Société Psychanalytique de Paris

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Catherine Chabert, Maintenant, il faut se quitter

Cet ouvrage passionnant est dédié à la séparation. Celle-ci, bien qu’elle jalonne toute la vie humaine au quotidien, ne va pas de soi. En effet, la capacité de se séparer s’acquiert grâce au déploiement du complexe d’Œdipe aussi bien en aval qu’en amont. La séparation suppose la constitution préalable d’un objet interne, qui, maintenu vivant, permet l’élaboration de la perte. En l’absence d’objet interne fiable, la perte ou l’absence de l’objet représente une effraction narcissique. La douleur assure, dans un versant positif, la pérennité du sentiment de continuité d’exister car elle s’inscrit dans un espace intermédiaire où il n’est plus question de son appartenance physique ou psychique. La séparation peut être à l’origine de nombreux éprouvés : angoisse, douleur, deuil, mélancolie et disparition. Cependant, c’est le contexte sous-jacent qui donne plutôt l’une ou l’autre forme d’expression chez un individu donné.

L’auteur s’appuie sur la notion de pulsion anarchique de Nathalie Zaltzman qui a comme rôle d’effectuer un rééquilibrage entre pulsion de vie et pulsion de mort, sans les considérer comme foncièrement antagonistes. Dans ce domaine, la notion de division prend toute sa valeur pour maintenir la bigarrure de la vie humaine. C’est là que la différence de sexe joue son rôle primordial car elle différencie et sépare alors que la pulsion de mort soutient le courant haineux qui conditionne la séparation. Dans la mélancolie, il y a mélange par identification à l’objet constituant un mouvement anti-séparateur, tandis que la jalousie et la passion visent la séparation. De même, un excès de liaison peut conduire de façon délétère à la massification pulsionnelle et la dédifférenciation. Ce sont les différences qui permettent de sauvegarder la vie car seule les séparations et pertes donnent accès à l’inconnu et donc au nouveau. Tout abrasement de conflits et la tendance à l’unification entraine un processus de dédifférenciation dangereux soutenu par certains traits actuels de la culture.

Au total, un des buts de toute cure devrait être de pouvoir se séparer.

 

Rénate Eiber

Serge Tisseron et Frédéric Tordo (dir), L’enfant, les robots et les écrans. Nouvelles thérapeutiques

Les psychanalystes se méfient beaucoup des technologies numériques. Les jeux vidéo ont mauvaise presse. Nombreux analystes pensent que ces pratiques vont à l’encontre de la vie psychique et sont incompatibles avec une approche psychothérapeutique. Il y a des a priori, mais surtout une méconnaissance de ces phénomènes. Les réseaux sociaux couperaient les jeunes de la réalité. Et les robots sont  perçus comme des menaces pour l’emploi et iraient dans le sens de la déshumanisation.

Néanmoins, des psychologues et des psychiatres de plus en plus nombreux renouvellent notre regard sur ces nouveaux objets et y voient, au-delà des aspects inquiétants, des possibilités inédites de créer des médiations nouvelles. Dans cet ouvrage, des experts français en médiations numériques et quelques pionniers des médiations robotiques exposent une autre manière d’évaluer ces phénomènes.

Serge Tisseron commence par montrer l’importance, largement sous-estimée,  des objets dans nos existences, car ils contribuent, plus qu’on ne le croit, à la subjectivation.

Frédéric Tordo  montre que ces nouvelles médiations permettent d’aborder des problématiques narcissiques et identitaires, voire psychotiques. Et de favoriser ce que l’auteur appelle « l’auto-empathie réflexive », qui manque chez ces sujets qui n’ont pas  intégré une relation avec un double virtuel interne, mais l’externalisent.

Plusieurs autres chapitres montrent l’intérêt des médiations numériques auprès de personnes psychotiques ou autistes, avec l’utilisation des tablettes numériques ou des jeux vidéo.

Plus inattendue encore est l’utilisation de robots dans les pratiques avec des enfants et des adolescents, qui fait l’objet de la deuxième partie de l’ouvrage. Les robots suscitent une impression d’inquiétante étrangeté, à cause des projections anthropomorphes, nous dit Serge Tisseron. Pour Frédéric Tordo, le robot médiateur peut devenir un véritable partenaire thérapeutique chez les enfants autistes.

Ce sont donc des recherches très innovantes que nous présente cet ouvrage collectif, dont on ne peut pas ici donner toutes les facettes, qui peuvent intéresser les cliniciens, soucieux de s’instruire sur ces possibilités encore peu explorées.

 

Simone Korff Sausse

 

Délire d’interprétation et/ou interprétation du délire

Interpréter n’est-t-il pas au cœur de l’existence du sujet une nécessité ontologique autoréflexive permanente ? Se penser, se sentir, se représenter : un effort incessant de traduction ancrée dans une langue pour se comprendre et comprendre le monde, pour se sentir sans trop de ressentiment pour soi et l’autre. Freud est un paradigme historique de cette redécouverte auto-analytique de l’Inconscient à l’aube du XXème siècle. Cette capacité interprétante est mise en scène par le cadre de la séance et la règle fondamentale dans une offre de parole, parole à l’adresse d’un autre, mais autre que soi-même, et pour Lacan, cet énigmatique grand Autre. Cette activité humaine de penser auto interprétante, de la rêverie à l’autofiction, et au roman familial, est portée par la pulsion de savoir, du désir de connaître, fonction K de Bion, source de croissance psychique. Elle peut être défaillante, entravée, voir négativée. L’ambition de la psychanalyse par cet effet de transfert sur la parole est de sensibiliser le sujet à ses potentialités créatives et à les réanimer dans un espace transitionnel où, sujet, il est l’auteur, l’acteur, l’interprète principal sur cette autre scène.

Parfois le besoin d’interpréter envahit le sujet dans une urgence à être face à des angoisses agonistiques jusqu’à une activité interprétative paroxystique, délirante paranoïaque, face à une catastrophe imminente du monde interne, externalisée, catastrophe annoncée qui a déjà eu lieu en un hors temps et un hors lieu où l’inconscient de l’autre est perçu, deviné, interprété.

Freud propose même une analogie étrange entre activité délirante et construction analytique, des « tentatives d’explication et de restitution » « d’une vérité historique » (1937d, p. 280). « Dans la paranoïa se pressent également jusqu’à la conscience toutes sortes de choses dont chez les normaux et les névrosés nous ne mettons en évidence la présence dans l’inconscient que par la psychanalyse » (1901b, OC p. 352). Dans le fonctionnement paranoïaque cette connaissance aiguë de soi et de l’inconscient est travestie par une projection protectrice sur l’autre, détail par détail avec une conviction de vérité perceptive de ce monde extérieur qui l’assure de sa propre méconnaissance, déni de son monde interne.

L’art subtil de l’analyste, aux prises avec sa névrose, voir psychose de contretransfert (Racker H., 1948) aura à s’exercer entre méconnaissance aveuglée et triomphe paranoïaque de l’accès à l’inconscient de l’autre. La psychanalyse ambitionne de ranimer chez le sujet cet art délicat de l’interprétation bien tempérée dans une conversation singulière, « subversive », la situation analysante qui redonne chair à la langue.

Dans mon identité de psychiatre et de psychanalyste j’ai été confronté, comme d’autres, à ma position de soignant vis à vis de la folie et à quelles possibilités de soins psychiques nous pouvions disposer dans un traitement impossible, ou à peine possible, de la psychose. Il est des rencontres analytiques, telle celle de Mr Frioul, qui permettent d’approfondir nos questionnements. Ce patient pourrait même symboliser mon propre référentiel théorique : une théorie vivante des énigmes de la psychose. Ce texte tente de rend compte de constructions défensives, par-excitantes en après coup qui habitent l’analyste confronté à des vécus de catastrophe psychique et à un impensé, un insensé radical. La destructivité, les déliaisons attaquent la capacité de penser. La fonction contenante de l’analyste est au premier plan.

Monsieur Frioul est né dans les années cinquante, ainé de trois enfants. ses parents italiens ont émigré jeunes adultes dans l’immédiat après-guerre et ont fui comme d’autres Italiens l’effondrement socio-économique de l’Italie avec la complexité d’un état fasciste depuis les années 20. Ils sont originaires de deux villages voisins du Frioul. La mère sera traditionnellement mère au foyer, émigrée, restée nostalgique du pays. Le père chauffeur livreur en camion Berliet sera en invalidité, à l’adolescence du patient qui fut alors atteint d’une affection de la colonne vertébrale pour laquelle il dut être hospitalisé pendant six mois et a dû porter un corset-coque invalidant, double atteinte narcissique qui participa à, voir engendrera sa décompensation psychotique.

Je rencontrais alors un jeune homme en plein effondrement schizophrénique dissociatif et délirant luttant contre un vécu homosexuel persécutant et déréalisant.

Durant toute une première période de sa très longue psychothérapie, en pratique libérale, il m’apportait à chaque séance un tableau qu’il venait de peindre dans la semaine, sur lequel il avait projeté tout son chaos, son univers délirant : l’acte de peindre, un pinceau à la main, semblait lui permettre une lutte contre la passivation déréalisante du délire, favoriser une reprise en main de son monde interne dans une figuration désuète, créée sur une toile blanche cadrée. Il représentait dans un style figuratif des paysages répétitifs de montagnes et de vallées dont, en séance, il me dévoilait par la parole, sa parole interprétative, tous les détails invisibles masqués, indices et fruits d´un formidable travail de transformation de sa psyché en souffrance.

Puis il en vint à dialoguer en séance, dans des éclaircies de sa confusion, par la médiation de photos, autoportraits, et photos prises sur sa terre natale, ébauche d’un réel apprivoisé, qu´il me commentait dans des fragments de son histoire infantile qu’il pouvait ainsi se réapproprier trouvant appui en un créativité primaire.

Ces dernières années, il venait à sa séance et il déposait en préambule sur mon bureau un feuillet d´écolier plié en quatre, rempli d’un texte manuscrit, écrit en script et en majuscule, fruit de ses interrogations, de ses tourments et de ses réflexions de la semaine. Sous l’illusion de guérir, de se guérir, il voulait témoigner, me témoigner de son inlassable combat quotidien et de sa compréhension de la psychose.

L’objet primaire n’aurait pas permis au sujet d’organiser et d’utiliser suffisamment ses propres refoulements, confronté à un excès de déni de l’objet, déni de ses propres désirs barrant au sujet la reconnaissance de son propre désir, condamnée au désir de l’autre, un non-désir, glorification d’un phallus maternel. La massivité d’identifications projectives maternelles aurait entravé ses capacités de penser et de symboliser ses propres affects primaires il aurait été condamné dans une alliance aliénante à un communauté de déni qui ne pourra être dénouée, déjouée par un tiers paternel en raison d’identifications précoces défaillantes.

Ainsi sujet barré de son existence d’être sexué, effracté, violenté par un sexuel infantile qui le persécutait dès l’enfance, funambule déséquilibré par la conflictualité paradoxale de ses investissements narcissiques et objectaux, Mr Frioul mît très progressivement au jour des objets internes paradoxaux pour sa psyché et des identifications précoces énigmatiques et aliénantes infiltrant son vécu délirant qui se révéleront avoir un noyau de vérité historique, mais vérité historique le fixant dans les années noires de l’Italie fasciste à son insu et vécu par procuration. L’enquête, malgré lui, qu’il sera contraint de mener au Frioul dans son délire apaisé lui révèlera le passé trouble de son Père, un « Lacombe Lucien à l’italienne ».

Le délire met radicalement au défi la mémoire, la vérité, la vérité historique matérielle des faits et la vérité historique, vérité des fantasmes inconscients (Freud1937d). Comment ces vérités sont -elles repérables dans le délire, et à quelles conditions pourraient-elles être transformables, subjectivables, ces néoréalités qui collent à la peau, piètre identité issue de traumas.

Freud dans « La perte de la réalité dans la névrose et la psychose » (1924e) précise que « dans la psychose le fragment de réalité repoussé revient sans cesse forcer l’ouverture vers la vie psychique » (p. 302), une réalité primaire refusée, déniée dans un temps primaire.

Freud, dans « Construction en analyse », (1937d) reprend cette réflexion : « on n’a pas encore assez apprécié ce caractère peut-être général de l’hallucination d’être le retour d’un événement oublié des toutes premières années, de quelque chose que l’enfant a vu ou entendu à une époque où il savait à peine parler » ( p.279) Mais en lieu et place du refoulement, le déni est opérant comme mécanisme de défense : « morceau de réalité qu’on dénie dans le présent par un autre morceau qu’on avait également dénié dans la période d’une enfance reculée » (p.280).

Freud semble proposer donc deux logiques en deux temps : soit un refoulé 1 qui sera dans un temps 2 dénié soit un dénié 1 qui sera dénié dans un temps 2, dans la logique singulière d’un déni redoublé, déni pouvant aussi s’articuler dans les logiques de communauté de déni.

Mr Frioul fut très longtemps hanté par des identifications narcissiques grandioses avec des thématiques tel la race aryenne les grands blonds aux yeux bleus dont il descendrait, du Duce et de la gloire du fascisme, et du nazisme, jusqu’à revêtir des tenues paramilitaires.

Le vécu délirant emprunte ses représentations à un fond culturel et familial donné et à son imaginaire groupal d’appartenance, soit mythique, soit historique, soit sociétal, à des lieux mémoriels de son monde interne, alimentés de restes diurnes vus, entendus, ressentis et transformés par les affects primaires.

Quand ce vécu délirant s’apaisait, il oscillait dans une perplexité interrogative, amorce d’une auto-réflexivité, ouverture d’une communauté de déni partagé, frontière subtile pour le contretransfert entre délire partagé et déni d’une possible vérité. De ses différents mouvements identificatoires surgissant de sa psyché, il oscillait entre prise et déprise, prise dans une jouissance phallique narcissique grandiose et déprise face à une angoisse et horreur d’anéantissement. Ces vécus imaginaires au fil du temps migrèrent du monde du jour au monde de la nuit dans des rêves qu’il pouvait se et me raconter dans une narration subjectivante.

Je vais tenter maintenant, en donnant la parole à mon « co-auteur anonyme », le véritable interprète de vous rendre sensible, un discours vivant grâce à des extraits choisis de ses nombreux écrits qui pourraient aussi symboliser la reprise d’un processus de refoulement et d’archivage de la mémoire et d’un véritable travail de culture et d’une fonction auto-interprétante restaurée. J’ai choisi des extraits de ses nombreux écrits qui témoignent des transformations de sa psyché blessée et apaisée. Ils pourraient aussi symboliser la reprise d’un processus de refoulement et d’archivage de la mémoire et d’un véritable travail de culture. Le statut de ces écrits produits hors séance et confiés en début de séance est complexe pour l’analyste et pose un dilemme pour toute éventuelle publication. Sont-ils une mise en dépôt, en « sécurité »de son monde interne ? alors le risque de ce dévoilement est celui d’une nouvelle « trahison » répétée ici par l’analyste…Sont-ils une volonté de laisser traces, traces mémorielles écrites de son combat contre la psychose et affirmation de son existence, une ultime reconnaissance peut-être à l’instar du Président Schreber dans ses Mémoires d’un névropathe (1903) dont Freud s’était saisi de son vivant pour comprendre la paranoïa ? Mr Frioul n’était pas comme le Président Schreber en capacité de rendre publique et de publier lui-même. J’ai entendu, interprété son désir « secret » que je fusse aussi un témoin, un messager, un historien…et psychanalyste. Du temps est passé et son histoire ne peut-elle pas faire partie du tragique de l’histoire des « anonymes » ?

« La première fois que l’on s’est vu vous m’avez dit que les parents sont la société en miniature. Avant d’avoir été trahi par mon père je ne me représentais pas la société en miniature, donc la société. Je n’accepte pas la société car j’ai été dérangé par la société parentale” …”J’ai commencé à perdre la tête à 15 ans quand je suis revenu de Hyères. Ma tante m’avait acheté un pull jaune, je voyais les filles rirent, au fond de moi je savais que j’étais cocu… dans le fantasme de l’accouplement je suis le cocu de l’histoire car ma place était occupée par mon père ».

« À l’adolescence j’ai été trahi par mon père. Maintenant. C’est moi qui le trahit comme Galeazzo Ciano, le gendre de Mussolini. Mon père ne m’a pas trahi. (À l’adolescence j’avais du abandonner la grandeur du père. Avec le délire sur le fascisme, je voulais rétablir le podestat de mon père, j’ai refait mon histoire j’ai choisi la sexualisation de mon père).” Il y a eu le fascisme en Italie. La volte-face du roi et du conseil fasciste qui ont fait arrêter Mussolini. Ce qui a conduit à la création de la république de Saló. Car les Italiens ne voulait pas passer pour des traîtres vis à vis des allemands. Dans l’obscurité de mon esprit cela a conduit à la trahison de mon père à l’adolescence »…

« À l’adolescence quand j’ai su de la sexualité de mon père et que j’ai été trahi par lui, dans ma tête s’est construit un réseau relationnel du monde. Entre mon père et ma mère il y avait le maillon d’un réseau. Le fantasme que j’ai avec mon pénis et une femme c’est d’être dans un réseau, être observé par le réseau, ce sont les journaux, la télé, déversoir de la sexualité. Ce qui me dérange dans les rapports sexuels c’est ĺ’ interchangeabilité des sexes et de la scène. Je crois que j’ai un fantasme à l’adolescence : quand j’étais enfant mon père se disputait avec ma mère, j’étais terrorisé. […]À l’adolescence quand j’ai découvert la trahison de mon père, j’ai vu l’horreur. Les angoisses enfantines prenaient un sens. Mon père pouvait chasser ma mère et moi rester démuni. Les femmes sont les maîtresses de mon père. Je vis l’angoisse enfantine, l’abandon de ma mère. Je suis le cocu de l’histoire car je suis aux ordres du pénis paternel. À l’adolescence il s’est imposé dans ma vie. Quand j’étais enfant mon père me faisait souffrir, lui et moi nous ne faisions qu’un (avec) contre ma mère. À l’adolescence avec sa sexualité, mon père pouvait chasser ma mère et faire qu’il y avait un rapport ambivalent avec ma mère, il aurait pu me satisfaire en me disant qu’il ne me trahirait pas, qu’il n’était pas avec ma mère, Mais je ne pouvais pas me résoudre à abandonner ma gloire, avec d’un côté ma mère et de l’autre la fusion avec mon père[…] Il y a de quoi devenir fou quand on découvre l’on a été trahi pour un objet qui n’a jamais existé et que l’on est trahi pour un objet réel qui démoli toutes les croyances[…] Ce qui me fait souffrir c’est l’interchangeabilité des sexes et des personnes, deuxième trahison de mon père après la première avec ma mère qui a été abandonnée comme Ariane à la sortie du labyrinthe ».

Les fantasmes originaires, dont la scène primitive, ne semblaient pas s’être structurés dans une valence organisatrice de la psyché pouvant apprivoiser une violence pulsionnelle qu’il s’efforçait de contenir mais qui resurgit et “s’épanouissait”, sur un mode prégénital cru dans le délire peut être en raison des défaillances conjuguées des objets primaires plus excitants que contenants :

« J’ai envie de planter un poignard sur la table. Quand mon Père se disputait avec ma Mère parfois à la table de la cuisine. Il faisait une croix avec un couteau. Quand je le voyait détruire le mobilier ça m’angoissait… j’ai tout le temps l’appréhension de croiser des passants ou des automobilistes. J’ai une hallucination visuelle : sur le visage des gens, on me fait des mimiques qui traduisent du dédain pour moi. C’est ma Mère qui a du dédain pour moi. Elle me reléguait tout le temps aux oubliettes. Quand je croise le regard des gens c’est autant de coup de martinet de ma Mère… J’ai une souffrance avec ma Mère car elle est restée de l’autre côté comme l’Istrie et la Dalmatie à la fin de la guerre, elle est restée du côté de mes rêves… j’ai le deuil de l’autre côté, terre d’exil où est restée ma Mère ».

Dans ses reconstructions élaboratives il revient souvent sur ces vécus traumatiques d’infans où il situe les premières failles ressenties en lui au travers d’événements parfois anodins en apparence mais au potentiel désorganisateur ainsi :

« Une fois je jouais avec une petite voiture en plastique, une 2CV camionnette comme celle de mon Père, j’avais 2-3 ans. Ma Mère me brusqua pour je ne sais quel motif. La voiture se casse. Le rêve est brisé. L’identification à mon Père aussi. Je me mets à pleurer. Ma Mère n’a rien su de ce qui s’était passé en moi. La voiture est cassée, elle essaie de la réparer. Mais rien à faire le rêve est brisé. J’avais besoin de réparation car ma Mère démolissait l’imaginaire que j’avais dans la construction de l’identification à mon Père ».

Adolescent, il était confronté au désir génital, ce désir fou, à la rencontre de l’autre qui convoque la mise à mort de ses objets œdipiens au risque d’un meurtre de ses objets internes. Ces alliances aliénantes aux imagos parentales lui barrèrent radicalement l’accès à son propre désir qui resurgissait sous l’emprise excitante de la pulsion qui ne pouvait aller à la rencontre d’un autre sujet qui ravivait tous ses fantasmes originaires, sa libido ne pouvait s’épanouir que narcissique, phallique narcissique. L’imago paternelle protectrice sur laquelle il avait pu trouver un relatif appui dans sa prime enfance face à une imago maternelle terrifiante le confronta à une double trahison de son père, défaut de protection et d’identification, en deux temps, infans et adolescent, dans son accès au masculin et à la génitalité. Son vécu délirant grandiose vient réparer paradoxalement la toute-puissance paternelle déchue, vitale pour son narcissisme dans une mise en scène, représentation d’un drame historique, romancé, fiction et réalité confondues. Le délire offre ici par sa figurabilité historicisée une possible narrativité des conflits primaires déniés et offre une tentative déguisée d’appropriation subjective du sujet.

Si sur sa scène psychique les personnages centraux sont des imagos parentales bien identifiables d’autres personnages peuvent en être les représentants sous divers travestissements mais aussi de parties du moi et des pulsions dans des mises en scène oniriques ou délirantes. Parfois le statut économique est difficile à situer quant à la problématique du sujet. Certains personnages historiques apparaissaient sur cette scène, Hitler, Mussolini, aux fonctions générales impersonnelles métaphorisantes et symbolisantes des imagos primaires, comme, classiquement, le Diable (tel en témoigne l’étude de Freud en 1923 d’une névrose démoniaque au XVIIème siècle sur le peintre Hainzmann).

Vont aussi apparaître, dans certaines séquences, d’autres personnages secondaires mais non moins signifiants qui hantent sa psyché tels, Menguele et Fughin qui vont le conduire sur la piste d’une problématique paternelle déniée et d’une vérité historique matérielle.

La figure de Mengele Josef fit un jour irruption dans son monde imaginaire et délirant, ce monstre, ce « médecin » du camp d’Auschwitz qui fit de folles et barbares expérimentations sur les humains et des enfants et qui put se cacher en se réfugiant jusqu’à sa mort en Amérique Latine. Cette représentation condense l’ampleur des pulsions sadiques liées à des imagos parentales primitives et des identifications projectives, figures de l’abjection qui se remobiliseront sur l’analyste, médecin

étrange, qui expérimente une science mystérieuse, juive, la psychanalyse, sur lui, l’infans persécuté-persécuteur ; et j’aurais à endosser un transfert négatif que le patient dans ses capacités de réparation parviendra à contenir malgré la violence pulsionnelle et il sera en capacité d’en prendre conscience …..

« La souffrance que j’ai avec la réalité c’est l’actualité… Il y a quelques années en Amérique du Sud on avait déterré le corps de Mengele… sur Paris Match il y avait la photo de son crâne, le journaliste avait écrit :maintenant le monstre à un visage”… Avec mon pénis je suis avec le tourment de l’exhumation du corps de Mengele. J’ai enfin un visage… j’ai acheté une demi tête de cochon… il faut que mon imperfection soit dévoilée… Parce que j’étais gentil… aux yeux des autres je n’affichais que la perfection que je devais à mon père. Le porc c’était mon père ».

« À chaque moi son objet, à chaque surmoi son abject », cette citation condensée de Julia Kristeva qu’illustre cette séquence me permet d’évoquer son remarquable travail, Pouvoirs de l’horreur (1980) qui réfléchit à ces problématiques complexes aux limites de l’humain :« Il y a, dans l’abjection, une de ces violentes et obscures révoltes de l’être contre ce qui le menace et qui lui paraît venir d’un dehors ou d’un dedans exorbitant, jeté à côté du possible, du tolérable, du pensable. C’est là, tout près mais inassimilable. Ça sollicite, inquiète, fascine le désir qui pourtant ne se laisse pas séduire. Apeuré, il se détourne. Écœuré, il rejette. » (p.9)

Progressivement le vécu délirant s’estompant il put se ressaisir d’une problématique paternelle clivée, présente et non présente à sa psyché, ce qu’il pût me formuler ainsi :

« De manière latente, j’ai toujours présent à l’esprit la guérilla qu’il y a eu dans le village de mon père de 1943 à 1945. Ma guérilla c’est ce que j’ai vécu ici au début des années 1990. J’ai un fantasme mortuaire de la réalité, on n’est plus avec ça le temps s’est écoulé. Depuis le début de 1990 je vivais la guérilla de mon père. C’était une façon pour moi de remonter dans la vie de mon père avant ma naissance, avant ma conception. Je vivais mon père d’avant ma naissance ».

Dans sa quête des origines le sujet naissant en quête d’identité est confronté à sa filiation réelle, imaginaire et symbolique, et à ses énigmes oscillant entre la fiction d’Œdipe et de Narcisse. Un réel, un actuel, « la guérilla de mon père », passé de son père marqué de son secret dénié « la trahison » effractant les enveloppes psychiques de mémoire contenantes et protectrices, était projetée au dehors dans une activité délirante qui, jouant des clivages, s’expose au grand jour et envahit la réalité mais dans des figurabilités travesties où le sujet de passif devient actif, acteur de son destin funeste dans des identifications aliénantes « je suis mon père » et ici de surcroît des identifications délirantes « je suis Menguele, je suis Fughin ». Le fonctionnement familiale incestuel lui aurait barré la voie des identifications secondaires sociétales, étrangères et ainsi la possible rencontre avec l’autre, le non-familier. La rencontre analytique dans l’après coup lui permettra très progressivement de s’y familiariser et d’en dialectiser les enjeux.

