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Bion à la Tavistock

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Ce livre rassemble les huit séminaires de Bion enregistrés entre 1976 et 1979 et retrouvés dans les archives de la Tavistock. Ils font partie de ces derniers travaux qui, dans la période qui va de 1968 à sa mort en novembre 1979, comprennent des récits autobiographiques, des séminaires et la trilogie A memoir of te Future. Les thèmes et la tonalité des séminaires prononcés à la Tavistock consonnent avec les idées de cette période, où Bion a pris ses distances avec les kleiniens, et exprime la fulgurance de ses intuitions dans des dialogues à la fois déroutants et rigoureux, invitant à une méfiance constante envers les systématisations et les certitudes. Il s’agit d’explorer l’inconnu.

Une des affirmations les plus percutantes de ces séminaires est une interrogation critique sévère sur la pratique de la psychanalyse : « Je pense qu’il est rare de rencontrer un analyste qui croie à la fois en la douleur psychique et en la possibilité de cure au sens d’un soulagement authentique » (p. 101).

La préface à l’édition française, d’Angela et José Luis Goyena, aide à situer les enjeux de ces séminaires, en montrant leur place dans l’œuvre et leur portée théorique. Francesca Bion rappelle le contexte de ces visites à Londres, où Wilfred Bion fut invité à donner des séminaires à la Clinique Tavistock – quatorze au total dont ne restent que quelques enregistrements parfois défectueux. En annexe est donné le texte de Charles Péguy consacré à la devise républicaine auquel Bion se réfère ainsi qu’un entretien d’avril 1976 à Los Angeles, avec Anthony G. Banet Junior, qui revient sur l ’importance des expériences de guerre de Bion, sa vie à l’uiversité à Oxford, ilôt merveilleux qui suscite des réflexions sur les tendances à l’idéalisation et à l’oubli du tragique de la vie, ainsi que sur le langage, les difficultés de l’intercompréhension, le travail avec les groupes et la fonction de la théorie.

La radicalité des constats et des questionnements coexiste avec un espoir ténu, mais insistant, que les choses puissent avancer. Faire une analyse est une expérience traumatique. Si la communication par les mots génère les malentendus, reste approximative et pauvre, il est bien d’autres modes d’expression et de transmission de ce qui est essentiel, comme la musique ou l’image et il importe de proposer au patient de l’entendre dans sa langue, dans les formes d’expression qui ont pour lui sens et consistance. L’humanité ne fait encore que balbutier, et l’analyse n’existe que si elle demeure inventive, et sort des coquilles vides de ce qui est déjà pensé pour entendre ce qui n’a pas encore été exploré, ce qui est indicible ou particulier à ce patient-là. Bion n’enseigne pas un contenu, mais il éveille l’oreille.


Les Yeux de l’âme

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Dans la continuité des deux ouvrages précédents, Guérir du mal d’aimer(1998) et Avant d’être celui qui parle(2006), l’auteur nous propose ici de prolonger le parcours qui sépare et/ou qui rassemble l’image et la métaphore à travers plusieurs variations au sens musical du terme. Cet essai peut donc se lire comme l’un des panneaux du triptyque. Y figure en bonne place les différentes facettes de l’image, dans sa dimension visible et invisible et, dans son articulation au langage.

« In My mind’s eyes » c’est la réplique d’Hamlet à Horatio, lorsque ce dernier fait l’éloge du roi défunt. Ainsi , la référence à la tragédie inaugure ce livre dense, riche, subtil, généreux, difficile et, sans aucun doute, impossible à synthétiser tant l’épaisseur de sa texture est peu propice aux efforts de réduction. Ceux-ci auraient inévitablement des effets de dénaturation. Il pourra ici seulement être question d’une invitation à la lecture.

Trois axes de référence de la pensée de J. C. Rolland sont présents tout au long de son œuvre. La référence métapsychologique est solidement ancrée dans une connaissance très vivante de l’œuvre de Freud. Le second axe est celui de la clinique. La finesse de l’approche laisse entrevoir un dispositif d’écoute qui se risque du coté des confins assez éloignés de la névrose. Le troisième axe est celui par lequel les détours nécessaires sont rendus possibles : c’est celui de la création, qu’elle soit littéraire ou picturale. De nombreuses références viennent éclairer la complexité de l’étude .On pourra s’arrêter avec beaucoup d’intérêt sur certains passages dans lesquels l’auteur propose une lecture visionnaire de certaines œuvres, par exemple la fresque de Fra Angelico « Noli me tangere ». Chemin faisant, J.C. Rolland indique la proximité de son objet avec la dimension du sacré. La révélation, (procédé photographique autant que mystique) permet l’accès à l’autre dimension du visible.

