixation-régression, est largement évoqué dans l’œuvre de Freud mais aussi dans son devenir inachevé, inhibé, refoulé et répété. Quel est le destin de l’excitation ? La voie de la décharge dans le comportement et dans le soma constitue des modalités habituelles et l’approche psychosomatique a beaucoup contribué à la conception économique.

Notre propos s’étayera sur trois points de discussion théorique. Nous vous proposons d’étudier en premier la notion de régression et de dépendance à partir du concept de pulsion et d’excitation. Nous aborderons aussi le concept « du néo-besoin » que M. Fain et D. Brauschweig ont largement évoqué dans « La nuit, le jour » (1975). Dans un deuxième chapitre, l’analyse du narcissisme et la notion de dépendance à l’objet-d’amour retiendra notre intérêt, à partir de l’étude du texte de Freud dans « Pour introduire le narcissisme ». Enfin, il nous a semblé important de reprendre l’analyse de la notion de traumatisme et de la tentative du Moi à faire advenir un affect, puis une représentation mentale, à partir de l’étude des textes de Freud sur la compulsion de répétition. Le non-destin de la pulsion se pose là où précisément la névrose traumatique échoue et que le Moi du sujet est immergé par le trauma.

I – Régression et dépendance

Dans les Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité (1905 revu en 1915-1923), Freud a un passage très riche à propos des investissements des zones érogènes et essentiellement celui de la succion à partir de sa conception théorique de l’étayage. Nous le citons « mais bientôt le besoin de répéter la satisfaction sexuelle se séparera du besoin de nutrition… », ceci se situe au moment de l’apparition de la dentition.

Nous sommes dans un processus pulsionnel où la source érogène orale est à son acmé. Et le puits sans fond ! Alors. Un peu plus loin, Freud a une formule elliptique et intuitive selon lui. Il parvient à définir l’accession à l’auto érotisme lorsque le nourrisson suçote ses propres lèvres (s’agirait-il du narcissisme insuffisamment érotique ?) d’où le recours aux lèvres d’une autre personne, il a cette formule « dommage que je ne puisse me donner un baiser » (1905, p.75) pourrait-on lui faire dire.

C’est l’évocation du concept d’auto-érotisme à propos de la succion des lèvres et celui de l’insuffisance de ce même autoérotisme qui amène Freud à ouvrir quasi incidemment une autre question « Tous les enfants ne suçotent pas, il est à supposer que c’est le propre de ceux chez lesquels la sensibilité érogène de la zone labiale est congénitalement fort développée. Si cette sensibilité érogène persiste, l’enfant sera plus tard un amateur de baisers, recherchera les baisers pervers, et devenu homme il sera prédisposé à être buveur et fumeur » (Ibid., p. 75). Mais s’il y a refoulement, il éprouvera le dégoût des aliments et il sera sujet à des vomissements hystériques.

Il est toujours question de la pulsion mais d’une certaine qualité, (à partir de son exemple de la succion) qui ne trouve qu’un exutoire dans la satisfaction, de type pervers, ou répétitive, sans processus représentationnel. Ne peut-on pas alors trouver un pont épistémologique avec le concept de dépendance de la source pulsionnelle et de l’autoérotisme (le buveur, le fumeur) ?

Le processus de dépendance tient à l’exécution de la pulsion, son versant moteur et la difficulté à un autre devenir dans l’appareil psychique ; ceci la réfère plus à un processus d’excitation sexuelle quant à sa dimension hystérique, comme Freud a le souci de le préciser « Mais s’il y a refoulement il éprouvera le dégoût des aliments et sera sujet à des vomissements hystériques ». La chaîne d’innervation libidinale est ainsi rétablie dans le processus hystérique. Lorsque Freud insiste sur l’aspect congénitale de la sensibilité érogène (1905) il est au cœur de la fixation au trama (1905), il l’est encore plus lorsqu’il évoque la prédisposition à être buveur ou fumeur ! Quelle anticipation génitale de la dépendance, addictive du sujet à la source pulsionnelle, intarissable, on retrouve ainsi le puits sans fond. Mais Freud se réfère à la congénitalité, ce que M. Soulé va reprendre en termes de fixations intra-fœtale.

La référence à l’appareil psychique, que Freud fera plus tard à propos du refoulement originaire, enrichit et complexifie la notion de fixation ou de congénitalité.

M. Fain et D. Brauschweig (1975) ont largement inspiré notre précédent propos à travers le concept de « néo-besoin » (« La nuit, le jour »). L’insatisfaction (ou le déplaisir chez Freud) peut faire l’objet d’une liaison grâce au retour du besoin sur une image mnésique qui a été satisfaisante. La trace mnésique s’édifie à partir de la satisfaction maternelle, c’est leur définition du narcissisme primitivement secondaire : « abandonné à lui-même, le sujet ne pourrait que s’épuiser en tentatives vouées à l’échec de trouver des éléments particuliers susceptibles de tracer une voie spécifique de décharge à une excitation excessive », il est inséparable de l’instinct maternel.

Y a t-il un lien avec la notion freudienne de congénitalité ?

Quel lien avec la notion de dépendance qui intéresse notre propos ? Nous le retrouvons à partir de l’expérience d’insatisfaction qui n’a pas de devenir psychique sous forme de trace mnésique mais qui porte néanmoins un quantum d’excitation qui ne cherche qu’à se décharger (dans le comportement ou dans le soma). Mais selon M. Fain et D. Brauschweig, la mère est porteuse d’un double message, celui de l’angoisse de castration et celui de la désexualisation de l’enfant. La mère cherche à réduire l’état de détresse mais elle reste néanmoins « femelle » (sic).

Ils évoquent ainsi la toxicomanie au tabac : « le tabac est à la source d’une toxicomanie qui n’altère qu’un soma personnel tout en favorisant la vie sociale ». Pour ces auteurs, « on parle d’érotisme oral » à propos de cette toxicomanie, il s’agirait alors d’une espèce de perversion à la fonction respiratoire, fumer, répète en fait, à travers un besoin crée de toutes pièces, une expérience de satisfaction et ne suit pas le traçage spécifique de la voie érotique (zone orale) (Ibid., p. 263). La notion de dépendance apparaît au grand jour chez M. Fain et D. Brauschweig, ils le situent au niveau du narcissisme primitivement secondaire en liaison à l’instinct maternel et ils donnent l’exemple des besoins vitaux qui impliquent la dépendance à l’objet réel, amour, animal ou inanimé (chose substance). Ils estiment, à partir de la prégénitalité, que les pulsions partielles sont des néo-besoins et qu’ils ne concernent pas à proprement parler des mouvements érotiques.

Pour la définition du néo-besoin (p. 264), ils donnent l’exemple du sein : la mère interprète tout déplaisir comme une carence du sein (exemple : otites douloureuses) et le vœu d’apaisement (cf. mère calmante de l’excitation) est au premier plan.

Quel est ce néo-besoin ? Il hérite de cette expérience de déplaisir. Le néo-besoin consiste alors dans le fait de placer une sucette de façon continue avec le message maternel : « tu pourras le faire plus tard… » (confiserie, tabac), ce qui deviendra la dépendance à l’objet. En réalité, il s’agit plus simplement du court-circuit de l’investissement érotique (la fonction hallucinatoire, le masochisme érogène primaire, la satisfaction du désir…) avec la mise en place du néo-besoin en lieu et place de la carence et de la promesse ultérieure. L’attente différée de la satisfaction puis la satisfaction elle-même, sont envahies par la nécessaire mise en place du néo-besoin, qui suit le traçage non pas mnésique mais excitatoire de la pulsion, dans un registre quasi traumatique.

Les néo-besoins (manger, obésité, tabac, fumer…boire…) sont des tentatives de satisfaction érotique, elles utilisent la zone érogène orale, mais elles ne débouchent pas sur une satisfaction. Elles rappellent le message maternel, et, elles ancrent l’objet mère comme un modèle indispensable, non pas de la satisfaction pulsionnelle, mais de la promesse de la satisfaction pulsionnelle, la jouissance est toujours plus tard (deuxième temps de la sexualité).

Ne retrouvons-nous pas la formule de Freud, « dommage que je ne puisse pas sucer mes lèvres », qu’il situe au niveau auto-érotique ? Mais les addictions (obésité, alcoolisme, tabac) peuvent constituer autant de modalités liées à des néo-besoins, c’est à dire à un processus de désexualisation avec une recherche de suppression de toute excitation. Le néo-besoin (cf. l’automatisme de répétition…le traumatisme…) comme toute expérience d’insatisfaction est vouée à la répétition et il est à l’origine de bon nombre de comportement. C’est l’exemple du maintien abusif du nourrisson au sein empêchant la latence et l’auto érotisme. Les traces mnésiques ne sont pas réactivées lors de la mise en place des néo-besoins (la satisfaction érotique).

II – Narcissisme et amour de l’objet

Le deuxième point concerne l’approche du narcissisme et l’amour de l’objet.

C’est dans « Pour introduire le narcissisme » (1915) que Freud va fonder l’existence de la dualité pulsionnelle : pulsions du Moi et pulsions sexuelles à partir de l’étude des névroses de transfert. L’objet d’étude du narcissisme va, entre autres, reposer sur l’étude de la maladie organique, l’hypocondrie et la vie amoureuse des deux sexes.

C’est à propos de l’étude sur l’hypocondrie que Freud évoque la qualité d’érogénéité de tout organe et non pas seulement à propos des zones érogènes : «c’est une activité qui consiste à envoyer dans la vie psychique des excitations qui l’excitent sexuellement…nous pouvons nous décider à tenir l’érogénéité pour une propriété générale de tous les organes… » (Freud, 1915).

Freud décrit plus loin le phénomène de stase de la libido (ou fixation) : « De plus, c’est une idée qui nous est déjà familière que le mécanisme d’entrée dans la maladie et la formation de symptôme dans les névroses de transfert, le progrès de l’introversion à la régression est lié à une stase de la libido… » (Ibid., p. 91).

Mais la stase de libido dans le Moi est ressentie comme déplaisante avec la contrainte, dit Freud, de sortir des frontières du narcissisme et de placer la libido sur les objets : « un solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fin l’on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber malade et l’on doit tomber malade lorsqu’on ne peut aimer par suite de frustrations (refus de la satisfaction d’une revendication pulsionnelle) (Ibid., p. 91).

Freud aborde la vie amoureuse des êtres humains en insistant sur la pulsion sexuelle (Ibid., p. 93), qui s’étaye d’abord sur la satisfaction des pulsions du Moi, dont elle ne se rendent indépendantes que plus tard, la mère ou son substitut est ainsi le premier objet sexuel. Il rajoute, « des personnes comme les pervers et les homosexuels ne choisissent pas leur objet d’amour ultérieur sur le modèle de la mère mais sur celui de leur personne propre…ils se cherchent eux-mêmes comme objet d’amour, choix d’objet narcissique » (Ibid., p. 93).

Pour Freud, c’est le plus puissant motif qui vous contraint à l’hypothèse du narcissisme. Le développement de l’étude sur le narcissisme conduit Freud à définir l’Idéal du Moi qui est « le substitut du narcissisme perdu de son enfance, en ce temps-là il était son propre idéal » (Ibid., p.98). Freud a alors l’intuition géniale de trouver une « instance psychique particulière qui accomplit la tâche de veiller à ce que soit assurée la satisfaction narcissique provenant de l’Idéal du Moi actuel et la mesure à l’idéal » (Ibid., p. 99). Il la nomme « conscience morale » et elle émane de l’influence critique des parents, puis plus tard de la critique de la société.

Enfin, Freud va définir la libido narcissique dont dépendent l’estime de soi (dans les paraphrénies) et la libido d’objet (qui domine dans les névroses de transfert avec une baisse de l’estime de soi). « La dépendance par rapport à l’objet (d’amour) aimé a pour effet d’abaisser le sentiment d’estime de soi […] l’amoureux est humble et soumis… ». L’appauvrissement du Moi résulte du fait que les investissements libidinaux (d’objet) extraordinairement grands sont retirés du Moi (Ibid., p. 102).

Freud lie « le sentiment d’estime de soi avec l’érotisme, les investissements libidinaux d’objet » et ce n’est que le refoulement de la libido (Ibid., p.103), tout investissement d’amour qui amoindri le moi, la satisfaction amoureuse est impossible. À la fin de son exposé, Freud a cette formule intéressante pour notre sujet à propos du névrosé – qui a des investissements d’objets excessifs et qui s’appauvrit dans le Moi – qui est hors d’état d’accomplir son Idéal du Moi. Sa propre guérison réside dans le choix d’un Idéal sexuel portant des perspectives qu’il ne peut atteindre…il décrit ainsi « une dépendance accablante envers ce sauveur… » (Ibid., p.105).

III – Dépendance et compulsion de répétition

Le troisième point de discussion théorique est repris dans l’étude des Essais de Psychanalyse (Freud, 1920), lorsque Freud met en place sa deuxième théorie des pulsions et les instances psychiques du Moi, de la psyché et du Surmoi. Il ne s’agit pas de faire une exégèse freudienne et encore moins une maïeutique, mais Freud ouvre constamment des voies nouvelles. Encore une fois, son travail va beaucoup contribuer à élaborer notre point de vue sur la régression et la dépendance ou pour reprendre notre métaphore de la source et du puits sans fond.

Cette fois-ci, le concept de compulsion à la répétition va étayer notre propos au moment où la dualité pulsionnelle, pulsions de vie/ pulsions de mort est mise à jour. La compulsion à la répétition est un concept issu de l’analyse des mécanismes de défense du Moi contre les excitations extérieures et l’échec de ceux-ci. Cette tendance à la répétition est largement commentée à partir de la clinique de la névrose traumatique.

C’est la métaphore de la boule protoplasmique où la couche corticale amortie l’excitation, d’origine externe, et permet à une partie de l’énergie d’atteindre les couches les plus profondes. En annexe de notre sujet, Freud décrit le mouvement des excitations internes, qui perturbent le Moi (principe plaisir, déplaisir), et qui utilise le même système de protection « comme si elles étaient extérieures » ; c’est l’explication de la projection. Freud avance dans la définition de ces excitations – qui rompent la barrière de protection- et qu’il appelle traumatiques. Le principe de plaisir est ainsi lui-même attaqué du fait de l’envahissement de l’appareil psychique. Dès lors, l’organisme va essayer d’immobiliser ces excitations puis les décharger.

Les rêves du névrosé traumatique ne correspondent pas au but du rêveur névrosé, c’est à dire à la satisfaction hallucinatoire du désir, ils ont pour but de faire naître chez le sujet un état d’angoisse (Freud parle de signal alarme face aux dangers) qui lui permette d’échapper à l’emprise de l’excitation qu’il a subie et dont l’absence a été la cause de la névrose traumatique. L’automatisme de répétition, le « for da » est une tentative de maîtrise d’une situation liée à l’angoisse (de séparation précoce de la mère) et cette tentative de reproduction est aussi au service du principe de plaisir. Dans la névrose traumatique, la répétition du trauma s’impose au Moi, qui va toujours tenter d’en rechercher l’angoisse, pour pouvoir mieux s’en protéger secondairement.

Dans « Inhibition, Symptôme et Angoisse » (1926), Freud va développer l’hypothèse selon laquelle la compulsion de répétition est le type même de « résistance » propre à l’inconscient. L’étude de la névrose traumatique met en échec tout processus régressif pour s’aligner sur une recherche constante d’annulation de l’excitation à priori traumatique et secondairement traumatique, voire même dans la névrose actuelle (l’hypocondrie également).

Ce long exposé introductif ne doit pas nous éloigner de notre sujet sur la métaphore de la source et du puits sans fond.

La source, certes pulsionnelle, par contre, est caractérisée par sa mobilité qui définit aussi la capacité régressive du Moi. Le puits sans fond concerne essentiellement un état d’inassouvissement du Moi, non seulement par l’excès de charge d’excitation pulsionnelle (interne ou externe), mais par la faiblesse de l’appareil psychique. Il y aurait ainsi, un état traumatique chronique d’incapacité à assumer un principe de constance, et un état de décharge par excès d’excitation et par défaut de l’appareil psychique.

Nous allons ainsi détailler ces quelques considérations en recourant aux concepts freudiens de régression et de fixation, de compulsion et de répétition – mais aussi à la capacité objectalisante du Moi.

La régression et la fixation ne peuvent se concevoir sans la notion d’investissement libidinal, objectal ou narcissique, elles (régression, fixation) constituent une des bases structurales de l’appareil psychique et une conception fondamentale de la psychonévrose. Néanmoins, leur destin est marqué par les différents avatars défensifs du Moi et par les processus d’inhibition. Nous retiendrons pour l’exemple, l’inhibition de la pulsion quant à son but, qui vient en amont des processus régressifs. Le mouvement pulsionnel, dans le système régression-fixation préserve toujours l’objet-source de la pulsion et il aménage constamment un principe de plaisir pour le Moi qui fonctionne selon le principe plaisir-déplaisir.

D’autres systèmes économiques du Moi doivent être d’emblée précisés, en particulier, le processus masochique érogène primaire, qui fixe en grande partie le Moi dans sa capacité à assumer le manque la frustration. En parallèle, le processus hallucinatoire, (à travers le concept de satisfaction hallucinatoire du plaisir) permet également au Moi de fonctionner dans une modalité du principe de plaisir / déplaisir, parfois en amont des processus régressifs / fixation.

On notera néanmoins que la fonction onirique implique ipso facto une régression formelle, M. Fain, D. Brauschweig ont même évoqué dans « La nuit, le jour » la capacité de satisfaction hallucinatoire primaire…).

La compulsion à la répétition s’exprime lorsque le but de la pulsion n’est pas satisfait mais également dans le but de répéter une situation d’angoisse pour permettre au Moi de mieux lutter contre l’élément traumatique. On l’a vu précédemment à propos du concept de fixation au trauma et de l’incapacité du Moi à organiser un système de liaison lorsqu’il est envahi par le perceptif. Une partie du Moi est alors dépendante, au plan économique et structural de cette effraction excitante. Les barrières pare-excitantes deviennent les seules défenses du Moi pour se préserver d’une éventuelle destruction. Le destin pulsionnel du Moi n’est alors plus régi par un système de régression fixation qu’il soit édifié ou non. Le Moi rentre dans un autre système régi par les processus d’excitation au sens large du terme, avec une nette référence à la notion de fixation au trauma, expression à entendre comme une dépendance du Moi à l’égard du monde extérieur et intérieur.

L’expression « puits sans fond » prend tout son sens métaphorique puisque tous les processus représentationnels, symboliques et fantasmatiques sont marqués par un court-circuit avec un frayage direct du pôle excitatoire (ou moteur) de la pulsion, directement dans la vie consciente. Par ailleurs, le « puits sans fond » constitue un état de dépendance du Moi, face à toute excitation avec une nécessité d’organiser un système d’écoulement dans la décharge, comportementale ou dans le soma. Si la source pulsionnelle s’étaye sur le corps, toute l’excitation (interne, externe) ne peut se comprendre sans un processus de liaison primaire. Le ça-Moi indifférencié du nourrisson reçoit ainsi sa qualification pulsionnelle à partir des projections maternelles et des premières expériences de satisfaction.

L’objet mère est une partie du Moi du bébé et la conception du narcissisme primitivement secondaire de M. Fain et D. Brauschweig est pertinente : « le bébé ne s’organise qu’à partir de l’investissement maternel, le narcissisme primaire du bébé s’édifie à partir du cadre parental, maternel et paternel avec toute la complexité des investissements maternels » (cf. censure de l’amante). L’état de dépendance du nourrisson à l’égard de l’objet mère est alors en relation avec la problématique maternelle et nous devons tenir compte de la qualification pulsionnelle de la mère. Lorsque Freud écrit dans les Trois Essais sur la sexualité infantile, à propos de l’auto-érotisme « dommage que je ne puisse pas sucer mes lèvres… », il nomme la primauté de l’objet – mère – étayée sur la fonction alimentaire.

On pourrait ainsi rajouter « heureusement » au lieu de « dommage », mais le dommage signe un autre processus : celui de masochisme érogène primaire, c’est notre hypothèse qui permet de développer l’auto-érotisme qui est alors secondaire. L’étude du néo-besoin a beaucoup contribué à approfondir notre conception du lien entre objet-pulsion-excitation.

En guise de conclusion

L’étude freudienne de l’excitation (du congénital) et de la pulsion nous ont amené à faire le lien entre la pulsion et la dépendance à l’objet (la mère) indispensable pour l’édification des auto- érotismes mais aussi nécessaire au travail de la représentation du manque (la satisfaction hallucinatoire du désir), le masochisme érogène primaire avec un vrai travail de mise en latence, et de retenue.

Les trois concepts chers à M. Fain et D. Brauschweig sont largement compris dans les termes de dépendance et de néo-besoins. Ils portent sur le message maternel « tu le feras seul quand tu seras grand » ; en attendant c’est l’acte de fumer/boire/manger, par exemple, qui renforce le manque de la satisfaction et de l’auto-érotisme en rendant le sujet dépendant de l’excitation du néo-besoin. Or, la source pulsionnelle avec la trace mnésique – la mère et son message de castration de l’enfant, la censure de l’amante, l’angoisse de castration du père, la satisfaction du désir – est largement organisée au plan des auto-érotismes et de l’édificateur de l’appareil psychique.