L’autre personnage qui entra en scène, autre identification délirante est Fughin, une figure qui, elle, semble ouvrir une voie sur un possible noyau de vérité historique : Fughin serait le commandant SS qui brûlait les villages au Frioul. La séquence que j’ai choisie, illustre un dilemme auquel il est confronté face au processus psychique inexorable engagé dans la situation analysante, face à la problématique paternelle et les dangers de la voie de la guérison.

« Avec vous, avec la guérison j’ai un transfert négatif de mon père mais cela me donne un sentiment de culpabilité… Je ne veux pas voir mon mauvais père par peur d’être imparfait, car c’est ce qu’on attend de moi d’être parfait. Avec vous je ne peux faire aucun transfert négatif car la guérison me donne un sentiment de culpabilité. Le sentiment de culpabilité que j’ai avec vous c’est par rapport à la scène primitive où était impliqué mon père. À travers vous, j’ai le sentiment de culpabilité d’avoir découvert l’altérité. Je ne proteste pas car je me sens coupable d’avoir déboulonné mon père …

Avec vous je ne peux rien vous dire car m’ayant conduit où je suis maintenant vous avez le droit de vie ou de mort sur moi. En vous je vois le strass, le chiffonnier de mon père, transfert négatif car comme mon père vous ne parlez pas, vous êtes muet. Mon père avait un surnom Muti qui en italien veut dire muet, je ne le connaissais uniquement sous le nom de Muti. Sur sa tombe maintenant je vois son nom Filippo. Entre 2-4 ans, ma tante, belle-sœur de ma Mère me disait que mon père s’appelait Filippo et non Muti je hurlais et je menaçais de brûler le village de ma mère. Durant l’époque où mon père était partisan il y avait un commandant SS stationné au terrain d’aviation surnommé Fughin car il incendiait les maisons.

Le commandant SS c’est moi car avec mes yeux j’ai incendié. Devant mes yeux j’ai vu un incendie ; nous étions arrivés avec la voiture avec mes parents devant la maison de mes grands-parents. Mes parents se disputaient il y avait le feu devant mes yeux, la maison de mes grands-parents brûlait, la cause de l’incendie s’était le frère de ma mère.

Le commandant Fughin, c’est moi car avec mes yeux j’incendie, dans mes yeux on voit que je suis l’incendiaire Fughin, j’ai une allumette à la place du pénis (allumeuses, femmes, mère désespérée à son arrivée en France ne parlant pas le français, fiamiferi-fuminanti-allumette).

Le travail de délire comme le travail de rêve met en action tous les processus du penser pour tenter de figurer l’irreprésentable, l’incompréhensible d’une psyché débordée par l’excitation de son propre inconscient, inconscient primaire et aussi des inconscients parentaux qui ont effracté sa psyché par défaillance des pare excitations individuels et groupaux. La dynamique transférentielle de cette période témoigne de ses capacités à utiliser l’objet-analyste pour exprimer ses affects et tenter d’élaborer le conflit et le dilemme dans une appropriation subjectivante de la méthode analytique dont une utilisation de l’associativité élaborante et non délirante.

Son père mourra à 60 ans et sera enterré dans son village natal. Chaque année la famille retournait en vacances dans le village maternel et Mr Frioul errait dans la région entre ces deux villages maternel et paternel souvent dans un halo délirant et interprétatif de persécution : ainsi au café du village où il se rendait il entendait souvent murmurer sur lui “les gens jasent, car je ne suis pas comme eux je suis de race aryenne et non un italien”. Il me parla souvent de lieux où il revenait chaque année comme hanté par une force d’attraction et qu’il prenait répétitivement en photo ainsi une banale clairière, un canal vide, sans grand intérêt apparent mais qui le rendait très angoissé et alimentait son vécu délirant.

Après la mort de son père il s’interrogea beaucoup sur le passé de son père durant la guerre, cela le rendait très confus et angoissé « tout ça me tourne la tête, je n’y comprends plus rien ».

Depuis, il séjournait alors avec sa mère six mois l’an dans le Frioul. Il avait toujours eu l’habitude de fréquenter les cimetières de jour et de nuit avec beaucoup d’interrogations sur la mort et les morts, les feux follets et les fantômes. Un jour se rendant au cimetière il vit que la tombe de son père avait était profanée, on avait arraché la photo-plaque de son père. Il se mit à questionner et des gens du village lui apprirent que son père aurait eu une attitude trouble durant la guerre. Ces faits furent confirmés par un cousin : durant la république de Saló il aurait trahi et dénoncé des partisans qui furent aussitôt assassinés et dont les corps auraient été jetés dans le canal mis hors eau aujourd’hui. Pour se venger les partisans avaient voulu se saisir de son père qui avait fui mais ne le retrouvant pas ils aurait pendu, en représailles, à sa place, le père de son père donc son grand père à un arbre de cette clairière qui hantait son esprit comme le canal. Et c’est dans tel contexte que son père se serait réfugié en Savoie.

« Il y’a une chaîne RAI Storia on nous montre des images sur le fascisme, l’union avec les allemands, la république de Saló. J’ai su que mon grand père est mort par la faute de mon père. J’ai une fascination pour la république de Saló car je n’étais pas né à ce moment-là, j’étais dans la tête de mon père. Je savais la terreur que j’avais avec mon père quand il hurlait après ma mère. Mon père me faisait souffrir car j’avais une lacune dans sa vie. J’ai un fantasme avec mon père, je suis avec l’avant ma mère. Je suis dans la tête de mon père. Jésus par l’action du saint esprit était dans le ventre de vierge immaculée. Moi je suis dans la tête de mon père. Mon grand père est mort durant cette période. Je suis avec un duplicata de l’épreuve, c’est comme si j’étais responsable de la mort de mon père. Avant sa mort, j’avais cherché à savoir ce qu’il avait fait durant la république de Saló, j’ai vu qu’il était interloqué. J’aurais préféré le voir avec les SS, plutôt qu’éleveur de lapins. Quand il est mort, j’ai pensé que c’est moi qui l’avais fait mourir en remuant le passé. Je pense à la souffrance qu’il a dû avoir quand son père est mort. Avec l’avant mère, étant dans la tête de mon père, j’ai le fantasme que mon père a bousillé sa vie et moi, j’aurai pu avoir une autre existence. Le fantasme que j’ai se voit au cinéma dans les films de science-fiction. Avec une machine à remonter le temps, une personne retourne dans le passé, et voit ses parents qui ne se connaissent pas encore. Les soucis de ses parents ne sont pas encore dans sa tête. Chacun vit sa vie. Le paradoxe c’est que la personne vivante n’existe pas dans la future rencontre de ses parents… J’ai le fantasme de l’auto-engendrement. »

Mr Frioul fut confronté à ce secret de l’histoire de jeunesse de son père dans des périodes où l’histoire privée est très infiltrée de l’histoire sociétale, culturelle et des drames de la guerre, des totalitarismes, dans une confusion des idéaux préœdipiens, œdipiens et sociétaux complexifiant la construction du roman familial, confusion des sentiments d’amour et haine, au paroxysme de l’ambivalence, qui mettent en crise la constitution du moi idéal et de l’idéal du moi.

Il aurait donc hérité d’un “secret” honteux, abject et confusionnant, objet de clivage et déni, trahison et meurtre, trahison du groupe, meurtre par procuration du fils, meurtre de son propre père, secret scellé dans un pacte dénégatif qui va fonctionner dans la psyché comme une crypte incrustée dans le moi en suivant M. Torok et N. Abraham( 1978) et dans un nouage libidinal œdipien mais dont les fantômes vont le hanter jusque dans le délire.

Dans la cure analytique le sujet en souffrance ne va-t-il pas devoir prendre le risque insensé de se livrer corps et âme à un étranger, un non-familier, un tiers, avec le pari de la rencontre possible d’un Nebenmenschet ses aléas. Au fil du temps, dans cette machine à remonter le temps qu’est la séance il a accepté cette rencontre avec l’autre, une nouvelle filiation, filiation analytique, au filtre de cette relation transféro-contretransferentielle si énigmatique qu’il s’est appropriée sur la base d’un transfert homosexuel en double, non sans aliénation à un Nebenmensch « la seule puissance qui aide »(Freud (1950c [1895]).

Quand le déni de réalité est prédominant comme dans le délire, de jour, le sujet éveillé peut être tourmenté par ces restes diurnes, encryptés, le vu, l’entendu, le ressenti, mais venus d’ailleurs d’un autre temps, temps éclaté et il puise dans cette mémoire inconsciente où toutes les traces perceptives ont été conservées, dans un archivage toujours mystérieux des noyaux originaires et secondaires, mais toujours susceptible de jaillir soit dans la réalité, le rêve et même ici le délire. Par contre le délire s’affirme comme réalité perceptive actuelle, une réalité réelle, qui s’impose et s’affirme vraie au nom du vécu, du ressenti et des affects du sujet dont les convictions excluent l’autre, sauf à délirer avec, dans cette néoréalité. Le déni porterait aussi sur une réalité de faits historiques familiaux alors que le sujet est confronté à un vécu de possession et d’intrusion des objets parentaux. Le sujet semblait totalement possédé par la problématique des objets primaires dont il ne pouvait se décoller, il était agglutiné aux conflits de ses objets internes et leur vérité historique. C’est dans une possible mise en représentation et figuration d’une supposée mais vérifiée réalité historique matérielle parentale qu’il pourra très progressivement apprivoiser la vérité historique de ses fantasmes originaires et de ses identifications, et décondenser des agglutinations du moi et accéder à une relative indépendance.

Dans le travail effectué avec M. Frioul le processus engagé, dans de lentes transformations, autour d’une remise en jeu et circulation des possibilités de figurabilité et de représentation à travers les différents modes d’expression amenés et accueillis, co-investis en séance, peintures, photos, écrits, à la fonction d’objets malléables (Roussillon, 1991) et la parole libérée en séance sans trop d’entrave, rétorsion, représailles dans une fonction contenante et pare-excitante de l’analyste.

Les identifications projectives excessives s’apaisèrent et un travail de rêve s’organisa dans sa fonction régulatrice et anti-trauma de la psyché et la narration des rêves en séances commença à coexister à la narration des vécus délirants, de même qu’il pouvait de mieux en mieux utiliser des processus secondaires voir tertiaires, tel peuvent en témoigner ses écrits, alors que longtemps les processus primaires entravaient sa pensée.

Dans un transfert paternel qui pût réguler les effets d’un transfert délirant et négativiste, voir négationniste il pût réélaborer ses identifications précoces et investir son psychanalyste et la psychanalyse dans sa dimension tiercéisante de vérité et de liberté.

Sa destructivité qui se donnait libre cours dans son délire et ses fantasmes fut toujours suffisamment contenue, et les quelques fois où il se sentit trop débordé et angoissé il disparaissait et trouvait de lui-même refuge, asile, quelques jours à l’hôpital psychiatrique où il avait lié contact à des frères de misère et une équipe soignante fiable et investie.

Via la psychanalyse, dans la singularité de la rencontre analytique Mr Frioul s’est très progressivement familiarisé à la rencontre avec l’autre, au dedans et au dehors, s’ouvrant sur un travail de culture (Kulturarbeit) qui s’imposera à lui en tant que sujet, sujet humain luttant contre les forces du mal et de l’abjection.

Les matériaux constituants du délire sont composites et forment des êtres chimériques en lien avec la culture qui acquièrent une vie indépendante et infiltrent la réalité, la vie diurne et parasitent le sujet dans ses dimensions symboliques réelles et imaginaires. Si le délire est sociétal, norme d’une culture donnée, partagée, conforme au surmoi de la culture, (Freud 1930a, p. 329-331), telle la religion, illusion partagée (Freud, 1927c), voir délire (Freud, 1937d) il assure paradoxalement une assise narcissique et identitaire au sujet et au groupe. Mais s’il est intime, privé, il devient asocial, folie privée qui isole le sujet déchu et le met au rang de paria. Le délire emprunte alors des oripeaux, des ersatz de culture, venus on ne sait d’où : a-culture. Le sujet devient piètre acteur d’un piètre théâtre mais qui inspire cependant toutes les inquiétantes passions de la vie d’âme, d’âme damnée, ensorcelée par le diable.

Parfois s’est infiltré un réel, un actuel (Asseo, 2014) qui dépasse la fiction de la réalité, une réalité déniée d’un sujet qui sous forme de réel « l’offre » en héritage à son descendant destinataire privilégié ainsi le premier né, tel un fils ainé, l’héritier et son droit mythique d’aînesse qui prédestine.

Mais dans une telle tragédie, la fiction narrative de la séance interprétée et vécue par Mr Frioul, comment peut se représenter la trahison et le meurtre du père déniés et la crainte projetée de la découverte du forfait dont on a pensé avoir effacé toute trace par l’exil et le silence. Le crime était presque parfait. Le fils, meurtrier virtuel, le deviendra à l’adolescence de fait. La folie sera un compromis où le meurtre se réalisera non dans la réalité mais dans un réel, le réel du théâtre de Mr Frioul, d’Œdipe-roi à Hamlet.

Telle serait la tragédie de Mr Frioul qu’il fut condamné à jouer à perpétuité. Il a toujours redouté de franchir, radicalement et définitivement, l’écran de son monde imaginaire grandiose et tragique : quitter cette scène actuelle devenue si familière et si existentielle où tel le tragédien, au seuil de la sortie des artistes, il devient un roi nu aux illusions perdues.

 

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 30 novembre 2017

 

Références

Abraham N. Torok M. (1978) L’écorce et le noyau, Aubier.
Asseo R., Dreyfus-Asseo S. Deuil dans la culture : l’actuel, détail par détail, in RFP, vol. 78, n° 5 (2014).
Freud S. (1950c [1895]) Projet d’une psychologie, in Lettres à W. Fliess, 1897-1904, PUF, 2006.
Freud S.(1923a) Une névrose diabolique au XIIe siécle, OCF, XIII.
Freud S.(1924e) La perte de la réalité dans la névrose et la psychose OCF, XIII.
Freud S.(1927c) L’avenir d’une illusion,OCF XVII.
Freud S. (1930a [1929]), Le malaise dans la culture, OCF, XVIII, Paris, PUF, 1994, p.245-333
Freud S. (1937c) L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, OCF, XX.
Freud S. (1937d) Construction en analyse, OCF, XX.
Roussillon R. (1991) Le médium malléable, in Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, PUF.

Résumé

La psychose et le délire mettent radicalement au défi le travail d’interprétation dans une confusion, une collusion entre fantasme et réalité. Comment la psyché en souffrance peut-elle s’y retrouver ? Parfois se révèle au sujet une vérité historique offerte en héritage dans le délire. Le travail d’écriture que parfois mobilise la situation analytique en parallèle à la séance témoigne de cette lutte engagée par la psyché pour des transformations. Quel est le statut de tels écrits confiés à l’analyste ? D’une manière paradoxale, je propose une réflexion, un dévoilement, non pas sur sa parole, son intime dans la situation analytique mais sur ses écrits élaborés en mon absence…. avec le dilemme entre être psychanalyste et historien. J’ai pensé cet écrit aussi comme témoin.

Fin de cure. Quand le paradoxe s’en mêle

La fin dès le début : un premier paradoxe

L’indication d’analyse, en elle-même, repose sur un paradoxe : ainsi nous invitons le patient à s’attacher, via le transfert, dans le seul but de lui permettre de se détacher, de sa soumission aux objets de son histoire, et, simultanément, de son analyste qui les incarne… Ainsi « la psychanalyse utilise techniquement l’aliénation qu’elle propose grâce au transfert pour mieux la réduire ! » (J.-L. Baldacci). 

 Si on y réfléchit : attachement, détachement, n’est-ce pas le mouvement même de la croissance ? : ne faut-il pas que l’infans soit suffisamment attaché à l’objet maternel dans le cadre de la dyade, pour arriver ensuite à s’en détacher ; il n’est plus besoin de prouver que c’est l’objet primaire qui a manqué qui crée les liens les plus serrés, obligeant le sujet à courir à sa recherche, parfois la vie durant, au travers de succédanés multiples. Mais là où l’infans dispose de 2 objets, maternel et paternel (pas forcément la mère et le père bien sûr !), l’analyste aura, s’il est dans une relation duelle avec son patient, ce rôle de funambule d’être à la fois « objet incestueux et tiers séparateur » (Conrad Stein)

Ainsi, nous le voyons, dans la vie comme dans l’analyse, le paradoxe règne. Reprenons : d’un côté il y a l’attachement, le transfert pour aimer, haïr, admirer, jalouser, vivre l’intensité, variable selon les sujets, des passions humaines ; dans l’analyse comme dans la vie, cette activité pulsionnelle, si elle procure parfois un sentiment de complétude narcissique, est aussi source de tourments, angoisse, culpabilité, destructivité…Or nul ne peut être tué in absentia nous dit Freud… Autrement dit il est indispensable que les aspects négatifs du transfert puissent se vivre et s’analyser dans la cure car c’est ceux-là même qui font souffrir et posent problème dans la vie. (Parfois plus que d’aspects négatifs du transfert, nous avons à faire à des transferts négativants (Thierry Bokanowsky) impliquant une destructivité plus ou moins massive dans laquelle est enrobé le processus en cours, ce qui n’est pas sans poser d’autres problèmes !)

De l’autre côté, pour se détacher, il y a nécessité de l’interprétation ; c’est elle qui permet de lever le voile du refoulement et autres mécanismes de défense…, et qui ramène ce qui se vit dans l’ici et maintenant de la cure à un passé souvent méconnu, plus ou moins complètement, et à des objets d’amour et (ou) de haine qui n’ont que peu à voir avec la réalité de l’analyste (à nuancer). Ainsi, la prise de conscience de ce leurre qu’est le transfert permet prise de distance et gain d’autonomie. Dans les « bons » cas, les choses vont se faire petit à petit, par petites quantités, selon une formule chère à Freud, au grès d’un processus qui fait alterner investissement et désinvestissement, passion et retenue, séduction et réserve, sexualisation et désexualisation, tous couples qui équilibrent le transfert sur la personne de l’analyste et le transfert sur l’analyse (cad la représentation, le plaisir à penser, le langage et sa polysémie, les rêves, le contenu latent caché derrière le contenu manifeste etc…). Le transfert sur l’analyse, joint à l’introjection d’un objet analyste suffisamment bon (rencontre qui n’est pas que rappel du passé, mais crée aussi du nouveau, de l’inédit) vont permettre parfois au sujet de devenir peu à peu son propre analyste. 

De tout cela découle qu’en début de traitement, 2 choses semblent en théorie à considérer : d’une part l’aptitude au transfert, c’est-à-dire à la régression qui permet de retrouver les objets constitutifs du sujet qu’est le patient que nous accueillons, et au déplacement sur le cadre et la personne de l’analyste ; d’autre part la capacité de vivre un travail de perte, de deuil, qui permet la distanciation via l’interprétation et, in fine, une fin envisageable quand le moment sera venu (ce qui suppose la possibilité de réinvestissement libidinal après un deuil) La diversité des cadres reconnus comme possibles aujourd’hui (quand elle existe) et leur meilleure théorisation permettent de fixer assez finement, autant que faire se peut, le type de travail analytique le plus propice à un déroulement et à sa fin pour un patient donné : cure type, face à face, psychodrame, groupe etc…

Donc voilà bien là aussi un paradoxe : le patient n’est pas encore entré dans l’analyse qu’il faut déjà penser sa possibilité d’en sortir. 

Ce rappel me semble particulièrement important dans la psychanalyse contemporaine ; en effet il est classique de dire, à juste titre ou non, qu’aux tableaux de névroses se substituent aujourd’hui des tableaux beaucoup plus limites qui nous confrontent à certains dangers (régression trop massive ou impossible, analyse en faux self, angoisses navigant entre intrusion et abandon etc…Tout cela entrainant des passages à l’acte parmi lesquels une rupture unilatérale et intempestive du travail analytique). Du reste très souvent les choses sont loin d’être claires : ainsi Gérard Bayle parle très bien de ce qu’il appelle une « névrose d’intendance » (présente peu ou prou chez chacun d’entre nous ?) qui masque et verrouille des clivages. Que disparaissent les éléments névrotiques, analysés sous le régime des petites quantités, tout à coup l’ambiance va changer « laissant se déverser dans l’économie psychique des contenus aux effets toujours inquiétants, parfois toxiques, destructeurs », tempête particulièrement éprouvante pour l’analysant comme pour l’analyste. Parfois un changement de cadre, temporaire ou définitif, en cours de route sera nécessaire : je peux donner l’exemple d’une patiente en analyse dont les éléments hystériques activés par l’espoir suscité par la rencontre analytique, masquaient une authentique mélancolie qui m’a obligée à la remettre en face à face avec l’impression pendant une bonne année de réanimer une moribonde, dont je craignais beaucoup le passage à l’acte suicidaire ; un suivi parallèle intensif et une lourde médication furent assurés par un psychiatre. Je poussai un grand ouf quand elle a fait un rêve où elle racontait à une amie, non sans une ironie de bon aloi, la façon dont je la trimballais comme un bébé d’une pièce (celle des fauteuils) à l’autre (celle du divan/fauteuil) selon ses états. A l’époque travail psychothérapique en face à face et travail divan fauteuil avaient lieu dans deux pièces différentes de mon cabinet. Ailleurs, nous serons obligés de respecter les clivages, et de nous contenter d’aider à ce que se renforcent les défenses névrotiques. Le travail analytique est un art qui n’est pas sans danger.

Question paradoxale : on s’arrête un jour, mais la fin existe-t-elle ?

Ces préambules posés qu’est-ce qu’une fin ? Et d’abord y a-t-il un terme ? se demande Freud avant de conclure par une lapalissade qui lui ressemble peu : « L’analyse est terminée quand l’analyste et le patient ne se rencontrent plus pour l’heure de travail analytique » …Car par ailleurs, dans cet article de 1937 « l’analyse avec fin et l’analyse sans fin », il se montre plus que perplexe sur la possibilité d’« atteindre par analyse un niveau de normalité psychique absolue » etc…

Alors que peut-on en attendre ?

– Des améliorations symptomatiques bien sûr et bien que « de surcroit » : « aimer et travailler » ? cet aphorisme freudien connu, parait aujourd’hui trop objectalisant, normatif et réducteur. J. André propose avec humour un inventaire à la Pérec : « l’analyse touchera à sa fin quand… elle aimera danser, quand il saura nager sous l’eau, quand il présentera un concours de soliste, quand elle rencontrera un homme autre que perdu sans collier etc… ». Tout ça ? Il n’en reste pas moins que tout patient a sa petite idée de ce qu’il attend et il me parait très important d’avoir accès aux fantasmes déployés autour de la fin de son analyse à lui. Si, au début, il souhaite souvent être débarrassé d’une souffrance qui l’a conduit vers nous, petit à petit les enjeux et désirs se remanient ; bien plus tard l’illusion se perd pour lui d’une analyse qui pourrait tout régler jusqu’à lui permettre d’atteindre une sorte de paix nirvanique que Freud place à juste titre du côté de la pulsion de mort ; il comprendra que la vie suppose la complexité et le conflit psychique. Qu’attendre alors ? Il lui faudra bien envisager la fin dans une représentation subjectivée qui, ainsi, en préparera l’advenue, parfois très longtemps à l’avance.

– Du point de vue de l’analyste, on peut légitimement attendre des changements structurels et émotionnels profonds, soit, en termes d’instances, un moi plus fort, un surmoi plus fonctionnel, moins sévère, plus protecteur, héritier de la disparition du complexe d’Œdipe, un espace transitionnel réservant une part d’illusion, il en faut, mais de façon tempérée ; une traversée de la position dépressive donnant accès à l’altérité ; un amour sous le primat du génital, une prise de conscience de la solitude fondamentale de tout être humain et une capacité, grâce à une capitalisation narcissique suffisante de ne pas rester fixé à la personne de l’analyste mais de déplacer ailleurs l’investissement etc…pourvu que tout ceci ne devienne pas un autre inventaire à la Pérec et ne nous confine pas dans un attendu trop fétichisé….

Partir, pas partir ? Partir comment ? Quelques vignettes cliniques pour poursuivre notre réflexion

 Ferenczi croyait à une conclusion naturelle de l’analyse. « La fin d’analyse survient quand elle meurt, pour ainsi dire, d’épuisement ». Parfois, peut-être, mais bien souvent, de nos jours, cela se passe différemment et nécessite une vigilance particulière et des aménagements non dépourvus de paradoxes.

Sophie, un avant coup de l’après coup : ses manifestations caractérielles se caractérisant par une explosion d’un langage aussi grossier que fleuri contre l’humanité entière et quiconque lui posait problème, cachaient en réalité des affects dépressifs et un intense complexe de castration ; (exemples de langage : enseignante elle parlait de ses élèves comme « des mollusques qu’il faut emmener aux toilettes et nourrir à la petite cuiller » ; de ses collègues comme « des bœufs à la tête de moineau » ; de telle secrétaire comme « une rombière qui se maquille à la pelle et dont le string dépasse du pantalon ») ; une longue cure classique à 3 séances par semaine avait permis des avancées notables à tous niveaux, grâce à un transfert narcissique de base, reflet d’un lien de qualité avec un grand père décédé 2 ans avant (« la greffe prend sur un bon tuteur » a-t-elle pu dire de nos rencontres, faisant allusion à une des choses apprises du grand-père : greffer des arbrisseaux). 

Arrive après bien des péripéties plus agitées le moment où se profile une fin. Je lui propose comme je le fais parfois, un protocole appris chez Gérard Bayle, en plusieurs temps : le temps A où nous prendrons acte d’une fin possible ; puis, quand elle sera prête, elle pourra proposer, avec mon accord, une date ou, tout du moins un temps B, qui ne sera pas encore la fin mais au cours duquel sera fixée la date C de notre dernière séance ; ceci permet de séparer clairement, selon G. Bayle, les 2 temps de la menace de castration : celui de l’entendu et celui du vécu. L’intensité de l’investissement dans notre travail et les aspects non névrotiques de la patiente m’ont paru indiquer cette façon de procéder. Ainsi fut fait, et il se passa des choses : entre le temps A et le temps B, période de l’entendu, survint un épisode de désorganisation quasi délirante ; l’issue en fut favorable, conduisant enfin à une reconnaissance d’une altérité déniée jusque-là ; puis, en B, j’eus la surprise d’entendre Sophie proposer que nous fixions la date C un an plus tard. 

