Société Psychanalytique de Paris

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Devenir Freud

Phillips Adam, Devenir Freud, (2014), Paris, éditions de l’Olivier, 2015, 233 p.

Adam Phillips ouvre sa réflexion sur l’expérience et la formation du jeune Freud en rappelant les arguments freudiens qui contestent la possibilité même d’une biographie. L’auteur, visiting professsor à l’université d’York, en littérature, et psychanalyste à Londres, est donc toujours aussi amoureux des paradoxes – comme en témoignent ses ouvrages précédents, Trois capacités négatives (supporter d’être perdu, d’être embarrassé, et d’être impuissant) et La meilleure des vies (sur les vies que l’on regrette de n’avoir pas vécues…) publiés en français aux éditions de l’Olivier en 2010 et 2014.

Comment Freud est-il devenu Freud ? C’est donc par la voie d’une anti-biographie qu’Adam Phillips aborde cette question. Contextuelle, la pensée d’Adam Phillips n’en est pas moins profonde. Son développement sur la condition des Juifs d’Europe, souligne la différence entre la génération de Freud et la précédente, et met en évidence à quel point la psychanalyse est née d’écarts et de déplacements, science immigrante de gens qui ne peuvent s’installer et qui éprouvent leur propre culture comme étrangère. En même temps, la découverte freudienne est celle d’un père de six enfants que l’on ne peut trop facilement assimiler à l’image romantique d’un génie solitaire.

A. Phillips rappelle la composition de la famille, les principaux événements familiaux, et les grandes données du parcours intellectuel de Freud. Mais les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, ils sont compliqués par le désir inconscient. Freud appartient à une génération de juifs dont beaucoup luttent pour leur assimilation et concevra la psychanalyse comme un projet héroïque, en référence à de multiples grands hommes. Or, selon la psychanalyse, l’idée même d’héroïsme constitue un essai d’autoguérison de notre vulnérabilité flagrante.

L’auteur lit ainsi la genèse de la psychanalyse à la lumière des découvertes et convictions freudiennes ultérieures. « A partir de l’histoire turbulente du déracinement de ses jeunes années, dans une Europe en proie aux transformations » qui aboutirent à deux guerres mondiales et à la volonté nazie d’extermination des Juifs, « Freud allait faire une histoire de la vie adulte avec une histoire de l’enfance, une histoire du développement avec une histoire de l’assimilation, une histoire de la civilisation avec une histoire de l’immigration » (p. 69). La psychanalyse est spécifiée par le lien que Freud établit entre l’enfance remémorée et les plaisirs et souffrances de l’âge adulte : l’enfant est soumis à un trauma cumulatif, et l’adulte névrosé, accidenté de l’assimilation, ne peut se remettre de son enfance qu’il déforme en la racontant. Les souvenirs-écrans sont dès 1899 identifiés par Freud comme des représentations déguisées de désir. La seule chose qui s’approche de la vérité du souvenir est à chercher dans l’invention par Freud du couple formé par le psychanalyste et son patient. Ce que nous avons pris pour la vérité appelle l’interprétation.

Les informations sur la jeunesse de Freud sont lacunaires. Ses principaux souvenirs sur ses premières années sont des souvenirs de perte : l’arrivée rapide de frères et sœurs successifs (peut-être déterminante pour les réactions d’ambition et de rivalité) ; l’emprisonnement pour vol de sa gouvernante catholique ; le jugement négatif de son père (« On ne fera rien de ce garçon ») ; son père lui racontant qu’il s’est baissé pour ramasser son bonnet qu’un chrétien avait fait tomber en l’injuriant. Dans chacun de ces souvenirs, un futur doit être élaboré à partir d’une catastrophe.

La psychanalyse serait le compte-rendu freudien de ce que les gens peuvent faire avec l’expérience de la perte du sentiment d’être exceptionnel, d’être un peuple élu et le préféré de la famille… La sensibilité de Freud est plus élégiaque que commémorative ; l’enfant qui veut posséder sa mère se sent continuellement en train de la perdre ; l’expérience du deuil et de nos limites est ainsi sous-jacente au plaidoyer freudien en faveur du plaisir. Les premières patientes de la psychanalyse furent des personnes qui ne s’intégraient pas, qui parlaient une langue de symptômes physiques bizarres. Grâce à sa méthodologie scientifique, Freud allait réincorporer dans une compréhension cohérente tout ce qui déréglait la culture : la sexualité, la violence et leur transformation en symptômes.