Le « puits sans fond » avec la dépendance à l’objet mais surtout avec la notion de néo-besoin, reflète entièrement le processus (de l’addiction à l’agent calmant de l’excitation) chaque fois que la mère n’a pas pu qualifier érotiquement la source du plaisir. Elle nomme la retenue et le message, « tu le feras quand tu seras plus grand », mais elle ne procure pas les conditions de la satisfaction de la source pulsionnelle, d’où la nécessité de répéter chaque fois la source d’excitation (fumer, boire, manger) qui mènerait à l’autoérotisme mais qui s’arrête à la porte de la satisfaction du désir en ravivant l’excitation sans l’apaisement liée à cette satisfaction.

La conception de l’économie psychosomatique du Moi s’étaye ainsi sur la nécessité de l’étayage maternel primaire et de l’objectalisation précoce de la source pulsionnelle, dans un premier temps définie par Freud et très enrichie par A. Green, et de la désexualisation dans un deuxième temps édifiée par le Moi du sujet par un travail de son appareil psychique.

Conférences d’introduction
à la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent
8 décembre 2004

Références
Braunschweig-Damay D., Fain M., (1975). La nuit, le jour : essai psychanalytique sur le fonctionnement mental. Paris, 1975, 302 p.
Freud. S. (1913-1914) Pour introduire le narcissisme. In : Œuvres complètes, tome 12, trad. J. Laplanche. Paris, Presses Universitaires de France 2005, pp. 213-245.

Moments dépressifs et dépendance pendant l’adolescence

Il est utile de rappeler que si la régression est un concept psychanalytique, ce n’est pas le cas pour la dépendance. Du moins si on s’en réfère au Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.B. Pontalis. Par contre, dans le Dictionnaire international de la psychanalyse, Bénédicte Bonnet-Vidon retrace l’introduction de cette notion, après la deuxième guerre mondiale, à propos de traits de caractère, et plus particulièrement du caractère oral et des états d’addiction. Rappelons que pour Freud la notion de régression est liée à celle de points de fixation auxquels l’excitation fait retour. Ces retours se font sur plusieurs plans. La régression topique se fait suivant le passage inversé d’un système à l’autre, inversant par exemple les productions du patient pendant la séance du conscient vers le préconscient et l’inconscient au terme du processus de refoulement tel qu’un lapsus le signale. La régression temporelle implique la description d’un développement qui rebrousse vers son origine, par exemple de l’organisation génitale vers les organisations infantiles de la libido décrites dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, le stade anal et le stade oral. La régression formelle concerne les modes d’expression ordonnés selon leur complexité dans la cure, par exemple de la verbalisation vers l’expression somatique ou l’agir.

Le repérage des transformations produites pendant l’adolescence me conduira à décrire trois positions pour l’adolescence. L’histoire du sujet s’y inscrit selon un point de vue qui résulte de l’observation de la structure du fonctionnement mental de nos patients. Nulle surprise à ce que l’effet d’après-coup en fasse reconnaître le plus complet développement dans le traitement de patients adultes. Avec Claude Le Guen, je crois en effet, à l’importance de ce deuxième temps et à son effet en retour qui met en jeu deux processus : le traumatisme et le refoulement. Ces repères sont utiles pour élaborer avec des adolescents les entraves qui font obstacle à leur plus grande autonomie.

Trois positions pour l’adolescence

De nombreux adolescents et adolescentes traversent des moments dépressifs qui les rendent particulièrement dépendants. La clinique de l’adulte requiert tout autant notre attention pour les transformations de ce cycle de vie. J. Lampl de Groot a remarqué en effet que certains traitements d’adulte ne produisent pas le soulagement attendu de l’analyse de l’organisation œdipienne infantile. Elle démontre qu’il en est ainsi chaque fois que l’analyse a négligé la prise en considération des transformations de l’adolescence. Nous sommes ainsi conduits à envisager que, si l’éclipse du complexe d’Œdipe qui articule l’enfance et la période de latence est pour l’essentiel à l’origine de la formation du surmoi, le déclin, la dissolution, voire même la destruction du complexe d’Œdipe est loin de constituer une réalité psychique absolue à la fin de la période infantile du développement libidinal. Nous pensons même aujourd’hui que c’est son activité, bien tempérée, qui assure la plus grande autonomie à chacun de nous aux différents âges de la vie. La remarque de Freud concernant l’insertion d’un fantasme du temps de la puberté entre les symptômes de l’adulte et la sexualité infantile nous conduit à porter toute notre attention au deuxième temps de la réorganisation du fonctionnement mental pendant l’adolescence. L’élaboration du rôle de l’adolescence est facilitée par la référence à une autre série d’indications données par Freud. L’investissement ambivalent de la représentation des figures œdipiennes est inséparable de la théorie du narcissisme. Dans son Introduction au Narcissisme à partir d’observations cliniques, Freud décrit la formation d’une instance critique à partir du moi. En France les travaux de nombreux auteurs font bien apparaître l’impossible déclin du complexe d’Œdipe. Ces contributions à la théorie du narcissisme sont utiles pour concevoir les transformations de l’économie libidinale et les rapports entre investissements narcissiques et investissements objectaux. E. Jones, a contribué à préciser la localisation du surmoi à ce carrefour des découvertes freudiennes. Il est ainsi possible d’envisager un modèle des transformations de l’adolescence plus simple et surtout plus cohérent que celui proposé par Peter Blos à partir des travaux de M. Malher.

Le modèle de l’adolescence que je propose , tient sa cohérence de la théorie du développement libidinal. La conception de Freud permet en effet de considérer l’adolescence comme une longue période de transformations qui occupent toute la deuxième décennie de la vie. Les termes retenus jusqu’ici de pré-adolescence, d’adolescence et de post-adolescence manquent de clarté et entrave la théorie de la clinique. Le terme adolescence, qui y paraît chaque fois, peut faire penser qu’il s’agit de trois périodes entre enfance et âge adulte. Malheureusement, la langue française donne habituellement aux préfixes, “pré et “post”, une signification qui exclut ces deux périodes de l’adolescence qu’elles encadreraient. La discussion des transformations pubertaires et de la formation du fantasme de l’adolescence qui assure la liaison entre l’organisation de la sexualité infantile et l’âge adulte manque alors de précision.

Pour préciser les limites de l’adolescence, j’ai proposé de distinguer au sein de l’adolescence trois périodes : La première est chaos, la seconde est dépressive, la troisième est redécouverte. Ces périodes s’articulent en des points critiques qui constituent les points de rupture possible du développement. Ces périodes, comme celle de la sexualité infantile, sont susceptibles de chevauchements en relation avec les processus de fixation et de régression décrits par Freud. Dans la mythologie grecque Chaos est la personnification de l’ordre non encore imposé aux éléments. Il engendre l’Erèbe qui personnifie les ténèbres infernales et la nuit (Nyx), puis Héméra, le Jour. Je propose de voir là les allégories des transformations qui caractérisent les années d’adolescence au-delà du chaos initial. Le modèle que je propose est donc le suivant :

Le chaos, c’est la première des positions de l’adolescence

Les transformations de la puberté sur lesquelles Freud a insisté, mobilisent dans cette situation nouvelle une réactivation des désirs œdipiens ; la re-sexualisation de l’investissement des figures parentales mobilise les mécanismes de défense, qui ont permis de surmonter l’angoisse associée à la situation œdipienne passant de sa forme infantile de perdre l’amour des parents à sa forme mature d’angoisse de castration. À nouveau, principe de plaisir et principe de réalité sont ménagés par le recours prévalent au clivage dans cette période. Alors l’adolescent est entraîné dans la contradiction qui le conduit à chercher à ressembler au parent de même sexe et à s’y soumettre. Mais pour assurer son autonomie, il se rebelle, c’est le début de l’âge ingrat. J’ai proposé de reconnaître là, une position de chaos pubertaire en raison de la désorganisation qui se traduit par la régression aux expressions infantiles de la sexualité anale et orale.

La position narcissique centrale, c’est la deuxième position de l’adolescence. Elle est de nature dépressive

La défense de l’unité du moi conduit ainsi toujours à une régression narcissique plus ou moins marquée. Cette régression suit deux voies. D’une part, les parents sont dés-idéalisés, jamais plus si haut placés que dans l’enfance. D’autre part, les érotismes dispersés par le chaos pubertaire vont se réunir dans l’investissement génital mature, que mobilise défensivement l’attrait de la perfection infantile si bien décrite par M & E. Laufer. J’ai proposé de reconnaître dans cette période une position narcissique dépressive centrale de l’adolescence. La régression narcissique de l’adolescence entraîne un conflit entre idéal du moi et surmoi. L’idéal du moi, est constitué chez le garçon, par la projection du narcissisme emprunté à son père y compris le pouvoir génital de ce dernier, entrant en conflit avec l’interdit par le surmoi infantile de tout rapprochement incestueux.

J. Chasseguet-Smirgel a fortement souligné l’aspect défensif de l’interdit surmoïque vis-à-vis de la blessure narcissique résultant de la prématurité de l’enfant humain et de la détresse résultant de l’impuissance de l’enfant. L’adoption si fréquente à cet âge, d’un idéal du moi collectif, peut constituer temporairement une solution, mais au risque de sacrifier des choix d’objets dont la réalisation appartient au surmoi. Le recours au masochisme moral, en maintenant une conflictualité vivante, assure le contre-investissement du masochisme érogène et plus particulièrement du masochisme féminin. Ainsi les chances de la névrose infantile sont-elles préservées, s’opposant à un excessif désinvestissement de la sexualité.

La découverte de l’objet, c’est la troisième position de l’adolescence, en fait une redécouverte de l’objet.

La fin de l’adolescence doit être envisagée quels que soient les aspects manifestes pseudo- adolescents de certains patients borderline adultes. Cette fin de l’adolescence correspond au stade génital, auquel Freud assigne deux buts, aimer et travailler. Aimer, signifie alors désirer sexuellement un objet au-delà de l’ambivalence. Ce désir comporte la ré-élaboration génitale du fantasme de l’enfant imaginaire esquissé par Freud à partir du narcissisme auquel les nécessités de la vie imposent de renoncer. Par ailleurs, travailler, veut dire : Accorder son activité avec un projet inscrit dans le contexte social. J’ai proposé de reconnaître dans cette période une Position de Redécouverte de l’objet. La solution du conflit idéal du moi/surmoi, par l’intégration de l’idéal du moi dans le surmoi procède de la résolution du complexe d’Œdipe inversé, après le travail de deuil du choix d’objet narcissique, de ce qui a été une partie de soi, et qui conférera à la bisexualité son statut psychique. L’idéal du moi s’exprime alors par un état d’anticipation qui se manifeste dans les projets dont l’accomplissement tolère des délais.

J’emprunte ici le terme de position à M. Klein, ce que je fais en y associant les connotations habituelles ; c’est-à-dire que chacune de ces positions implique des relations objectales spécifiques, une angoisse particulière et des mécanismes de défense appropriés. Ces trois positions s’articulent selon la théorie du développement de la libido, qui intègre le bi-phasisme, définissant la période de latence à partir de la reviviscence dans l’adolescence des états infantiles de la libido. À chacune de ces positions correspondent des processus identificatoires prévalants : identification projective du chaos pubertaire, identification narcissique de la position centrale de l’adolescence, et identification introjective de la position de redécouverte de l’objet. Pour chacune de ces positions, nous pouvons reconnaître des modalités spécifiques d’effacement et de retour de l’organisation œdipienne. Mais c’est au cours de la dernière position de l’adolescence que je propose de reconnaître le plus complet déclin du complexe d’Œdipe, et la formation la plus achevée du surmoi qui permettra le passage de la dépendance infantile à l’autonomie. La suite de la vie pourra produire de nouveaux équilibres entre les instances, des bouleversements pourront encore apparaître au milieu et à la fin de la vie, mais l’essentiel est forgé à la fin de l’adolescence. Les mécanismes de défense sont alors plus stables et deviennent prédictibles. Je partage ainsi pleinement, la distinction faite par C. Parat, entre la fixation œdipienne infantile et l’organisation œdipienne génitale, c’est-à-dire la réorganisation pendant l’adolescence de l’organisation œdipienne infantile ; C. Parat, le précise bien : “l’organisation œdipienne du stade génital correspond à un mode libidinal, issu de la triangulation œdipienne, et comporte une double relation dans un système à trois. Une relation hétérosexuelle et une relation homosexuelle”. Au terme de cette réorganisation, les affects sont répartis en deux secteurs qui correspondent, le premier à l’objet hétérosexuel, et le second, à l’ensemble des autres extérieurs au couple. La vie adulte est ouverte, l’expérience nous a montré depuis Freud, que l’équilibre libidinal ainsi atteint, tout en assurant la meilleure efficience mentale, reste d’un équilibre fragile.

Adolescent, adolescente

Chez le garçon, dans la cinquième des Nouvelles Conférences, consacrée à la féminité, Freud rappelle que la menace de castration met un terme au complexe d’œdipe infantile. Le désir œdipien infantile pour la mère, écartant le père, se développe naturellement dans la phase phallique. L’angoisse de castration force le garçon à y renoncer. Freud le souligne : le complexe d’œdipe est normalement entièrement détruit ensuite, et un surmoi rigoureux lui succède. “L’homme n’a qu’à continuer durant sa maturité sexuelle, ce qu’il a ébauché pendant la période de sa première éclosion sexuelle”. C’est-à-dire que ce qui a été ébauché devra se compléter pendant l’adolescence. En relisant Freud, et en réfléchissant à notre propre expérience, nous pouvons cependant avancer dans la solution de certaines énigmes, et en particulier à propos de celles qui résultent de l’apparition à cet âge des éjaculations, Le moment de l’apparition de ces dernières fait l’objet d’un refoulement qui mérite de retenir notre attention. Dans le dernier des Trois Essais, Freud examine les transformations qui font passer la vie sexuelle de sa forme infantile à sa forme adulte. Il indique que la pulsion sexuelle, jusque-là essentiellement auto-érotique, va découvrir l’objet sexuel. A nouvel objet, nouveau but, et le but sexuel décrit par Freud, consiste dans l’émission des produits génitaux. Ce nouveau but ressemble à l’ancien but auto-érotique qui était le plaisir, pour autant que le maximum de plaisir est attaché à l’acte final du processus sexuel. Il faut remarquer que le plaisir de l’éjaculation diffère en son mécanisme des plaisirs préliminaires car il procède non d’une tension, mais d’une détente sur laquelle s’étaye l’angoisse de castration.

On se souvient de la façon dont Freud souligne que la suite des excitations fournit l’énergie motrice nécessaire à l’aboutissement de l’acte sexuel. Ces excitations correspondent aux plaisirs préliminaires qui représentent, de façon rudimentaire, une satisfaction des pulsions sexuelles infantiles, réactivées par le “chaos” des métamorphoses pubertaires. Freud envisage trois sources d’excitation sexuelle capable de mettre en action l’appareil génital externe : les excitations extérieures par les stimulations des zones érogènes ; les stimulations physiques intérieures, à propos desquelles il examine l’hypothèse de Kraft-Ebing sur le rôle joué par l’accumulation des produits génitaux, et finalement la vie psychique avec le rôle de la libido narcissique, et de l’opposition décrite plus tard entre instinct de vie et instinct de mort . Pendant les années d’adolescence, le développement psychique va permettre de trouver à la sexualité son objet. Le choix de cet objet a été préparé depuis l’enfance, à travers une succession d’expériences, les unes agréables, les autres sources de déplaisir, et qui conjuguent chaque fois, ainsi que l’a souligné René Diatkine, la référence à un objet partiel, qui assure la satisfaction d’un besoin du moi et la présence d’un objet total, dont l’absence devient source d’angoisse, et dont la présence tendre guide l’enfant devenu adolescent, vers le choix d’objet définitif. Il faut rappeler une fois de plus l’attention ici sur la remarque de Freud, contemporaine de la rédaction des Trois Essais, à propos d’un fantasme de l’adolescence à travers lequel les transformations de la paire idéal du moi/surmoi, vont s’exprimer.

Les termes qui viennent pour décrire les conséquences les plus innocentes de la puberté doivent retenir notre attention, Freud écrit toujours dans les Trois Essais. “Au cours d’une vie continente, l’appareil génital se délivre à des périodes variables, mais avec quelque régularité, pendant la nuit se produit une décharge, accompagnée d’une sensation de plaisir, au cours de l’hallucination du rêve, qui représente un acte sexuel. Pour expliquer ce processus, la pollution nocturne, on est tenté de croire, que la tension sexuelle sait trouver le raccourci de l’hallucination, pour remplacer l’acte. Les anglais décriront les mêmes circonstances sous le nom de “Wet dreams“. Le français en désignant les « pollutions » nocturnes, fait apparaître la censure et l’enracinement de celle-ci dans la période infantile réactivée au début de l’adolescence. Freud soulignera à nouveau l’importance particulière de l’élaboration fantasmatique de la période pubertaire dans une note ajoutée en 1920, lors d’une réédition des Trois Essais, « …Les fantasmes du temps de la puberté sont d’une grande importance pour la genèse de différents symptômes dont ils constituent pour ainsi dire les stades préparatoires, les formes sous lesquelles certaines composantes de la libido refoulée trouvent leur satisfaction. Ils sont aussi les prototypes des fantasmes nocturnes qui deviennent conscients sous forme de rêves…

Parmi les fantasmes sexuels du temps de la puberté, il en est qui sont caractérisés par ce fait qu’ils se produisent chez tout individu, quelles que soient ses expériences personnelles. Dans cet ordre d’idée mentionnons les visions d’après lesquelles l’enfant se représente qu’il a assisté au coït de ses parents, qu’une personne aimée l’a séduit prématurément, qu’il est menacé d’être châtré, et que séjournant dans le sein de sa mère, il y est passé par toutes sortes de vicissitudes, ou enfin, ce que l’on appelle le roman familial où l’adolescent construit toute une légende à partir de la différence entre la position ancienne associée à des parents imaginaires et sa position actuelle…On a raison de dire que le complexe d’œdipe est un complexe nucléaire des névroses… C’est en lui que la sexualité infantile qui exercera ultérieurement une influence décisive sur la sexualité de l’adulte, a son point culminant ».

Les années de l’organisation infantile constituent ainsi un premier temps dont les années d’adolescence sont le deuxième temps. S. Ferenzi, a décrit les processus de la puberté mieux que quiconque dans Thalassa. Le titre complet en allemand est, “Essai sur la théorie de la génitalité, mais en hongrois, le titre est plus suggestif : Catastrophes dans l’évolution de la vie sexuelle. Ferenczi a proposé d’appeler “amphimixie”, le processus par lequel les érotismes prégénitaux se combinent pour coopérer à l’accomplissement du développement pulsionnel dans ses buts et dans les objets propres à la satisfaction. Il écrit : « Le dégagement du narcissisme à partir de l’auto-érotisme, est le résultat, visible même de l’extérieur, de la descente amphimictique des érotismes. Si nous voulons prendre au sérieux l’idée de la pangénèse de la fonction génitale, nous devons considérer l’organe génital de l’homme, comme un double, en réduction, du Moi entier, l’incarnation du Moi érotique, et dans ce dédoublement du Moi, nous voyons le fondement de l’amour de soi narcissique ». Ferenczi précise comment au terme de ces transformations, la pulsion thalassale, qui vise au retour dans le corps de la mère, va atteindre son but lors du coït. Le coït réalise cette régression temporaire de trois manières : Le sujet lui-même la réalise de façon imaginaire/hallucinatoire, à la manière du rêve ; le pénis, dans lequel nous voyons que le sujet reconnaît son double érotique, parvient partiellement à cette régression de façon symbolique ; enfin à partir de l’identification du sperme au Moi dont il figure l’alter ego narcissique, le sperme a le privilège d’atteindre réellement la situation intra-utérine. Après “le chaos” ces transformations contribuent à la recomposition de l’unité qui s’est constituée dans l’enfance et qui s’est consolidée pendant la période de latence. L’unité infantile a deux aspects. La forme de cette unité qui fût la première décrite par Freud, est celle du Moi, à partir de laquelle le surmoi va se distinguer à côté d’un autre aspect esquissé dans le texte d’introduction au narcissisme et dont Winnicott, donne la description la plus satisfaisante sous le nom de self, aspect qui est lui-même en relation avec la formation de l’idéal du moi. Mon hypothèse est que c’est à deux niveaux, narcissique et objectal, que les catastrophes de la puberté peuvent se produire. Ces troubles, que M & F. Laufer désignent globalement comme “break-down”, peuvent se manifester seulement plus tard dans l’adolescence ou à l’âge adulte.

La fille parvient à la situation œdipienne par le transfert sur son père du désir d’un bébé-pénis. Le complexe d’œdipe est chez elle l’aboutissement d’une longue et pénible évolution. Le complexe de castration, c’est à dire à cet âge, la peur de perdre l’amour des parents, au lieu de le détruire, prépare le complexe d’œdipe. Il la détache de sa mère, et c’est l’envie du pénis qui la fait entrer dans le complexe d’œdipe, qui pour elle est tout particulièrement un refuge, ou un attracteur selon l’expression proposé par M. Ody. Mais avec l’absence de la peur de la castration, il manque chez la fille le motif principal que les garçons peuvent avoir de surmonter le complexe d’œdipe infantile. La fille va alors y restée attachée pendant une durée indéterminée et le détruire seulement tardivement et incomplètement. On le sait, M. Klein attache la plus grande importance aux expériences précoces qui vont moduler, au terme d’une régression, la déception de la petite fille de ne pas avoir de pénis et de ne pas obtenir de son père une satisfaction génitale, un “truc”, selon l’expression de Jeanne. Il en résulte dans la période œdipienne infantile le désir d’incorporer son pénis qui est le fondement de son développement sexuel et de la formation de son surmoi.

