© Société Psychanalytique de Paris

Freud et les plaisirs de la vie

Auteur(s) :
Mots clés : chiens – littérature – vins

Ecrit avec beaucoup d’humour, l’auteur tente de faire un lien entre la vie de Freud et son œuvre ; à savoir celle-ci est basée sur l’expérience de sa vie quotidienne et sa condition d’homme.

Dès sa tendre enfance, Freud fréquente le fameux Prater, parc d’attraction, et jeune chercheur il testa l’effet de la cocaïne sur le vertige en y montant aux manèges. Il eut d’ailleurs le goût des hauteurs dont les rêves de flottement en sont l’expression. Le vertige en tant que symptôme, équivalent de l’angoisse, y trouve son origine et le surmonter permet d’éprouver du plaisir. Ce fait explique l’engouement, autant des enfants que des adultes, pour les fêtes foraines ; mais pour que cette angoisse primitive puisse être expérimentée cela nécessite une base de sécurité stable.

D’une manière générale, le besoin d’accrochage et la peur d’être abandonné (lâchage, désinvestissement, rupture, perte) sont en étroite interdépendance, et en particulier les vertiges et le vécu infantile précoce de l’homme Freud.

Un autre domaine plaisant de la vie est la littérature qui a toujours intéressé Freud depuis son plus jeune âge. Il y chercha à comprendre les énigmes et conflits de la vie. L’intérêt pour la littérature peut être considéré comme la quête de soi. La littérature, où l’affect joue un grand rôle, et l’œuvre de Freud s’influencent de façon réciproque. La littérature confirme les découvertes freudiennes, entre autres les désirs meurtriers, couverts par le travail de culture et le travail de rêve. Le grand intérêt pour la littérature réside dans l’apprentissage de ce que nous ignorons de nous-mêmes.

Les mêmes mécanismes que le travail de rêve sous-tendent la création littéraire en tant que formation de compromis établissant une continuité entre conscient et inconscient ; ce dernier étant la source commune de la littérature et de la psychanalyse.

En revanche, la musique, en rapport avec l’écoute, comme la psychanalyse, renvoie au féminin et au maternel que Freud récuse de reconnaître en lui, à l’origine de son ‘insensibilité’ à la musique comme une défense contre la séduction maternelle précoce à travers la voix maternelle. Dans ce contexte, les berceuses, dont Freud fut fin connaisseur, chantées par sa mère jouèrent un rôle important.

Un fait intéressant est la simultanéité de la naissance de la psychanalyse et le cinéma, le septième art, tous deux sous-tendus par la scène. « Les mystères d’une âme », film réalisé en 1925-26 par Pabst entraina la méfiance de Freud et la ‘transgression’ des fils spirituels. Freud ne voyait pas dans le cinéma reproduire l’activité représentative et fantasmatique alors qu’il invita ses patients à ‘laisser défiler les images’.

Freud fut très tôt sollicité par le cinéma ; se montrant cependant réservé à la suite du constat d’une appétence de ses disciples à se voir couchés sur la pellicule. Cela entraina bien des embrouilles. Il est remarquable qu’aucun psychanalyste de l’époque n’eût effectué une étude sur cet art naissant. Une explication du désintérêt pour le cinéma serait le fait suivant : la nécessite de renoncer au visuel pour faire advenir la pensée verbale.

Dans le domaine des plaisirs oraux, est peu connue la dégustation des vins, notamment italiens, au moment de son auto-analyse après le décès de son père. Ce serait le lien fantasmatique à la mère qui se révélerait à travers l’Italie et ses vins. La consommation du vin aida également Freud à surmonter le bouleversement dû à ses découvertes, lorsqu’il rédige l’Interprétation des rêves par exemple.

Le plaisir lié aux animaux ne survint que tard dans la vie de Freud, par un chien qu’il offrit à sa fille Anna, chien qui assista aux séances d’analyse. Ainsi commença sa cynophilie. Cependant l’identification canine a ses racines dans sa jeunesse. Il connait  des joies et des souffrances avec ses chiens dont la disparition fait écho à celle de proches ; substituts d’enfants perdus, mais  aussi complices et collaborateurs et sans ambivalence comme dans la relation de la mère à son enfant mâle.

Rénate Eiber (Mars 2022)

 

 

 


Folies de la norme, Le présent de la psychanalyse vol. 2 n° 2019-2

Auteur(s) :
Mots clés :

Cet ouvrage collectif propose d’étudier le mouvement paradoxal entre emprise et disparition des normes. La psychanalyse est particulièrement concernée car elle dérange depuis Freud à nos jours toute notion de normalité.

