Société Psychanalytique de Paris

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Yann Diener, Des histoires chiffonnées

Hans raconte à son père interloqué, qu’il a rêvé d’une girafe chiffonnée. Pour expliquer son rêve, il roule en boule une feuille de papier. Il lui apprend que les rêves ne sont pas construits dans des espaces euclidiens. Avec ces passages, de trois à deux, puis à un nombre élevé de dimensions de l’espace de la représentation, Yann Diener suggère que notre rapport à l’inconscient peut être pensé, à la manière du cosmos, comme un espace complexe multiconnexe, c’est-à-dire replié sur lui-même et soudé en plusieurs points. Dans un tel espace, un objet peut être perçu simultanément en plusieurs points, lieux ou temps, favorisant les mirages topologiques que sont la répétition ou l’hallucination. C’est pourquoi, lorsqu’on essaye d’effacer un acte, il revient au même endroit avec une grande précision. Diener met ainsi en relation la répétition des meurtres aveugles dans les collèges américains avec le déni collectif des meurtres de masse des populations indiennes depuis le 17° siècle.

Ce thème l’amène donc à une réflexion sur la répétition du traumatique à la fois d’un point de vue historique mais aussi individuel, comme ce patient qui revit éternellement le jour de la rafle du Vel’ d’hiv, coincé dans un présent infini. « Pour construire un écart entre le passé et l’actuel, on a besoin d’un récit » conclue l’auteur. Le retour au pouvoir de l’extrême droite en Autriche est ainsi pour lui significatif d’un déni par les autrichiens de leur adhésion au nazisme. Il rapporte aussi le geste de ce petit-fils qui se fait tatouer le numéro de déporté de son grand-père comme pour assurer le maintien de la mémoire à même la peau. Un geste mémoriel qui a eu besoin sauter une génération, celle des fils, portée par un déni nécessaire.

Nous vivons tous dans le voisinage d’Auschwitz, dit l’auteur, qui rappelle qu’après la guerre Alois Bruner l’un des bourreaux Nazis a été protégé en Syrie par ce même régime qui a ensuite choisi de gazer sa population civile kurde. Diener souligne l’ingéniosité technique et les talents de bricoleurs de ces inventeurs des instruments d’extermination de masse. La première expérience a d’ailleurs été menée sur les malades d’un asile d’aliénés des environs de Minsk. A quel retour de refoulé ce passé nous expose-t-il, aujourd’hui où l’on prescrit aux enfants agités les mêmes amphétaminiques que ceux qui étaient délibérément et largement distribués à la population allemande pendant la guerre sous la forme de bonbons pour la rendre euphorique, les célèbres dragées Hidenbrand ?

C’est aussi qu’il n’y a pas de causalité linéaire dans l’inconscient, qui renverrait à une origine identifiable des choses. L’origine est mouvement créateur, elle est tourbillon, une image qui renvoie le lecteur actuel aux biens connus « isobares météorologiques », cette métaphore usuelle de la théorie du chaos. L’origine n’est pas une source mais un tourbillon, soit un mouvement génératif permanent et insaisissable. Creux tourbillonnaires qui alimentent les angoisses des enfants autistes, lesquels se vivent dans des espaces non orientés, dans lesquels il n’y a plus ni extérieur ni intérieur, ni dessous ni dessus, et où le devant est en continuité avec l’arrière.

Ces espaces non euclidiens organisent notre vie de représentation inconsciente, comme ce rêve d’un jeune patient qui se voit enfermé dans le sac qu’il transporte, se figurant sur une surface de Klein (un objet topologique dont l’extérieur est en continuité avec l’intérieur). Ou bien pour Hans, dont sa carte de Vienne se trouve réorganisée par ses évitements contra-phobiques, ou encore l’écrivain Patrick Modiano, qui dessine une carte de Paris chiffonnée par les souvenirs et les oublis. Chiffonner l’espace-temps permet d’établir autre chose qu’une causalité linéaire et d’assurer la mise en contigüité d’évènements qui n’ont pas de rapport immédiat ou intuitifs entre eux, sinon selon les logiques de la répétition.

Archives Nationales – Fonds de la Société psychanalytique de Paris

En 2000, au terme des travaux du « Département d’Archives et Histoire » mis en place par A. de Mijolla, un très grand nombre des documents produits pendant plus d’un demi-siècle ont été confiés aux Archives Nationales. Il s’agit là de « sources primaires », directement issues du fonctionnement institutionnel de la SPP et de l’Institut.

Le contenu de ce fonds documentaire, dépouillé, classé et organisé aux Archives Nationales, est présenté dans un important « Inventaire » destiné à guider les chercheurs.

Celui-ci est librement accessible sur le site des Archives Nationales (Salle des Inventaires Virtuels – SPP).

Il comporte en introduction une description d’ensemble de l’organisation de ces documents. Nous reproduisons ci-dessous cet extrait de l’Inventaire.

Anne Ber-Schiavetta
Thierry Bokanowski

 

Archives Nationales

FONDS DE LA SOCIETE PSYCHANALYTIQUE DE PARIS (SPP)

Répertoire de la Société Psychanalytique de Paris (SPP) 1950-1997

par Céline PARCE

Répertoire de l’Institut de Psychanalyse de Paris (IP) 1952-1989

par Tatiana SAGATNI

Revu et préparé pour l’impression par Magali LACOUSSE
Sous la direction de Christine NOUGARET Conservateur général du Patrimoine et Magali LACOUSSE Conservateur du Patrimoine CHAN 2004

Introduction

La Société psychanalytique de Paris (SPP) a été fondée en 1926. Il s’agit alors d’une association déclarée. Reconnue d’utilité publique en 1997, son siège, situé au 187, rue Saint-Jacques à Paris (5e arrondissement) a été transféré 21 rue Daviel à Paris (13e arrondissement) en 2016.

Lors de sa création en 1926, la SPP a pour but de regrouper tous les médecins de langue française en état de pratiquer la méthode thérapeutique freudienne et de donner aux médecins, désireux de devenir psychanalystes, l’occasion de suivre la psychanalyse didactique indispensable pour l’exercice de la méthode de FREUD.

Par la suite, les missions de la SPP ont peu évolué. En 1997, elle est chargée de transmettre et de développer la psychanalyse comme discipline scientifique et méthode thérapeutique fondée sur l’œuvre de FREUD.

Le fonds a fait l’objet d’une procédure de dépôt, signé le 11 avril 2000 par Jean Cournut alors président de la SPP.

Lors de l’examen du contenu du dépôt, il s’est avéré que le fonds contenait les archives de deux organismes distincts : l’Institut de psychanalyse (IP) et la Société psychanalytique de Paris (SPP). Afin de rendre visible cette séparation entre les archives de l’IP et de la SPP, tout en assurant le respect des fonds, il a été décidé de constituer deux parties ou sous-fonds dans le plan de classement de l’instrument de recherche : la Société psychanalytique de Paris (SPP) a reçu la cote 101 AS I et l’Institut de Psychanalyse (IP) la cote 101 AS II.