Sur le plan psychique, les transformations de la puberté sont dans une large mesure l’œuvre des pulsions qui augmentent d’intensité. Les premières règles ont la valeur inconsciente d’une véritable castration et d’une stérilité définitive, ainsi qu’Hélène Deutsch l’avait déjà observée. M. Klein ajoute que la fille y voit le châtiment de sa masturbation clitoridienne et que l’effet pathogène de ces expériences résulte du réveil d’anciennes angoisses. Le sang menstruel est assimilé aux excréments dangereux, en raison de l’association précoce par l’enfant du sang et de la blessure qui en est la source. La mobilisation de ces angoisses précoces de destruction renforce la peur des agressions physiques au moment des règles, tant du fait de la mère, que du père. Ces craintes destructrices se déplacent, consciemment ou inconsciemment, sur la crainte de ne pas avoir d’enfant ou d’avoir des enfants anormaux. Les règles étayent le fantasme selon lequel le clitoris est la cicatrice laissée par la castration, ce qui compromet les identifications masculines constitutives de son surmoi. Ainsi, l’hostilité de la fille est-elle surtout dirigée contre la mère châtrée. Le surmoi infantile se forme par renoncement à l’objet aimé qui est incorporé. Cette incorporation concerne la mère phallique et le père œdipien dont le réinvestissement, pendant les années d’adolescence, permet normalement la réduction de l’ambivalence et une appropriation qui va au-delà, de l’identification inconsciente infantile au surmoi des parents.

Dans sa discussion de la formation du surmoi féminin Catherine Parat s’arrête à une remarque de Freud, concernant les identifications qui sont l’origine du surmoi. Freud écrit que « ces identifications ne répondent pas du tout à notre attente parce qu’elles ne constituent pas, lors de l’absorption par le moi, l’objet auquel on a renoncé. Mais cette variété d’identification s’observe également, plus souvent il est vrai, chez les petites filles, que chez les petits garçons. On apprend souvent au cours de l’analyse que la petite fille, après avoir été obligée de renoncer au père en tant qu’objet du penchant amoureux, érige sa masculinité en idéal et s’identifie, non avec la mère, mais avec le père, c’est-à-dire, avec l’objet qui est perdu pour son amour. » Cette identification détermine en clinique une évolution féminine de style homosexuel, mais ce mécanisme n’est pas incompatible pour C. Parat, avec un mécanisme voisin, qui contribue chez la fille à l’instauration d’un surmoi ne modifiant pas son orientation hétérosexuelle. La condition de cette dernière évolution est que la rivalité s’exerce à l’endroit, « d’une mère vécue comme une femme féminine et passive, en face d’un père actif et ressenti, comme maître de la situation. » Ainsi, l’investissement ambivalent du père, peut-il connaître deux destins différents : Le père frustrant, donc mauvais, contribue à la formation du surmoi ; et la tendresse pour le père peut subsister en se tournant vers un objet d’amour désexualisé.

De la dépendance infantile à la maturité, le rôle du surmoi

Quelle part les transformations de l’adolescence prennent-t-elles au passage de la dépendance à un objet externe à une autonomie compatible avec la présence de l’autre ? Quelle est la part des métamorphoses pubertaires à la formation du Surmoi ?

Dans la disparition du complexe d’Œdipe, Freud rappelle sa description de la transformation de l’investissement d’objet en une identification et il écrit : « L’autorité du père ou des parents, introjectée dans le moi, y forme le noyau du surmoi, lequel emprunte au père la rigueur, perpétue son interdit de l’inceste et ainsi assure le moi contre le retour de l’investissement libidinal de l’objet. Les tendances libidinales qui appartenaient au complexe d’œdipe sont en partie désexualisées et sublimées, ce qui vraisemblablement arrive lors de toute transformation et identification ». La névrose infantile correspond à l’organisation infantile du complexe d’œdipe dont Freud nous a appris que le surmoi était l’héritier.

Il faut relire avec grande attention le texte de Freud pour trouver les éléments que réclame l’expérience clinique des troubles de l’adolescence et de l’âge adulte. Pour l’essentiel la position de Freud est très précise et ira en se précisant, depuis la première publication des Trois Essais…, jusqu’à l’additif , que Freud demande d’intercaler dans la théorie de la sexualité : “La vie sexuelle de l’enfant se rapproche de celle de l’adulte dans une bien plus grande mesure, (qu’il ne l’avait indiqué en 1905), et cela ne concerne pas seulement la survenue d’un choix d’objet.” L’accent est mis sur la principale caractéristique de l’organisation génitale infantile, à savoir qu’il n’existe alors pour le garçon et la fille, qu’un seul organe génital, l’organe mâle, et de ce fait un primat du phallus. L’organisation infantile oppose ainsi : organe génital masculin et châtré. Ainsi l’angoisse, alors associée aux désirs incestueux, l’angoisse de castration, prend-elle sa forme la plus cruelle peut-être qui est l’angoisse de perdre l’amour de l’objet. Cet amour fait partie du surmoi ainsi que le note Freud à propos de l’humour : “…Si par l’humour, le surmoi aspire à consoler le moi et à le préserver des souffrances, il ne contredit pas pour autant sa descendance de l’instance parentale”. Le sadisme du surmoi doit être recherché ailleurs. Freud le rappelle encore un peu plus tard, dans Abriss der Psychoanalyse /Abrégé de psychanalyse  il remarque : “…Le surmoi fait preuve souvent d’une sévérité qui dépasse celle des parents véritables”. La prohibition de l’inceste apparaît déjà dans le premier chapitre de Totem etTabou  ce livre se termine par “le retour infantile du totémisme” ; cependant l’année suivante, Freud introduit le narcissisme Dans la troisième partie de ce texte, Freud esquisse une instance psychique particulière, pour veiller à ce que soit assurée la satisfaction narcissique : Le sentiment d’estime de soi qui sera approfondi dans Deuil et Mélancolie . C’est après l’introduction de la deuxième topique, que le surmoi apparaît le plus clairement, dans sa relation au moi et au ça.

La question reste encore si complexe que Freud ne peut se passer de faire accompagner son texte de dessins comme il l’avait déjà fait pour illustrer son propos dans L’interprétation des rêves, et dans sa correspondance avec Fliess. Le premier de ces schémas apparaît dans, “Le moi et le ça”, . Le sujet est figuré comme un ça psychique, inconnu et inconscient, à la surface duquel nous voyons le moi qui s’est développé à partir de l’un de ses pôles : Le système Perception conscience (Pc-Cs). Le moi n’enveloppe pas complètement le ça, et n’y parvient que dans la mesure où le système (Pc-Cs) constitue la périphérie du moi. Seul le refoulé est radicalement séparé du moi par la résistance du refoulement. Ailleurs, le moi fusionne en sa partie inférieure avec le ça. Une “calotte acoustique” est posée sur le moi, d’un seul côté, peut-être moins de travers, que tournée vers la voix des parents et celles des éducateurs, puis de la “nécessité” et du destin qui leur succéderont.

On ne peut pas isoler l’une des instances de la deuxième topique, laquelle est un modèle de représentation de l’appareil psychique, mais est-ce à cause de la référence faite par Freud à l’anatomie du cerveau, que le surmoi n’est pas figuré ici, alors que l’article en donne la description ? C’est seulement dans la troisième des “Nouvelles conférences sur la psychanalyse, XXXI e Conférence, La décomposition de la personnalité psychique  que Freud fera figurer le surmoi sur un schéma placé à la fin de son texte. Nous y voyons que le surmoi plonge dans le ça, avec lequel nous dit Freud, “il est forcé en tant qu’héritier du complexe d’œdipe d’entretenir d’intimes relations. Notons aussi, que le surmoi est figuré du côté de la “calotte acoustique”, qui elle, a disparu dans cette version plus tardive. La superposition de ces deux schémas rend compte de la double origine du surmoi indiquée par Freud : à partir des parents de la réalité extérieure, et à partir des images parentales activées par les dérivés du ça qui produisent ensemble le surmoi. Il convient ainsi de souligner la constance avec laquelle Freud attache la formation du surmoi à l’organisation génitale infantile, c’est-à-dire à la période phallique qu’il a décrite dans l’article sur l’organisation génitale infantile alors que l’angoisse de castration se manifeste par la peur de perdre l’amour des parents. Ces remarques doivent être complétées dans deux directions.
En deçà de l’âge œdipien, la technique du jeu a permis à M. Klein de décrire les racines précoces de la formation du surmoi. Ces racines précoces à cause de l’importance du sadisme à cette époque précoce du développement libidinal, sont pour une part responsables de la sévérité excessive du surmoi, qui limite l’autonomie.

Mais les remarques sur la fonction du surmoi doivent se tourner dans une autre direction également. Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité infantile, S. Freud décrit l’importance des transformations pubertaires. Quelle est donc la part de ces transformations dans la formation du surmoi ? S. Freud, dans Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses,  indique qu’entre la névrose de l’adulte et la sexualité infantile, un fantasme de l’adolescence vient s’insérer. Si le surmoi fait preuve d’une sévérité qui dépasse celle des parents véritables, son excessive sévérité, notée par Freud, n’est pas à l’image d’un modèle réel, mais correspond à l’intensité de la lutte défensive menée contre les tentations du complexe d’Œdipe qui s’expriment dans ce fantasme de l’adolescence. Ce fantasme comporte toujours la mise en scène d’une rage destructrice dont Freud a montré qu’elle est reprise par le surmoi qui exerce à l’encontre du moi l’agressivité que celui-ci aurait destiné à l’objet de rivalité œdipienne.

Retour à la clinique

Dans l’enfance, l’éducation et la primauté des défenses narcissiques vont mettre en place une première censure, régie par le oui et le non. L’organisation œdipienne qui suit l’évolution biphasique de la libido conduit à une deuxième censure régie par référence à un troisième terme, paradigme de la double différence, différence des sexes et différence des générations, et l’interdiction de l’inceste qui organise ces différences. Entre ces deux censures, l’entre-deux de la période de latence a contribué à l’esquisse d’un espace intermédiaire chaque fois que les investissements œdipiens de l’enfance ont rendu possible la formation de la névrose infantile. Freud a donné le modèle métapsychologique de cet espace psychique dans la première topique ICS-PCS-CS. A la suite, nous reconnaissons dans l’organisation œdipienne remaniée pendant les années de l’adolescence la forme la plus achevée de l’organisation de la personnalité autonome.

Après le travail d’E. Kestemberg , et pour illustrer mon propos, le modèle de l’adolescence que j’ai proposé permet d’étudier pendant l’adolescence la formation du surmoi et faire apparaître à la fin de l’adolescence l’intégration de l’idéal du moi dans le surmoi, après l’investissement de nouveaux objets.

Névroses

Ici l’activité instinctuelle du ça produit l’élaboration infantile de la scène primitive, (♀♂), qui sera élaborée à nouveau pendant la période de régression narcissique de l’adolescence. Ce fantasme condense des identifications aux imagos parentales, (♀ ♂), et des investissements narcissiques (self), qui ont des aspects libidinaux et des aspects destructeurs . Une évolution névrotique bien tempérée à l’issue de la désexualisation de l’idéal du moi/surmoi, assure la régulation de l’économie libidinale et des fonctions du moi. Le traitement des adolescents a permis de reconnaître chaque fois le chaos produit par les transformations pubertaires qui entraînent la régression libidinale au niveau sadique anal, alors que le moi est prématurément sollicité de lutter contre les pulsions œdipiennes intenses.
À l’opposé, les manifestations hystériques de l’adolescence surviennent plus tard, comme chez Dora et chez les adolescentes citées par Freud, dans les Etudes sur l’hystérie. Au-delà du chaos, la régression narcissique normale de l’adolescence n’a pas permis le deuil de la perfection de l’enfance et la redécouverte d’un objet d’amour, comportant le renoncement à ce qui fut une partie de soi, pour reprendre ici, l’une des modalités du choix narcissique d’objet, indiquée par Freud.

Perversions

Dans la perversion, l’objet externe est méconnu du fait de son rôle de support et de garant de la continuité interne. Le clivage du moi d’avec la névrose infantile conduit au déni de la sexualité infantile. Le moi vit sous l’ombre de l’idéal du moi. Les pathologies narcissiques graves de l’adolescence peuvent se voir du début à la fin de cette période, mais l’impression clinique d’ensemble se retrouve dans les études épidémiologiques qui montrent, pour le suicide par exemple, une incidence plus fréquente à partir de quinze ans. Il semble que le chaos du début de l’adolescence a pour effet, non seulement d’intensifier l’opposition idéale du moi/surmoi, mais de dénaturer cette opposition par un envahissement par le chaos de la régression de la position narcissique centrale, lesquelles confèrent au surmoi, une cruauté qui ne permet plus au masochisme moral de protéger le sujet contre le recours au masochisme érogène.

Psychoses

Dans la psychose, dans un premier temps le monde extérieur est désinvesti, puis la projection des objets internes et du self produit la néo-réalité. Le self échoue dans son rôle de pare – excitation, l’organisation de la névrose infantile est brisée, tout devient scène primitive. Le sujet est alors hanté, vampirisé par l’animation de la scène primitive. Les manifestations psychotiques de l’adolescence nous rappellent les observations de Freud, à propos du narcissisme. Il y fait un rapprochement entre le délire de surveillance, avec hallucinations auditives, et la conscience morale, dont l’origine est ainsi mise en évidence au terme de la régression. De telles hallucinations apparaissent parfois très rapidement sous l’effet des transformations pubertaires, ce qui peut être rattaché à la désintrication des pulsions libidinales et agressives et la reprise des dernières par le moi et le surmoi, avec pour conséquence, un clivage du moi. La régression qui affecte les différentes instances peut préserver certains aspects de la relation du sujet au monde extérieur. Les tableaux cliniques sont très divers, selon les différents moments critiques des transformations pubertaires auxquels se heurtent adolescents et adolescentes. À partir de l’observation du réinvestissement des relations prégénitales, H. Rosenfeld a contribué au progrès du traitement de tels patients brisés par leurs sentiments de culpabilité. Le rôle organisateur du complexe d’œdipe est alors déstructuré. Il y a des différences de pronostic considérable selon la part que prennent les fixations précoces et les régressions qui affectent les pulsions et le moi pour produire les manifestations psychotiques résultant du conflit surmoïque.

Conférence d’introduction à la psychanalyse
de l’enfant et de l’adolescent,
13 avril 2005

Références

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Cure psychanalytique de l’addiction

Traitement de noyaux fétichiques, autistiques, ou autocalmants

Je vais vous parler de l’addiction comme un analyste peut la rencontrer dans son cabinet, en espérant que cela intéressera aussi ceux qui travaillent en institution. S’il ne traite pas des cas d’addiction aussi aigus, le psychanalyste a l’avantage de disposer du temps d’étudier la situation de ces patients en profondeur, tant du point de vue de la structure psychopathologique que des mécanismes en jeu et des causes. La durée de la prise en charge, bien au-delà de l’addiction elle-même, permet ainsi d’affiner le développement théorique et la stratégie technique.

Ceux de ma génération, après avoir connu les toxicomanies, ont préféré, à la suite de Joyce McDougall, le mot d’addiction. Je pense que c’est parce qu’il est plus général, moins centré sur le produit toxique lui-même, et qu’il prend davantage en compte le comportement du sujet. Le mot d’addiction peut ainsi s’appliquer aux pratiques sexuelles, à la boulimie d’achats ou de nourriture, à l’alcoolisme, au goût du risque et à la passion du jeu, au tabagisme comme à la drogue proprement dite. Il dit bien, à mon avis, la façon qu’a un sujet de « s’adonner », de se donner corps et âme au diable — à la pulsion de mort, dirait-on aujourd’hui — soit l’aliénation du sujet à un objet dont la qualité propre le cède au fait même de se donner, sans savoir le faire, ni à qui (à quel saint se vouer, comme on dit).

Mais avec ce mot général, on perd en précision, et on risque de s’égarer dans un catalogue dont le DSM 4 nous a donné l’habitude en psychiatrie, mais que les psychanalystes récusent à cause de son mode anhistorique, et de son idéologie addictive — un symptôme, un médicament, une toxicomanie, pourrait-on dire pour ironiser. Je vais donc reprendre pour vous les trois paramètres de mon titre.

1. Noyaux fétichiques ou échecs de l’aire transitionnelle

L’aspect fourre-tout du mot, l’impression d’un manque de définition métapsychologique, viennent du fait que Freud n’a guère abordé la question des toxicomanies ou des addictions. Ce n’est pas dû seulement à son époque, car l’alcoolisme était déjà un fléau social au XIXe et au début du XXe siècles. Certes, notre époque a cultivé les addictions, mais le phénomène existe depuis la nuit des temps. Cela nous incite à poser une question supplémentaire : quel lien y a-t-il entre la consommation addictive et les idéologies sociales, au-delà de la simple pathologie individuelle ? Nous verrons qu’il y a des rapports entre l’addiction, la mortification de l’objet transitionnel et le non-humain : faut-il voir dans la multiplication des conduites addictives une réaction à la perte du lien aux objets vivants, à la nature humaine et à ses émotions, à la dissolution du cadre familial et de la relation mère-enfant traditionnelle ?

On a attribué le peu d’attention porté par Freud aux toxicomanies et à l’alcoolisme à ses rapports ambigus avec la cocaïne au début de sa carrière : il en conseilla l’usage à son ami Fleisch, qui devint toxicomane, et se le reprocha. Sans doute y avait-il aussi son tabagisme, dont il mourra. Mais Freud n’a pas non plus beaucoup remis en cause la relation primaire mère-enfant — et on peut y voir un lien tout aussi fort avec la négligence de l’addiction dans sa théorie.

Pour être juste, il a tout de même donné des éléments précieux pour notre compréhension, des éléments jetés négligemment ça et là dans sa correspondance ou au détour de ses écrits. Il a ainsi suggéré que la libido pouvait avoir des effets toxiques quand elle n’était pas liée psychiquement par des fantasmes, et que la masturbation était la première des addictions. Ferenczi a prolongé cela avec son idée de formes d’onanisme larvé, sans fantasmes, associés aux névroses de caractère ou proches de la psychose.

L’idée de comportements auto-érotiques sans représentations associées, a permis tout le développement que l’on sait sur les comportements autocalmants par les psychosomaticiens, ou encore ce qui a été décrit par Frances Tustin sous le terme d’autosensualité ou d’autoérotisme primaire, spécifique des fonctionnements autistiques.

Mais Freud a aussi élaboré la notion de clivage du moi, et la fonction du déni comme défense plus mutilante que le refoulement, face au traumatisme narcissique que constitue pour certains sujets la menace de castration, ou la perte d’un objet très investi. Ainsi, dans son article sur Le fétichisme (1927) Freud dit que le fétichiste, face à la perception du manque de pénis chez la femme, peut s’accrocher à des perceptions voisine du « gouffre » qu’il entrevoit — les jambes, les sous-vêtements — pour à la fois accepter intellectuellement la différence des sexes, et la refuser affectivement ; il opère un déni qui entraîne un clivage du moi. Il évoque aussi l’idée que le même type de déni peut se produire face à la mort d’une personne proche. D’une certaine façon, il situe le fétichisme et le déni «entre névrose et psychose» (titre de deux articles contemporains du « fétichisme »).

J’ai moi-même travaillé sur l’hallucination négative, notion freudienne très proche du déni et du clivage, en tentant de montrer qu’il s’agit d’un mécanisme d’urgence, face à un vécu traumatique. Pour pouvoir durer, cette défense primaire, trop coûteuse en énergie doit être soutenue par un des trois types de mécanismes suivants :

  1. un déni par investissement latéral d’un objet concret, qui devient de ce fait un fétiche ; 
  2. un appoint toxique simulant le mécanisme du déni, une toxicomanie ;
  3. une fuite motrice qui peut conduire à un épuisement dépressif ou psychosomatique.

Mais c’est Winnicott qui m’a vraiment donné les clés pour comprendre l’addiction, avec sa notion de phénomènes transitionnels. Dans sa formulation la plus aboutie : « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » dans son livre Jeu et réalité (1971), il a défini l’objet transitionnel de façon délibérément complexe, ce qui a souvent été oublié par la suite, dans la vision simpliste, quasi addictive qu’on s’est faite de l’objet transitionnel.