Elle nous laissait donc du temps, temps durant lequel vont réapparaitre par moments des réactions caractérielles violentes alors que celles-ci s’étaient beaucoup adoucies ; mais fait nouveau : ce qui jadis était lancé violemment comme des attaques des personnes de son entourage en défense contre l’inimitié dont elle les soupçonnait à son égard, constitue maintenant des « rechutes » dont elle se sent très coupable, se rendant compte de ses mouvements projectifs et de l’impact de ses paroles sur les autres : cette culpabilité lui permettant une distanciation nouvelle d’avec sa façon d’être, nous donnera l’occasion de travailler autour de la sévérité de son surmoi ; puis un vrai travail de séparation, entre tristesse et joie des progrès accomplis, pourra avoir lieu. Voici sa belle conclusion d’une des dernières séances : « l’analyse, c’est un tableau qu’on a peint. Après, il lui reste à vivre sa vie, à être regardé, acheté, admiré, détesté » ; elle corrigera « non, pas un tableau, mais une statue ; un tableau on ne part de rien ; une statue, on part d’un matériau et on est obligé de tenir compte des lignes de faille, en les utilisant, en en adoucissant l’arête ».

Cette conclusion me semble témoigner tant de la restauration narcissique de cette patiente que d’une perte de l’illusion que tout pourrait être résolu par l’analyse. Il y a des restes, les lignes de faille des défenses caractérielles sont bien là ; la question est de savoir s’en accommoder et, parfois s’en servir à bon escient. On y lit aussi la conscience du fait qu’une fin c’est le début d’autre chose : tableau ou statue vont pouvoir vivre leur vie propre. Ainsi cet aménagement peut-il permettre de travailler les intenses angoisses que déclenche chez certains patients la perspective d’un arrêt pourtant désiré (là où l’entendu de la menace aurait plutôt donné lieu à un refoulement chez quelqu’un de mieux névrosé) Le paradoxe réside dans l’anticipation de ce que pourrait être un après coup de la fin d’analyse, afin de lever de façon prudente les clivages liés aux séparations ; ce serait comme travailler en avant coup cet après coup ! Paradoxe fructueux.

Autre vignette : Le lion ne saute qu’une fois nous dit Freud par rapport à la date de fin qu’il avait lui-même fixée à l’homme loup, espérant ainsi sortir son analyse d’une sorte d’engluement. Autrement dit, quand la date de fin est fixée il ne faut pas en déroger. Mais est-ce toujours le cas ?

L’analyse de Paula, ou du moins ses premières années s’est déroulée sous la menace d’un départ imminent : je n’ai plus rien à dire, je n’ai plus d’argent et j’ai d’autres projets, donc je dois arrêter. Mais lors de chaque départ impérativement annoncé, j’ai pu lui montrer qu’en fait elle m’apportait, en parallèle, un matériel nouveau comme pour nous donner du grain à moudre encore pour un temps. Et c’est ainsi que ce qui était au début une menace sérieuse de départ, a pu devenir peu à peu un fil rouge dynamique, sorte de jeu de la bobine dont les règles pouvaient s’énoncer ainsi : « je pars, retiens-moi » (par les interprétations). Je passe sur les raisons qui l’incitaient tant au départ. 

Arriva le moment où, comme je la sentais restaurée narcissiquement, particulièrement heureuse de jouer avec la polysémie de ses productions langagières et oniriques, créative dans la vie comme dans l’analyse, j’ai pensé qu’un vrai départ, sans « retiens moi » pouvait s’envisager comme elle le demandait ; une date a été fixée ; elle composa alors pour moi un poème touchant sur notre travail commun qui finissait par « fin de vie, fin de psy, cela se mélange, dans une fin, que je fuis ».

Puis, au bout de quelques temps survint une rage destructrice bien au-delà des moments agressifs que nous avions connus jusque-là dans la cure, et qui avaient pu s’interpréter. Là il s’agissait d’agresser, d’accuser, de ne plus rien supporter, de démolir notre travail qui n’avait été qu’une énorme supercherie etc…Un matin, je me réveillai avec en moi l’image très claire d’une petite fille dans une bataille violente, impliquant les corps, avec un adulte ; image que j’ai fini par lui proposer, ce qui a fait mouche et a pu déboucher sur l’élaboration de la colère énorme accumulée contre un père suicidé quand elle avait 9 ans ; jusque-là ce dernier, dont nous avions pourtant beaucoup parlé, ce qui avait donné l’illusion d’un deuil, était gardé par Paula comme imago idéalisée, incorporée au creux d’elle-même ; là, c’est comme s’il sortait de ce caveau secret (Abraham et Torok) et s’externalisait dans un corps à corps violent dans un transfert par retournement, où j’étais la petite fille et elle le père ; nous avons pu alors mesurer, cachée derrière l’admiration que lui vouait sa fille, la violence de ce dernier, y compris (mais pas que) dans le geste de se suicider sans rien expliquer à sa femme et ses 3 petites filles…Puis, peu à peu, grâce à la proposition de poursuivre notre travail sensé s’être arrêté, cette haine a pu se transformer en une ambivalence mieux tempérée où le père, comme l’analyste, a pu devenir un être humain normal, ni idéal, ni monstrueux, ce qui a permis d’en faire pour de bon le deuil. 

Alors, le lion ne saute-t-il qu’une fois ? Parfois, mais le moins possible, peut-être, peut-on lui accorder quelque enjambée supplémentaire. Dans le cas de Paula, la répétition des je pars retiens moi, le gros investissement transférentiel, le poème qui condensait mort et fin d’analyse en collage trop évident avec la mort du père, nous avaient rendues prudentes dans la façon d’entériner la date de fin ; nous avions l’une ou l’autre, je ne sais plus laquelle, acté cette date tout en ajoutant « sauf élément nouveau » ce qui était bien une forme d’aménagement qui s’est révélé dans l’après coup, indispensable, mais n’en constitue pas moins le paradoxe d’une fin non fin.

 Julie part malade 

Julie est une jeune fille de 18 ans, en terminale par correspondance. À l’âge de 13 ans ½ elle a développé une anorexie grave qui a nécessité une hospitalisation ; au bout de quelques temps sa mère a exigé qu’elle sorte contre avis médical et a pris elle-même en mains le rétablissement de sa fille ; l’une et l’autre ont eu le sentiment qu’elle l’avait ainsi sauvée (d’un danger grave venant de l’extérieur). Quand je reçois Julie elle est plutôt boulimique, a pris du poids, et surtout présente une inhibition massive et une phobie scolaire qui lui ont fait quitter le lycée depuis de longs mois, dans l’incapacité d’affronter ses pairs et surtout de s’exprimer à l’oral. Son avenir semble bien bouché par ses difficultés. Nous convenons d’une prise en charge en face à face deux fois par semaine.

Dans notre travail, elle s’est montrée au début très inhibée, très fermée, m’obligeant à poser des questions, d’une voix douce et un peu berçante, auxquelles elle répondait par oui ou par non ; puis elle s’est risquée à en dire un tout petit peu plus, ce qui m’a permis d’entrevoir chez elle une finesse bien réelle et de me faire peu à peu l’idée d’une fille sous l’emprise d’une mère aimée présentant des traits psychotiques assez nets (phobies délirantes). La pathologie de cette fille cadette que représentait Julie (elle avait une sœur ainée et un petit frère), l’investissement et la surveillance anxieuse qu’elle nécessitait semblaient servir de contenant et de paravent à cette folie maternelle, indicible et même impensable jusque-là. Julie était en fait le sauveur de sa mère bien plus que l’inverse. Elle a eu son bac, a démarré une formation dans le domaine social, et a pu, entre autres, affronter la terreur douloureuse que déclenchaient chez elle tant les oraux que l’obligation de montrer ses capacités dans les stages qui jalonnaient sa formation. Peu après l’obtention de son diplôme, elle commence à parler de la fin de notre travail, et nous sommes amenées à fixer une date, d’autant qu’elle vient de décrocher un travail assez loin de notre ville et doit commencer dans quelques mois, ce qui nous laisse un peu de temps ; lors d’une séance elle fait un cauchemar : elle est debout et sent sur son ventre une volumineuse tuméfaction ; elle veut l’arracher et s’aperçoit avec stupeur qu’il s’agit d’un œil énorme. Terrorisée elle l’arrache et tombe brutalement par terre, puis se réveille. 

L’interprétation lui vient rapidement, acérée : « c’est l’œil de ma mère en permanence sur moi et dont je ne veux plus mais plus du tout ! » Je lui demande « de votre mère seulement ? » « Non le vôtre aussi ! » dit-elle avec une rage jamais manifestée jusque-là. Nous passons plusieurs séances à élaborer cette rage transférentielle, ainsi que cette violente peur d’effondrement lors de la séparation qui s’annonce, conçue comme un arrachement, (lien avec un vraisemblable traumatisme précoce lié à un deuil majeur de sa mère quand elle avait quelques mois. Cf Winnicott : la crainte de l’effondrement) …Et peu à peu je m’aperçois que la boulimie cède la place à un amaigrissement qui signe l’évidence d’un retour à une période anorexique ; assez rapidement elle doit être réhospitalisée ; je la vois à l’hôpital, puis un temps de convalescence post hôpital est programmé pour cette jeune femme encore décharnée chez une tante bien investie qui habite au bord de la mer. Je suis inquiète pour elle, intriguée par cette pathologie lourde réapparue alors que nous pensions avoir fait un bon travail ; ce qui me rassure un peu c’est la possibilité de déplacement transférentiel qu’offre le séjour chez la tante ; je lui signifie qu’elle pourra me donner des nouvelles et reprendre contact si elle le souhaite, même si nous avons l’une et l’autre conscience que la date prévue pour la fin de notre travail est arrivée.

Pas de nouvelles. Point d’interrogation de mon côté. 3 ans après, je reçois un coup de téléphone d’une jeune femme qui me dit être sa meilleure amie, Alice : elle voudrait faire une thérapie avec moi ; je lui en signale bien sûr l’impossibilité tout en lui donnant des noms de collègues, mais lui demande des nouvelles de Julie. J’apprends alors qu’elle va bien, habite maintenant loin de sa maman, a un compagnon et un CDI, toutes choses encore impensables quand nous nous étions quittées ; elle l’envoie elle, Alice, vers moi, car elle a été contente de notre travail commun et de son issue.

Alors ? Pourquoi a-t-elle eu besoin de déclencher pour me quitter cet épisode d’anorexie grave et de me laisser me débrouiller avec mon inquiétude, mon sentiment d’impuissance et de ratage, ma culpabilité ? Bien sûr la réponse n’est pas unique : était-ce pour elle le seul moyen de sortir de l’énorme conflit dépendance/indépendance caractéristique de ses difficultés ? Souhaitait-elle protéger son analyste de ses affects haineux, quitte à les retourner contre son propre corps, afin d’en garder une image quelque peu idéalisée protectrice d’un clivage ? Rééditant dans une apparente répétition ses difficultés passées, voulait-elle expérimenter les ressources dont elle disposait pour y faire face, cette fois sans sa mère et sans moi ? Laissait-elle en dépôt en moi l’inquiétude, le sentiment d’impuissance, la culpabilité qu’elle-même éprouvait par rapport à sa propre mère, qu’elle abandonnait à sa pathologie en quittant le nid ? …Eut-elle besoin de reconstituer son ancien système de défense contre l’angoisse et le sentiment d’étrangeté déclenchés par ses propres changements ? Tout cela et d’autres choses sûrement. Je me suis en tous cas dit que parfois on peut faire confiance au travail psychique qu’effectue un patient en l’absence de l’objet. Comme s’il y avait quelque chose, dans certaines occurrences transférentielles, que la présence empêche mais que l’absence permet, créant une distance et un manque, organisateurs de la pensée. En présence les risques de perpétrer un collage, de s’engluer mutuellement dans une analyse sans fin, sont trop grands. Encore faut-il ne pas trop vite se défausser de ses responsabilités genre « mon patient veut partir, alors je le laisse partir en pensant que tout ira peut-être bien puisqu’il l’a décidé », et accepter de vivre les douloureux affects contre-transférentiels que la situation nous impose. Julie, discrète mais efficace, m’envoya, peut-être à son insu, Alice, pour me rassurer sur son sort et sur le fait qu’elle était loin d’être dégoutée de la psychanalyse, à laquelle elle pourrait avoir recours en cas de besoin.

Des questions identiques se posent au sujet de la patiente maniaco-dépressive plus que mélancolique évoquée plus haut ; l’imminence de l’arrêt prévu chez cette patiente très malade et un peu restaurée a engendré d’une part une série de rêves où je la mets à la porte de façon fort discourtoise, puis un rêve d’accident : elle raconte « c’est la nuit sur l’autoroute ; tout d’un coup une camionnette se met en travers. Je ne peux pas freiner et je vois de grosses lettres rouges qui scintillent : 6,5,4,3,2,1 et je me réveille en sursaut au moment du choc. Au réveil je me dis : comme par hasard il reste 6 séances avant la fin »…Dans les séances qui suivent il est question de la date choisie : le 21 mars, jour du printemps, du renouveau mais aussi jour du décès du beau-père de sa fille un an auparavant ; nous serons là, à tanguer toutes deux entre pulsion de vie et pulsion de mort, désespoir, phrases genre : tout ça pour ça…Nous maintiendrons la date mais fixerons un après coup de loin en loin sous forme de quelques séances en face à face . Elle ne pourra pas faire autrement que de me quitter fâchée mais résolue.

Quelques réflexions de clôture

En effet, les analystes actuels, sont tous d’accord sur la notion d’inachèvement de l’analyse, de possibilités presque infinies de voir réapparaitre des contenus délétères jusque-là refoulés et qui ne se sont pas exprimés dans le travail, (ce qui rejoint assez bien le Freud de 1937) . Ceci amène quelqu’un comme A. Green à considérer l’importance du succès représenté, à la fin d’un travail analytique, par la confiance dans une tranche ultérieure éventuelle.

 On a parfois comparé la fin de l’analyse à une entrée en latence, moment où les objets du conflit œdipien sont abandonnés pour laisser place à d’autres objets et à des acquisitions nouvelles ; cette comparaison se justifie d’autant mieux qu’une grande partie de l’analyse, de ses heurs et ses malheurs, retrouve la voie du refoulement ; parfois, comme chez Julie, il s’agirait plutôt d’une entrée en adolescence, quand les matériaux engrangés jusque-là permettent que les cartes se rejouent de façon mieux subjectivée… Il n’en reste pas moins que la fin, alors même qu’il est fondamental de ne pas s’embourber à deux dans une analyse sans fin, est toujours un passage à l’acte, un saut, une prise de risques…

J’insisterai beaucoup sur ce qui souvent la précède, et que mes exemples illustrent un peu : le désinvestissement annoncé par la décision de fin est facteur de désexualisation donc, selon Freud, de désintrication pulsionnelle, et de libération, dans des proportions variables, de la pulsion de mort ; il peut faire émerger un transfert négatif jusque-là encrypté et qu’il faudra se donner le temps d’analyser. Ailleurs il réactive des deuils non achevés, des deuils de l’enfance, deuils impossibles, des ruptures, nous confronte à notre finitude etc… ; les capacités de ré-intrication sont donc mises à l’épreuve : permettront-elles d’« enfermer la mort dans des réalisations symboliques mais aussi dans des relations humaines et vivantes » (Baldacci). Les crises qui surgissent alors peuvent aller jusqu’à une psychose passagère dont Ferenczi a pu dire que c’est parfois un passage obligé pour finir. Que certains, à la suite d’une mauvaise interprétation de Lacan, aient vu, à tort, dans ce passage psychotique possible un indice pratiquement systématique de la fin d’analyse est une autre histoire… En tous cas, de façon courante nous verrons réapparaitre à la fin les tourments qui posaient problème et ont motivé la venue vers nous du patient ; il est très important de ne pas penser à un retour à la case départ, mais de signifier qu’il s’agit, pour le sujet, de faire le compte des ressources dont on disposera pour faire face à sa problématique une fois seul…Son appareillage psychique sera-t-il suffisamment solide pour affronter un certain degré de désintrication ? 

Parfois, au risque psychique peut malheureusement s’adjoindre un risque somatique parfois grave, voire mortel. « Tomber malade après l’analyse » arrive. On se souvient que Ferenczi, attaché à cerner, penser, théoriser, ce qui n’était pas résolu dans son transfert sur Freud (pas plus que dans le transfert de Freud sur Ferenczi) est mort d’une anémie pernicieuse liée, a-t-il pu lui-même penser, à cet inanalysé.

Ceci met l’accent sur ce qui se passe du côté de l’analyste, s’il n’est pas tenté par une dénégation ou un déni : de son côté aussi un travail de perte est à faire, celle d’un patient investi pendant des années et qui parfois revient de loin ; un temps de séparation suffisamment long peut être nécessaire aux deux protagonistes de la relation analytique. De son côté aussi les éventuelles angoisses d’abandon sont réactivées. Doute, déliaison, incertitude quant ’au devenir du patient, surtout quand la fin a été brutale et sans conclusion, renoncement à un idéal de toute puissance qui consisterait à vouloir que le dit patient ait tout réglé en partant ; tout cela et bien d’autres choses encore est à élaborer. Dans les cas « suffisamment bons », heureusement, s’invite aussi la joie d’un travail de qualité fait ensemble. Les zones d’orage ont été traversées avec succès et le temps s’est apaisé. On se quitte car ça va bien. Là aussi n’est-ce pas un immense paradoxe, le contraire de ce qui se passe dans toutes les autres formes de ruptures, amoureuses ou autres, qui elles surviennent quand ça ne va plus bien.

Mais la fin, si elle est diverse, selon les patients, selon les analystes, mais marquée toujours, espérons-le, par l’inachèvement, est aussi un début, comme le dit très bien Sophie, un début qui rend possible le déploiement d’une nouvelle économie libidinale moins couteuse, plus fluide, enrichie, espérons-le, de sublimations diverses. Mais les restes existent, et heureusement, et il nous faut vivre avec. La « sublimation théorisante » (Annie Roux) de l’analyste est, probablement, elle aussi, émergence des deuils auquel il a dû faire face lors de toutes ces fins auxquelles ses patients l’ont confronté. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse du 11 mai 2017

Plaidoyer pour une psychopathologie du virtuel quotidien

Cette conférence reprend plusieurs éléments de l’article : S. Missonnier, Sexualité, affect et monde virtuel : au-delà de l’épreuve de réalité. Enfances & Psy 55 (2) : 95-104, 2012.

 

1. Le virtuel, la réalité et la réalité virtuelle 

Le constat de l’immersion croissante de l’homme du troisième millénaire dans des environnements interactifs de simulation est devenue une banalité. Cette virtualisation s’accompagne d’un discours officiel asséné par les médias cherchant à nous convaincre d’une contre-vérité : il existe une opposition radicale entre le virtuel et le réel. Mais pourquoi donc l’idéologie contemporaine post-moderne tient tant à ce clivage ?

Étymologiquement, virtuel est issu de virtualis « qui est en puissance », lui-même dérivé de virtus, « vertu », « caractéristique distinctive ». Le virtuel, c’est la potentialité du « en puissance » auquel ne s’oppose nullement le réel mais bien la mise en acte, l’actualisation. Et, en effet, en toute rigueur philosophique, depuis Aristote, le virtuel ne s’oppose surtout pas au réel mais bien à l’actuel. 

La graine qui contient virtuellement l’arbre est tout aussi « réelle » que ses éventuels avatars successifs ultérieurs. Plus encore, le bloc de marbre dans lequel le sculpteur anticipe sa création recèle virtuellement l’œuvre qu’il projette. 

Ce dernier exemple est emblématique car il met en scène le désir de création et son guide, la freudienne représentation(-but) [1] qui substitue la présence hallucinatoire de la réalité psychique à l’absence actuelle. On y voit bien comment la technique donne la main et l’outil à la désirance dans une simultanéité [2] et une réciprocité à l’opposé d’un autre prétendu clivage psyché/technique si souvent source de méprises. On y perçoit aussi avec force, combien la mise en œuvre de l’acte est le fruit d’une « anticipation créatrice » [3] dont la nature et le contenu sont le reflet authentique de la mémoire cognitive, affective, fantasmatique d’un individu indissociable de sa filiation et de son affiliation culturelle. Cette anticipation d’un prototype imaginaire s’enracine dans le substrat mnésique virtuel écrivait Bergson [4]. C’est une véritable simulation psychomotrice qui jette un pont entre les possibles du virtuel matriciel et les singularités de l’actualisation agissante.

Dans ce contexte sémantique strict de la réalité psychique, les sophismes pour souligner la soi-disante paradoxalité de l’intitulé récent de « réalité virtuelle » se font plus rares. 

Je la définis comme une construction mentale de l’observateur immergé physiquement dans des simulations sensorielles interactives en 3D ou 4D (des artefacts technologiques) qui leurrent sa perception. 

La réalité virtuelle est donc un bon vieux simulacre, non pas de la réalité mais de la perception du corps mobilisé certes avec ses cinq sens (l’odorat résiste encore un peu…) mais aussi et surtout ses freudiennes « représentations d’actions » [5].

Depuis les grottes de Lascaux, l’histoire de l’humanité s’écrit à partir du fil rouge de ces stratégies de simulation langagière et iconique pour combler l’absence et arrêter Chronos en affinant de plus en plus les leurres perceptifs. La réalité virtuelle d’aujourd’hui n’est que le visage actuel de cette longue histoire où l’ont précédé le dessin, la peinture, la photographie, la radio, le cinéma muet puis sonorisé, la simulation numérique… La réalité virtuelle n’est donc pas une conquête récente mais elle a, par contre, grâce aux fantastiques progrès de ces deux derniers siècles au profit de l’interactivité, amplifié singulièrement son pouvoir d’influence et de conviction.

Et, le psychanalyste aura beau jeu de déceler dans cette surenchère de la réalité virtuelle une analogie avec la liberté spatiale et logique du rêve et « la primauté de l’hallucinatoire sur le perceptif » [6]. De fait, les « mondes virtuels » offrent les mille et un masques de la revanche du désir « au-delà du principe de réalité » visant à retrouver une jouissance première de la sexualité infantile dont la trace est inconsciemment fixée. 

Or, à mon sens, l’originalité de la réalité virtuelle, c’est, justement, de proposer pour atteindre cet objectif, un frayage ne se contentant pas d’une reprise psychique artificiellement isolée mais qui réédite trivialement la perception interactive des actions psychomotrices d’un « moi-corps [7] » jouissivement restauré. « L’objet est investi avant d’être perçu » écrivait S. Lebovici [8] pour défendre l’idée que c’est l’affect du bébé dans sa forme originaire – l’éprouvé primaire déclenché par le besoin du corps propre – qui est dynamique dans la relation. Et bien, l’hypothèse que je propose, c’est que, précisément, c’est cet investissement archaïque des liens premiers qui est commémoré avec l’investissement de la réalité virtuelle. R. Roussillon en explore cliniquement les variations commémoratives dans la dialectique transféro-contretransférentielle sous l’intitulé de « symbolisations primaires » [9].

Ici, la variable individuelle et collective, c’est l’amplitude de la croyance en la réalité de ce simulacre hallucinatoire [10]. 

En termes freudiens, c’est la question fondamentale de l’épreuve de réalité [11].

Elle est fondée au départ dans L’esquisse (1895), L’interprétation des rêves (1900) et Complément métapsychologique (1915) sur la discrimination entre monde interne représentationnel et monde externe perceptif via l’action motrice.

Secondairement, dans La négation (1925) et déjà dans Formulation sur les deux principes (1911), l’épreuve de réalité est fondée sur le jugement. Cette conception d’une épreuve de réalité reposant sur le jugement se situe sur un autre plan que la précédente : elle présuppose le dépassement de la commémoration de l’hallucination primitive au profit de la conquête d’un jugement. Un jugement qui est justement suspendu dans les jeux, les fantasmes et les rêveries diurnes, car nous précise Freud dans Formulation sur les deux principes, dans ces activités, les représentations CS et ICS sont choisies de façon indépendante de la réalité : ce qui est représenté c’est ce qui fait plaisir, indépendamment des conditions réelles de satisfaction qui existe dans le monde extérieur.

Je crois que l’usage intensif de la Réalité virtuelle vient relancer et enrichir le débat de l’épreuve de réalité en nous invitant à explorer une nouvelle hypothèse : la réalité virtuelle induit spécifiquement des expériences « d’hallucinations motrices » commémoratives et de suspension du jugement propres aux formes primaires de la symbolisation. 

Dans ce contexte, l’analyse métapsychologique de la gouvernance du jugement du Moi est un bon candidat pour une réflexion psycho(patho)logique concernant les usagers de la réalité virtuelle. 

2. John [12]

John a vingt-six ans. Il vient me voir à mon cabinet car il ne sait pas très bien où il en est au sujet du « boulot et des nanas ». Son travail lui prend l’essentiel de son énergie : il est ingénieur marketing dans une entreprise de produits alimentaires distribués en grande surface et quand il rentre le soir chez lui, il est « complètement KO ».

Il estime « griller » ses plus belles années dans son « job » qui lui demande trop. Il arrive au bureau le matin à 8h et le quitte à 20h. Il fait beaucoup de déplacements pour visiter les magasins.

Ces dernières années, il est seul. Il a vécu pendant 3 ans avec une jeune femme de sa promotion à la fin de l’école de commerce où ils s’étaient rencontrés. Elle l’a quitté pour un copain commun et il a été très meurtri. « J’étais trop parano avec elle » précise t-il ; « elle se moquait de ma jalousie mais elle faisait tout pour l’attiser ». 

Depuis, il y a bien eu une ou deux amourettes furtives mais rien de sérieux. « Comment voulez-vous rencontrer des gens bien quand vous êtes totalement crevé le soir et si profondément blessé » lâche-t-il avec fatalisme.

John est le deuxième fils d’une famille parisienne de la petite bourgeoisie. Son père aujourd’hui à la retraite a travaillé à la SNCF toute sa vie et sa mère était enseignante. Son frère, âgé de 2 ans de plus que lui, est devenu prof de maths. Il le décrit sur le modèle de sa mère, assez froid, perfectionniste et solitaire alors qu’il estime, lui, ressembler à son père qu’il juge beaucoup plus ouvert sur l’extérieur, curieux de beaucoup de choses mais malheureusement « trop coincé » pour entreprendre vraiment ce qu’il aime. « En fait mon père était sous la coupe de ma mère » affirme t-il.