Présentation matérielle

Dates extrêmes : 1950-1997

Dépôt du 11 avril 2000.

Conditions d’accès

La consultation (communication et reproduction) des documents du fonds est soumise à l’autorisation écrite préalablede l’ayant-droit. Cette autorisation est à demander au CHAN.

Instrument de recherche

Le présent répertoire numérique détaillé résulte du classement des deux sous-fonds, l’IP et la SPP, effectués dans le cadre du DESS des Métiers de la Culture, des Archives et de la Documentation de l’Université de Haute-Alsace (Mulhouse) par mesdemoiselles Tatiana SAGATNI et Céline PARCE.

En 2004, mademoiselle Magali LACOUSSE a procédé à la refonte, la mise en forme, la relecture et l’harmonisation des deux répertoires d’origine : elle a également repris l’introduction, la bibliographie, les annexes et l’indexation, en vue de la publication d’un répertoire exhaustif du fonds.

La Direction des Archives de France a accordé son visa scientifique DITN/2004/353 du 20 décembre 2004.

I / Fonds de la Société psychanalytique de Paris (SPP)

Contenu du fonds et lacunes

Les dates extrêmes des documents contenus dans le fonds s’étendent de 1950 à 1997. Il s’agit de documents relatifs au fonctionnement, à l’administration et à l’activité de la SPP au cours de cette période.

Cependant le fonds est très lacunaire. Il ne contient aucun document concernant la fondation de la SPP en 1926 et ses débuts. Il semblerait que ces archives aient disparu lors de l’Occupation allemande pendant laquelle toute activité psychanalytique était interdite. Certains membres de la SPP, émigrés aux Etats-Unis à cette époque, auraient emmené avec eux une partie des archives. Cependant, il est possible de connaître la vie de la SPP à cette époque grâce à la Revue française de psychanalyse. En effet, celle-ci publiait les comptes rendus de l’ensemble des séances de la SPP depuis 1927. Le fonds ne contient aucun exemplaire de cette revue, mais elle est disponible dans certaines bibliothèques spécialisées, notamment celle de l’Institut de psychanalyse de Paris.

De même, le fonds ne contient que quelques archives relatives à la vie comptable de la SPP. Les autres n’ont pas disparu : elles n’ont pas été intégrées au dépôt et sont conservées par la SPP elle-même. De plus, les archives de la commission des candidatures au titre de membre titulaire et de la commission des candidatures aux titres de membre adhérent et de membre affilié ne portent que sur les années cinquante et soixante-dix. Le fonds ne contient également aucun dossier préparatoire de la Revue française de psychanalyse. Il manque aussi les procès-verbaux des réunions du bureau.

Pour le reste, le fonds est relativement complet et les lacunes plus ponctuelles. Il manque par exemple les dossiers du colloque de la SPP de 1974, des colloques organisés avec l’APF de 1973 et de 1985 à 1989, et du Congrès des psychanalystes de langues romanes de 1953. Les dossiers des manifestations scientifiques organisées par la SPP portent surtout sur leur organisation matérielle.

On peut regretter l’absence des textes des interventions prononcées au cours de ces manifestations et des comptes rendus des débats. Cependant, on peut aisément les retrouver, puisqu’ils ont été publiés dans la Revue française de psychanalyse depuis 1927 et dans le Bulletin intérieur de la SPP depuis 1991.

Procédure de classement

Toujours en exercice, la SPP continue de produire et de recevoir des archives. Le fonds déposé aux Archives nationales est donc dit “ouvert”, c’est-à-dire qu’il est susceptible de recevoir des compléments d’archives.

 Classement

Le plan de classement adopté est le suivant : fondation, composition, administration, comptabilité, activités scientifiques, relations extérieures, dossiers de presse. Il s’efforce de refléter l’organisation et le fonctionnement de la SPP en tenant compte des modifications apportées au cours de son existence.

La fondation comprend tous les éléments statutaires et réglementaires de l’association. La composition concerne les membres et les groupes régionaux de la SPP. L’administration recense les dossiers constitués par les organes décisionnels de la SPP, c’est-à-dire l’assemblée générale (assemblées générales ordinaires, assemblées générales extraordinaires, séances administratives, collèges administratifs), le conseil d’administration et le bureau. La comptabilité regroupe les dossiers relatifs aux cotisations perçues et aux dépenses effectuées par la SPP. La rubrique sur les activités scientifiques de la SPP est la plus importante matériellement. Elle se répartit en cinq sous rubriques : commission scientifique, organisation de manifestations (programmation des manifestations, Colloques, Conférences, Congrès des psychanalystes de langues romanes, autres réunions scientifiques et commémorations), département d’archives et d’histoire, groupes de réflexion thématiques (section psychanalyse d’enfants, commission psychanalyse Sécurité sociale et relations publiques, commission psychanalyse et socius, commission socio-professionnelle), publications (commission des publications, Revue française de psychanalyse, Bulletin intérieur). Les relations extérieures concernent les liens de la SPP avec d’autres sociétés psychanalytiques françaises, étrangères, européenne et internationales, et avec d’autres organismes à caractère souvent médical. Enfin, les dossiers de presse regroupent les documents relatifs à l’abonnement de la SPP à l’Argus de la presse et les dossiers de presse thématiques constitués à des fins documentaires.

Intérêt et orientations de recherches

Les archives de la SPP sont susceptibles d’intéresser tout à la fois l’histoire de la psychanalyse en France, l’histoire des idées et des intellectuels. Le fonds est très riche en ce qui concerne l’organisation des activités scientifiques de la SPP. Il témoigne d’une volonté de diffusion constante des méthodes théoriques et cliniques freudiennes. Les sujets abordés, leur récurrence (les névroses infantiles…), les périodes auxquelles ils ont été étudiés, leur comparaison avec les thèmes étudiés par les autres sociétés psychanalytiques, et les lieux où les manifestations sont organisées témoignent des préoccupations du monde psychanalytique et de ses avancées à un moment donné.

De plus, les procès-verbaux de l’assemblée générale, du collège administratif et du conseil d’administration constituent des sources importantes pour l’étude de certaines questions représentatives des problèmes rencontrés par la psychanalyse en général et souvent débattues au cours des séances de ces assemblées. Elles portent principalement sur la formation des psychanalystes, sur la sélection des membres de la SPP et donc des futurs analystes, et sur la sauvegarde de la théorie et de la pratique psychanalytiques freudiennes.