Il voit dans l’attachement de l’enfant à ce type d’objets la partie mortifiée d’un processus de symbolisation qui parcourt toute une gamme de phénomènes : de l’objet qui permet de se rassurer en l’absence de la mère (et qui est à la fois l’enfant lui-même et sa mère, un symbole et un objet concret), jusqu’à une série de phénomènes transitionnels, de comportements, qui occupent l’aire intermédiaire entre réalité psychique et réalité extérieure. Ces phénomènes sont : la création artistique (dont on sait la coexistence fréquente avec les addictions), le jeu, les croyances religieuses, le vol et le mensonge, la toxicomanie, le fétichisme et les rituels obsessionnels. Parmi les phénomènes transitionnels, il faut donc distinguer ceux qui sont au service de la sublimation, et ceux qui témoignent d’un échec du processus de symbolisation. La toxicomanie est citée parmi les échecs de l’évolution, un dégagement de l’aspect concret et ambigu de l’objet transitionnel : une sorte de ratage fétichique, au service du déni de la séparation.

Dans le même texte, Winnicott poursuit en précisant que « le petit enfant peut employer des objets transitionnels quand l’objet interne est vivant, suffisamment bon (pas trop persécuteur). Si celui-ci présente une carence relative à une fonction essentielle, cette carence conduit à une mort ou à une qualité persécutive de l’objet interne. Si l’objet externe persiste à être inadéquat, alors l’objet transitionnel se trouve lui-aussi dépourvu de toute signification »< Et plus loin, il ajoute : « Quand la mère est absente pendant une période qui dépasse une certaine limite… le souvenir de la représentation de l’objet interne s’efface et l’objet transitionnel est dans le même temps désinvesti, perdant sa signification. Juste avant que la perte soit ressentie, on peut discerner, dans l’utilisation excessive de l’objet transitionnel, le déni de la crainte que cet objet perde sa signification. » Ce passage met bien en évidence le noyau de fixation qui induira plus tard une addiction à un objet mortifié, un comportement ou un toxique.

Tout juste après, Winnicott donne l’exemple très démonstratif de l’enfant à la ficelle, un petit garçon qui avait paré aux absences de sa mère dépressive pendant sa petite enfance par l’utilisation de cet objet transitionnel atypique, qui à la fois représentait sa mère et lui-même, et avait pour fonction de dénier la séparation. Il eut plus tard des peluches, dont il interdisait de dire qu’elles n’étaient pas réellement ses enfants. Dans son rôle de déni de la séparation, la ficelle était une «chose en soi», dit Winnicott, dotée d’une fonction fétichique qui faisait craindre le développement d’une perversion, au lieu du processus transitoire que constitue normalement l’objet transitionnel. Or, c’est justement de l’objet fétichique de Wulff que Winnicott avait tenté de dégager l’idée d’un objet transitionnel, ce qui montre la proximité entre les deux, lorsque l’objet, au lieu d’être transitoire, se fixe et se met au service d’un déni.

Winnicott nous apprend que l’évolution de l’enfant à la ficelle fut mauvaise, car il habitait loin, et ne pouvait être séparé de sa mère pour entreprendre une psychothérapie. « À l’adolescence, dit-il, il chercha de nouvelles addictions, particulièrement à la drogue. » Ce texte est le pendant exact du jeu de l’enfant à la bobine de Freud dans l’Au-delà du principe de plaisir. Mais l’enfant à la ficelle illustre davantage que ce dernier la compulsion de répétition traumatique et mortifère.

En résumé, d’après cette conception, une caractéristique propre à tous les cas d’addiction serait de reposer sur un raté du processus de symbolisation, une fixation aux aspects non-vivants de l’aire transitionnelle, renvoyant à un problème de séparation avec la mère non surmonté psychiquement en raison d’une défaillance du cadre familial. La mère créatrice d’illusion, dont naît l’objet transitionnel comme illusion de coïncidence entre réalité intérieure et réalité extérieure, et illusion d’indépendance, n’a pu remplir son rôle tout aussi essentiel dans la désillusion qui doit succéder à l’illusion première. L’addiction commence alors dans l’après-coup de la puberté, alors que l’excitation libidinale en excès, non liée psychiquement, fait sentir son effet toxique sur l’appareil psychique, comme le dit Freud. C’est à ce moment qu’il est fait appel à un équivalent des objets transitionnels d’avant la puberté : le comportement addictif impliquant souvent un aspect inerte, non-vivant, qui témoigne de la tentative de lier l’excitation par un retour au calme artificiel.

Ce que Winnicott n’évoque pas, même s’il y viendra dans la seconde partie de son œuvre, c’est que la relation de la mère au père est ici en jeu : une mère psychiquement morte, une mère dépressive, ou une mère dont la relation au père n’est pas vivante, ne peut préparer son enfant à la séparation. L’objet transitionnel perd alors sa signification, par déprivation paternelle tout autant que par absence psychique de la mère, ce que Winnicott envisagera en pointant dans plusieurs articles le rôle de la carence paternelle dans les comportements délinquants (vol, mensonge, toxicomanie…), ce que j’ai pu pointer dans mon travail « Le père chez Winnicott est-il suffisamment bon ? » (2004)

Pour vous détendre après ces développements théoriques, je vous raconterai un film qui illustre bien la problématique typique de l’addiction. Il s’agit du film Sideways d’Alexander Payne. Deux trentenaires font un voyage, une semaine avant le mariage de l’un des deux, dans le vignoble de Californie. Cela tient de la virée d’adolescent et de l’enterrement de vie de garçon. Miles est écrivain, alcoolique depuis le départ de sa femme, avec qui il partageait une passion sublimée pour l’œnologie, et qu’il ne parvient pas à oublier. Dégoûté de l’amour, la libido à zéro, il est dithyrambique sur le pinot rouge, qui demande une attention constante et un soin extrême pour parvenir à maturité. Le film débute d’ailleurs par une scène où l’on voit Miles amener son ami chez sa mère, et lui voler de l’argent en douce, dans un tiroir plein de sous-vêtements rouges, pendant qu’elle discute, ravie, avec son ami, qui est acteur. Cette scène est évocatrice d’une carence paternelle et d’une mère mortifiée, déprimée, qui n’a pour amants que des acteurs imaginaires, ce qui ne laisse d’autre issue à son fils que l’addiction, ou le vol.

Son ami Jack est donc un acteur-séducteur, addicté au sexe, qui ne songe qu’à s’envoyer en l’air pour enterrer sa vie de garçon, et qui révélera pour finir une soumission enfantine à sa future épouse, dont le père doit l’embaucher. Pendant sa virée avec Miles, il trouve évidemment une femme seule à qui il fait croire qu’il est amoureux, et à qui il joue l’homme idéal jusqu’à offrir à sa petite fille un énorme ours en peluche, symbole de la façon dont il considère les femmes. Celles-ci ne sont finalement que des objets transitionnels pour le grand enfant qu’il est resté, l’incident de la peluche révélant la perversion de l’aire transitionnelle dont il souffre. Le sexe est pour lui une addiction, un comportement auto-calmant, qui finit en scènes de violence avec celles qu’il a bernées.

Chaque héros aide l’autre, en tentant de lui apporter ce qu’il tente de fuir, le tiers qui déjoue l’addiction, et réanime le fantasme. Ainsi, Miles l’alcoolique fait la morale à son ami, et est à l’origine de la découverte de sa tromperie par sa victime ; il sera aussi l’agent de son retour à sa promise. Jack le séducteur parvient, à force de faire assister Miles malgré lui à ses ébats sexuels, à le pousser dans les bras d’une nouvelle amie, et lui fait retrouver le goût de l’amour. Il joue les entremetteurs, et le détourne ainsi du vin. Ainsi, le film entier ressemble à une psychothérapie où chaque ami joue pour l’autre le rôle de l’analyste, et fait l’objet d’un transfert paternel.

La jeune femme que rencontre Miles joue aussi un rôle dans sa restauration, en lui tenant de très beaux discours sur le vin qui est un être vivant, qui parle de tous les gens qui l’ont cultivé. Ceci fait comprendre que l’objet transitionnel de Miles, qui lui ouvrait l’aire transitionnelle de la culture et de la sublimation jusqu’à son abandon par sa première épouse-mère, avait régressé ensuite au statut d’objet mortifié, devenu non-vivant, tandis que sa conduite passait de l’œnologie à l’alcoolisme.

J’ai pu rencontrer un Miles qui avait une histoire semblable, et pour qui le traitement analytique fut difficile, car en plus de son alcoolisme, il sortait de prison et avait des conduites à risques au volant – conducteur de travaux, il conduisait en état d’ivresse — et rendait services à d’anciens détenus. Son évolution a été proche de celle du héros du film. Enfant, il avait été très fixé à sa mère, qu’il n’avait connu que dépressive, délaissée par son père routier et alcoolique. Elle s’était mise à boire elle-aussi, et eut un lien incestueux avec lui vers ses dix-douze ans, le faisant coucher dans son lit quand elle avait bu, avant qu’il ne s’y refuse. Juste après, il eut un rapport incestueux avec sa soeur.

L’alcoolisme de Miles avait débuté tôt, mais s’était aggravé après une rupture avec une amie plus âgée qui l’avait aidé à se détacher de sa mère et à suivre une formation. Dans l’analyse, je fus rapidement le père qui lui interdisait de rechuter, et le mettait en garde contre sa tentation de retourner vivre avec son ancienne amie (qui ne le voulait plus), ou d’autres de l’âge de sa mère. Il avait une fixation particulière à des éléments concrets ; parmi ses conduites à risques, il subtilisait ainsi des caisses de ciment dont il n’avait rien à faire, même s’il rêvait vaguement de construire un mur dans son jardin. Je pensais à L’enfant à la ficelle de Winnicott, et au mur d’alcool entre sa mère et lui. Un jour, avant une séparation due à mes vacances, il emporta un coquillage de mon cabinet, ce qu’il ne m’apprit qu’à mon retour.

Je dus l’aider plusieurs fois activement : au niveau de l’argent, en lui fixant des amendes s’il oubliait de me payer (il me l’avait plus ou moins suggéré lui-même) — au début, c’est qu’il avait bu ; par la suite, en l’aidant à quitter définitivement son amie sans se culpabiliser pour elle, comme lorsqu’il avait laissé sa mère alcoolique, et à croire à sa nouvelle rencontre avec une femme de son âge. Cette technique active, avec des éléments comportementaux ou psychodramatiques fut payante, signifiant pour lui que j’acceptai d’endosser le transfert paternel, non sans, par moment, le réconforter comme une mère qui pouvait croire en lui sans l’envahir. Faite de frustration et de réconfort, cette technique nous permit d’évoluer ensuite vers un protocole plus classique, au bout de deux à trois ans de cure, et une interruption provisoire. Il avait rencontré une jeune femme, qui devait se révéler un lien durable, et fit alors une sorte de fuite dans la guérison, dans la toute-puissance magique… jusqu’à ce qu’il accepte de revenir à cause d’un problème d’impuissance, punition de son ivresse amoureuse un peu trop rapide. À chaque épisode, mon engagement a été de toutes façons décisif pour qu’il puisse poursuivre.

Je ne crois pas qu’avec ce genre de patient, la neutralité soit de toutes façons autre chose qu’une répétition du défaut de l’objet primaire, et un manque de fiabilité de l’objet-tiers comme soutenant la dyade mère-bébé — un des rôles du père, selon Winnicott. Au début, j’avais dû le recevoir trois fois par semaine en face à face, mais il a pu finalement continuer sa cure, et la terminer, sur le divan.

2. Noyaux autistiques et comportements autocalmants

Au-delà de Freud et de Winnicott, deux types de conceptions théoriques m’ont aidé : celles de Harold Searles et de Frances Tustin concernant la psychose, d’une part, et celles de Michel Fain et des psychosomaticiens qui ont développé à partir de lui la conception des procédés autocalmants, d’autre part.

Harold Searles, par son livre L’environnement non humain (1960), m’a fait prendre conscience du rôle de l’attachement à des éléments non-humains chez les sujets psychotiques ou limites, qui tient à leur caractère constant, face à l’imprévisibilité et à l’effet traumatique de la perte des éléments humains de l’environnement. Lorsqu’un sujet, enfant, a souffert d’avoir été dépendant d’un parent inattentif à ses besoins, quand ses relations affectives avec les êtres importants (son partenaire ou son groupe familial) sont instables ou imprévisibles (origine de vécus d’abandon), intrusives ou confuses (rendant toute emprise impossible), les objets non-humains deviennent un refuge. Pour tous ces sujets qui ont peur des émotions désorganisantes, ils sont un lieu de projection, un fond stable pour contenir l’excitation pulsionnelle, et soutenir l’hallucination négative du vécu traumatique et de l’affect d’angoisse suscités par des émotions trop intenses. Je rappelle ici mon patient Miles, qui avait un investissement compulsif du bricolage, des conduites à risques en voiture, et des objets concrets.

Une réflexion m’est venue, en lisant Searles, qui l’évoque lui-même dans son livre L’environnement non humain. Si la société dite «de consommation» traite de plus en plus les êtres humains eux-mêmes comme des objets consommables et jetables (comme on le voit dans la consommation sexuelle, la pornographie ou les très grosses entreprises), et qu’elle valorise en les dotant de caractéristiques hautement humaines des objets de consommation tels que la nourriture, la boisson ou les médicaments (comme on le voit dans la publicité), alors n’est-il pas logique que la distinction entre l’humain et le non-humain puisse se perdre et favoriser l’augmentation de toutes les addictions ?

Frances Tustin, on le sait, a beaucoup travaillé avec des enfants autistes, mais également sur ce qu’elle appelle des noyaux autistiques clivés dans la personnalité de sujets adultes, non-psychotiques. « Certains patients névrosés ont beaucoup en commun avec les enfants autistes. Chez ces patients, le développement affectif et cognitif semble s’être fait en contournant une zone aveugle de développement bloqué, une capsule d’autisme dans les profondeurs de leur personnalité », dit-elle dans Le trou noir de la psyché (1986). On trouve chez eux des restes d’objets autistiques, d’enveloppe autistique molle faite de formes autosensuelles, et des comportements d’adhésivité mimétique aux objets humains, exigeant souvent que ceux-ci soient sans mouvement propre, quasi non-humains, ce qui rappelle Searles.

Les objets et les formes autistiques, nous dit-elle encore, ont l’avantage d’être bien plus disponibles et constants que les objets humains, et permettent à ces sujets de lutter contre des terreurs irreprésentables dans la relation à l’objet primaire, à un stade préverbal et même préimaginaire. À la différence de l’objet transitionnel qui est à la fois moi et non-moi, l’objet autistique est totalement moi, sous emprise narcissique.

Frances Tustin fait le lien avec l’addiction, notamment pour la thérapeutique. Dans un premier temps, les formes et les objets autistiques doivent être partagés, pour acquérir une signification. Puis l’addiction à ces formes et objets autistiques doit être combattue avec énergie. « Comme un drogué l’a dit un jour : “Les parents doivent être durs dans leur amour”. C’est aussi l’attitude que l’analyste doit adopter avec les patients drogués à l’autisme » (1989). Ainsi une de ses patientes, Ariadné, une femme qu’elle avait suivie lorsqu’elle était enfant, lui a appris à l’aider à combattre son addiction à un tic autistique : une façon invisible de se mordre les lèvres, qui lui permettait de s’isoler du reste du monde « plus efficacement que toutes le drogues ». On voit la parenté de ce comportement avec certaines formes de toxicomanies.

Michel Fain, un des fondateurs de l’école psychosomatique de Paris, s’est intéressé au lien entre les besoins vitaux (que Freud a appelé pulsions d’autoconservation) et les pulsions sexuelles, aux origines de la vie psychique du nourrisson. Il a décrit à partir de là des « néo-besoins », qui sont la base des addictions, des sortes de leurres calmants pour faire face au gouffre du désir maternel lorsque la mère désinvestit l’enfant, non pour réinvestir sa vie de femme et faire ainsi le lit d’un plaisir fantasmé pour son enfant, mais en raison de problèmes personnels. Dépourvu ainsi de véritable auto-érotisme, l’enfant cherche à s’accrocher à des traces motrices, à des « trucs » qui tentent de simuler l’instinct maternel protégeant normalement contre l’excès d’érotisation, et contre l’angoisse de castration. On retrouve ici le mécanisme du fétichisme, mais à un niveau primaire, sans représentations véritables. Ainsi, donner le sein à la moindre manifestation de déplaisir, bercer de façon automatique, donner une tétine ou un objet transitionnel pour endormir, des médicaments (de plus en plus tôt), sont une façon de tromper l’enfant : « un néo-besoin est un besoin faux dans son essence, car organisé à l’avance, et qui a mission de se charger de la même impérativité que les besoins vitaux dominés par l’instinct de conservation » dit-il dans La nuit, le jour (1975).

Dès la pré-adolescence les enfants cultivent les néo-besoins en groupe, nous dit Michel Fain, en s’associant par exemple pour fumer clandestinement une cigarette. Ce néo-besoin préfigure la toxicomanie par sa façon de court-circuiter la voie érotique sur le modèle de la satisfaction du besoin. Le besoin est ici de s’intégrer au groupe. L’idéologie de la consommation et le prosélytisme offrent un but préfabriqué, en prolongement du bercement ou de la tétine donnés par les parents pour apaiser leurs propres angoisses face à la vitalité érotique et excitante de leur enfant.

Michel Fain souligne le but totémique (identitaire) raté de l’idéologie de consommation groupale des futurs toxicomanes : en l’absence d’un autoérotisme bien constitué, avec satisfaction hallucinatoire du désir, l’accrochage à la perception évoque un fétichisme primaire sans fantasmes, un fétichisme négatif, ou un fétichisme du manque, qui fait le lit de la toxicomanie ultérieure. On pense ici au jeu permanent avec le manque des héroïnomanes, que tout ceux qui en ont rencontré connaissent bien.

L’objet transitionnel, ou le fétichisme du manque, dit Fain, sont en fait un substitut, un ersatz du père inaccessible lorsque la censure de l’amante n’a pu se mettre en place normalement, pour que la mère puisse progressivement désinvestir son enfant et rejoindre le père source de plaisir érotique.

Dans L’enfant et son corps (1974), Fain montre la parenté de l’addiction avec des troubles psychosomatiques de l’enfant comme le mérycisme, proche de l’autisme, ou avec le spasme du sanglot, les insomnies et l’agitation autocalmante de l’enfant, précurseurs des conduites à risques addictives de l’adulte, ou de la pensée opératoire qui va faire le lit de maladies psychosomatiques.

La notion de comportements autocalmants a été reprise récemment par les psychosomaticiens Cl.Smadja et G.Szwec. Ils y ont vu le recours à une motricité primaire, là où faisaient défaut des représentations suffisantes reliées aux souvenirs des soins maternels et au plaisir fantasmatique projeté sur le tiers et la scène primitive.

G.Szwec (1998) a ainsi comparé un de ses patients, Rocky, toxicomane au bruit répétitif de sa batterie de hard-rock, à un enfant insomniaque se martelant la tête contre le mur pour s’endormir, proche du bercement automatique d’une mère sans plaisir ni fantasmes, ou encore du rameur solitaire sur l’océan déchaîné, bercé avec violence durant des mois. Il s’agit pour lui de cultiver des perceptions fétichisées (ici les coups rythmiques) afin de colmater un vécu traumatique, en manque de représentation. On ne peut évidemment manquer de faire le rapprochement entre ces comportements moteurs autocalmants et les formes ou des mouvements autistiques.

Bien entendu, tous les comportements autocalmants ne sont pas de l’ordre de l’irreprésentable : déambuler à travers la pièce ou fumer une cigarette quand on prépare un travail difficile, ou encore avoir plaisir au jeu, ou aux sports extrêmes, ne conduisent pas obligatoirement à la maladie, et ne sont pas non plus toujours des activités dépourvues de fantasmes. C’est ici que l’idée d’un noyau clivé de fonctionnement traumatique, autistique ou opératoire, est utile pour comprendre ce type de sujets, et les soigner.

Pour illustrer ces différents mécanismes, je vais aborder une seconde cure, celle d’une jeune fille, Vanessa, qui était héroïnomane depuis plusieurs années lorsqu’elle décida de faire une analyse. Elle venait juste de rencontrer un ami qui l’avait aidée à se désintoxiquer, mais c’était trop récent pour pouvoir être sûre de lui, et elle avait peur de devoir s’en séparer, et de rechuter aussitôt. Au début de son analyse, dans le protocole classique qu’elle avait accepté, elle n’avait pas avoué sa toxicomanie, craignant mon rejet et mon incompréhension. Lors des entretiens préliminaires, elle avait mis l’accent sur ses angoisses relationnelles à type d’agora et de claustrophobie, qui la gênaient pour son travail, des inhibitions datant de son enfance, et la peur d’être abandonnée de son ami. Quant à moi, j’avais bien l’impression d’un état-limite, essentiellement à cause de la façon dont elle semblait par moments absente de son histoire, mais j’acceptai de tenter l’analyse.

La difficulté de la cure tint surtout au fait qu’elle était incapable de me parler de ses émotions si je ne les devinais pas d’abord, alors que rien ne me les laissait percevoir dans ses paroles. Ayant l’habitude de la relaxation psychanalytique, j’étais attentif à sa motricité, et je tentais de relier mes impressions à son matériel verbal, comme je le pouvais. C’était important, car elle fit plusieurs épisodes d’angoisse aiguë et de dépersonnalisation qui m’ont parfois obligé à la garder un long moment en face-à-face avant de la laisser partir. Lorsque je pouvais lui formuler ses angoisses en paroles et les rattacher à son histoire en les différenciant de la réalité du transfert et de notre relation, elle pleurait, puis se calmait. Elle fit aussi une rechute, pour tester ma capacité à m’inquiéter pour elle, ce que sa mère n’avait jamais fait, allant même jusqu’à nier l’intoxication de sa fille. Un fois où elle avait fait une overdose, elle n’avait dû sa survie qu’à l’intervention de son oncle, sa mère ayant refusé de la prendre au sérieux. Elle n’avait jamais reparlé de cet épisode, sauf pour dire qu’elle avait fait une crise de nerfs.

