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Apologie du père – Pour une réhabilitation du personnage réel

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Mots clés : père

Les ravages provoqués par l’effacement, voire la disparition des figures paternelles protectrices et médiatrices dans les faits et dans les âmes des individus sont (malheureusement) bien connus des psychanalystes et des psychothérapeutes.

Le sous titre du livre invite à la mise en œuvre d’un vaste programme, mais il s’agit avant tout d’un essai d’historicisation de ce phénomène majeur qui, en même temps qu’une grave perte, occasionne en contrepoint la montée en puissance de formes de domination brutales.

Luisa Accati, historienne italienne, donne ici une synthèse issue de recherches d’histoire culturelle consacrées d’abord aux sorcières puis au culte de la Vierge Marie sur une longue période (du 14° siècle à nos jours) et dans un espace bien connu : L’Italie nord orientale (Venise, Padoue, le Frioul) …

Grâce au croisement de ses travaux avec sa savante familiarité des textes de Freud et des post-freudiens elle montre, « en acte », la fécondité et la pertinence d’une compréhension interdisciplinaire qui n’attend pas de méthode préétablie pour fonctionner suivant ainsi le fameux adage de Charcot rapporté par Freud : « les théories, c’est bon, mais ça n’empêche pas d’exister ».

L’essai, court et très dense, fait des bouleversements religieux, politiques et culturels introduits par la Réforme Protestante et la Contre Réforme Catholique au 16° siècle, le point de départ de phénomènes de très longue portée conduisant à la mise à l’écart sociale, politique, spirituelle de la figure de tiers médiateur incarné par le Père.

Le relatif équilibre progressivement instauré au cours des siècles précédents entre Papauté et Empire, représentant deux figures distinctes d’une « paternité » partagée s’est alors rompu. Les formes du pouvoir temporel se sont émiettées et, parallèlement, l’ensemble des fonctionnements culturels, politiques, familiaux et psychologiques, se sont transformés.

Dans le monde protestant où le culte de la Vierge Marie a été banni, l’influence des figures paternelles est allée en croissant et s’intensifiant.

Dans l’Europe du Sud, le « terrain » privilégié de Luisa Accati, c’est le culte de la Vierge, éternellement et indissolublement liée au Christ, qui s’est exacerbé. Le « couple » Mère/Fils, débordant d’amour maternel et interdit de sexualité, se constitue en référence suprême alors que les pouvoirs temporels, en proie à des bouleversements rapides, voient leur portée symbolique réduite.

L’iconographie religieuse entre le 14° et le 18° siècle illustre et précise particulièrement bien ce propos :

L’Église, commanditaire de très abondantes créations artistiques glorifiant la foi, diffuse grâce à elles ses dogmes, ses normes, ses valeurs. Ces images fabriquent et transmettent un « imaginaire » qui contribue (en partie) à la formation de ce que les historiens ont désigné comme « mentalité ». Sans entrer dans les discussions sur la pertinence du mot, l’auteure met l’accent sur l’intensité de l’influence exercée par ces images pieuses. Bien au-delà de l’édification des fidèles, les émotions que suscite en eux leur perception sensorielle, contribuent de manière décisive à leur formation psychologique.

Or, entre le Quattrocento et le 17° siècle, l’auteure nous fait observer que les couples de l’histoire du christianisme s’effacent de la peinture religieuse. Alors que jusqu’au début du 14° siècle, Anne et Joachim, les parents de Marie, ainsi que le couple formé par Marie et Joseph, faisaient l’objet de nombreuses représentations, la Contre Réforme catholique les fait disparaître. Cet effacement concerne plus particulièrement Joachim, le père de Marie. Joseph, son époux, se voit plutôt relégué à une place subalterne.

Dans le même temps, ce sont les représentations de la Vierge et de l’enfant Jésus qui se multiplient de manière exponentielle.

Ainsi, le couple des époux se trouve comme « éclipsé » par celui formé par la Mère et le Fils.

Quant à Marie elle même, l’évolution de son culte l’arrache en quelque sorte à ses racines humaines : Dès le 16° siècle l’idée de son « Immaculée Conception » commence à se développer.

Sans époux et désormais sans plus d’ascendance paternelle, purifiée de tout signe de péché c’est à dire de ce qui l’inscrivait dans une histoire singulière, cette Vierge Mère, a grandement facilité la pénétration du catholicisme au cours des conquêtes coloniales de l’Espagne des Rois Catholiques en Amérique Latine : Pur « réceptacle », elle peut pleinement occuper son rôle de consolatrice universelle auprès des populations conquises, leur offrant son infinie compassion en récompense de leur conversion.