II / Fonds de l’Institut de Psychanalyse de Paris (IP)

Contenu du fonds

Contenu et lacunes

En ce qui concerne l’IP comme association autonome, le fonds est complet puisque ses archives s’étendent sur une période allant de sa création, en 1953, à sa dissolution en 1986.

En revanche, pour ce qui est de l’IP en tant qu’organisme de formation rattaché à la SPP, de 1934 à 1940, on se reportera au fonds de la SPP en remarquant que les archives antérieures à 1946 ont disparu. Vraisemblablement existe-t-il encore des archives chez certains membres qui auraient émigré aux Etats-Unis, par exemple (HARTMANN, SPITZ).

 Procédure de classement

A / Eliminations

Pour les procédures de classement du fonds, des éliminations ont été effectuées.

Seuls les documents en plusieurs exemplaires, en particulier les circulaires en bon nombre, ont été éliminés. Toutefois, deux exemplaires ont été systématiquement conservés.

B / Classement

Le fonds est structuré en 8 grandes parties :

La première partie reprend tous les éléments constitutifs, statutaires et réglementaires de l’Institut de sa création jusqu’à sa dissolution.

La seconde partie concerne la composition de l’IP avec les listes de tous ses membres.

La troisième partie reflète le fonctionnement administratif de l’IP avec l’ensemble des convocations, comptes rendus, rapports et correspondances produits par ses différents organes de décision.

La quatrième partie est consacrée à la comptabilité de l’Institut. Elle comprend les documents relatifs à l’installation et aux frais d’études ainsi que les rapports financiers, comptes d’exploitation et budgets prévisionnels.

La cinquième partie concerne les activités d’enseignement et se répartit selon trois sous-parties qui sont les structures, la scolarité et le contenu de l’enseignement.

La sixième partie concerne les activités scientifiques organisées par l’IP. Il s’agit des différentes actions menées dans le domaine des études et recherches psychanalytiques, des activités de la Bibliothèque ainsi que des manifestations organisées par l’IP.

Les septième et huitième parties concernent les relations avec les sociétés psychanalytiques françaises, étrangères et internationales et, enfin, les relations de l’IP avec d’autres organisations. Pour ces deux dernières parties, un classement des sociétés et organisations a été effectué par ordre alphabétique de celles-ci.

Intérêt et orientations de recherches

Le fonds de l’Institut de psychanalyse de Paris ne bénéficie pas de la notoriété qui lui incombe. A la fois inédit et très complexe, il reflète par son organisation interne et ses relations avec les sociétés psychanalytiques l’évolution des intellectuels français.

Si l’importance accordée à l’enseignement et à la formation laisse supposer le haut niveau des psychanalystes français, il peut être intéressant d’envisager la place de l’IP et sa politique d’action dans l’évolution de la société française, dans ses rapports avec la SPP, dans l’évolution de ses critères de sélection et de formation ainsi que dans les transformations sémantiques du langage psychanalytique.

 

Magali LACOUSSE
Céline PARCE
Tatiana SAGATNI

 

SOURCES COMPLEMENTAIRES

Centre historique des Archives nationales (Paris)

Fonds Lucien BONAPARTE et ses descendants (1792-1907) : comprend, notamment, les archives de la princesse Marie BONAPARTE.

Fonds Georges MAUCO (1914-1987) : contient des documents relatifs à la psychanalyse et à la pédagogie.

Library of Congress, Manuscript Division (Washington D.C.)

 Archives Marie BONAPARTE (1889-1961) : comprennent sa correspondance, ses journaux, des documents autobiographiques et généalogiques, des documents imprimés, des photographies, des aquarelles et d’autres documents relatant l’intérêt et l’investissement de la princesse dans le domaine de la psychanalyse.

Collection Sigmund FREUD (1919-1975) : contient des archives de Rudolph Maurice LOEWENSTEIN, de la correspondance, des mémorandums, des rapports, des brevets, des informations biographiques, des photographies et autres documents principalement relatifs à l’œuvre de Rudolph LOEWENSTEIN comme psychanalyste aux Etats-Unis ainsi qu’à son investissement au sein d’organisations psychanalytiques (New York Psychoanalytic Institute, New York Psychoanalytic Society).

 

BIBLIOGRAPHIE

BARANDE, Ilse et Robert, Histoire de la Psychanalyse en France, Toulouse, Privat, 1975. 181 p.

BERTIN, Célia. Marie Bonaparte, la dernière Bonaparte. Nouv. éd. Paris : Librairie  Académique Perrin, 1999. 496 p.

BOURGUIGNON, André. « Mémorial », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°15, Printemps 1977, Gallimard, p. 235-249.

MIJOLLA, Alain de. « La psychanalyse en France, 1893-1965 ». In JACCARD, R. Dir. Histoire de la psychanalyse. Tome II. Paris : Hachette, 1982. p. 9-105.

MIJOLLA, Alain de. « La scission de la Société psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique ». Cliniques méditerranéennes. 1996, n° 49-50, p. 9-30.

MIJOLLA, Alain de. « Le congrès des psychanalystes de langue française des pays romans. Quelques éléments d’histoire ». Revue française de psychanalyse. Janvier-février 1991, vol. LV, n° 1, p. 7-36.

MIJOLLA, Alain de. « Quelques aperçus sur le rôle de la princesse Marie Bonaparte dans la création de la Société psychanalytique de Paris ». Revue française de psychanalyse. 1988, vol. LII, n° 5, p. 1197-1214.

MIJOLLA, Alain de. « Société psychanalytique de Paris et Institut de psychanalyse de Paris ». In MIJOLLA, Alain de. Dir. Dictionnaire international de la psychanalyse. Tome II. Paris : Calmann-Lévy, 2002, p. 1596-1603.

MIJOLLA, Alain de. La France et Freud, T.1 (1946 -1953), Une pénible renaissance, Paris, Presses Universitaires de France, 2012. 443 p. ; T.2 (1954-1964) D’une scission à l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 2012. 777 p.

ORNICAR ? La communauté psychanalytique en France I, La scission de 53, Documents édités par Jacques-Alain Miller, 1976, 161 p ; La communauté psychanalytique en France II, L’excommunication, Documents édités par Jacques-Alain Miller, 1977, 164 p.

PERRON, Roger. “ Médecins et non-médecins dans l’histoire de la Société psychanalytique de Paris ”. Revue française de psychanalyse. 1990, n° 3, p. 167-198.

ROUDINESCO, Elisabeth. PLON, Michel. Dictionnaire de la psychanalyse. Paris : Fayard, 1997. 1213 p.

ROUDINESCO, Elisabeth. La bataille de cent ans, Histoire de la Psychanalyse en France, T.1 (1885-1939), Paris, Seuil, 1986. 493 p ; Histoire de la Psychanalyse en France, T.II (1925-1985), Paris, Seuil, 1986. 779 p.

