Société Psychanalytique de Paris

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Chloé : élaboration œdipienne de la violence primaire

Chloé est âgée de 4,5 ans lorsque je la rencontre. C’est une enfant qui avant l’âge de 2 ans a alerté le personnel de la crèche dans laquelle sa mère l’amenait chaque jour, du fait d’une relation quasi-fusionnelle mère-fille et de comportements agressifs à l’égard des autres enfants. Le père n’a jamais vécu avec la mère et l’enfant. Il a reconnu Chloé, mais elle ne porte pas son nom. Il verse une contribution financière chaque mois. Une prise en charge a été rapidement instaurée en CMPP dès cette époque : consultations thérapeutiques de l’enfant et de la mère, rééducation orthophonique, rééducation en psychomotricité. Au moment où ce travail commence, la situation était devenue difficile à l’école maternelle où elle était très mal supportée du fait de ses comportements inadaptés, au point qu’il était question d’une admission en hôpital de jour. Dans un premier temps le travail psychanalytique a porté sur les symbolisations les plus primaires. Un second temps a permis, à partir de ces symbolisations primordiales, d’élaborer des symbolisations œdipiennes et de développer le surmoi œdipien. Le calme a alors succédé à la tempête, permettant à Chloé de se dégager d’une violence primaire invalidante. Chloé est maintenant au CE1, elle n’a pas les performances des autres enfants, mais sa scolarité n’est pas remise en question.

Sortie de la violence du prégénital et entrée dans la configuration œdipienne

1ère séance : Chloé reste facilement seule avec moi, ses lunettes ont glissé légèrement sur son visage, ce qui ne sera plus le cas à la fin de la séance. Cela lui donne un regard imprécis et un côté un peu ailleurs. Je note à ce moment qu’elle présente une sorte de jeu autour de la sphinctérisation de la bouche avec des écoulements de salive, déjà observé pendant le bilan psychologique. Elle extrait de la boîte de jouets organisée pour elle, un crocodile avec lequel, en riant, elle veut me piquer la main. Puis elle le lâche, prend un bébé et la maman. Celle-ci prend le bébé dans ses bras et l’accroche assez brutalement entre les branches d’un cocotier. Je me soucie de ce bébé, mais Chloé ne semble pas m’entendre. Une fille apparaît dans le jeu pouvant être la fille de la femme qui a mis le bébé dans l’arbre, mais qui pourrait être aussi la mère de cette enfant. C’est elle qui va décrocher le bébé. A ma demande d’explications, Chloé me répond : « parce qu’elle (la mère) n’est pas gentille. »

Ensuite la fille rencontre un homme. Je crois comprendre qu’il serait le père du bébé ; mais aussi de la fille. Fille et homme s’enlacent comme des amoureux. Je dis « son amoureux ou son père ? » J’entends alors Chloé chuchoter le mot papa. Elle joue ensuite beaucoup avec les lits et couche l’homme dans un autre lit que la fille.

Incertitudes donc sur la différence de générations (la fille est-elle la sœur ou la mère du bébé ?), mais aussi sur la différence des sexes, l’identité sexuée étant fugace. Tout s’est déroulé rapidement et dans un climat d’excitation montante, des éclaircissements de la part de la fillette sont difficiles à obtenir. Au bout d’une demi-heure, après avoir joué avec une remorque pour voiture dans laquelle, elle a fait entrer tous les personnages, avoir beaucoup joué et tripoté le bébé qui semble la passionner, avoir voulu retirer la jupe de la fille, elle veut aller aux toilettes pour « faire pipi ».

De retour, elle exige de moi un cadeau (j’apprendrai plus tard que c’est une demande faite régulièrement à la mère). Plutôt mécontente de ne pas en recevoir, elle prend une règle et tape sur les murs. La situation devient difficilement contrôlable et le temps de la séance étant pratiquement passé, nous allons retrouver la mère dans la salle d’attente. Mais elle n’y est pas. Revenus dans le bureau, Chloé est calme, approche son visage très près du mien, puis observe de près la tâche d’un rayon de soleil sur le mur juste à côté de moi et met sa main dessus. La tache de soleil est alors sur sa main, elle sourit. La fillette me demande alors si j’ai un bébé dans le ventre, veut toucher ma chemise, ce que je n’autorise pas et met le bébé avec lequel elle avait joué sous son tee-shirt. Puis elle reprend le crocodile de sa boîte, il pique le bébé, elle veut appeler la Police au téléphone. Je lui dis de faire semblant, ce qu’elle fait en disant : « Allo Police ! Un crocodile a mordu le bébé. »

Cette séance inaugurale montre l’organisation psychique de Chloé. Elle n’est pas une enfant psychotique, mais les éléments symbiotiques de la relation avec la mère évoquent l’idée d’une séparation qui serait l’équivalent d’un arrachement, la plaçant ainsi dans un fonctionnement quasi-psychotique. Mais on ne note pas de désorganisation, les troubles de la symbolisation sont plus les conséquences d’un manque dans les triangulations les plus précoces, avec des incidences sur le développement de la sexualité infantile, les processus de refoulement et l’élaboration du complexe d’Œdipe. On peut dire qu’elle est prépsychotique.

La fillette est préoccupée par le sort des bébés, les violences dont ils peuvent être victimes, la place possible d’un homme, l’ébauche d’une scène primitive dans laquelle il y a une incertitude quant à la différence des générations, voire la différence des sexes. Mais malgré cela, la relation transférentielle s’instaure dans un climat de reconnaissance de mon identité sexuée et d’une théorie infantile où la bisexualité lui permet de penser que je pourrais être porteur d’un enfant, particulièrement à la fin de la séance lorsqu’elle s’attend à retrouver sa mère. L’absence de celle-ci n’angoisse pas l’enfant, elle ne vit pas un abandon mais la prise de distance d’une mère occupée dans un ailleurs de sa scène primitive. Chloé vit une relation transférentielle avec un père-analyste dans laquelle les identifications primaires sont prévalentes. C’est dans cet espace qu’elle se laisse fasciner par la tache de soleil, permettant qu’une forme de scène primitive à elle (ou pour le moins sa préconception) s’organise : faire un enfant avec le père-soleil puisqu’elle doit rester à distance de l’analyste et que maman est dans un ailleurs avec un papa imaginaire.

On peut s’interroger aussi sur le trouble de la sphinctérisation de la bouche pouvant être en relation avec une défense autistique, comme si la bouche privée de son investissement affectif n’était pas en lien organisé avec le corps, perdant ainsi sa fonction symbolique et sa fonction dans la réalité. Nous retrouvons là, un lien entre l’affect et la symbolisation primaire que nous définissons comme organisatrice du moi-corporel, prise dans la relation affective avec l’objet et permettant des différenciations très primaires : dedans/dehors, contenant/contenu, bon/mauvais.

Au cours des séances qui suivent, je suis un bébé ou encore un enfant et elle, une mère particulièrement sévère, intraitable. Elle me confisque mes doudous, les met à la poubelle, je dois dormir en silence, ne rien dire, ne pas bouger, ne pas la regarder. Ce sont des ordres donnés sans ménagement. Elle me donne à manger brutalement sans émotion, m’ordonnant par exemple de finir mon assiette ou encore me l’arrache avec pour motif de n’avoir pas obéi scrupuleusement à sa demande. Je dois aller au coin, je suis un enfant maltraité, elle est une mère qui me bat au point dit-elle que « j’ai des bleus. » Au cours d’une séance où elle met en scène cette violence, elle me déclare tout d’un coup que je suis un père. Mais elle me transforme vite en fantôme, elle-même devient un fantôme et nous devons nous faire peur. Elle prend ensuite un bébé déshabillé au cours d’une séance précédente, le jette par terre, cela au moment où je suis au coin et que je dois pleurer. Je deviens le bébé qu’elle tape, qui est mort et qu’on emmène à l’hôpital et à qui l’on demande : « Qui t’as tué ? » La fillette est très excitée, nous redevenons des fantômes. Je demande ce qu’est un fantôme, elle parle de quelqu’un qui monte au ciel.

Chloé met en scène une forme d’objet primaire omnipotent, peu affectif, violent. Les séances où elle évoque une mère toute puissante alternent avec d’autres où elle me demande de jouer des rôles de monstres, de loup qui la dévoreraient (sans doute une autre version de l’imago maternelle), s’enferme souvent dans un placard où je dois aller la chercher, faire semblant de la dévorer, mais cela trouve ses limites car la situation devient incontrôlable. Si les loups et les monstres amènent des formes de représentation, l’excitation devient trop importante et aucune interprétation ne semble alors pouvoir atteindre la fillette. Ainsi, les premières séances sont difficiles. Chloé accepte facilement de venir deux fois par semaine, mais pendant de longs mois, je serai confronté à un envahissement par l’excitation et la violence pouvant prendre des aspects concrets m’amenant à la protéger (lorsqu’elle veut taper sur les vitres) ou à me protéger des coups ou d’objets projetés.

Mes tentatives d’amener un objet triangulant ces récits ont peu d’effet. Si elle semble entendre le propos, il est vite balayé laissant la place à l’excitation. Les séances sont pénibles, décourageantes. Mais le transfert est positif, le travail avance peu à peu et l’idée de la nuance s’introduit au bout de quelques mois au cours d’une séance commencée par un dessin avec des cœurs. J’interviens le plus brièvement possible (d’autant plus que la plupart du temps, je suis réduit au silence) en disant : « des cœurs » et en ajoutant « Hum, hum » à plusieurs reprises, suscitant chez Chloé à la fois l’étonnement, l’amusement et l’agacement. Le caractère mêlé et nuancé de ces sentiments positifs change la tonalité des séances et, alors qu’en règle générale, mes interventions déclenchent l’opposition, voire la colère de la fillette, cette fois, elle est étonnée, me demande ce que je fais, pourquoi j’ai dit cela. J’ai eu le sentiment que ces interventions, sortes de ponctuations étaient importantes par leur forme même, comme si Chloé était sensible aux petites quantités ou bien qu’elle ne pouvait accepter, voire supporter que de petites quantités de la part de l’objet. Cela rendait compte de la fragilité du pare-excitation, toute perception nouvelle étant vécue malgré elle comme un équivalent d’effraction traumatique. Leur brièveté permettait sans doute qu’elles soient reçues, créant une forme d’interrogation chez l’enfant et de lien entre nous, comme si par petites touches, il lui était possible d’accepter le lien, la triangulation représentée par ma présence et ainsi, une forme de symbolisation peu élaborée, primaire, prise dans le transfert paternel, plus dans une valence d’objet paternel primaire qu’œdipien comme cela sera le cas plus tard. On pourrait dire que Chloé sortait des logiques du tout ou rien et qu’elle acceptait une forme de déstabilisation par les petites différences. Le renoncement aux défenses massives était engagé. Cette relation transférentielle marquée par ce freinage pulsionnel évoque ce que dit Freud (1915) dans Pulsions et destins de pulsion : « Une liaison particulièrement intime de la pulsion à l’objet est mise en relief comme fixation de celle-ci. Elle se réalise souvent dans les toutes premières périodes du développement et met fin à la mobilité de la pulsion en s’opposant intensément à la résolution » .

La relation avec le père objet primaire

Lorsque nous parlons de père objet primaire, nous voulons souligner l’importance des qualités psychiques du père réel auprès de l’enfant, dès la naissance. Il ne le sera pas moins bien sûr en tant que père œdipien. Il ne s’agit pas de remettre en question les qualités de la mère en tant qu’objet principal, ni d’instaurer une rivalité père-mère par rapport à un bébé, ni de prendre en compte l’aspect maternant que peut prendre un père auprès d’un enfant en substitution de la mère si celle-ci est malade ou tout simplement pour des raisons d’organisation d’un couple. De même, il ne s’agit pas du père symbolique de l’Œdipe tel que Lacan l’a mis en relief dans sa théorie autour du « nom du père », ni du « père dans la tête de la mère », lequel est un père symbolique élaboré dans les suites du complexe d’Œdipe de la mère organisé à partir des relations avec son propre père, et donc en fait un père œdipien. Le père objet primaire est un père affectivement présent auprès de l’enfant en même temps que la mère (dans le meilleur des cas), à l’origine de triangulations précoces, d’identifications primaires ; il a un rôle prégénital essentiel. Il tient une place fondamentale dans la différenciation des imagos parentales. Il est aussi à différencier de l’Œdipe précoce de Mélanie Klein, de l’Œdipe originaire et du non-mère de Claude Le Guen. Ce père « du début » trouve un écho dans la notion de « censure de l’amante » de Michel Fain dans laquelle il souligne la présence indispensable, psychique et physique du père auprès du bébé et de sa mère. Alors qu’elle est prise par les soins qu’elle donne à l’enfant, la mère va s’en éloigner psychiquement grâce à une rêverie qui la ramène fantasmatiquement vers le père, lequel censure, triangule cette dyade. Dans la perspective de Michel Fain, il s’agit à la fois du père symbolique et séparateur présent dans la tête de la mère, et du père de la réalité pris dans la relation mère/bébé à l’origine de la rupture de l’identification primaire de la dyade, le ça de l’enfant étant confronté au désir paternel d’emblée ressenti. Dans Eros et Anteros, Fain et Braunschweig considèrent que « (le père) s’identifie à la mère, alors que l’enfant enregistre une série de signaux, différents qualitativement et quantitativement de ceux de sa mère, qui s’inscrivent dans ses traces mnésiques » . Ils ajoutent que « croire que le bébé ne puisse pas distinguer les qualités différentes des messages venant de lui (du père), voire de sentir le caractère complémentaire qu’ont de tels messages par rapport à ceux qui ne venaient que de la mère, nous parait aberrant. Ne devrait-il pas rester une trace dans le vécu primitif de l’enfant du fait que dans le couple humain, le père aime jouer à la mère…C’est reformuler autrement ce que nous avons déjà dit sur le degré plus ou moins grand de l’action paternelle dans le sens d’une structuration œdipienne précoce ».

Cette perception par l’enfant de la présence paternelle est à l’origine d’une triangulation précoce antérieure à l’Œdipe précoce de Mélanie Klein. Cette triangulation est différente de l’Œdipe précoce dans la mesure où le bébé perçoit la différence des sexes des parents, sans pour cela qu’il perçoive la relation sexuée et sexuelle des parents. Il perçoit une différence dans leur pulsionnalité, mais qui ne sera pas nécessairement celle qu’il percevra lorsque se posera la question œdipienne aussi précoce soit-elle. Il s’agit d’une triangulation prégénitale ou encore préœdipienne.

À propos des identifications primaires, il y a aussi une belle formule de Jean Guillaumin : « On est légitimé à penser que de tels processus identifiants précoces ne constituent rien d’autre que le moyen d’un transfert de sens de l’environnement (notamment maternel) au sujet, sans qu’il soit recouru à la pensée latente. » J’ajoute pour ma part à ce propos que le transfert de sens de l’environnement paternel est de même à prendre en considération. Cet auteur parle aussi par rapport aux identifications primaires, d’un « scénario de désir d’organisation œdipienne » . Il s’agit là d’un désir inconscient différent d’une relation œdipienne même précoce, laquelle s’organise par rapport à la réalité. On pourrait dire qu’on est ainsi aux confins du fantasme originaire de scène primitive. Le désir dans la relation œdipienne rejoindrait celui d’un principe de triangulation de toute relation humaine.

S’il est à prendre en compte dans la réalité, c’est aussi et surtout en tant qu’objet psychique que nous nous intéressons à ce père des premiers liens. Il tient une place essentielle dans les processus d’intégration des expériences primaires et dans le développement des auto-érotismes, du fait du caractère pulsionnellement investi de cette relation.