Quelques éléments de son histoire, lors de mon travail avec Vanessa, m’ont beaucoup fait penser à Searles, à Frances Tustin ou à Michel Fain, dont les idées m’ont soutenu tout au long cette cure. Issue d’une famille serbe de Bosnie émigrée en France, elle avait connu une enfance assez difficile, car sa mère, qui avait peur des voisins, l’enfermait dans sa chambre une bonne partie de la journée pendant qu’elle faisait des courses ou le ménage. La patiente devait en garder longtemps des habitudes de balancement rythmique (ce qui devait se retrouver plus tard, adolescente, dans le fait qu’elle aimait danser des nuits entières). Son père, qui était routier, était rarement présent. Les choses ne changèrent qu’à la naissance de son frère, période pendant laquelle Vanessa devint un temps encoprésique. À l’école, on la toléra malgré ses troubles du comportement, mais comme dans le film « Les mots bleus », elle ne devait pratiquement pas parler pendant un an, jusqu’à ce qu’une enseignante réussisse à mobiliser son attention. Elle s’intégra alors rapidement, et devint une sorte de caïd, dominant ses camarades de classe. Elle commit aussi quelques vols. Mais à cette époque, c’est son frère qui se mit à inquiéter ses parents, car il devenait insomniaque, coléreux, et empêchait toute la famille de dormir. Ce frère devint par la suite psychotique.

Vanessa avait des crises d’angoisse quand elle commençait à ressentir son corps, ou du désir pour moi dans le transfert, ce qui l’effrayait considérablement. Elle était beaucoup plus rassurée lorsqu’elle pouvait me raconter son travail, ou ses inquiétudes concernant sa santé : elle avait en effet une maladie polykystique qui lui faisait craindre de ne pouvoir démarrer une grossesse sans risques — ce qui m’a rappelé les observations de Tustin (1986) concernant le lien qu’elle avait parfois observé entre un noyau autistique et des kystes psychosomatiques. Nous devions découvrir qu’elle craignait aussi beaucoup de revivre la haine dont elle prenait peu à peu conscience vis-à-vis de sa mère, avec un enfant qu’elle devrait porter dans son ventre, alors qu’elle-même se sentait informe, pas encore vraiment née.

Elle avait souvent peur de devenir folle, de craquer complètement. Elle révélait ainsi l’étendue du clivage du moi et du noyau autistique dont elle souffrait. Pendant un temps, elle dût même s’arrêter de travailler, craignant de ne pas pouvoir reprendre, tellement ses angoisses l’envahissaient. C’étaient des angoisses à type d’effondrement, de liquéfaction, qui l’empêchaient de dormir. Durant les séances, elle devait toucher le bois du divan, et parfois s’agripper à mon bras pour arriver à se lever. En même temps, elle ne pouvait rater aucune séance, et refusa son hospitalisation pour cette raison. Finalement, elle a pu sortir de ce passage difficile, qui m’est apparu lié à la rupture de l’écran toxique qui prolongeait l’isolement de son enfance, et lui rendait tout partage émotif à la fois extrêmement désirable, et extrêmement violent, effrayant, du fait d’une absence d’un jeu psychique suffisant et d’un lien spéculaire avec un autre capable de refléter ses émotions et de partager son vécu.

Elle commença nettement à s’améliorer le jour où elle put se mettre à sculpter : elle sculptait des femmes torturées, et des enfants. Du fait de son travail d’éducatrice, le développement de son aire transitionnelle trouvait un emploi utile avec les enfants dont elle s’occupait, qui l’investissaient beaucoup. Elle put enfin tomber enceinte. Mais cette période ne devait pas aller sans de nouvelles difficultés. Il y eut d’abord qu’elle voulait arrêter de fumer, ce qui lui fut très difficile, presque autant, me dit-elle, que d’arrêter l’héroïne, d’autant que son compagnon était également un grand fumeur. Son fils une fois né, elle craignit un moment qu’il ne soit autiste, car par moments il ne la regardait pas, et refusait de téter. Il s’agitait alors, et se tapait la tête contre son bras. Le travail sur ses propres angoisses concernant l’allaitement, et sur la dépression de sa mère lors de sa petite enfance, permit de passer ce cap sans que son fils n’en soit apparemment trop perturbé. Il lui fallut enfin réussir à retrouver le père de son enfant, ce qui n’alla pas non plus sans mal, car celui-ci ne ressentait pas de désir pour les femmes un peu rondes. Il avait un amour fétichique, selon Vanessa, pour les jambes effilées et les bottes en cuir. Elle se bagarra un moment avec le fait que cela l’avait sans doute arrangé qu’elle ait été toxicomane quand il l’avait rencontrée, car il avait lui-aussi une difficulté de contact avec ses émotions. Tout finit par se résoudre à peu près, et elle a pu terminer sa cure, se sentant bien ainsi que son enfant. Elle me donne régulièrement de ses nouvelles.

3. De la structure à la technique

J’aimerais ajouter maintenant quelques généralités sur la technique analytique que l’on peut employer avec ces patients, qui permet qu’on puisse désormais les suivre sur un assez long parcours, ce qui n’était pas le cas du temps de Freud.

Il y a deux façons, pour un toxicomane ou un sujet addictif, d’entreprendre un cure analytique. La première est de commencer sur injonction thérapeutique de l’entourage, ou face au sentiment d’être au bout du rouleau, sans autre recours qu’une désintoxication, assortie ou non d’une psychothérapie. La seconde est de commencer pour une toute autre raison, et de n’amener le problème addictif que dans un second temps, après l’avoir tenu longtemps à l’écart, voire dissimulé derrière des problèmes dépressifs ou névrotiques banaux.

Les deux modes indiquent chacun à leur façon le clivage du moi qui existe chez le sujet, entre une partie plutôt névrotique, même si elle comporte elle aussi des éléments dépressifs ou une fragilité narcissique, et la partie concernée par l’addiction, ancrée dans un défaut de symbolisation, un refoulement primaire sans élaboration psychique, un vécu traumatique qui rend nécessaire une décharge compulsive dans la motricité ou dans l’agir.

Le premier est parfois conçu comme une aventure, un moment initiatique comme dans Sideways ou chez mon patient Miles. Passé le premier temps de résistance, un temps d’euphorie apparaît, et la guérison prend un aspect magique. Mais le transfert addictif n’est pas liquidé pour autant, et le sevrage est loin de tout résoudre ; l’analyse demande un tout autre travail, rarement accepté sans une période d’interruption ou de latence. Toute la difficulté est de garder le contact avec le patient pour qu’il puisse reprendre le travail, en général sous la forme d’une analyse selon un protocole classique.

Le second mode est moins connu : il s’agit d’un patient qui vient faire une analyse, mais en dissimulant ou en n’abordant pas vraiment un noyau addictif plus important qu’il n’y paraît, et qui ne se révèle véritablement que dans un second temps, de la même façon que l’addiction n’apparaît que dans l’après-coup pubertaire d’une carence précoce atteignant l’aire transitionnelle. C’est un peu le cas de ma patiente Vanessa, dont nous avons vu qu’elle m’avait dissimulé son héroïnomanie. C’est souvent le cas des patients alcooliques à peu près compensés, des grands fumeurs, ou des sujets ayant des comportements à risque.

J’ai ainsi eu plusieurs patients qui, ayant fait une longue cure très fructueuse dans un protocole à trois séances par semaine, sur le divan, ont pu la terminer, malgré un léger sentiment d’insatisfaction ou d’inachèvement plus ou moins motivé par des éléments manifestes, ou au contraire latents. Certains d’entre eux reviennent (soit chez moi si j’étais le premier analyste, soit après changement d’analyste), pour amener enfin un noyau clivé, passé pour une part inaperçu, ou sous-évalué, concernant une conduite addictive limitant leur fluidité psychique et entraînant un certain temps après la fin de l’analyse des complications diverses : dépressives, psychosomatiques ou directement liées au toxique lui-même (alcoolisme, tabagisme, médicaments, hyperactivité professionnelle, consommations sexuelles ou sportives excessives, conduites à risques, etc…). Souvent, dans ce second temps de reprise, une relaxation ou un face-à-face temporaire ont constitué un meilleur moyen d’approche de cet aspect, lié à des traces motrices, autistiques ou auto-calmantes. Ces traces, qui doivent être mobilisées à partir du corps même du patient, de sa gestuelle ou de sa posture inconsciente, portent en effet la marque de traumatismes dont la verbalisation a toujours été impossible, ou qui n’empêche de toutes façon en rien la compulsion de répétition.

Je vais m’arrêter et conclure, en attirant votre attention sur les différences ou les nuances qui existent entre les différentes formes d’addiction. Certains sont plus dans l’idéologie de la consommation (boulimie, achats, alcool, drogues), servant une agitation motrice qui fait penser à une sorte de manie blanche – la toxicomanie. D’autres ont des comportements autocalmants, autodestructeurs, comme les sportifs drogués que l’on connaît de plus en plus, mettant en scène une conception peu élaborée et violente de la scène primitive ou du lien à l’autre (conduites à risques, jeu, certaines drogues). D’autres enfin, les plus nombreux, m’évoquent un noyau autistique, par leur recours à un matériel inanimé qui isole et garantit contre la terreur de l’effondrement (sédatifs, héroïne, rituels rappelant les formes autistiques). La technique doit s’adapter à chaque cas et à chaque histoire, en remontant à trois générations, pour tenir compte de l’aspect irreprésentable du noyau traumatique contenu dans l’addiction. Celui-ci, incoercible au début, doit d’abord être agi par le patient et contenu par l’analyste, par un cadre et une technique adaptés, sur mesure, pourrait-on dire, avant de pouvoir être représenté.

La question de l’addiction au cadre psychanalytique pourrait se poser, m’objectera-t-on, au moment de terminer la cure. Je pense que ce problème peut être atténué si l’analyste n’est pas lui-même enfermé dans un cadre trop ritualisé, trop fétichisé, et qu’il a adopté des techniques différentes au long de l’évolution : comme on l’a vu, des périodes de latence et des reprises sont souvent nécessaires avec ces patients. Si l’analyste sait rester souple, et ne s’identifie pas à son cadre idéologique ou à un rituel non-humain, l’addiction au transfert se résoudra (non sans une période de deuil parfois assez longue) : un environnement « suffisamment humain » est justement l’antidote, normalement, à l’addiction.

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Différence des sexes et des générations dans le transfert et le contre-transfert

Nous tous ici savons, culturellement ou pour l’avoir vécu, ce qu’est le transfert : une manière de répéter des relations infantiles vécues ou désirées sur des personnes qui ne sont plus celles qui en ont été l’objet à l’origine. Il s’agit donc d’une fausse liaison, d’un leurre, d’un proton pseudos, comme dit Freud, d’un passé non révolu qui surgit dans l’actuel.

Nous croyons savoir, mais nous ne savons pas. Car le transfert est inconscient. Il existe dans la vie quotidienne, sans qu’on le perçoive. On ne le connaît que par l’interprétation de ce qui en surgit à travers les rêves, les symptômes, les actes manqués, et le dévoilement par l’analyste de ce qui est vécu dans la cure analytique. Donc toujours à travers le filtre de ce que nous appelons le préconscient, le lieu où se nouent les mots et les choses.

Du côté de l’analyste, on parle du contre-transfert. Soit celui-ci répond en écho au transfert du patient, soit il trahit la réaction d’une partie insuffisamment analysée de l’analyste. Car l’analyse n’est jamais achevée, on n’en a jamais terminé avec l’inconscient, ni avec le ça.

En fait, le psychisme est mû par une énergie, la motion pulsionnelle, la poussée constante de la pulsion, laquelle ne s’arrête jamais, sauf quand elle subit des opérations défensives du moi, lequel édifie des digues plus ou moins fonctionnelles, souventdésastreuses. Cette poussée pulsionnelle n’est jamais satisfaite, c’est pourquoi elle continue de pousser. “La pulsion est une excitation pour le psychisme”, écrit Freud, en 1915 [1] [elle] n’agit jamais comme une force d’impact momentanée, mais toujours comme une force constante ”, et en 1933 [2] , après l’instauration de la deuxième topique et du ça, il persiste : “une force constante.. (à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion”…

La poussée constante est ce qui différencie la pulsion du besoin, lequel est périodique et peut, à la différence de la pulsion, obtenir satisfaction et satiété. Elle est également ce qui spécifie la sexualité humaine par rapport à la sexualité animale instinctuelle, périodique, soumise au rut et à l’œstrus.

Cette poussée constante pulsionnelle, c’est elle qui va animer le transfert de l’analysant, et le contre-transfert de l’analyste.

On sait que Freud a d’abord été gêné, contrarié par les phénomènes de transfert, considérés comme un obstacle à la cure telle qu’il la concevait, à savoir la levée de l’amnésie infantile. Son ami, le Dr Breuer, à qui sa malade Anna O., dans un transfert passionnel, avait parlé de l’enfant qu’il lui avait fait, en fut si effrayé qu’il pris la fuite en voyage de noces avec son épouse. Ensuite, Freud, dans sa géniale démarche de recherche, découvrit la fonction du transfert, celle d’un levier de la cure, permettant un processus de prise de conscience et d’élaboration psychique plutôt que de retrouvaille du souvenir. Et que le transfert était une autre manière de se souvenir.

Je vais donc apporter ma réflexion personnelle concernant les transferts au regard des travaux que je poursuis sur l’énigme de la différence des sexes. On a tendance, en effet, à ne pas différencier transfert masculin et transfert paternel, de même que transfert féminin et transfert maternel, ce qui vaut également au niveau du contre-transfert.

Deux exemples célèbres : Le premier est celui de Freud

Il dit à une patiente, Hilda Doolittle : “Je n’aime pas être la mère dans un transfert. Cela me choque toujours un peu. Je me sens tellement masculin …” Il est intéressant de noter que Freud oppose le maternel au masculin. Alors qu’il aurait pu dire : “je n’aime pas être la mère dans un transfert, je me sens tellement paternel”, ou bien “je n’aime pas être une femme dans un transfert, je me sens tellement masculin”. Quelle difficulté contre-transférentielle Freud nous désigne-t-il par là ? Sans prétendre faire l’analyse de Freud, mais en écho à ce que nous analysons de nous-même ou de nos patients, on peut faire quelques hypothèses.

Freud, fidèle à sa théorie phallique, ressent-il qu’être la mère équivaut à être une femme, et qu’être une femme ce n’est pas compatible avec “être tellement masculin”, parce c’est être un humain châtré ? C’est ce qu’on appelle d’un mot barbare : l’angoisse de castration. Celle que Freud désigne du côté des hommes quand il parle, en 1937, dans “Analyse avec fin, analyse sans fin” de leur “refus du féminin”, de leur angoisse de passivation homosexuelle vis-à-vis d’un homme. Il s’agit donc d’une défense contre-transférentielle dans le registre du couple phallique-châtré, d’une extrême banalité.

Mais on peut, pour exemple, faire d’autres hypothèses. 

La difficulté serait-elle d’endosser :

  • • un transfert paternel face à une fille œdipienne trop séductrice ? (on ne peut plus ignorer de nos jours que sa fille Anna était sur son divan.)
  • un transfert masculin, face aux aspirations de l’ouverture du féminin d’une patiente, telle que Dora ?
  • un transfert maternel face aux revendications haineuses de l’envie du pénis d’une patiente ?
  • un transfert féminin érotique face à l’homosexualité féminine d’une patiente telle que la jeune homosexuelle dont il a exposé le cas ?
  • un transfert masculin face à une homosexualité masculine ?
  • un transfert maternel archaïque face aux aspirations régressives d’une patiente ?
  • On peut déduire de cet exemple de Freud que le transfert, comme le contre-transfert défensifs peuvent être un obstacle à la prise de conscience, celle d’une angoisse de castration ou d’une angoisse de féminin, parfois d’une angoisse de mort.

Deuxième exemple

Winnicott dit à un patient : “Je suis en train d’écouter une fille. Je sais parfaitement que vous êtes un homme, mais c’est une fille que j’écoute, et c’est à une fille que je parle. Je dis à cette fille : vous parlez de l’envie du pénis”.

Il ne s’agit plus d’un contre-transfert défensif, mais d’une utilisation du contre-transfert dans le but de lever une difficulté transférentielle du patient. Winnicott capte le transfert du patient à l’intérieur de lui-même, et c’est son propre vécu qui lui permet de percevoir, par identification projective, ce que le patient ne peut dire et ce dont il ne peut prendre conscience.

Winnicott désigne d’emblée un contre-transfert maternel, sollicité au niveau du perceptif : la réalité du vu ou de l’entendu. Lorsque son patient lui dit qu’on pourrait le prendre pour un fou s’il parlait de cette fille à quelqu’un, Winnicott lui répond : “Il ne s’agissait pas de vous…; c’est moi qui vois la fille et qui entend une fille parler, alors qu’en réalité c’est un homme qui est sur mon divan. S’il y a quelqu’un de fou c’est moi”.

Winnicott précise qu’il se situe au niveau du désir fou d’une mère qui perçoit son enfant de manière altérée, du fait de sa propre déception de n’avoir pas eu un enfant de l’autre sexe. Elle n’a jamais pu considérer son fils comme un garçon. Winnicott aurait même pu dire : “c’est moi qui suis folle”. Il désigne un clivage maternel. Il peut alors restituer à un homme adulte cet élément “fille”, celui du désir de sa mère, qui insiste à se faire reconnaître dans le contre-transfert de l’analyste. Son intervention permet au patient de comprendre qu’il a organisé ses défenses autour de la “folie” de sa mère.

Posons d’autres hypothèses.

Winnicott n’aurait-il pu se situer aussi bien dans un contre-transfert paternel, celui d’un père envieux refusant le sexe masculin de son fils, c’est-à-dire le féminisant au sens de la castration, dans le registre phallique-châtré ?

Ou celui d’un père recevant l’envie de pénis d’un garçon devant passer par une identification à une fille pour faire entendre son désir de recevoir de lui un enfant ? C’est-à-dire dans une position homosexuelle passive, ayant surmonté l’angoisse de castration ?

Ce sont toutes ces positions que nous avons à interroger dans une cure analytique, qui sollicite des transferts d’investissements et des transferts d’identifications.

Les quatre couples de Freud

Le développement de la psychosexualité est décrit par Freud à travers trois couples : actif/passif, lors de la phase d’organisation anale, phallique/châtré lors de la phase phallique, et masculin/féminin. Seul ce dernier couple désigne une véritable différence, la différence des sexes.

Mais, en 1937, dans “Analyse avec fin, analyse sans fin”, Freud la remet en question par un quatrième couple : bisexualité et refus du féminin dans les deux sexes. En effet, tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes. Le refus du féminin dans les deux sexes désigne un sexe féminin qui s’avère trop difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Une logique anale permettrait un jeu de transpositions de pulsions ou une chaîne d’échanges symboliques d’objets tels que : excrément, enfant, pénis, cadeau, argent, etc. La logique phallique est celle d’un seul sexe, le pénis, l’autre sexe étant manquant, donc châtré.

Le sexe féminin est inquiétant pour les hommes parce que cette image de sexe châtré constitue, par identification ou par crainte de rétorsion, une menace pour leur propre sexe. Mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale est source d’angoisse, pour les hommes comme pour les femmes. La bisexualité, d’autre part, comme son nom l’indique concerne l’un et l’autre sexes.

Les configurations impliquées dans transferts et contre-transferts

Si, comme le dit Freud, « l’acte sexuel est un événement impliquant quatre personnes », la relation analytique en implique bien davantage, si on considère toutes les configurations possibles dans l’intra-psychique de chacun et dans la dimension intersubjective de la relation analytique. Ainsi tous types de transfert et de contre-transfert peuvent se produire en fonction de couples ou de triangulations impliquant des personnages ou des qualités tels que : bébé, fille, garçon, homme, femme, phallique, châtré, féminin, féminité, mère, père, masculin, féminin. Et bien d’autres figures, parfois des fantômes… Sans oublier l’impact que peut créer, au niveau des représentations et des affects, le transfert d’une patiente enceinte, ou le transfert sur une analyste enceinte. Comment intervient alors, présent ou dénié, ce tiers virtuel silencieux qu’est un enfant en gestation ? Toutes ces figures peuvent être convoquées dans les projections du transfert et dans la réception ou la réactivité du contre-transfert. Elles font l’objet de déplacements multiples quand il s’agit de patients névrotiques, de répétition ou de fixité quand il s’agit de patients très régressés ou borderline.