 

Naissance d’un Groupe de Recherches International : «Psychanalyse en Méditerranée» (GRI-PsyMed)

Ce goupe est né à Bruxelles, au siège de la Fédération Européenne de Psychanalyse (FEP), les 9 et 10 mars 2019, en présence des membres de l’IPA : Alain Gibeault, Bianca Lechevalier, Riadh Ben Rejeb, Nayla De Coster, Jorge Camara, Maria Teresa Flores, Sesto Marcello Passone et Franco d’Alberton.

Lors de cette séance de fondation, Bianca Lechevalier, cofondatrice du Groupe, a pris la parole pour rappeler le contexte d’élaboration de ce projet. C’était lors de sa visite en Tunisie à l’occasion d’un séminaire de psychanalyse, sur invitation de l’ATDP (Association Tunisienne pour le Développement de la Psychanalyse, Centre Allié auprès de l’IPA), puis suite à son séjour à la ville de Kélibia avec son mari autour des 9 et 10 mars 2018. Ce passage par la Tunisie et particulièrement par Kélibia a permis à ce projet de voir le jour (cf. une version abrégée du texte introductif de B. Lechevalier jointe à ce PV).

Bianca Lechevalier a tenu à remercier Serge Frisch, Président de la Fédération Européenne de Psychanalyse (FEP) pour avoir mis à notre disposition les locaux de la Fédération pour cette réunion en vue de la mise en place de ce nouveau projet.

Riadh Ben Rejeb, co-fondateur de ce Groupe, a rappelé d’autres éléments qui ont fait naître ce projet dont son ouverture pour le dialogue interculturel et son articulation avec la clinique psychanalytique. Il s’est déjà intéressé à divers items culturels (le destin, la dette, le rituel, la croyance, etc.) et a organisé des colloques et écrit sur ces questions. Il s’agit pour lui, désormais, de chercher à étudier les universaux spécifiques aux cultures du bassin méditerranéen. Il a lu ensuite le message de Mme Nicole Geblesco (Monaco) qui s’excuse de ne pas pouvoir être présente à cette première rencontre.

Alain Gibeault a souligné l’importance de ce projet rentrant dans le cadre de l’ouverture de l’IPA à ce genre d’échanges. Il a précisé que les membres de ce Groupe ne représentent pas leur pays, mais qu’ils sont dans ce Groupe en tant que membres de l’IPA appartenant à la Méditerranée.

Nayla de Coster a souligné le courage des membres de ce Groupe qui se réunit au moment où la vie psychique est menacée par des éléments de la réalité extérieure. Pour elle, une forme de résistance est de pouvoir continuer de penser dans un contexte mondial où la barbarie humaine continue de sévir y compris dans le pourtour de la Méditerranée.

Bianca Lechevalier rappelle que le travail scientifique de ces deux journées comprend :

– une intervention prévue pour le samedi sur « les rêves de Gilgamesh » présentée par Nayla de Coster,

– et une intervention prévue pour le dimanche matin à 9h sur « le rêve de l’Istikhâra » présentée par Riadh Ben Rejeb. Chacune des deux interventions sera suivie de débat.

Les membres fondateurs présents ont salué cette initiative et ont fixé les objectifs futurs de ce Groupe de Recherche :

D’abord, concernant le nombre des membres de ce Groupe, une discussion a eu lieu autour de la question s’il faut se limiter au nombre des membres présents (8 personnes), ce qui a l’avantage de permettre une meilleure circulation des idées et échanges, ou bien s’il faut élargir la composition du Groupe pour pouvoir avoir d’autres membres appartenant à d’autres pays de la Méditerranée. Les membres présents ont retenu le plafond de 15 personnes.

La discussion a ensuite traité de la question de l’organisation des prochaines rencontres. Bianca Lechevalier et Riadh Ben Rejeb ont rappelé que l’objectif de ce Groupe est d’organiser un colloque annuel autour de ces mêmes dates (autour du 10 mars de chaque année) dans chacun des pays de la Méditerranée. Les premières rencontres auront lieu à Kélibia (Tunisie, 2020), à Palerme (Italie, 2021) puis à (Almunecar, Espagne, Andalousie, 2022). D’autres pays prendront la relève.

Alain Gibeault a proposé le fait d’alterner ces manifestations : une fois un fonctionnement exclusif aux membres du Groupe avec une autre fois, une manifestation ouverte sur le public.

Riadh Ben Rejeb a proposé le fait que la partie invitante se charge de la prise en charge de l’hébergement des membres du Groupe ainsi que de leur restauration. Les billets d’avion restent à la charge des membres qui souhaitent y assister ou participer à ces manifestations.

Pour le premier colloque, celui de Kélibia (fixé au 7 et 8 mars 2020), et après une longue discussion, les membres présents ont suggéré de continuer à travailler la question du « rêve en Méditerranée ». Ils invitent les deux conférenciers à reprendre leur texte et les améliorer à la lumière de l’ensemble des remarques et associations avancées. Il sera question donc de les présenter de nouveau au colloque de Kélibia. Maria Teresa Flores propose de consacrer à chaque fois une plage horaire réservée à une conférence, puis un second temps qui peut être réservé à des ateliers cliniques dans lesquels les jeunes cliniciens auront la possibilité de présenter des cas et d’avoir l’avantage d’être discutés ensuite.

En conclusion, l’objectif principal retenu de ce Groupe est de mener une réflexion autour de questions qui peuvent spécifier les cultures du bassin méditerranéen (universaux et différences). Ces études et recherches articulent le psychique au social, la place de l’individuel par rapport au collectif et groupal,  la place des objets culturels dans les croyances et les prises en charge psychanalytiques, etc.

Rapporteurs : Riadh Ben Rejeb et Bianca Lechevalier

 L’impensé radical, avatar de la symbolisation. Quand la pensée est prise au mot

Comment conduire une analyse quand les capacités de symbolisation, de métaphorisation sont entravées ? La paradoxalité de la méthode avec son principe d’associativité est prise au mot, mise au défi, d’entrée de jeu par le sujet divisé : « Comme vous me demandez de fonctionner cela m’est impossible, je ne pourrais le réaliser que lorsque je serai guérie ! », me rétorquait cette patiente à l’énonciation de la règle fondamentale. De telles problématiques peuvent être considérées comme une non-indication d’analyse, voire une contre-indication en raison de la probable impossibilité d’instauration d’un processus ; en tout cas cela peut être entendu comme la nécessité de mise en place d’un aménagement de cadre dans l’espoir de le favoriser. Le dilemme serait de priver le sujet de la possibilité de transformations que seule l’analyse pourrait offrir, risque dont nous alertait Michel de M’Uzan (1977). La singularité de telles situations et l’engagement qu’elles impliquent en font des indications plus d’analyste que d’analyse avec la précession du contretransfert évoqué par Michel Neyraut (1974). Certains patients sont prêts à tout pour tenter de transformer de telles souffrances et impasses psychiques, ce qui problématise d’autant la question éthique. L’engagement dans une telle aventure à deux, dans des enjeux asymétriques, est complexe quand la souffrance psychique est térébrante, cristallisée autour de troubles de la pensée en raison d’une désintrication pulsionnelle qui attaque les capacités du penser et qui se transfèrent sur le cadre et l’appareil de langage. Ces situations mettent au défi les capacités contenantes, l’endurance, la survivance et la créativité de l’objet analyste.