Ces références plurielles ont pour mission de favoriser le succès de la quête se hasardant du coté de l’archéologique de la langue. Cela peut devenir une visée de la cure dans la mesure où le matériau du rêve se prête tout particulièrement à cette aventure.

La langue de Jean-Claude Rolland est celle de l’analogie, il la pratique comme on manie un art délicat nécessitant l’érudition du savant et la liberté du poète. L’auteur nous propose la notion d’imageant. « L’imageant n’est pas de l’ordre de la pensée mais de l’acte, il œuvre à la construction psychique jamais achevée, de sorte qu’il transcende toutes les temporalités, qu’elle soient historiques ou préhistorique,(…) Il est l’acte grâce auquel par suspension sur la voie de la décharge ,naitra secondairement la pensée » p.148.

Le texte de J.C. Rolland a une vertu imageante pour le lecteur. La qualité littéraire indéniable de cet écrit réside sans doute dans son ancrage continu du coté de la métaphore. En définissant la situation imageante, il propose à sa manière, de définir un espace pour l’invisible de l’image. Espace que les cliniques difficiles (états borderline, situations psychotiques, propension à la mélancolie) s’astreignent à anéantir. Ces cliniques ayant la particularité de laisser le patient se trouver invariablement attiré par la mort, comme le fer à son aimant. Tenter de se déprendre de cette attraction, proposer les conditions pour qu’un deuil soit possible, c’est-à-dire l’accès à un renoncement. Imaginer une issue, là-où les sentiers échouaient sans cesse sur l’inaccessible jusqu’alors, devient une finalité de l’analyse. Permettre un détour, une fin qu’il s’agit parfois de ne pas perdre de vue.


Comment on devient psychanalyste et comment on le reste

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Dans cet ouvrage très dense Daniel Widlöcher décrit avec une dynamique qui correspond bien à son parcours, son trajet de psychanalyste à travers les institutions françaises et internationales.

Dès sa rencontre puis sa rupture avec Lacan, il a joué un rôle actif dans la Société Française de Psychanalyse, puis a participé à la fondation de l’Association Psychanalytique de France. A partir de 1971, il s’engage dans la Fédération Européenne de Psychanalyse puis dans l’Association Psychanalytique Internationale dont li deviendra président en 2001.

Il mène simultanément une carrière psychiatrique et universitaire dont il réaffirme la complémentarité avec ses fonctions psychanalytiques. Il commence par des fonctions de thérapeute d’enfants qui l’amèneront à écrire « L’interprétation du dessin d’enfant » suivie du « Psychodrame chez l’enfant ».

Depuis toujours intéressé par la psychologie il soutient sa thèse de doctorat « Freud et le problème du changement ».Après Mai 1968 il est chargé de réorganiser l’enseignement de la psychologie à la Sorbonne, et se trouve ainsi impliqué dans la réorganisation des universités parisiennes.

Chargé de mission au ministère de la Santé, il négocie le maintien de la psychiatrie parmi les spécialités médicales. Son but est de faire reconnaitre la psychiatrie mais aussi la psychologie et la psychanalyse, par le milieu médical. Cette position n’a pas toujours fait l’unanimité dans le milieu psychanalytique.

Enfin il participe dans le cadre de l’Inserm à la mise en place d’activités de recherches sur la dépression, en s’affranchissant d’une opposition de principe entre organique et psychologique. Conscient des réticences que cette position peut soulever chez les psychanalystes, il élabore dans « Métapsychologie du sens » sa théorie de la pulsion en action. Dans « Les nouvelles cartes pour la psychanalyse »il développe sa “co-pensée”.

Toujours au fait des évolutions théoriques et des progrès scientifiques il maintient la nécessaire synthèse de ces domaines. La place de la psychanalyse, de l’œuvre de Freud, comme source permanente d’élaboration théorique sont réaffirmées mais dans une perspective pluraliste.


Psychanalystes, Qu’avons-nous fait de la psychanalyse ?

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La psychanalyse est en danger, dit-on. Très critiquée quant à sa méthode, son efficacité thérapeutique, le pouvoir de l’analyste sur son patient, la finalité de la cure. Menacée aussi par une baisse de clientèle. Ce livre examine les enjeux de cette crise et surtout demande en quoi les psychanalystes eux-mêmes y sont pour quelque chose. Même si c’est l’expression d’un parti-pris, où l’on sent quelquefois l’auteur emporté par son élan, il s’agit néanmoins d’un travail très documenté et précis, qui reprend l’essentiel d’une thèse (Paris 7 Denis Diderot sous la direction de Jacques André).