Alors que les ‘nouvelles’ psychothérapies s’inscrivent dans des références et des normes précisément définies, la psychanalyse se situe dans un paradoxe entre norme et hors norme : à savoir la psychanalyse instaure une norme (formation, cadre, règle fondamentale) pour que se déploie le hors norme (discours associatif). La psychanalyse permet l’émergence d’une forme de folie contenue dans un cadre strictement normé dont le respect est essentiel. Les règles analytiques, où le refusement a une place centrale, sont propices à la mise en place du processus analytique. Ceci va évidemment à l’encontre de l’évaluation normative qui sévit seulement dans le domaine de la santé. La ‘folie de la norme’ ne laisse plus de place à la créativité, improvisation, singularité, initiative personnelle et à l’expérience car l’esprit des pratiques normatives est binaire et abrase le singulier, la diversité et l’imprévu.

Les lois constituent des normes par excellence mais elles peuvent être perverties comme c’est le cas dans les dictatures et au niveau de la mondialisation où la normativité est un éparpillement des normes qui provoque une perte de cohérence et des repères. Le juriste autrichien Kelsen, contemporain de Freud, s’intéressa à l’apport de la psychanalyse sur la conception de l’Etat et l’ordre juridique. Ainsi, le ‘Moi et le ça’, en développant les contraintes internes dues au surmoi, instance qui joue le rôle du juge et du législateur, pourrait être vu comme une réponse aux idées de Kelsen. Celui-ci insiste sur la séparation entre être et devoir être, bafouée dans le totalitarisme où existe également une dissolution des repères. Dans cette uniformisation totalitaire, le ‘je’ s’engloutit dans le ‘on’.

Actuellement l’ordre juridique se caractérise par l’éparpillement et la surabondance où le droit comme bien commun disparaît laissant place aux droits individuels. L’individu doit se conformer aux normes et abdiquer son jugement dans une société infantilisante. De la même manière il y a confusion entre ce qui est obligatoire et recommandé. Le conformisme entre en collision avec l’éparpillement des appartenances communautaires fermées et hostiles les unes envers les autres. La tyrannie de la norme sociale se superpose à la confusion juridique.

Il est intéressant de remarquer que le terme identité est actuellement omniprésent dans tous les domaines avec un grand flou. La clinique actuelle est confrontée aux troubles identitaires sous-tendus par une problématique narcissique, elle-même liée à une perte de repères.

Une réflexion sur la phrase de Buffon, le style c’est l’homme, touche à l’identité et à la norme par le biais de la particularité de l’individu à laquelle cette notion fait référence. Le style de l’homme ce serait comme son caractère. Cependant le style n’est pas vecteur d’identité dans l’idée où tel fait expressif donne tel sens.

Dans la cure, le vacillement identitaire avec sa sensation d’inquiétante étrangeté est un moment fécond de déliaison permettant de découvrir le caractère aléatoire et incertain de l’être.

Dans le domaine de la sexualité, le hors norme prend la tournure d’une revendication de choix aussi bien dans le cadre de l’hermaphrodisme que celui du changement de sexe dont l’adulte ou l’adolescent est mécontent. Ceci mène à la notion de genre. Le hors norme se situe dans ce dernier cas non au niveau anatomique mais au niveau psychique. C’est là que la psychanalyse est confrontée à la norme et aux conséquences psychiques de la solution chirurgicale. Une défaillance des normes primaires, indispensables pour penser l’humain et en humain, semble participer du trouble de genre sous-tendu par la haine de soi. Le meurtre archaïque permet l’installation du refoulement originaire, fondateur de la première norme à la base de l’humain.

La norme est étroitement dépendante de chaque peuple et de son histoire. La loi instituée en régnant souverainement permet l’autonomie. De la même manière, la liberté d’expression n’est possible qu’en se soumettant à la loi du langage. La normativité est l’accord sur la signification des mots, des actes et des conduites ; par contre la normalisation aboutit au conformisme aux normes instituées. La normalité, elle, est conquise au prix d’une lutte incessante.

La normalité est structurante si chacun s’approprie la norme ayant fait un accord entre humains. La folie de la norme devient injonction sans négociation dans le cadre de la normalisation. La folie de la norme se caractérise par le nombre et passe par une novlangue managériale. Cette normalisation gestionnaire est bien à l’origine d’une souffrance au travail, actuellement si répandue. Ceci renvoie également à la normopathie définie par l’absence de conflit par rapport à la servitude volontaire, ce qui fait réfléchir sur l’avenir et le rôle de la psychanalyse.