La place du père dans les triangulations précoces lui donne une fonction essentielle dans le développement des symbolisations primaires. Celles-ci peuvent être définies comme organisatrice du moi-corporel, prises dans la relation affective avec l’objet, permettant des différenciations très primaires : dedans/dehors, contenant/contenu, ainsi que des articulations, bon/mauvais, comme déjà évoqué. Il s’agit là sans doute de ce dont traite Freud (1925) dans son texte La négation, lorsqu’il parle du moi-réel définitif se développant à partir du moi-plaisir initial : « Le non-réel, le simplement représenté, le subjectif, n’est qu’à l’intérieur ; l’autre, le réel, est présent à l’extérieur » , ce que les Botella (2007) ont traduit dans leur théorisation sur l’épreuve de réalité par la formule « seulement dedans, aussi dehors », avec cette précision importante qu’ils n’entendent pas « dehors-dedans » au sens corporel, « mais comme signalant les limites toujours hypothétiques et sans cesse à reconstituer “moi-non-moi” , menacées en permanence par la possibilité d’une régression animique » . Ces symbolisations primordiales participent à mon sens d’un freinage pulsionnel permettant les prémisses de la différenciation et de la rencontre avec l’objet. On retrouve là, la « fin de la mobilité de la pulsion » dont parle Freud dans Pulsions et destin des pulsions.

Si le père objet primaire ne peut tenir une place suffisamment organisatrice d’une triangulation précoce de bonne qualité, il y aurait alors une atteinte portée aux symbolisations primaires, source de confusion au niveau du moi dans les différenciations contenant/contenu.

Revenons à notre petite patiente. Le calme ainsi installé pendant la dernière séance évoquée permet à Chloé de s’intéresser à sa boîte de jouets. Elle en sort une petite carriole dans laquelle elle place deux figures parentales et à l’avant un bébé et une fille comme s’ils conduisaient les parents. Je lui dis : « les enfants sont à la place des parents. » Elle continue le jeu, c’est une promenade manifestement. Au bout d’un assez long moment, il y a un accident et tous les passagers meurent. Puis ensuite elle remet tout le monde dans la voiture et la place un peu cachée, sous le bureau. Puis elle va dessiner le papa en prenant l’homme de la carriole, le posant d’abord sur la feuille comme pour le décalquer, puis elle le dessine. J’ai pu observer à plusieurs reprises que lorsqu’un enfant prend un personnage en 3 dimensions, qu’il le pose sur la feuille pour en faire un dessin en entourant le personnage, cela correspondait à une forme d’accès à un niveau supérieur de symbolisation, comme s’il y avait une intégration des trois dimensions en deux dimensions, une progression, un meilleur accès aux représentations, une psychisation en quelque sorte. C’est ce qu’illustre l’importance donnée au personnage paternel tant dans le jeu que dans le fait de vouloir le dessiner. Cet accès à une forme de symbolisation plus élaborée est sans doute le résultat de la séquence précédente au cours de laquelle Chloé s’est dégagée d’un fonctionnement dominé par les processus primaires.

Au cours de la séance suivante, elle commence en dessinant une longue chenille multicolore, puis parle de la Police, m’en menace (il y a une relation entre le métier du père dans la réalité et la loi), puis me dit qu’elle a fait un cauchemar : « La Police voulait m’attraper, j’ai reçu un coup dans le ventre, comme ça ! » Puis elle parle de petits enfants couchés. J’essaie de parler avec elle de ces enfants, mais elle me dit que c’est moi qui en ai parlé, comme si elle ne comprenait pas ce que je voulais dire. Cette séance met en relief une dimension nouvelle, celle du rêve-cauchemar, signant une nouvelle avancée d’un processus de psychisation, ainsi qu’une entrée en scène d’un père gardien de la loi (appelé au téléphone lors de la première séance), permettant l’intégration progressive d’un surmoi protecteur, ainsi que des mécanismes d’inhibition. On peut noter également l’importance des mécanismes projectifs : ainsi ce serait moi qui aurait parlé des petits enfants, cela pouvant être considéré comme un crédit à l’objet, investi de la capacité de porter les propres pensées du sujet ; mais aussi allant dans le sens de la construction de la réflexivité du moi manquante. L’appareil psychique peut maintenant remplir plus sa tâche de lier l’excitation pulsionnelle arrivant sous forme de processus primaire. C’est l’échec de cette liaison qu’évoque Freud dans Au-delà du principe de plaisir comme l’équivalent d’une névrose traumatique.

Les voyages vont se succéder dans nos séances. Le train va remplacer la carriole. Répétitivement, un bébé sera un passager maltraité, tombant du train, malgré l’apparition au bout de quelques semaines de personnages adultes masculin et féminin potentiellement capables de le protéger, mais n’en ayant pas vraiment les moyens. Le bébé est victime bien souvent d’un personnage apparu dès le début : un crocodile redoutable, toujours à l’affût, prêt à bondir, sans pitié. J’interviens essayant d’investir les personnages humains de fonctions parentales protectrices, mais sans grand succès, l’excitation est toujours envahissante, désorganisante. Bien souvent, les jouets sont envoyés de tous côtés dans le bureau, les chaises, table, bousculés. A ce stade du travail analytique, même si la fillette fait intervenir des personnages des deux sexes, la différenciation n’est toujours pas certaine, il s’agit là plus d’une imago indifférenciée. Cela apparaît dans les rôles donnés aux personnages, l’un pouvant se substituer à l’autre. En fait l’évolution est marquée de progressions et de régressions, comme dans une cure de patient adulte. La relation avec un objet primaire, mère et père, n’est pas contradictoire avec l’idée d’une imago indifférenciée, si l’on considère que le moi est en cours de développement. C’est l’objet qui est différencié, pas nécessairement ce qui en résulte au niveau du psychisme du sujet, au moment où il est en relation avec lui. Les processus d’identification primaire peuvent ne prendre forme qu’après-coup.

Les semaines passant, nous gagnons du terrain, malgré l’apparente désorganisation de certaines séances. Chloé a beaucoup investi ce jeu avec le train et nous retrouvons à chaque séance notre bébé passager, des personnages masculin et féminin, le crocodile, mais surtout un policier, petite figurine armée d’un fusil, appelé à jouer un rôle de plus en plus important. L’apparition du policier m’apparaît comme un début de différenciation des imagos. Des barrières sont ajoutées au jeu par l’enfant. La séance suivante se situant environ un an après le début du travail analytique, montre à la fois, les progrès et leurs limites. Investi par Chloé de deux rôles, celui du policier et celui du crocodile, j’essaie d’organiser dans le cadre de ce transfert paternel une forme de surmoi protecteur, le bébé et un personnage féminin étant dans le train. Mais Chloé me refuse cette fois-ci ce qui permet habituellement au policier de faire son travail : des barrières dont je me sers pour encadrer le crocodile restant alors sous surveillance armée du policier. Soudain, la femme déclare vouloir être avalée par le crocodile (ce qui arrive habituellement au bébé) et dans un télescopage temporo-spatial, en un instant, le crocodile balaie le policier, avale la femme et le bébé, une voiture va écraser tout le monde, tout devient désordre. Mère et bébé sont ainsi identifiés l’un à l’autre et dans cet état de symbiose, subissent les conséquences d’une régression sadique-orale drastique. Aimer un objet est alors l’équivalent de le détruire.

Il est intéressant d’observer que malgré ces moments de crises, les progrès continuent et dans la séance suivante, Chloé va me parler directement de son père, me demandant si je connais son nom. Peu à peu les séances sont moins difficiles. La fillette peut entendre maintenant des interprétations où je fais intervenir l’instance paternelle. Ainsi un jour où, très excitée, elle s’était cachée dans un placard d’où elle avait bondi en criant : « Police ! », j’étais intervenu dans le transfert paternel en reprenant des aspects surmoïques de la profession du père.

L’élaboration de l’Œdipe

Au principe de la désorganisation quasi constante des séances en lien à un débordement de l’excitation fait suite un principe général de transgression dans un contexte de transfert paternel : prendre ma place dans mon fauteuil, m’insulter (je suis régulièrement traité d’imbécile et étonnamment lorsque je lui pose la question, la définition du mot change chaque fois : quelqu’un d’énervé, de fou, de pas content). Ces attaques du cadre à travers ma personne, mon fauteuil mettent en relief des attaques violentes contre le père, tant dans la forme d’un parricide originaire que dans une vengeance contre un objet primaire et un objet œdipien inconsciemment vécus défaillants. Mais l’intérêt de cette nouvelle configuration est de permettre d’élaborer la conflictualité œdipienne. Voici deux séances illustrant ce propos. Ces mouvements violents dans les séances sollicitent fortement mon contre-transfert qu’il est nécessaire d’analyser pour résister à ces attaques du cadre et rester en contact avec la patiente.

Chloé me demande de la précéder pour entrer dans le bureau en criant « imbécile », passablement énervée. Pas de dérapage malgré des chaises bousculées et quelques insultes. Les choses vont se calmer après qu’elle ait déchiré ostensiblement une feuille de papier posée sur la table (destinée à lui laisser la possibilité de dessiner) et qu’elle ait demandé la colle (c’est ainsi qu’elle nomme le scotch). Peu à peu, elle va m’appeler « mon amour, mon cœur » avec une petite voix. Elle me demande si elle peut être amoureuse de moi. Je lui réponds que je suis comme un père par rapport à elle. Chloé demande alors si elle peut faire semblant d’être amoureuse de moi. Je lui réponds que je ferai alors semblant d’être son père et de l’aimer comme un père aime sa fille. Elle est déçue mais apaisée.

Deux jours plus tard, alors que je n’ai encore rien dit, elle hurle que je l’énerve et comme chaque début de séance, c’est un déploiement d’excitation. Puis elle découpe une feuille de papier pour, dit-elle « faire un arbre de Noël. » Elle crie pour me demander de faire le découpage. Je refuse, disant que je ne fais pas les choses dans de telles conditions d’excitation et de cris. Chloé reprend alors seule son découpage, cela devient une couronne de roi pour moi que je dois coller avec du scotch (pour que la bande de papier devienne une couronne). Quelques cris, mais les choses sont acceptables. Puis elle déclare vouloir faire une couronne pour ma femme. Est-elle blonde ou brune ? (Je ne réponds pas). Chloé répète sa question et fait un lapsus, dit mère pour femme : « Elle est blonde ou brune ta mère ? » J’interviens pour lui dire que je ne suis pas marié avec ma mère et j’ajoute « comme tu ne pourras pas l’être avec ton père, ni avec moi. » Silence ! Elle paraît interloquée par ce que je viens de lui dire, exprime son désaccord en ajoutant : « T’es fou ! » Je maintiens et répète ma position œdipienne. Il est important de préciser, que si mes interprétations sont souvent d’allure surmoïque avec un appel au père, il faut souligner la violence agie dans les séances et la nécessité de poser fermement des limites à cette fillette qui présentait des comportements sexuellement provocateurs. Un peu résignée, elle entreprend de faire la couronne de ma femme après avoir voulu auparavant être enfermée dans un placard dont j’aurais bloqué la porte à sa demande. Je refuse d’entrer dans ce jeu, sentant bien le prétexte à une montée de l’excitation et lui rappelle à cette occasion les vacances de la semaine prochaine et la séparation qu’elle implique. Irritée, elle dit qu’elle le sait. Elle va alors s’approprier la couronne destinée à ma femme après avoir voulu que j’emmène les couronnes chez moi, ce que j’avais refusé. Chloé est ainsi prise dans ses hésitations œdipiennes. Qui est la reine ? Je le lui fais observer et souligne l’usurpation de la couronne initialement destinée à ma femme. Ces mouvements œdipiens semblent la stabiliser. La fillette déroule ensuite le scotch dans la pièce, des bandes collées sur les murs séparent ainsi le bureau en espaces différenciés. L’utilisation du scotch avait déjà fait l’objet d’interprétations ; dans un premier temps, j’avais parlé de son désir d’un lien collé-scotché l’un à l’autre, dans un deuxième temps, j’avais évoqué les limites apparaissant entre elle et moi. Ce second mouvement était une élaboration du premier, permise par le développement d’un surmoi œdipien en lien avec l’organisation du complexe d’Œdipe. Cette séance se termine plutôt bien. 

Élaboration de la sexualité infantile

Quelque temps plus tard, Chloé me dit qu’elle va bientôt partir en vacances en classe de nature. Cette information m’avait été donnée par la mère dans la salle d’attente, avec cette précision : si l’enfant était prête pour cette séparation, elle-même ne l’était pas. Je propose à la fillette de faire un dessin, elle accepte à condition d’en avoir une copie. Je donne mon accord. Mais elle me sourit de manière provocatrice et déchire lentement la feuille une fois encore, me regardant droit dans les yeux. Je fais observer à Chloé qu’il lui est difficile d’accepter notre accord, préférant déchirer la feuille, et malgré elle, rester dans une situation excitante et conflictuelle, au moment où il est question d’une nouvelle séparation.

J’ai le sentiment d’être entendu, Chloé veut alors que je recolle les morceaux. Je propose qu’on le fasse ensemble. Je défroisse les papiers déchirés, elle coupe du scotch. Nous voici tous deux au travail tranquillement. Au cours d’un moment de pleine concentration, elle s’exclame : « c’est qui qu’a pété ? » Puis elle dessine une fille, coloriant son visage en rouge et précisant que « c’est de la crème », apaisée et concentrée sur son travail.

Cela l’amène à décoller du scotch de la table, il se fixe alors sur son doigt, elle le décolle en poussant des petits cris qui deviennent érotisés l’amenant à chanter « ça fait mal, ça fait mal. » Il y a un silence, elle demande à ce que je l’appelle « Princesse. » Puis elle me regarde intensément et me dit sur le ton de la confidence : « Tu sais, mon père m’a téléphoné hier, il m’a dit qu’il a fait l’amour avec ta femme, ils se sont embrassés…Tu vas battre ta femme, tu vas la frapper (elle répète ce dernier propos) ? »

Plutôt étonné de cette tonalité sadomasochiste du discours de Chloé, je lui dis que je ne pense pas qu’un père raconte ce genre de choses à sa fille. Elle crie alors et glisse par terre avec le dessin, les feutres tombent. Elle reste par terre, criant parfois. Puis elle remonte en faisant passer plusieurs feutres par le centre du rouleau de scotch. Je m’interroge sans le formuler sur les pensées préconscientes que la fillette peut avoir quant aux relations sexuelles. C’est la fin de la séance. Les cris me paraissent plus de l’ordre de la manifestation d’un mécontentement qu’une montée d’excitation.

Cet aspect sadomasochiste me parait être une élaboration de la sexualité infantile. A la violence de la pulsionnalité du ça, succède l’idée d’une tentative de maîtrise de l’objet désiré : « Tu vas battre ta femme ? », mais aussi de la rivalité œdipienne. Si la femme trahit son mari, Chloé sera là pour être l’objet sexuel du mari. Les personnages sont désignés sexuellement, l’idée du tiers est présente et le conflit est accepté psychiquement, ce que confirme l’apparition soudaine du « c’est qui qu’a pété ? » signe d’une analité de bon aloi, contenance potentielle de la conflictualité. Il est intéressant de noter aussi que cette apparition de l’analité est contemporaine de l’apparition du sadisme. L’apparition de ces éléments de caractère sadique-anal est une progression, une complexification, éloignant l’allure radicale de l’oralité primitive dont usait encore la fillette peu de temps auparavant. Le sadisme (la violence exercée contre l’analyste dans les séances) s’est tout d’abord transformé en masochisme après que le sentiment de culpabilité ait occasionné son refoulement, selon le principe qu’en énonce Freud dans Un enfant est battu. Mais surtout ce sadisme a permis l’accès au primat du génital, ce que souligne là encore FREUD (1920) dans Au-delà du principe de plaisir : « Il (le sadisme) entre alors au service de la fonction sexuelle ; au stade d’organisation oral de la libido, l’emprise amoureuse coïncide encore avec l’anéantissement de l’objet, plus tard la pulsion sadique se sépare et finalement, au stade du primat génital, elle se charge aux fins de reproduction, d’avoir pour fonction de maîtriser l’objet sexuel dans la mesure où l’exige l’exécution de l’acte sexué » .