L’éducation qu’il estime avoir reçu était assez stricte. Contrairement à son frère qui ne s’est jamais rebellé à l’adolescence, il a eu de son côté une crise marquée avec des conflits très durs avec sa mère dans lesquels son père s’impliquait peu. « Je voulais sortir avec mes copains le week-end et ma mère ne voulait pas, considérant qu’ils avaient mauvais genre ». Pour contrecarrer l’interdit, il fuguait la nuit avec beaucoup de culpabilité qui se traduisait par des douleurs abdominales qui lui gâchaient le plaisir sur le moment. Le jour où sa mère s’en est aperçue, elle lui en a beaucoup voulu d’avoir trahi sa confiance. John m’explique alors qu’il a pris l’habitude de rester chez lui de plus en plus avec des copains et de fumer des joints pour « voyager sur place ». Pour que ses copains viennent chez lui, il se débrouillait toujours pour avoir un stock de « shit » et d’être généreux en la matière. Il me dit avec un humour noir cynique mais réaliste : « j’ai toujours eu des facilités pour le marketing »…

À son travail, il souffre actuellement beaucoup car je suis « une bonne poire » convient-il et, « quand il y a besoin d’une victime, c’est toujours moi ». Bien sûr, son chef a fort bien repéré sa tolérance aux « missions impossibles » et il ne se prive pas pour en abuser. « J’ai peur du conflit » m’explique-t-il « et du coup, je me fais avoir tout le temps ! ».

John s’exprime en regardant ses chaussures et ses prises de parole semblent bénéficier d’une énergie qui s’épuise très vite comme s’il était en apnée. Au début ça va, il y a une impulsion, puis progressivement, le ton baisse et le flux s’épuise jusqu’à l’extinction. Il regarde alors alentour et se tait. Il ne reprend la parole qu’après mes relances qui semblent le réanimer un court instant.

Je lui demande comment lui est venue l’idée de faire une psychothérapie ? Il hésite, semble très gêné puis se jette à l’eau : « j’avais l’idée depuis longtemps de démarrer un travail mais je remettais toujours au lendemain. Et puis, j’ai vu votre nom sur un livre sur le virtuel et je me suis dit, tiens, c’est bizarre un psy qui s’intéresse au virtuel ! », « ça m’a décidé à prendre RV avec vous ». Le titre de ce livre mérite d’être précisé : Le virtuel, la présence de l’absent  [13] !

Je lui dis alors : « Quel est votre lien avec le virtuel ? ». Un long monologue s’ensuit où John m’explique en détail – en ne regardant plus ses chaussures qu’alternativement – sa passion pour un jeu en réseau World of Warcraft à qui il donne « pratiquement tous ses temps libres », autrement dit ces soirées, parfois ses nuits et, de toute façon, ses week-end. 

John dit qu’il est surpris de m’avoir parlé de ça car il était sûr au moins d’une chose en venant me voir : il ne me révélerait pas cela. D’ailleurs, il n’en parle à personne à son boulot à l’exception de quelques copains pratiquants. Il revendique avec une insistance qui ne sonne pas très juste avoir beaucoup de honte à pratiquer autant « ce jeu de gamins ». Mais il semble surtout surpris de ma bienveillante curiosité à cet égard et de mon absence de jugement sévère immédiat en écho à sa propre autocritique. D’ailleurs, il va tenter -sans succès- de me tendre plusieurs fois le piège de cette vraie/fausse confirmation : « Vous êtes bien d’accord, c’est nul cette activité, ça me bouffe la vie ! ». Non seulement, je ne confirme pas mais je lui demande de m’expliquer en détail en exprimant une curiosité a priori égale à toutes les autres composantes de sa réalité psychique.

World of Warcraft, WoW pour les intimes, c’est un jeu de rôle en ligne (massively multiplayer online role-playing game, MMORPG) qui se déroule dans un univers médiéval-fantastique : un monde imaginaire nommé Azeroth. World of Warcraft est le plus populaire des jeux persistants en 3D en ligne, avec 11 millions de joueurs actifs en 2008.

Le principe général consiste à effectuer des quêtes qui ne sont que des variations très bien scénarisées de « tuer x monstres » ou « ramener y objets ». Tuer des monstres et faire des quêtes rapporte de l’expérience qui se traduit en nombre de points. Au bout d’un certain nombre de points gagnés, le joueur gagne un niveau et ses caractéristiques individuelles et collectives augmentent, de même que sa puissance et ses points de vie. Outre l’expérience, les quêtes récompensent également le joueur en équipement, réputation et argent. 

Lors de la création d’un personnage dans World of Warcraft, le joueur peut choisir parmi dix races différentes et neuf classes de personnages. Les races sont divisées équitablement parmi les deux factions, l’Alliance et la Horde [14].

À l’évidence, John a compris combien les jeux vidéo m’intéressent et, plus précisément, son rôle de membre de la Horde, de la classe des guerriers et de la race des Elfes de la nuit.

Le Guerrier peut porter toutes les armures et s’équiper de n’importe quel type d’armes. Il attaque essentiellement au corps à corps. Le Guerrier est indispensable dans les donjons car il encaisse les dégâts physiques des ennemis de manière phénoménale, grâce à son grand nombre de points de vie, son armure de plaques et à ses sorts de menace (« sorts de provocation »). Les Guerriers sont souvent surnommés « tank ».

John a de grandes responsabilités sur le terrain du jeu. Je comprends petit à petit qu’il est en fait le leader d’une véritable armée pour laquelle il occupe une place de chef courageux et entreprenant.

Je suis frappé du contraste étonnant entre la présence grise et discontinue de John racontant sa jeunesse, son travail et la constance dynamisme pulsionnel quand il s’agit de WoW où il est investi et convaincant. 

Sa narrativité se ragaillardit et prend des couleurs. John a le regard plus franc et le port moins accablé. Toutefois, persiste à mon égard un doute parasite : suis-je là en train de l’écouter pour le piéger en comptabilisant et condamnant les éléments de gravité de sa pathologie infantile que je vais réformer, rééduquer ou bien mon attention traduit-elle un possible partage narratif dont l’intrigue est notre territoire commun affectif et fantasmatique.

Un rythme de séance hebdomadaire en face à face est négocié. 

Les nombreuses rencontres qui suivent se déroulent sur un schéma récurrent : dans un premier temps, John répète le refrain de sa plainte sur le travail, de ses relations maître esclave avec ses supérieurs et ses collègues, de ses difficultés à sortir pour rencontrer des « nanas », de sa rêverie jamais réalisée de s’inscrire à un club de sport… Le ton est traînard. Quand il s’épuise à la fin de quelques mesures de blues, il regarde ses chaussures en malaxant ses mains et formule des « C’est pas la joie ! » puis s’interrompt. Il est clair que je dois le relancer et qu’il compte sur moi !

Cette complainte en boucle pouvait durer jusqu’à la fin de la séance si je ne l’invitais pas avec une pointe de tendre complicité par un : « et comment va le guerrier ? ». Comme la sonnerie de la récréation à l’école, cette invite le libérait soudain. Elle lui ouvrait la porte de l’illusion partagée du jeu en ma présence bienveillante. Il me faisait alors un récit détaillé et linéaire où il se réanimait à mesure de notre accordage affectif enraciné dans les résonances mutuelles de nos symbolisations primaires. 

De lui-même, il n’évoquait jamais le jeu spontanément. La honte de cette activité semblait être intacte à chaque rencontre et il fallait, à chaque fois, que je quitte mon statut d’imago parentale interdictrice lui refusant l’accès au plaisir en l’autorisant explicitement à endosser son identité de guerrier pour, qu’enfin, il desserre l’étau de son faux self et s’ouvre à l’expression de son agressivité conquérante. Il permettait ainsi à sa créativité transitionnelle de s’exprimer et de survivre à l’abri dans la niche hallucinatoire de l’espace virtuel du jeu, mais au prix d’un clivage aliénant et d’une suspension de son jugement.

Cette dynamique s’installa pendant environ six mois. 

Un soir de fatigue, où je vacillais moi aussi face à cette répétition, ma relance tardait et laissait entrevoir ce que Winnicott a justement nommé la haine dans le contre-transfert, condition sine qua non de la mère et du thérapeute « suffisamment bons ». John au radar intersubjectif hypersensible me dit alors : « de toute façon, je n’ai rien à attendre d’ici, c’est pas en parlant que ça va changer quelque chose ». Réveillé et piqué, je lui décoche un « en tout cas pour que ça change, vous devez pouvoir compter sur l’attention que je vous porte ».

Suivit alors un long monologue de John, où il me livra son courroux contre sa mère qui n’avait d’yeux que pour son frère aîné. Lui, c’était un accident, sa mère ne voulait pas d’autres enfants. Elle a accepté de le garder parce qu’elle était religieusement contre l’avortement. Quand il s’engueulait avec elle à l’adolescence, elle lui répétait, se souvient-il, alors, qu’il était « son chemin de croix », son « calvaire » ! 

Petit à petit, l’identité fractale du petit John, guerrier devant l’adversité du désamour s’imposa. 

À mesure que la thérapie avançait, la complainte d’ouverture perdait de sa circularité répétitive et le récit du jeu, le langage du virtuel, bénéficiait d’une tranquille connivence entre nous. Sa narration s’améliorait dans sa tonalité et sa continuité et je possédais maintenant suffisamment de repères pour bien comprendre ce monde complexe d’Azeroth. Je vivais l’affaire comme un feuilleton qui me ramenait avec plaisir aux séries télévisées de ma propre enfance (même si Thierry la Fronde était plus simple !).

Parallèlement, John avait un discours critique à l’égard de ses réactions au travail de plus en plus élaboré. Le « moi je » réflexif pointait de plus en plus le nez.

Dans les séances, la ligne de démarcation entre le premier acte (le travailleur frustré) et le deuxième acte (le guerrier conquérant) devenait de plus en plus poreuse. La frontière entre le monde de l’entreprise et des relations présentielles et celles distancielles de WoW perdait de son étanchéité.

C’est John qui fissura un jour le clivage entre espace de la réalité professionnelle et espace de la réalité virtuelle en auto-interprétant l’ennui que nous ressentions tous les deux dans ses plaintes répétitives et, a contrario, les émotions partagées autour de récits de violence qui s’imposaient pour lui comme la meilleure mise à l’épreuve et garantie d’authentification de notre accordage affectif.

« D’un côté, dit-il une fois avec pertinence : le « disque rayé », de l’autre « Moi près de mes passions ». Je reformulais alors dans une perspective intersubjective : d’un côté, nous, disques rayés, solitaires de l’autre, nous passionnés, ensemble. »

La « renaissance » avec Second Life

Au bout d’un an et demi, John nous offrit un superbe cadeau. Il me raconta pendant toute une séance une engueulade mémorable avec son chef qui l’avait accusé à tort d’un oubli de relance d’un client important. À sa grande surprise, le chantier de bataille de la vie dans l’entreprise et son récit affecté avait pris le pas sur le récit du jeu. 

La séance suivante, John m’annonce qu’il a décidé de « faire un break sur WoW comme Guerrier » et d’endosser un rôle de Paladin. Le Paladin est une classe polyvalente puisqu’il a la possibilité de tenir n’importe quel rôle suivant sa spécialisation. Il peut passer du rôle d’attaquant au soigneur en plein combat. S’il choisit de se spécialiser dans la voie sacrée, il constituera un formidable soigneur et plus particulièrement s’il se focalise sur un seul de ses alliés ; s’il choisit la spécialisation « protection », il pourra, comme le guerrier, attirer l’attention des monstres pour protéger ses compagnons. 

John évoquera les découvertes induites par cette mue pendant plusieurs séances en insistant sur les bénéfices de ne pas être bloqué dans une position de méchant. De fait, la souplesse entre les rôles de guerrier et de soigneur semblait puissamment desserrer l’étau du clivage.

Un jour, il me lança au sujet de son ex statut de guerrier un brave : « Nul n’est irremplaçable ! » Et d’ailleurs, il manque exceptionnellement la séance suivante qu’il oublie. Cette absence nous permettra enfin d’envisager ses mouvements d’amour et de haine à mon égard et il semblera très soulagé de pouvoir mettre en mots cette activité fantasmatique. Il me dira dans une double résonance au jeu et à son transfert : « Je n’aurai jamais cru que c’était possible de parler tout haut de mes « sorts de provocation » ».

Mais je n’étais qu’au début de mes surprises : John allait se métamorphoser plus encore et une seconde vie l’attendait.

Lors d’une séance, John me dit d’un air plein de gravité : j’ai débuté un nouveau jeu : Second life [15].

Malgré les apparences, Second Life (SL) n’est pas un jeu à proprement parler mais bien une simulation. Elle permet au joueur de vivre selon le titre une seconde vie. La majeure partie du monde virtuel est créée par les joueurs eux-mêmes qui ont tous accès aux outils de modélisation et au script.

Au départ SL était un Far West numérique peuplé de pionniers en quête d’eldorado : des hommes et des femmes à la recherche d’expériences inédites, venus bâtir un nouveau monde, commencer une nouvelle vie ou tout simplement réenchanter leur quotidien. Cela reste vrai mais dans un monde où les grandes marques ont désormais leur espace et leur publicité et les universités leur campus virtuel.

Plus qu’un jeu, SL est un mode de vie, un second monde. Vous pouvez y créer une extension de votre première vie ou en commencer une nouvelle. C’est l’une des plate-formes les plus avancées pour expérimenter les relations sociales et les travaux coopératifs dans un espace virtuel. Au fond, Second Life contient potentiellement de ce que le Net va devenir.

Comme dans WOW, le joueur est d’abord invité à créer son avatar, un double virtuel mais avec une liberté inédite. Contrairement à WOW, il n’y a pas de scénario préétabli, de quête, de mission à remplir ou de monstres à abattre. Mais une émulation collective : créer l’avatar le plus original ou élaborer le programme le plus dément pour épater la galerie. 

Le résident de SL peut se promener dans les décors construits par d’autres, tchater avec les habitants, prendre des photos, aller au cinéma, faire du shopping… C’est plutôt un lieu de sociabilité, d’échanges par la vision, le mouvement corporel et la parole. 

A l’aide des touches de son clavier, cliquant sur une mappemonde, on se promène à travers des continents. 

Chaque élément de Second Life fait partie d’une des trois catégories : objet, terre ou avatar.

John me raconta qu’il était beaucoup plus à l’aise dans cet espace virtuel qui ne comportait ni feuille de route contraignante, ni plans de batailles qui, de fait, le condamnaient autrefois avec WoW à une attention stratégique traumatophile pour survivre.

C’était manifestement pour lui incroyable d’avoir tout à apprendre dans cet espace si contrasté. 

« Quand je suis arrivé dans SL comme un newbie [16], j’étais comme un bébé, nu comme un vers ne sachant pas bouger, ni m’orienter. Heureusement que j’ai rencontré des personnes qui m’ont aidé gentiment. »

Dans les séances qui suivront, de nouveau le récit de la découverte du jeu prendra le devant de la scène. 

John me décrit avec l’émotion des premières fois, ses premiers pas, ses premières chutes, ses premières courses, ses premiers vols, ses premières relations sociales d’abord très anonymes puis de plus en plus personnalisées. Ses « représentactions [17] » » résonnaient non sans plaisir avec « l’entre-jeu primitif » parents/bébé (Roussillon, 2008).

De fait, cette fois, les mauvais sorts laissaient la place à l’émergence de la vie dyadique et collective et à l’apprivoisement cognitif affectif et fantasmatique de cet espace non belliqueux où il est même possible de signaler aux responsables du jeu des abus !

J’ai beaucoup entendu parler d’une bande de copains et puis un jour, il me raconte qu’il a fait de connaissance sur SL avec des « nanas très sympas », certes en Argentine… mais avec qui il adore se balader dans la forêt ou sur la plage.

Alors que dans WoW, il n’était jamais arrivé à dominer le sentiment que son absence d’animation de ses créatures était synonyme de grands dangers et, a minima, de perte de gain, il arrivait dans SL à se séparer de son avatar unique sans trop d’angoisse en le laissant dans un endroit paisible. Il insistait sur le fait qu’il avait de plus en plus confiance dans la stabilité des liens construits en dépit du fait -étonnant pour lui- qu’il n’y avait pas un danger permanent à combattre obligeant à la cohésion.

La continuité de son identité semblait bénéficier d’une meilleure garantie.

L’introjection de la continuité des processus de réflexion en miroir de la thérapie, me semblait stabiliser sa continuité d’être, son identité.

Dans SL, il acheta un terrain et construisit une maison pérenne qui contrastait avec l’errance territoriale de WoW.

Plusieurs autres « nanas » firent leur apparition puis une « Amanda » qu’il retrouvait à heures fixes en pleine nuit à cause du décalage horaire. 

Malheureusement, elle disparut un jour sans crier gare. 

Cela me valut quelques remarques constructives lors d’une séance où j’avais 20 minutes de retard et où il avait trouvé porte close à mon cabinet : « j’ai cru que vous aviez disparu vous aussi, mais nous sommes bien dans un monde persistant en psychanalyse !! ». WOW, SL et la psychanalyse ont en commun la persistance !

Un mois plus tard, John me raconte qu’il est sorti avec Alice. 

Je mets véritablement dix minutes pour comprendre qu’il s’agit d’une collègue de son bureau, c’est à dire d’une relation présentielle et non distancielle via Internet !

La relation dure. À la fin de la lune de miel, John témoigne de quelques difficultés qui, surprise, donnent lieu à la négociation de compromis. En relisant mes notes de l’époque, je perçois après-coup l’ouverture de la narrativité de John à la libre association : une fluidité entre source pulsionnelle et symbolisation s’instaure.

Le travail psychothérapeutique se poursuivit pendant deux ans. 

3. La présence et l’absence

Pour John, WoW représentait sans doute une mise en scène d’une répétition traumatophile permettant toutefois la survivance d’un vrai self insérée dans une réalité virtuelle clivée.

Dans le transfert, John a pu exprimer son agressivité et expérimenter ma persistance de thérapeute qui n’est pas détruit par la haine mais, comme l’objet freudien qui « naît dans la haine ».

John a pu aussi élaborer combien ses espaces de jeu successifs étaient un reflet fidèle des transformations de sa réalité psychique initialement clivée en mouvements d’amour et de haine schizoparanoïde puis intégrant l’ambivalence dans un accès à la dépréssivité. C’est la fonction du jeu en général d’être une sphère initiale d’illusion qui permet la désillusion seconde. Dans le cas précis des jeux vidéo, cela présuppose le dépassement d’un clivage entre réalité psychique médiatisée par des objets virtuels non humains et réalité psychique des objets humains en présence. Cette conquête repose dans le jeu vidéo sur l’apprivoisement de la dialectique humains simulés, fantasmés et humains présentiels. Sur la scène du jeu psychothérapique, elle correspond à l’élaboration et l’introjection de la dialectique entre transfert présentiel et distanciel. Certains éléments de l’histoire de la psychothérapie de John illustrent particulièrement ces points de passage : son récit de l’engueulade avec son chef, la séance manquée, les avatars laissés sans angoisse dans SL, sa réaction à mon retard à une séance… 

Finalement, la trajectoire de cette séquence psychothérapeutique avec John témoigne du remodelage de son identité virtuelle traumatophile où le jugement d’épreuve de réalité était suspendu au profit d’une identité intersubjectivement authentifiée en séance où l’épreuve de réalité du jugement n’est pas écartée mais négociée. Mais plus encore, ce que John a sans doute pu reconquérir, c’est ce que C. David décrit comme « perversion affective » tempérée.

4. Sexualité et réalité virtuelle : une clinique de l’affect ?

L’investissement nostalgique de la réalité virtuelle correspond à un travail de virtualisation.

P. Lévy (1998) définit la virtualisation comme « une mutation d’identité, un déplacement du centre de gravité ontologique de l’objet considéré : au lieu de se définir principalement par son actualité (une “solution”), l’entité trouve désormais sa consistance essentielle dans un champ problématique »[18].

Selon lui, cette virtualisation est globalement avec l’activité psychique (par essence l’affect), le langage, la science, les techniques et les institutions sociales constitutive de l’hominisation. Elle n’est en elle-même ni bonne ni mauvaise. Crise maturative finalisée par une quête de sens, elle permet de quitter l’ici et maintenant au profit d’un questionnement sur les contraintes et les finalités de notre vie psychique et de nos actes. Elle tire sa fécondité de sa tension interrogative et, sa validité, de son éthique. C’est un « mouvement inverse de l’actualisation ».

Dans un article dédié à la thématique de la perversion affective, C. David [19], souligne en général la convergence entre virtualisation et mentalisation, et, entre virtualisation et affect. À ce titre, il considère que la virtualisation mérite de prendre place dans la boite à outils conceptuels de la clinique psychanalytique. 

Dans un travail antérieur en 1992 [20], C. David avait défini la perversion affective comme « une sorte de fétichisme de l’objet interne en rapport avec un insistant surinvestissement du virtuel ». En se référant à Lévy, il prolonge en 1999 sa réflexion et décrit la virtualisation du travail de l’affect.

Ses propositions cliniques sont dans notre perspective doublement précieuses car David met à l’œuvre cette conceptualisation du virtuel dans le cadre de la psychopathologie de l’excès de la (virtualisation de la) perversion affective mais aussi dans le cadre de ses variations chez tout un chacun : « nous sommes tous enclins à la perversion affective, à tel ou tel moment de notre existence. Aussi bien ai-je souligné l’universalité de la fonction de virtualisation dans le travail de l’affect qu’on retrouve à l’œuvre, selon bien sûr des modalités particulières (…) ».

Dans sa forme tempérée, la perversion affective, c’est la recherche « exquise » de l’affect pour lui-même dans un mouvement d’auto-affectation. Cet investissement de l’affect pour lui-même est consubstantiel au processus de mentalisation de la pulsion en général et, en particulier, au mouvement qui substitue au plaisir génital de décharge pulsionnelle le plaisir relevant de la participation affective et fantasmatique. 

Pour C. David [21], « le dispositif onirique et le patrimoine fantasmatique inconscient sont là dès le début de l’existence pour offrir les ressources et les éléments fonctionnels de la virtualisation, non seulement des objets sources de plaisir mais aussi du plaisir même, à travers des procédures d’anticipation, de réviviscence, de détours divers… autrement dit de mise en œuvre d’une certaine appropriation de l’absence et du manque inhérent à la temporalité vécue comme aux pulsations pulsionnelles ». 

A contrario, quand ce processus rompt ses liens avec la réalisation des buts pulsionnels et correspond à un surinvestissement du virtuel : « on voit le désir amoureux ne plus tant viser à l’accomplissement de l’acte sexuel que la réalisation d’une jouissance purement affective à la recherche d’une sorte d’orgasme psychique. Le versant psychique de la pulsion va se développer de façon dissociée de la satisfaction physiologique et peut, à la limite, s’organiser en vase clos. La satisfaction devient celle que le sujet tire lui-même d’un processus d’auto-affectation de la sensibilité ; marqué par la prédilection pour la satisfaction sans aboutissement génital substituant au plaisir de décharge de nouvelles valeurs. Celles-ci s’expriment par l’intériorisation et le déplacement du but sexuel (érotisation de la parole, de la pensée, du mouvement psychique), l’idéalisation, l’ajournement, la valorisation du manque, permettant de dépasser l’alternative présence-absence, voire l’investissement de l’absence, des processus psychiques et de l’investissement lui-même au détriment de l’échange actuel avec l’objet, de la représentation au détriment de la perception » [22].

Ce surinvestissement fétichiste de l’affect trouve son terrain d’observation d’élection dans le transfert de la cure-type mais comment ne pas entendre simultanément ce passage d’une psychologie de la virtualisation de l’affect à la psychopathologie d’un surinvestissement de l’affect dans le cadre de la (recherche) clinique psychanalytique du virtuel quotidien ? Les usages tempérés et addictifs de la « réalité virtuelle » ne reflètent-ils pas aujourd’hui les oscillations du sujet entre sublimation pulsionnelle et répétition morbide désobjectalisante ?

D’ailleurs, C. David lui-même fait le lien entre espace de la cure type et usage informatique : « on s’aperçoit aujourd’hui que le séjour dans le champ et la dimension du virtuel favorisé par l’informatique peut entraîner une dépressivité chronique si l’individu en vient à désinvestir ses relations effectives. Nous sommes bien placés, dans nos fauteuils, pour savoir comment l’acmé de certaines névroses de transfert, qui va de pair avec la concentration temporaire de l’essentiel des investissements psychiques sur le personnage de l’analyste, s’accompagne d’épisodes anxieux ou dépressifs plus ou moins aigus (…) qui a pour ressort un surinvestissement du lien transférentiel en tant que lien virtuel ».

Le rapport qu’établit ici C. David entre investissement de la réalité virtuelle et transfert dans la cure compris comme lien virtuel, est essentiel pour jeter les bases d’une psycho(patho)logie psychanalytique du virtuel quotidien. Notre proposition d’une « relation d’objet virtuelle », initialement périnatale, mais active la vie durant (Missonnier, 2009) s’inscrit dans cette filiation.

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 18 janvier 2017

Notes

1. Freud S., (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967.
2. « L’instance symbolisante est toujours déjà technologique » écrit J.L. WEISBERG (2003), Entre présence et absence, un virtuel toujours plus corporel. In : Missonnier, S., Lisandre, H., Le virtuel : la présence de l’absence. Paris, Éditions EDK.
3. Missonnier S., Devenir parent, naître humain. La diagonale du virtuel. Paris, Collection Le fil rouge, PUF
4. Bergson H., (1985), Matière et mémoire, Paris, PUF.
5. Freud S., (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967.
6. Faure-Pragier S., (2003), Le virtuel pourquoi ça marche ? Hypothèses psychanalytiques, In : Missonnier, S., Lisandre, H., Le virtuel : la présence de l’absence. Paris, Éditions EDK.
7. Freud S., (1923), Le moi et le ça. In : Essais de psychanalyse, Paris, Gallimard, 1981.
8. Lebovici S., (1960), La relation objectale chez l’enfant. Psychiatrie de l’enfant, VIII, 1, 147-226.
9. Roussillon R., (1999), Agonie, clivage et symbolisation. Paris, PUF ; Roussillon R., (2008), Le jeu et l’entre-je(u), Paris, PUF.
10. W. Gibson écrit dans son prémonitoire roman Neuromancien, (1984, Paris, Édition J’ai Lu, n° 2325) : « Le cyberespace. Une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques… ».