Quel futur peut-on récupérer du passé ? Le Freud des Lumières veut croire que ce qu’on a perdu peut être récupéré sous la forme du savoir. Un Freud plus sombre et problématique pense que le sujet humain n’est ni progressiste ni accessible à la raison et se dresse contre les résistances de ses contemporains à se connaître. La connaissance n’est qu’un médiocre contenant pour la sexualité et la violence… Le Freud qui émerge ainsi d’une enfance juive de son époque, assez banale en un sens, pour entrer dans l’éducation libérale de la Vienne des années 1870 est ainsi habité par des questions fondamentales : Qu’ont perdu les Juifs et que peuvent-ils devenir ? Plus largement : que doivent abandonner ses contemporains pour vivre leur vie et que coûte un tel renoncement ? Et du point de vue de la méthode : Comment quelqu’un peut-il changer quelqu’un ?

Adam Phillips reprend dans cette perspective les éléments de l’histoire du jeune Freud, grand lecteur, passionné par l’histoire ancienne, adolescent brièvement amoureux de Gisela dont il admire beaucoup la mère, très cultivée, et qui décide de devenir explorateur de la nature, tant il est avide de connaissances et marqué par la pensée de Darwin. Il évoque les aînés et compagnons décisifs Brücke, Charcot, Breuer et Fliess qui lui offrirent une sorte d’institution professionnelle et affective, et dresse un portrait remarquable de celle qui deviendra sa femme, Martha, que Freud rencontre à trente-six ans.

Mais le rapport de Freud à la pensée et à l’institution scientifique ne sera pas sans ambivalence. Le savoir commence par une réalisation imaginaire de désir. La psychanalyse sera une tentative scientifique de comprendre la puissance et l’origine des préjugés. Car l’inconscient sabote nos théories et rend éphémères nos convictions, il ne nous laisse pas nous installer… Freud n’a découvert ni la sexualité infantile, ni l’inconscient, ni l’autodestructivité radicale, mais il a révisé le sens traditionnel de ce que cela signifiait, et il y a ajouté une méthode d’exploration. Le travail du rêve marque la façon dont nous empruntons sans cesse au monde qui nous entoure, tout en nous protégeant de cette immersion par des défenses de survie (elles-mêmes empruntées à la culture) qui masquent et déforment notre désir.

La suite du livre explore les particularités de l’élaboration freudienne, et plus particulièrement les enjeux des cinq grands livres rédigés entre 1898 et 1905. L’auteur montre combien la psychanalyse que Freud a pu inventer – emblématiquement représentée par la judéité, la télépathie et les cigares – est, comme son fondateur, d’un statut incertain, comme l’est aussi le lien entre transgression et connaissance, ainsi que l’inventivité incessante d’une sociabilité et d’une communication consciente et inconsciente.

On ne peut que souligner l’intelligence remarquable de la psychanalyse qui sous-tend cette reconstruction passionnante et complexe de la formation et des intuitions du jeune Freud.

Publié le 16 décembre 2015

 

L’insidieuse malfaisance du père

L’insidieuse malfaisance du père, Paris, éditions Odile Jacob, 2013, 205 pages – ISBN 978-2-7381-2957-4

Ce livre de Danièle Brun, psychanalyste membre d’Espace analytique présidente de la société Médecine et psychanalyse et professeur émérite de l’université Paris-Diderot, continue son exploration des imagos parentales et de leurs effets indésirables. Dans Mères majuscules (éditions O. Jacob, 2011), elle évoquait une mère associée à un être-mère idéal, mais portant la nostalgie d’un autre enfant auquel le sien ne correspond pas, mère à la fois omniprésente et insaisissable.

L’insidieuse malfaisance du père explore cette fois les traces laissées par le père dans la psyché. Elles sont malfaisantes non du fait d’une quelconque maltraitance, mais au contraire, dans la mesure où il est extrêmement difficile de se défaire de l’idéalisation initiale du père. C’est cette désidéalisation impossible qu’analyse Danièle Brun, si ancrée que la malfaisance est active au-delà de ce qui en est consciemment perçu, et reste insidieuse, puisqu’elle prend principalement la forme de l’attachement indéfectible. L’histoire du père avant sa paternité a laissé des stigmates que lui-même a préféré enterrer ou oublier. A la place s’instaure une image de héros potentiel à laquelle chacun se rallie pour son confort et dont l’impact est d’une puissance ravageuse. Etre fils ou fille d’un père introduit le trouble, l’oscillation entre la Majesté du père « ce héros au sourire si doux… » et son insidieuse malfaisance qui échappe à la saisie concrète. Le livre, réagissant à la tendance filiale de Freud  d’innocenter tous les pères, veut être un apport à la compréhension de l’influence du père et de l’impact des identifications qu’il transmet.