Élaboration du surmoi œdipien

Les éléments de caractère sadique-anal sont toujours présents au cours des séances suivantes. Nous ne serons donc pas étonnés de voir apparaître l’ambivalence, contemporaine de cette phase du développement, témoignant d’un fonctionnement plus élaboré. Des traits de caractère hystérique se font jour aussi, comme si Chloé voulait charmer et conserver l’objet, mais aussi le repousser à la fois. Ainsi, peu de temps après la dernière séance évoquée, comme à l’accoutumée, bien qu’elle insiste pour que j’entre le premier dans le bureau, elle se précipite pour s’asseoir dans mon fauteuil. Elle froisse, ostensiblement provocatrice, la feuille de papier posée sur le bureau. Puis elle se couche sur la table en disant : « Donne-moi les feutres imbéciles ! » Devant mon silence, plutôt désapprobateur, elle change de ton et veut que je répète ce qu’elle dit : onomatopées, rires, mots. Je m’y prête jusqu’au moment où j’ai le sentiment d’être un objet instrumentalisé maîtrisé par son sadisme anal, plutôt qu’un objet primaire dans la relation transférentielle, reprenant les babils d’un nourrisson. La fillette prend ensuite des poses de star, puis elle dessine. Je lui demande de commenter son dessin, elle répond : « Caca. » Ensuite face à mon refus de reprendre le jeu des répétitions, elle dit que « c’est le Dr GÉRARD. » Je lui fais observer que le dessin évoque plutôt une femme avec une robe. Elle fait alors des gribouillis roses à côté du dessin en disant qu’elle a écrit mon nom, puis commence à s’exciter, va vers la porte et se couche devant, frappe à la porte ainsi couchée, me disant que c’est sa mère qui veut me parler.

Elle me demande ensuite si je sais garder un secret. Louise son amie et Chloé sont amoureuses et s’embrassent sur la bouche ; « on fait l’amour » m’explique-t-elle. Il y a un moment d’excitation, mais elle se calme, se lève, feint un évanouissement. Je l’accompagne dans son fantasme, disant « Oh ! C’est grave. » Elle simule alors un grand mal de ventre et s’écroule comme terrassée par la douleur. Je fais le même commentaire sur la gravité de son état. Chloé reste effondrée au pied de mon fauteuil et fait semblant de dormir.

Il est intéressant d’observer qu’à travers son dessin du Dr GÉRARD avec une robe, plusieurs éléments sont présents. Sans doute d’abord une défense contre le rapprochement tant espéré avec moi. Si je suis une femme, le surmoi œdipien réclamant une mise à distance du père-analyste sera satisfait. De même, peut-être que « l’imbécile » si souvent évoqué est aujourd’hui (rappelons que la définition du mot imbécile est changeante pour Chloé) un homme châtré et donc moins dangereux. Mais par ailleurs, et surtout à ce moment-là, l’enjeu pour Chloé est celui de sa bisexualité, de l’organisation de son complexe d’Œdipe et du développement de son ambivalence à l’égard de ses parents. Dans cette séance, la fillette met en scène ses désirs homosexuels, tant pour sa mère que pour son amie Louise, mais ses désirs hétérosexuels se manifestent aussi sous une forme « hystérique » démonstrative, de bon aloi, car dégagée d’une forme d’agir. On mesure la difficulté chez cette enfant de la constitution de l’Œdipe inversé, son histoire ne lui ayant pas permis les identifications au père, indispensables pour organiser ce complexe.

Quelque temps plus tard, au cours de plusieurs séances, j’aide le surmoi de Chloé dans sa lutte contre l’inceste. Au cours d’une de ces séances, elle prend dans sa boîte de jouets, un homme, deux femmes, une fille et un crocodile. Père et fille s’embrassent de manière très sexuée. Comme dans un psychodrame, je prends l’homme et dis : « Tu ne peux pas embrasser ta fille comme ça. » Chloé dit alors que la fille est la femme. Puis le jeu s’embrouille, elle ne veut pas entendre ce que je dis, toujours à plat ventre sur le bureau. Elle me demande ensuite de prendre le personnage homme et que je dise « mon amour. » En fait, elle est sortie du jeu et il n’y a plus de différence entre les personnages et elle-même. L’excitation a balayé la symbolisation. Elle s’énerve, crie. La fille devient la femme une nouvelle fois, l’homme semblant sorti du jeu. Je le souligne, mais elle fait de plus en plus de bruit pour couvrir ma voix. Les deux femmes s’embrassent, il n’y a plus de différence de génération, tout le monde tombe à terre. 

La semaine suivante, le combat fait encore rage, mais nous gagnons du terrain. La fillette prend dans sa boîte de jouets le père et la fille. Elle retire son pantalon au père ; père et fille s’embrassent à pleine bouche. J’interviens : « un père n’embrasse pas sa fille comme cela. » Elle jette le personnage sur moi et je lui dis alors que cela m’évoque les séances où elle me donnait le crocodile pour que je protège le bébé, comme s’il fallait maintenant que je protège la fille. Elle me jette alors la fille. J’ai ainsi les deux petites poupées dans les mains, père et fille, je les sépare physiquement ; elle me les arrache des mains, essaie de remettre son pantalon au père. Mais dans son excitation, elle l’a déchiré en deux et ce n’est plus possible.

Chloé va alors chercher le crocodile et me le jette, puis elle lui met du scotch autour de la gueule. Je dis alors « il ne pourra plus mordre » et ajoute « comme si tu mettais un pantalon au papa. » Cette interprétation de l’aspect dévorant de la sexualité incestueuse surprend la fillette et lui permet de passer dans un autre registre où les éléments hystériques reprennent une place importante, lui permettant à nouveau d’être une princesse évanouie, mais calmée.

 Quelques séances plus tard, le surmoi s’intègre, s’intériorise. Nous jouons encore avec le bébé, le policier et le crocodile. Ce dernier se montre gentil et méchant à la fois puis, même pendant le sommeil du policier, l’animal ne mange pas le bébé et à un autre moment le bébé embrasse le crocodile. D’autres combinaisons apparaissent, comme une alliance bébé et policier face au redoutable reptile mettant ainsi en scène un père primaire protégeant l’enfant de sa détresse infantile. Ainsi, les rôles changent, le méchant peut devenir gentil, voire les deux, mais aussi ambivalent. Cette souplesse des investissements et des identifications, ces jeux symbolisés, donnent accès à un monde plus secondarisé. A ce stade du travail analytique, se déploient à la fois des aspects primaires de la relation et d’autres plus élaborés pris dans le transfert, illustrant le propos de FREUD (1923) dans Le moi et le ça sur la double origine du surmoi : la détresse infantile et le complexe d’Œdipe. La violence de cette patiente au début de notre travail, nous montre aussi comment le surmoi est héritier des premiers objets du ça, comment il se tient proche de lui, plongeant profondément dans le ça. C’est ce qui donne au surmoi cette capacité d’être particulièrement rigoureux, mais aussi en l’absence d’un parent et particulièrement d’un père, de pouvoir assurer une transmission dépassant celle des identifications. On sait par exemple que les enfants éduqués dans une forme de laxisme peuvent être amenés à mettre en place un surmoi, bien plus redoutable, voire féroce que celui qu’ils auraient eu, si leurs parents réels avaient assuré une éducation plus ferme.

C’est sans doute un des enjeux d’un travail psychanalytique avec une enfant prépsychotique comme Chloé que de lui permettre de transformer la violence primaire que nous avons vu s’exercer au début du traitement. Arrivée dans un état de proximité fusionnelle avec la mère, c’est dans la relation analytique que s’est jouée la différenciation d’avec l’objet primaire, via la relation transférentielle avec un père analyste objet primaire ayant permis la mise en place d’une triangulation précoce. C’est dans un second temps, après l’apparition de processus de symbolisation de plus en plus élaborés qu’a pu être abordée une relation transférentielle sous l’égide du complexe d’Œdipe. Ainsi protégée par cette fonction symbolique, Chloé moins envahie par son monde pulsionnel, plus calme, a pu vivre dans un monde plus affectif et différencié, et accepter l’éducation proposée par l’école ; mais surtout, à la violence pulsionnelle, a succédé l’idée du charme dans la relation, dont on peut espérer qu’elle pourra user dans son monde adulte. Un peu plus de deux ans s’étaient écoulés depuis notre première rencontre.

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 13 janvier 2010

Références

  1. S. FREUD, 1915, Pulsions et destins des pulsions, in OCF, PUF, t. XIII, p. 168.
  2. D. BRAUNSCHWEIG et M. FAIN, 1971, Eros et Anteros, note de bas de page, p. 84, Puf, Paris.
  3. Ibid, p. 122-123.
  4. J. GUILLAUMIN, 1996, L’objet, L’esprit du temps.
  5. S. FREUD, 1925, La négation, OCF, PUF, t. XVII, p. 169.
  6. C. et S. BOTELLA, 2007, La figurabilité psychique, In Press, p. 133, note de bas de page.
  7. S. FREUD, 1920, Au-delà du principe de plaisir, OCF, t. XV, p. 328-329, PUF, 1996.

L’émergence de la psychosexualité en psychosomatique

Le chemin évolutif qui aboutit à la constitution de l’unité psychosomatique humaine est consubstantiel à celui qui aboutit à la mise en place de sa psychosexualité. Fait biologique avant tout, la sexualité est une fonction vitale parmi les autres, exceptionnelle néanmoins car d’elle dépendent la reproduction et la continuité de l’espèce. L’affranchissement de la sexualité à son destin biologique par l’infiltration des forces psychiques, fonde la spécificité de l’espèce humaine et de plus, singularise chacun de ses individus. 

Dans l’œuvre de Freud, dès 1905 avec les Trois Essais, un élargissement décisif s’opère au sujet de la sexualité infantile, le sexuel n’est plus réductible au génital et les notions comme celles d’organisation sexuelle orale et anale voient le jour. Freud prend le modèle du suçotement du nourrisson et des sensations voluptueuses qui l’accompagnent pour affirmer leur détachement de toute finalité alimentaire relevant du besoin, et l’entrée en jeu d’une recherche de plaisir, déjà vécu et désormais remémoré, s’inscrivant dans l’ordre du désir. Dès lors, les théorisations à propos de l’érogénéisation des grandes fonctions somatiques et de l’étayage du sexuel sur l’autoconservation se déploient, avec à la clé, l’émergence du concept de pulsion. 

Concept-limite entre somatique et psychique, la définition de la pulsion a évolué au long de l’œuvre freudienne. Cependant, sa vocation de chainon intermédiaire entre ces deux domaines a toujours été conservée. 

La définition de 1932, dans les Nouvelles Conférences, éclaire de façon précise sa trajectoire somato-psychique. De la pulsion, on peut distinguer, dit Freud, la source, l’objet et le but : la source est un état d’excitation dans le corporel ; le but, la suppression de cette excitation. C’est sur la voie de la source au but que la pulsion devient psychiquement efficiente. En règle générale, sur ce trajet, précise-il, se trouve interposé un objet externe. L’objet est donc situé à l’orée du montage pulsionnel. 

Le paradigme de la pulsion intéresse au plus haut point la théorie et la clinique psychosomatiques et on peut affirmer, avec Cl. Smadja, qu’ « elle est en définitif ce par quoi se nouent et se dénouent les liens psychosomatiques ». Dans ses développements épistémologiques récents, Cl. Smadja note que dans la théorie mais aussi dans le développement du sujet, le passage du registre de l’excitation somatique au registre de la pulsion en tant que son représentant psychique, représente un saut qualitatif de nature évolutive : l’organisation humaine se complexifie. Nous pouvons ainsi observer que de la névrose actuelle avec ses symptômes fonctionnels somatiques, à la psychonévrose hystérique avec ses symptômes conversionnels symboliques, la structure psychique gagne en complexité. 

Le modèle psychosomatique de l’École de Paris, fondé par P. Marty, M. Fain, M. de M’Uzan et Ch. David et enrichi sans cesse par leurs successeurs, est un modèle éminemment évolutionniste. Basé sur le principe d’une dynamique hiérarchisée, on peut le concevoir sous forme pyramidale, s’étageant de niveaux en niveaux de plus en plus complexes, avec à la base le fonctionnement somatique traversé par les excitations sexuelles et à sa pointe évolutive supérieure, le fonctionnement mental traversé par la vie pulsionnelle. A partir d’une même source énergétique instinctuelle, deux vectorisations sont possibles : l’une, évolutive, « pulsionalisante », dans laquelle les systèmes se chargent de plus en plus de sens et de vie ; l’autre, régressive, « dépulsionalisante », dans laquelle l’énergie se dégrade, se déqualifie, et les systèmes qu’elle investit perdent le rapport au sens et à la vie. Ce modèle intègre, dans une synergie des registres dynamique et énergétique, les deux plans d’expression somatique et psychique, dont l’articulation est à rechercher dans l’histoire du sujet. 

Le rôle de l’objet dans la construction du sujet est indiscutable. Selon A. Green, il est souhaitable de parler de « couple pulsion-objet », car l’objet est le révélateur de la pulsion. En psychosomatique, c’est dans l’exercice de la fonction maternelle, notion très féconde forgée par P. Marty et élargie par M. Fain, que l’objet intervient et que, en conditions optimales, le travail de pulsionalisation du corps du petit de l’homme se réalise. La fonction maternelle accomplit un large spectre d’opérations, toutes imbriquées les unes dans les autres, assurant dès le commencement le montage des pulsions d’autoconservation du moi jusqu’au montage des pulsions sexuelles. 

Essayons d’apprécier les enjeux de l’exercice de la fonction maternelle tout le long du cheminement évolutif de l’enfant. Sur le plan économique, le nouveau-né est sous un régime quasi-traumatique, où règne l’excès d’excitations émanant de toutes parts, notamment des grandes fonctions organiques, encore anarchiques. Elles s’expriment sur un mode impératif et non-ajournable basé sur l’alternance besoin-satiété et sont régies par un système du type « tout ou rien ». P. Marty a qualifié cet état de « mosaïque primaire », où l’inconscient est encore parcellaire et systèmes fonctionnels sont en voie de maturation. A ce stade, la fonction maternelle joue son rôle princeps de pare-excitations, opérant comme un filtre de l’afflux d’excitations exogènes (température, lumière, bruit et autres), puis endogènes (faim, soif, inconfort), fractionnant l’excitation en petites quantités et en lui attribuant des qualités. Cette régulation constante sera décisive pour la constitution de l’unité fonctionnelle psychosomatique et son corrélat métapsychologique : le narcissisme primitivement secondaire selon M. Fain, notion qui implique d’emblée la présence de l’objet dans le devenir du narcissisme. On conçoit ici l’importance conférée au système d’interprétation des signaux émanant du nourrisson et le choix des modes d’intervention, des rythmes introduits par rapport aux rythmes naturels, enfin, des multiples réponses apportées au sein de la fonction maternelle. En situation néoténique mais néanmoins à l’affût d’échanges, l’enfant interprète et répond aux mouvements de l’entourage à son égard. 