11. Leclaire M., Scarfone D., Vers une conception unitaire de l’épreuve de réalité. Revue Française de Psychanalyse, Tome LXIV, 3, 885-912.
12. Ce récit clinique a fait l’objet d’une stricte anonymisation en tentant d’opérer des modifications qui ne nuisent pas à l’authenticité de la trajectoire clinique globale.
13. Missonnier, S., Lisandre, H. (2003). Le virtuel : la présence de l’absence. Paris : Éditions EDK.
14. Faute de place pour une présentation de Second Life à la mesure des enjeux cliniques, je renvois le lecteur à ce lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/World_of_Warcraft.
15. Faute de place ici pour une présentation de Second Life à la mesure des enjeux cliniques, je renvois le lecteur à ce lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Second_Life.
16. Un newbie est une personne qui débute, un néophyte. Il peut aussi être écrit newbee. C’est une variante de new boy issue du langage familier de l’école et de l’argot militaire. Dans le domaine des jeux vidéo en ligne, le newbie est une personne inexpérimentée et ignorante des mécanismes du jeu. À l’opposé d’un newbie, on trouve le Roxxor ou encore le PGM (Professional Gamer). <http://fr.wikipedia.org/wiki/Newbie>.
17. Vincent J.D. (1988), Qu’est-ce que l’homme ? Paris, O. Jacob.
18. Lévy P., (1998), Qu’est-ce que le virtuel ? Paris, La Découverte/Poche, 1998.
19. David, C., (1999), Le travail de l’affect, contribution permanente à la mentalisation. Remarques autour de la perversion affective. Revue Française de Psychanalyse, n°1, T. LXIII, 13-26.
20. David, C., (1992), La perversion affective. In : La bisexualité psychique. Paris, Payot, 86-109.
21. David, C., (1999), Le travail de l’affect, contribution permanente à la mentalisation. Remarques autour de la perversion affective. Revue Française de Psychanalyse, n°1, T. LXIII, 13-26.
22. David, C., (1992), La perversion affective. In La bisexualité psychique. Paris, Payot, 86-109.

 

Bibliographie

Bergson H., (1985), Matière et mémoire, Paris, PUF.

David, C., (1999), Le travail de l’affect, contribution permanente à la mentalisation. Remarques autour de la perversion affective. Revue Française de Psychanalyse, n°1, T. LXIII, 13-26.

David, C., (1992), La perversion affective, La bisexualité psychique, Paris, Payot, 86-109.

Faure-Pragier S., (2003), Le virtuel pourquoi ça marche ? Hypothèses psychanalytiques, Missonnier, S., Lisandre, H., Le virtuel : la présence de l’absence, Paris, Éditions EDK. 

Freud S., (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967.

Freud S., (1923), Le moi et le ça in Essais de psychanalyse, Paris, Gallimard, 1981.

Lebovici S., (1960), La relation objectale chez l’enfant, Psychiatrie de l’enfant, VIII, 1. 147-226.

Leclaire M., Scarfone D., Vers une conception unitaire de l’épreuve de réalité, Revue Française de Psychanalyse, Tome LXIV, 3, 885-912.

Lévy P., (1998), Qu’est-ce que le virtuel ? Paris, La Découverte/Poche, 1998.

Missonnier, S., Lisandre, H. (2003). Le virtuel : la présence de l’absence, Paris, Éditions EDK. 

Missonnier S., (2009), Devenir parent, naître humain. La diagonale du virtuel, Paris, Collection Le fil rouge, PUF.

Roussillon R., (1999), Agonie, clivage et symbolisation, Paris, PUF. 

Roussillon R., (2008), Le jeu et l’entre-je(u), Paris, PUF.

Vincent J.D., (1988), Qu’est ce que l’homme ? Paris, O. Jacob.

Weisberg J.L., (2003), Entre présence et absence, un virtuel toujours plus corporel, In Missonnier, S., Lisandre, H., Le virtuel : la présence de l’absence, Paris, Éditions EDK.

Quand une psychanalyste est confrontée à la psychanalyse avec l’enfant

Les organisateurs de ces conférences d’introduction à la psychanalyse ont souhaité une clinique contemporaine pour traiter des différents thèmes de l’année. À ce sujet, je voudrais vous faire remarquer un détail du titre : la psychanalyse avec l’enfant. Je me souviens d’un échange avec Mme Florence Guignard, Membre Honoraire la SPP et présidente de la SEPEA (Société pour l’étude de la psychanalyse des enfants et adolescents). C’était à l’époque où il s’agissait de faire reconnaître la spécificité des psychanalystes d’enfants appartenant à la SPP auprès de l’Association Internationale de Psychanalyse dont Madame Guignard est toujours notre représentante auprès de cette instance : comme il est habituel de dire psychanalyste de l’adulte, on pensait « Psychanalyse de l’enfant » mais ce terme ne nous semblait vraiment pas convenir, en revanche, le terme « psychanalyse avec l’enfant » nous paraissait beaucoup plus adéquat. Cette petite différence, nous introduisait en effet sans que j’en ai eu grande conscience à l’époque dans la clinique contemporaine, car elle mettait d’emblée l’accent, non pas sur deux termes, mais sur trois : le patient, l’analyste, et cet espace entre les deux, espace intermédiaire, intersubjectif, qualifié de « tiers analytique » initialement par Thomas Ogden (psychanalyste américain) puis par André Green qui en a fait un objet de recherche très important.

Arrêtons-nous quelques instants sur ce « tiers analytique ». Il est silencieux car en grande partie préconscient ou inconscient. Il fonctionne chez l’analyste mais aussi et ceci est très important, également chez l‘enfant ou chez l’adolescent. Comment se constitue-t-il ? Différemment mais parallèlement chez les deux partenaires. On pourrait penser aux perceptions réciproques au moment de la rencontre, à l’écoute de l’autre, aux pensées en latence ou préconscientes, aux rêveries et fantasmes éventuels de chacun, au partage émotionnel et des affects dans la séance, aux projections mutuelles. C’est le produit de l’expérience de ces interactions inconscientes de la subjectivité de chacun qui constitue ce tiers analytique et participe ainsi du processus analytique. Il va acquérir une vie propre dans le champ interpersonnel entre l’analyste et le patient en se transformant au fil du temps de la cure.

La mémoire de l’analyste est particulièrement sollicitée dans cet espace, soit pour enregistrer et garder précieusement tel propos ou telle observation de son patient, tout en restant silencieux ou éventuellement pour produire une interprétation par les liens établis entre l’actuel de la séance et ce qui a été conservé comme en attente. Quand l’interprétation est adéquate, le patient la reçoit et se l’approprie dans un insight. Cet espace intermédiaire intersubjectif, virtuel, se transformera au fil des séances et concernera autant l’analyste que l’enfant, tout en restant spécifique à chacun.

Le transfert positif ou négatif et le contre-transfert tels que Freud les a conceptualisés gardent toute leur pertinence car ils se situent au niveau du sujet. 

Je voudrais souligner l’importance en séance pour le thérapeute du savoir attendre et faire confiance à cet espace intermédiaire, il est parfois nécessaire de s’armer de patience sinon l’interprétation n’apportera aucune modification psychique chez l’enfant. 

Pour approcher la nature de cet espace intermédiaire, nous pouvons faire appel à Winnicott, à Bion et à Mélanie Klein. Le premier, Winnicott, pour ses travaux sur le holding et pour cette phrase célèbre : « un bébé seul n’existe pas sans sa mère ou un substitut » (comme on pourrait ajouter : un analysant n’existe pas sans son analyste). Bion, pour sa théorie de la pensée, en particulier, la fonction alpha de la mère qui lui permet de s’adapter aux besoins de son bébé ; à cette fonction alpha maternelle correspondent les capacités de rêverie de l’analyste en séance. Enfin à Mélanie Klein pour son travail sur l’identification projective.

Le traitement psychanalytique avec les enfants

Une donnée fondamentale s’impose, incontournable, le devoir grandir de l’enfant : grandir dans sa tête s’entend. Il a un modèle à suivre, celui de ses changements corporels qui eux ne demandent presque pas son avis pour le faire. Il en va tout autrement pour le psychisme. Le désir fréquemment rencontré chez les enfants de rester inchangé, de rester « le petit », peut alors entrer en conflit avec lui-même et avec la perspective de l’analyste. D’un autre côté et c’est là le côté gratifiant de ces traitements, les séances avec les enfants sont toujours marquées à un moment ou à un autre de ces pulsions de vie qui caractérisent l’enfance en développement.

 Ce sont les parents qui en général en font la demande. Cet entretien initial est très important en ce qu’il permet à l’analyste d’avoir quelques représentations des objets du monde interne de l’enfant : la mère, le père, leur histoire personnelle, la fratrie, le couple parental et de saisir à travers leurs dires, les difficultés de l’enfant et leur impact dans la famille. Il permet également d’apprécier la nature de la demande des parents. Cet entretien peut être renouvelé autant que nécessaire et se poursuivre ponctuellement au cours du traitement ou pas. Dans beaucoup de cas, il m’apparaît comme une très bonne chose que les parents se sentent accompagnés et soutenus au cours du traitement de leur enfant. Ces échanges contribuent souvent à sa bonne marche. 

Cet entretien avec les Parents sera suivi d’une rencontre avec l’enfant, éventuellement d’un travail préliminaire avant de pouvoir préciser l’engagement thérapeutique des deux parties. Cet ordre initial est classique mais il peut être modifié.

Plus l’enfant est jeune, moins il aura la capacité de formuler ses pensées et sa demande ! L’analyste devra alors s’appuyer sur la demande des parents, son expérience clinique, ses connaissances, son contre-transfert pour se déterminer. 

En période de latence, l’enfant maîtrise le langage et il est à même de formuler une demande d’aide. Parfois, il peut avoir recours à des métaphores poétiques pour exprimer son mal-être quand l’analyste l’interroge :

 Un garçon de 8 ans « Je viens pour me faire redresser la coiffure ».

Une fillette de 9 ans particulièrement inhibée « Oui… Mais… J’ai un trou dans mon tennis et l’eau rentre dedans quand il pleut ».

Le rythme des séances peut varier d’une à trois par semaine. Le rythme dépend très souvent et en partie, des disponibilités de temps, de distance et d’argent des parents, ceci est particulièrement vrai en privé. Mais il faut savoir que le processus analytique ne dépend pas forcément du nombre de séances hebdomadaires cependant plus le nombre est grand plus le processus a de chance de s’installer en raison du transfert.

 Y a-t-il une règle à énoncer à la première séance du traitement ? Oui, elle est fonction de l’âge de l’enfant. Un exemple : Tu as à ta disposition des jouets, du papier, des feutres, de la pâte à modeler. Tu peux choisir de jouer, dessiner et parler. C’est ainsi que nous pourrons travailler ensemble.

Clinique : Paul a 5 ans quand il commence son traitement, il a été adopté quand il avait 3 ans. Il vient 2 fois par semaine pour des angoisses paranoïdes, des cauchemars, des épisodes de démangeaisons nocturnes qui le laissent épuisé. Nous travaillons déjà depuis quelques deux années quand arrive la séance suivante : Je le découvre assis par terre en-dessous d’une fenêtre pas très loin de mon fauteuil. Ses jambes sont repliées et croisées devant lui, immobile, silencieux, une couverture sur le dos ramenée sur le devant. Je fantasme immédiatement sur les postures et les coutumes des hommes de son lointain pays d’origine. Ce jeu identificatoire qui érotise le transfert avec la mère-analyste établit un lien avec son passé et va lui permettre un jeu beaucoup plus régressif avec la couverture, maintes et maintes fois répété à l’identique, jeu qui implique mon regard et un échange verbal très simple. Avant de regarder plus avant ce jeu, il convient de s’interroger sur le sens possible de la position de Paul quand je le découvre (assis au sol, immobile) Ne se présente-il pas, ainsi, plus comme objet des pulsions de l’objet et non comme le sujet, non comme la source de son propre mouvement pulsionnel ? La suite du jeu confirmera ce double retournement pulsionnel (actif en passif et retournement de la pulsion sur le Moi propre) qui qualifie ce qu’André Green appelle « le Travail du Négatif ». Le Moi de l’enfant en tant que sujet se rétracte et dénie ses besoins et ses désirs ; Ce que nous pouvions déjà supposer dans les premières années de la cure quand il opposait à toutes mes suggestions une dénégation et quand il refusait énergiquement mes interprétations. 

Le nouveau jeu : Paul choisit un endroit sur le tapis coloré qui restera toujours le même, le coin opposé en diagonale à celui de mon fauteuil, donc a distance de moi, à la limite du tapis très investie par lui en regard du carrelage au-delà, zone menaçante et lieu de tous les naufrages. Paul se met à quatre pattes et il essaie de se cacher entièrement sous une couverture qui est un peu petite pour sa taille. Il m’est déjà évident que la couverture et la distance entre nous le protègent d’une imago maternelle dangereuse :

Paul : « Est-ce-que tu me vois là ? »
Moi : « Je vois tes cheveux ». Il rectifie sa position ou la couverture ou les deux.
Paul : « Et là, est-ce-que tu me vois ? »
Moi : « Oui, je vois ton pied ».

Le jeu se poursuit sur le même mode jusqu’au moment où je lui dis : « non, là je ne te vois plus ! » Paul sort alors de la couverture, apparemment satisfait, et passe sans plus à un autre jeu. Contre-transférentiellement ce jeu si particulier de coucou me laissait très patiente malgré sa durée et sa répétition. Il me touchait émotionnellement en me donnant à imaginer le petit bébé qu’il avait été, laissé seul pendant de longues heures probablement avec une couverture pour seule compagnie. Dans ce jeu, Paul me fait assister comme à une disparition progressive de lui-même, de sa forme, de la forme de son Moi en quelque sorte… cela m’évoquait des angoisses extrêmes vécues autrefois à relier peut-être à un affect d’inexistence, à une perte interne relative à sa propre forme, l’anéantissement déjà évoqué. Dans le transfert, ce jeu peut avoir un double sens : il joue à se faire disparaître, m’exposant sa déréliction vécue autrefois et adressée à moi peut-être comme un reproche et une demande… Mais en se cachant il me fait disparaître du même coup reprenant dans un processus actif la situation d’abandon vécue passivement. La couverture, une barrière protectrice mais aussi symbolique d’un contenant que Paul grâce à la répétition a pu revitaliser par l’action de mon regard sur lui et de ma voix, constituant ainsi comme une seconde peau dans la terminologie de D. Anzieu. Paul a utilisé son corps, mon regard et ma voix dans un accomplissement hallucinatoire transférentiel dans une charge libidinale réparatrice de sa relation primaire. Pour dire autrement : Nous avons joué le jeu de l’espace d’illusion dans une aire transitionnelle qui aurait pu durer éternellement. 

Deux années plus tard, reprenant ponctuellement ce jeu, toujours en début de séance, il se déplace dans l’espace et vient s’installer contre le divan se rapprochant ainsi de moi. Arrivé au point ultime de son déroulement habituel et sollicité par moi de se rappeler, il évoque un souvenir du temps où il était placé dans une famille d’accueil (après avoir été retiré à sa mère). « Quand je restais seul trop longtemps, je finissais par avoir peur des cris des animaux, alors je me réfugiais derrière un canapé, il y faisait noir alors j’avais peur des araignées ». Quelques mois plus tard, dans ce même lieu, arrivé à ce point du jeu et à nouveau sollicité par moi : « Je me cachais derrière le canapé pour échapper aux coups du père nourricier ! ». Ce jour-là Paul avait pris la couverture pour la dernière fois. J’ai pensé : il n’en a donc plus besoin ! Le jeu avec la couverture a pris certainement des significations différentes au fil du temps. Je peux penser à une fonction de pare-excitation pendant tout ce temps par rapport à des ressentis de manque et de danger mais aussi, en dernier lieu, au moment de l’émergence d’une référence paternelle inattendue et combien redoutable pour lui dans ce qu’elle pouvait contenir de pulsionnel sexuel. Nous allons nous retrouver dès ce moment dans une possible relation triangulaire Œdipienne en raison d’un changement dans le processus. Le transfert de maternel devient paternel. Paul va pouvoir alors développer petit à petit des capacités d’introspection et d’insight. Mes interprétations ne sont plus déniées et elles font sens pour lui. La couverture était bien là pour marquer la limite entre le dedans et le dehors et sa fonction intériorisée comme contenant va lui permettre de compter sur son monde interne et sur ses capacités de penser.

Quelques visées de la psychanalyse avec l’enfant

La guérison des symptômes qui entravent son bon développement ou son plaisir à vivre ou celui de ses parents.

Repérage des angoisses, évaluer leur intensité. Aider l’enfant à les verbaliser. Le cadre rigoureux fixé par l’analyste peut être perçu par l’enfant comme un véritable contenant. Il peut alors y déposer rapidement le plus encombrant.

Permettre à l’enfant de faire émerger du refoulé de l’inconscient en exprimant des fantasmes dits originaires, de séduction, de castration et de scène primitive qui organisent ses conflits.

Travailler sur le conflit entre le Moi et ses pulsions et ses objets internes dont le surmoi et avec la réalité. C’est dire, au minimum, de renforcer le Moi et lui permettre ainsi d’avoir un meilleur contrôle sur l’angoisse et sur sa vie pulsionnelle.

D’une façon plus générale, permettre à l’enfant d’accroître ses capacités à pouvoir exprimer ses états mentaux et émotionnels, avoir plus de représentations et pouvoir s’appuyer sur son monde interne pour pouvoir penser. Avoir plus de représentations : Qu’est-ce que cela signifie pour l ‘enfant ? Il nous faut revenir à Freud qui a distingué deux types de représentations dès 1895 (Projet d’une Psychologie scientifique) : les représentations de chose essentiellement visuelles qui dérivent de la chose. Elles appartiennent à l’inconscient et résultent d’un investissement d’images mnésiques voir de traces mnésiques et les représentations de mots. Ces dernières sont essentiellement acoustiques, elles dérivent du mot et appartiennent au système préconscient-conscient. Je cite toujours Freud : C’est par l’association à une image verbale (représentation de mot) que la trace mnésique (représentations de chose) acquière une qualité de conscience, liaison fondamentale.

Ce travail de liaison, au fil des séances, va se développer grâce au processus analytique en cours, aux mots du thérapeute dictés par son contre-transfert et en réponse aux multiples expressions de l’enfant dont son langage bien sûr. Les mots de l’enfant vont ainsi acquérir une qualité hallucinatoire, un double sens, incluant ses affects qui vont enrichir ses capacités à pouvoir penser. Le tissu représentatif augmentant son épaisseur permet alors que les mouvements pulsionnels se traduisent en petites quantités ; Ce qui favorise un meilleur fonctionnement psychique.

Quel que soit l’âge de l’enfant, l’approche de l’analyste sera guidée dans sa technique par le transfert établi d’emblée par la situation analytique dès la première rencontre et par son contre-transfert. Il existe quelques différences dans la technique selon l’âge ou la nature des problèmes de l’enfant. 

Là, dans la séance, l’observation du bébé et ses interactions avec son environnement dont les parents, le plus souvent la mère et l’analyste bien sûr. La thérapeute s’adressera alors soit au bébé directement soit à la mère ou aux deux en même temps.

Ici, les dessins, le jeu et la parole et parfois un rêve apporté, constituent le support de la séance. Mais, dans tous les âges, l’analyste restera le même dans son attention au partage de l’expérience émotionnelle de la séance qui implique les deux protagonistes. À ce sujet, A. Ferro (psychanalyste italien), parle du champ de la séance analytique. Michel Ody (membre formateur de la SPP), évoque l’importance d’un équilibre à maintenir en tenant compte de la dialectique intrapsychique/inter-psychique. 

 Il me faut aborder des spécificités, voir des difficultés pour l’analyste qui travaille avec les enfants. Avec le patient adulte, la réserve, le retrait de l’analyste favorise les associations libres et la levée des refoulements. Avec l’enfant, le silence n’est plus de mise et le dosage de la parole de l’analyste se révèle très délicat et toujours en fonction de son petit patient. 

L’enfant dans la période de latence est très souvent confronté à des ratés de son complexe d’Œdipe, il s’agira plutôt à l’inverse de ce qui se passe pour l’adulte et grâce au processus analytique de favoriser un refoulement qui était jusque-là insuffisant. 

The last not the less, le contre-transfert de l’analyste se trouve sollicité par les parties infantiles de son petit patient dans ses propres parties « infans » connues ou dans des zones inconnues de lui, l’exposant ainsi à une certaine déstabilisation dans son travail et à la nécessité d’élaborer son contre-transfert sinon de se donner la possibilité de parler avec un collègue plus expérimenté

L’enfant comme l’adulte dans la cure est soumis à la compulsion de répétition dont l’origine est traumatique, sexuelle ou autre. Il me semble que la répétition chez lui est souvent plus difficile à discerner probablement pour la raison que l’enfant est un être en devenir.

L’interprétation 

L’interprétation est clairement en lien avec l’âge de l’enfant et avec le développement psycho-affectif mais surtout en adéquation avec le processus en cours ; Pour cela, il nous faut parfois attendre longtemps le moment propice car il s’agit moins d’une affaire de contenu que du processus analytique en cours. Il ne convient pas d’interpréter à tout va les éléments en rapport avec le complexe d’Œdipe.

Je me souviens d’une fillette de neuf ans, hyperactive avec un trouble majeur de la pensée, en traitement trois fois par semaine. Elle fonctionnait un peu comme une éponge absorbant sans discernement ce qu’elle entendait à la TV ou dans d’autres lieux, s’identifiant de façon adhésive à ce qu’elle percevait. Elle se comportait donc pendant un temps en fonction d ‘identifications momentanées. Il en résultait des paroles confuses, abondantes, un discours chaotique. Elle n’avait pas mis en place suffisamment d’activité symbolique personnelle. On aurait pu penser qu’elle avait une vie fantasmatique riche mais elle était fausse car en grande partie empruntée. Cependant les fantasmes sadomasochistes étaient bien présents dans les jeux et dans ses paroles et dans sa relation avec moi, en séance. Dans une supervision avec le Dr Donald Meltzer, psychanalyste londonien qui participait aux rencontres scientifiques organisées par le GERPEN (Groupe d’études et de recherches psychanalytiques pour le développement de l’enfant et du nourrisson), je lui faisais part de mes doutes par rapport à mes interprétations. Il me répondit de ne pas m’en faire pour cela, car le plus important pour cette enfant c’était qu’elle puisse se rendre compte que sa thérapeute pensait à propos de ce qu’elle disait. Petit à petit, effectivement, cette fillette a pu commencer à pouvoir montrer dans ses activités de jeux, dans ses dessins, dans ses propos, plus de cohérence et elle a pu mettre en place des capacités de penser. Cette enfant avait démarré son développement avec un trouble de la pensée et en raison de ce manque à pouvoir penser, elle avait été livrée en quelque sorte à la masturbation compulsive, à une vie fantasmatique très primitive de type masturbatoire et à des fantasmes sadomasochistes. Au cours du traitement dans sa relation transférentielle avec moi, des indices d’amour commencent à apparaître en opposition aux contenus persécutoires ou agressifs. Un processus d’introjection d’un objet qui pense a pu s’installer. Nous ne sommes donc pas ici dans la nécessité d’analyser un conflit émotionnel comme dans une analyse classique mais dans celle de favoriser un développement de la pensée.

Pour mieux comprendre ce dont il s’agit dans ces dysfonctionnements, revenons au tout début du développement de l’abstraction chez le bébé de ce qui deviendra ultérieurement la pensée. Il s’agit de moments initiaux, fondamentaux dans une interaction du bébé avec son environnement. Quand le bébé éprouve un besoin (comme un désir de téter par exemple), il s’agite, se fait entendre mais la mère ou le substitut maternel, ne répond pas à cette demande ; Le bébé est alors comme obligé, pour faire face, de mettre en place dans sa tête un rudiment de réponse pour combler le manque qu’il éprouve, l’absence de la satisfaction attendue. La mère a pu être dans ce moment précis réellement absente ou indisponible au bébé, la tête occupée par une pensée concernant le père du bébé ou un autre enfant par exemple. Les inadéquations entre le bébé et son environnement sont ainsi porteuses du développement mental, elles peuvent être aussi, selon les caractères propres de chaque partie et selon leur quantité, sources de difficultés à venir pour le bébé comme on a pu le voir dans les deux cas cliniques exposés.

Plus l’enfant est petit, plus l’analyste est amené à prêter son langage pour traduire en mots et en pensées le comportement, le jeu, le dessin. Il peut intervenir avec des commentaires, des suggestions, faire une interprétation en utilisant des mots simples toujours adaptés à l’enfant. Habituellement, les enfants ont peu de capacités pour associer verbalement. Mais ils associent à leur manière, dans la dynamique de la séance, en modifiant leur jeu ou en dessinant. 

Les mécanismes de défense en place peuvent être interprétés quand cela est possible d’y toucher ; ils sont plus souples chez l’enfant que chez l’adulte.

 Le jeu permet à l’enfant avec l’aide de son thérapeute de reconsidérer les fantasmes de son monde interne, une sorte de scénarisation nouvelle émerge comme une réélaboration des faits externes ou historiques. 

Les dessins constituent souvent une sorte de brèche ou une ouverture sur le monde interne de l’enfant, quelque chose est produit sur la feuille et doit être déchiffrée. Il peut représenter un type de relation dans le monde émotionnel de l’enfant. L’analyste doit solliciter les associations de l’enfant comme pour le rêve quand cela est possible. 

Les traitements sont d’une longueur très variable mais, souvent, d’une durée plus courte que dans les cures d’adulte. 

 Je les ai souvent envisagés plus en termes d’accompagnement psychanalytique de l’enfant qui rencontre une difficulté dans son développement à un moment donné. L’objectif a globalement pour visée alors d’aider l’enfant à améliorer son fonctionnement psychique. 

 Il arrive souvent que les parents interrompent la cure quand le symptôme a disparu.

Dans tous les cas, l’analyste doit imposer si possible, un temps d’élaboration de la fin du traitement. Quand l’analyste estime que le travail entrepris est terminé, il y met fin en pensant que tout n’est peut-être pas analysé mais que l’enfant va encore se développer.

Je vous remercie de votre attention.