Trop belle et trop consensuelle, l’image du héros tient lieu d’écran et de leurre pour éviter les représentations se rapportant à la sexualité cachée du père. Que cette sexualité soit ou non moralement critiquable, ce sont ses investissements personnels intimes qui font l’objet d’un impensé radical. Le livre déploie cette interrogation en prenant appui sur de multiples  moments de cure, mais aussi sur le livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, où la quête de compréhension du suicide de la mère mène à désidéaliser le grand-père maternel. Ferenczi, bien sûr, mais aussi Henri Bauchau et Kafka sont évoqués. « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » Cette interrogation pressante, enflammée, du rêve liminaire du chapitre VII de l’Interprétation du rêve accompagne tout le livre et sa fiévreuse quête œdipienne. Les appels en absence, la pauvreté du père, ses blessures intimes et sa sexualité marquent la transformation de l’amour du père, mais sa figure en majesté conserve une survivance ; l’isidieuse malfaisance du père reste part intégrante des identifications qu’il transmet, de l’idéalisation qu’il incarne et de l’homme qu’il est au quotidien

La construction du sens

La construction du sens, Paris, PUF « Le fil rouge », 2010, 291 pages-ISBN 978-2-13-058362-2

Psychanalyste formateur de la Société suisse de psychanalyse, Jacques Press présente, dans la ligne de son rapport de 2008 au Congrès de Genève des psychanalystes de langue française sur la construction, mais en y incluant d’autres travaux, ses réflexions sur la psychanalyse et la psychosomatique. Ouvrant son livre par une évocation d’Aby Warburg, il insiste d’emblée sur l’ambiguïté fondamentale de toute construction, à cheval entre tentative délirante de guérison du trouble  et mise en forme menant à la connaissance. L’enjeu n’est pas d’opposer une représentation à une autre mais de tenir compte de la tension qui menace d’un court-circuit l’activité de pensée elle-même. La détresse première, l’Hilflosigkeit, tient à l’absence trop longue de l’objet secourable mais aussi à l’exposition à une excitation pulsionnelle sans forme.

Convaincu que l’on ne peut penser la pulsion sans l’objet, ni l’objet sans la pulsion, Jacques Press se propose de suivre la ligne de crête qui sépare et unit des versants différents, délire et construction, pulsion et objet, vérité de l’histoire et vérité interne, dans leur tension dynamique et dans la remontée vers leur source commune, en dialogue avec la philosophie (Wittgenstein, Austin), l’anthropologie (J. Goody, Sahlins) et l’histoire de l’art (Didi-Hubermann). Il s’agit moins de construire le fait passé que le regard qui permet de le voir,  et moins d’interpréter un contenu que de construire la forme qui permette au contenu d’advenir, donnant ainsi un espace au non-existant, position sensible aux potentialités du patient, à partir des vibrations dans le contre-transfert des zones de dysfonctionnement – aux antipodes de la mise en évidence des insuffisances de fonctionnement. 

La réflexion se déploie en appui sur la clinique, à partir d’une relecture des enjeux du Moïse de Freud de 1938 et de l’importance donnée à la notion ferenczienne de confusion de langues, comprise comme un véritable paradigme de la non-communication. Une partie essentielle de l’ouvrage est consacrée au défaut de passivité, butée centrale menant à revisiter les questions de la régression, du traumatisme et de l’hallucinatoire. Une autre mène le débat psychosomatique avec  l’Ecole de Paris, et oppose les maladies à crises aux désorganisations progressives.

Le livre se conclut par un examen attentif de la présence sensible de l’objet analyste, construction d’une véritable position passive dans la dialectique entre négativité du cadre et qualité de la présence. Cette valeur de la présence importe d’autant plus que construire consiste à donner sa place à quelque chose qui n’a pu la prendre et donc à créer la trame invisible où les mots rebondissent et s’échangent, retrouvent leur épaisseur et leur polysémie, permettant d’une part les processus de pensée non advenus jusque là, d’autre part la reprise des fondements de l’identité. On ne peut faire abstraction de la qualité du tissu relationnel qui tisse une toile de sens qui finit par tenir, donc de la qualité de présence de l’analyste. Si l’autre – le parent, l’analyste – peut se mettre à cette place qui est la mienne aussi sans me détruire ni me disqualifier, mais dans une fonction de medium qui laisse apparaître le sens, sans que lui-même ne soit détruit ni disqualifié, c’est que j’ai le droit d’exister. Devenir ce que l’on est serait, faisant de notre inachèvement une richesse et non une amputation, laisser agir en nous le reste qui nous meut tout en nous échappant à jamais,  dans la construction indéfinie d’une féminité originaire, source profonde de notre créativité. 