La qualité de l’investissement du corps et des systèmes fonctionnels somatiques de l’enfant (alimentaire, d’excrétion, respiratoire, du sommeil et autres), sera sans doute déterminante dans les nouages psychosomatiques ultérieurs. Ces investissements procèdent selon une véritable effusion projective d’affects et de représentations provenant du psychisme de l’adulte. Ceux-ci ont une fonction de liaison du flux d’excitations somatiques avec, à la clé, la dotation de sens des multiples expressions de l’enfant, qui le singulariseront au sein d’une famille, d’une culture, d’une ethnie, etc. Le cadre d’investissement maternel se doit d’être discontinu, car c’est l’alternance entre présence et retrait qui assure l’intériorisation de la fonction maternelle et l’autonomisation de l’enfant, notamment en ce qui concerne la gestion de ses besoins physiologiques et son autoconservation. 

Cependant, l’essentiel de cet investissement, c’est l’apport en libido, l’énergie sexuelle psychique d’Éros. C’est l’irrigation des lieux du corps par la libido, au sein des dialogues tactiles, toniques, sonores, verbaux et infra-verbaux entre l’enfant et l’objet, qui rendra efficient le travail d’érogénéisation des excitations somatiques et l’entrée en jeu de la dimension, à proprement parler, psychosexuelle. 

Ce capital libidinal et sa circulation entre le Moi et les objets, vont assurer les mutations des quantum d’excitations sexuelles somatiques en motions pulsionnelles érotiques. Ces transformations doivent être comprises à la lumière des apports freudiens post 1920, c’est à dire, de l’alliage constant d’Éros et de la destructivité. La fonctionnalité du masochisme érogène primaire (cf. Benno Rosenberg) jouera ici un rôle essentiel, en tant qu’opérateur de co-excitation de la libido et de la destructivité, nécessaire à la rétention des charges érotiques au sein du moi, notamment lors des situations d’attente douloureuse et de frustration.

La clinique des troubles somatiques est justement celle où ces processus d’alliage pulsionnel vont se trouver défaillants. Les frappes du trauma peuvent produire des effets ravageurs affectant le développement pulsionnel d’un individu dès ses origines et son équilibre psychosomatique tout au long de la vie. Ceci sera fonction des mouvements de liaison et de déliaison pulsionnelle, autrement dit, des gradients de libido, moïque et objectale, disponibles et aptes à lier les excitations destructives en risque de débordement et potentiellement mortifères, lors des moments critiques de la vie. 

Du point de vue psychosomatique, l’émergence de la psychosexualité et son achèvement, sont donc les garants de l’équilibre vital. Les travaux conjoints de Denise Braunschweig et Michel Fain apportent un grand éclairage à cette problématique de l’enracinement du psychique dans le biologique, par le sexuel. 

La libidinisation du sommeil du bébé par la mère est pointée par ces auteurs comme étant l’étape inaugurale des processus hallucinatoires et d’ouverture à la vie fantasmatique et onirique du petit. L’investissement tendre maternel, issu de sa pulsion sexuelle inhibée quant au but, assure à l’enfant l’abaissement du tonus corporel et l’intégration progressive des auto-érotismes, lui donnant accès aux satisfactions passives, corrélées à une recherche fantasmatique de satisfactions venant d’un objet actif, auquel il s’identifie pour pouvoir en venir à « se faire plaisir ». 

Dans les meilleures conditions, ce mouvement est porté par le désinvestissement de la mère qui se détourne de son enfant pour se tourner vers le père de l’enfant. La mère redevenant amante du père pose à l’enfant une censure, équivalant à un message de castration, désignée comme la « censure de l’amante ». L’identification hystérique primaire de l’enfant à sa mère, en d’autres termes, l’identification à la jouissance des acteurs de la scène primitive de laquelle il est en même temps exclu, devient le prototype de la trace mnésique inconsciente et des premiers refoulements. Il s’agirait, dans cette configuration hautement chargée érotiquement, d’une double identification : au père, désigné par les auteurs comme le pénis désiré par la mère et à la mère, désirant ce pénis. D’après G. Szwec, dans ses développements personnels récents à propos de la censure de l’amante, le statut du père, à ce stade très précoce, c’est essentiellement une excitation sexuelle, un pénis en érection, un désir attracteur du désir de la mère. 

Les passages du corps à corps de la mère avec son enfant à celui avec son amant, exigent de sa part un solide ancrage surmoïque et un travail de désexualisation et de resexualisation constant au niveau de son préconscient. Est ainsi favorisée la chute dans l’inconscient de l’enfant de ce langage du désir, archaïque et bisexuel, au profit du développement d’une langue secondarisée, grevée par la censure et organisatrice de la pensée consciente. Les traces mnésiques inconscientes, dans cette perspective, sont donc un mixte de sensations corporelles somatiques et du langage érotique archaïque prononcé par la mère. Un écart érogène s’inscrit, suivant un passage de Serge Leclaire cité par nos auteurs, en un point du corps qui a joui au contact d’une caresse de la mère, devenant alors trace immatérielle. C’est ainsi que nous pouvons concevoir la naissance de la pulsion : comme la sommation d’inscriptions successives des traces mnésiques constituées par divers ordres du langage et leur liaison au corps.

Deux grandes lignées pulsionnelles peuvent alors être définies : l’une, dont le destin poursuit l’évolution qui vient d’être décrite et qui inscrit l’enfant dans l’ordre œdipien, lui garantissant une vie psychique bien fournie en représentations et affects, assurant un capital inconscient et une souplesse du préconscient aptes à transformer les excitations sexuelles et à bâtir une psychosexualité de bon aloi. L’autre, frappée par le trauma et caractérisée par des distorsions de la fonction maternelle plus ou moins graves, où la voie psychique ne suffit pas. Le refoulement originaire échoue à asseoir les formations inconscientes et le préconscient n’est pas assez fonctionnel pour permettre l’écoulement et les mutations des excitations, laissant l’enfant démuni face à des masses d’excitations déliées et non symbolisables, inaptes à la fondation et à la consolidation de sa psychosexualité. 

Dans cette perspective, les auto-érotismes sont d’une importance capitale et leur mise en place joue un rôle déterminant, voire différenciateur, des figures cliniques que nous rencontrons. L’investissement libidinal du moi en tant qu’objet sexuel, via les autoérotismes, assure l’alliage des pulsions au niveau même des ancrages somatiques des zones érogènes, c’est à dire, des grandes fonctions physiologiques. Rappelons-nous aussi de l’ajout au texte de 1905, où Freud étend la propriété d’érogénéité à tous les lieux du corps et à tous les organes internes. Dans « le moi et le ça », il affirme que l’antagonisme des pulsions règne « dans chaque morceau de substance vivante (…) dans une union aux proportions variables ». Nous pouvons alors estimer l’importance de la bonne régulation de l’économie pulsionnelle au sein du moi, considérée comme « avant tout un moi corporel », faute de quoi, la destructivité interne fait ravage, déclenchant les processus de régression somatique, ou de façon plus radicale, de désorganisation progressive, mettant en péril la conservation du sujet. 

La clinique psychosomatique de l’enfant est un véritable terreau où nous voyons se déployer le « spectre psychosomatique », allant des expressions symptomatiques les plus somatiques jusqu’aux expressions symptomatiques les plus psychiques, ainsi que celles qui se déplacent entre ces deux pôles, notamment au cours des traitements psychanalytiques.

Dans cette clinique nous assistons en direct, pourrait-on dire, aux modalités interactionnelles et d’investissement de la fonction maternelle et ses retentissements sur l’évolution psychosexuelle de l’enfant. Les troubles fonctionnels, comme par ex., les troubles du sommeil, les reflux gastro-œsophagiens, les vomissements chroniques, les constipations, l’asthme et autres, qui constituent le lot quotidien de cette clinique, peuvent être compris comme des manifestations de la surcharge des systèmes fonctionnels organiques due aux achoppements du travail d’étayage et aux défaillances des auto-érotismes. Les appareils, fonctions et organes de l’enfant peuvent être surinvestis, pas assez investis, non investis, ou investis de façon discordante par l’environnement, favorisant des somatisations passagères qui pourront, ou pas, devenir chroniques. 

Si le déclenchement d’un symptôme somatique signe pour nous une défaillance du travail de liaison pulsionnel, fût-il nécessaire à l’économie du fonctionnement psychique du sujet, son développement reste très variable. D. Braunschweig a développé l’idée très heuristique d’un deuxième temps, où une hystérisation secondaire du symptôme somatique se produit, au contact de l’enfant avec sa mère et l’entourage, colorant autrement le processus pathologique. Dans ces cas, les récidives se produisent dans des contextes précis, l’enfant cherchant à retrouver, plus au moins consciemment, certaines réactions connues. La mise en acte des réminiscences du traumatisme initial, manifeste l’activité érogène d’une trace ayant bien été inscrite dans l’inconscient refoulé. Ce mouvement peut être néanmoins enrôlé dans l’automatisme de répétition : ne perdons pas de vue qu’il s’agit des modes de fonctionnement où les liaisons pulsionnelles restent très précaires, souvent pas loin des états traumatiques. 

Dans l’« Enfant et son corps », ouvrage de référence en psychosomatique de l’enfant, écrit par L.Kreisler, M. Fain et M. Soulé au début des années 70, nous trouvons des minutieuses descriptions cliniques des troubles fonctionnels graves, où l’enfant pris dans des interactions pathogènes, investit certaines fonctions dans un sens « contre nature » et utilise un dysfonctionnement physiologique parfois passager dans un auto-érotisme forcené qui rappelle la recherche orgasmique, et qui l’expose parfois à un risque mortel. Le « petit pervers polymorphe » va bien plus loin que dans les recherches de plaisir habituelles, pour trouver du plaisir à l’intérieur même de son corps. C’est le cas du mérycisme qui inverse la progression du bol alimentaire par l’onde péristaltique qui succède à la déglutition dans un mouvement de type ruminant, ou du mégacolon fonctionnel qui inverse le réflexe physiologique de la défécation. Dans le spasme du sanglot c’est une asphyxie qui est recherchée, accompagnée de mouvements de type convulsif, qui a été associée à la « petite mort » orgastique. Les mécanismes physiologiques peuvent donc être pervertis par la sexualité, puis, là aussi, pris par l’automatisme de répétition. Ces troubles fonctionnels seraient compris, au cours des discussions des auteurs précités, comme des tentatives d’agir corporellement les fantasmes originaires, au lieu de les symboliser par les voies psychiques, au prix d’un passage à l’acte dangereux. Ceci suivrait les vicissitudes d’une fonction maternelle où échouent les identifications hystériques primaires, le message de castration ainsi que les refoulements, responsables de l’instauration des interdits. L’excitation sexuelle est ici déviée quant au but et sa liaison pulsionnelle pervertie. 

Une dimension essentielle de la sémiologie psychosomatique a été décrite les dernières années, dans le cadre des recherches sur les procédés auto-calmants du moi, ménées par Cl.Smadja et G.Szwec, notamment ce dernier en ce que concerne la psychosomatique de l’enfant. Une antinomie est posée entre les auto-érotismes qui cherchent le plaisir et une autre gamme de comportements, les procédés auto-calmants, qui cherchent le calme. Pris dans l’automatisme de répétition, le but de ces procédés reste strictement la décharge d’excitations, notamment par la voie de la sensori-motricité. La liaison libidinale maternelle est ici bien entendu en échec et la voie érotique, barrée. L’enfant se construit avec une tendance aux comportements mécanisés et répétitifs ; il est souvent hyperactif et non-câlin. Pour G.Szwec, l’autobercement du petit insomniaque peut être considéré comme un procédé d’endormissement autocalmant. Il s’agit, pour ces enfants qui, d’après cet auteur, « se passent de l’objet pour ne pas en faire le deuil », de la mise en place d’un système de défense anti-traumatique, au-delà du principe de plaisir, qui vise le retour au niveau zéro d’excitation. 

Pour illustrer ces propos théoriques, j’aimerais vous présenter une séquence de vignettes de la psychothérapie de K, dont le cheminement a été assez exemplaire de ce qu’on peut attendre d’un travail de remise en route du développement de la psychosexualité, chez une enfant présentant des troubles somatiques.

K est une petite fille âgée de cinq ans, pleine de charme, avec une grande facilité de contact et très vive d’esprit. Son mode de fonctionnement en séance m’a immédiatement évoqué la relation d’objet de type allergique décrite par l’école de Paris. Dans ce type de fonctionnement, l’enfant semble fixé au premier point organisateur du développement décrit par Spitz, celui du sourire à tous les visages, faute d’avoir intégré le deuxième point organisateur, celui de l’angoisse devant l’étranger, qui marque le travail de séparation mère/non-mère et, a fortiori, de séparation mère/enfant. Les mouvements de type adhésif chez K étaient frappants comme, par exemple, vouloir écrire avec mon crayon, mettre mes lunettes, prendre mon téléphone ou s’asseoir sur mon fauteuil. Issue du croisement de quatre cultures, chaque grand parent venant d’un pays distinct, K a une beauté particulière et des yeux immenses. À partir de son cou et sur une bonne partie de son corps, on perçoit les tâches qui marquent la présence d’un eczéma atopique sévère et les séquelles des surinfections cutanées greffées dessus, déclenchés quand elle avait 15 mois. Les troubles du sommeil ont été présents depuis l’âge de six mois. 

Avec le déclenchement de l’eczéma, un cycle infernal avait démarré avec des multiples réveils nocturnes, accompagnés de grattages et de la demande pressante de rejoindre le lit parental. Ils sont trois enfants d’âge très rapproché, K est la petite dernière. L’allaitement au sein a duré six mois et le sevrage a été très difficile pour la dyade, K ne voulait rien d’autre que le sein. K est venue au monde à un moment de grande crise familiale. Ses parents forment un beau couple, très investi dans leur vie familiale et se montrant aussi concerné par leur rôle parental que par leur lien conjugal. 

Cependant lors de la naissance de K, son grand-père paternel, frappé d’une grave maladie, est venu vivre dans leur foyer perturbant sérieusement l’équilibre familial. Un véritable climat de guerre s’est installé entre père et fils, lesquels, entre cris et coups, se sont déchirés, jusqu’à ce que K ait 15 mois, quand le grand-père fini par déménager et meurt peu de temps après. Aux dires de la mère, le grand-père était « un homme sans cœur », qui faisait frémir à son passage, d’une tyrannie unique. Le collage entre la mère et la fille a été incontestable. Face à la tempête qui emportait son père dans son drame trangénérationnel patrilinéaire, K a trouvé abri au sein maternel. Sa mère, dépiteuse, privée de son mari et amant, a trouvé auprès de son bébé les satisfactions libidinales manquantes et l’éponge à ses angoisses. Quant aux somatisations de K, le recoupement des dates était assez aisé : les troubles du sommeil se sont installés suite au sevrage et l’eczéma, autour de la période du décès du grand père. 

Au moment où je commence la psychothérapie à l’Ipso avec K, d’innombrables traitements avaient été tentés sans résultats durables. Aux dires du père « la gestion de la maladie » était exténuante, et de surcroît, K était devenue une petite fille colérique et exigeante. Des allergies alimentaires avaient été décelées et toute l’organisation familiale tournait autour des divers troubles de K.

La séquence qui sera présentée commence au début du suivi de K, se déploie pendant six mois de psychothérapie et concerne les évènements de la nuit. J’apprends par ses parents que K ne se plaignait plus des cauchemars qui la réveillaient les derniers temps, depuis qu’elle avait vu un pédopsychiatre comportementaliste qui lui avait proposé de dessiner ses cauchemars et de les jeter à la poubelle. Suite à cela elle ne faisait plus de cauchemars mais elle se réveillait la nuit, et formellement interdite d’aller dans la chambre des parents, elle déambulait dans la maison. Privée de la voie mentale onirique, considérée de plus comme un déchet à se débarrasser, K avait développé lors de ses réveils nocturnes, un système de décharge par la motricité, se levant du lit et marchant jusqu’à ce qu’un parent la gronde et qu’elle finisse par retourner dans son lit pour tenter de se rendormir. 