On pourrait considérer que le culte de la Vierge a renversé en « sacré » les superstitions « diaboliques » attachées aux sorcières. Marie, Mère par essence, exclusivement vouée au Christ son fils, devient la métaphore de l’Église elle-même, « Notre Sainte Mère l’Église » aspirant à la place de Mère symbolique de l’humanité sauvée par le Christ. Mère universelle, elle dispense la promesse de la vie éternelle et la miséricorde pour les malheurs de la vie terrestre.

Cette évolution est cohérente avec de profonds changements dans les valeurs familiales comme dans les idéaux culturels et sociaux dominants de l’Europe méditerranéenne.

En lieu et place de la glorification de la vie conjugale, la dignité et la respectabilité sociale des hommes s’obtient dès lors par le célibat, le sacrifice de la vie sexuelle, la prêtrise qui transforme ces fils en « Père » ou plutôt en la figure ambiguë d’un « Père/Mère », d’un homme privé de l’usage des attributs sexuels de la masculinité pour mieux remplir son office.

Pour les femmes, la maternité prend encore davantage d’importance. Manifestation de la volonté divine, elle draine avec elle un cortège de valeurs magnifiant souffrances, charité, amour illimité pour les enfants, les pauvres, les malades qui se déploie jusqu’au début du 20° siècle… jusqu’à la réaction féministe dont Luisa Accati dénonce aussi certaines dérives :

Les développements des « théories du Genre » qui s’accompagnent de tentatives de gommage systématique de la différence des sexes, reprennent en la renouvelant la mise à l’écart des figures paternelles symboliques. L’Université relaierait désormais l’Église !

Le livre de Luisa Accati apporte avec lui une nouvelle pierre à la compréhension de la profonde solidarité qui tient ensemble « collectif » et « individuel », « politique » et « psychique

Anne Ber-Schiavetta


La tentation psychotique

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« …. il faut être profondément psychanalyste pour savoir ne pas l’être. La pensée psychanalytique n’est-elle pas toujours pour chacun à repenser ? »

Ces phrases, les deux dernières du livre, en disent en quelque sorte l’intention principale : Apporter une pensée novatrice de psychanalyste sur la psychose.

Le titre surprend : qu’est-ce qui pourrait donc être « tentant » dans la psychose ? pourrait-elle faire l’objet du choix délibéré d’un sujet qui cèderait à ses attraits ?

Pourtant, ce livre nous conduit à la considérer comme un « possible » de la psyché humaine, « possible » très souvent pathologique, certes, mais constituant aussi la matrice d’une potentialité créatrice aux regards de questionnements éternels qui se posent à nous tous concernant les origines et le sens de nos vies. De même que la pensée de S. Freud amène à abolir les frontières qui séparent le “normal” du “pathologique”, L. Abensour installe la psychose du côté des interrogations philosophiques et artistiques qui s’imposent à tout être humain.

Pour développer cette pensée originale, L. Abensour a su puiser à bien des sources : Celle de psychanalystes, bien sûr, mais aussi celle des philosophes, des écrivains, des poètes et celle, capitale, de sa propre expérience clinique évoquée tout au long de son livre, notamment par d’importantes « vignettes », qui permettent au lecteur de se représenter de manière « sensible » plusieurs aspects essentiels de « l’intériorité » des patients.

La psychose consisterait en un « mode d’être, à soi, à l’autre, au monde, mode radical où tout concourt à faire taire les pulsions », et où parfois, mais pas nécessairement, un nouvel ordre du monde s’instaure, au moyen d’un délire, plus ou moins dissimulé. Ces modalités, ces moments, ces états, ces troubles sont liés à une « confrontation permanente… confuse, énigmatique, à la compréhension de soi, de ses origines, de celles du monde.”

Renonçant à expliciter une genèse du “devenir psychotique”, genèse qui demeure mystérieuse, L. Abensour décrit le “vivre psychotique” organisé autour d’un trouble fondamental concernant la temporalité et l’engendrement des générations.