L’écoute de l’analyste. De l’acte à la forme

La forme n’est pas un état mais un acte, et c’est avec elle que travaille le psychanalyste : chemin, pulsation suscitée par la perte, tension de la quête, formes verbales étranges, formes symptomatiques dont la source se dérobe, formes visuelles où se voilent et se dévoilent le plaisir et l’interdit, formes auditives où chaque modulation de la voix signifie l’insistance ou la défense sont au centre de l’expérience analytique. Ce n’est qu’en surface qu’émergent les formes indéchiffrables qui s’offrent à la pensée en quête de l’élucidation des productions inconscientes. L’exercice de l’analyse est constamment pris dans une tension entre le plan des formes marquées par la déformation imposée par la censure, et celui de l’action des formes expressives à valeur performative, essentiel à la saisie du transfert. La difficulté tient à l’articulation de ces deux plans, le sous-sol théorique en est la définition freudienne de la pulsion comme « morceau d’activité » (Pulsions et destins de pulsions, 1915).

Explorant la notion freudienne de « figurabilité », ou mieux de « présentabilité » (Darstellbarkeit) Laurence Kahn, membre titulaire de l’Association psychanalytique de France déploie sa réflexion sur la production et le déploiement des formes, c’est-à-dire de la Darstellung, ou « présentation » qui soutient la figurabilité du rêve, mais aussi un très grand nombre d’autres productions de l’inconscient et l’ensemble de la réalité psychique. Le premier chapitre critique l’idée d’une profondeur qui serait distincte de la forme et sous-jacente à celle-ci. C’est toujours à partir du destin des formes que s’invente la représentation des forces. C’est toujours à partir de la surface que se conçoivent ensemble les opérations de la figuration et la constitution de l’appareil à figurer, les opérations de l’interprétation et la méthode qui permet l’interprétation. Le second chapitre soutient avec fermeté que la présentation ne représente pas. La Darstellebarkeit renvoie aux conditions de possibilité d’un acte, celui de présenter de manière sensible, par un moyen approprié.

S’il y a des images dans le rêve, elles ne sont pas signe d’une chose représentée, mais le résultat du traitement d’un matériau psychique qui n’est pas une traduction. L’original n’existe pas, la référence est disloquée ; le processus primaire ne sait que désirer et présenter la satisfaction comme accomplie. La présentation est immédiate, déliée des contrantes du temps, de l’espoir, de l’attente ; elle fait être en faisant percevoir. C’est en termes d’actualisation, donc d’agir (y compris dans le symptôme en agissant à la fois deux volontés conradicotoires) et de reviviscence hallucinatoire qu’il faut penser le pouvoir de la force présentante. L’incarnation transférentielle s’effectue à partir d’une déformation par transfert, et conduit à penser les effets de la présence mais ausi le nécessaire fond hallucinatoire actif dans le langage.

Dans ce livre très dense, Laurence Kahn nous entraîne dans sa lecture exigeante du texte freudien dont elle dégage des enjeux essentiels tant pour la pratique de la psychanalyse – l’écoute de l’analyste – que pour son épistémologie. Sa thèse mérite discussion : n’existe-t-il que des formes dans la vie psychique, et faut-il, pour se prémunir contre une pensée métaphysique de l’être, privilégier la combinatoire des formes sur la réflexion sur l’énergétique et l’affect ? Mais en tout état de cause, nous n’avons pas fini d’explorer et de digérer la révolution freudienne ; Laurence Kahn nous montre, sous une forme qui exclut toute édulcoration, à quel point c’est dans le traitement de la surface que se manifeste le sens, et que celui-ci est une force, donc une action.