Nous nous sommes alors intéressés, K et moi, au bout du premier trimestre de sa psychothérapie, à ce qui se passait chez elle la nuit : on en parlait à chaque séance. Le travail sur ses ballades nocturnes nous a appris l’intérêt de K sur les bruits de la maison : les bruits du frigo, rempli des choses interdites à son régime, qu’elle regardait sans pouvoir les manger, devant se contenter d’un verre d’eau. Penser ensemble ses frustrations dans la sphère des plaisirs de l’oralité a été ainsi favorisé. Cela se poursuivit avec des conversations sur ce qu’elle pourrait faire toute seule dans son lit lors de ses réveils nocturnes, pour supporter cet état de passivité et y rester sans avoir à se lever. Des idées sont venues : imaginer des choses diverses, essayer de se souvenir d’une histoire ou des choses vécues dans la journée, inventer des chansons. K s’est mis à se chanter des berceuses pour s’endormir et a choisi un doudou préféré, puisque jusque là elle en avait plusieurs interchangeables. La démangeaison et le grattage présents la nuit ont été régulièrement travaillés et leur apparition pendant la séance a été traitée de façon ludique. K prenait conscience peu à peu du lien entre la montée d’une émotion ou d’une angoisse et l’envie de se gratter. 

Le temps est venu où nous avons évoqué les bruits présents la nuit venant du salon ou de la chambre des parents… à K de dire : non, elle n’était « même pas curieuse », K ne voulait pas parler de cela. Les allusions aux bisous des parents l’énervaient assez. Puis K, en installant ses mouvements identificatoires, a décidé d’inviter son amoureux de l’école à venir dormir à la maison. Il fallait qu’elle dorme bien, me dit-elle, pour ne pas le réveiller, comme elle faisait souvent avec son frère et sa sœur, les réveillant parfois et causant maints conflits le matin. Une nouvelle phase commence où K n’arrive pas à rester dans son lit car, quand elle se réveille, elle a très envie de faire pipi. Elle va aux toilettes, après elle retourne dans son lit mais « ça continue », « c’est comme une envie de faire pipi », m’explique-t-elle ! 

Voilà que l’excitation sexuelle s’enracine au niveau génital, en même temps que les pensées sexuelles sont présentes et les liens objectaux investis. Une différenciation entre la fonction urinaire et les sensations érogènes génitales peut se profiler. Puis un jeu s’installe dans lequel elle amène de la salle d’attente des dessins faits par son père, souvent des dessins d’animaux sauvages. Elle les cache sous son t-shirt et ne veux pas me les montrer ; je lui dis qu’elle « voulait avoir les dessins de papa que pour elle et me mettre en dehors du jeu; à la maison peut-être elle voulait faire pareil avec sa maman ». K me raconte un cauchemar. Papa tue tout monde : son frère, sa sœur, sa mère, tous, sauf elle. Nous parlons de sa peur quand papa se met en colère, son envie qu’il n’y est qu’elle qui soit épargnée. Nous évoquons le temps où elle était bébé et papy était chez eux. Mais elle ne veut pas en parler, « voilà, c’est tout, c’est comme ça ». K démarre une période où elle ne veut plus beaucoup parler, elle arrête nette ce qu’elle est en train de dire et me dit « c’est secret ». Je lui dis qu’elle a le droit de garder ses pensées pour elle. K développe une forme d’hostilité envers moi. Son jeu préféré consiste à me demander d’écrire ou de dessiner quelque chose, puis elle se plait à effacer en rigolant à souhait ce que je venais de faire. Je dis à K « qu’elle m’en veut parce que j’étais une dame et je pouvais faire plein de choses qu’elle ne pouvait pas encore faire ».

Voilà qu’ainsi, peu à peu, ses réveils nocturnes se sont espacés et son sommeil s’est amélioré. Les poussées d’eczéma sont devenues moins importantes et les parents ont commencé à réintroduire certains aliments qui lui étaient interdits. Le travail de qualification des montées d’excitations chez K, dans ses multiples nuances affectives et en fonction des différents enjeux objectaux, a été le fil rouge de son traitement analytique. Nous avons tenté de montrer l’importance de cela pour la fondation et la consolidation de sa psychosexualité.

Progressivement les expressions du fonctionnement mental de cette petite patiente ont pris le pas sur les expressions somatiques et comportementales, jusque-là au premier plan. Le travail d’autonomisation psychique de K s’est remis en route avec ses ingrédients indispensables : triangulation, conflit, expression d’affects et de pensées. Ceci allant de pair avec la mise en place d’une capacité fondamentale : celle de refouler. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 9 juin 2010

Les voies de la sexualité à l’adolescence

Un père de famille soucieux de ses responsabilités vis-à-vis de son fils adolescent, convoque ce dernier et cherche à établir une certaine intimité avec son enfant. Le fils lui dit : « ne te fatigues pas papa, dis-moi plutôt ce que tu veux savoir ! ».

Dans ce même esprit, bien souvent ce sont les parents qui remarquent en dernier les changements pubertaires de leur enfant devenu adolescent et cherchent quelquefois à leur insu à le maintenir dans un état d’enfant.

Aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait ainsi ; quelquefois les parents tiennent un rôle inquisiteur et s’immiscent beaucoup trop dans l’intimité des adolescents. Dans une consultation, Félicie me raconte que sa fille de quatorze ans, durant l’été dernier, dormait dans le même lit avec son copain, ce qui permettait à la mère d’être au courant !

La question de la sexualité et le rôle de la responsabilité des parents avaient préoccupé les psychanalystes de longue date. Déjà Ferenczi en 1927 l’évoque dans son article : « L’adaptation de la famille à l’enfant ». Ainsi il formule des réserves quant à des explications purement pédagogiques proposées aux enfants qui ne prendraient pas en compte tout l’aspect psychologique et négligeraient la reconnaissance de la sexualité, de la libido dès l’enfance. Ce que nous pouvons souligner dans son approche, c’est le rôle qu’il attribue aux parents, aux adultes, à l’influence du milieu, qui n’étaient pas encore une préoccupation des psychanalystes de cette époque. L’enjeu central, à cette époque, fut le monde interne de l’adulte et progressivement le monde de l’enfance dans la découverte de la sexualité.

La question de la sexualité n’a pas cessé de se complexifier depuis les premiers écrits de Freud cependant il a souligné dès le départ la différence entre le courant tendre et le courant sexuel. On retrouve à l’adolescence cette dichotomie, où les deux courants restent séparés : le courant sexuel s’exprime dans les préoccupations plus ou moins conscientes par rapport au corps. Tandis que le courant tendre restera plus en retrait, ses traces se manifestent dans les états de dépendance quelque fois extrêmes. Cependant le Moi garde la place centrale même si ses modalités d’expressions restent fluctuantes, mais tout ce qui touche au lien à l’objet à l’autre n’apparaît pas facilement. La phrase célèbre de Freud : « Le Moi n’est pas maître en sa demeure », qu’on pourrait paraphraser qu’il n’est pas libre en sa demeure !

La situation paradoxale de base pourrait se résumer dans le dilemme d’un Moi pris entre le risque d’être trop près ou trop loin de ses objets d’investissement. Trop près il est menacé par une angoisse d’intrusion et de fusion ; trop loin par une angoisse d’abandon. Une des solutions de sortie se trouve dans la rencontre avec l’univers de la passion. Elsa Schmid-Kitsikis : « Le vécu passionnel renvoie au conflit entre éprouvés du besoin et éprouvés du désir. La passion engage la sensorialité du sujet. Il représente une concentration pulsionnelle régie par le perceptif et l’hallucinatoire, dans un deçà du haïr et du aimer, par absence d’un réel investissement de soi et encore moins de l’objet autre, permettant de délimiter les affects éprouvés.» Ne renoncer à rien ? Toute conflictualité, toute décision est évitée, voire même contournée. Le narcissisme n’est pas attaqué, au contraire il trouve son apogée, même s’il est confondu dans un élan fusionnel avec l’autre, il ne se dissout pas, il ne disparaît pas, donne l’apparence d’une satisfaction extrême ? Chloé évoquait avec une certaine nostalgie l’époque où elle avait vécu une grande histoire passionnelle qui lui évitait toute interrogation, alors qu’aujourd’hui, devenue adulte, dans la relation amoureuse elle ne retrouve plus ses élans d’excès, se sent déçue. Elle se demande s’il faut se « contenter » des vécus beaucoup plus raisonnables ; est-ce encore de l’amour se demande-t-elle ?

C’est en retrouvant le roman de Carson McCullers « Frankie Addams », qualifié de chef d’œuvre qui illustre magistralement l’histoire d’une adolescente de douze ans qui promène son mal-être, que j’ai pu m’interroger de la sortie de l’enfance, du basculement vers l’adolescence. Pourquoi est-il si difficile de passer de l’enfance à l’âge adulte, si compliqué aussi de conclure la paix avec soi-même ? 

« C’est arrivé au cours de cet été vert et fou, Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenue un être sans attache, qui traînait autour des portes, et elle avait peur » L’histoire commence ainsi. Le sujet se résumerait à la découverte de la sexualité à l’adolescence, l’essentiel du livre se passe en une journée où la vie de Frankie se transforme dans la réalité et à l’intérieur d’elle-même. Le motif externe qui donne le ton est la préparation du mariage du frère. Cet événement va bouleverser la vie de cette adolescente, mais ce qui demeure l’essentiel et donne le génie de l’œuvre, ne sont pas les événements de la réalité, mais les modifications progressives internes de la jeune fille. Pour commencer le mariage comme un leitmotiv prend une place excessive démesurée, il s’agit bien d’autre chose que de l’événement lui-même. Avec une certaine naïveté, Frankie se prépare à faire partie du couple, interroge sa nounou noire sur sa vie amoureuse ; pour faire partie des « grands » décide de changer de prénom, elle s’appellera désormais F. Jasmine. C’est ce nouveau prénom qui l’amène aux arcanes de la découverte de la sexualité, à ce qu’elle pressent confusément dès les premières lignes du livre de ce qui se cache derrière les portes, qui l’attirent tellement, qu’elle rode autour. Des scènes de grande violence seront amalgamées à des quêtes et des changements plus internes, entourés d’adultes y compris le père, qui donneront leur réponse à l’adolescente solitaire et inconsciente des dangers de la vie.

Trois mois après, vers la fin du livre, avec l’arrivée de l’automne, après la déception du mariage, Frankie retrouve son vrai prénom dans une version plus sérieuse, se prénomme à présent Frances. Avec son vrai prénom sous une version plus adulte ; Frances rentre dans les rangs de l’adolescence, délaisse sa nounou, pour se lier d’amitié avec une autre jeune fille, chacune rêvant de célébrité….

Ce qui apparaît dans ce roman, c’est la recherche d’identité chez cette adolescente. Le Moi cherche à s’approprier des contours définissables, à gagner une consistance. Au début la quête de Frankie de retrouver son frère et sa fiancée au mariage devient progressivement la possibilité de s’étoffer à l’intérieur dans son Moi. En réalité tout est tourné vers elle-même, mais pas directement. Elle trouve des indices dans son environnement, quelle utilise ensuite pour s’étoffer en tant que personnage, pour se construire. Il y a le climat étouffant de l’été, qui renvoie au corps à sa recherche physique de changement physiologique, les vêtements, pour se transformer de l’extérieur, dans le regard des autres, notamment la nounou noire qui tente de contrôler cette jeune fille. On retrouve bien cette recherche corporelle, qui recherche le regard des autres, mais pour pouvoir récupérer cet intérêt venant de l’autre, vers le monde intérieur. On n’est pas encore dans une véritable histoire d’amour, dont les prémisses sont annoncées seulement à la fin du livre avec la rencontre de cette jeune fille. Un premier émoi sur un versant homosexuel qui précède souvent la rencontre amoureuse dans la complétude avec l’autre, avec l’objet, qui pourra advenir après. Le livre construit l’éveil à la sexualité avec tous les tourments que cela amène chez Frankie.

En réfléchissant à partir de ce livre aux adolescents d’aujourd’hui, à la question de la sexualité, ce qui nous apparaît dans l’évolution des jeunes, c’est qu’ils ne trouvent plus la disponibilité interne pour se structurer, de faire la place à un Moi consolidé, étoffé avant la rencontre avec l’autre ; une tendance insuffisamment tourné vers le Moi, vers le monde interne. Comme une sorte de raccourci pour éviter de chercher les réponses dans le Moi, et recourir trop aux amours successifs pour se connaître. 

Le Moi dans son inachèvement cherche à se construire dans la rencontre avec l’autre. Jean Cournut : « …la course à l’objet est impitoyable ; il faut réussir à aimer, sinon c’est Narcisse qui se noie. L’adolescence est une époque de dévoration, des autres que ceux de la famille, de ceux aussi de la famille ; dévoration forcenée de savoir, d’exploration, avec évidemment l’envers, c’est-à-dire l’angoisse et les inhibitions. La sexualité enfin, ou peut-être d’abord : nouvelle naissance, renaissance après le moyen âge de la latence, voilà vivaces tous les flamboiements de la passion et des dérivés identitaires. » 

Des exemples nous permettront d’illustrer ces propos.

Je commence par donner quelques extraits en rapport avec notre sujet de l’histoire de Maxime. Quelle place prend dans son cheminement la question de la sexualité ? 

Maxime et les apparences :

Aujourd’hui vu de l’extérieur après une longue histoire pleine de soubresauts de violence, voilà la vie d’un jeune homme bien sous tous rapports, tout ce que les parents pourraient rêver à son sujet. Ne s’agit-il pas de le souhaiter heureux sur le plan affectif et dans ses projets de travail ? Comment décrire la complexité de ce qui questionne ici ? Pour commencer dans les grandes lignes, au moment et à la sortie de l’adolescence, les projets de ce qu’on veut devenir entre les rêves grandioses de l’enfance et la réalité du monde extérieur finissent par trouver un compromis, entre un Moi-Idéal et un Idéal du Moi vers une solution acceptable.

Au moment d’entrée dans l’adolescence, Maxime se débattait dans des manifestations graves de l’adolescence, on le sentait perdu. Perdu affectivement, intellectuellement dans une famille en apparence porteuse de réussite sociale, de bien-être matériel. A ce stade des événements que souhaite t’on de plus ; on pense, en général, les émois sexuels tellement éloignés, que souvent on met l’accent sur les études, la réussite scolaire pour compenser les turbulences affectives. Effectivement la violence cache une dépendance extrême à une mère elle-même pétrie de violence dans les arcanes de l’excès. Les études patinent, il ne parvient pas à intégrer les connaissances requises. Par trois fois il échouera au baccalauréat, il se sent toujours ailleurs, même si les manifestations de violence ont perdu de leur intensité. Au cours des dix années suivantes trois relations amoureuses l’accompagneront dans son évolution. Voilà ce garçon qui reste en dehors de tout contact social pour ainsi dire, enfermé chez lui dans la réalité et psychiquement il entreprend des études très poussées qui pourraient ne jamais finir. Son seul réel contact avec le monde extérieur en dehors d’un lien archaïque à une mère toute puissante, se situe dans sa vie de couple.

Que représentent ces trois jeunes filles dans son histoire, dans son évolution ?

La question centrale serait la ressemblance, la proximité avec la mère de Maxime.