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 24 mai 2017

L’interprétation des rêves aujourd’hui

I) La découverte du rêve comme accomplissement du désir

La découverte de Freud concernant le rêve a été une telle révolution que les analystes ont mis un certain temps avant d’apporter de nouveaux apports conséquents à sa théorie du rêve, qu’il a élaborée avant 1900 (de 1895 à 1899). Lui-même a déploré de son vivant, à l’occasion de ses derniers écrits (dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse, en 1933) que cette théorie n’ait pas été augmentée davantage. Il faut dire qu’il était un précurseur, alors que depuis plus de quatre siècles, le rêve était considéré comme suspect de contenir, bien plus souvent que des messages divins, des messages du démon. Et les premiers à s’intéresser à l’hypnose et au rêve y voyaient un phénomène proche de la possession, de l’hystérie, de la folie. Ainsi pour Robert (1892), un des plus intéressants parmi les auteurs dont Freud fait la revue dans son Interprétation des rêves, le rêve est un processus d’élimination de pensées étouffées dans l’œuf, qui pourraient rendre le sujet fou. 

Pour Freud, par contre, le rêve est le gardien du sommeil, même s’il est menacé par les préoccupations de la veille, les stimuli extérieurs, et les motions pulsionnelles inassouvies. Le rêve est un enfant de la nuit qui avance masqué, car il est l’expression d’un désir inacceptable, rejeté par la censure. Chez les enfants, le rêve est souvent plus simple, car ils ne disposent pas des mécanismes mentaux et du symbolisme culturel dont dispose l’adulte. Ainsi Freud raconte que sa petite fille, âgée de dix-neuf mois, ayant été mise à la diète pour un trouble digestif, fait le rêve suivant : « Anna Freud, fraises, grosses fraises, flan, bouillie ! » — un rêve où l’accomplissement d’un désir oral est transparent. Mais chez les adultes, le rêve nécessite un travail d’interprétation, ce qui peut se faire l’aide des associations libres du rêveur sur chaque détail du rêve. Le rêve inaugural de son livre, celui de Freud à propos de sa patiente Irma, lui permet d’exposer sa méthode et d’affirmer que le rêve est l’accomplissement d’un désir dissimulé par les mécanismes de figuration et de censure du rêve, ce qui rend nécessaire de le démasquer grâce aux associations libres du rêveur. Les rêves de commodités, comme il les nomme, sont plus rares ; ce sont des rêves de soif, où le sujet rêve qu’il boit une eau délicieuse à grands traits, où qu’il est déjà occupé à la tâche qu’il doit accomplir en se levant tôt dès le matin, ce qui lui permet de continuer à dormir, ou encore d’une femme qui a peur d’avoir un enfant, et qui rêve qu’elle a ses règles. 

Mais dans la suite de son livre, Freud va remettre en question ces rêves un peu trop clairs, en montrant que la déformation dans le rêve est le cas le plus habituel. Les rêves trop clairs constituent une défense contre l’inconscient, résultant d’une censure excessive. La différence habituelle entre le contenu manifeste et le contenu latent du rêve résulte de la censure du rêve. Les rêves de désirs sont en effet l’objet d’un refoulement, et sont dissimulés par différents mécanismes, que Freud va s’employer à décrire pour faciliter le travail de l’interprète, de l’analyste à qui le patient va raconter ses rêves. Ou pour aider le sujet qui aimerait interpréter ses propres rêves dans un travail d’auto-analyse : ce que fit Freud lui-même, et de nombreux créateurs ou artistes, avant même la découverte de la psychanalyse. 

2) Les sources du rêve et les mécanismes du rêve

Un point essentiel est que le rêve reprend toujours des matériaux, des impressions et des images du jour précédent. La source du rêve est souvent plus ancienne, et peut même remonter à des souvenirs de l’enfance du rêveur, jusqu’à ses premières années. Ces souvenirs reviennent grâce à des points communs avec des éléments de la veille, qui les représentent de façon symbolique. Ainsi le rêve de la monographie botanique de Freud, où il voit ouvert devant lui un livre de botanique sur le cyclamen. En y réfléchissant, il relie cet élément 1) à des fleurs qu’il a vues la veille en devanture d’un fleuriste et qu’il eu envie d’acheter à sa femme, 2) à son travail sur la coca, des années auparavant, qu’il a beaucoup regretté de ne pas avoir publié, et 3) à l’ami qui lui a écrit qu’il imaginait voir devant lui son livre sur les rêves, publié, et le feuilleter. 

Parmi les modes de figuration qui se manifestent dans le rêve, il va étudier les rêves typiques, et le symbolisme du rêve rencontré chez de nombreux rêveurs, au-delà des variations individuelles. Mais il s’agit de rêves peu élaborés, de l’ordre du contenu manifeste. Le contenu latent demande un travail d’interprétation qui prend en compte les mécanismes fondamentaux de la censure, parmi lesquels Freud met au premier plan la condensation et le déplacement. Les rêves qui se réduisent à des rêves typiques ou des symboles universels sont peut-être, nous le verrons, des rêves résultant d’une mentalisation assez réduite quant à l’expression du sujet du rêve et de son désir. 

Freud cite de nombreux exemples de rêves typiques : les rêves de confusion à cause de la nudité, les rêves figurant la mort de parents ou de personnes chères, les rêves de vol ou d’angoisses de chute, les rêves d’examens. 

Ce qui me semble intéressant de relever, au-delà des nombreux exemples qu’il donne, c’est la présence à chaque fois d’une émotion assez primaire qui sous-tend ces rêves, et qui peut, dans les cas extrêmes, amener le réveil, comme dans le cas des cauchemars, lorsque l’émotion déborde la capacité de contenance du rêve en tant que gardien du sommeil. 

Ainsi, le rêve de confusion à cause de la nudité s’accompagne d’un sentiment de honte, qui a remplacé le sentiment de fierté de l’enfant qui s’exhibe, et que l’on retrouve fixé chez le pervers, ou projeté dans un délire d’observation chez le paranoïaque, nous dit Freud. Puis il évoque les rêves qui évoquent la mort de personnes chères (parents, frères, enfants). Ici, on serait en droit d’attendre un chagrin, dont l’absence étonne parfois le rêveur au réveil, nous dit Freud. Mais les plus typiques sont ceux qui s’accompagnent d’affects douloureux et traduisent des désirs anciens de mort d’un parent, comme dans la jalousie fraternelle, ou le mythe d’Œdipe et la rivalité avec le parent du même sexe. Ces rêves peuvent tourner au cauchemar, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement niés par la censure. 

Une troisième catégorie de rêves typiques : les rêves de vol rappellent le souvenir d’enfant d’être porté dans les bras, et tous les rêves de course, d’excitation ou de poursuites. Mais ces moments d’excitation, nous dit Freud, sont souvent suivis de pleurs, de larmes et d’angoisses de chute. Il y a enfin le rêve d’examen, dont Freud dit qu’au-delà de la sensation de ne pas avoir été à la hauteur et l’angoisse d’échouer, qui reviennent du passé infantile, le rêve d’examen (comme tous les rêves typiques) ne donne pas lieu à des associations du rêveur qui permettraient de l’interpréter. 

C’est également le cas des symboles. Nos rêves sont remplis de symboles, mais ces symboles compliquent plutôt l’interprétation, dit Freud, car le rêveur en refuse souvent l’interprétation. Ils s’appuient sur des significations linguistiques, mythologiques et sociales que fournit l’imagerie populaire. Ils seraient donc proches d’un matériel préconscient : « Ce qui est aujourd’hui lié symboliquement fut lié vraisemblablement autrefois par une identité conceptuelle et linguistique » dit-il (I. R, p. 302). Les symboles servent à la représentation des organes génitaux de l’homme et de la femme par des outils familiers, des escaliers ou des maisons, des paysages et des rivières, etc. Les rêves d’incendies ou de chute, de plongées dans des rivières, des tunnels, sont des rêves à symbolique sexuelle ou prégénitale ; des rêves urinaires ou de retour au ventre maternel, voire de naissance difficile. 

Nous avons donc deux cas extrêmes qui rendent difficiles l’interprétation du désir inconscient du rêveur : a) les contenus trop élaborés, qui peuvent être même des calculs, des raisonnements logiques, et qui reproduisent souvent des discours ou des phrases prononcées la veille du rêve, alors que le rêve procède plutôt en général par des figurations en images ; et b) les rêves typiques lorsque le contenu émotionnel peine à être contenu et transformé dans le rêve en affects liés à des représentations anodines. Mais ceci sera surtout développé dans le chapitre sur les cauchemars, et dans les réflexions plus tardives de Freud à propos des rêves traumatiques. 

Mis à part ces cas extrêmes, sur lesquels nous reviendrons, Freud consacre tout un chapitre aux mécanismes de censure et de travail normal du rêve : la condensation et le déplacement, qui permettent de contenir et de masquer la réalisation du désir inconscient dans le rêve, de façon à préserver le sommeil. 

La condensation procède par assimilation de plusieurs éléments, par compression, comme dans le rêve de la Monographie botanique à propos des fleurs (où les rêves sont assimilés à des fleurs, et le livre sur les rêves à la monographie sur le cyclamen). Ou dans le rêve de l’injection à Irma, où Freud découvre qu’Irma condense plusieurs images de femmes, comme lui se trouve confondu avec son père à la barbe grise. 

Le déplacement traduit un décentrement du rêve de ses objets de désir principaux, pour des objets voisins ou de moindre importance, ce qui sert la censure. Le déplacement est aussi un transfert, et sera revécu à travers la rêverie (rêve) sur le divan. 

Il faut signaler que ces deux mécanismes — assimilés par Lacan aux mécanismes rhétoriques de la métaphore et de la métonymie, ce qui les range un peu trop vite dans l’ordre du langage — ne sont pas les seuls, même si Freud les met au premier plan. C’est du moins le travail que j’ai tenté d’entreprendre depuis quelques années pour mieux comprendre les mécanismes de figuration du rêve. 

On peut remarquer en effet d’autres mécanismes de figuration : le retournement en son contraire, ou l’absurdité qui résulte d’une inversion, un mécanisme que l’on retrouve aussi dans l’humour. « L’absurde dans le rêve, écrit Freud, est là pour restituer la disposition des pensées du rêve à railler ou à rire dans le même temps, par la contradiction. C’est dans cette intention que le rêve livre quelque chose de ridicule. »

Et il cite son rêve de Goethe (p. 281), où un jeune homme attaque Goethe le grand homme, en le traitant de fou, ce qui permet de voir l’inversion, car dans la réalité, c’est Goethe qui a été attaqué, et peut-être même, dans le contexte du lien de Freud à son ami Fliess, les théories des périodes de ce dernier. Mais ce conflit ne peut être représenté que par un sentiment d’absurdité, d’inversion, qui traduit l’ambivalence des sentiments et le désir de mort, comme dans le rêve du fils qui a veillé son père mourant, et qui le voit lui parler « car il ne savait pas qu’il était mort » (I. R. p. 366). La dramatisation, la mise en image, font le jeu de la régression de la pensée vers des formes peu élaborées, d’où des images inversées de haut et de bas, par exemple. 

La répétition est une des formes de figuration évoquées par Freud à plusieurs reprises, mais qui ne fera pas l’objet d’un sous-paragraphe de son livre, comme la condensation et le déplacement. Aux limites de la réalisation du désir, cette répétition ne va pas forcément jusqu’au cauchemar ou au rêve traumatique, sur lesquels il reviendra plus tard. Il cite ainsi plusieurs fois la surdétermination d’un élément du rêve, l’idée du « rêve dans le rêve », ou que le sujet se rêve en train de dormir, ou encore des répétitions qui partent d’une réalité perceptive qui se répète dans le rêve. Toutes ces figures sont en fait le résultat d’une régression pour préserver le sommeil, où le narcissisme du rêveur est au premier plan (comme l’évoque B. Chervet, Le rêve dans le rêve 2006). On pense ici aux « fantasmes concernant la vie intra-utérine, le séjour dans le corps de la mère » évoqués par Freud (I. R. p. 343), fantasme de retour au ventre maternel qui fait le lit du sommeil profond, dans ses élaborations plus tardives. 

Je terminerai par un dernier mécanisme du rêve, qui résulte de la censure lorsque celle-ci provoque des coupures, des zones opaques ou blanches dans le rêve. Son action ne va pas toujours jusqu’à entraîner le réveil pour éviter la répétition d’un vécu traumatique, mais elle ne se réduit pas à dissimuler le désir du rêve ; elle apparaît dans des zones du rêve qui semblent coupée, floues, ou bien elle se traduit par une sensation d’inhibition, de paralysie. Freud évoque ici l’idée de la castration ou de la mort (comme dans le rêve qui lui est raconté par Ferenczi (I. R. p. 398). Dans ses élaborations ultérieures, lors de la seconde topique, la censure est elle-même la réalisation d’un désir, mais celui d’une punition par le Surmoi pour un désir sexuel interdit. L’idée de développer les mécanismes de figuration, un peu plus que ne le fait Freud dans les éditions successives de l’Interprétation des rêves, m’est venue pour dépasser la question du symbolisme du rêve, que Freud a développé, mais sur lequel il est revenu après les excès de Jung qui les considérait comme des symboles culturels, des archétypes de l’inconscient collectif, ce qui lui permettait d’éliminer en partie leur sens sexuel, enraciné dans l’histoire du développement de l’enfant. 

En relisant les Minutes de la Société de Vienne, j’ai découvert qu’il avait indiqué dans une discussion avec ses élèves viennois en mars 1915 qu’il avait clairement tranché, et préféré les fantasmes originaires aux symboles de Jung et de Steckel (Freud, 1912-1918), p. 323. Sans doute à cause de leur caractère ouvert, qui leur permet d’être habités par l’expérience du sujet pour se transformer en fantasmes. Comme les mécanismes de figuration, les pictogrammes d’Aulagnier ou les pré-conceptions de Bion, ils ne réduisent pas à une pensée collective, mais organisent la pensée depuis ses origines, aux sources du rêve ; et dans la mesure où ils ne sont pas fixés par des traumas, ils permettent une dynamique des représentations. 

Dans mon livre sur Le travail du psychanalyste (2017), je développe l’idée que les fantasmes originaires sont des opérateurs qui organisent très tôt la pensée, au niveau des émotions et des formes primaires de la représentation, à un stade perceptivo-moteur. Ils permettent de comprendre la résonance fantasmatique qui opère depuis leurs formes originaires de mouvements précoces jusqu’à leur traduction en image, puis en mots. Le rêve, nous l’avons vu, est avant tout une fixation par l’image, mais avec parfois une résonance affective qui est contenue pour éviter la décharge, et le réveil. 

La trace des formes motrices persiste dans les mécanismes de figuration que nous avons recensés. Ceci me semble cohérent avec ce que dit Freud dit à Tausk, toujours dans les Minutes, en 1915, qu’il n’a jamais prétendu que les fantasmes originaires se transmettent sous la forme de complexes. Il évoque l’idée qu’ils sont constitués au départ d’impressions de mouvement à l’occasion d’activités pulsionnelles, comme une « mécanique de la psyché ». Ainsi, dans le fil de cette formulation, on peut évoquer l’idée que 

1) le déplacement est dans le fil d’un mouvement de séduction (seducere), 

2) que la condensation traduit l’identification de deux personnages (imitation, incorporation cannibalique), 

3) que le retournement en son contraire qui exprime un conflit ou une opposition dramatisée peut figurer la scène primitive dans son aspect négatif, 

4) que la répétition du rêve dans le rêve peut évoquer le retour au ventre maternel ou la naissance, et que

5) la censure figurée par une zone floue, une coupure, peut évoquer la castration. 

Nous avons alors les cinq fantasmes originaires constitutifs de l’Œdipe, mais dans leurs formes les plus précoces, transmises ni par la génétique ni par l’intellect, mais par le maternage, le holding et la censure de l’amante, dès les premiers instants de l’enfant. Leur mise en image traduit une figuration plus élaborée de ce qui sinon menacerait le rêveur d’une décharge motrice ou émotionnelle, plus que d’un affect lié à des représentations contenantes et par le travail du rêve. 

La question des affects fait d’ailleurs l’objet d’un long passage de L’interprétation des rêves, car leur liaison est un enjeu majeur du travail du rêve en tant que gardien du sommeil, par la réalisation hallucinatoire du désir que produit le rêve. Pour Freud, les affects dans le rêve sont l’objet principal du travail de la censure, pour qu’ils soient réprimés, déplacés sur des objets insignifiants ou symboliques (un lion, pour un personnage à barbe de lion, par exemple) ou retournés en leurs contraires (le rire pour les larmes, par exemple). Si l’émotion déborde (c’est ainsi que je me représente l’affect mal lié), le rêveur n’a plus d’autre solution que le réveil, et son désir de dormir est alors sacrifié. Les émotions en cause, comme les mécanismes de figuration, sont en nombre assez limité. La plus évidente est l’angoisse, qui traduit un débordement de l’excitation, et se retrouve dans la phobie ou ce que Freud nommait la névrose d’angoisse. Les rêves de conflit ou d’agression, qui expriment des colères ou des émotions violentes, ne sont pas rares non plus. 

Certains rêveurs peuvent se réveiller en larmes, avec l’impression d’avoir perdu un objet précieux, ou de se retrouver abandonnés. Ce peut être aussi un rire, ou un moment d’émerveillement devant la beauté, une image qui suscite l’admiration. Les émotions qui débordent et dépassent les affects bien liés à des représentations qui les contiennent reste une question pour moi, comme j’ai tenté de l’aborder dans mon livre (2017), la traduction du terme allemand Affekt en émotion me paraissant parfois plus appropriée, si on lit Freud attentivement. Dans ce sens, Freud dit ainsi : (I. R. p. 399) « Je suis amené à me représenter le déclenchement d’un affect comme un processus centrifuge, mais orienté vers l’intérieur du corps, analogue aux processus d’innervation motrice et sécrétoire… La répression des affects ne serait pas un effet du travail du rêve, mais une conséquence du sommeil… »

3) L’interprétation des rêves dans la cure

Ce que nous avons vu à propos de l’angoisse ouvre deux questions : existe-t-il une nosologie psychanalytique des rêves, qui permette de faire le diagnostic d’une orientation névrotique probable, comme on en tente l’évaluation lors des premiers entretiens — phobie, hystérie, névrose obsessionnelle ou dépression névrotique ? Peut-on repérer l’au-delà de la névrose, un état-limite ou une affection psychosomatique ? 

La seconde est la question de l’interprétation des rêves ; comment interprète-t-on les rêves en fonction des différentes pathologies dont ils témoignent ? Y a-t-il une stratégie pour cela ? Deux questions qui sont assez liées, mais qui restent encore assez peu abordées par les différents collègues qui ont écrit sur le rêve. Freud a surtout écrit sur la surdétermination du rêve, et la difficulté d’interpréter les rêves qui dissimulent, sous le couvert de l’élaboration secondaire, leurs contenus les plus inconscients. Il prescrit au patient de raconter plusieurs fois le même rêve, et note les variantes de certains passages qui focalisent la résistance. C’est sans doute pour cette raison qu’on ne peut pas donner un sens d’emblée et faire un diagnostic à partir du rêve, comme le feraient les onirologues, lesquels foisonnent aujourd’hui à nouveau, comme à l’époque des chamans et des diseurs de bonne aventure. On doit faire appel aux associations libres du rêveur, et prendre le temps de chercher le sens latent, ce qui nécessite souvent au minimum plusieurs séances, parfois beaucoup plus, comme Freud le raconte dans l’Interprétation des rêves. L’analyste devra faire attention à ne pas centrer son analyse sur le sens manifeste ou symbolique des rêves, qui constitue souvent une façade défensive au service de la censure. On peut juste ébaucher de dégager un style névrotique, à partir du rêve et des associations qu’il engendre. Ainsi, un rêve très élaboré, qui donne naissance à des ruminations et de la culpabilité, peut évoquer un style obsessionnel. Un rêve théâtral mêlant le désir et l’amour en conflit peut être l’indice d’une structure hystérique (M. Fain, C. David, Aspect fonctionnels de la vie onirique, 1962). 

Des rêves avec des personnages ou des animaux inquiétants, un risque de chute ou des vertiges, peuvent faire penser à une structure phobique. Jusqu’à la dépression névrotique qui peut se traduire par des pertes, des voyages ou des absences dans le rêve. Je renvoie ici à mes livres sur Le travail du psychanalyste et sa clinique (2017). Mais autant avec une structure névrotique, on doit attendre que la trame du rêve se dénoue, et que les rêves successifs dévoilent les résistances en se répétant, autant, avec une structure limite, psychotique ou psychosomatique, on a une prédominance des échecs du travail du rêve. Le but de ce travail étant, nous l’avons vu, de préserver le sommeil en dépit de la pression des désirs insatisfaits, par un accomplissement hallucinatoire du désir inconscient, suffisamment masqué et contenu par la censure. 

Chez ces patients la plupart des rêves sont d’ailleurs oubliés au réveil. Seuls ceux du matin subsistent, car l’élaboration secondaire par le préconscient et la traduction des images en un récit du rêve dominent. Le récit d’un rêve est la traduction par la parole d’une série de représentations, d’images, mises en mouvement sur « l’autre scène » de l’Inconscient, au cœur du sommeil. On sait depuis Freud, et cela a été confirmé par les découvertes des neuro-physiologistes, depuis Michel Jouvet dans les années 60 [Le sommeil et le rêve, 1992], que le rêve proprement dit, nommé par ce dernier « sommeil paradoxal » doit être transformé au réveil pour être soumis à l’élaboration par la pensée verbale (en processus secondaire, selon Freud). 

Les personnages et les objets qui figurent dans les rêves sont la reprise d’événements ou de vécus récents par le sujet, réorganisés pour les soumettre aux contraintes du programme génétique, selon Jouvet — au désir inconscient plongeant jusqu’aux confins du Ça somatique, selon Freud. Le sujet y figure souvent lui-même, plus ou moins dissimulé derrière d’autres personnages. De fait, quelques auteurs post-freudiens ont parlé de la valeur prospective du rêve, soit la capacité d’anticipation de l’avenir, et de préparation aux épreuves de la réalité qui ont pu se présenter la veille ou dans l’histoire du sujet. Une idée évoquée par Jose Rallo Romero, en 1974 dans son Rapport au Congrès des analystes de langue française à Madrid, et par Jean Bergeret dans la discussion de son rapport. Ce sera également l’apport de Jean Guillaumin dans son livre Le rêve et le Moi (1979), où il évoque des rêves récapitulatifs, des rêves prospectifs voire prophétiques. 

Cet aspect rejoint le désir d’intégrer les cauchemars, les rêves répétitifs ou traumatiques dans une réalité réparatrice, par l’appel à l’autre (un tiers protecteur, pour J. Guillaumin), au préconscient et à sa fonction interprétative lorsque le moi peut compter sur l’objet. Plus récemment Tobie Nathan en a fait le sujet d’un livre (2011), qui dénonce les insuffisances de L’interprétation des rêves freudienne à ce sujet. 

Le rêve tente de transformer les traces mnésiques pour aboutir au plaisir qui a été insuffisant ou absent durant la veille, et pour obéir au principe de plaisir (Freud). Lorsqu’il n’y parvient pas, il se limite à reproduire les traces mnésiques de ces expériences insatisfaisantes dans la compulsion de répétition : le caractère traumatique domine et c’est le cauchemar qui l’emporte. Ces traces seront à nouveau reprises dans le récit du rêve à un tiers (le parent, un confident, le psychanalyste), ou dans une rêverie diurne, qui vont leur donner une seconde chance de s’organiser — c’est le but de la mise en mots, même si elle échoue toujours en partie. Les rêves, les fantasmes, sont alors des mises en scène du désir, qui permettent d’en prendre conscience, et de fournir des buts à atteindre, tout en différant suffisamment leur réalisation pour pouvoir les accorder avec la réalité et la morale, les instances du Surmoi-Idéal. 

4) Les échecs du rêve : absence de rêves, rêves fleuves, rêves crus ou cauchemars

Voici donc venu le moment de parler des rêves qui semblent contredire la réalisation du désir, ce que Freud a tenté de contester au début, mais sur quoi il est revenu par la suite, lors de sa seconde topique notamment, comme il l’évoque dans son Abrégé de psychanalyse, en 1938. Lorsque les désirs de l’inconscient sont trop puissants, le désir de dormir et de revenir dans le sein maternel est interrompu, nous dit Freud, et le dormeur doit s’éveiller. Cela pose la question de la qualité de l’appareil représentatif dont l’appareil psychique dispose pour « traduire » (contenir) les émotions, les mouvements du corps et ses éprouvés sensoriels malgré leur réactualisation traumatique (dans les vécus traumatiques récents), et pour transformer l’excitation inconsciente en pulsion, représentée dans le rêve par des images. Lorsque la pulsion est débordée par la violence fondamentale (J. Bergeret), l’excitation ou l’émotion primaire, le Moi est contraint de se mobiliser pour le réveil. 

Il s’agit d’un échec du travail du rêve, dont il existe de nombreuses formes cliniques. Ce sont soit des rêves ratés, qui ne font que reprendre des pensées de la veille sans aucune fantaisie ni images, soit des rêves oubliés si bien que le sujet pense qu’il ne rêve jamais, soit des rêves fleuves, multiples et interminables, ou encore des rêves crus réduits à une image vive ou à une sensation, jusqu’au cauchemar, au somnambulisme. 

Les rêves crus qui se limitent à une image, une sensation ou une émotion (qui peut aller de l’angoisse à l’orgasme), ou les rêves qui n’empêchent pas une décharge motrice — un mouvement qui réveille, un sursaut, un acte agressif ou auto-agressif (coup dans l’oreiller, auto-mutilation quasi somnambulique) — sont plus fréquents chez les patients qui souffrent de troubles limites, de névroses actuelles ou psychosomatiques. Ce sont des embryons de rêves, qu’on pourra parfois retrouver par le travail analytique, comme nous le verrons. 

Les rêves fleuves sont souvent l’émanation d’un clivage, avec une élaboration par la pensée et les processus secondaires. Cette élaboration se fait sur un mode hyperactif, scindé de l’inconscient primaire, lequel ne s’exprime que par une hypermentalisation, une sorte de manie banche, comme on en voit chez les sujets allergiques par exemple (F. Duparc, 2001). 

Les cauchemars surviennent lorsque la charge émotionnelle déborde la contenance du Moi du rêveur, et ses capacités de refoulement — de la censure du Surmoi. Ils représentent l’échec de la traduction représentative des émotions en affects modérés, des sensations et des mouvements en images, avant la dernière traduction en mots pour le récit du rêve. Pour Jean Guillaumin, un des premiers à avoir insisté sur cet aspect en 1979 (dans Le rêve et le Moi), l’image est en effet le lieu de passage privilégié par lequel le moi vigile et le moi onirique se rencontrent : la vie pulsionnelle d’un côté, qui prend sa source dans l’éprouvé corporel le plus intime — les racines, l’ombilic du rêve — et les restes diurnes, la relation avec les objets. L’image est le lieu de la traduction ou du transfert, dit Guillaumin (qui corrige la traduction réductrice du terme employé par Freud dans L’interprétation des rêves). 