La séduction éthique de la situation analytique. Aux origines féminines maternelles de la responsabilité pour l’autre

Viviane Chetrit-Vatine, membre formatrice de la société de psychanalyse d’Israël, publie ici une reprise de sa thèse consacrée à la dimension éthique de la situation psychanalytique. Elle se réclame d’emblée de la pensée philosophique d’Emmanuel Lévinas, et de la ligne psychanalytique de Jean Laplanche. La position éthique est première, fondatrice de l’humain, dans la ligne du « principe responsabilité » tel que l’a développé Hans Jonas.

La première partie de l’ouvrage traite « d’une contribution possible de Lévinas à la psychanalyse contemporaine », confrontant la conception freudienne de l’éthique ainsi que les positions lacaniennes aux thèses de Lévinas, en privilégiant peut-être un certain concordisme pour mieux asseoir son propos. Dans cette relecture de l’œuvre du philosophe, la responsabilité asymétrique pour l’autre, telle que la conçoit Lévinas (c’est-à-dire comme substitution et non comme réciprocité) est alors proposée comme éthique de l’analyste, dans la sensibilité à la vulnérabilité, au visage de l’autre, à la proximité et à la caresse. La personne de l’analyste est alors considérée comme un espace matriciel.

Une deuxième partie relie cette conception de l’éthique aux conditions de la séduction originaire telle que la comprend Jean Laplanche, source, selon V. Chetrit-Vatine, d’une exigence de responsabilité. L’exigence éthique naît dès le départ de la vie et se déploie dans le mouvement même de la passion maternelle, à partir d’un primat de l’affect. Le besoin d’éthique dans la cure relève de la même nécessité, car l’analyste, medium malléable, est, comme la mère, un objet transformationnel. La passion de l’analyste et la séduction éthique de la situation analytique sont ainsi étudiées dans une troisième partie comme la voie de l’appropriation subjective dans la cure dont l’asymétrie soutient un triple transfert : transfert « en plein », actualisation directe des imagos parentales et des modes de relation de la prime enfance, mais aussi transfert de séduction originaire et transfert d’espace matriciel.

Une quatrième partie, liées aux thèses de Jacques André sur les origines féminines de la sexualité, s’attache aux origines féminines/maternelles de la responsabilité pour l’autre, avec la visée de proposer un nouveau statut psychanalytique de l’éthique, prônant une passivité non masochiste. La mère est effractée par la présence d’un être vivant se développant en elle, puis, lors de la naissance, l’effraction est réitérée par la rencontre avec l’enfant démuni, totalement dépendant ; chez la mère, cette rencontre suscite un état de dés-aide, une détresse qui est par elle-même exigence d’éthique. Il s’agirait donc de poser une forme de primat de la passivité, dégagée de la culpabilité et dépassant la bienveillance naturelle, sans tomber dans une logique sacrificielle. L’in-quiétude est éveil éthique de l’analyste. Dans les annexes de l’ouvrage sont abordées les nouvelles parentalités ; on y trouve également le commentaire d’un article de Laplanche « responsabilité et réponse », qui transforme le « répondre de » central chez Lévinas, en un « répondre à » qui est à comprendre en liaison avec le refoulement originaire dans la transmission du message énigmatique adressé inconsciemment à l’enfant.

Développant de façon systématique sa ligne de réflexion, l’ouvrage ne va pas sans soulever des questions tant sur la conception des rapports entre psychanalyse et philosophie que sur la place bien limitée laissée par cette perspective tant au transfert paternel qu’à la tiercéité.  

Le Moment freudien

L’œuvre de Christopher Bollas, membre de la British Psychoanalytical Society et de la société psychanalytique de Los Angeles, n’est, malgré son importance, que très partiellement traduite en français. Le Moment freudien, qui rassemble plusieurs textes écrits en 2006, est à même de donner au lecteur français un accès très riche à cette pensée critique sans concession. Pour Christopher Bollas, en effet, Freud lui-même n’a pas pleinement développé sa première conception du transfert comme transfert des pensées inconscientes vers la pensée consciente, ni son intuition de la communication d’inconscient à inconscient entre l’analyste et son patient. La polarisation de la pensée des psychanalystes post-freudiens sur le seul Transfert du patient sur son analyste, ainsi que sur le contre-transfert de l’analyste, oriente et réduit l’écoute à une seule des catégories de la perception inconsciente, celle de la relation, aux dépens des innombrables fils de pensée liés à la complexité des processus inconscients.