Elle est amenée à combattre bien des idées reçues, ou des préjugés qui planent au sein du milieu analytique :

Les patients psychotiques ne sont pas régressés, bien au contraire, « ils souffrent précisément d’une difficulté à régresser ». En effet, régresser, suppose une sorte d’intériorité réceptrice, (l’ « état intérieur » de Bion), or, celle-ci est absente dans la psychose: le sujet rencontre à sa place immédiatement le vide, l’effondrement, l’implosion, ou la crise maniaque.

La temporalité est tellement perturbée qu’elle fige le sujet dans une instantanéité quasi permanente, un actuel éternel en quelque sorte, sans fondement, sans histoire, individuelle, familiale, infantile, ne laissant souvent que peu, voire pas de « jeu » entre la matérialité brute du monde environnant et l’anéantissement dans un vide intérieur ou supposé tel. Ce défaut d’histoire va jusqu’à la haine de l’origine, de l’engendrement, de la filiation et de la généalogie. Sans histoire, le psychotique se retrouve donc aussi sans futur.

Le travail analytique avec les psychotiques diffère beaucoup donc de celui qui convient aux névrosés: l’analyste doit abandonner l’interprétation, la levée d’un refoulement improbable, il se concentre sur « le hic et nunc de la relation » pour qu’elle permette que se constitue peu à peu un présent pour le patient. Au travers de cette relation c’est la “continuité du patient (qui) sera promue et garantie”. Il s’agit, modestement donc, d’inscrire du présent sensible, de la présence, des liens tolérables avec ce qui peut se reprendre de l’histoire du sujet … au sein de cet actuel immuable jusqu’à ce que « ce présent s’insère entre un passé et un avenir ». Ceci n’est possible que parce que, contrairement à une autre idée à la fois courante et fausse, le sujet psychotique n’est pas englué dans un narcissisme qui le rendrait incapable de transfert. Le transfert qu’il peut développer se caractérise le plus souvent par sa massivité, envahissant parfois jusqu’à l’intolérable, ou, empruntant la voie décrite par E. Kestemberg dans son article sur la « relation fétichique à l’objet ».

Pour favoriser la possibilité de trouver ou retrouver des « espaces d’existence » L. Abensour souligne l’intérêt positif du recours à l’écrit par le patient, recours spontané et fréquent qui, contrairement à l’opinion de la majorité des psychanalystes le considérant comme une résistance à la verbalisation, permet, au contraire, que la relation à l’analyste devienne plus consistante.

Ce recours privilégié à l’écrit, aux mots, au langage verbal si souvent surinvesti par les psychotiques introduit la réflexion métapsychologique de la dernière partie du livre.

Contrairement à l’idée fausse d’un inconscient à ciel ouvert dans la psychose, elle fait l’hypothèse d’une coupure radicale vis à vis de celui-ci, de l’absence du refoulement des représentations de choses. Elle considère le surinvestissement langagier comme le signe de la surcharge du préconscient, coupé de l’inconscient.

Conscient et préconscient s’adosseraient à un “liminal” (de préférence au “subliminal” des surréalistes) médiocre simulacre de l’inconscient fait de désirs et de chaos et dont les mots pourraient constituer la première forme d’émergence.

L’écriture, le langage, constitueraient donc un recours, un mode de survie: ne pouvant se référer à la réalité des choses, les psychotiques se raccrocheraient aux mots comme première issue hors de l’informe.

Pour ne pas conclure, je poserai ici une question à la « sorcière » métapsychologie : l’inconscient « liminal » de L. Abensour aurait-il des liens, et lesquels, avec l’inconscient « enclavé » de la 3° topique de J. Laplanche et Ch. Dejours ?


Le mélancolique sans mélancolie

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Ce mélancolique est un analysant de C. David : il a perdu ses deux parents à l’adolescence dans un accident d’une grande violence traumatique. Le deuil n’a pas véritablement été accompli et le tableau clinique résultant porte la marque de ce « suspens », sans qu’une « mélancolie » véritable se soit développée. Au cours de la cure, des rêves se multiplient et un cauchemar très impressionnant apparaît où il se trouve obligé de plonger ses mains dans une matière horrifiante, gluante, informe, qui lui évoque des cadavres en décomposition : ses parents ?

Ch. David est frappé par le contraste entre la richesse onirique produite par cet homme et l’absence d’associations qui pourraient permettre une élaboration. Il voit là un exemple de ce qu’il désigne sous le terme de « résistance du ça », « la plus coriace des résistances », opposant une immense force d’inertie aux tentatives mobilisatrices et plongeant le psychisme dans une sorte d’immobilisme, de gel, de « jachère »..