Ces échecs du rêve viennent d’un excès d’excitation traumatique, d’un affect trop intense, ou d’un vécu récent source d’insatisfaction, qui fait résonance avec un vécu traumatique du passé. Le sujet est incapable de produire un rêve assez protecteur pour le sommeil, anticipant la réalisation des désirs en attente. Ce matériel sensoriel ou émotionnel de l’inconscient primaire, dit Michel Fain (1962), est en manque de représentations visuelles suffisantes pour permettre une élaboration hallucinatoire satisfaisante. Pour S. Bottela (2005), la formation du rêve n’est possible qu’à travers un processus de traduction, qui part du rêve physiologique, le sommeil paradoxal décrit par Jouvet dès les années 60, de « l’ombilic du rêve » (comme le désigne Freud), pour parvenir à l’image, et enfin au récit du rêve, lorsque le rêveur s’éveille et que son préconscient le traduit en associations libres par la parole. Le sujet se réveille, et va conserver le souvenir du rêve pour pouvoir le transformer en récit à raconter à un tiers, un interprète, ou pour tenter de l’interpréter lui-même une fois réveillé. 

Nous verrons quelle stratégie l’analyste doit tenter lorsque les cauchemars sont répétitifs (comme dans les névroses traumatiques) ou réduits à des sensations, des images ou des mouvements, et qu’ils ne peuvent faire l’objet d’une traduction en récit. Les rêves des névroses traumatiques, qui ramènent le sujet à la situation traumatique, ont été un des arguments de Freud pour justifier la compulsion de répétition et la pulsion de mort, mais on peut aussi y voir un désir d’emprise, le désir de maitriser la situation traumatique, pour en éviter la répétition. 

Le fait de se réveiller au milieu de son cauchemar est aussi une façon d’en appeler, comme l’enfant qui crie, à un tiers protecteur pour « transférer » l’impossible à satisfaire ou le vécu traumatique, à un sujet qui puisse l’apaiser — une troisième topique qui inclut l’objet-tiers comme enveloppe pare-excitante d’appoint (F. Duparc, 2006). Dans celle-ci, |’appareil psychique du sujet est encore en gérance par un objet d’étayage qui soutient son désir ; par l’identification projective, l’appel à la rêverie maternelle de Bion. Récemment G. Civitarese (Le rêve nécessaire, 2016), a repris ces idées de Bion et celles d’Ogden, pour qui le rêve, en analyse, est un rêve à deux, qui en appelle à la rêverie de l’analyste. Comme dans le célèbre rêve raconté par Freud : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? », l’analyste est attendu pour achever le travail du rêve, de réalisation du désir, là où la compulsion à la décharge et la pulsion de mort semblent l’emporter. Le cauchemar est un embryon congelé, en souffrance d’un projet parental. 

5) La reconstruction du rêve

Et c’est pourquoi le cœur de l’analyse est la mise en parole par le sujet de ses rêves et de ses fantasmes, qui vont se transformer en rêveries diurnes, se traduire en désirs, et se relier à des projets ou des ruminations plus ou moins réalistes. Tout sujet s’efforce souvent de donner sens à ses rêves de la nuit (surtout aux cauchemars), en cherchant leur valeur symbolique, avec l’aide d’un gourou, d’un chaman, d’un onirologue, ou d’un psychanalyste. Ce phénomène est amplifié par la démarche de consultation, mais pour que le sujet puisse les dire, il faut qu’il ait établi une relation de confiance, un « transfert de base » (C. Parat, 1982) suffisamment bon pour pouvoir les livrer au cours de son récit, en association libre. 

La cure de parole peut alors débuter, comme une tentative de représentation de ce qui n’a jamais pu se dire, à partir des fantasmes et des rêves inconscients. C’est un travail de prise de conscience, de retour des souvenirs et des fantasmes refoulés, pour assurer l’élaboration des éléments historiques qui ont eu un effet traumatique. Afin que le désir, cette fois, puisse mener à bien sa tâche, d’indiquer un but et un sens au sujet dans sa vie, sans se heurter aux limites que le passé lui a imposées. À travers les rêves, la mise en conte ou la reconstruction du fantasme, le but de la mise en parole sera d’assurer cette fonction des fantasmes inconscients, d’élaborer la représentation du désir. La libre association par la parole dans la cure va permettre au patient, grâce à la détente sur le divan et au silence de l’analyste, une sorte de régression aux confins de la pensée et des processus primaires. Un rêve sur le divan, sans trame logique, sauf en après-coup, dans le travail d’auto-interprétation en début et en fin de séance. Mais s’il ne peut produire un rêve suffisamment protecteur pour son sommeil et la réalisation de son désir, il ne pourra pas tirer bénéfice d’une cure analytique sur le divan. Les excitations liées aux restes diurnes et à la vie pulsionnelle, ne rencontrent, pour les lier par la censure, que des représentations de mauvaise qualité, sans épaisseur symbolique : des « représentations-limites » (Freud, Manuscrit K. ,1896). Ces « formes » sensori-motrices peu élaborées ne peuvent se traduire en images, en représentations de chose se reliant à l’affect et au langage. Au lieu d’un vrai rêve, elles produisent des rêves de couverture sur lesquels le sujet ne peut associer, des rêves crus, des cauchemars, des rêves sans contenu ou des rêves blancs, proches de l’hallucination négative. Au lieu de fantasmes autoérotiques ou de rêveries, le sujet ne dispose que de ruminations, d’agirs somnambuliques, de comportements stéréotypés, toxicomanes ou autocalmants. La cure analytique conduit à l’échec du processus, à une lassitude de l’analyste, et du côté du patient, à des agirs, des interruptions ou des somatisations. 

La technique de reconstruction du rêve à partir de ses ébauches avortées permet de restaurer la libre association, de transformer le discours défensif barrant la résonance de l’Inconscient en une parole proche d’un rêve accomplissant le désir. Dans les névroses actuelles et les affections psychosomatiques, en particulier, les troubles de la fonction onirique sont fréquents. Si un sujet ne peut produire de rêves protecteurs pour le sommeil et la réalisation du désir, une cure analytique classique lui fait courir des risques de décompensation somatique, à moins que ne soient renforcés les paramètres défaillants du système sommeil-rêve. Le sujet souffre de rêves avortés, d’embryons de rêves incapables de donner lieu à des souvenirs, qui tantôt ressemblent à des pensées conscientes sans émergence de l’inconscient, tantôt débordent et provoquent le réveil, sans qu’il soit capable d’en saisir autre chose qu’un noyau hypercondensé, sans association possible, proche de la perception ou de la motricité. 

Ces rêves traumatiques sont mus par la compulsion de répétition, et cherchent un contenant pour être représentés, un appareil à rêver (la capacité de rêverie maternelle de Bion), là où ils ont fait défaut face au trauma. Les cauchemars, pour paraphraser Freud dans le Complément métapsychologique à la théorie du rêve (1917), font appel à un veilleur de nuit ou à un interprète, à un destinataire extérieur qui puisse jouer le rôle d’un pare-excitation et achever la transformation du cauchemar en rêve, de l’avorton en enfant de la nuit, sous l’effet du transfert. 

Partant de là, pour accompagner ces patients en mal de rêves, on peut élaborer des stratégies pour rétablir le rôle de gardien du sommeil et sa fonction de réalisation hallucinatoire du désir. 

Avec des patients qui ne rêvent pas, souffrent d’insomnie ou de réveils nocturnes sans rêves, on tentera d’attirer leur attention sur des ébauches qui ne leur paraissent pas de vrais rêves, d’autant que cela induit une blessure narcissique chez eux, qui savent que l’analyste s’y intéresse, et qui souffrent de ne pas en avoir à raconter, surtout s’ils ont aussi une pensée pauvre en associations. On peut leur dire alors, en prenant garde qu’ils ne le prennent pas comme une pression, qu’ils font sûrement des rêves, mais qu’ils les oublient car ils leur paraissent sans intérêt. Or même un rêve réduit à une sensation, une couleur ou une impression de mouvement, lors d’un réveil nocturne, peut avoir un sens. On aura alors la surprise de recueillir des embryons de rêves — rêves d’incendie, de dédoublement, de vol dans un nuage blanc ou de chute dans un précipice — qui ont souvent une ressemblance avec ce que Freud appelait des « rêves typiques ». À défaut on peut dire au patient qu’il peut faire des équivalents de rêve en séance, sous forme de sensations corporelles. 

La relaxation se prête bien à ces équivalents : ainsi, avec un patient qui a une secousse dans les épaules, on peut attirer son attention sur ce phénomène, et s’entendre dire qu’il a eu l’impression fugace que le divan bougeait, ou qu’il tombait. Le dépouillement des tensions (comme les habits qu’on enlève pour s’abandonner au sommeil) favorise la régression au ventre maternel évoquée par Freud, et l’enveloppe du sommeil figurée par la relaxation rend possibles ces « rêves éveillés », absents dans la pensée hypervigile du sujet. Bien sûr, il faut du temps pour en arriver à ce degré de confiance, et que l’analyste évite de faire intrusion avec des questions trop insistantes. 

En cas de cauchemars répétitifs, ou de rêves qui réveillent, la stratégie la plus opérante est de chercher à restaurer la fonction du rêve de réalisation du désir, ce qui nécessite que l’analyste, au lieu d’interpréter le rêve en le ramenant à un traumatisme, cherche plutôt à le modifier, à construire le scénario du rêve qui aurait pu figurer un désir. Il fait avec le rêve ce que ferait un bon conteur pour enfant, transformant l’horrible fait divers en conte de fée, dans lequel une issue favorable est entrevue, et permet de retrouver le sommeil. 

Ainsi, un rêve de chute peut être envisagé comme un désir du patient de laisser tomber une partie de sa vie, et l’analyste peut imaginer un parachute qui va s’ouvrir pour le patient avant qu’il n’arrive au sol. L’image du parachute, qui semble une suggestion, une liberté littéraire excessive du conteur-analyste, vient pourtant plutôt, en général, comme une sorte de chimère, au sens où l’entend M. de M’Uzan (1996), et on peut montrer au patient qu’il a contribué à cette image en évoquant son intérêt pour le parapente, par exemple, ou sa façon d’attendre des surprises de dernier moment : l’interprétation lui appartient donc aussi, et il est co-créateur du conte ainsi réalisé, afin de mettre le traumatisme à l’écart, ne serait-ce qu’un moment pour calmer le feu de l’excitation. Je dois dire qu’il m’est même arrivé de me référer à un conte appartenant à la culture d’origine de certains patients, ou à leur culture familiale infantile, pour soutenir l’aspect créatif de la construction. 

Ce dernier aspect de la construction du rêve réalise ainsi l’objectif (stratégique) de ramener le cauchemar à un vécu traumatique réel, reconstruit à partir du rêve, pour le transformer aussitôt et lui trouver la fin heureuse qu’il aurait dû avoir. L’identification du traumatisme, son élaboration psychique, ne peuvent en effet se faire de façon constructive que si le « mauvais objet » au sens kleinien du terme est neutralisé, évacué, grâce à un « bon objet » qui constitue la fin heureuse, ou l’objet secourable. 

On évite le piège de certaines interprétations, qui enfoncent le sujet dans la douleur traumatique du passé, ou dans un transfert négatif. Je pense ici à un travail intéressant de J. -M. Quinodoz sur Les rêves qui tournent une page (2001), qui montre que même des rêves angoissants et régressifs qui apparaissent au bout d’un certain temps d’analyse, peuvent avoir un but positif, qui est celui de se dégager d’un passé traumatique, d’une défaillance du moi appartenant au passé. La construction de l’histoire est ainsi un moyen de dégager l’avenir du désir des pièges de l’enfermement dans la répétition mortifère. Et de restaurer le travail du rêve, qui est de préparer le sujet à un accomplissement possible de ses désirs. 

Conférence à Sainte-Anne, 12 octobre 2017

Bibliographie

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Cohen S. (1996) « L’énigme du rêve, une épreuve pour le Moi », in Bulletin de la SPP, 1997 n°42.
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Cerveau et Psyché : psychanalyse et neuropsychologie

Inconscient, information, molécule

Freud est mort dans sa maison de Londres, à Hampstead, le 23 septembre 1939 à 3 heures du matin. Cette nuit-là, à quelques kilomètres au nord-est de Londres, au centre secret de cryptanalyse de Bletchley Park, Alan Turing commence à travailler à l’installation de la machine électromécanique qui craquera le code secret Enigma de la Kriegsmarine, invention qui donnera naissance à l’informatique dans les années 50, puis à l’intelligence artificielle. Cette même nuit, plus au nord, à Sheffield, Hans Krebs, biologiste d’origine juive, élève de Warburg, qui a dû comme Freud s’exiler au Royaume Uni, découvre le cycle moléculaire qui fait vivre toutes les cellules du vivant, neurone compris, et fait basculer la biologie d’un modèle cellulaire à un modèle moléculaire qui fera naître la génétique dans les années 50. L’inconscient, l’information, la biologie moléculaire pour la théorie ; psychanalyse, informatique, génétique pour les applications. Depuis ces trois épopées scientifiques, chaque cure analytique vit de la théorie freudienne, chaque smartphone est l’équivalent de plusieurs machines de Turing, chaque représentation mentale, chaque affect, chaque souvenir, chaque action, correspond à une synchronisation de réseaux neuronaux et à « une giclée de polypeptides ». Turing, génie intellectuel, fut piégé par son inconscient : il fut acculé au suicide par des lois criminalisant l’homosexualité. Nous parlerons donc dans cet article de mémoire, d’oubli, de perception, de conscience, en parcourant les travaux de Freud, Kandel, Dehaene, et d’autres. 

Préalables au dialogue entre psychanalystes et neurobiologistes

Si l’on veut, en tant que psychanalyste, dialoguer utilement avec les neurobiologistes, il existe des préalables qu’André Green avait évoqués, sans pouvoir, hélas, les installer dans les faits, faute de partenaire, et que beaucoup comme René Roussillon ou Jacques Hochmann appellent de leurs vœux. Ces préalables sont à la fois philosophiques et méthodologiques. 

Je n’expose pas ici l’analyse plus détaillée des philosophes et les scientifiques qui ont aidé Freud à construire sa théorie de l’inconscient ; ils sont décrits dans la version en ligne de mon texte ; il y en a quatre. Pour l’essentiel, je cite ce soir Spinoza, Kant, Nietzsche, Darwin. De l’aperçu philosophique de mon texte en ligne, j’extrais les outils suivants, indispensables au dialogue entre psychanalystes et neurobiologistes. Un monisme rigoureux qui fait de l’activité psychique une application du vivant et relativise l’interface psyché-soma. Une rationalité à toute épreuve, seule voie qui soit conforme à la vocation de la connaissance scientifique, dont relève aussi à terme l’irrationnel en l’homme. Un « matérialisme tempéré », tel que le conseille Denis Collin, qui stipule par méthode que rien n’est immatériel mais permet à chacun de garder par devers soi ses éventuelles vérités transcendantales, en les rangeant dans la même case intime du cerveau avec les préférences sexuelles. Un évolutionnisme darwinien, enfin, qui entend l’humain délesté de toute valeur téléologique et phénomène issu d’un long phylum émergeant par « Hasard et nécessité ».

Quant aux prérequis méthodologiques nécessaires à ce dialogue, il y en aurait trois. Il s’agit d’abord de la mise à jour des glossaires en fonction de l’avancée de l’histoire des sciences, par exemple, du côté de la psychanalyse remplacer l’expression « trajet de l’excitation » par « traitement de l’information », du côté du neurocognitivisme, qui ne se prive pas d’utiliser des mots freudiens, d’en spécifier leur double usage. Il s’agit ensuite de la reconnaissance de la méthode expérimentale propre aux sciences formelles comme moyen de la recherche scientifique vers laquelle pourrait ou devrait tendre la méthode empirique ainsi que l’imaginait Jean Ladrière. Roger Perron a raison de dire que la psychanalyse ne sera jamais une science expérimentale au sens de la preuve de la pertinence clinique. Marianne Robert  a fait une intéressante étude historique des tentatives dans ce domaine et montré la difficulté. Néanmoins, Daniel Widlöcher a également raison de souligner « les bénéfices que les psychanalystes, en tant qu’individus ou comme membres d’une institution sont en mesure d’attendre »  de recherches quantitatives sur leur pratique. Troisième prérequis méthodologique : constituer des bases de données chiffrées. Je pense à l’étonnement de Jean-Michel Quinodoz qui chercha à dialoguer avec un scientifique et s’entendit immédiatement répondre : « Avez-vous des données mesurables ? ». Ces préalables méthodologiques sont le terrain sur lequel notre société attend maintenant les psychanalystes.

La mémoire dans l’œuvre de Freud : de la recherche à la clinique

En 1877, Freud, étudiant boursier, a publié le résultat de ses travaux de dissection des fibres nerveuses de la lamproie marine (petromyzon). En 1977, Kandel publie ses travaux sur le fonctionnement neuronal d’une limace de mer (aplysie). Entre ces deux dates se situent des innovations technologiques décisives : microscopie électronique, électrophorèse, spectroscopie UV, chromatographie. Se produisent également des innovations conceptuelles capitales : la biologie, on l’a vu, passa de la théorie cellulaire au modèle moléculaire qui permit l’émergence de la génétique. Émerge aussi, dans les années 60, par les travaux de Claude Shannon, une modélisation mathématique de la théorie de l’information qui permit le développement de l’informatique et ouvrit la porte à une approche mathématique du vivant. Ce qui était invisible pour Freud était visible pour Kandel. Près de dix ans après la rédaction de ce mémoire, durant l’hiver 1885/86, Freud fut élève de Charcot à la Salpêtrière. Il fut impressionné par cette figure paternelle, sa capacité d’écoute clinique, son charisme, sa notoriété de savant. Il traduisit ses écrits en allemand. Il est probable que cette rencontre le fit hésiter entre la recherche et la clinique, la méthode expérimentale ou la méthode empirique. Cette période pré-analytique hésitante, entre recherches sur le fonctionnement neural, traductions des travaux de Charcot sur l’hystérie, visite à Bernheim, fréquentation de Fliess, l’amena à tenter un texte de synthèse, dix ans plus tard, (L’Esquisse, 1895), où il imaginait comment le système nerveux central traitait la perception, la mémoire, l’action. Ce travail précurseur souffrait, non seulement de l’absence des technologies nécessaires, mais aussi de celles de la théorie de l’information et de la biologie moléculaire. Il lui était impossible, à son époque, de faire le lien entre l’évolution des mathématiques et la psychologie. Une autre rencontre fut décisive, celle de Josef Breuer, qui lui permit d’opérer un choix décisif où il retrouva son goût de la philosophie : sa méthode d’exploration se déplaça du laboratoire de recherche vers la clinique, puis l’écoute spécifique de la souffrance humaine. Il est important de noter qu’il ne s’agit pas d’un renoncement par Freud à la méthode expérimentale, mais bien d’un choix contextualisé, d’un traitement inférentiel des informations alors à sa disposition. 

Le refoulement, un autre encodage ? 

Je ne reprendrai pas ici en détail le développement de la théorie de la mémoire au fil de l’œuvre freudienne. Celui-ci est décrit dans la version longue du texte en ligne. Contentons-nous ici d’en rappeler les grandes étapes, des Études sur l’hystérie jusqu’au Moïse. 

Avec Breuer, Freud comprend que l’oubli est signe d’une tension psychique qui vise à se décharger ; c’est à défaut de le pouvoir que la coupure de la liaison affect-représentation, se produit, témoignant déjà du rapport étroit entre affect et fonction mnésique. Il nommera refoulement ce refus d’investissement, cette déconnexion brutale d’une partie des réseaux de la conscience. Nous sommes deux ans après l’Esquisse, et le vocabulaire dans cette lettre à Fliess peut évoquer la théorie de l’information : « C’est le défaut de traduction que nous appelons, en clinique, le refoulement ».

Il nommera résistance la force qui s’oppose à cette reliaison, au devenir conscient. Puis, il saisit le parti que le clinicien peut tirer d’une voie indirecte d’accès à la mémoire inconsciente : la pensée associative, qui utilise des circuits non-logiques, irrationnels, propres aux processus primaires. Par l’introspection, il comprendra, au fil de son auto-analyse, que ces circuits cryptés dépendent d’une autre logique, d’un gradient quantitatif : le quotient plaisir-déplaisir. L’indiçage de l’inscription en mémoire de la représentation est sous influence de données affectives, neurohormonales, instables. Il s’agit d’une suspension réversible au gré des remaniements affectant des traces mnésiques. Il y a dans la Lettre à Fliess du 6 décembre 1896, ce passage étonnant :

« Tu sais que je travaille sur l’hypothèse que notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement selon de nouvelles relations, une retranscription ».

On peut s’aider du schéma suivant.

Dans L’interprétation des rêves, Freud pose ce cadre conceptuel essentiel : mémoire et qualités sensorielles s’excluent. Le système perception-conscience est en effet abondamment doté en qualités sensorielles (éléments émotionnels et sensoriels, olfactifs, visuels, sonores, tactiles), mais il ne les garde pas. L’inconscient récupère immédiatement ces données perceptives. Dépourvues de qualités, les perceptions sont codées et éparpillées dans les multiples couches et sous-couches des réseaux corticaux. Par le travail régrédient du rêve, comme par l’activité fantasmatique ou par le fait de se reposer sur un divan, ou dans une machine à IRM, il y a remise en formes et en images (condensation, figuration, dramatisation) des traces mnésiques, réaménagement et reconstruction de la scène, voire « prise de conscience ». Cette activité hallucinatoire est sous influence d’un attracteur puissant : le complexe de la perception combinée aux traces des premières expériences de satisfaction du besoin qui ont mis fin à l’excitation, aux besoins primaires. Le rêveur retrouve la perception liée à l’excitation première et, par-là, l’affect lié à l’expérience de satisfaction ; il y a identité de perception et accomplissement du désir :

« C’est ce mouvement que nous appelons désir ; la réapparition de la perception est l’accomplissement du désir »

Dans l’Inconscient (1915), Freud revient sur sa théorisation du fonctionnement de la mémoire et la complète avec la notion, nouvelle, de représentation de chose et, surtout essentielle pour notre propos, d’investissement. 

Dans Le moi et le ça (1923), Freud reprend cette idée de trace mnésique et précise les conditions de son retour à la conscience, notamment du rôle d’attracteur que sont les impressions auditives relevant du préconscient. 

Dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), Freud résume, en le renforçant, le rôle du moi, instance refoulante : les représentations refoulées sont mémorisées dans le ça sous forme de traces mnésiques et exercent leur influence sur le fonctionnement mental (rejetons, symptômes, oublis). 

Dans l’Homme Moïse et le monothéisme (1939), enfin, Freud pose la sulfureuse question de la mémoire collective. Cette question est délicate, celle de l’héritage archaïque de l’homme. Quelle continuité y aurait-il entre Lascaux et Guernica ? La question posée par ce dernier texte freudien nous amène aux polarités constitutives de l’expérience subjective, la culture à une extrémité, la biologie à l’autre.

Claude Le Guen récapitule ainsi, et nous y reviendrons en conclusion, les idées directrices de la théorie freudienne de la mémoire : 

« Rien n’est radicalement oublié ; beaucoup d’éléments psychiques sont inaccessibles à la conscience ; l’oubli est la manifestation phénoménologique du refoulement ; souvent inconsciemment intentionnel, l’oubli vise à éviter le déplaisir et se trouve donc fondamentalement lié à l’affect […] l’oubli est un phénomène fondamentalement actif et non une lacune ou une défaillance de la mémoire ».

Voyons à présent ce que dit la neuropsychologie du fonctionnement mnésique. 

La mémoire en neuropsychologie : de Théodule Ribot à Eric Kandel

Pour la neuropsychologie, la description de la mémoire semble s’inspirer des conceptions matérialistes de Théodule Ribot (Sorbonne, 1885) contre lesquelles s’insurgea le vitaliste Bergson. Considéré comme le père de la psychologie expérimentale par les auteurs anglo-saxons, fidèle à sa doctrine selon laquelle la physiologie est première, Ribot sépare « logique affective » et « logique rationnelle », et imagine en fonction différents systèmes de mémoire. Réfutant la théorie unitaire de la mémoire, il parle des différentes mémoires gérées par le système nerveux, acquises lors des interactions parents-enfant, comme l’exprime la neuropsychologue Michèle Mazeau :

« Ce sont les extraordinaires capacités d’apprentissage de l’enfant qui permettent cette spectaculaire accumulation de savoirs et de savoir-faire, apanage des communautés humaines ». 

La compréhension neurophysiologique de la mémoire doit beaucoup aux travaux d’Eric Kandel sur l’Aplysie, commencés dans les années 60. L’Aplysie est un gastéropode au système nerveux simple d’environ 20 000 neurones de taille macroscopique. Kandel a démontré que le fonctionnement de la mémoire consistait en une modification au niveau de l’espace inter-synaptique. Ces modifications sont de deux ordres : échanges moléculaires (les enzymes CPK) seuls pour la mémoire à court terme, création de nouvelles synapses dans la mémoire à long terme, c’est-à-dire après suffisante répétition des entrées. En 1968, R. Atkinson et R. Shiffrin présentent un modèle de ces différentes applications mnésiques disséminées dans le cerveau, modèle qui opère une synthèse de nombreux résultats expérimentaux. Les localisations de ces différentes mémoires apparaissent multiples, arborisations qui sont l’héritage phylogénétique hiérarchisé des situations des différents modules cérébraux de traitement des perceptions. Le phénomène de l’oubli est ici rattaché ici soit à un déclin de l’information (effacement), soit à une interférence avec les informations nouvellement acquises. 

Une mémoire multisystèmes selon Endel Tulving

À l’origine des mémoires multiples sont, dans les années 1960, les observations cliniques du neuropsychologue canadien Endel Tulving qui le rapprochent de la pratique analytique. Il s’agit du résultat d’une expérimentation originale : lorsque des sujets tentent de se rappeler des mots liés à des événements de leur passé, ils ont des résultats beaucoup moins bons que lorsqu’ils essaient de se souvenir de mots par simple association d’idées. Cette découverte conduit Tulving à reprendre, en 1972, le modèle hérité de W. James (mémoire primaire, mémoire secondaire) avec l’hypothèse qu’il existe plusieurs types de réseaux cérébraux distincts dédiés à la fonction mnésique. L’un d’eux gère la mémoire sémantique, stocke les connaissances générales. Un autre gère une mémoire baptisée « mémoire épisodique », qui sépare les faits vécus personnellement, de leur contexte événementiel et émotionnel, opérant une sorte de déliaison psychique. Ce second type de réseaux serait le seul système qui nous permet de nous rappeler nos expériences antérieures et donc de voyager dans notre passé.