Le nombre de sources et des acteurs publics et privés définissant des normes est en perpétuelle augmentation ; en même temps beaucoup de normes sont floues, elles vont dans le sens d’un assouplissement ; l’ébranlement des dogmes affecte la légitimité de la norme. Des hypothèses de dégagement s’offrent en tenant compte de ces trois éléments.

Un exemple d’un personnage hors norme est l’artiste contemporain Grayson Perry qui s’adresse à un large public en questionnant des sujets humains et universels.

Au total, cet ouvrage, passionnant à lire, permet de comprendre l’actuel engouement pour les normes ainsi que les motions sous-jacentes.

Rénate Eiber (juillet 2021)


Psychanalyse et psychothérapie chez l’enfant

Auteur(s) : Gilbert Diatkine
Mots clés : adolescence

Compte-rendu de la Conférence d’Introduction à la Psychanalyse de Gilbert Diatkine du 18 Novembre 2020 par Mathieu Petit-Garnier

 

Gilbert Diatkine  Psychanalyse et psychothérapie chez l’enfant

En ces temps de restrictions et d’isolement, on ne peut que se réjouir de la vitalité préservée des activités scientifiques de la SPP. Le dispositif en visio-conférence imposé par la situation sanitaire n’a pas empêché Gilbert Diatkine de transmettre une image vivifiante de la psychanalyse à un large public connecté parfois bien au-delà de nos frontières. En partant des préoccupations cliniques de tout thérapeute et en ancrant les questions techniques dans l’histoire de la psychanalyse, Gilbert Diatkine a installé son intervention dans un climat de proximité authentique.

À l’interrogation : « Quelle est la différence entre la psychanalyse et les autres psychothérapies ? » la conférence de Gilbert Diatkine donne une réponse claire. L’essence et la spécificité de la psychanalyse résident dans son processus.

S’il a déjà mis au travail cette question, entre autres, par la coordination d’un numéro de la collection Débats de psychanalyse1, en 1999 et en 2012, sous la forme d’une synthèse à destination des internes en psychiatrie2, Gilbert Diatkine aborde ici le problème à partir de la rencontre clinique avec l’enfant. Le propos de René Diatkine est ainsi rappelé : la rencontre avec un psychanalyste, dont l’attitude diffère de tous les autres adultes rencontrés, confronte l’enfant à une expérience inédite qui marque pour longtemps le destin de sa vie psychique.

Présentation du conférencier

Avant de rentrer dans le détail de la conférence, rappelons la présentation de Gilbert Diatkine par Dominique Delay. proche collègue du conférencier, psychanalyste à Rouen. Trois axes directeurs peuvent être repérés dans la grande richesse de ses travaux et publications :

  • Le premier le situe dans la tradition de la thérapie institutionnelle et de la psychiatrie de secteur. Gilbert Diatkine a, de longue date, oeuvré en tant que psychiatre à transmettre dans les institutions sanitaires et sociales les découvertes de la psychanalyse sans méconnaître les différences et la complémentarité des fonctions de chacun. Aux années de travail en équipe au Côteau de Vitry-sur-Seine3 ont succédé ses fonctions de formateur et de superviseur auprès de nombreux professionnels bénéficiant de son expérience et de ses réflexions en particulier à propos de ce que la psychiatrie contemporaine nomme les troubles du comportement4,5,6,7.
  • Le second axe de travail, qui n’est pas sans lien avec le précédent, se déploie d’avantage dans des publications psychanalytiques. Il concerne les formations collectives, le travail de culture et ses achoppements8. C’est ce que Gilbert Diatkine développera dans son rapport au Congrès des psychanalystes de langue française de 2000 autour du concept de Surmoi culturel 9.
  • Enfin, le troisième axe, dans lequel s’inscrit cette conférence, est celui du processus psychanalytique tel qu’il se déploie dans une cure et en particulier avec l’enfant 10, 11,12. Dans ces travaux, Gilbert Diatkine s’attache à montrer l’ancrage du langage dans ses racines pulsionnelles ainsi que l’importance de ce qui prépare et suit une interprétation pour le développement du processus psychanalytique.

La psychanalyse d’enfant : un espoir pour la psychanalyse 

Gilbert Diatkine entame sa conférence en soulignant le paradoxe actuel dans lequel se trouve la psychanalyse d’enfant par rapport à la psychanalyse dans son ensemble. Elle est un grand espoir pour son essor dans le monde contemporain car un travail psychanalytique bien mené donne à un enfant et ses parents la conviction qu’il y a là quelque chose de spécial qui n’a pas d’équivalent dans les autres approches. Mais, pour autant, aucun enfant n’a fait l’expérience d’une cure type de psychanalyse au sens étroit du terme, c’est-à-dire pour le modèle français : en se laissant aller à la libre association, au moins trois séances hebdomadaires, allongé sur un divan.