Comment donc, le psychanalyste peut-il travailler avec l’informe ?

En l’acceptant, en reconnaissant ce terreau du psychisme, situé « hors du champ intentionnel, hors finalité psychique, même primaire. »

En supportant l’absence de sens, en acceptant « l’infigurabilité, voire l’inintelligibilité » : car les poètes et les psychanalystes doivent savoir que « la nuit est nécessaire… au jour ».

En utilisant pour penser d’autres supports que des mots, trop étroitement signifiants, en se gardant de la « folie du sens » pour communiquer, c’est à dire sans doute, avant tout, en adoptant une « attitude psychique dénuée de toute arrogance doctrinale ».

A l’opposé de cet « informe », Ch. David montre aussi un « trop de forme » : l’érotomanie, une des multiples figures de distorsion morbide de la psyché. Elle ouvre en effet une question qui concerne le « devenir amoureux » de chacun d’entre nous mais aussi la fécondité de la cure analytique : « faudrait-il au préalable être aimé ou le croire ? »  pour « tomber amoureux » mais aussi pour que l’analyse opère comme il est souhaitable : comme un « travail d’affect » autant que de pensée. La cure psychanalytique pourrait alors se comprendre comme une érotomanie douce, provoquée, dirigée…. ?

Dans sa réflexion sur cette étrange activité qu’est l’analyse, qu’il tient à maintenir soigneusement éloignée d’une quelconque ingénierie de l’âme, Ch. David plaide donc pour que celui qui pratique ce métier impossible « boive frais » (L. Börne, L’art de devenir un écrivain original en trois jours, 1823) et sache s’abandonner à sa musique intérieure.


À quoi résiste la psychanalyse ?

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Pour Pierre Henri Castel, psychanalyste lacanien et philosophe, la psychanalyse résiste bel et bien aux critiques émises par ses meilleurs adversaires – elle « tient » face à leurs arguments – mais en changeant l’inflexion de ce mot, elle résiste aussi … à elle-même en laissant se développer des tendances internes qui la desserve, voire l’invalide.

Loin de répliquer à A. Grünbaum ou à M. Borch-Jacobsen, il agrée à leurs travaux. Seules ses conclusions divergent : si la psychanalyse n’est pas une science comme la physique, cela ne l’empêche pas d’être une discipline rationnelle. Si l’historiographie freudienne est bien une hagiographie, cela n’altère en rien le cœur de la discipline.

La psychanalyse ne peut se muer en une physique de l’inconscient : il n’est pas possible de penser la possibilité d’une « neuro – psychanalyse » à la recherche des éventuelles continuités entre la physiologie du cerveau et les concepts métapsychologiques élaborés par S. Freud. De même la constitution d’un corpus de connaissances générales transmis dans les amphithéâtres universitaires ne conduit qu’à renforcer la vanité normative des généralisations psychologiques sans rapport avec la substance propre à la discipline.

Mais c’est avant tout parmi les praticiens, dans les débats cliniques, les plus internes donc, que la résistance de la psychanalyse à elle-même est la plus aigüe. Pour ce lacanien, l’affadissement, la banalisation, voire le dévoiement de la psychanalyse, son « ravalement au rang de « thérapie humaniste » est possible pour tout analyste (les lacaniens ne jouissant là d’aucun privilège), dès que le Witz, l’esprit, cède face à un ensemble dogmatique de connaissances, voire en une série de formules toutes faites.

La dernière partie de son livre, consacrée à l’examen du contexte social dans lequel ces résistances prospèrent, m’a semblée la plus originale et la plus intéressante. L’auteur part de la situation de la psychiatrie, discipline quasi moribonde où la discussion rationnelle est monopolisée par les polémiques violentes et de mauvaise foi entre partisans et adversaires de la psychanalyse.

Le souci de « dépsychiatriser » les malades mentaux, de leur rendre leur autonomie, conduisant par exemple à rendre le mari schizophrène à sa femme, la dépressive chronique à son entreprise… sert avant tout à justifier la fermeture des lits d’hôpital, C’est ainsi que le nombre de malades mentaux s’accroît dans les prisons et dans les rues, tandis que les soins aux malades mentaux se diluent de plus en plus dans des formes d’accompagnement familiales et associatives. Les conséquences sont importantes pour la psychanalyse car ce mouvement « d’humanisation » des maladies mentales conduit en fait à l’euphémisation de la souffrance, euphémisation qui fonctionne absolument à rebrousse poil de la psychanalyse.