Pour répondre à la question : « Qu’est-ce que les psychanalystes eux-mêmes ont fait de la psychanalyse ? », l’auteur retrace certains épisodes historiques marquants, qui justifieraient les reproches qu’on lui adresse : dogmatique, omnisciente, culpabilisante pour les familles, toute-puissante avec les patients, accrochée à des conceptions orthodoxes, incapable de s’ouvrir aux innovations. Elle dénonce l’hagiographie qui a été entretenue autour de Freud et qui a empêché l’émergence d’une pensée plus critique à l’égard de la découverte freudienne et a entravé son renouvellement. L’attitude équivoque à l’égard de Dora, l’homme aux loups dont Freud force le propos pour démontrer sa théorie, Freud patriarche ambigu de son groupe de disciples…

L’une des principales étapes est l’article de Ferenczi et Rank, « Perspectives de la psychanalyse. Sur l’indépendance de la théorie et de la pratique », de 1924, dont les enjeux sont longuement analysés et commentés : traumatisme de la naissance ou complexe d’Oedipe, répétition contre remémoration, le vécu contre l’intellect. L’épisode Rank-Ferenczi est emblématique, comme un « moment révélateur de ce que la psychanalyse (et surtout sa pratique) peut comporter de versants dogmatiques et de pentes mortifères», qui ont fini par produire des ruptures douloureuses.

Anne Millet démonte ensuite « l’opération lacanienne » qui contribue encore à dogmatiser la psychanalyse. Avec Lacan, c’est Granoff (« Lacan, Ferenczi, Freud », Gallimard, 1958) qui vient remuer l’orthodoxie lacanienne en amenant l’approche ferenczienne, en présentant « Confusion de langues entre les adultes et les enfants », que Lacan refuse violemment. Anne Millet raconte cette histoire frappante qui est l’accueil très négatif qu’a reçu le texte princeps de Ferenczi aussi bien par Freud que par Lacan. En 1932, Freud a refusé de serrer la main de Ferenczi qui était venu à Vienne lui lire le texte sur la confusion des langues qu’il allait présenter au congrès de Wiesbaden. De même, en 1958, Lacan, furieux, refuse de serrer la main de Granoff après sa conférence sur Ferenczi. Quel est l’enjeu de cette étonnante répétition ? Il s’agit de l’actualisation dans la psychanalyse du traumatisme, de l’infantile, de l’empathie et de la régression, mais aussi celui du contre-transfert.

Anne Millet termine son étude en faisant une large place à deux analystes, Serge Viderman (avec « La construction de l’espace analytique » de 1970) et François Roustang, (avec « Un destin si funeste » de 1976) qui semblent offrir des pistes pour échapper à la radicalisation d’une psychanalyse trop orthodoxe.

Elle dit alors que, face à la déception et l’inquiétude que la psychanalyse a pu inspirer, d’autres méthodes psychothérapeutiques se sont développées, où la neutralité laisse place à l’intersubjectivité et l’engagement de l’analyste, où au primat accordé à une vision déterministe du passé et de l’infantile s’est substituée l’importance donnée au vécu, à l’affect, à l’ici et maintenant, où la prise en compte des traumatismes réels vient relativiser la logique de tout fantasme, où la conception solipsiste de la cure a fait place aux interactions familiales.

Mais ici, et c’est le reproche principal qu’on peut faire à cet ouvrage, les pistes ne se poursuivent pas et il manque tous les travaux ultérieurs des psychanalystes qui ont avancé sur ces chemins-là, à partir des champs cliniques des états-limites, de la psychose, de la psychanalyse de l’enfant, des états somatiques, du vieillissement, des recherches sur les bébés, du handicap… Il y a ici de grands absents, dont en premier W.R. Bion, dont on sait à quel point il a dénoncé l’establishment psychanalytique pour s’engager sur des voies inconnues, qui ouvrent de nouvelles perspectives de la psychanalyse.