La problématique

La bisexualité est davantage d’essence narcissique, et se situe donc du côté des identifications, primaires ou secondaires. Tandis que l’élaboration de la différence des sexes, d’essence libidinale, se situe davantage du côté des investissements érotiques. Toutes deux concernent aussi bien l’identité sexuée du sujet que la relation d’objet. Il est certain que la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées du conflit œdipien. Cependant, les fantasmes de bisexualité tout autant que la bisexualité agie peuvent constituer une défense vis à vis de l’élaboration de la différence des sexes, au niveau des investissements de l’altérité sexuée et de la relation sexuelle génitale. C’est alors que le sexe de l’analyste ne peut éviter d’être pris en compte, sauf à faire l’objet d’un déni.

La régression incitée par la situation analytique induit un fonctionnement en processus primaire à la façon du rêve, et peut amener à des transferts et contre-transferts des plus archaïques, chez des patients de structure névrotico-normale.

L’analyse est une expérience subjective qui permet de traverser les épreuves de la rencontre sexuelle, de la séparation, de la finitude et de la mort. Elle est la meilleure façon pour un sujet de renoncer à son fantasme de bisexualité, à sa position de toute puissance. Pour cela il est important que transfert et contre-transfert puissent assumer l’affrontement d’une relation archaïque, régressive par rapport à une organisation évoluée, permettant le remaniement des positions psycho-sexuelles et affectives.

Je passerai par un détour théorique de ces espaces régressifs.

Le hors-temps du primaire

Les mouvements d’identification et d’investissement pulsionnel primitifs ne sont repérables en clinique que par défaut, dans les défaillances de l’organisation psychique et de l’environnement. Ils sont également observables dans les mouvements du transfert et du contre-transfert, en raison de la régression formelle qui se produit au cours d’une cure psychanalytique. Dans ce hors-temps du primaire, j’évoquerai les deux mouvements que sont l’identification primaire et l’homosexualité primaire.

a) L’identification primaire

L’embarras théorique de Freud dans la définition de cette identification témoigne de son ambiguïté fondamentale. Il pose tout d’abord, dans “Psychologie des foules et analyste du moi” et dans “Le moi et le ça, “la première et la plus importante identification de l’individu : celle au père de la préhistoire personnelle”, qu’il dit “directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet”. Mais, en même temps, il désigne, tout au début, une identification primaire à la mère, et précise : “Aux toutes premières origines, à la phase orale primitive de l’individu, investissement d’objet et identification ne peuvent guère être distingués”.

On peut concevoir ce mode d’identification primaire, “rejeton de la première phase orale”, cannibalique, comme un premier mouvement psychique d’intériorisation de ce qui a été transmis à l’enfant par le psychisme maternel du vécu d’incorporation orale d’un enfant dans son ventre, ne faisant qu’un avec elle, et de son désir de prolonger cette complétude narcissique. Cette identification vise, pour l’enfant, à ne faire qu’un avec la mère, dans un vécu fusionnel, indifférencié, où dévorer et être dévoré, être la mère ou l’enfant, être et avoir ne se distinguent pas. Freud exprime ce vécu par la formule “je suis le sein” . Cette indétermination sexuelle psychique, ce vécu de n’être ni l’un ni l’autre, ou l’un et l’autre, crée le fantasme fusionnel prégénital d’un corps pour deux, d’une peau pour deux, d’un psychisme pour deux, tels que le décrit Joyce Mc Dougall. C’est ce désir puissant de régresser à l’état originel d’union avec la mère que la cure révèle.

Freud décrit le narcissisme primaire comme étant sans objet et sans conflit. Belà Grunberger décrit un narcissisme fœtal de quiétude, qui sert d’attracteur fantasmatique à tous les niveaux de régression. Il permet, selon lui, de remédier au traumatisme primaire de l’état de prématuration, d’inachèvement du petit d’homme, à sa situation de dépendance, à son vécu d’impuissance. Le narcissisme primaire de l’enfant est alimenté par l’investissement narcissique parental de “his majesty the baby”, qui est une renaissance et une reviviscence projetée sur l’enfant du propre narcissisme infantile des parents, celui qu’ils ont dû abandonner depuis longtemps. Ce narcissisme primaire vient nourrir les fantasmes de toute puissance et de complétude à deux.

Dans la cure, la régression à ce niveau d’identification primaire alimente le fantasme de l’analyste mère archaïque ne faisant qu’un avec son patient. Un analyste à qui il n’est pas nécessaire de parler ou par qui se faire entendre, car il sait tout du patient. Quel que soit le sexe de l’analyste, car il s’agit d’un personnage prégénital asexué ou bisexué. En fait, si on donne à ce personnage le nom de mère archaïque, phallique, anale, fécale, mère de l’emprise ou de la haine, c’est en fonction de ce primaire après-coup, de ce prégénital antérieur à l’élaboration de la différence des sexes, antérieur aux mots, donc à la nominationC’est le “mammifère prégénital”, selon les termes de Michel Fain [3] . Freud parle de “parents” indifférenciés, mais c’est plutôt le fantasme de “parents combinés” de Mélanie Klein qui peut en donner la plus proche représentation : mère archaïque qui contient le père, le pénis, le sein, les bébés, les excréments, et tout ce qui est enviable. Celle qui n’a pas de sexe ou qui les a tous. Ce qui désigne à la fois une indifférenciation sexuelle et une totalité : celle d’avoir tout, d’être tout puissant, tout entier, de n’avoir aucun manque.

Cette imago, cette zone du moi que nous portons tous en nous, celle de l’inquiétante étrangeté est toujours ouverte. Elle possède un potentiel d’attraction régressive toujours capable de se réactiver lors de conflits identificatoires ou pulsionnels. Dans la cure, elle génère les fantasmes de toute puissance narcissique fusionnelle, et son envers mortifère : les angoisses de mort psychique, les figures monstrueuses de parents combinés, d’inceste prégénital et de ré-engloutissement anéantissant dans le corps maternel. En clinique, on peut observer ce fantasme chez un patient proche d’une femme enceinte. Cela peut réactiver en lui l’image parfaite de la complétude narcissique, le fantasme de paradis perdu et, dans le transfert, l’imago d’une mère archaïque dont il est l’enfant phallus, et qui le trahit. Les fantasmes incestueux peuvent alors barrer l’accès à la conflictualité œdipienne et à la scène primitive.

Théoriquement, la constitution du fantasme originaire de scène primitive est une plaque tournante du dégagement de la relation à la mère archaïque. Elle est le creuset de toutes les identifications alternantes de l’Œdipe, et des investissements érotiques interrogeant l’énigme de la différence des sexes. Si la relation se maintient dans le fantasme d’une indifférenciation sexuelle, si la fonction paternelle est inopérante, le sujet ne peut différencier les imagos parentales, élaborer ses fantasmes originaires de scène primitive et de castration, et il reste fixé à une imago de parents combinés. Ces fantasmes sont réactivés régressivement dans la cure, et la haine de la scène primitive peut virer à la figure monstrueuse de l’inceste prégénital. Cela peut aller jusqu’à ce que prenne corps, dans le transfert, le fantasme monstrueux, primordial par excellence : celui d’un amalgame parents enfant combinés. Les fantasmes originaires se condensent en un seul : celui d’être soi-même le produit de son propre accouplement incestueux avec sa mère, à l’origine donc de sa propre conception. Un fantasme qui représente l’accomplissement d’un inceste prégénital où le patient est à la fois la mère, le fils et le père, excluant totalement le père géniteur. Un fantasme qui détruit le fantasme de scène primitive, trop douloureux et intolérable.

b) L’homosexualité primaire

Celle-ci tient compte de l’investissement érotique de la mère, de la séduction maternelle et des premiers échanges amoureux entre mère et enfant. Elle scelle l’empreinte féminine maternelle originelle dans les deux sexes.

Cependant, si elle persiste et fait obstacle à la différenciation des images parentales, l’empreinte de l’imago maternelle archaïque reste prédominante, clivée, et menace de contaminer, par son potentiel hallucinatoire, dans les deux sexes, toute relation ultérieure à la féminité et au féminin. (Marguerite Duras la décrit sous les termes du “ravissement”).

L’homosexualité primaire ne concerne pas seulement le genre féminin. Le garçon aurait (selon Stoller) plus de difficulté à se dégager de l’empreinte précoce féminine, du maternel primaire, d’où une vulnérabilité plus accentuée. Ce qui peut le conduire, lorsque la fonction paternelle a été défaillante, à une homosexualité agie, à une recherche constante à l’extérieur de la confirmation de la valeur érotique et narcissique de son pénis, celle que l’identification paternelle ne lui a pas ou lui a insuffisamment donnée.

Cette homosexualité primaire reste cependant, à mon sens, plus incestueuse entre mère et fille. Le sexe (étymologiquement : sexus rac. sectus), c’est ce qui est sectionné, coupé, séparé. La possession d’un pénis visible permet au garçon de se couper, de se différencier de la mère. Il a valeur de limite, de différence menant vers la représentation du sexe et de la différence des sexes. Donc de support de symbolisation. Le garçon aurait donc les moyens de se dégager de la mère grâce à son angoisse de castration et à son identification paternelle, et parce qu’il est porteur d’un sexe qu’elle n’a pas. Pour la fille, l’identité de son sexe avec celui de la mère, le rapprochement qu’il induit, nécessite un fort travail de refoulement. C’est l’avantage de l’entrée de la fillette dans la phase phallique. Son envie du pénis mettra son sexe féminin pour un temps en latence, à l’abri de tout risque d’érogénéité, dans l’attente d’un amant de jouissance qui le réveillera et le révélera.

Dans la cure, la régression à l’homosexualité primaire, celle de la complétude érotique à deux, alimente le fantasme d’une orgie prégénitale, celle de l’analyste mère et de son patient bébé au sein.

Un patient dont la femme vient d’accoucher peut se sentir châtré de sa position d’homme phallique, impuissant comme un enfant exclu de la scène primitive prégénitale insupportable que représente sa femme en pleine lune de miel avec son bébé. Cela peut réactiver l’exclusion qu’il a pu ressentir lors de la naissance d’un frère ou d’une sœur, et la vision de leur allaitement. Winnicott parle de “l’orgie de la tétée”. Tel patient peut alors, dans le transfert, tenter de surmonter son angoisse de castration en se dotant fantasmatiquement d’un pénis hyperpuissant, un pénis-sein capable de se mesurer avec la puissance du sein-pénis de la mère analyste.

L’identificatoire ou le libidinal dans le contre-transfert

Ces deux modes de transfert, ou de contre-transfert, recoupent schématiquement les deux voies théoriques de l’exploration analytique : celle de la relation d’objet et celle de la dynamique pulsionnelle.

Le contre-transfert de l’analyste, quel que soit son sexe, est sollicité dans sa bisexualité au niveau des identifications, par les conflits identificatoires et narcissiques du patient, dans un jeu de projections et d’introjections qui permettent une communication sans entrave. Mais dans le cas de transferts pulsionnels érotiques, la spécificité du sexe de l’analyste importe. C’est alors que la réponse bisexuelle de l’analyste, refusant d’endosser le transfert érotique ou amoureux qui lui est adressé en tant qu’autre sexuel, parce qu’il se sent aussi bien homme que femme, peut tendre à nier la différence des sexes. Je peux, en tant que femme, par le transfert d’une patiente fille, être sollicitée dans ma capacité à me soumettre au désir d’un homme. Je peux aussi recevoir, en tant que femme, le transfert érotique d’une femme homosexuelle. Et bien d’autres situations.

Je peux me sentir troublée par le transfert d’un homme qui, par sa séduction, met en risque sa capacité masculine et son angoisse de castration. Il importe que je puisse recevoir ce mouvement de séduction, si je ne le ressens pas comme pervers, sans fuir dans un contre-transfert défensif, disqualifiant le transfert d’investissement érotique de mon patient en ne lui interprétant que son désir œdipien de séduire sa mère, ou sa mégalomanie infantile. Ce qui équivaudrait à le châtrer dans son élaboration masculine.

“Que pensez-vous de ma robe ?”, demande une jeune femme à l’analyste américain Owen Renik ? Celui-ci raconte qu’il ressent une excitation sexuelle, et il lui répond : “oh, elle vous va bien”. Renik reconnaît qu’il n’avoue pas l’excitation que sa patiente a perçue et provoquée. C’est, à mon sens, un exemple de refus d’élaboration du fantasme de séduction de la patiente dans la cure. La robe importait peu. Cette patiente aurait aimé entendre de son analyste qu’elle lui demandait si, en tant qu’homme il pouvait la considérer comme une femme, et non comme une petite fille voulant séduire son père.

Avec un homme ou une femme, je peux en tant que femme analyste endosser un transfert paternel. Ma bisexualité, jusque-là sollicitée à un niveau prégénital, peut alors s’exercer à un niveau œdipien, celui des identifications croisées, alternatives, permettant l’accès à l’autre et à sa différence.

Mais, en tant que femme, ai-je la possibilité d’endosser un transfert vraiment masculin ? Je pose la question. Une femme au pénis, selon la théorie sexuelle infantile, ne me semble pas être un support de transfert d’amant de jouissance ni de transfert homosexuel masculin. Voici, par exemple, une interprétation donnée par un analyste homme à un patient homme, dans la différence des sexes. Le patient dit : “je suis fatigué de plaire aux femmes, elles m’aiment et veulent que je sois tout pour elles. Je voudrais avoir une femme qui me dise : c’est ton pénis que je désire”. L’analyste lui dit : “vous voulez avoir un homme”. Le patient réagit : « mais, je ne suis pas homosexuel ! ». L’analyste : “mais si une femme vous disait cela, penseriez-vous qu’elle soit vraiment une femme ?”. Aurais-je pu, devant une telle formulation, me considérer comme un homme dont un autre homme désire le pénis ? Aurais-je pu réagir autrement que dans un contre-transfert de mère archaïque utilisant son fils comme un prolongement phallique ? Aurait-il fait la même énonciation ?

Bisexualité et refus du féminin dans le contre-transfert

La structure de la situation analytique est éminemment conflictuelle : elle mobilise la pulsion, la séduction, et tout à la fois elle interdit le voir et l’agir, la décharge et la satisfaction. Elle reproduit la tension entre la pulsion qui ne peut se satisfaire et le moi dont les besoins tendent à la décharge. Elle soumet le moi à une poussée constante qui l’oblige à une “exigence de travail”, selon la formule de Freud.

On a coutume d’évoquer la “contenance” maternelle de l’analyste, au sens de Bion. Mais la défense, d’un côté comme de l’autre, peut résider dans une position d’aconflictualité et de bisexualité fusionnelle, celle qui n’a besoin ni de la pulsion ni de l’objet. Un analyste qui n’interprète que dans le registre de la bisexualité psychique, dans la communication sans entrave, ou un analyste qui se sent trop affirmé dans son sexe : ce sont deux positions extrêmes qui produisent du même. Deux sexes pour un – la bisexualité -, ou un seul sexe pour les deux – le phallique – : ce sont deux formes du refus du féminin. Si l’analyste n’écoute qu’en fonction de sa bisexualité, il ne répondra pas dans la différence des sexes. Il n’entendra, par exemple, que le garçon ou la fille qui envie le pénis du père. Il n’entendra pas l’angoisse de pénétration active qui pousse un patient à souhaiter qu’une femme le désire comme le ferait un homme. Il n’entendra pas un homme qui considère que la pénétration n’est pas une effraction, ce qui lui fait faire l’économie du “travail de féminin”, de l’angoisse du sexe féminin. L’écoute bisexuelle de l’analyste peut ainsi servir de champ manifeste, “innocent” à l’expression chez un patient d’une homosexualité fondée sur la haine du féminin. Il peut être catastrophique, par exemple, pour une femme qui se dégage de sa relation archaïque à sa mère et qui réussit à libérer ses potentialités de réalisation personnelles et érotiques, de se voir interpréter cette émancipation comme une envie du pénis ou le désir de châtrer son analyste homme. Celui-ci continue à fonctionner dans une logique de couple phallique-châtré, à nourrir la guerre des sexes, plutôt que d’exalter leur différence.

L’analyste, homme ou femme, envieux des capacités de jouissance féminine d’une patiente peut la mettre au banc des accusés, et se retrouver psychiquement du côté des exciseuses ou des inquisiteurs. Les attaques envieuses d’un analyste, par ses interprétations, peuvent également viser un amant de jouissance sur le divan. A l’écoute intolérable de la scène primitive ! La défense de l’analyste peut aussi consister à n’écouter le féminin d’une patiente qu’en le référant au maternel.

L’analyste, homme ou femme, peut également avoir du mal à endosser des transferts d’identification à une mère archaïque envieuse et meurtrière. Cette imago-là est matrice du délire. Si ces épreuves ont fait l’objet de son propre parcours analytique, l’analyste peut accompagner son analysant(e) dans cette montée au paradis du retour fusionnel ou dans la descente aux enfers de l’indétermination sexuelle archaïque mortifère. L’important est d’en revenir. Et parce qu’il a pu le vivre, l’analyste peut se permettre à nouveau et permettre à son analysant(e) la remise en jeu de la position primaire indéterminée envers le sexe, le revécu de ce fantasme où l’on est l’un et l’autre, ni l’un ni l’autre dans le transfert.

La cure offre alors au sujet la chance soit de prendre position sexuelle là où jamais encore il ne l’avait prise, soit de prendre une position nouvelle par rapport à un mauvais choix, soit de choisir un sexe et pas les deux. Il peut renoncer à être tout, mais ne pas être rien non plus. Renoncer à être unique, c’est-à-dire tout à la fois. Le choix d’objet hétéro ou homosexuel peut être remis au travail.

La cure permet également de rééditer les moments de crise. Il appartient à la cure d’offrir les conditions d’une ouverture du moi à la libido et à l’étranger, d’exalter la différence des sexes, d’initier le chemin de la génitalisation et, peut-on l’espérer, celui de l’acceptation du féminin, et du masculin, pour les deux sexes.

La situation analytique, du fait de la règle de libre association et de l’écoute également flottante de l’analyste, est une invitation à la passivité. Elle sollicite l’ouverture à l’étranger et l’abandon du contrôle, des défenses phalliques et anales. Elle appelle la capacité d’abandon à soi et en présence d’un autre. La résistance majeure d’une analyse est donc encore et toujours d’ordre psycho-sexuel, donc de l’ordre du refus du féminin.

L’accès à un choix sexué du sujet et de son objet met à l’épreuve la valence masculine-féminine du contre-transfert, non seulement la valence maternelle-paternelle. Ce qui, d’un côté comme de l’autre, consiste en un renoncement, à une part perdue et à un deuil – deuil d’être tout pour l’analysant (e), ou deuil d’être tout pour l’analyste. Ce renoncement permet le passage à la vie séparée et sexuée. Une véritable rencontre et une relation amoureuse génitale peuvent en être le fruit.

La fin de l’analyse est une expérience subjective vers la finitude et la mort, qui est la meilleure façon pour un sujet de renoncer à sa bisexualité, à sa position de toute puissance. Analyste et analysant(e) ont à accepter le vieillissement, la finitude de la vie, donc l’angoisse existentielle. Si le sujet ne peut l’accepter, il reste fixé à une imago de mère archaïque.

Une position bisexuelle psychique d’écoute identificatoire qui ne privilégie que la communication sans entrave, qui ne donne pas place à des figurations de la différence des sexes dans l’écoute du transfert, et dans la dynamique interprétative, risque de mener à une analyse interminable. Car pourquoi souhaiter alors y renoncer et prendre le risque d’une sortie vers la conflictualisation qu’implique une relation génitale et vers la solitude de la destinée humaine ?

Références

[1] Freud S. (1915), « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

[2] Freud S. (1933), La féminité, Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse, Paris, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient », 1984.

[3] Fain M. “Un avatar du pénis” in Clés pour le féminin, PUF.

Des transferts négatifs à la réaction thérapeutique négative

« On appelle “transfert” la caractéristique frappante des névrosés à développer vis-à-vis de leur médecin des rapports affectifs tendres ou hostiles, qui ne sont pas fondés dans la situation réelle, mais proviennent de la relation des patients à leurs parents (complexe d’Œdipe). Le transfert prouve que même l’adulte n’a pas surmonté son ancienne dépendance infantile ; elle coïncide avec le pouvoir que l’on a appelé “suggestion” ; seul son maniement, que le médecin doit apprendre, le rend capable d’amener le malade à surmonter ses résistances intérieures et à supprimer ses refoulements », S. Freud (1926), Psycho-Analysis, in Résultats, idées, problèmes, II, Puf, 1985, p. 153-160. 

Le transfert est l’un des quatre points cardinaux qui organisent les vecteurs du champ analytique. Conjointement au contre-transfert qui en est son répondant et son contrepoint (M. Neyraut, 1974) , à l’interprétation qui lui donne sens et au cadre qui est le dépositaire de la « partie non-moi du patient » (J. Bleger, 1967) , c’est l’installation du transfert qui favorise le développement du processus analytique. Son interprétation élaborative dans le déroulement temporel de la cure fournit au patient l’occasion de dénouer et d’élaborer les conflits psychiques qui se répètent dans la relation avec l’analyste. 

Considéré par certains comme « l’organisateur inconscient de la situation analytique » (F. Gantheret, 1996) , le transfert se présente comme un mouvement, ou un déplacement, de l’investissement d’une imago sur, ou vers, l’analyste. Il exprime la tendance compulsive de l’être humain à répéter les expériences de son « passé infantile-sexuel-traumatique », selon l’expression de J. Cournut (2000) 

. Il met en mouvement des représentations et des affects issus de l’organisation fantasmatique inconsciente de l’histoire infantile, comme de l’Infantile du patient (F. Guignard, 1996) , c’est-à-dire l’histoire de ses relations avec ses objets du passé – tant internes, qu’externes –, lesquels ont été autrefois, et de manière signifiante, investis d’amour, comme de haine. 