Dans ce contexte la défense positive de la psychanalyse s’avère difficile d’autant qu’elle s’est lourdement fourvoyée :

– Son appétit pour la généralisation psychologique irait de pair avec « la dégénérescence de sa production savante »

– Loin d’être comme à ses débuts, un scandale, elle s’est laissée approprier comme caution de causes idéologiques secrétant de nouveaux conformismes tout aussi contraignants que les précédents (minorités sexuelles, bouleversement des structures de parenté…).

– Dans un autre registre, la question sociologique qui oppose aux ravages supposés de l’individualisme contemporain la nécessité de « sauver le sujet » conduirait aussi la psychanalyse vers une perte de substance.

Au terme de ces sévères critiques, quel avenir la psychanalyse pourrait-elle encore imaginer? Celui d’une discipline modeste, ironique et décalée, ne cherchant pas à rassurer, montrant « l’existence au cœur de l’être de quelque chose qui n’est pas fait pour plaire, surtout pas moralement… »

Un ton prophétique pour plaider … la modestie ?


Sexual. La sexualité élargie au sens freudien (2000-2006)

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Il n’est sans doute pas nécessaire de présenter ici le co-auteur du “Laplanche et Pontalis”, le directeur de la traduction des Œuvres Complètes de S. Freud, l’artisan de la présence de la théorie psychanalytique à l’Université…

Disons qu’il apparaît comme un analyste qui a pris la métapsychologie freudienne à bras le corps avec l’ambition de poursuivre son édification, sans exclure la possibilité de rompre avec des pans entiers de l’édifice, prenant le parti d’une critique radicale des textes freudiens : il ne les considère pas comme “sacrés”, mais comme des instruments devant servir à la connaissance de l’inconscient, le cœur de la découverte freudienne.

Ce dernier livre – « Sexual » désignant tout ce qui relève de la théorie de la sexualité élargie, au premier plan de laquelle il situe la sexualité infantile “perverse polymorphe” – est composé d’une succession d’articles, organisés en ordre chronologique, ce qui permet de comprendre de plus en plus clairement les thématiques et les thèses centrales de Jean Laplanche. Pour s’en faire une idée générale, je citerai d’abord un passage d’une conférence faite à la Bibliothèque Nationale de France sur le thème de “Freud et la Philosophie” en 2006 : « … Je plaide un Freud contre un autre : le Freud de l’expérience et de l’exigence de l’altérité contre celui /…/ qui se résumerait dans une formule du genre /…/ “rien d’étranger n’est entré en toi, c’est seulement une partie de toi que tu ne veux pas voir” ».

Le “Freud de Jean Laplanche” donc, celui du “Primat de l’Autre”, met le sujet d’abord dans la “Situation Anthropologique Fondamentale”, c’est-à-dire dans la dissymétrie radicale et nécessaire à la conservation de sa vie d’enfant, d’infans : il est inévitablement aux prises avec l’adulte et donc soumis à la « séduction généralisée ». Cette situation consiste en une infinité de modalités de communication infra-verbales, et l’immerge dans d’incessantes difficultés voire impossibilités de traduire les messages énigmatiques que lui adressent ceux qui prennent soin de lui, chargés qu’ils sont par leur propre inconscient : par le refoulement plus ou moins efficace de leur propre sexualité infantile perverse, polymorphe… C’est dans cette situation que les fantasmes commencent leur constitution chez le sujet, et que se développe son propre inconscient, à son tour, sexuel infantile, pervers polymorphe…, pulsions à la recherche de tension et non de l’apaisement instinctuel. L’inconscient d’un sujet suivant Jean Laplanche ne viendrait donc non pas de pulsions héréditaires – ce qu’il nomme le “fourvoiement biologisant” de S. Freud – mais de nécessités psychiques répondant aux énigmes imposées par autrui.