Les enfants de l’indicible peur. Nouveau regard sur l’autisme

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Psychanalyste d’orientation lacanienne, qui a été professeur à l’université Paul Valéry de Montpellier, Henri Rey-Flaud s’est notamment attaché à l’étude du fétichisme dans l’œuvre freudienne (Comment Freud inventa le fétichisme… et réinventa la psychanalyse, Payot, 1984) ainsi qu’au Moïse de Freud (Et Moïse créa les Juifs… Le testament de Freud, Aubier, 2006). Depuis 2008, il s’est tourné vers la compréhension de l’autisme, avec L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage (Flammarion 2008, réédition dans la collection Champs en 2010). Il y défend une conception de l’autisme comme arrêt du développement à un stade primordial dominé par les sensations ; l’enfant a besoin d’être relancé dans la dynamique du langage, avec un entourage restauré, ce qui suppose d’avoir compris la nature des processus psychiques régissant les premiers échanges entre le nourrisson et les parents. Il s’agit à la fois de ré ouvrir les possibilités de communication, en identifiant le court-circuit qui a coupé l’enfant de la possibilité du partage et de redonner leur sens aux conduites autistiques. L’enjeu est de reconnaître avec respect la particularité de l’autisme ainsi que sa douleur et de le réintégrer dans la relation et la communauté humaine. L’étiologie de l’autisme reste une énigme, les causes en sont multifactorielles, mais il est essentiel non seulement de ne pas oublier que l’enfant autiste est notre prochain, mais de savoir le reconnaître réellement, y compris dans ses conduites les plus énigmatiques ou apparemment aberrantes.

Son nouvel ouvrage, Les enfants de l’indicible peur, prolonge et élargit cette perspective, au point de se présenter comme un « nouveau regard » sur l’autisme. S’opposant à la conception d’un déterminisme organo-génétique, qui fixerait l’autisme dans un destin irrévocable ne permettant que l’aménagement d’une rééducation, l’auteur veut montrer que, même dans le cas de l’autisme, le sujet humain est toujours en puissance de répondre à « l’adresse primordiale de l’Autre » (incarné au début de la vie par le visage maternel) ; l’autisme est alors moins un handicap qu’une réticence énigmatique quasi délibérée envers l’Autre, un retrait originel qui s’apparente à une rébellion, mais qui procède en même temps d’une réaction de défense à une « terreur sans nom ». Il ne faudrait pas que le retrait des enfnts autistes fasse ignorer la richesse de leur univers psychique insoupçonné. Paradoxalement, selon Henri Rey-Flaud, l’autisme n’est pas, comme la psychose, une incapacité à symboliser, mais plutôt une forme de symbolisme primordial privé de l’adresse à l’autre. Dans la mesure où elle peut rendre compte de la genèse du sujet humain, la psychanalyse peut appréhender avec une attention respectueuse l’énigme de la peur et du retrait autistique, les conduites d’apathie ou de fureur, la capacité à se « débrancher » de l’adulte, les jeux stéréotypés ou la tendance à enduire la mère ou le thérapeute de morve ou de salive, et y reconnaître les éléments d’un puzzle cohérent, à même d’éclairer l’archéologie de la naissance psychique de tout homme et des conditions de son accès au langage.

Si l’on peut discuter certaines interprétations de cet ouvrage ambitieux, en particulier sa conception de la symbolisation qui mériterait un examen plus différencié des différents types et niveaux de symbolisation et de sa genèse, cet ouvrage – qui fait appel à l’ensemble de la littérature concernant l’autisme (à l’exception regrettable des publications de Denys Ribas et de Martin Joubert), et notamment aux écrits d’autistes qui ont pu accéder au langage et rendre compte de leur histoire, représente une synthèse réfléchie qui interprète les conduites autistiques à partir d’une orientation psychanalytique exclusive mais élaborée et suggestive, stimulante – plus théorique que clinique malgré la collaboration avec un éducateur –, dans une perspective humaniste et éthique optimiste.


Rives et dérives du contre-transfert

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Dans ce livre remarquable par sa rigueur, sa finesse d’analyse et la profondeur de sa réflexion, Paul Denis rassemble des articles antérieurs, réécrits et remaniés, qui explorent divers aspects du contre-transfert. Cet « incontournable contre-transfert » est abordé d’abord par l’histoire de ses théorisations psychanalytiques, devenu l’élément central de la conduite de la cure analytique après avoir été initialement considéré, par Freud d’abord, comme un obstacle à surmonter. L’acte inaugural est l’instauration du cadre (Ida Macalpine). Paul Denis distingue un courant ferenczien, un autre qui valorise le rôle de miroir de l’analyste, et un troisième d’influence kleinienne. Il expose les thèses des Balint (interactions entre transfert et contre-transfert), de Winnicott (la haine dans le contre-transfert), de Racker (contre-transfert inévitable, direct ou indirect), de Paula Heimann (le contre-transfert comme outil de la cure) et de Margaret Little (les risques d’évitement ou de déni de l’analyste). Il y ajoute une réflexion personnelle sur l’investissement de l’analyste, envisagé dans ses dimensions libidinales et son risque d’emprise. Le contre-transfert est finalement la condition du transfert, et sa spécificité est que l’analyste doit se comporter en « anti-objet », « c’est-à-dire ne pas laisser se fixer sur lui une configuration relationnelle stable qui arrêterait le mouvement transférentiel et par conséquent le processus analytique » (p. 31). Il lui faut donc éviter toute confusion entre l’investissement transférentiel de son personnage et celui de sa personne, et déplacer son propre investissement de la personne de son patient au fonctionnement psychique de celui-ci, élément central et actif du contre-transfert au service d’une attitude d’accueil à l’expression de l’inconscient du patient.