Selon Tulving, cette mémoire autobiographique, indexée sur le temps, est propre à l’espèce humaine et s’accompagne d’une conscience du temps subjectif, d’un sentiment de continuité, à travers lequel les événements se sont déroulés. Le concept de mémoire épisodique de Tulving ne s’est pas imposé sans peine à la communauté scientifique qui le trouvait vague, sans fondement expérimental suffisant. L’idée d’une fonction mnésique plurielle ne faisait pas l’unanimité : elle contredisait la théorie unitaire de la mémoire qui fut dominante et gardait ses adeptes. Mais dans ces années 1980, des tests cliniques plus précis, des expériences avec des personnes amnésiques, puis l’imagerie cérébrale confirment l’existence de la mémoire épisodique. Les travaux de Tulving ont révélé la complexité de la fonction mnésique, de fait fragmentée et organisée en différents systèmes et sous-systèmes hiérarchisés. Aujourd’hui, de nombreux chercheurs adoptent ce modèle, proposé par Tulving dans sa version de 1995, selon lequel la mémoire est organisée en cinq systèmes hiérarchisés : mémoire sensorielle à la base, mémoire procédurale, mémoire sémantique, mémoire de travail et, en haut de la pyramide, la mémoire épisodique (selon B. Lechevalier  composante fondamentale de la mémoire humaine). Les travaux de Baddeley et Hich compléteront cet édifice devenu la référence en neuropsychologie. 

Nous pouvons donc compléter notre schéma métapsychologique en rajoutant ces comparatifs avec la neuropsychologie.

L’œdipe, mémoire phylogénétique

Je pense à cette phrase de Pontalis à propos de la découverte par les patients de l’emprise sur leurs pensées des fantasmes originaires : « Ainsi, moi aussi, je suis porté par cette structure ! », lorsque mémoires sensorielle, autobiographique et sémantique se synchronisent dans le préconscient, jusqu’à arriver au seuil qui déclenche la conscience d’un souvenir réactualisé. L’Œdipe, qui pour Marty est « la pointe évolutive », est une autre structure de pensée inscrite dans une mémoire phylogénétique. L’attaque de cette structure œdipienne (le passage à l’acte incestueux), pour la patiente dont j’ai parlé, avait rompu ce lien entre les différentes mémoires, encodé l’expérience traumatique avec une balise de danger qui catégorisa l’épisode en traces éclatées non-restituables, clivées. Pourtant, avec sa demande de « psychanalyse allongée », elle semblait en besoin de restitution, en attente d’une situation transférentielle qui, rejouant la procédure de la scène, sollicitant les mémoires sensorielle et procédurale, réévalue la pertinence de cette balise de danger insérée dans l’algorithme de stockage mémoriel, et puisse restaurer l’encodage antérieur, celui de « l’avant-coup », du courant tendre, sans ce « défaut de traduction » évoqué par Freud à propos du refoulement, ou cette confusion de langues évoquée par Ferenczi. Cet amorçage « expérimental » de la remémoration est le propre de la situation analytique. 

Le hiatus du refoulement

Toutes ces mémoires fonctionnent en trois temps : acquisition, stockage, rappel. En psychanalyse, on déclinerait ici les aspects topique, dynamique et fonctionnel de l’inconscient. En neuropsychologie, on considère que c’est lors du stockage ou phase de rétention que se produit l’encodage ; c’est sur les qualités de l’encodage qu’on peut imaginer l’impact du refoulement, l’attribution d’une balise de danger qui induit le masquage. C’est aussi lors du stockage que se produit ce remaniement de l’information que Freud avait perçu. Mais il se produit aussi en phase de rappel ou phase d’évocation, de restitution, et peut rendre possible la neutralisation de l’encodage biaisé par le refoulement. Lionel Naccache refuse ce mécanisme du refoulement : « Le curieux mécanisme de refoulement … ruine irrévocablement tout espoir de rapprochement conceptuel ». 

Monisme bifronts

Pour Daniel Widlöcher  le rapprochement n’est pas illusoire, 

« Le neurologique doit être repérable dans un événement de la vie de l’esprit, et réciproquement : ce qui se passe sur l’un des plans a des conséquences sur l’autre. Mais cette dépendance réciproque peut être entendue de deux manières, soit dans une perspective de réciprocité causale dualiste, soit dans une perspective moniste à double face ». 

Il écrit plus loin : 

« L’inconscient du ça “pense” avec les mêmes neurones que les fonctions cognitives élémentaires. Mémoire procédurale et mémoire épisodique entrent en jeu dans les mécanismes de refoulement. Ce monisme obéit à deux exigences fondamentales que sont les principes d’intelligibilité et de compatibilité ».

À la lumière de ce parcours comparatif entre mémoire freudienne et mémoire neurocognitive, il devient possible de tenter une réflexion croisée. La théorie freudienne de la mémoire peut se résumer, ainsi que l’a fait Claude Le Guen, par quelques assertions : tout événement somatopsychique fait trace mnésique ; aucun n’est effacé en mémoire ; la plupart de ces événements se produisent hors de la conscience ; l’oubli et le rêve sont les gardiens d’une identité changeante et d’une homéostasie fluctuante par leur administration des traces mnésiques dont le rappel est possible soit sous forme consciente (souvenir), soit, le plus souvent, inconsciente (réminiscence, symptômes, compulsions, actes manqués, lapsus, TOT, …). L’administration des oublis et des rêves s’appuie sur un mécanisme de rétention et de cryptage opérant en veille permanente : le refoulement. L’activateur de ce dispositif est émotionnel ; l’oubli est donc un phénomène actif et non une défaillance de la fonction mnésique qu’au contraire il protège. 

L’approche neurophysiologique, parallèlement, affirmerait ceci : le cerveau humain, avec ses « dizaines de milliards de toiles d’araignées neuronales enchevêtrées », « objet le plus complexe de l’univers » (Jeannerod), aboutissement d’une longue évolution, agirait comme un « cloud » de calculateurs interconnectés lui donnant des capacités de mémoires et de traitement de l’information jamais atteintes dans la nature ; ce connexionnisme computationnel, récursif, inférentiel, massivement parallèle, partiellement stochastique, crée une expérience de pensée produite par ses immenses, économiques et durables réseaux inconscients, mais aussi par une observation consciente du monde et de soi, performance rendue possible par le dernier cri de l’Évolution : un réseau spécialisé réverbérant que Stanislas Dehaene propose d’appeler “l’espace de travail neuronal global”, dont l’activité est coûteuse en énergie, accélérée, indexée sur le temps, très sélective, facilitée ou inhibée par l’affect, mais qui, seule, permet le partage global d’une information, son maintien en ligne le temps d’une rapide consultation des mémoires et d’une réorientation projective (stockage en mémoire, plan d’action, partage en externe par la parole) ; l’émotion, qui est une composante de l’activité cognitive, est un originel système de conscience de soi toujours actif, moins évolué mais recyclé en système d’indiçage et d’alerte (encartage somatognosique de Damasio, embodied cognition de Gallese). 

Notre impression est, alors, que les modèles neuropsychologiques des catégories de mémoires de Kandel, d’Atkinson et Shiffrin, de Baddeley et Hitch n’ont pas foncièrement remis en cause les fondements de la théorie freudienne de la mémoire, excepté cet épineux problème du refoulement, pièce capitale de ce dispositif. Dès lors, aussi loin que soit poussé le travail comparatif, un hiatus se présente qui rend pour l’heure les positions inconciliables : ce concept freudien central de refoulement. Ce constat d’incompatibilité posé, il peut néanmoins sembler légitime de poursuivre ce regard croisé qui ne doit se limiter ni à une lecture des ouvrages des neurosciences pour conforter a priori un freudisme dogmatique (G. Pommier, A. Pellé), ni à une recherche limitée à l’usage métaphorique des découvertes scientifiques (S. et G. Faure-Pragier). Poursuivons cette marche comparative à propos de la conscience.

Le système perception-conscience de Freud

Si Freud parle de « système », dès l’Esquisse, c’est qu’il s’agit, comme pour la fonction mnésique, d’un mécanisme complexe dont certains aspects sont, comme pour le refoulement, contre-intuitifs. L’ouverture de la psyché à la réalité extérieure implique ce « complexe de perception » qui comprend un large traitement inconscient, un travail de remémoration, une opération de reconnaissance, puis de jugement. Ce dispositif est constitué d’un ensemble d’éléments opérant en réseaux et exerçant une influence les uns sur les autres. Ces composants sont la réalité extérieure, les organes sensoriels, la mémoire, la conscience, la motricité. L’excitation-information chemine d’une extrémité à l’autre du système, c’est-à-dire de la capture perceptive à la décharge motrice finale. L’amorçage est la saisie sensorielle de la perception. Vient ensuite une première inscription, directe, en mémoire inconsciente car, dit Freud, « le conscient et la mémoire s’excluent ». Il ne peut y avoir de prise de conscience sans traitement antérieur inconscient, ce qui implique, a contrario, que ne peut devenir conscient que ce qui fut autrefois perception. Au-delà de ce traitement inconscient, c’est le préconscient, nous l’avons dit, qui assure le travail de remémoration en relayant et transformant les processus primaires en processus secondaires par sa capacité à relier représentation de chose, de mot, d’action et affect pour proposer à la conscience une pensée élaborée, idéique et émotive. Il relaie et met en forme la poussée inconsciente vers le devenir conscient. La conscience prend ensuite en charge (surinvestissement) le résultat de ce traitement inconscient de la perception. Elle serait une sorte « d’organe perceptif de l’interne » qui synthétise les résultats des traitements inconscients, en sélectionne certains et leur donne un accès furtif aux « feux de la rampe », pour reprendre la métaphore théâtrale de Taine. Les processus secondaires orientent en sortie la décharge motrice finale (dont la parole). Ce que produit le système, ce sont des mixtes d’éléments primaires et secondaires (rêves, lapsus, actes manqués, discours). La parole est action motrice ; le récit est un processus mixte. Au début de la vie individuelle, les premières perceptions, intra-utérines, post-natales, sont liées à l’objet primaire et inaugurent ce mécanisme selon des voies relativement simples. Puis, l’accumulation considérable et rapide du stockage mémoriel va constituer une capacité de plus en plus importante à partir de laquelle le bébé va inaugurer sa conscience. Celle-ci est un procédé immédiat et rapide, nous l’avons dit, qui doit vite passer d’un élément à traiter au suivant. Elle doit aussi gérer les perceptions venues de l’intérieur du corps, les sensations et émotions, en interférence constante avec les données venues de l’extérieur, et qui, nous l’avons vu aussi, indexent leur traitement. La conscience dirige la décharge vers le mode le plus adapté au contexte. En définitive, par ce processus de mentalisation constitué sous influence des mémoires inconscientes, la conscience fabrique en sortie une autre perception (une parole à un autre par exemple) et vise à retrouver l’impression que lui créa l’objet perceptif originel perdu.

« C’est dans un mouvement régressif vers l’hallucination de l’objet perdu, régression interrompue pour faire le détour d’une quête à l’extérieur de l’identité de perception que l’objet extérieur susceptible d’apporter la satisfaction est finalement perçu ». 

La théorie de l’espace de travail neuronal global de Dehaene

Stanislas Dehaene explore depuis une vingtaine d’années les bases neurales de la numération, de la lecture, et maintenant de la conscience au moyen de dispositifs expérimentaux ingénieux de psychologie cognitive, d’imagerie et d’enregistrements médicaux (IRMf, EEG). Dans son dernier ouvrage, il réhabilite l’introspection, jusqu’ici considérée par la communauté cognitiviste comme non-scientifique, séquelle du behaviorisme. À l’aide de ces outils expérimentaux, il cherche à suivre le trajet cérébral de la perception jusqu’au phénomène précis de la prise de conscience, ce moment soudain où l’invisible devient visible et verbalisable, « ce passage soudain du préconscient au conscient qui fait accéder une information à la conscience et la rend disponible à mille et une opérations mentales ». Il identifie un type particulier de neurones, des cellules nerveuses géantes dont les axones traversent tout le cortex et constituent un vaste réseau intégré. Il construit, à partir de ces observations, une théorie de la conscience, l’hypothèse de « l’espace de travail neuronal global ». Évidemment, en bon élève de Jacques Mehler, il déclare caduque l’œuvre de Freud, mais utilise le vocabulaire freudien, évoque le travail statistique incessant de l’inconscient, son autonomie fonctionnelle, le tri émotionnel des perceptions effectué par l’amygdale « en fonction de nos expériences passées », un accès inconscient au sens des mots, les associations sémantiques effectuées par les aires du langage. « L’inconscient propose, le conscient choisit ». L’auteur expose, pour s’en démarquer, ce que la psychologie cognitive dit habituellement de la conscience : elle comprime les informations, les transforme en un jeu de symboles et les transmet à d’autres opérateurs, enchaînant ainsi les opérations mentales. La vision de Dehaene se présente autrement : c’est l’inconscient qui alimente le conscient d’une grande quantité de données, lequel condense celles-ci en vue de « choisir » le moyen d’action approprié. Il évoque ce que les sciences cognitives contemporaines reprennent de « l’inférence bayésienne », c’est-à-dire un traitement en sens inverse, depuis le résultat jusqu’à ses origines (inférence inverse, « bottom up »), une sorte de vérification itérative, nécessaire du fait des nombreuses ambiguïtés véhiculées par les messages en provenance des mémoires inconscientes. Il n’y a pas de vérité dans l’inconscient où le populisme règne ainsi que la post-vérité : ce sont les neurones qui votent. Le traitement des données opéré par ces giganeurones est donc bidirectionnel, de bas en haut et de haut en bas, les aires de haut niveau envoyant des « messages prédictifs » aux aires sensorielles primaires, comme si elles influençaient en retour le traitement perceptif. « L’inconscient quantifie, la conscience discrétise » dit Dehaene. Ce travail incessant de réverbération, d’allers retours accélérés des données entre inconscient et conscient lui permet de comparer le cerveau à un routeur qui distribue les signaux dans une alternance de traitement inconscient et conscient. Dans cette activité bidirectionnelle, échange incessant de données entre mémoires inconscientes et système perception-conscience, Stanislas Dehaene fait une constatation qui reste pour lui énigmatique : 

« Étrangement, les connexions de bas en haut, qui transmettent les données sensorielles, sont bien moins nombreuses que les projections de haut en bas. Nul ne connaît la raison de cette organisation contre-intuitive. Se pourrait-il qu’elle joue un rôle dans la perception consciente ? »

Les observations de Dehaene se rapprochent du constat freudien d’une part de cet incessant dialogue entre instances, nous pourrions dire maintenant entre réseaux, d’autre part de cette constante épreuve de réalité qui compare projection hallucinatoire et introjection de l’identité de perception, qui fait le succès des films d’horreur.

Les expériences de Dehaene à partir de mots masqués, de perceptions subliminales, lui ont permis de détecter quatre signatures de ce moment soudain de la prise de conscience : à l’IRMf la mise en activité soudaine et concomitante de circuits pariétaux et frontaux, à l’EEG l’apparition d’une onde appelée P3 (positive, après 300 millisecondes), puis un train d’ondes plus tardives de haute fréquence, enfin une large synchronisation terminale des signaux que s’échangent les aires corticales les plus éloignées les unes des autres. C’est la diffusion de ces échanges à l’ensemble du cortex qui signe la prise de conscience, « l’ignition de la conscience », alors que les images subliminales ne provoquent qu’une synchronie des seules aires postérieures (traitement primaire des signaux visuels). Cette diffusion soudaine et large des informations permet une mise en forme et en image mentale de l’objet à partir d’éléments fragmentaires géographiquement disséminés, un peu comme une image orientable en 3D sur un écran. Cette synchronie neuronale dessine une carte cérébrale avec des trous : c’est la répartition géographique des cellules neuronales actives et inactives, leur disposition topographique en absence/présence qui constitue le code de la conscience. Pour Dehaene, cette carte cérébrale devrait contenir un enregistrement complet de l’expérience subjective : « Si nous savions le décrypter, nous aurions accès à l’ensemble de la vie mentale d’une personne. Tout ce qu’elle voit, pense, ou ressent consciemment devrait s’y trouver inscrit ». Plus encore, il devient possible de craquer ce code de la conscience qui consiste en une distribution géographique dans tout le cortex de neurones actifs et inactifs. Car l’objet mentalement reconstruit est composé d’une forme dessinée par des assemblées de neurones allumés ou éteints, comme les pixels de nos écrans dessinent les contours par un jeu de présence-absence. On pense à ce qu’écrit Freud en 1915 à propos de l’accès à la conscience d’une représentation : 

« La transposition consiste en un changement d’état, laquelle s’accomplit sur le même matériel et sur la même localité ».

Inversement, écrit Dehaene, si l’on parvenait techniquement à stimuler par voie externe cette carte neurale dans le cerveau d’un individu, il devrait percevoir l’objet correspondant, voire ressentir l’état mental qui accompagne la perception. Pour lui, c’est ce qui se produit dans le rêve et dans l’hallucination. Cette expérience a été réalisée par stimulation cérébrale du rat. « La stimulation cérébrale démontre que cette relation entre la perception et les décharges neuronales est causale ». 

En définitive, pour les disciples de Théodule Ribot et de William James, la conscience est « la mise en ligne d’une information », décalée de l’expérience sensorielle, prélevée « dans les millions de représentation mentales inconscientes » pour diffusion globale à toutes les assemblées de neurones qui votent et décident en ligne de ce que les analystes nomment le destin pulsionnel : manipulation conceptuelle en interne, transmission aux aires du langage pour partage externe des données, stockage en mémoire, intégration aux plans d’action. 

Autre constat fait en IRMf : l’inconscient ne connaît pas le temps. En effet, installer une personne dans la machine, à l’état de repos, et lui demander de ne penser à rien, permet de visualiser une activité cérébrale de base, une production incessante de représentations mentales. Cette activité cérébrale spontanée démarre dans les aires corticales du haut de la hiérarchie et se propage vers le bas. Ce mode de pensée par défaut, ce « bruit neuronal », produit un langage intérieur, une « réalité interne », qui se trouve en compétition avec la réalité externe. Si l’on demande à la personne allongée, seule dans le noir de la machine à IRM, à quoi elle était en train de penser, elle répond souvent : « À des souvenirs intimes ». Sans doute sont-ils, pense le psychanalyste, en lien avec la sexualité infantile et habillés de fantasmes. 

Nous en arrivons à compléter notre schéma métapsychologique et comparatif de ce dernier élément, « l’espace de travail neuronal global ».

Conclusion : deux versions du même inconscient ?

J’entends d’ici les contestations d’esprits chagrins : l’inconscient cognitif n’a rien à voir avec l’inconscient freudien. Voire les protestations indignées comme celles d’Arlette Pellé dans son dernier ouvrage, Le cerveau et l’inconscient. Pourtant, à suivre une stricte ligne moniste, il est possible qu’il s’agisse, de la machine à IRM au divan, de deux versions du même inconscient. L’inconscient de Dehaene est différent de celui de Naccache, limité aux routines cérébrales, très loin de celui du Changeux de 1983, alors limité à l’héritage génétique, maintenant épigénétique. Les modèles cognitifs ont évolué et nous nous trouvons plus proches. Néanmoins, ces deux versions du même inconscient gardent bien sûr pour l’heure des différences essentielles. Elles sont d’abord différentes par leurs lexiques, bien qu’actuellement, nous l’avons vu, les glossaires se rapprochent, non sans créer une certaine confusion. Elles sont surtout différentes par leur mode d’observation, situation expérimentale d’une part, situation clinique d’autre part. Freud a mis au point en 1900 sa méthode empirique de recueil des données du fonctionnement neuronal, l’association libre et verbalisée, tandis qu’actuellement la psychologie cognitive invente des protocoles expérimentaux ingénieux, utilise tests, imagerie et enregistrements médicaux. Mais ces deux méthodes d’investigation peuvent rendre compte de la même activité neuronale spontanée « inférentielle et partiellement stochastique » émergeant des milliards de neurones de chaque cerveau humain. Quand chaque affect, chaque représentation mentale, chaque acte, pourra être visualisé par une cartographie neurale originale, codée, on l’a vu, par des signaux numériques de présence et d’absence, ils pourront toujours s’exporter sous forme d’une parole cliniquement audible et analysable. Il n’y a nulle aporie ici. Cette bascule vers l’écoute clinique du fonctionnement cérébral, spontané ou pas, est cette mutation que réalisa Freud, déçu par les technologies expérimentales de son temps, si impressionné par sa rencontre avec Charcot, rencontre qui vit se confronter la neurologie germanique avec la clinique française ; un cerveau expérimental face à un cerveau clinicien. Par le travail clinique lent, discret, neutre et bienveillant, non-invasif, obstiné, où la rationalité méthodologique reste le référent ultime, résultat d’un long apprentissage professionnel, on découvre bien sûr dans cette version empirique du même inconscient un contenu très différent de ce à quoi aboutit le protocole expérimental du neurophysiologiste. Il n’y a ni refoulement, ni sexualité infantile dans le modèle neurocognitiviste, tout simplement parce que ce n’est pas, actuellement du moins, l’objet de la recherche, tout au moins au NeuroSpin. On aimerait entendre narrer ces « souvenirs intimes » des personnes en isolation sensorielle dans la machine à IRM qu’évoque Dehaene. Le caractère sexuel de cet inconscient freudien n’est pas un problème pour les biologistes qui connaissent les contraintes du vivant : garantir les ressources énergétiques et dupliquer l’ADN ad libitum. « C’est la vie qui est pansexuelle » disait Jean Laplanche. Cette contrainte expansive sexuelle a colonisé le mental, donc les conduites, sous forme d’une « subversion libidinale » comme dit Christophe Dejours. Il est possible de penser que la méthode analytique a, sur ce point précis de la visualisation des contenus de conscience et du dialogue inconscient-conscient, juste un siècle d’avance sur l’approche neurocognitiviste qui n’a pas, répétons-le, pour l’heure, vocation à percer cette intimité, quand bien-même celle-ci peut se voir effectivement comme activité de réseaux neuronaux. 

Au-delà de ces divergences de méthode d’investigation et de résultats, les modèles du fonctionnement mental ont des convergences. C’est sans doute un des résultats du passage d’une conception computationnelle à une conception connectiviste que ce rapprochement récent des vocabulaires. Les larges réseaux hiérarchisés et interconnectés, cette activité corticale “sérielle et massivement parallèle” évoque ce que l’on exprime en termes d’instances en psychanalyse. Rappelons-nous l’Esquisse : « Le moi [] un groupe de neurones chargés de façon permanente » […] « Nous décrirons donc le moi en disant qu’il constitue à tout moment la totalité des investissements ». Cette totalité peut s’entendre aujourd’hui comme une synchronisation globale de réseaux corticaux éloignés. En Allemand, Freud, bien sûr, utilise les mots « Gruppe von Neuronen », ce qui est conforme au langage scientifique du XIXe, bien avant la théorie de l’information. Sans doute aujourd’hui utiliserait-il mot Netzwerk et parlerait-il de réseau ou d’assemblée de neurones. Par ailleurs, le modèle que propose Dehaene de l’activité de ces giganeurones aux immenses axones et aux innombrables épines dentritiques, à la fois redondante, réverbérante, bidirectionnelle, qui permet un dialogue constant entre aires préfrontale (fonctions exécutives), pariétales (dites fort justement « associatives ») et un routage de l’information en incessants aller retours de l’extrémité sensorielle à l’extrémité motrice du système, en interrogation en temps réel de toutes les bases de données disponibles en mémoires, corticales et sous-corticales (Cf. « boucles hypothalamo-corticales » d’Edelman), ce modèle, exprimé cliniquement, peut correspondre, une fois encore, à cet incessant travail de filtrage (censure), de discrétisation (déliaison), de requête analogique (l’affect, la cénesthésie, la somatognosie) et numérique (la représentation, le chiffre), de reconstruction (reliaison), travail qui s’opère entre instances psychiques, le préconscient, avec son épaisseur, sa fluidité, ayant effectivement une fonction de plaque tournante essentielle dans ces procédures.

Disant cela, je partage et rends hommage à la position de René Roussillon. Sa préface du livre de Claudia Infurchia est remarquable de cet humble travail de vigilance et de synthèse qui astreint nécessairement les psychanalystes à rester connectés à la réalité de l’histoire des sciences, donc à mettre à jour leur glossaire, à se décoller de l’identification adhésive à la méthode empirique et de la phobie du quantum. Il regrette autant le manque de culture scientifique des psychanalystes que l’indigence des connaissances de la psychanalyse par la plupart des neuroscientifiques. René Roussillon se réclame de la démarche « complémentariste » de Georges Devereux, ou de celle d’Edgar Morin qui estime que la complexité du vivant est telle que dans chaque communauté scientifique des spécialistes doivent un jour se déspécialiser et aller voir ce que font les autres. René Roussillon had a dream : des équipes de travail mixtes qui, à partir de questions soulevées par la clinique, se mettraient au travail. Car toute science comporte une recherche théorique et une recherche appliquée. Je rappelle ici les préalables philosophiques et scientifiques du cahier des charges : monisme, matérialisme, rationalisme, évolutionnisme. Les accents évangéliques de Roussillon nous annoncent une bonne nouvelle : les deux modèles sont compatibles. Je rajouterai : excepté ce hiatus, cet épineux problème du refoulement. 

Le dialogue neuronal entre inconscient et conscient qui était invisible pour Freud devint, par son génie, audible pour le psychanalyste, et reste pour l’heure, quand il s’agit de l’intime, légitimement invisible et inaudible pour Kandel et Dehaene.

Résumé

L’activité psychique est ici abordée comme une des applications de cet objet naturel hypercomplexe qu’est le cerveau. Cet article tente, particulièrement à propos de la fonction mnésique et du système perception-conscience, une démarche comparative des modèles freudien et neurocognitiviste du fonctionnement mental. Une conclusion pourrait être qu’il s’agit, avec ces deux méthodes d’exploration différentes, d’une même réalité naturelle. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 12 janvier 2017

2017-2018 : Où en est-on de l’interprétation ?