D’une manière générale comment repérer et transformer des défaillances de la symbolisation primaire quand sont entravées même les capacités de symboliser la symbolisation (Roussillon, 1999) autrement dit quant les enveloppes psychiques n’assurent pas la contenance du penser (Anzieu, 1994) quant la fonction contenante du sujet n’est pas opérante (Bion, 1962, 1963) ?

Cette impasse psychodramatise souvent dans la situation analytique le conflit avec l’objet primaire, une mise à mort psychique du sujet, son aliénation : le sujet tente de le faire percevoir à l’autre par jeu de transfert et d’identification projective. L’appel transférentiel ambivalent via un non-processus est à la mesure de la détresse psychique qui submerge le sujet « survivant ». La psychanalyse s’est progressivement aventurée dans les situations dites limites avec un aménagement des divers paramètres de la cure des névroses de transfert. Elles interrogent divers éléments constituants du fonctionnement psychique tels la motricité, la perception, le comportement, les éprouvés corporels et le groupe. L’élaboration théorique de ces pratiques aux limites me semble aujourd’hui pouvoir féconder la pratique analytique des cures dans des aller et retour de l’expérience et de la théorie. Ainsi les travaux de Roussillon alertent et approfondissent cette perspective, des archéo-logiques du cadre aux situations symbolisantes.

Un postulat de la psychanalyse, cure de parole, est qu’à l’origine était le verbe : le sujet se structure être de langage, langage qui s’articule à l’inconscient, à la pulsion, dans son commerce avec l’objet et ses conflits. Freud (1911,1915, 1925)) convenait de la complexité du développement ontologique de l’infans dans le passage de l’acte à la parole et à la symbolisation. Comment un langage du corps s’incarnera-t-il un jour dans le fantasme et le verbe : à l’origine était l’acte ? Pour l’infans, cet acte deviendra une chanson de geste quand un duo et trio s’établiront avec l’objet primaire, ballet des sensations et des émotions, avec ses résonances fantasmatiques bien avant qu’un opéra tel Psyche puisse donner de la voix, s’élaborer, se créer avec son livret personnalisé, illustré de signifiants énigmatiques (Laplanche, 1987).

Dans des problématiques où les défaillances de la symbolisation primaire sont manifestes, le penser est en souffrance et le processus analytique semble apparemment bloqué par une compulsion de répétition imprégnée de destructivité parasitant le langage verbal, paroles de décharge, d’évacuation de l’excitation, victime d’un travail de désymbolisation, voire de non symbolisation, très actif, subversif de tout possibilité de mise en sens jusqu’au non-sens et l’absurde. Psyché, quand elle peut être portée par une créativité primaire, tente parfois de mettre en œuvre ce cri de désespoir, en subvertissant le langage via la poétique tels en témoignent Arthaud, Beckett, Joyce. Le sujet est souvent confronté à un inconscient à fleur de peau qui désorganise les capacités du penser : les représentations de chose parasitent les représentations de mot et entravent l’associativité. L’attention en égal suspens de l’analyste, voir ses capacités négativantes sont mises à mal par les projections incessantes.

Mais parfois les capacités régrédientes de l’analyste au niveau de tous les registres perceptifs et émotionnels dans la perspective de Bion peuvent permettre d’être sensible et d’être alerté de manière inattendue, par des agirs insignifiants mais qui font alors du bruit dans la séance. Ces phénomènes informes peuvent parfois s’organiser comme « faits choisis » et cristalliser l’attention alertée de l’analyste, tels des signifiants formels d’Anzieu. Ils peuvent être des saisissements de la psyché en souffrance et en errance qui tente une auto-organisation régrédiente du penser, à la recherche d’un contenant et d’une forme, à la recherche d’une symbolisation de la symbolisation. Ils pourraient être considérés comme des micro-processus preverbaux, psycho-corporels, d’un corps qui tente, dans l’après-coup, en séance, d’exprimer, de communiquer, de traduire peut-être, à la condition de la rencontre de quelque interprète.

Ici la métaphore culturelle de la danse est intéressante dans sa proposition et sa capacité d’exprimer monde interne et émotions en deçà du langage verbal mais dans un langage du corps. Au début était le geste. Par ailleurs si nous regardons un musicien interpréter une œuvre et que nous n’entendons pas le son, nous sommes impressionnés par la complexité gestuelle à l’origine de cette musique qui fait vibrer nos émotions et nous ne pouvons douter d’une mystérieuse et singulière correspondance associative.

Freud depuis ses études sur l’hystérie n’a eu de cesse de s’interroger sur le langage du corps qui défie l’anatomie pour exprimer des processus psychiques pris dans un conflit psychique qui ne peut se dire, mise en scène de fantasme qui envahissent le corps par diverses défaillances du pare-excitations, théorisés par Anzieu (Le Moi peau, 1974). Freud (1915e) se référant aux travaux de Tausk (1919) tenta de distinguer, entre hystérie et schizophrénie, le langage symbolique du corps, langage métaphorique et langage hypocondriaque et la distinction entre représentation de chose et représentation de mot. Dans certains fonctionnements psychotiques se produisent une confusion paradoxale entre la chose et le mot, faillite de la symbolisation primaire, où les mots peuvent « être soumis au même procès qui, des pensées du rêve latentes, fait les images du rêve » via condensation et déplacement (p.237). Ferenczi (1913), par ailleurs développait les différents stades d’instauration de la réalité qui organisent la symbolisation, du langage gestuel au langage verbal via la pensée magique. La clinique de l’agieren et sa théorisation peut être de mieux en mieux pris en compte dans la situation analysante à la suite notamment des travaux de J.-L. Donnet (2005). La théorisation actuelle de R. Roussillon (2018) nous alerte aussi sur le processus de symbolisation dans la cure avec le passage de la sémaphorisation à la métaphorisation : comment un signe, in-signifiant peut se transformer en signifiant et en symbole, quand il est adressé à l’autre. L’enjeu est alors celui de la réception, de l’accueil, et des capacités de transformation de cet autre, de métaphorisation.

Freud nous a sensibilisé à ces messages de l’inconscient, ces ratés in-signifiants, tels les lapsus, les actes manqués qui peuplent la vie quotidienne et qui peuvent dans la séance et le transfert être porteur de potentialités symbolisantes.