Cet apparent paradoxe amène à se questionner sur ce qui fait l’essence d’une psychanalyse, ce d’autant que le nombre d’adultes faisant l’expérience d’une cure type va également en diminuant. Beaucoup de patients ne peuvent faire leur psychanalyse de façon profitable sans voir en face à face leur analyste. De nombreux travaux psychanalytiques de ces cinquante dernières années (Lacan, Winnicott, Bleger, Bion, Green) portent sur ces situations mais n’ont pas encore, selon Gilbert Diatkine, donné d’explication tout à fait cohérente à cette évolution.

Quels critères distinguent psychanalyse et psychothérapie ?

Il est intéressant de rappeler l’histoire du modèle de la cure type. On apprend dans sa correspondance avec Ferenczi qu’en 1921, alors que Freud traverse une période personnelle de deuil et de dépression, il décide de réduire le nombre et la durée des séances de ses analyses. La cure type jusque-là de six séances hebdomadaires de soixante minutes est réduite à cinq séances de cinquante minutes sans que le fondateur de la psychanalyse ne justifie théoriquement cette modification du cadre. Il semble que ce soit la disponibilité psychique de l’analyste qui ait dicté cette modification, critère non négligeable si l’on pense à l’engagement nécessaire au travail analytique. Le dispositif devient dans ce cas d’avantage un compromis entre idéal et nécessité qu’un élément inconditionnelle au travail analytique.

Pourtant, si le dispositif divan/fauteuil ou face à face n’est aujourd’hui plus un critère pour distinguer psychanalyse et psychothérapie, celui du nombre des séances divise encore la communauté psychanalytique. Le canon des cinq séances reste dans les pays anglo-saxons le critère décisif.

Pour Gilbert Diatkine, il ne fait pas de doute que l’analyse nécessite de consacrer « le plus de temps possible » à l’enfant afin de suivre au mieux le processus. Mais cette exigence technique se heurte à la disponibilité de l’analyste et aux réalités socio-économiques de nombreuses familles pour qui cet effort est inimaginable. Si l’on ne veut pas réserver la psychanalyse à une élite aisée dégagée de toute contrainte matérielle et financière, le nombre de séances doit nécessairement être adapté à chaque situation. On peut ici se rappeler l’analyse de Carine menée à une séance hebdomadaire par Janine Simon et pourtant reprise comme modèle du processus analytique dans son livre co-écrit avec René Diatkine La psychanalyse précoce. L’analyse relatée par Donald Winiccott dans son livre Petite Piggle est quand à elle menée par séances espacées de plusieurs semaines.

On comprend donc que, pour le conférencier, le cadre et le dispositif sont au service du processus. Suivre un patient cinq séances par semaine donne les meilleures conditions pour permettre à ce processus de se déployer. Les aménagements qui éloignent de ces conditions idéales, rendent la tâche de l’analyste plus difficile mais ne suffisent pas pour dire que ça n’est pas une psychanalyse. On note d’ailleurs que, dans le modèle français, cet idéal a depuis longtemps été ramené à trois séances et que, dans le contexte de la psychanalyse d’enfant, la pratique courante est plutôt celle de deux séances, voire une. Le contexte récent du confinement et des séances à distance a rendu encore plus difficile le travail analytique mais il a pu dans certaines situations se maintenir.

L’engagement du processus analytique

Si le critère de distinction d’une psychanalyse et d’une psychothérapie n’est pas la fréquence des séances mais l’engagement d’un processus analytique, on peut s’interroger sur ce qui permet cet engagement. On se tourne alors vers cette attitude particulière de l’analyste en séance qui donne à l’adulte comme à l’enfant le sentiment qu’il se passe là quelque chose de différent.

Il est connu que la position analytique suspend les conseils et les questions directes pour permettre au patient de « dire ce qui vient » selon le principe de la libre association. A cette position de neutralité, Wilfried Bion a adjoint le conseil d’être « sans mémoire, ni désir » et Jacques Lacan celui de laisser vacante la place du « sujet supposé savoir ». Il ne s’agit pas là d’un désintérêt pour le matériel des séances précédentes mais d’une suffisante distance, d’une certaine rêverie, au sens de Bion. La circulation des représentations inconscientes va permettre l’émergence de souvenirs significatifs. Ne pas chercher à se rappeler activement, donc consciemment, les séances précédentes laisse la place au retour d’éléments refoulés. Un détail de la séance lève le refoulement chez l’analyste qui met en route un circuit de représentations en lien avec le transfert. C’est alors l’interprétation de son contre-transfert qui lui permet d’accéder au transfert du patient. Selon l’expression de Michel Neyraut « le contre-transfert précède le transfert ».