A partir de l’idée phare de la “Situation Anthropologique Fondamentale” l’auteur nous entraîne vers bien d’autres innovations théoriques, comme en témoignent les deux articles situés au centre de ce volume. A partir des travaux de Ch. Dejours, il formule l’hypothèse d’une troisième topique, permettant de comprendre l’ensemble du spectre psychopathologique depuis le “normal névrosé” jusqu’au “border line psychotique pervers” et de dessiner un schéma d’appareil psychique comprenant deux compartiments inconscients (inconscient “refoulé” et inconscient “enclavé”) séparés par une ligne de clivage dont l’étanchéité est variable. Cette troisième topique le conduit à déplacer le “noyau oedipien” hors de l’inconscient ou de l’appareil psychique proprement dit, vers la culture: Il considère l’Œdipe comme une construction mytho-symbolique qui vient aider le dispositif psychique de liaisons, symbolisations, traductions, nécessaire au devenir humain.

Le chapitre consacré au « genre » lié au « sexué » et au « sexual » utilise les travaux déjà anciens de Stoller, qu’il critique d’ailleurs de fond en comble, mais aussi ceux de la philosophe Judith Butler ainsi que les études menées par des « observateurs » de bébés pour mettre en cause le primat du « sexué » et donner toute sa place au « genre » social, assigné, voire prescrit par les quelques autres qui entourent le bébé…

Ces textes où des options tranchées sont mises en évidence, travaillées, enrichies et adoptées les unes avec ou contre les autres, où des positions polémiques ne sont pas évitées, où des apports d’autres disciplines sont intégrées me paraissent d’une très grande valeur pédagogique et extrêmement stimulantes pour la pensée. Pour finir je livrerai une question que cette lecture a soulevée chez moi : Quelles conséquences cet ensemble métapsychologique amène-t-il dans la “conduite de la cure” ? Question d’autant plus vive (énigme d’autant plus acérée) si on songe à ce que Jean Laplanche nomme tour à tour “ritournelle” ou “bouillie”: la relation transféro-contre-transférentielle…

À lire absolument !


Foucault et la Psychologie

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Le lecteur trouvera dans ce livre une lecture très attentive de Foucault, constituée par une reprise minutieuse et chronologique des ouvrages du philosophe, de ses articles, de ses cours au Collège de France, ainsi que des entretiens donnés par lui pour la presse ou la radio.

Bien qu’il ait cherché à isoler “la psychologie” de l’ensemble des disciplines interrogées par Michel Foucault, c’est bien l’ensemble de l’évolution intellectuelle du philosophe que Saïd Chebili retrace depuis ses débuts, où l’influence marxiste et l’empreinte de la phénoménologie étaient très sensibles, jusqu’au Michel Foucault “abouti” de l’Histoire de la Folie à l’Age Classique, comme des autres travaux d’épistémologie concernant un très grand ensemble de disciplines : la clinique médicale, les théories, les institutions et les pratiques de la Psychiatrie celles de la Justice et de la répression.

Il envisage aussi les derniers travaux du philosophe, concernant le “souci de soi” – si différent du souci que la Science et l’Etat manifestent pour les individus placés sous leur emprise – « souci de soi » prôné par les philosophies de l’Antiquité grecque et envisagé comme une forme possible de subjectivation

Lecteur minutieux et pédagogue, Saïd Chebili, met particulièrement l’accent sur les aspects critiques des travaux de Michel Foucault, notamment sa dénonciation de la “prime de pouvoir” que la psychiatrie et la psychologie acquièrent en se faisant les auxiliaires prétendument “experts”, sinon savants, des dispositifs judiciaires et répressifs.

L’auteur évoque le silence des psychologues face à ces dénonciations et reprend les principales étapes de la polémique qui s’instaura en son temps avec Henri Ey, ainsi que les discussions des thèses foucaldiennes par Gladys Swain et Marcel Gauchet.

Concernant Henri Ey, il émet une hypothèse (“psychologique”, voire “psychanalytique”) sur la nature de sa réaction aux travaux de Michel Foucault. C’est presque l’unique signe qui indique qu’il n’est pas “exclusivement” philosophe.

En effet Saîd Chebili est psychiatre et « analyste en formation ».


Le psychiatre et le travailleur. Cheminement de la psychopathologie du travail d’hier à demain

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“Aimer et Travailler» :

Pour la Psychiatrie, depuis Pinel, la question du travail – pathogène et libérateur à la fois – a le plus souvent suscité de nombreuses oscillations et beaucoup d’ambiguïtés.

L’intérêt et les questionnements sur la valeur morale et donc aussi mentale et psychique du travail sont bruyamment revenus sur les devants de la scène médiatique en France grâce au succès du livre de Marie-France Hirigoyen dont l’inspiration théorique, visible dès le titre : Le Harcèlement Moral est principalement victimologique.