Jeanne, il l’a rencontrée en essayant de passer le baccalauréat. Fille d’immigrés, très jolie, elle nourrissait l’ambition de réussir ses études. A-t-elle joué un rôle de protection auprès de Maxime ? Probablement. Cependant elle voulait vivre avec lui, partager un logement, avancer dans la vie ensemble ; de cela il n’a pas voulu. Vu de l’extérieur on pourrait penser qu’il souhaitait garder une certaine autonomie vis-à-vis d’elle, mais était-ce de l’autonomie, ou rester dans son enfermement dont il ne parvenait pas de sortir ? L’énergie, la vitalité de Jeanne lui faisaient peur, le dérangeaient. Peut-être aussi cette jeune fille représentait trop la réalité, dont il était loin et qu’il ne parvenait pas à appréhender. Etait-ce alors une tentative de s’en rapprocher grâce à Jeanne ? En tous les cas le désir de poursuivre cette relation venait d’elle, et après un certain apprivoisement de Maxime, la relation n’a pas tenu, il tentait de plus en plus de s’éloigner d’elle. Dans cette première rencontre, en apparence on est plus du côté de la réalité, de la banalité. Les deux jeunes préparent le baccalauréat ensemble, la fille plus éveillée, va chercher le garçon et le tire à sa suite, il se laisse faire. Probablement Maxime dans un premier temps était très touché narcissiquement de ce contact, mais progressivement, cela le dérangeait dans sa solitude, son isolement. C’est un premier pas vers la rencontre sexuelle, mais cela ne tient pas, ne s’accroche pas, Maxime est trop loin de cette réalité, il n’est pas dedans, et leurs voies s’éloignent progressivement, même si pendant un certain temps ils gardent un certain contact, peut-être cela pouvait rassurer Maxime par moments. Pourrait-on y voir une certaine ressemblance avec la mère de Maxime ? Cela reste très extérieur, en surface. Une jeune fille travailleuse, ambitieuse comme la mère. Rien n’indique plus de lien, et surtout ne poursuit pas la voie dans cette rencontre.

Tout en écrivant ces lignes elles m’évoquent Norbert Hanold dans la Gradiva de Jensen ; la perception et l’hallucination du héros qui voit les pas de sa dulcinée sur les pierres de Pompéi. Il en va de même pour Maxime dans sa seconde rencontre amoureuse : Lucilla est une jeune fille étrangère, dont il fait la connaissance sur les bancs de l’université. Elle est très belle, mais loin de lui, et cette fois-ci nous sommes dans une version livresque de l’amour, car Maxime est fasciné par elle, par son originalité, mais elle est loin, il ne l’intéresse pas. Ce jeune homme ombrageux ne la touche guère, ils évoluent dans des sphères différentes. Cependant souhaitait-il réellement construire quelque chose avec elle, ou bien la vue de cette jeune fille nourrissait son fantasme, son monde imaginaire, et il ne demandait pas davantage. Ici, c’est en lui que se mettent en place les prémisses de la vie amoureuse, la vue de cette jeune fille le fait entrer dans un monde qu’il découvre. Que de héros de la littérature ont emprunté ce chemin avant lui ! 

La troisième rencontre avec Éléonore s’ouvre sur la complexité du lien, sur un mélange de la réalité et du fantasme, s’engage dans la temporalité avec la possibilité de l’évolution de la vie à deux. Progressivement les partenaires vont se rapprocher, apprendre à vivre ensemble. Ce que j’évoque là décrit seulement la surface d’une réalité dont les soubassements contiennent bien des interrogations. Après un début de la relation, qui produit des scintillements narcissiques où les deux jeunes s’éblouissent mutuellement, et se présentent sous leurs meilleurs aspects, dans la durée, les conduites se modifient. 

Dans l’histoire de Maxime, la rencontre avec Eléonore représente un mélange entre le rêve et la réalité. Vu de l’extérieur cette jeune fille rencontrée sur les bancs de l’université le ramène à sa mère pour laquelle les études ont tant compté. D’une certaine manière, venant d’une famille originale, non conventionnelle et instruite elle permet à ce garçon de s’écarter des conventions étroites de son circuit familial. Le père d’Eléonore est un érudit retiré à la campagne, la mère beaucoup plus jeune concilie ce mode de vie avec ses aspirations à la vie urbaine. Tout à l’opposé de la famille de Maxime, on sent des parents libres des conventions sociales, préservant une authenticité dans leurs choix, leur évolution. Ils ne se mêlent guère de la vie de leur fille, alors que chez Maxime, l’étau maternel ne se desserre jamais. 

Pourrait-on penser que dans la tête de Maxime un conflit s’engage entre l’influence maternelle et l’apport de cette jeune fille ? Tente-il d’éliminer ce conflit en amalgamant les deux apports, en déniant leur différence ? Comme si tout le monde souhaitait de manière unanime sa réussite, en annulant les divergences de voies pour y parvenir. Pour l’instant, sa solution à lui, à moindre frais (sur le plan économique) sera de se remettre dans une dépendance majeure sous la protection d’Eléonore, laquelle avance sur la voie de la réussite sociale. Il se peut qu’il voie en elle le duplicata de sa mère, ce qui le rassure probablement. Pour elle, cela peut signifier qu’en portant Maxime, répète-elle l’identification à son histoire maternelle, et réprime des nouvelles aspirations à l’autonomie ? Nous nous trouvons devant un dilemme assez courant chez les jeunes aujourd’hui : sous couvert d’une apparence d’évolution vers des nouveaux espaces de liberté, y compris de choix sexuels, ils ne parviennent pas facilement à se libérer des chemins familiaux, restent dans un enclos, empreints d’identifications massives qu’on ne décèle pas toujours. 

La question des apparences nous fait évoquer le poème de Verlaine : « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre… », qui correspond bien au choix d’objet de Maxime. En apparence il s’éloigne de sa mère pour se créer une nouvelle vie, en réalité pour paraphraser les propos de de M’uzan : « Le même et l’identique », le choix d’objet n’est pas tellement différent de l’objet maternel, il est dans le même. La famille d’Eléonore n’est peut-être pas si différente de l’histoire des parents de Maxime. La question qu’on pourrait se poser : est-ce que ce choix du côté de la répétition de son enfance, de sa dépendance au circuit maternel lui permettra de s’en éloigner progressivement ou bien demeurera-t-il figé à cet ancrage ? Pour l’instant nous n’avons pas de réponse sur ses capacités d’évolution, mais on est plutôt pessimiste sur ses possibilités de mobilité, de transformation.

Les aventures de Bill nous conduisent sur d’autres champs d’investigation, sur d’autres cimes. Il ne ressemble pas à Maxime, ses frasques défraient les chroniques, il ne connaît aucune limite. Il marche sur les pas de son père, mais versant dans l’imitation, dans l’imposture. Il avance. Nous sommes bien loin de l’immobilité, du côté figé de Maxime. Bill est beau garçon, il attire le regard des filles, sa vivacité, son aisance fascine. Il n’y a pas de violence en lui, son arme est la séduction, partout où il passe, malgré les infractions graves à la loi, il rencontre l’indulgence, la compréhension des adultes détenteurs de la loi, de l’autorité. Malgré des études très peu investies, à l’étonnement général il réussit son baccalauréat. Le voilà lancé dans des études supérieures qu’on se demande, vu sa légèreté de connaissances, s’il va réussir ? Lui, n’a peur de rien, il avance, il méconnaît probablement ses carences, ses fragilités narcissiques. Bill est inscrit dans un réseau social, il est loin d’être isolé dans son monde à lui. Cependant on est dans le faux, il avance dans un circuit de faussaire. Les cartes de crédit, les arcanes de l’informatique n’ont pas de secret pour lui, même, si justement il n’utilise pas ses réseaux à bon escient. Ses succès auprès des filles lui font rencontrer sa dulcinée Rosiane, déjà installée dans une vie professionnelle. Rosiane a sept ans de plus que lui, mais cette différence n’est guère perceptible, ils apparaissent bien assortis. L’entourage espère que cette rencontre, cette nouvelle vie amène Bill sur le droit chemin. 

L’aliénation à la mère : comment l’expliciter ? C’est parce que Bill n’a pu être investi par sa mère suffisamment qu’il va tenter de tout mettre en œuvre pour y arriver. La mégalomanie largement décrite dans les œuvres de Janine Chasseguet-Smirgel dans le déni de la différence des générations est utilisée comme un recours pour tenter de se faire reconnaître. André Bauduin dans son travail sur « Psychanalyse de l’imposture » apporte un complément à cette analyse : » C’est le refuge dans une identité illusoire qui permet au sujet d’assurer, non sans un certain triomphe sur l’objet, sa cohérence…, le sentiment d’identité lui-même, qui trouve à se loger pour survivre dans l’identité d’emprunt. » Dans une lettre adressée à sa mère, Bill lui fait de reproches poignants pour son manque d’amour, son manque d’investissement. C’est tout le contraire du héros de Romain Gary dans « Promesse de l’aube » où pour la mère son fils restera pour toujours l’accomplissement de sa vie.

Bill et Rosiane : le choix de cette jeune fille diplômée, pourvue d’une reconnaissance dans la sphère sociale, porteur de quel sens pour ce garçon ? A lui de se prouver que ce n’est pas parce que sa mère ne l’aime pas qu’il ne trouvera pas une jeune fille digne de tout le respect, bien mieux que sa mère ! En montrant cela, dans sa tête il met en place une rivalité entre ses deux amours, l’amour déçu de sa mère qui perd de sa valeur, devient pas grande chose en comparaison avec cette jeune fille représentant tant d’attraits. Dans cette démarche il minimise l’apport éventuel de sa mère, qui est ainsi considérablement réduit, perd beaucoup d’intérêt, peut être dénigré, voire rejeté. Dans cette démarche l’attachement à Rosiane prend toute sa valeur, devient une force, gagne en intensité. Dans un premier temps de leur relation Bill déploie beaucoup d’efforts pour partager son temps avec elle, la rejoint régulièrement. Cela ne durera pas. Fort curieusement, mais cela s’explique sans doute : le lien se modifie entre les jeunes gens et c’est Rosiane qui tombe sous l’influence de Bill. Pour Rosiane, son travail, sa réussite perdra tout son attrait sous l’influence de ce garçon, qui lui fera lâcher toutes ses valeurs. Pour aller jusqu’au bout de cette nouvelle conduite, elle s’installe avec Bill chez les parents de ce dernier, elle désinvestit progressivement tout engagement professionnel, ils voguent ensemble vers des eaux troubles. Sans doute l’éducation de Rosiane, son surmoi provisoirement en veilleuse, lui permettent cette déviance. En fait, cela ne sera que provisoire, elle quittera un jour ce garçon pour reprendre sa vie ancienne. 

Après cela que devient Bill ? Un nouvel amour s’annonce à l’horizon, qui ne représentera que l’éphémère, la futilité, le paraître. En plus, cela l’incitera à cultiver ses vieux démons, faire de l’argent de manière illicite, reprendre le chemin du faussaire, l’attrait du hacker, les voies sur des opérations par le biais du net gagneront en force sur son chemin.

Nous nous trouvons ici confrontés à la force des identifications qui n’ont pas pu se modifier sous l’influence des amours d’adolescents, des modifications, des transformations n’ont pas pu se jouer suffisamment pour faire évoluer ce garçon de ses sentiments puissants de rejet maternel. L’identité de faussaire lui permet de concilier cette non reconnaissance d’amour, cette blessure ingérable avec le faux, de paraître comme son père, homme d’affaire florissant, mais du côté du comme si. Il pourrait dire dans sa mégalomanie aveugle « je suis comme mon père », mais encore mieux que lui, aucune barrière sociale ne peut m’arrêter sur mon chemin ! »

Cependant ses amours évoluent vers des fiascos, il ne rencontre plus aucune protection qui l’aiderait sur son passage, son univers se rétrécit progressivement. Je pourrais ajouter que l’amour de cette jeune fille, Rosiane n’a pas été assez puissant pour le sortir de là. Ou alors les forces négatives de Bill ne permettaient pas de le déloger de ce passé qui gagnait du terrain.

L’histoire de Sally permet de nous ouvrir à de nouvelles questions : la violence de l’excès. Dès sa naissance, arrivée prématurément, les problèmes s’amoncelaient. Les deux parents pour des raisons différentes, ne parvenaient pas à investir ce bébé de manière adéquate. Sa mère elle-même, vivait dans l’excitation extrême de manière permanente, cette excitation prenait des formes extrêmes, sinon retombait dans le vide, dans le néant. Quant au père, il contestait sa paternité, jusqu’à asséner à sa fille ses doutes sur ses origines. Les symptômes majeurs de Sally se manifestaient dans les difficultés d’apprentissage à l’école, une identification massive à ce père déchu et la haine de la mère complétaient le tableau. En même temps une identification à la mère se représentait dans une excitation paroxystique non contrôlable, dans la toute puissance. 

Arrivée à l’adolescence, ces traits s’amplifiaient encore plus. Sally prenait le chemin de la marginalité. Physiquement dès douze treize ans elle paraissait avoir dix-huit ans, très belle, elle attirait tous les regards. Pour couronner le tout, au collège où elle a pu être admise, elle affichait des tenues provocantes. Elle passait une partie de la journée devant le collège entourée de garçons désinsérés scolairement. Les moments qu’elle passait chez sa mère prenaient des tournures paroxystiques et se terminaient régulièrement dans une séparation violente, un rejet massif. Elle s’affublait des tenues de sa mère dont elle se servait sans scrupule, je crois même que cela ne signifiait rien pour elle. Elle distribuait les vêtements de sa mère à ses copines, il n’y avait pas un sentiment d’appartenance. Sa mère essayait en vain de récupérer ses biens, et en même temps pour se faire pardonner (de quoi) achetait à Sally de nouvelles tenues pas vraiment à bon escient. Le corps ainsi exhibé prenait toute la place sans être investi de l’intérieur. Ainsi les premiers amours se situaient avec des garçons vivant dans la marginalité. 

Aujourd’hui avec le recul je me demande s’il s’agissait d’un garçon en particulier, mais plutôt l’attirance vers ces groupes où on n’exigeait rien d’elle, ni réussite scolaire, ni tenue vestimentaire, il n’y avait aucune limite, aucune frustration. Cependant, je soulignerais qu’il me semble que dans ces groupes elle trouvait une chaleur, un attachement qui lui faisaient défaut dans la sphère familiale. Etait-ce de la sexualité, sous sa forme la plus primitive ? On était ensemble, un point c’est tout. L’histoire continue. Sally quitte définitivement le collège, se procure un chien qui l’accompagne partout dans ses pérégrinations. Malgré les passages les plus marginaux de sa vie étonnamment, Sally garde des amitiés stables avec des filles, dont une est encore bien plus perdue qu’elle. Ses amitiés sur un versant homosexuel jouent probablement un rôle important dans le processus identificatoire en cours. 

Ses vagabondages nocturnes, ses passages au commissariat, affichée avec son chien n’en finissent pas. Tantôt domicilée chez un ou l’autre parent, tantôt chez un copain qui vit avec sa mère, ou alors chez un garçon plus âgé, on ne sait pas exactement ce qu’elle vit sur un plan sexuel, sinon ballottée d’un endroit à l’autre. Un passage en justice, et un foyer éducatif ne donnent pas beaucoup de résultat. Quelques rares séances de psychothérapie l’aident peut-être à clarifier sa voie. À seize ans, au bout de ces quatre années d’errance, Sally s’installe seule dans un logement autonome en compagnie de son chien. Elle s’engage sur le chemin de la construction d’une existence progressivement organisée.

On a vu, durant ces quatre années, un corps exposé à tous les dangers, une sexualité sans protection soumis à tous les excès. Que cherchait-elle ? Un amour, une affection, un attachement, sans faille. Derrière ses exhibitions, ses errances, ce n’était pas la rencontre sexuelle qui primait, mais une sécurité de base qui lui avait fait défaut dans la petite enfance, et durant les premières années d’une adolescence violente, explosive.