Le processus analytique s’engage lorsque la première interprétation produit chez le patient une réaction qui amène à son tour l’analyste vers une nouvelle construction qu’il peut garder pour lui ou communiquer au patient, relançant alors le processus. C’est l’enfant lui-même, compte-tenu de sa réaction qui va indiquer la pertinence de l’interprétation. On comprend ce que la technique lacanienne de l’arrêt de la séance au moment de l’émergence d’un signifiant a d’incompatible avec cette conception du processus analytique.

Gilbert Diatkine illustre dans sa conférence sa conception du processus analytique à partir d’un exemple clinique emprunté à Mathilde Laroche-Joubert, que nous ne pouvons reproduire ici. Dans cette analyse d’enfant, on voit que le processus, tel qu’il a été décrit, court par moment le risque de l’enlisement. L’impossibilité pour l’analyste d’avoir une activité associative préconsciente pour faire évoluer par l’interprétation les activités répétitives de l’enfant transforme, dans ce cas, l’analyse en psychothérapie. Les supervisions ou les échanges inter-analytiques tiennent un rôle majeur pour restaurer la fonction analytique. Dans son ouverture à la discussion, Gabrielle Viennet propose la formulation « d’un analyste qui joue sans jouer le jeu », participant aux jeux auxquels l’enfant l’invite dans une séduction inévitable et nécessaire pour l’intéresser aux contenus psychiques mais sans perdre le cap de sa fonction d’analyste.

La spécificité du transfert chez l’enfant

Dans les discussions qui suivent sa présentation Gilbert Diatkine revient sur la controverse historique entre Anna Freud et Mélanie Klein à propos du transfert chez l’enfant. Les positions de chacune sont connues : Mélanie Klein pense que le transfert est là d’emblée et qu’il doit être interprété alors qu’Anna Freud plaide pour un travail psychothérapeutique préparatoire avant toute interprétation de transfert. Peut-être sont moins connues les présentations qui ont permis à chacune d’elles d’être admise au sein de leurs sociétés psychanalytiques respectives. Anna Freud, présente un fragment d’analyse avec son père, alors que Mélanie Klein, relate une des premières tentatives de traitement psychanalytique avec un enfant, lequel n’est autre que son propre fils.

Ces deux expériences, aujourd’hui surprenantes mais sans contradiction avec les principes techniques de l’époque, vont révéler l’impasse de la position de Freud sur l’analyse avec l’enfant. En effet, celui-ci défend dans « le petit Hans » que les parents sont les mieux placés du fait de leur proximité avec l’enfant pour recueillir ses associations. Mais cette position va progressivement se heurter à la reconnaissance du rôle joué par le transfert dans la cure. Le besoin d’analyser le transfert rencontre la réalité de parent de l’analyste. Cette absence de différenciation entre objet de transfert et personne réelle, empêche tout jeu de déplacement à l’enfant.

La réponse que chacune des deux fondatrices de la psychanalyse d’enfant trouve à ce problème technique garde sa pertinence. La précaution d’Anna Freud vis-à-vis de l’interprétation engage à trouver une formulation respectueuse de l’organisation pré-consciente d’un enfant. De fait beaucoup de cures d’enfants et d’adultes commencent par une phase préparatoire où se construit « l’espace analytique » (Viderman). Cela rejoint la phase préparatoire d’Anna Freud, mais pour des raisons différentes.

La défense par Mélanie Klein d’un transfert analysable chez l’enfant est pertinente si l’interprétation, lorsqu’elle est possible, vise les objets internes transferés sur l’analyste, en les distinguant bien des objets réels que sont les parents de l’enfant.

L’indication d’analyse d’enfant 

Gilbert Diatkine va préciser sa conception de l’indication d’une psychanalyse d’enfant. Une intervenante rappelle que, dans les consultations d’adultes, une des « boussoles » qui permettent de poser une indication d’analyse sur le divan est l’écart possible entre l’analyste en personne (les aspects spécifiques de la personne qui mène la consultation) et l’analyste en fonction (le fonctionnement analytique de ce consultant). Cet écart permet d’évaluer les capacités de déplacement et de réflexivité nécessaires pour engager une analyse.