Le transfert est donc un terme générique, qui désigne, condense et rassemble les différentes variations d’un processus propre à, et constitutif de, la cure psychanalytique du fait que celui-ci permet de voir à l’œuvre les désirs inconscients du patient, lesquels, dans le cadre de la relation analytique, se répètent sur la personne de l’analyste. De ce fait, on peut voir apparaître dans une même séance, ou dans une série de séances, différents types de transferts, dont les expressions et les tonalités sont d’autant plus variables, qu’elles sont fonction des mouvements internes (intrapsychiques et interpsychiques) alors mobilisés. 

C’est grâce à l’analyse du transfert et à son interprétation que l’occasion est donnée au patient de pouvoir se représenter, élaborer et dénouer les conflits psychiques qui se répètent dans la relation avec l’analyste, ceci afin d’acquérir de nouveaux moyens de connaissance des motions pulsionnelles et libidinales qui animent son fonctionnement psychique depuis son enfance, lui donnant alors l’opportunité de modifier, à la longue, ses relations tant avec lui-même, qu’avec les autres. 

Bref rappel des positions freudiennes

Comme le rappellent J. Laplanche et J. -B. Pontalis, dans leur Vocabulaire de la psychanalyse (1967) , S. Freud emploie dans les premiers temps le terme de transfert pour rendre compte de ce qui se passe lorsqu’un patient déplacesur la personne du médecin, des représentations inconscientes : à cette époque, S. Freud considère le transfert comme un phénomène localisé, qui fait partie en quelque sorte de l’expression des symptômes des patients, de même que l’emploi du concept se fait le plus souvent au pluriel. 

Ceci est bien illustré par une citation extraite de l’analyse du cas « Dora », publiée en 1905 : « Que sont les transferts ? Ce sont des réimpressions, des copies des motions et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients à mesure des progrès de l’analyse ; ce qui est caractéristique de leur espèce, c’est la substitution de la personne du médecin à une personne antérieurement connue. »

Même si à la lecture du compte-rendu de l’analyse de sa jeune patiente, le transfert apparaît bien à S. Freud comme étant un élément majeur de l’action processuelle de la cure, il ne considère pas encore que celui-ci fait partie de lessence de la relation thérapeutique . 

En fait, très tôt, dès les Études sur l’hystérie (1895) , S. Freud voit dans le transfert le signal de la proximité du conflit inconscient, qui entraîne une forme de résistance. Il remarque, dès alors, que les transferts qui surviennent dans le champ de la cure sont en relation avec l’approche de représentations jusque-là refoulées, parce que « pénibles » et « inconciliables » . Ainsi a-t-il été, très tôt, sensible, à la dimension dobstacle du transfert, force qui s’oppose à la remémoration du matériel refoulé. 

Mais ce n’est qu’à partir de la Traumdeutung (1900)  que le terme même de transfert trouvera son sens véritablement psychanalytique, puisqu’il vient désigner les déplacements du désir de l’inconscient au préconscient. 

Ce déplacement est dû à un transfert de l’investissement de la représentation inconsciente à une représentation anodine, qui pourra franchir la censure : « La psychologie des névroses nous apprend que la représentation inconsciente ne peut, en tant que telle, pénétrer dans le préconscient et qu’elle ne peut y exercer un effet que si elle s’allie à quelque représentation anodine qui y appartenait déjà, à laquelle elle transfère son intensité et qui lui sert de couverture. C’est là le phénomène du transfert. »

De fait, il faut attendre ses « écrits techniques », et plus particulièrement La dynamique du transfert (1912) 

, pour que S. Freud rende pleinement compte des incidences de la fonction du transfert dans la cure, à savoir que le transfert est à la fois :

– non seulement l’obstacle majeur à la remémoration du matériel refoulé du fait qu’il est une forme de résistance liée à la proximité, comme à l’actualisation, du conflit inconscient projeté sur l’analyste ;

– mais encore, et surtout, l’instrument même (l’outil) qui permet de saisir à chaud, in statu nascendi, les éléments du conflit infantile et les différentes problématiques propres au patient liées à la force de ses désirs et à ses fantasmes inconscients : « Il est indéniable, écrit-il, que la tâche de dompter les phénomènes de transfert comporte les plus grandes difficultés pour le psychanalyste ; mais il ne faut pas oublier que ce sont justement elles qui nous rendent l’inestimable service d’actualiser et de manifester les motions amoureuses, enfouies et oubliées ; car, en fin de compte, nul ne peut être mis à mort, in absentia ou in effigie. »

À cette première distinction de la fonction du transfert dans la cure, une autre, liée à l’intégration progressive de la découverte du complexe d’Œdipe, vient s’ajouter l’idée que, dans le transfert, c’est la relation du sujet aux figures parentales qui est revécue, et notamment avec l’ambivalence pulsionnelle qui la caractérise . Pour rendre compte de l’ambivalence pulsionnelle, comme des positions ambivalentes du sujet, S. Freud est amené à distinguer deux types de transferts (deux courants transférentiels), l’un tendre et l’autre hostile. 

À partir de 1912 (in, La dynamique du transfert), ces deux aspects du transfert sont plus précisément qualifiés par les termes de transfert positif et de transfert négatif. C’est dans ce texte qu’il introduit pour la première fois le terme de transfert négatif et qu’il propose de différencier au sein du transfert positif, d’un côté, une part constituée par des sentiments amicaux et tendres, capables de devenir conscients, et, de l’autre, une part érotique dont les prolongements se trouvent dans l’inconscient. Le transfert négatif, comme la part érotique du transfert, servent la résistance. L’analyste va pouvoir s’appuyer sur l’autre partie du transfert, le positif, pour vaincre la résistance du patient. 

Dès lors, S. Freud prend alors pleinement en compte les différents aspects du transfert et que C. Couvreur désigne comme « doubles polarités du transfert » 

, du fait que celui-ci :

  • a/ se compose, d’une part, de valences à la fois positives (tendresse / amour) et négatives (agressivité/haine),
  • b/ se présente, d’autre part, à la fois comme une résistance , mais aussi comme l’outil essentiel qui permet l’avancée de l’analyse ,
  • c/ et permet, enfin, la remémoration et la représentation, comme il peut les empêcher, du fait qu’il est un transfert agi. 

Dans L’amour de transfert (1915), S. Freud décrit le transfert agi (ou un « agir de transfert », dans lequel l’acte vient remplacer la parole), lequel vient interrompre le jeu transférentiel (comparant cela à l’interruption d’une représentation théâtrale) ; il écrit : « La scène a entièrement changé, tout se passe comme si quelque comédie eût été soudainement interrompue par un événement réel, par exemple comme lorsque le feu éclate pendant une représentation théâtrale. »

On doit, par ailleurs, noter l’existence d’autres polarités transférentielles, notamment narcissique/objectale, prégénitale/génitale, paternelle/maternelle, etc. Dans chacune d’elles – sauf clivage intra et interpsychique – il y a un jeu conjoint, agoniste et antagoniste, comme dans la polarité entre la parole et l’acte (C. Couvreur, 2000). 

Mais à partir de ce moment, ce qui apparaît dans les avancées freudiennes est le fait que, pour S. Freud, le transfert n’est pas seulement un « effet » de la cure, mais aussi un « indicateur » des transformations internes de la libido : ce qui est transférable, ce sont les pulsions. Rappelons qu’avec la théorie des pulsions, S. Freud a cherché à éclairer le fondement de l’activité psychique (c’est-à-dire à cerner les éléments pulsionnels, comme à formaliser les éléments libidinaux, à partir des quels les transferts vont donner naissance au psychique) . 

Si, dans ses avancées cliniques liées aux développements de la première théorie des pulsions, S. 

Freud est dès lors en mesure de définir la démarcation qui s’établit entre le positif et le négatif du transfert, il faut cependant attendre les remaniements métapsychologiques des années vingt (deuxième théorie des pulsions) pour que puisse être différencié :

– ce qui est de l’ordre, ou qui renvoie aux, contenus tendres/amoureux et agressifs/hostiles du transfert, contenus en relation à un transfert qui se remémore, qui s’élabore et qui se représente (un transfert lié au sens, via les représentations de chose et de mot, le langage, le refoulé, le système pcs-cs, tous en relation au « principe de plaisir / principe de déplaisir » »),

– d’un transfert agi dans la répétition, ce transfert étant lié à la dynamique pulsionnelle, à savoir la force liée au Ça (destructivité), qui entraîne un « au-delà » (ou un « en-deçà »), du « principe de plaisir / principe de déplaisir » . 

Désormais, les avancées théoriques, ainsi que l’expérience clinique avec ses patients, vont, désormais, le conduire à prendre progressivement en considération le fait que le transfert se joue entre les deux protagonistes de la scène analytique (ou, si l’on préfère, dans « l’arène du transfert »). Le transfert, aussi bien dans sa dimension d’attente que de refus, est adressé au psychanalyste, qui en devient alors, à la fois, le transitaire et le destinataire. De ce fait il doit être entendu comme un processus qui structure l’ensemble de la cure sur le prototype des conflits infantiles, processus qui permet alors le dégagement (ou l’instauration) du concept de névrose de transfert. 

Le/les transfert(s) négatif(s)

Issus de l’inévitable répétition dans la cure des expériences de frustration et de manque, liées au sentiment que l’objet n’est pas comblant, ni à la hauteur des attentes infantiles, les transferts négatifs sont l’expression de sentiments agressifs et violents qui peuvent, à certains moments de la cure, prendre une connotation haineuse. Ils sont au cœur même de l’analyse : on peut affirmer qu’il n’y aurait pas « d’analyse », si ceux-ci n’étaient « entendus » et, de ce fait, interprétés par l’analyste. 

Ils sont conditionnés par au moins trois facteurs d’ordre psychiques :

– l’ambivalence des sentiments (les sentiments positifs d’amour et négatifs de haine, conjoints, qui constituent les relations du sujet avec l’objet (« l’objet naît dans la haine », avance S. Freud, dans « Pulsions et destin des pulsions », 1915),

– le narcissisme,

– ce qui procède de la pulsion de mort (des pulsions de destruction), comme de la destructivité qui lui est inhérente, qui entraînent, du fait de la négativité psychique à l’œuvre (A. Green, 1993) , des formes de « négativisme » dans la cure . 

Ce sont, pour l’essentiel, ces deux conjonctures psychiques (narcissisme et pulsions de destruction) qui sont à l’origine des différents obstacles rencontrés lors du travail analytique. Mais ce sont aussi celles-ci qui sont à l’origine des avancées conceptuelles les plus marquantes des six dernières décennies. 

Aussi, les transferts négatifs ne se définissent pas uniquement par la qualité négative ou violente des sentiments qu’ils expriment, mais aussi par le fait que les mouvements qui les animent, s’ils ne sont pas analysés, peuvent aller jusqu’à immobiliser, et parfois même entraver, la poursuite de la cure. Comme l’a écrit C. Couvreur (2000) , « la négativité du transfert dépend moins du signe affecté à son contenu que du négatif de ses effets » . 

Ainsi doit-on dégager deux formes de transferts négatifs :

A / d’une part, le transfert négatif dans son acception la plus classique ;

B / d’autre part, le transfert négativant destructeur .

Chacune de ces deux variantes vont exprimer des modalités défensives différentes au regard des émergences pulsionnelles et des sentiments (émotions, comme affects) réveillés, dans la cure psychanalytique, par l’objet (la relation, et, donc, l’objet dans la relation). 

Le transfert négatif dans son acception la plus classique

Il anime et soutient le processus en tant que valence négative du transfert positif qui serait, selon l’expression de J. Cournut (2000)  , comme un transfert négatif de vie. Inhérent au déploiement processuel, il en est le plus souvent le « fer de lance » dans la mesure où il est lié aux résistances dues au transfert, lesquelles nécessitent qu’elles soient interprétées (analysées) pour les dépasser (et faire en sorte que le processus se déploie). 

Fait de sentiments ou de mouvements négatifs, agressifs, violents et haineux à l’égard de l’objet de, et du, transfert, le transfert négatif s’exprime le plus souvent par l’attaque de l’analyste, du cadre, et des conditions qui président à la gestion de la cure, comme à son apparente « faisabilité ». Du fait qu’il se manifeste comme valence négative du transfert de base et qu’il est en relation à un mouvement d’ambivalence amour / haine à l’égard de l’objet, il s’inscrit comme un mouvement de « contre processualité », notamment chez des sujets dont les modalités psychiques sont en mesure d’établir une « névrose de transfert » (T. Bokanowski, 2004) . 

Chez ces sujets, la capacité de déplacement des investissements étant conservée, le transfert négatif, qui s’adresse de manière ambivalente à l’objet (à l’objet de transfert), reste inscrit au niveau d’Eros ; ses expressions psychiques sont alimentées par des reproches implicites, ou explicites, adressés à l’objet de (et du) transfert ; il représente un facteur d’individuation – la capacité à penser et à dire « non » – du fait que la différenciation primaire Moi / non-Moi a pu être, autrefois, établie. 

En d’autres termes, même s’il y a un apparent décentrement processuel qui brise l’illusion de linéarité et de continuité de la relation (tant objectale, que narcissique), la « transférabilité » est maintenue du fait que le transfert négatif reste ancré dans la liaison pulsionnelle. Grâce au champ de la relation analytique, les mouvements de transfert négatifs (mouvements agressifs, violents, hostiles ou haineux) sont transformables en affects, et demeurent symbolisables, à la faveur de l’interprétation (de transfert). 

En résumé, dans ce type de transfert, les sentiments d’hostilité, comme la haine, relèvent de la souffrance psychique – par opposition à la douleur psychique ; cette souffrance, qui est liée à l’angoisse de castration et de pénétration, comme à l’angoisse de séparation (qui renvoie au deuil), demeure « processuelle » et l’on parlera volontiers à son sujet de sentiments hostiles, de violence, comme de haine dans le transfert. 

Le transfert négativant destructeur

Parfois le transfert négatif peut prendre l’allure d’un transfert négatif érotique : dans ces cas le pulsionnel défléchit sur le narcissisme ; il peut entraîner des débordements passionnels et une érotisation du transfert, avec des agirs importants. Il peut alors prendre l’aspect d’un transfert négatif hostile, violent, haineux et insupportable (au sens narcissique du mot), tant pour le patient que pour l’analyste. 

Dans ces cas il vient rejoindre cette catégorie de transfert qui est celle qui se range sous l’appellation de transfert négativant destructeur, ou encore, selon l’expression de J. Cournut (2000) de transfert négatif de mort , c’est-à-dire un transfert qui immobilise le processus et la vie psychique du patient, comme celle de l’analyste. Il est d’une toute autre nature que le transfert négatif à proprement parler, car c’est un transfert de type « mortifère », régi par les pulsions destructrices. 

Les expressions psychiques qui colorent ce type de transfert entraînent des résistances qui apparaissent souvent insurmontables et qui peuvent faire craindre, sinon des réactions thérapeutiques négatives, du moins une analyse « interminable » : elles sont à l’origine de tout le questionnement et de toutes les avancées de l’analyse dite contemporaine concernant tant l’analysabilité, que la gestion de la cure, des catégories psychiques qui vont de la « névrose de caractère » (qui peut parfois prendre les aspects sociaux les plus normatifs, ceux que l’on nomme les « normopathes ») à celles qui sont aux limites de la « folie passionnelle » susceptible de développer des transferts délirants (« folie privée ») : on peut y ranger toute la pathologie du narcissisme (notamment, les « cas limites »), les affections psychosomatiques et celles qui relèvent des « addictions », la psychopathie et la négativité relevant de la perversion du transfert (les « anti-analysants », J. McDougall) . 

Le transfert négativant destructeur s’inscrit dans une « anti-processualité » (T. Bokanowski, 2004) , liée à une négativité parfois difficilement réversible du fait que l’action excessive des pulsions destructrices empêche la fonction de liaison. 

Comme l’écrit J. -B. Pontalis (1988) , qui différencie très explicitement les types de « négatif » à l’œuvre, « ce n’est pas le fait que nos patients répètent, réactualisent leurs expériences douloureuses d’échec, de colère, de rage et de vengeance qui nous paraît « négatif » […] Ce ne sont pas non plus les attaques, directes ou indirectes, contre l’analyste – attaques que nous avons parfois tendance à prendre à la lettre – qui nous mettent vraiment à l’épreuve. Ce sont les attaques, le plus souvent silencieuses, contre l’analyse, contre l’activité de pensée, aussi bien celle du patient que celle de l’analyste. On dirait que le lien transférentiel est si massif qu’il interdit toute liaison ou déliaison. Le transfert sur l’objet fait alors obstacle aux transferts des représentations. Il y a des transferts qualifiés de positifs qui nient l’analyse ou la rendent sans fin et sans commencement : surtout pas d’énervement ! Ce sont eux que l’on pourrait tenir légitimement pour négatifs… »

Le transfert négativant destructeur se manifeste le plus souvent, chez des sujets dont les processus psychiques ne permettent pas l’établissement d’une véritable « névrose de transfert », lorsque du fait de l’avancée de la cure, la régression topique conduit le processus à aborder les niveaux primaires, identitaires et archaïques de la personnalité et fait apparaître de manière prévalente des modalités de fonctionnement psychique en relation au niveau d’organisation qui concerne les liens primaires avec l’objet. 

Le contact avec ces niveaux primaires peut faire apparaître, suivant les moments de régression et les modalités de l’avancée de la cure :

– soit l’incidence de traumatismes primaires (trauma) qui ont entravé le processus de l’intrication pulsionnelle (intégration harmonieuse des pulsions érotiques avec les pulsions destructrices), tout en créant une défaillance dans la constitution du narcissisme et d’importantes carences représentatives qui mutilent gravement le Moi ;

– soit les interactions entre amour et haine primaire, en rapport aux défaillances de l’objet primaire (indistinction entre amour primaire et haine primaire) ;

– soit encore, le poids du sentiment inconscient de culpabilité primaire (Surmoi précoce), comme du masochisme primaire, qui entraînent certaines formes de haine et de violence chez le sujet, tant à l’égard des autres que de lui-même, lesquelles (haine et violence) portent la marque d’une destructivité qui n’est plus en lien avec la libido (agressivité). 

Mis en contact avec des souffrances narcissiques identitaires, en rapport à des zones de fragilité structurelle et psychique douloureuses, le sujet qui retrouve à ce niveau l’incapacité de maintenir un lien libidinal à l’objet, dont l’altérité est vécue comme insupportable, cherche à protéger son intégrité narcissique en exprimant une opposition transférentielle haineuse afin de se protéger contre une douleur qui peut aller jusqu’à prendre une tonalité agonique. 

Le transfert négativant destructeur attaque alors le lien transférentiel, la « transférabilité » et le processus. Il s’inscrit dans une défense narcissique qui peut prendre des formes passionnelles ou haineuses, voire au contraire se manifester par une neutralisation forcenée de tout investissement (transfert – non-transfert) du fait de la méfiance à l’égard de l’objet. Dans ce type de transfert, le patient exprime son emprisonnement dans un objet primaire imprévisible, haineux, à la fois rejetant et intrusif, absent et envahissant. Tantôt les avatars de l’identification primaire interpellent bruyamment l’analyste, tantôt elles demeurent sournoisement silencieuses, ne se manifestant que sous forme d’opposition psychique muette dont tout affect est évacué vers l’extérieur. 

On entre alors dans le domaine de « l’anti-processus », qui annihile les capacités transformatrices que l’on est en droit d’attendre de la cure et qui vide le processus de sa fécondité, comme de ses potentialités, rendant celui-ci stérile et dévitalisé. Les « ratés » du tissage des liens à l’objet primaire, en relation à sa non-disponibilité, à ses manquements, ainsi qu’à l’absence répétée de réponse adéquate face à des situations de détresse primaire (« Hilflosigkeit »), entraînent, dans le transfert, une répétition à l’égard de l’analyste des accusations de méfiance, de disqualification de l’affect et de déni de reconnaissance de l’éprouvé. Les traumas sévères, souvent cumulatifs, qui ont pu marquer la petite enfance du patient s’expriment sous la forme d’une relation douloureuse, narcissiquement blessée et blessante, qui répète les failles de la relation de base (« défaut fondamental » de M. Balint ) avec des premiers objets non-fiables et non-contenants. 

Ces niveaux primaires, en rapport à des zones de fragilité structurelle et psychique protégée par des défenses « comme si », se révèlent le plus souvent chez des sujets dont la différenciation Moi / non-Moi a été autrefois mal assurée et qui, du fait des « ratés » du tissage des liens avec l’objet primaire, a entraîné un sentiment de « discontinuité de l’être » ou de « non-continuité de l’existence ». 

Le transfert négativant destructeur naît ainsi de la conjonction de deux facteurs : d’une part, l’intensité grandissante de la douleur liée à la prise de conscience de la précarité des liens avec l’objet primaire, d’autre part, la menace que fait peser la destructivité (produit de la désintrication pulsionnelle) sur cette nouvelle liaison que représente le transfert de base sur la personne de l’analyste. 