Cette recherche est passée par le corps exposé à tous les dangers, qui s’est résorbée considérablement. Sa nouvelle voie passe par des apprentissages professionnels autour du corps, du voir, de la perception, les métiers d’esthétique, de la coiffure, l’aident à se construire. J’insisterai sur ce qui sous-tend ce chemin du côté de la capacité d’aimer et d’être aimée qui, pour elle, passe par l’extérieur ce qui peut se montrer.

Conclusion

Plusieurs questions se posent :

L’adolescence se situe entre l’enfance et l’age adulte…

L’arrivée de l’adolescence après la période de l’enfance signifie le retour de la sexualité après les années de latence où l’enfant se débarrassait de toutes ces questions gênantes qui pouvaient le tracasser au profit des apprentissages scolaires qui le protégeaient de tout ce qui touchait aux émois corporels, des excitations venues de l’intérieur. Comment l’adolescent va-t-il pouvoir négocier avec ce retour de la sexualité ?

Entre les changements au dehors et au-dedans, la question est : ce retour de la sexualité s’impose-t-il au dedans, à partir de ce qui se passe dans le monde interne de l’adolescent et ne participe t’il pas aussi du dehors ; par tout ce que la société renvoie, par le regard extérieur, par un intérêt exacerbé, par tout ce que la société prête aux jeunes d’aujourd’hui, sans limites. Comment le jeune adolescent peut-il se situer et se défendre par rapport à toutes ces attentes ? La tentation serait pour lui de chercher des solutions dans les extrêmes ; soit tout du côté du corps, les exploits corporels, ou tout du côté d’une intellectualisation exacerbée pour paraphraser une nouvelle de Kafka : « Les champions du jeune », de se réfugier dans un monde où le corps est exclu, en faire l’abstraction.

Par rapport à ces pressions la réponse serait de comment relier le corps biologique au psychique ? Au fond, la société n’a pas rendu service aux adolescents en s’intéressant à eux de manière aussi excessive, en faisant d’eux les héros de notre monde moderne.

Je dirai : laissons les adolescents prendre le temps de trouver les réponses eux-mêmes et en eux-mêmes, en leur faisant confiance, tout en étant présent à leur côté, sans empiéter dans leur monde interne, dans leurs recherches à trouver les voies qu’ils emprunteront, comme nous l’avions fait dans notre adolescence. 

Freud : « Ce que tes aïeux t’ont laissé en héritage, si tu veux le posséder, gagne-le… »

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 17 mars 2010

 

Bibliographie

Carson Mc Cullers. Frankie Addams. Le livre de poche.
Cournut J. L’ordinaire de la passion. Paris, PUF, 1991.
Ferenczi S. Psychanalyse 4 L’adaptation e la famille à l’enfant. Payot, 1982.
Freud S. Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes. 1925. Paris, PUF. 1973.
Kafka F. Le champion du jeûne. 1922
Schmid-Kitsikis E. La passion adolescente. Paris, In Press, 2001.

2009-2010 : Le sexuel en psychanalyse

2010-2011 : Le corps en psychanalyse

L’Œdipe de l’inconscient et l’Œdipe du ça

I – Le ça, et le complexe d’Œdipe

L’organisation de la relation à l’objet selon le complexe d’Œdipe représente un axe de référence majeur pour le travail analytique. Bien que la découverte de l’Œdipe date de 1897 (dans sa lettre à Fliess du 15 octobre, Freud parle de la mise à jour du « pouvoir d’emprise d’Œdipe-Roi » chez chacun), et que l’expression de complexe d’Œdipe (Ödipus Komplex) soit devenue, dans les années 1910, une notion familière pour les psychanalystes, la première fois que Freud s’attarde dans une description précise, étape par étape, ne sera qu’en 1923 justement dans Le moi et le ça avec d’introduction de la deuxième topique. Suivi quelques mois après par le premier article consacré par Freud à sa métapsychologie en février 1924, vingt-sept ans après la lettre. Pourquoi cette nécessité, juste lors de ce bouleversement théorique qui est la deuxième topique, de s’attarder à préciser le complexe d’Œdipe ? Peut-être parce qu’avec l’introduction du ça, la conception du complexe d’Œdipe ne pouvait plus se limiter à la notion de désir inscrit dans l’histoire de l’individu et aux représentations inconscientes propres à la première topique. Nous allons essayer de saisir sa nouvelle dimension théorique dans le contexte métapsychologique de la deuxième topique.

II – Le « meurtre du père »

Reprenant Totem et tabou (1912-13), Freud répète en 1927 : « Le meurtre du père est […] le crime majeur et originaire de l’humanité tout comme de l’individu. Il est en tout cas la source majeure du sentiment de culpabilité… » (Dostoïevski et la mise à mort du père).

Nous ne souhaitons ici ni entrer dans un débat sur la phylogenèse, ni discuter non plus les explications freudiennes du sentiment de culpabilité inconsciente avancées en 1937 dans Analyse avec fin, analyse sans fin : masochisme, envie du pénis, refus de féminité…, le tout s’ordonnant sous l’expression de « roc d’origine », biologique. En revanche, nous tenons à relever le fait que, dans ce dernier texte rédigé dans l’esprit de conclusions ultimes de son expérience d’analyste, Freud ne fait pas allusion aux questions du complexe d’Œdipe, des causalités d’ordre historique, pas plus qu’aux hypothèses référant la culpabilité inconsciente à une « motion d’affect originelle » (ursprüngliche Affektregung, in Métapsychologie, 1915) ou aux « expériences vécues du ça ». Ces hypothèses lui auraient permis de considérer la culpabilité inconsciente qu’il juge indépassable dans toute cure, en tant que trace de motions pulsionnelles sans représentance objectale et d’expliquer, par cette absence de représentation, son inanalysabilité par sa méthode classique.

Force est d’admettre l’existence chez Freud de l’idée d’un « originaire », ici la représentation « meurtre originaire du père » [1], « de l’humanité tout comme de l’individu ». D’autant que l’on peut y adjoindre entre autres la notion de refoulement originaire (Urverdrängung) en tant qu’effet de « facteurs quantitatifs comme la force excessive de l’excitation et l’effraction du pare-stimulus … » (Freud (1925), Inhibition, symptôme et angoisse).

Notre hypothèse est que ce meurtre originaire du père, ce « crime majeur de l’humanité comme de l’individu », cette affirmation déroutante le serait moins en pensant le meurtre originaire du père comme inséparable de la pulsion, à ses origines – la pulsion prise ici au sens de motion pulsionnelle de la deuxième topique. De cette impulsion sans médiation, l’accomplissement ne pourrait être éprouvé par le psychisme que comme la destruction de ce qu’y s’opposerait. Le développement de l’appareil psychique et l’investissement de l’objet feraient que cette destruction de tout obstacle opérée par la violence de la motion pulsionnelle prendrait la forme d’une figurabilité : le meurtre du père.

La valeur métapsychologique du meurtre du père procéderait alors moins d’une référence historique phylogénique, d’un modèle d’autoconservation ou d’une violence instinctuelle primitive, proche des théories des éthologistes, que de la nature la plus intime de la « motion pulsionnelle » du ça, celle « qui confère à certains côtés de la vie d’âme un caractère démoniaque ». La notion de parricide originaire se référant à un acte sans médiation, sans objet investi, n’appartiendrait ni aux ordres du représentable et du refoulable, ni à celui du perceptible. Ni fantasme ni, encore moins, pensé.

Ce que Freud nomme parricide originaire serait le revers dont l’identification primaire (Primäre Identifizierung) au père de la préhistoire personnelle est l’avers. Et, comme celle-ci, antérieure à tout investissement d’objet.

III – Les deux versants du complexe d’Œdipe : Œdipe de l’Ics – Œdipe du Ça

Une différence fondamentale viendrait caractériser ce que l’on pourrait considérer comme deux versants du complexe d’Œdipe : celui de l’histoire de l’individu, envisagé du point de vue de l’inconscient première topique (Œdipe positif et négatif ou Œdipe précoce de la théorie kleinienne) et celui de la préhistoire de l’individu, envisagé du point de vue du ça. D’un côté, la représentation du père vivant, accessible au système perception-conscience ; de l’autre, la représentation du père du parricide originaire propre à la « motion pulsionnelle » du ça, irreprésentable, inaccessible pour le système perception-conscience.

De cette différence découle l’existence de deux catégories de causalité : selon que l’on se tourne vers les effets d’un acte toujours effectif, cependant déjà accompli mais sans traces mnésiques, celui du parricide propre au ça ; ou que l’on se tourne vers la dynamique du système inconscient avec le souhait du meurtre d’un père objet de désir de la mère, les causalités psychiques changent.

A. Une impulsion originaire paradoxalement déjà accomplie, mais toujours effective, celle d’un meurtre originaire, renvoie à un Œdipe qui, avant d’être arrivé à Thèbes où il connaîtra et aimera la reine, tue son père sous la figure d’un vieillard qui cherche à le repousser, à la croisée des chemins. Sous l’effet de « la force excessive de l’excitation et l’effraction du pare stimulus », plus que tuer le père, Œdipe se débarrasse, sans crainte, sans haine, d’un obstacle sur son chemin qui ne représentait en rien un tiers empêchant un amour d’objet.

Si l’on considère ainsi que le parricide originaire du ça est l’événement fondateur du complexe d’Œdipe, cela implique l’idée de la prédominance originaire de l’impulsion (Regung) de la motion pulsionnelle (Trieberregung), sans mesure, sans limites, sans frontières. Œuvrant dans l’effacement de toute différence entre intrapsychique et monde extérieur, entre déterminisme et hasard, particulier et universel, rationnel et irrationnel, l’accomplissement de cette impulsion n’aurait cependant pas laissé de marques.

B.- Les causalités psychiques changent avec l’Œdipe classique de la psychanalyse. Celui-ci implique la préséance dans les deux sexes du désir sexuel incestueux sur le désir de tuer. Il est spécifique à la causalité de toute névrose. Le génie de Freud a été de comprendre le destin tragique du mythe comme la manifestation de la force aveugle du désir inconscient. A la différence de la tragédie, chez Freud, l’événement fondateur n’est pas le meurtre, mais l’inceste : « Œdipe tue son père parce qu’il aime sa mère ». Nos théories et nos pratiques analytiques ayant pour modèle la névrose, elles généralisent cette valeur causale de l’Œdipe. C’est cette causalité incestueuse que l’interprétation classique met au jour. Cette dernière a le rôle dynamique d’une clarification dans le sens de l’Erklärung kantienne, c’est-à-dire le rôle d’exposer une chose par ses limites à expliquer : « Vous souffrez de telle et telle chose parce que… l’Œdipe ». Dans ce contexte, l’inceste est la limite de toute explication.

La causalité du parricide originaire dépasse ces limites ; elle serait proche d’une dynamique de causation où cause et effet ne se succèdent pas mais sont simultanés. Sa valeur métapsychologique réside dans le fait qu’elle rend conceptuellement possible l’idée freudienne du caractère universel du complexe d’Œdipe, au-delà des « universels concrets » des structures et des contenus historiques. Différemment de l’Œdipe de l’inconscient première topique, de la tiercéité soutenue par des constructions culturelles occidentales, ici, c’est de la mort psychique dont il est question.

Dans notre hypothèse d’une double causalité œdipienne entraînant deux définitions contradictoires de l’Œdipe, nous soutenons la coexistence d’une double logique : l’une tient compte de l’Œdipe à partir de l’épreuve de réalité, elle juge l’existence du père, conformément à l’ambivalence envers le père vivant. L’autre confronte l’existence sans jugement, sans valeur apportée par l’expérience des organes des sens, sans mémoire, de la folie de l’accomplissement motionnel. Pour la première, nous parlerons d’Œdipe de l’Ics, pour la seconde d’Œdipe du ça.

Le contenu originaire de l’Œdipe du ça, du fait de son existence en dehors de toute relation d’objet qui qualifie et rattache la pulsion aux logiques et aux causalités représentationnelles et fantasmatiques de la triangulation œdipienne, demeure forcément traumatique. La réalité de la motion originaire représente un puit de potentiel négatif menaçant en permanence la réalité psychique représentationnelle.

Dans le vaste horizon théorique qui est celui du complexe d’Œdipe, nous situons notre hypothèse d’un Œdipe du ça en tant qu’événement dépourvu de qualité psychique. La figurabilité du meurtre du père constitue la racine traumatique du contenu du complexe d’Œdipe le marquant pour toujours avec le sceau de la culpabilité qu’aucune analyse de la culpabilité individuelle pourra vraiment dépasser. En psychanalyse, le tiers est question d’une évolution transformationnelle qui va de l’accomplissement motionnel de l’Œdipe du ça aux liens d’Éros les plus déclarés de la triangulation du drame œdipien.

Cependant, nous insistons sur le fait que la réalité « chaotique » de l’énergie du ça ne peut ni évoluer ni s’épuiser, que le meurtre du père, en tant que potentiel originaire de l’Œdipe du ça, renvoyant indistinctement à la cause et à l’effet, à l’accomplissement et à l’efficience de la motion pulsionnelle, perdure et continue la vie durant à faire pression sur la sexualité ainsi que sur le complexe d’Œdipe comme source permanente d’état inconscient non qualifiable pour la conscience. Le débat sur le caractère culturel du complexe d’Œdipe serait à reconsidérer à la lumière de la notion d’Œdipe du ça dont le fondement est l’impérieux besoin vital de figurer pour freiner l’immédiateté de la décharge motrice des motions pulsionnelles du ça afin de pouvoir penser et communiquer.

Racine traumatique du complexe d’Œdipe, la notion d’Œdipe du ça permettrait alors de penser différemment ce que Freud appelait successivement « sentiment de culpabilité inconsciente », « résistance du ça » ou « roc d’origine » (Gewachsenen Fels), qu’il préconise toujours dans l’idée d’une limite structurelle, voire biologique de la cure analytique. L’idée de l’existence d’un Œdipe du ça faciliterait l’approche de ce qui, dans la réaction thérapeutique négative, relève du potentiel négatif du trauma infantile [5] et ne peut pas se présenter à la conscience. Du moins, elle offrirait la possibilité de ne pas se résigner trop vite à baisser les bras, en évoquant un « roc d’origine », des formations inconscientes indépassables, ou les effets de la pulsion de mort. En revanche, elle encouragerait les efforts de recherche pour mieux comprendre les échecs de la cure analytique.

 

mars 2010

Notes 

[1] Delcourt M. (1981), Œdipe ou la légende du conquérant, Les Belles-Lettres, 1981. À l’instar des tragédies de Sophocle, de la possibilité offerte par la langue des Oracles où le terme « père » pouvait signifier à la fois l’un des parents et les deux parents, nous pourrions considérer que la notion analytique de « meurtre originaire » renvoie d’une façon « indécidable » au parricide et au matricide comme, par ailleurs, à l’infanticide.

[2] Freud S. (1923) Le moi et le ça. O.C.F., t. XVI, p. 275 ; G.W. XIII, p. 259. : « La première est la plus significative identification de l’individu, celle avec le père de la préhistoire personnelle ». Mais Freud précise dans une note en bas de page : « Peut-être serait-il plus prudent de dire : avec les parents, car père et mère, avant la connaissance sûre de la différence des sexes, du manque du pénis, ne se voient pas attribuer valeur distincte ».

[3] Œdipe supprime un vieillard ne représentant aucun investissement, simple obstacle dans une croisée des chemins. La légende ne dit pas qu’Œdipe aurait désiré Jocaste, pas plus qu’il se serait battu pour être Roi de Thèbes. C’est parce qu’il a résolu l’énigme que le sphinx lui pose qu’il sera nommé roi et de ce fait épousera celle qui est déjà la reine. Toute la tragédie advient « à cause de ce pouvoir que la ville m’a mis en main sans que je l’aie demandé », dit Œdipe (Sophocle, Œdipe Roi. La Pléiade, p. 658). « Le sujet d’Œdipe-Roi n’est pas l’accomplissement du destin d’Œdipe, mais la découverte par Œdipe de son destin accompli » (Dreyfus R. (1967). Préface. Tragiques grecs, Eschyle, Sophocle. La Pléiade, p. 629).