Je vais tenter d’illustrer, d’isoler de tels moments d’une cure où psyché en détresse cherche désespérément à alerter, et à tenter de créer, de recréer les conditions la symbolisation de la symbolisation. Je vais isoler artificiellement de tels instants qui peuvent saisir l’analyste et purent alors prendre forme et sens partagé, des microprocessus à l’œuvre, dans le décours d’une analyse de six ans au processus complexe que je ne pourrai développer dans ce texte.

Une femme de 40 ans m’avait sollicité en urgence ; elle arriva accompagnée de son mari, dans un état d’angoisse catastrophique. Elle venait me poser un problème « vital » et chercher ici la solution : « Faut-il ou non acheter un terrain pour y construire une maison ? ». Elle en exprimait le désir depuis des années, son mari s’y refusait sans raison et il vient enfin de se décider ; mais, elle, au moment de passer à l’acte, en est alors dans l’impossibilité absolue : « Si je prends cette décision, cela va provoquer un drame affreux dont je serai responsable ». Elle se trouvait aux prises avec la crainte de destruction, d’anéantissement de l’objet interne et externe, privée de la protection d’un contre-investissement en la personne de son mari qui lui interdisait jusqu’alors la réalisation de ses désirs. Elle ne pouvait protéger ses objets de ses pulsions agressives que par le recours à l’omnipotence de rituels obsessionnels.

Durant une période d’analyse, elle se présentait aux séances vêtue des mêmes habits neutres quelle que soit la saison ; elle se précipitait sur le divan, son sac-bourse usé entre ses pieds et sa queue de cheval tenue fermement dans sa main gauche.

Longtemps, elle fut dans un état d’affolement ; elle m’envahissait d’un questionnement incessant, entravant ma capacité à penser et à rêver. Elle me communiquait toute son intense souffrance actuelle que rien ne pouvait apaiser et elle ne voyait pas comment je pourrais y parvenir. Chaque acte de sa vie quotidienne était l’objet d’un conflit, d’un dilemme permanent entre deux pensées : l’une, la plus faible, exprimait son envie de vivre, l’autre, la plus forte, le lui interdisait en raison d’un grave danger oscillant entre : « il ne vaut mieux pas, on ne sait jamais » et « une chose très forte, plus forte que les pauvres humains » qu’elle ne pouvait nommer. Elle implorait mon aide pour guérir, mais la relation transférentielle était envahie d’emblée par le même fonctionnement, un travail du négatif était à l’œuvre. Si elle voulait me parler au lieu de garder le silence, sa parole était infiltrée de mécanismes de défenses rigides, obsessionnels et phobiques, pour maintenir à distance l’objet-analyste. Ainsi avait-t-elle un comportement phobique à tout contact, même par les mots. Ses capacités associatives étaient constamment barrées par des mécanismes phobo-obsessionnels qui isolaient et annulaient chaque pensée, les siennes et les miennes. Elle me tenait un discours prolixe, abstrait, évitant soigneusement tout mot concret susceptible de laisser entrevoir son histoire. Elle était enracinée dans un vécu actuel, traumatique, douloureux, face auquel elle interpellait désespérément l’analyste, tout en lui signifiant son impuissance à chaque séance. Mon travail de contre-transfert tentait de se déprendre d’un discours fascinant, paradoxal, infiltré de destructivité avec les risques de succomber à une fascination et excitation sans fin, dans un repli masochiste dans le silence, ou dans un duo paranoïaque entre deux omnipotences qui s’affrontaient.

À la faveur de moments de régression topique suffisante partagée, il me fut possible d’appréhender des indices de liaison et de sens, qui me permirent de sortir d’un état de confusion et d’incompréhension avec l’émergence de représentations qui s’organisaient par exemple autour d’un souvenir écran organisateur.

Vers l’âge de 10 ans, elle fut opérée, “pour mon bien” dit-elle, d’une hernie ombilicale. Au moment de l’induction anesthésique, elle se sentit toute drôle et s’écria : « je m’en vais, je m’en vais »… L’infirmière lui répondit : « tu vas rejoindre les anges »…

Depuis lors, elle présentait de très fréquentes crises d’angoisse de dépersonnalisation : « maman ! je m’en vais, je m’en vais ! », qui induisait un rapprocher maternel ; la mère s’efforçait de la rassurer et lui faisait respirer de l’eau de Cologne, sans résultat. La recrudescence pulsionnelle de la puberté poussait la patiente à une tentative désespérée de trouver, de créer l’objet en ce cri de désespoir.

Cette opération pouvait tenter de symboliser un interdit absolu et inquiétant d’une jouissance auto-érotique avec la réalisation d’une castration “réelle” barrant à jamais l’objet fétiche de la jouissance secrète déplacée d’un phallus maternel (la hernie ombilicale, et en séance la queue de cheval). La jouissance réapparait dans un rapproché, dans un trop grand rapproché, homosexuel primaire avec un débordement pulsionnel à la limite de la dépersonnalisation, à l’insu maternel, la mère ne pouvant assurer une fonction suffisante de pare-excitations. Ainsi une capacité auto-érotique apaisante avec l’intériorisation d’un bon objet interne se serait révélée défaillante et le sujet trouvé confronté à des débordements pulsionnels, des excitations, des sensations sans objet.

Cette problématique s’exprima pendant toute une première période de l’analyse où la jouissance paroxystique semblait s’être déplacée au niveau de la pensée jusqu’à l’affolement, difficile à contenir. En réaction s’était organisée une phobie du toucher intense, manifeste dans le transfert : alors qu’elle prenait à pleine main sa queue de cheval à chaque séance, elle évitait tout contact avec moi ; elle lavait ses billets de banque avant de me les donner à chaque séance, elle retenait les mots trop chargés de sens et d’affects dès qu’ils envahissent le champ de sa conscience.

Cependant, mot après mot, elle parvint à les « décontaminer », les décondenser. Ainsi certains mots, tels « Hôtel-Dieu », « chaise », tentaient de symboliser l’imago paternelle et purent être élaborés. « Hôtel-Dieu » était une condensation tentant de figurer l’idéalisation, la dévotion et la mort de son Père. La « chaise » sur laquelle s’asseyait son Père, chez elle, était confondue depuis sa mort avec lui : la chaise était le père, le père était la chaise, confusion des objets et des mots. Ses capacités de symbolisation étaient entravées par des associations d’idées irradiantes, chauffées à blanc à effet traumatique réactivant des vécus non élaborés, agglutinés, véritable folie associative : « je regroupe toujours tout, tout me rappelle tout ». Par moment, ses paroles m’apparaissaient comme de véritables projections d’éléments bêta à la recherche d’un contenant. Comme analyste, je me sentais identifié, par identification projective, aux mauvais objets internes dont elle devait se protéger de tout contact sous menace de représailles persécutrices et destructrices. Après m’avoir exprimé un tel mot, me l’avoir communiqué, avoir fait des associations, elle devait se protéger par davantage de défenses obsessionnelles, ce qu’elle me reprochait. J’étais vécu comme un objet séducteur aux écoutes, intrusif, auquel il faudrait tout dire, alors que l’imago maternelle interdictrice était prédominante et que la fantasmatique du sujet était réactivée au paroxysme : « à cause de vous j’ai une tête de déterrée ».