C’est cette thèse essentielle que déploie l’ensemble du livre. Investi en tant que personne, l’analyste s’expose et se dérobe à la fois. La situation paradoxale et traumatique de la cure suscite à la fois désexualisation et resexualisation et pousse à trouver des voies de réaménagement. Dans la « névrose contre-transférentielle », les réactions de l’analyste témoignent d’un investissement de son patient, momentané ou durable, comme personne ordinaire au lieu d’un investissement de son fonctionnement psychique. A l’autre pôle, existe la tentation d’établir avec le patient une situation d’analyse pure, idéale. « L’addiction au transfert des autres » ou contre-transfert addictif, est une dérive, liée à la dépendance passionnelle et à l’irruption de la passion dans la cure. Le destin des situations de dépendance à la personne de l’analyste, va dépendre de l’attitude contre-transférentielle de l’analyste. A cette tentation permanente, l’analyste ne peut résister que si sa propre analyse lui a permis une autonomie de fonctionnement suffisante, et que son rapport à un groupe cohérent lui permet l’élaboration nécessaire au traumatisme quotidien de la rencontre avec la souffrance d’autrui. C’est aux différentes formes de phobie de l’analyse que s’attache le troisième chapitre : phobie de l’analyse interminable chez Sacha Nacht, de la durée de la séance chez Lacan, phobie du fonctionnement psychique, du cadre analytique, de la rétention et de la retenue nécessaires à l’interprétation, phobie du transfert passionnel… Chez le patient, le choix même de l’analyste est souvent une claire manifestation de sa phobie de la cure. Reprenant magistralement l’analyse de Margaret Little avec Winnicott, Paul Denis y reconnaît une phobie de la cure, vécue par M. Little comme un passage à l’acte homosexuel, et une phobie de son agressivité et de son sadisme, ainsi que des fantasmes homosexuels féminins chez Winnicott. Au lieu d’être reconnus, ces fantasmes sont agis dans une sorte de flirt dont la valeur sexuelle est déniée par l’alibi d’une attitude maternelle.

La suite du livre analyse la réserve de l’analyste, témoin d’une conscience de la nécessité d’un écart entre l’analyste et son patient, le transfert négatif, avec sa fixation au traumatisme, interrogeant sur un contre-transfert négatif limitant l’investissement du patient, l’expression latérale du transfert. Paul Denis reprend la cure de l’homme aux rats et interroge la répression du transfert et le clivage du transfert, la figure particulière que représente l’irruption dans la cure d’un patient du patient, puis s’intéresse à la dynamique du transfert latéral, qui aménage parfois un transfert passionnel et permet le déploiement d’un espace de jeu – à la différence d’un conflit reproduit à l’identique, sans symbolisation. L’interprétation de la latéralisation est un moment de l’interprétation du transfert tandis que toute interprétation extra-transférentielle favorise une forme de latéralisation.

L’écart entre les différentes pratiques qui se réclament de la psychanalyse illustre l’influence des contre-attitudes théoriques de l’analyste qui sous-tendent son contre-transfert ou le refus de tenir compte de celui-ci. Paul Denis développe son propos par une étude critique des positions lacaniennes. Un chapitre s’intéresse aux enjeux du vieillissement ou de la maladie des analystes pouvant conduire à une rupture de fait de la règle d’abstinence nourrie de fantasmes d’immortalité. Un dernier chapitre reprend plus largement la question de l’éthique du psychanalyste, envisageant concrètement, dans maints détails, les risques liés à une position trop séductrice et l’importance essentielle, au cœur de l’éthique psychanalytique, de l’analyse par l’analyste de son contre-transfert.