Gilbert Diatkine rappelle qu’il faut avoir suffisamment intériorisé la régulation de la relation avec l’objet pour se passer d’un contact réel comme c’est le cas quand on est allongé sur le divan. Cette possibilité n’est assurée qu’après l’adolescence et la résolution relative du conflit oedipien. C’est un des éléments qui distingue l’analyse d’enfant de l’analyse d’adulte.

Une certaine équivalence avec ce repérage « analyste en personne ou en fonction » peut toutefois se retrouver dans la réaction de l’enfant à une interprétation. Les consultations psychanalytiques préalables à un traitement consistent en partie à repérer l’engagement possible d’un processus à partir de ce qui suit les interventions du consultant. Dans certains cas, un travail préalable sera nécessaire pour amener l’enfant à s’intéresser à son fonctionnement psychique au -delà de la relation particulière qu’il établit avec le consultant.

Les conditions de faisabilité d’une analyse d’une durée suffisante rentrent ensuite en compte pour engager ou non ce type de traitement. La rupture brutale d’un traitement du fait d’un déménagement, d’un placement ou d’un changement d’institution risque toujours de répliquer les ruptures douloureuses qu’a déjà vécues l’enfant. Mais si le processus est suffisamment distinct de la personne de l’analyste, on peut aussi penser qu’il pourra se poursuivre pour l’enfant intérieurement ou auprès d’un autre analyste si les conditions de son déploiement sont rétablies.

Mathieu Petit-Garnier

1 Diatkine G., Schaeffer J., 1999, Psychothérapies psychanalytiques, Monographie et débats de psychanalyse, PUF, Paris.

2 Diatkine, G, 2012, « Psychothérapies, psychanalyse, psychothérapies psychanalytiques », in Perspectives psy, edp sciences, 2012/4 vol. 51, pp 331-335.

3 Diatkine G., 1977, De l’observation à la thérapeutique, Vitry in vitro, ESF, Les milieux éducatifs de l’enfant, Paris.

4 Diatkine G., 1979, « Familles sans qualités : les troubles du langages et de la pensée dans les familles à problèmes multiples », in La psychiatrie de l’enfant, Vol.22, n°1, pp. 237-273.

5 Diatkine G., 1983, Les transformations de la psychopathie, PUF, Coll Fil Rouge, Paris.

6 Diatkine G., 1996, « Inceste et identification à l’agresseur », in Psychologie clinique et projective, vol.2, n°1., pp.21-30.

7 Diatkine G., Maffioli M., 2017, « De l’accordage affectif à l’interprétation. Tendance antisociale et troubles oppositionnels avec provocation », in Enfance et Psy, n°73, pp. 67-78.

8 Diatkine G., 1993, « La cravate croate : narcissisme des petites différences et processus de civilisation », in Revue française de psychanalyse, Vol. 57, n° 4, pp. 1057-1072.

9 Diatkine G., 2000, « Surmoi culturel », in Revue française de psychanalyse, vol. 64, n° 5 spécial congrès, 2000, pp. 1523-1588.

10 Diatkine G., 2008, « la disparition de la sexualité infantile dans la psychanalyse contemporaine », in Revue Française de psychanalyse, Vol. 72, n° 3, pp. 671-685.

11 Diatkine G., 2017, « Transfert et altérité, la rencontre interprétante : L’interprétation et la rencontre analytique », in Revue française de psychanalyse, vol. 81, n° 5, pp. 1479-1484.

12 Diatkine G., 2020, « Un modèle de la cure d’enfant », in Revue française de psychanalyse, vol. 84, n° 1, pp. 47-57.


Clivage et refoulement dans la situation analytique, programme

Auteur(s) :
Mots clés :

Espace de conférence des Diaconesses – 18 rue du Sergent Bauchat – 75 012 Paris

Samedi 23 et dimanche 24 mars 2019

Présidé par Denys RIBAS

Organisateurs et modérateurs : Jean-Louis BALDACCI, Évelyne CHAUVET, Isabelle Martin KAMIENIAK

Programme

Samedi après-midi (13 h 45 – 18 h 30)

13h 15 : Accueil des participants
13h 45 : Présidence Denys RIBAS
14h 00 : Introduction théorique et « fil rouge » de la discussion : Claude SMADJA
14h 20 : Présentation clinique : Daniel METGE (Toulouse)
Commentaire par Dominique BOURDIN

15h 20 : La parole à la salle
15h 45 – 16h 00 : Pause
16h 00 – Poursuite de la discussion
17h 00 – 18h 30 : Ateliers

  1. Sophie CHARME et Claude BROCLAIN
  2. Kalyane FEJTÖ et Michael BRUN
  3. Claire MAURICE et Abdel-Karim KEBIR
  4. Hélène PARAT et Gérard SORIA
  5. Dominique REYDELLET et Anne ROSENBERG
  6. Anne Marie VAISSAIRE et Jacques LUCCHINI

Dimanche matin : 9 h – 12 h 30

9h – 9h 40 : Deuxième présentation clinique : Aline COHEN-DELARA commentaire par Jean PICARD
10h :  La parole à la salle
10h 30 – 10h 45 : Pause
11h 45 – 12h 30 : Table ronde conclusive par les intervenants.