Au cours des séances elle m’était apparue de plus en plus avoir été, comme sujet, confrontée à une disqualification massive des capacités de symbolisation de son moi naissant par une imago maternelle omnipotente. Elle put progressivement élaborer une imago maternelle terrifiante et confusionnante, un surmoi interdicteur de toute expression pulsionnelle, de tout désir, symbolisé par cette parole omniprésente, telle une sentence : « il ne vaut mieux pas, on ne sait jamais ». Cette injonction qu’elle avait intériorisée comportait une double dénégation qui barrait ses possibilités d’apprentissage, et par l’expérience (« il ne vaut mieux pas »), et par le savoir (« on ne sait jamais »), au niveau de tous ses éprouvés. L’interdiction maternelle, pour des raisons méconnues, était sous le signe d’une inquiétante étrangeté, renforcée par la non différenciation de l’imago paternelle : « papa et maman, c’est pareil, on ne fait qu’un, on pense toujours la même chose ». Le discours maternel semble avoir été aussi porteur d’un déni de la curiosité infantile. Tout un travail interprétatif porta sur ces logiques paradoxales.

Ainsi était-elle confrontée à la défaillance de cette fonction maternelle structurante d’être messagère auprès de l’enfant d’une menace de castration par le père, bien tempérée (Fain M., 1975). La fonction paternelle se trouvait frappée de déni d’existence et de penser : elle n’avait pu trouver appui sur les capacités de penser d’un père aux énoncés distincts, une tiercéité défaillante qui rendait difficile le recours à un tiers et, de là, problématique l’accès à la pensée d’autrui. L’expression d’un phallus maternel tout puissant exerçait une folle fascination et convoitise car sa possession, seule, aurait été garante d’une invulnérabilité et d’un avenir radieux. « fais comme ta maman te dit et tu ne craindras jamais rien ». Elle put néanmoins investir la situation analytique comme espace-temps tiers et l’analyste dans une fonction Nebenmensch.

L’enfant aurait été soumis à un évitement phobique maternel intense d’un danger mystérieux projeté sur le monde extérieur : la réalité, le non moi, l’autre, l’étranger, « la vie normale », le banal sont dangereux et la seule perspective offerte au sujet est de maintenir la relation maternelle primaire et de se réfugier dans son monde interne fantasmatique au risque qu’il submerge la prise en compte du réel : « Maman ! je m’en vais ». L’interdit d’une activité auto-érotique masturbatoire, dénoncée par la réalité d’une castration effective « pour mon bien » prônée par l’imago maternelle (la mère et le docteur) eut plusieurs années plus tard un redoublement traumatique : un avortement « thérapeutique » rendu nécessaire par son état de santé psychique, « pour mon bien ». Elle le vécut avec une grande culpabilité en résonance avec son éducation religieuse. Sa problématique prégénitale sadique anale était réactivée et elle se trouvait depuis lors en proie à des ruminations obsessionnelles incessantes, des rituels conjuratoires, pour protéger ses propres enfants de la violence de son sadisme inconscient et de ses pulsions destructrices « agies ».

Le penser fut longtemps utilisé pour la décharge de l’excitation, du trop d’excitation, pour éprouver des sensations, et non des émotions, en relation avec les autoérotismes primaires, dans le déchaînement des pulsions sadiques-orales et sadiques-anales. La pensée demeurait le lieu d’une mise en acte, faute de mise en scène et de mise en sens, condamnée à être un impensé radical : la finalité semblait être la décharge pulsionnelle, plus au service de l’emprise que de la satisfaction (P. Denis, 2015).

Dans une version plus catastrophique la psyché maternelle pourrait avoir été aussi porteuse d’un secret familial, d’une crypte, d’un non-désir d’enfant avec des phantasmes infanticides « agis » chez la patiente en un avortement « thérapeutique » par identification à l’agresseur, identification projective maternelle. Elle serait restée sous l’emprise de fantasmes primaires violents s’exprimant en ces phobies d’impulsions meurtrières barrant la structuration des fantasmes originaires de séduction, de castration et de scène primitive et entravant leur élaboration dans la cure. Cette patiente résolvait le dilemme de ses fantasmes violents « ou moi ou l’autre » par l’axiome « ni moi ni l’autre » en une logique de la négation, expression de sa destructivité qui entrava longtemps le processus analytique.

Cependant un désir de changement, de transformation fut toujours très actif au cours des séances : au cœur du conflit elle luttait avec l’énergie du désespoir mais sans résignation à chaque séance pour exister comme sujet et elle communiquait à l’analyste cette passion d’un changement.

Je propose d’illustrer maintenant comment Psyché recourait en séance à des tentatives regrédientes de symbolisation de la symbolisation.

Mon attention fut parfois alertée par certains « faits choisis », interpellée par certains objets bizarres qui prirent sens et purent être contenus suffisamment pour être en partie élaborés. Bion (1963) évoque certaines tentatives du sujet pour instituer une pensée : « Parmi ces objets-signes, il en est un, aux yeux du patient, susceptible de les harmoniser tous : du fait même de cette fonction qui lui est assignée, il ressemble au « fait choisi » de Poincaré. Mais il diffère du fait choisi…, en ce qu’il n’est pas ressenti par le patient comme différent d’une chose en soi et que cet élément-Béta, contrairement au fait choisi, dépend d’un événement extérieur fortuit » (p.43).

Suivant les capacités régrédientes de l’analyste son préconscient peut être attracté par des processus primaires en souffrance de l’analysant, alerté par des modalités psychomotrices en deçà des mots, tentative désespérée d’ébauche de symbolisation, indices discrets, des signes, ici, transférentiels adressés à l’autre et qui ne peuvent prendre sens que si cet autre ne les considère pas comme in-signifiant, mais puisse les accueillir comme forme au potentiel messager, un geste, un acte à symboliser, à métaphoriser. Ici la capacité de rêverie de l’analyste est très sollicitée ainsi que sa créativité primaire en forme de chimère.