Ces mouvements destructeurs posent la question d’un seuil d’intensité au-delà duquel la souffrance ne peut plus être liée à la libido. Elle entraîne une violence psychique, expression de la violence pulsionnelle qui, ne trouvant pas d’objet suffisamment intriquant et contenant pour la lier, se retourne contre le sujet et l’entraîne dans une haine destructrice qui le conduit à désirer tout détruire, y compris son propre appareil psychique. Dans ces moments, la haine s’empare alors de la violence pulsionnelle pour attaquer de façon meurtrière non seulement la réalité, mais également le lien à l’objet de transfert, voir même la capacité à transférer. La destructivité n’attaque pas seulement la situation analytique, mais elle envahit de haine tout le champ du fonctionnement psychique, radicalisant les différents modes de défense et entraînant, pour reprendre le mot de J. -B. Pontalis (1981) , une véritable « logique du désespoir ». 

Le contre-transfert de l’analyste

Ces moments dans la processualité mettent tout particulièrement à l’épreuve le contre-transfert de l’analyste (et, donc, ses capacités d’écoute), celui-ci devant absolument trouver le moyen de non seulement de maintenir le contact dans la relation (ne pas « s’évader » à son tour), mais chercher à accepter de s’identifier aux aspects les plus infantiles de son patient. 

Dès lors que le patient met en scène la manière dont il se sent traité par ses objets, l’analyste se retrouve immanquablement dans la situation d’un objet primaire haïssable, car défaillant, ce qui, suivant les mouvements de la cure, fait de lui un objet mauvais, hostile, intrusif, empiétant, incompréhensif, indifférent, et dont il est dit que l’on ne peut « rien attendre ». 

L’analyste découvre dans ce « mal être » – en relation à l’angoisse de perte de l’amour de l’objet dont la perception interne est constamment menacée –, la raison profonde de la demande qui a motivé l’analyse. Toute tentative de lien avec le passé de la part de l’analyste est alors le plus souvent vécue par le patient comme une mise à distance de celui-ci et entraîne chez lui une attitude défensive farouche : il ne transfère plus, mais il évacue dans l’analyste sa rage et sa détresse  . Face à une telle conjoncture qui éveille aussi chez lui une douleur, qui est tout autant d’ordre objectale que narcissique, l’analyste, outre son endurance tempérée, aura comme principal recours d’entendre cette épreuve psychique comme l’expression de l’identification projective du patient à ses objets dont les aspects négativants confine celui-ci à un état de désespoir. Derrière les sentiments d’impuissance et de désespoir qu’une telle situation fait vivre en retour à l’analyste, celui-ci peut entendre les demandes absolues, exigeantes et tyranniques, du patient d’être aimé, quel qu’en soit le prix. 

Mais pour le patient, il ne serait question que cette demande d’amour inconditionnelle, qui est formulée secrètement, soit mise à jour. Masquée par la haine et la destructivité celle-ci revient de manière lancinante, comme au titre d’une réparation face à l’impossibilité de transformer les traces d’un objet par trop défaillant, qui se dérobe, en un objet qui accepte de supporter un « amour impitoyable » (« ruthless love », D. W. Winnicott, 1954 ). 

Aussi faudra-t-il beaucoup de temps à l’analyste pour trouver les mots qui lui permettent, au fil de la relation analytique, de qualifier les souffrances liées non seulement au besoin du sujet de reconnaissance de la part de l’objet, mais aussi à ce que le sujet puisse être convaincu que son désir d’asservissement de l’objet (« aime moi, quoique je puisse te faire vivre et exiger de toi ») n’entame pas, ni ne détruit, celui-ci.

Plus que de nommer ces souffrances, il importe pour le sujet que l’analyste se montre apte à les vivre, comme à les « habiter » à son tour, et pour ce faire, accepter que la haine, comme la destructivité, puisse être partagée, c’est-à-dire qu’il ait pu être préalablement conduit à reconnaître les siennes propres (sa propre destructivité et sa propre haine) et à les assumer à l’égard du patient, sans, pour autant, interrompre la relation avec celui-ci. 

Réaction thérapeutique négative

Si face aux plaintes et au désespoir du patient, qui évacuent du champ analytique plaisir et désir, l’analyste opère un retrait narcissique, on risque de s’acheminer vers une analyse interminable ou une réaction thérapeutique négative. Ouvrir le chapitre de la réaction thérapeutique négative, c’est aborder une très vaste question sous laquelle il n’est pas toujours sûr que les analystes parlent du même problème. 

Le concept de réaction thérapeutique est très souvent utilisé et de façon parfois si large aujourd’hui qu’il risque de perdre toute signification et contenu précis, du fait qu’il semble que l’on puisse parfois le confondre avec une des manifestations non seulement de la résistance négativante à l’œuvre, mais surtout avec ce qui viendrait expliciter l’échec du traitement psychanalytique (A. Green, 1993). 

On peut rappeler que, pour S. Freud, la réaction thérapeutique négative se situe du côté d’une résistance à la guérison qui conduit le sujet à trouver dans la cure elle-même le lieu privilégié de la satisfaction de son masochisme primaire, comme de la culpabilité primaire, en relation aux pulsions de destruction. 

Pour S. Freud, comme pour nombre d’analystes à sa suite, la réaction thérapeutique négative ne signe pas un simple avatar, ou un moment particulier, de la cure, mais elle est l’expression d’une organisation psychique spécifique dont on peut dire, aujourd’hui, qu’elle est propre à certains patients chez lesquels la pathologie du narcissisme semble prévalente. On pourrait rappeler, ici, la petite phrase de S. Freud concernant certains patients qui se caractérisent par leur « inaccessibilité narcissique ou (leur) attitude négative à l’égard du médecin ». 

Cliniquement on a affaire à une force qui s’oppose à l’évolution, comme à la transformation, et qui détruit sournoisement la fécondité potentielle du lien transférentiel. Les résistances au changement sont liées à la conjonction d’un certain nombre de menaces sur le Moi : la crainte de la « dépendance » à l’objet de transfert, du fait de l’impuissance infantile ; la crainte de la passivation, du fait de la problématique de la castration (l’Œdipe) ; la revendication et le désir de vengeance à l’égard d’un objet primaire douloureusement frustrant et incomblable ; la destructivité envieuse à l’égard des capacités transformatrices de l’objet. 

Dans cette conjoncture, l’envie a donc inversé la situation normale de dépendance en un enfer de haine : celle-ci est mise en avant à la fois comme une défense ultime face à l’amour – l’amour étant, pour sa part, vécu comme un piège redoutable dont il faut se défendre avec l’énergie du désespoir – et une défense face à l’élaboration de la crainte de l’abandon. 

Davantage qu’une expression haineuse de la culpabilité, il s’agit d’une défense haineuse devant une culpabilité insupportable. Plutôt que de reconnaître que l’on a besoin d’un objet pour survivre, mieux vaut le haïr et le détruire, tout en se haïssant et en se détruisant en même temps. Dès lors, comme l’écrit F. Guignard (2000), l’analyste découvre douloureusement « les ravages effectués à son insu par l’alchimie dia-bolique des éléments négatifs du transfert et du contre-transfert qui ont mené silencieusement leur combat mortifère d’arrière-garde. »

Tel semble bien avoir été le message de S. Freud qui, dans Analyse avec fin et sans fin (1937), cherchait à démêler les fils de la réaction thérapeutique négative. Aux raisons avancées par celui-ci (masochisme primaire, culpabilité, pulsions destructrices et « roc » du féminin), les développements plus récents de la psychanalyse nous permettent d’ajouter aujourd’hui l’importance des relations primaires avec l’objet qui, lorsqu’elles ne sont pas reçues par l’analyste, peuvent devenir l’enjeu d’un combat narcissique haineux et mortifère avec l’objet primaire dans le transfert.

Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’adulte,
amphithéâtre Vulpian,

octobre 2005

Références

[1] Neyraut M. (1974), Le transfert, Le fil rouge, Paris, P. U. F. 

[2] Bleger J. (1967), Symbiose et ambiguïté, Le fil rouge, Paris, P. U. F. , 1981. 

[3] Gantheret F. (1996), Moi, Monde, Mots, Paris, Gallimard. 

[4] Cournut J. (2000), Le transfert négatif. Acceptations diverses plus ou moins pessimistes, Revue française de Psychanalyse, 64, 2, p. 361-365. 

[5] Guignard F. (1996), Au vif de l’infantile. Réflexions sur la situation analytique, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, « Champs psychanalytiques ». 

[6] Laplanche J. et Pontalis J. -B. (1967), Vocabulaire de Psychanalyse, Paris, P. U. F. 

[7] Freud S. (1905), Fragments d’une analyse d’hystérie(Dora), Cinq Psychanalyses, Paris, P. U. F. , 1954, p. 1-91. 

[8] S. Freud y fait, entre autres, explicitement référence que dans une note écrite en après-coup (en 1923) et dans laquelle il se reproche de ne pas en avoir suffisamment tenu compte. 

[9] Freud S. , Breuer J (1895), Études sur l’hystérie, Paris, P. U. F. , 1956. 

[10] Il note la propension des patientes à « transférer par fausse association, sur la personne du médecin, les représentations pénibles qui surgissent du contenu analysé. »

[11] Freud S. (1900), L’interprétation du rêveOCF. P, IV, Paris, P. U. F. , 2003. 

[12] Freud S. (1912), La dynamique du transfert, in De la technique psychanalytique, Paris, P. U. F. , 1953, p. 50-60. 

[13] C’est ainsi qu’il écrit dans son compte-rendu de la cure de L’homme aux rats (1909) : « Il (le patient) fallait qu’il se convainquît, par la voie douloureuse du transfert, que sa relation au père impliquait véritablement ce complément inconscient (c’est-à-dire, l’ambivalence). » ; Freud S. (1909), Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (l’Homme aux rats), in Cinq Psychanalyses, Paris, P. U. F. , 1954, p. 199-261. 

[14] Couvreur C. (2000) La polarité de l’amour et de la mort, paris, P. U. F. , Épîtres. 

[15] « Le transfert est notre croix », avait écrit, dans les années précédentes, S. Freud à O. Pfister. 

[16] « Le transfert, aussi bien dans sa forme positive que négative, entre au service de la résistance ; mais entre les mains du médecin il devient le plus puissant des instruments thérapeutiques et il joue un rôle qui peut à peine être surestimé dans la dynamique du processus de guérison », écrit S. Freud dans Psychanalyse et théorie de la libido (1923). 

[17] Ainsi, pour S. Freud, les transferts témoignent tout autant du déplacement de la libido sur l’objet, qu’ils sont aussi l’effet, du déplacement du somatique au psychique (ce qui est la définition même de la pulsion), comme du déplacement des investissements entre les pulsions sexuelles et les pulsions d’auto-conservation, entre la libido objectale et la libido narcissique. Ce qui est « transférable » ce sont les motions d’ordre sexuelles et / ou agressives, ainsi que les blessures précoces faites au Moi (narcissisme). 

[18] Le transfert sera une des quatre données cliniques invoquées par S. Freud pour justifier la mise au premier plan de la compulsion de répétition, ainsi que l’hypothèse d’un mode de fonctionnement psychique « au-delà du principe de plaisir » que sont les rêves répétitifs de la névrose traumatique, le jeu de la bobine, la contrainte de répétition dans le transfert, comme dans la névrose de destinée. 

[19] Green A. (1993), Le travail du négatif, Paris, Les Éditions de Minuit. 

[20] Ces formes de négativisme dans la cure peuvent conduire à la stagnation ou à l’immobilisation de celle-ci, aux « agirs » à répétition, à des régressions massives et torpides, à des réactions thérapeutiques négatives (réaction « psychanalytique » négative), à l’interminabilité ou à l’arrêt de la cure, etc. 

[21] Couvreur C. (2000), op. cit. 

[22] On peut rappeler que M. Bouvet avait écrit : « Je pense que Lagache a raison de distinguer le transfert négatif (connotation par rapport à la qualité des affects qui dans ce cas sont hostiles), des effets négatifs du transfert (connotation en fonction du travail psychanalytique) ; voir, Bouvet M. (1954), La cure type, in Œuvres PsychanalytiquesTIIRésistancestransfert, Paris, Payot, 1968. 

[23] Bokanowski T. (2004), Souffrance, destructivité, processus, Rapport du 64ème Congrès des Psychanalystes de Langue Française, Revue française de Psychanalyse, 68, 5, N° Spécial Congrès, p. 1407-1479. 

[24] Cournut J. (2000), op. cit. 

[25] Bokanowski T. (2004), op. cit. 

[26] Cournut J. (2000), op. cit. 

[27] Green A. (1990), La folie privée Psychanalyse des cas-limites, Connaissance de l’Inconscient, Paris, Gallimard. 

[28] McDougall (1978), Plaidoyer pour une certaine anormalité, Connaissance de l’Inconscient, Paris, Gallimard. 

[29] Bokanowski T. (2004), op. cit. 

[30] Pontalis J. -B. (1988), Ce transfert que l’on appelle négatif, Perdre de vue, Paris, Gallimard, 1988. 

[31] Balint M. (1968), Le défaut fondamental Aspects thérapeutiques de la régression, Paris, Payot, 1971. 

[32] Pontalis J. -B. (1981), Non, deux fois non !, Nouvelle Revue de Psychanalyse, N°24, p. 53-73. 

[33] « Le patient ne transfère plus, mais il transvase », comme le dit A. Green. 

[34] Winnicott D. W. (1954), La position dépressive dans le développement affectif normal, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p. 149-167. 

[35] « Il ne faut pas confondre échec du traitement psychanalytique et réaction thérapeutique négative » ; Green A (1993), op. cit. , p. 138. 

[36] Freud S. (1923), Le Moi et le ÇaOCF. P, XVI, Paris, P. U. F, 1991, p. 255-302. 

[37] Guignard F. (2000), À l’écoute du déroulement de la cure analytique. Modes et temps d’expression du transfert négatif, Revue française de Psychanalyse, 64, 2, p. 581-597. 

[38] Freud S. (1937), L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes II (1921-1938), Paris, P. U. F. , 1985, p. 231-268. 

Entre l’agir et la parole

L’article de Freud « Remémorer, Répéter, Élaborer » (1914) n’est pas sans porter les traces de la complexité embarrassante introduite dans sa méthode par la prise en compte de la répétition agie de transfert, l’agieren. Ce texte est prémonitoire si l’on considère que la question de l’agieren n’a cessé depuis d’être au centre des conflits qui ont marqué l’histoire de la méthode analytique. S. Freud s’efforce de saisir l’agieren à travers l’alternative qu’il constitue avec le remémorer du passé oublié-refoulé. Cependant la clarté de cette alternative est brouillée par une ambiguïté. L’alternative est, d’abord, hiérarchique : soumis au principe de plaisir, tendant à la décharge motrice, l’agieren se présente comme un court-circuit ; il est affecté d’un indice de moins-value psychique. Pour le rendre « inoffensif et même utile », il faut montrer au patient que ce qu’il vit comme réel et actuel appartient au passé. La méthode dite de l’analyse des résistances y voit une forme extrême d’actualisation transférentielle dont elle cherche à utiliser le potentiel mnésique grâce à la fidélité de la répétition. Le but reste la reproduction dans le domaine psychique ; il s’agit de retrouver au plus vite la scène intra-psychique de la représentation.

Il est frappant de constater que cette fidélité de la répétition s’avérera plus tard « indésirée », et qu’elle étayera l’hypothèse d’une compulsion de répétition « au-delà du principe de plaisir », débouchant sur le dualisme pulsionnel, puis la révision du principe de plaisir. Mais l’alternative renvoie aussi à une différenciation structurale de l’appareil psychique ; un patient ne peut simultanément répéter et se remémorer, de la même façon que dans « le bloc magique » perception et mémoire s’excluent. De fait, l’agieren correspond à la manifestation d’une identification inconsciente qui trouve sur la scène intersubjective du transfert la possibilité de se faire représentation. La prise en compte de l’agieren ouvre ainsi une deuxième scène aux manifestations de l’Ics ; mais conduira aussi à travers l’Ics identificatoire du Moi/Surmoi à la deuxième topique. Celle-ci implique le renoncement à l’Ics comme système représentationnel refoulé, d’autant que l’instanciation du Ça introduit dans l’appareil psychique les motions pulsionnelles visant la pure décharge.

La révolution méthodologique introduite par l’agieren se trouve résumée par la différence posée dans L’Inquiétante étrangeté (1919) : le retour des désirs infantiles de l’enfance se produit sur un mode représentationnel et ne  met pas en question l’épreuve de réalité du Moi, alors que « le retour de modes de penser qu’on croyait surmontés » – penser magique, animiste – la perturbe. L’agieren en séance implique/requiert l’altération du Moi, l’utilisation de ses capacités régressives.

Ainsi, l’alternative fonctionnelle remémorer/répéter (en acte) se retrouve déplacée dans l’opposition entre représentation et identification. Le passage, souvent problématique, de la mise en acte identificatoire à la mise en représentation intrapsychique est assuré par la perlaboration pré et post-interprétative. Le travail psychanalytique repose sur la dynamique du transfert et le jeu alterné des deux scènes inter et intra-subjectives. Freud se trouve contraint d’évoquer l’incidence de la répétition agie sur l’ensemble de la vie du patient ; incidence qui fera surgir la tentation d’une interprétation directe du comportement, des conduites.

Cependant, l’enjeu le plus spécifique de l’agieren est lié à sa manifestation dans le cours de la séance, et avant tout, sa forme parlée – centrage qui sera celui de Lacan dans son « retour à Freud ». Cette forme parlée n’est saisissable qu’à travers la contrainte/liberté de parole de la règle fondamentale. Les caractéristiques virtuelles de la parole couchée sont indissociables du mode d’écoute – et de réponse – que la règle impartit à l’analyste, et, plus largement du contexte méthodologique de la situation analytique.

La spécificité de cette conjoncture donne son sens à la notion d’un « transfert sur la parole » (André Green), distinct du transfert sur l’objet dont il sous-tend l’interprétabilité. Le transfert sur la parole œuvre à la fois dans l’intra-psychique et dans l’inter-subjectif. Ses manifestations sont liées aux fluctuations incessantes des relations que le patient entretien avec son dire. L’évolution de son statut de sujet de l’énonciation est sous-tendue par l’appropriation – jamais acquise – du jeu analytique et de ses règles. Dans la perspective lacanienne – « Au commencement est le verbe » -, la notion d’un transfert sur la parole est inutile puisque tout se joue « toujours déjà » dans le langage pour le parl’être ; que le sujet se définit par son rapport au signifiant et que le transfert est inhérent à l’adresse de la parole qui fait demande.

Bien des exemples d’agieren illustrent cette idée d’une « mise en acte de l’Ics par la parole », où le sujet est représenté « par un signifiant pour un autre signifiant ». La perspective métapsychologique freudienne est plus ambiguë avec le « Au commencement était l’acte » qui conclut Totem et Tabou. La parole y est saisie dans son rapport au hors-langage ; elle est envisagée tour à tour comme ce qui s’oppose à l’acte, en est un équivalent, ou comme ce qui le prépare : perspective qui privilégie une visée radicalement contextuelle, dynamique, transformationnelle. L’enjeu du transfert sur la parole est aisément saisissable dans l’énoncé freudien de la règle fondamentale : « Dites ce qui vous vient à l’esprit, même si… ». L’écart est posé entre le dire et l’événementialité hétérogène de ce qui vient : parole, pensées, images, affects, état du corps propre etc. Cet écart disparaît dans l’énoncé envisagé par Lacan : « Dites n’importe quoi, sans hésiter à dire des bêtises », ce qui se justifie par la primauté du signifiant. Or cet écart fait l’objet, pour l’analysant, d’une expérience subjectivement cruciale car, s’il est vrai que dans la séance, le mouvement spontané de la parole associative semble effacer l’écart, celui-ci resurgit et avec lui un en deçà – ou un au-delà – du discours, dès qu’un effet analytique de l’énonciation ou de l’interprétation se produit.

J-C. Rolland, dans « Le discours intérieur », résume bien le sens de cet écart lorsqu’il écrit : « le discours, en se substituant à l’événementialité psychique crée une événementalité seconde qui vient rétroactivement modifier la première ». J’ajouterai que cette transformation n’est pas inhérente à la mise en parole, qu’elle implique que le transfert sur la parole confère au registre du discours une autonomie à travers laquelle il puisse faire événement pour le sujet qui s’entend parler. Dans bien des cas, la manifestation parlée de l’agieren se présente comme opératoire, dépourvue de toute événementialité propre, comme le simple indice d’un événement psychique évacuateur, déjà accompli. L’expérience montre que leur destin analytique est imprévisible. Mais de tels agirs de parole mettent à l’épreuve à la fois le contre-transfert sollicité par le contre-agir, et le postulat processuel, tant ils actualisent la dimension la plus aléatoire de l’après-coup interprétatif. Celui-ci dépend de l’équation complexe qui lie transfert sur la parole et transfert sur l’objet. Il est sous-tendu par la qualité de la situation analysante, la dynamique propre de sa trajectoire. L’agieren apparaît aussi bien comme menace d’une perte du sens même de la situation que comme acmé de l’action analytique. 

2004-2005 : Régression et dépendance