Le non-lieu d’une existence d’enfant

Auteur(s) : Dominique Bourdin
Mots clés :

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle…

/…/ Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir ».

Baudelaire, Spleen in Les Fleurs du Mal

 

Ce contenu est réservé aux membres de la SPP et aux AEF. Vous devez vous identifier pour voir ce contenu.


LA FILLE DE LA VEUVE – Entre clivage et refoulement, un deuil impossible

Auteur(s) : Daniel Metge
Mots clés :

Ce contenu est réservé aux membres de la SPP et aux AEF. Vous devez vous identifier pour voir ce contenu.


Puissance des désirs œdipiens : le passage de l’adolescence

Auteur(s) : Aline Cohen de Lara
Mots clés :

Ce contenu est réservé aux membres de la SPP et aux AEF. Vous devez vous identifier pour voir ce contenu.


Œuvre de Freud

Auteur(s) : Jean Picard
Mots clés :

Ce contenu est réservé aux membres de la SPP et aux AEF. Vous devez vous identifier pour voir ce contenu.


Clivage et refoulement dans la situation analytique, argument

Auteur(s) : Jean-Louis Baldacci
Mots clés :

Clivage et refoulement dans la situation analytique et non pas clivage ou refoulement. Pourquoi à propos de la cure, associer et ne pas opposer les deux mécanismes ? Comment « le processus de défense du moi », sollicité par l’expérience du transfert les utilise-t-il ? Exclusivement, alternativement, simultanément ?

Il est classique de considérer un peu rapidement, clivage et refoulement comme des stratégies de défense du moi différentes voire opposées. Le refoulement du côté de la névrose et le clivage comme lié à la problématique du déni, déni de la castration dans les perversions, ou d’une part plus ou moins grande de la réalité dans les états limites et les états psychotiques. Cette opposition est même utilisée comme un repérage diagnostique pratique, en référence à une nosographie psychanalytique plus ou moins explicite.

Mais, chez Freud, le clivage est loin d’être un phénomène univoque et son rapport au refoulement n’est pas posé sur le mode de l’alternative. D’ailleurs, à propos de l’article princeps de 1938, « Le clivage du moi dans le processus de défense » le premier titre qui vient sous sa plume est « Le clivage du moi comme processus de défense ». Remplacer le « comme » par « dans » traduit un changement de perspective : de défense spécifique, le clivage devient un mécanisme qui s’inscrit conjointement au refoulement dans le processus de défense du moi.

Ce changement de 1938 pose donc la question de pouvoir situer le clivage dans le système des défenses du moi et de l’envisager comme participant d’un processus global.

En 1927, l’article sur le fétichisme apporte la preuve théorico-clinique de la coexistence possible du déni de la castration et de sa reconnaissance simultanée. Mais Freud est alors obligé de renverser sa théorie du refoulement : c’est le refoulement de l’affect qui permet de soutenir la reconnaissance simultanée de la castration. Refoulement et déni peuvent alors s’articuler et Freud retrouve son hypothèse de 1924 celle de la possibilité pour le moi de « faire amende de son unité » ce qui expliquerait «  les extravagances et les folies des hommes ». Le clivage peut alors devenir un concept métapsychologique et les travaux terminaux de 1938 , « Le clivage du moi… » déjà cité et « L’abrégé de psychanalyse » résument les questions qu’il pose. Est-il un mécanisme de défense, qui dans des circonstances traumatiques singulières pallie les défaillances du refoulement tout en   ouvrant sur un déni de réalité ? Ou est-il un entre deux, un facteur de régulation qui, dans des contextes de perte et de séparation, permet d’éviter l’alternative refoulement/déni et réduit leurs excès respectifs ? Enfin ces deux possibilités renvoient-elles à des formes différentes de clivage ?

Ces questions se recoupent si l’on envisage le rapport du clivage et du refoulement. À quelles conditions en effet ce rapport est-il maintenu ou rompu ? Et en cas de rupture peut-il à nouveau devenir fonctionnel ?