Jacques LACAN, une œuvre au fil du miroir

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Ce collectif reprend les textes et les débats d’un colloque consacré à LACAN, organisé en 2005 par François DUPARC, et qui participe à un mouvement actuellement perceptible dans notre société de révision de l’héritage lacanien.

Dominique SUCHET et François DUPARC, discutent la manière dont l’identification primaire, s’organisant dans la spécularité, tend vers l’aliénation passionnelle. La dualité en miroir, à l’origine de l’agressivité paranoïaque, pourrait ainsi connaître deux destins narcissiques opposés. De l’un, référé au seul imaginaire il n’y aurait rien à attendre que la répétition de la lutte fraternelle-identitaire, tandis que dans l’autre, l’intervention du symbolique à travers une loi paternelle efficiente permet l’ouverture à la triangulation oedipienne. Le passage, dans le transfert de l’un à l’autre suppose la confrontation du sujet au vide d’un sens lié au seul signifié.

Dans une deuxième table ronde consacrée à l’articulation de la pulsion dans le langage, Gilbert DIATKINE souligne l’impasse du projet « global » visant à faire rentrer le langage dans un système logique organisé. De la « gerbe de Booz » (poème de V. HUGO) LACAN fait le paradigme d’un langage dont le circuit ne saurait exclure son destinataire. DIATKINE, rappelant la distinction entre le représentant psychique de la pulsion, ancrée dans la réalité du corps biologique et le représentant-représentation de la pulsion qui s’origine aux restes perceptifs, s’interroge sur le devenir de l’affect dans ce montage ; affect qui selon FREUD, se dissocie du représentant de la pulsion par le refoulement primaire.

De son côté, partant de l’hypothèse d’une similitude entre ce que l’on qualifie de processualité et le symbolique lacanien, Bernard CHERVET montre comment, dans le « circuit », développé par LACAN de la parole (entre les différents temps de son émission et de sa réception ; comme un message revenant au sujet sous une forme inversée ; etc.), ces éléments sont articulés logiquement à l’après coup tel que FREUD le travaille, d’abord dans l’esquisse avec « Emma », puis surtout dans les deux textes concernant l’oubli du nom. Ces deux textes séparés par trois années auront permis à FREUD l’élaboration en après-coup d’un déni qui en soutenait le premier temps. CHERVET montre, ici, que si le déni est porteur d’une potentialité désorganisante, il permet aussi le traitement, en sous-main, de la régressivité pulsionnelle induite par le traumatique.

Bernard PENOT rappelle l’insistance de LACAN sur le mouvement pulsionnel de double retournement comme condition nécessaire à l’émergence de la subjectivité par l’entremise d’un éprouvé de passivation. Mais l’existence même du sujet est conditionnée –dit Guy CABROL- à son accession à l’ordre du symbolique marquée une « Behajung » primordiale, affirmation d’une perception originelle, qui peut faire défaut sous l’effet de la forclusion. Ce qui est ainsi aboli du dedans (et peut, dès lors, faire retour du dehors par l’hallucination), se situe dans l’ordre symbolique. C’est particulièrement la forclusion du signifiant du « Nom du Père » (c’est à dire la prise en compte par la mère de l’effet d’une parole paternelle capable de se poser comme Loi et référencée comme telle à la castration), qui est considéré par LACAN comme condition fondamentale du déclenchement de la psychose.

Une dernière partie met en perspective l’avancée théorique des dits « quatre discours » avec les scissions à répétition du mouvement psychanalytique lacanien ; leurs enjeux institutionnels, avec en particulier l’histoire de la fondation du quatrième groupe sont rapporté ici par Sophie De MIJOLLA-MELLOR.


Une psychanalyste lit Tchékhov

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L’entrecroisement de la vie et de l’œuvre d’Anton Tchékhov, reflété par la lecture minutieuse et réfléchie d’une psychanalyste attentive aux correspondances secrètes entre les expériences vécues et les thèmes et tonalités des pièces de théâtre et des autres écrits, tel est le propos de ce livre. La préface de Gilbert Diatkine souligne la mise en évidence par A. Anargyros de la violence secrète qui infiltre l’œuvre de Tchékhov.