Ainsi à une fin de séance, elle perd un bout de plastique de sa clé de voiture dans le bureau ; incident mineur, qui va réveiller en elle un état d’affolement intense jusqu’à la séance suivante. Attentif à cet incident j’agis à mon tour, sous-tendu par ma propre toute-puissance ou ma capacité à contenir : ce petit objet détaché et perdu n’est pas détruit par la violence de ses pulsions sadiques, car elle le retrouve, la séance suivante, après que je l’ai moi-même « retrouvé » et posé sur le bureau… Cette « perte » put être interprétée en relation fantasmatique avec « l’opération de la hernie ombilicale », redoublement traumatique, mais ici perte d’un petit bout inutile, le plastique. Elle conserve secrètement la toute-puissance phallique narcissique de la clé…et ainsi essaye de se protéger de ses angoisses de castration.

Un an après, elle produisit une scène analogue, avec un objet à consonance moins phallique et plus féminine : un collier donné par sa mère, objet précieux, était tombé entre le divan et le mur, il était retrouvé par elle à la séance suivante… A cette occasion, l’angoisse en relation avec ses pulsions sadiques anales put être élaborée, ainsi que la constitution de cet objet interne persécuteur. Depuis des semaines, elle affrontait son ambivalence sur cet objet de déplacement (collier-mère-analyste) : « le fermoir marche mal, chaque matin, je me dis, je vais le faire réparer sinon je vais perdre mon collier… ». Mais elle se refusait à accepter cette réalité qui défiait sa toute puissance. Un nœud est au collier depuis un mois. Elle l’interprète comme un signe pour ne plus mettre le collier ; mais les pulsions sadiques sont les plus fortes, le nœud se transforme en un objet interne persécuteur externalisé menaçant de représailles, la « Chose très forte ». Elle a ainsi agi une deuxième perte aménagée d’un objet plus dévoilé de l’imago maternelle lui permettant d’élaborer en séance l’expérience de la perte réelle non catastrophique de l’objet et faire l’expérience de ses capacités de réparation.

Ces « agirs », tels la mise en scène du jeu du fermoir, tentent de symboliser, à travers l’importance de la désintrication pulsionnelle, la violence et la haine qui agissent dans l’attaque contre les liens. Le collier, objet précieux maternel et féminin, est symbole de lien, équivalent d’un représentant de chose et peut se risquer à être perdu et retrouvé après avoir survécu aux attaques sadiques car il est aussi investi de libido. Le processus rend encore nécessaire la présence d’un contenant, holding de la séance afin que le représentant de chose, le signifiant ne disparaisse pas à tout jamais. L’inquiétude majeure de la patiente est que chaque chose d’elle, chaque mot chosifié soit perdu et devienne alors l’objet de représailles en fonction de ses propres projections destructrices, d’où son impossibilité de me « donner » des mots vivants, et non frappés de tabou : elle évite de les prononcer, elle peut même risquer d’induire chez l’analyste un mouvement contra-phobique des mots signifiants qu’elle avait réussi à prononcer (clé, collier). Ainsi dans le passé de la cure : « Oh ! Vous aviez dit maison, pendant une semaine, je ne pouvais plus rien faire dans ma maison ». Ainsi, elle accule l’autre au silence tout en le harcelant de questions dans un transfert paradoxal que je lui interprétais : « Vous me laissez le choix de me réduire au silence ou de me faire perdre la tête ».

Quelque temps après, je reçois en urgence une jeune femme élégamment vêtue d’une robe, à l’allure féminine et séductrice, mais en état d’affolement… et c’est ma patiente métamorphosée… Elle arrive de l’hôpital en courant, où elle vient de subir un bilan thyroïdien conseillé par son médecin de famille, à la suite de sa sœur à qui on doit enlever un nodule… Cette subite menace de castration et de perte ravive en elle les deux interventions précédentes, l’opération de la hernie ombilicale et l’avortement thérapeutique mais aussi témoigne d’une transformation : l’accès à sa féminité jusqu’alors déniée à travers une actualisation d’une identification féminine à sa sœur.

Un an après, au début d’une séance, elle s’exclame : « Oh la-la ! j’ai fait tomber ma boucle d’oreille, déjà en venant elle ne tenait pas, je me disais que j’allais la perdre : elle a dû tomber là, je l’ai sentie… rien… elle a dû tomber sur moi, je vais me déshabiller et la chercher ». Elle ôte sa veste et son chemisier, elle secoue ses vêtements, rien ne tombe. « Il ne manquait plus que ça ! La fermeture marchait mal… Est-ce qu’une autre patiente attend… Oui ? Sinon je me serais déshabillée complètement… ». En fait elle n’a perdu que le fermoir et sa perle est restée fixée à son oreille percée… La perte est aménagée non plus à l’intérieur de la pièce mais de son espace privé, l’enveloppe corporelle médiate, à l’intérieur de soi, entre peau et vêtement, perte en voie d’être internalisée. Ce mouvement d’ouverture avec l’abandon momentané des défenses révèle le noyau hystérique de la patiente en un fantasme de séduction avec une irruption libidinale à peine déguisée… En la circonstance, bien que le fermoir soit perdu, la perle est sauvegardée, le moi peut s’exprimer sans danger d’effondrement, exhiber sa féminité et libérer sa pensée. Le fantasme ne court-circuite plus, n’entrave plus les processus de pensée, il est accompagné d’une parole vraie. Ce mouvement met en scène une épreuve de réalité en séance, épreuve d’actualité : corps et parole acceptent un instant d’être touchés du regard.

À la séance suivante elle me dit : « j’ai réussi à oublier… Je me suis dit, il ne faut plus penser, sinon je vais être encore très angoissée et aux prises avec mes pensées ». Ainsi apparaît un processus de refoulement en voie de se substituer aux autres mécanismes de défense si invalidants. « Vous n’avez pas retrouvé le fermoir, ça ne fait rien !…» Elle accepte cette perte, elle renonce à sa toute puissance, et l’analyste aussi… Elle semble en voie d’accepter la castration et d’assumer sa féminité.

Ces agirs qui tentent de mettre ainsi en scène et en jeu le corps en séance, dans des scénarios sémaphorisants et métaphorisants, telles les “histoires” de la clé, du collier, du nodule et de la boucle d’oreille ne pourraient-ils pas être considérés comme des tentatives regrédientes d’organisation psychomotrice de la pensée, véritables métaphores d’une tentative de reprise du processus de symbolisation primaire et du travail de déliaison-liaison dans la cure ?

L’émergence du symbolique s’origine dans le corps et la relation à l’objet primaire, et dans cette cure, semblent s’être organisées des possibilités d’une reprise de la symbolisation notamment en ces petits bouts détachables, mises en acte organisatrices, articulant processus primaire et secondaire. Freud en 1914-17 n’avait-il pas isolé d’autres « petits bouts détachables » et leurs équivalents métaphoriques organisés par l’équation fantasmatique, pénis = fèces = enfant : ils mettent en jeu le corps même de l’infans dans son histoire singulière avec l’objet et ses ombres et ils déploient toute la complexité des symbolisations et de leurs avatars.

BIBLIOGRAPHIE

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