[4] « La causation désigne l’opération même de la cause, l’effectivité de la production de l’effet » (Les Notions Philosophiques, Encyclopédie Philosophique Universelle 1, PUF, 1990). La causation nous semble être constitutive des processus psychiques primordiaux (Botella C. et S. (1995), « Sur le processus analytique : du perceptif aux causalités psychiques », Revue Française de Psychanalyse 2/1995).

[5] Botella C. et S. (2007, 2ème édition), La Figurabilité psychique. Éditions In Press.

L’affect, entre psychanalyse et biologie

Les rapports entre la psychanalyse et la neurobiologie ne cessent d’être difficiles à penser. La première, la psychanalyse, est confrontée régulièrement à la nécessité d’intégrer l’héritage freudien aux formes nouvelles de la clinique contemporaine et aux structures nouvelles de l’environnement social et culturel. La seconde, la neurobiologie, poursuit depuis plusieurs décennies une évolution triomphante du point de vue scientifique et dans ses applications humaines, médicales et technologiques. De plus, la neurobiologie semble mieux convenir que la psychanalyse à l’évolution actuelle des structures de lien entre les humains. La tentation demeure forte d’unifier tous les faits psychiques et de comportement sous l’égide d’une seule réalité scientifique en effaçant toutes les différences et toutes les différenciations du point de vue conceptuel. Dans l’état social actuel des rapports entre la psychanalyse et la neurobiologie, cette tentation réductionniste conduit bien plus souvent à rabattre la psychanalyse sur la neurobiologie qu’à l’inverse.

L’affect est une notion centrale dans la conception psychanalytique des faits psychiques. Freud lui a assuré des développements variés et approfondis tout au long de l’évolution de son œuvre. L’ensemble de la clinique psychanalytique et de ses prolongements psychopathologiques peuvent se lire en termes de destins affectifs tout au long d’un continuum, du pôle du normal au pôle du pathologique. Dans les laboratoires de neurobiologie, de plus en plus de chercheurs s’intéressent aux émotions. Ils cherchent à en définir leurs caractéristiques neurobiologiques en identifiant leur localisation cérébrale, leur configuration neuronale, leurs mécanismes biochimiques et leurs rapports avec l’ensemble des structures de l’organisme.

Antonio Damasio, neurobiologiste, définit l’affect comme une notion cadre regroupant deux niveaux phénoménologiques : celui de l’émotion et celui du sentiment. Cette définition implique d’emblée, chez le chercheur, une structure conceptuelle évolutionniste. Le niveau de l’émotion est référé aux manifestations du corps tandis que le niveau du sentiment l’est aux manifestations psychiques.

Andrée Green définit l’affect comme une catégorie générale regroupant l’ensemble des manifestations affectives induites par les termes d’émotion, de sentiment, de passion et balayant, dans le champ métapsychologique, toute l’étendue des tonalités affectives, de la douleur à la jouissance comme du déplaisir au plaisir.

Cette définition situe l’affect à l’intérieur des limites du domaine de reconnaissance psychanalytique et pas au-delà.

La clinique neurologique montre des malades qui, à la suite d’une lésion dans certains sites de leur cerveau, ont perdu une certaine catégorie d’émotions. Cliniquement, ils se comportent, dans certaines situations de leur vie, comme s’ils n’éprouvaient aucun affect alors qu’auparavant, avant d’être malades, ils développaient toute une gamme de sentiments. Les chercheurs ont identifié, au moyen des technologies actuelles, et en particulier grâce à l’imagerie cérébrale, des sites privilégiés d’organisation des structures émotionnelles, en particulier le cortex préfrontal et sa région ventro-médiane, le cortex pariétal droit, et l’amygdale. Cette clinique d’effacement affectif, directement liée à une lésion cérébrale sélective, évoque une autre clinique, celle-ci observée dans le champ psychanalytique, celle de la vie opératoire. Ici, il manque au patient les tonalités affectives habituelles qui accompagnent les pensées et les représentations. Les malades opératoires se comportent bien souvent comme s’ils souffraient d’un trouble spécifique de l’organisation de leurs affects. La différence entre ces deux cliniques de troubles des affects ne tient pas simplement au fait que dans l’une, la clinique neurologique, le trouble affectif est consécutif à une lésion cérébrale, tandis que dans l’autre, celle de la vie opératoire, le trouble affectif ne comporte aucune lésion organique ; elle tient plus fondamentalement à des approches conceptuelles et épistémologiques différentes et qui conduisent à questionner et à penser différemment l’objet de connaissance et d’étude qu’est le trouble des affects. Cette dimension épistémologique a bien été soulignée par André Green dans son étude magistrale sur l’affect en 1973 (Le discours vivant, PUF) : « Il importe en effet de se souvenir que l’épistémologie moderne a montré que la spécificité de l’objet de connaissance dépend étroitement des conditions de découpage de cet objet dans le champ exploré. Le découpage de l’affect, notre objet d’étude, est solidaire des conditions dans lesquelles il nous apparaît : l’expérience du transfert dans l’analyse ». Cela revient à dire que toute construction théorique au sujet de l’affect, et dans une perspective de pensée psychanalytique, doit découler de l’expérience de la pratique psychanalytique.

Ici, le site psychanalytique tient lieu de laboratoire d’observation des données psychiques et de vérifications d’hypothèses à leur sujet. De ce qui vient d’être souligné résulte l’idée que seule la méthodologie psychanalytique peut énoncer quelque chose de valable au sujet d’un certain découpage de la réalité de l’objet affect et qui situe cette réalité, spécifiquement, dans l’ordre des faits psychiques. Cette méthodologie psychanalytique qui repose sur une structure de relations intersubjectives inconscientes et sur le déploiement dans le temps d’une parole suivant la logique de l’association libre, et cette méthodologie-là est créatrice d’un ensemble de données cliniques dont le niveau de différenciation et de complexité n’est accessible que grâce à l’ouverture conceptuelle qu’elle permet.

Selon cette conception, l’approche neurobiologique découpe autrement l’objet affect et le situe dans un domaine d’exploration qui est celui de l’activité cérébrale. Il n’est alors pas surprenant que les données cliniques qui résultent de ce découpage conceptuel de l’affect ne puissent émerger que d’une procédure méthodologique de laboratoire et au moyen d’un équipement technologique et informatique approprié. Tout en concevant les phénomènes mentaux comme des phénomènes fondamentalement biologiques, Antonio Damasio reconnaît toutefois que leur production procède d’un niveau d’organisation autre et évolutivement plus élevé que celui des phénomènes cérébraux. Il reconnaît aussi qu’entre ces deux niveaux, le niveau cérébral et le niveau mental, persiste une lacune, un vide dans la manière de concevoir, de penser leurs articulations et leurs relations. Dans un livre publié en 1999, « Le sentiment même de soi », il écrit : « entre les évènements neuronaux au niveau de la molécule, de la cellule et du système nerveux que nous sommes capables d’appréhender, et l’image mentale dont nous cherchons à connaître le mode d’apparition, reste une lacune, un vide … Le fait de recourir à deux niveaux de description ne signifie pas que je suggère l’existence de deux substances distinctes, l’une mentale, l’autre biologique. Je reconnais seulement que l’esprit, en sa qualité de processus biologique de haut niveau requiert et mérite son propre niveau de description, non seulement en raison du caractère privé de sa manifestation, mais parce que cette manifestation est précisément ce que nous cherchons à expliquer ».

Je pense que s’il est nécessaire de maintenir, comme le souligne le neurobiologiste, deux niveaux de description phénoménologique de l’affect, l’un cérébral et l’autre psychique, ce n’est pas simplement en raison de leurs différences d’ordre clinique (la dimension objective du niveau de description cérébrale et la dimension objective du niveau de description psychique) mais c’est surtout en raison de leurs différences d’ordre fonctionnel. Car, du niveau psychique d’organisation des manifestations de l’affect émergent de nouvelles configurations de sens et de nouvelles relations entre affect, représentation et langage au sein du fonctionnement mental.

Pour le psychanalyste, l’affect est l’une des deux composantes de la représentation psychique de la pulsion. Elle en constitue sa dimension énergétique, quantitative, économique. L’affect est le prolongement de la force motrice de la motion pulsionnelle présente dans le ça. Pour Freud, l’affect se définit avant tout comme un processus de décharge. Toutefois, celui-ci est accompagné dans le même temps d’une perception interne qui donne le ton fondamental de l’état affectif et en constitue sa dimension qualitative. Ce qui caractérise le niveau psychique de l’affect et en constitue l’acquisition évolutive la plus spécifique dans l’espèce humaine, c’est ce que André Green appelle le travail de l’affect. Il s’agit de l’ensemble des combinaisons intrapsychiques par lesquelles l’affect se lie, se délie, et se relie aux représentants-représentations de la pulsion en formant avec eux toute la variété des complexes représentatifs de la vie pulsionnelle individuelle. C’est dans le champ de la clinique et particulièrement de celle de la psychopathologie que se déploie le travail de l’affect dans toutes ses variétés et jusqu’à ses dysfonctionnements les plus radicaux. Ainsi, à un pôle, l’affect se montre nuancé et varié et épouse tous les mouvements de la pensée, des représentations et des fantasmes, tandis qu’à un autre pôle, l’affect apparaît dans toute sa brutalité, délié, orphelin des complexes de représentations qu’il n’a pu rejoindre ou dont il s’est disjoint.

Pour le psychanalyste, la dynamique de l’affect et les forces qui le mobilisent sont au cœur des processus qui se déroulent en permanence au sein du fonctionnement mental. C’est dans ce sens que nous pouvons dire que, dans le champ de la métapsychologie, le travail de l’affect répond aux impératifs du principe de plaisir-déplaisir et des évènements internes qui lui font obstacle, en particulier, les évènements d’ordre traumatique et l’automatisme de répétition qui leur est associés.

L’affect s’impose ainsi comme un témoin autant qu’un acteur des processus de régulation qui président au déroulement du cours des évènements psychiques.

Pour le biologiste, les émotions sont des systèmes complexes qui œuvrent toutes, d’une manière différente et spécifique, au maintien de la vie, voire de la survie, par la mise en action d’un réseau complexe et stratifié de réponses chimiques et neuronales dont la finalité est de réguler à tout moment le milieu interne de l’organisme, ce que l’on appelle communément l’homéostasie. Pour Damasio, la réalité vivante de l’affect réside dans son trajet évolutif, de ses manifestations corporelles à celles de l’esprit. Tout au long de ce continuum, les émotions représentent des modes d’expression variées, métaboliques, viscérales, musculaires, toutes ouvertes vers le monde des objets tandis que les sentiments représentent des évènements psychiques et privés obéissant à une logique plus complexe où participent de manière variable la pensée et la conscience.

La clinique psychanalytique contemporaine a révélé des formes d’expressions psychiques qui reposent sur un effacement sélectif ou plus généralisé des acquisitions les plus évoluées dans l’ordre de la vie psychique : affects comme représentations. La vie opératoire, évoquée plus haut, en est une illustration exemplaire. Ces formes brutes d’expression psychique peuvent être conçues comme résultant d’un mouvement de démentalisation.

Le débat entre psychanalyse et biologie peut utilement s’étayer sur le rapprochement clinique que nous avons opéré plus haut entre des formes d’effacement affectif, les unes liées à une lésion cérébrale, les autres à un trouble spécifique du fonctionnement mental. Si l’une et l’autre clinique obéissent chacune à sa logique propre, l’une, celle de l’activité cérébrale, l’autre, celle de l’activité psychique, ces deux logiques hétérogènes peuvent conceptuellement se rapprocher lorsqu’on envisage des formes psychiques démentalisées. A l’inverse, ces logiques hétérogènes s’éloignent conceptuellement lorsque l’on envisage des formes psychiques riches de leurs acquisitions mentales et utilisant toute la gamme des expressions d’ordre psychique.

La construction du sens

La construction du sens, Paris, PUF « Le fil rouge », 2010, 291 pages-ISBN 978-2-13-058362-2

Psychanalyste formateur de la Société suisse de psychanalyse, Jacques Press présente, dans la ligne de son rapport de 2008 au Congrès de Genève des psychanalystes de langue française sur la construction, mais en y incluant d’autres travaux, ses réflexions sur la psychanalyse et la psychosomatique. Ouvrant son livre par une évocation d’Aby Warburg, il insiste d’emblée sur l’ambiguïté fondamentale de toute construction, à cheval entre tentative délirante de guérison du trouble  et mise en forme menant à la connaissance. L’enjeu n’est pas d’opposer une représentation à une autre mais de tenir compte de la tension qui menace d’un court-circuit l’activité de pensée elle-même. La détresse première, l’Hilflosigkeit, tient à l’absence trop longue de l’objet secourable mais aussi à l’exposition à une excitation pulsionnelle sans forme.

Convaincu que l’on ne peut penser la pulsion sans l’objet, ni l’objet sans la pulsion, Jacques Press se propose de suivre la ligne de crête qui sépare et unit des versants différents, délire et construction, pulsion et objet, vérité de l’histoire et vérité interne, dans leur tension dynamique et dans la remontée vers leur source commune, en dialogue avec la philosophie (Wittgenstein, Austin), l’anthropologie (J. Goody, Sahlins) et l’histoire de l’art (Didi-Hubermann). Il s’agit moins de construire le fait passé que le regard qui permet de le voir,  et moins d’interpréter un contenu que de construire la forme qui permette au contenu d’advenir, donnant ainsi un espace au non-existant, position sensible aux potentialités du patient, à partir des vibrations dans le contre-transfert des zones de dysfonctionnement – aux antipodes de la mise en évidence des insuffisances de fonctionnement. 

La réflexion se déploie en appui sur la clinique, à partir d’une relecture des enjeux du Moïse de Freud de 1938 et de l’importance donnée à la notion ferenczienne de confusion de langues, comprise comme un véritable paradigme de la non-communication. Une partie essentielle de l’ouvrage est consacrée au défaut de passivité, butée centrale menant à revisiter les questions de la régression, du traumatisme et de l’hallucinatoire. Une autre mène le débat psychosomatique avec  l’Ecole de Paris, et oppose les maladies à crises aux désorganisations progressives.

Le livre se conclut par un examen attentif de la présence sensible de l’objet analyste, construction d’une véritable position passive dans la dialectique entre négativité du cadre et qualité de la présence. Cette valeur de la présence importe d’autant plus que construire consiste à donner sa place à quelque chose qui n’a pu la prendre et donc à créer la trame invisible où les mots rebondissent et s’échangent, retrouvent leur épaisseur et leur polysémie, permettant d’une part les processus de pensée non advenus jusque là, d’autre part la reprise des fondements de l’identité. On ne peut faire abstraction de la qualité du tissu relationnel qui tisse une toile de sens qui finit par tenir, donc de la qualité de présence de l’analyste. Si l’autre – le parent, l’analyste – peut se mettre à cette place qui est la mienne aussi sans me détruire ni me disqualifier, mais dans une fonction de medium qui laisse apparaître le sens, sans que lui-même ne soit détruit ni disqualifié, c’est que j’ai le droit d’exister. Devenir ce que l’on est serait, faisant de notre inachèvement une richesse et non une amputation, laisser agir en nous le reste qui nous meut tout en nous échappant à jamais,  dans la construction indéfinie d’une féminité originaire, source profonde de notre créativité.