Les personnages de Tchékhov rêvent leur vie. L’œuvre témoigne de la quête d’une identité dans un univers dépourvu d’idéal. Les désarrois et les incertitudes minent des personnages qui reflètent ainsi une vision désabusée des désordres du monde, voire la fin d’un monde qui se désagrège (La Cerisaie). Même s’il s’en désintéresse explicitement, Tchékhov y fait écho et les correspondances secrètes entre les expériences de sa vie et les thèmes qui traversent ses écrits sont significatives. Le décalage est troublant entre l’évidente banalité des personnages et des situations et l’émotion mélancolique et douloureuse qui se dégage de l’œuvre. L’analyste y repère des déterminations inconscientes et parfois l’écho d’un passé oublié par l’écrivain lui-même. Tchékhov a toujours sur lui-même et ceux qui l’entourent un regard d’une lucidité impitoyable. L’écriture est sa forteresse et son refuge et sa sœur Macha, qui a très longtemps vécu avec lui, le protège de ce qui pourrait troubler sa liberté d’écrire.

L’ouvrage se déploie à partir du fil rouge de la dépression – tempérée par les rêveries nostalgiques –, présente dès les premiers écrits (Platonov, Ivanov). Une première partie présente de façon chronologique l’entrecroisement entre la vie de Tchékhov et ses textes, soulignant le paradoxe entre le poids que représente la charge et le soin de sa famille et son incapacité à s’en séparer, ainsi que son attachement à la maison qu’il parvient à acheter ; il faut noter aussi sa haine du mariage et l’impossibilité d’une fixation amoureuse, jusque tard dans sa vie – il a 39 ans lorsqu’il rencontre Olga Knipper (en 1899), qu’il épouse deux ans plus tard. Un autre fil conducteur est la façon dont Tchékhov crache du sang, souffre de sa tuberculose sans pour autant prendre soin de lui pendant longtemps, au point de multiplier les voyages et notamment (après la mort de son frère Nicolas) ce voyage d’étude à Sakhaline, dans des conditions éprouvantes, consacré à la condition des bagnards. Lorsque la maladie le contraint à s’installer à Yalta, il souffre sans cesse de son éloignement et de son isolement.

L’œuvre, systématiquement commentée – un chapitre est consacré au théâtre, un autre aux nouvelles où se retrouve tout particulièrement l’écho de la violence paternelle –, s’éclaire sans cesse de ces données biographiques, qui en interprètent l’enfermement et l’absence d’espoir. Les relations entre Tchékhov et Tolstoï, la façon dont le voit Chestov, les évocations de ses amis complètent cette reconstruction. La deuxième partie s’attache particulièrement aux relations familiales, et à l’errance, éclairant la nostalgie fondamentale de Tchékhov, puis à la dépression, rapportée à l fois aux fixations traumatiques de l’enfance et à la maladie. S’interrogeant sur la sublimation, la fin de l’ouvrage montre la lutte contre la destructivité et la recherche de guérison psychique, et médite sur la transposition de la réalité dans la fiction, telle que l’œuvre de Tchékhov la donne à voir. Attachant et informé, l’ouvrage explicite le charme nostalgique et désespéré de Tchékhov, permettant aux familiers de son œuvre de retrouver leurs impressions avec plus d’intelligibilité et ouvrant aux autres lecteurs une féconde porte d’entrée vers la profondeur de l’œuvre.


L’inconscient freudien : recherche, écoute et métapsychologie

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L’inconscient freudien, tel fut le thème du Colloque organisé en Novembre 2008 par la SPP, colloque dit du Président, engageant différentes contributions regroupées dans cette monographie importante à plein d’un titre. Tout d’abord, c’est la richesse des thématiques abordées qu’il faut relever ici et qui se déclinent sous différents chapitres : les deux premiers chapitres intitulés inconscient freudien et autres inconscients et Aporie créative des concepts freudiens permettent ainsi de clarifier ce que recouvre précisément la notion d’inconscient d’un point de vue analytique au regard d’un concept utilisé par d’autres domaines comme en philosophie et plus récemment par le champ des neurosciences cognitives. L’intérêt de resituer les concepts en psychanalyse résonne ici avec la nécessité de cerner, d’une part, de ce qui relève précisément de la dynamique inconsciente- à distinguer du non conscient- pour en dévoiler toute la complexité intrinsèque, et, d’autre part, de ce qu’implique l’évolution du concept au sein de la pensée freudienne même (avec l’introduction du narcissisme puis l’ensemble des remaniements métapsychologiques après 1920). Mais comme le souligne G. Bayle dans son introduction, « cette confrontation ne saurait faire l’économie d’une évolution des manifestations de l’inconscient liées pour une grande part à l’arrière-plan social et culturel » (p. 12). Et c’est la raison pour laquelle, le chapitre suivant intitulé Nouvelles résistances dans la culture et dans la psychanalyse ? interroge ce qui se déploie comme figures idéologiques dans notre Société avec, à l’arrière-plan, une négation de L’Eros au profit de ce que Dominique Cupa relève comme du côté de Narcisse : des problématiques narcissiques qui regroupent bien plus des enjeux identitaires avec leur cortège de négativité, de masochisme mortifère et pour tout dire de destructivité. L’exemple clinique exposé par cette dernière est ainsi assez exemplaire de ces logiques sacrifiées en tout ou rien où l’excitation se dilue dans des formes d’agirs indifférenciés tant au plan de la sexualité qu’au plan de la pulsionnalité même. L’autre n’est plus qu’un objet de jouissance, là maintenant tout de suite, sans qualification objectale à la mesure de la perte des repères constitutifs de l’humain. C’est aussi ce que relève P. Denis dans sa contribution mettant en garde les psychanalyses eux-mêmes face à la tentation de dissoudre la problématique du conflit sexuel infantile au cœur même de la psychanalyse.