Mais il fait aussi l’objet, depuis la fin des années 1970, d’études cliniques et théoriques bien plus intéressantes pour les psychanalystes : c’est le psychiatre Christophe Dejours, Psychanalyste de l’A.P.F., Psychosomaticien, et Professeur au CNAM, Directeur d’une chaire désormais intitulée : “Psychanalyse, Santé, Travail» qui anime et poursuit son investigation sur cette question avec une équipe de praticiens-chercheurs.

À “l’Elan Retrouvé” crée en 1948 par le Dr. Sivadon, dans un moment où la psychiatrie française se développait et initiait de nouvelles structures, un intérêt particulièrement insistant a été marqué concernant le travail, compris tantôt comme origine de la survenue des décompensations, tantôt comme source possible de guérison.

Il n’est donc pas étonnant qu’une consultation spécialisée ait été mise en place dans cette structure pour recevoir des patients qui amènent des questions expressément situées dans le champ de la souffrance au travail.

Joseph Torrente, l’auteur de ce livre, dirige cette consultation : Il illustre son fonctionnement de plusieurs exemples cliniques en en montrant les surdéterminations sociales, organisationnelles et psychiques qui s’y mêlent et emmêlent. Il explicite aussi les grandes lignes, subtiles et complexes, des traitements psychothérapeutiques qui sont mises en œuvre dans cette structure.

L’essentiel de son livre est ensuite consacré à une présentation chronologique des divers travaux centrés sur le travail dans la psychiatrie française (il présente notamment les passionnantes études de Le Guillant sur l’aliénation mentale et sociale des domestiques) et résume les travaux et les conclusions principales développées par l’école de Christophe Dejours.

Pour des psychanalystes, ce livre, la fois clinique et théorique, a le grand mérite d’attirer l’attention sur un “objet” social et aussi “psychique” dont l’incidence sur l’ensemble du fonctionnement mental est rarement investiguée avec une telle précision.


Le raisonnement interprétatif

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Pour les psychanalystes, l’Interprétation constitue une activité cruciale, un lieu d’enjeux majeurs pour l’évolution des cures et en conséquence un champ d’interrogations, de travail, de discussions dans des registres à la fois techniques, théoriques, et même esthétiques.

Mais cette activité mentale, psychique, affective et intellectuelle spécifique au cadre analytique, appartient aussi au monde vécu absolument courant et quotidien, comme par ailleurs, à des disciplines savantes, se trouvant soumise à des règles, des méthodes, des procédés variés bien peu souvent explicités d’ailleurs.

Le livre de Laurent Stern, Professeur de Philosophie à l’Université de Rutgers, aux USA, spécialiste d’Esthétique est conçu avant tout pour les chercheurs en Sciences Humaines et Sociales. Son propos central considère son objet dans le contexte des conflits d’interprétation et s’efforce de traiter les questions qu’ils suscitent, notamment :

– Quelles sont les contraintes qui pèsent sur les interprétations ?

– Sur quoi repose notre exigence que les autres soient d’accord avec nos interprétations ? Comment soutenons-nous la validité de nos interprétations ?

– Quels sont les types d’interprétation que nous rencontronsÊ?

– Comment concilier le fait que la plupart du temps nous savons fort bien ce que nous avons voulu dire, car nous nous connaissons nous-mêmes, avec la possibilité pour un interprète de formuler à juste titre d’autres propositions – bien différentes – sur nous mêmes ?

Quoique l’auteur défende la thèse suivant laquelle les interprétations doivent être fondées sur des principes plutôt que sur des consensus entre les interprètes, il montre aussi que même des interprétations bien fondées peuvent être erronées, et que certains conflits d’interprétation sont interminables.”

Ce livre, présenté ici à partir d’une traduction de la 2°page de couverture, suppose, on l’aura sans doute compris, un lecteur anglophone, et mériterait évidemment une traduction française.


La méthode psychanalytique. Évolutions et pratiques

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L’ouvrage est édité dans une collection “ cursus ” qui propose en sciences humaines des synthèses approfondies de diverses disciplines et leurs évolutions et débats contemporains.

Dans cette perspective l’ouvrage de Claude Nachin est une sérieuse mise au point très documentée, balisant l’activité des psychanalystes contemporains et peut être un outil utile pour présenter notre discipline.

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