Au cours de ces journées de rencontres, nous souhaitons donc remettre sur le métier la problématique freudienne du rapport clivage/refoulement. Questionnement nécessaire, car la reconnaissance et la non-reconnaissance simultanées d’éléments du ça et de la réalité ouvrent le champ de l’illusion et de la transitionnalité. En d’autres termes nous nous demanderons à quelles conditions le clivage peut être une rupture ou un passage ?

Nous travaillerons successivement deux situations cliniques : un travail analytique en face à face et une psychanalyse divan/fauteuil.

BIBLIOGRAPHIE FREUDIENNE

Freud S. (1985c [1887-1904]) Lettres à Wilhelm Fliess : 1887-1904, trad. fr. F. Kahn, F. Robert, Paris, PUF, 2006.
Freud S. (1894 a), Les psychonévroses de défense : essai d’une théorie psychologique de l’hystérie acquise de nombreuses phobies et obsessions et de certaines psychoses hallucinatoires, Névrose, psychose et perversion, trad. fr. J. Laplanche, Paris, PUF, 1973 ; OCF.P, III, 1989 ; GW, I.
Freud S. (1908 c), Les théories sexuelles infantiles, La vie sexuelle, trad. fr. J.-B. Pontalis, Paris, PUF, 1969 ; OCF.P, VIII, 2007 ; GW, VII.
Freud S. (1909 d), Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (l’Homme aux rats), Cinq psychanalyses, trad. fr. M. Bonaparte, R. M. Loewenstein, Paris, PUF, 1966 ; OCF.P, IX, 1998 ; GW, VII.
Freud S. (1914 d), Sur l’histoire du mouvement psychanalytique, trad. fr. C. Heim, Paris, Gallimard, 1991 ; OCF.P, XII, 2005 ; GW, X.
Freud S. (1915 d), Le refoulement, Métapsychologie, trad. fr. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1968 ; OCF.P, XIII, 1988 ; GW, X.
Freud S. (1917 e [1915]), Deuil et mélancolie, Métapsychologie, trad. fr. J. Laplanche, J.-B. Pontalis, J.-P Briand, J.-P. Grossein, M. Tort, Paris, Gallimard, 1968 ; OCF.P, XIII, 1988 ; GW, X.
Freud S. (1921 c), Psychologie collective et analyse du Moi, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1972 ; OCF.P, XVI, 1991 ; GW, XIII.
Freud S. (1923 b), Le Moi et le Ça, Essai de psychanalyse, trad. fr. J. Laplanche, Paris, Payot, 1981 ; OCF.P, XVI, 1991 ; GW, XIII.
Freud S.(1924), Névrose et psychose, Paris Puf, 1973
Freud S. (1924 e), La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, Névrose, psychose et perversion, trad. fr. D. Guérineau, Paris, PUF, 1973 ; OCF.P, XVII, 1992 ; GW, XIII.
Freud S. (1925 h), La négation, Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985 ; OCF.P, XVII, 1992 ; GW, XIII.
Freud S. (1927 e), Le fétichisme, La vie sexuelle, trad. fr. D. Berger, Paris, PUF, 1969 ; OCF.P, XVIII, 1994 ; GW, XIV.
Freud S. (1933a [1932]) 31e leçon : la décomposition de la personnalité psychique, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, trad. fr. M. R. Zeitlin, Paris, Gallimard, 1984 ; OCF, XIX, 1995 ; GW, XV.
Freud S. (1940 a [1938]), Abrégé de psychanalyse, trad. A. Bermann, revue par J. Laplanche, Paris, PUF, 1985 , OCF., XX, 2010 ; GW, XV.
Freud S. (1940 e [1938]), Le clivage du Moi dans le processus de défense, Résultats, Idées, Problèmes, II, Paris, PUF, 1985, OCF., XX, 2010 , GW, XVII.

BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE

BAYLE, Gérard, Clivages, Coll. Le fil rouge, Presses Universitaires de France, Paris, 2012
CHABERT Catherine et KAHN Laurence, Il y a clivage et clivage, Le Carnet Psy, Ed. Cazaubon, n° 190, 2015/5 pp. 20-30
ROUSSILLON, René. Agonie, clivage et symbolisation, Coll. Le fait psychanalytique, Presses Universitaires de France, 1999
Les clivages in Revue Française de Psychanalyse, vol. 60, n° 5, spécial congrès, Paris, Presses Universitaires de France, 1996

page 1 | 1

https://www.spp.asso.fr/cdl_annee_article/2019/