Les deux chapitres qui suivent -Cadre analytique, site et indications et une nouvelle écoute analytique -témoignent au contraire de la vivacité de la pensée psychanalytique dès lors qu’elle reste une pensée en mouvement. Les exemples donnés à partir du « double cadre », soit un dispositif combinant un cadre de consultation et un cadre de traitement proprement dit tel qu’il se voit mis en œuvre au centre Favreau sont à ce titre toujours aussi riche d’enseignements. La figure proposée par J.L Baldacci d’un « visa pour l’inconscient » est ainsi une belle image du travail psychique qu’engage la rencontre analytique. Et Les chapitres suivants sur l’écoute psychanalytique traduisent cette spécificité de la méthode allant de la complexité d’un transfert analysable (sous la forme d’un déplacement représentationnel) au registre de l’agieren (la répétition agie) dont J. L Donnet en décrit les différentes modalités dans sa contribution intitulée De l’attention en égal suspens à l’écoute métapsychologique. L’ensemble de ses réflexions s’inscrivent comme le souligne R. Roussillon dans ce même chapitre au sein de remaniements introduits par Freud à partir de 1920 (un peu avant si l’on considère l’introduction du narcissisme en 1914 comme en faisant partie).

La suite précise ces avancées avec les contributions d’A. Green, de S. Botella et de G. Diatkine qui, toutes, relèvent l’importance que portent les remaniements freudiens de 1920 : à la problématique de l’inconscient se combine, dorénavant, la notion de « motion pulsionnelle » qui, en accentuant l’enjeu du mouvement, cherche beaucoup mieux à cerner tous les phénomènes psychiques complexes qui vont de l’acte à la représentation. Le changement de paradigme est ainsi profond et engage des remaniements théoriques importants comme en témoigne cette notion « d’une mémoire du ça » développée par S. Botella qui évoque cette notion énigmatique d’une « mémoire sans souvenir » : forme paradoxale de la mémoire qui « s’actualise » au sein du processus analytique par des formes d’agirs pluriels allant de l’acte moteur à la perception au sein d’une dynamique hallucinatoire. A partir de là, la question du face à face analytique (G. Diatkine) prend toute sa spécificité comme travail psychanalytique à part entière, loin des débats (stériles) sur la question de la psychothérapie.

C’est aussi le cas du travail analytique avec les enfants et les adolescents comme le montre le chapitre à ce sujet, intitulé : Approfondissements dans la psychanalyse des enfants et des adolescents avec des articles très riches de psychanalyses d’enfants comme celui d’A. Louppe qui montre ainsi toute la complexité d’un processus au sein de ce qui se déploie véritablement comme une cure d’adolescent. Et le terme de ce parcours sur la question de la psychosomatique – psychosomatique : évolutions actuelles- ne peut que convaincre une fois de plus de la pertinence de la recherche en psychanalyse, à partir de champs singulièrement complexes comme le traduisent les problématiques opératoires développées à l’origine par P. Marty.

C’est ainsi souligné, enfin, la modernité d’un travail à plusieurs voix dont il est bien difficile de recenser l’ensemble des écrits tant ils recouvrent des domaines riches et engagés. Car ce qui apparaît au fil de cette lecture, c’est bien l’engagement clinique que recouvre l’ensemble de ces contributions, bien loin des discours psychiatriques actuels (type DSM ) et des débats sur la psychothérapies à partir de la dilution de la notion même d’inconscient. L’on peut ainsi se réjouir d’une telle monographie qui condense en son sein, à partir du thème de l’inconscient, un relent de modernité.

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https://www.spp.asso.fr/cdl_annee_article/2010/page/2/