Féroce envers ses collègues britanniques adeptes de l’interprétation systématique de l’ici et maintenant, qui ramènent à la relation avec eux-mêmes tout ce qui se passe en séance sans laisser se déployer les associations du patient, Bollas soutient que tout patient est en mesure d’associer librement, de passer d’une idée à une autre, surtout s’il est incité à parler de façon précise du plus quotidien de son existence. Un psychanalyste trop actif, qui interprète dès que la séance démarre, ne laisse pas le patient déployer son associativité et l’analyste ne peut entendre ni la complexité de sa vie psychique ni sa créativité. Le déploiement de la perception inconsciente, si explicite dans le modèle du travail du rêve, suppose de penser les transformations psychiques et les articulations de l’inconscient entre les différentes catégories de pensée et les multiples fils de la pensée inconsciente – laquelle, toujours faite de processus dynamiques, n’est pas constituée seulement par des contenus refoulés. L’inconscient orchestre en une condensation ces perceptions inconscientes à tout moment de la séance, car un même fil de pensée s’exprime par plusieurs catégories à la fois (affect, voix, rythmes, transfert, émotion, ironie ou effort, etc.), ce qui n’exclut nullement la conflictualité interne entre ces divers ordres de pensée. Le fil de la pensée inconsciente se repère par la séquence narrative, l’enchaînement des idées au cours de la séance. Un moment fort du livre est constitué par deux entretiens avec Vincenzo Bonaminio lors du congrès de la fédération européenne de psychanalyse d’avril 2006 ; l’index des notions contribue à faire de l’ouvrage un instrument de travail très précieux.  

Clivages. Moi et défenses

En 1988, Gérard Bayle, membre titulaire formateur de la Société psychanalytique de Paris, introduit la notion de clivage fonctionnel, réaction immédiate de défense contre une attaque de la psyché, défense habituellement transitoire qui  isole fonctionnellement la partie atteinte. Le clivage structurel, permanent, est engendré chez les enfants et avec leur participation, par le maintien excessif d’un clivage fonctionnel des parents. En 1996, Gérard Bayle présente au Congrès des psychanalystes de langue française un rapport sur les clivages, qui développe cette distinction et insiste, comme le présent ouvrage, sur la fonction synthétique du moi.

Pas de clivage sans collage. L’auteur souligne l’importance d’une forme de captation narcissique, l’asservissement pervers des processus défensifs d’un sujet par un autre. Du fait que l’enfant est objet pour la mère et que les fantasmes de celle-ci modulent son organisation psychique, la relation objectale est incluse dans l’autoérotisme primaire et dans la continuité narcissique du sujet. Ce qui appartient à un sujet mais ne fut jamais subjectivé peut se glisser dans ses pensées, ses actes, son sentiment d’identité. Certaines précautions excessives de l’entourage sont destinées à protéger la descendance et l’entourage lui-même de deuils non faits, d’horreurs sans nom, de blessures psychiques mal cicatrisées. Cette forme de perversion narcissique entame le moi, et d’abord le soi (sa forme la plus primitive), sous forme de clivages souvent ineffaçables pour peu que l’enfant en investisse le processus. L’hallucination négative, le déni, l’idéalisation et la forclusion déploient alors leurs attaques contre la symbolisation, la subjectivation et la structuration œdipienne. L’ouvrage présente ainsi une perspective d’ensemble de l’économie et de la dynamique des clivages, distinguant entre le fétiche et l’objet prophétique, entre les objets phobiques, les objets fétichiques et les objets transitionnels, mais aussi entre le rejet et le désaveu dans la constitution du déni, ce qui permet à l’auteur de penser l’articulation des défenses entre elles et le leurre de la fonction synthétique du moi.

S’il est ainsi un bon usage du clivage, la déroute des pensées, le mélange de soi, un magma informe d’affects et de figurations incapables de donner lieu à un jeu des représentations peuvent s’ordonner à partir d’un clivage. Les croyances agissent en ce sens, organisant un ordre arbitraire mais rassurant en se clivant de la réalité inquiétante et en créant des fétichisations.

L’ouvrage développe cette thèse en présentant d’abord la fonction synthétique du moi, puis une étude systématique du clivage freudien, qui permet une ressaisie de la métapsychologie du moi. Il en découle une mise en évidence, à côté des clivages défensifs, de ceux qui révèlent un défaut de liaison interne, une faille dans l’unification du moi. L’enfant ne peut alors affronter la traversée de l’Œdipe, il reste collé à ses parents, et ceux-ci ne remettent pas en cause leur narcissisme blessé. Par endoctrinement ou dressage, par exhibition ou par secret, certaines chances de conflictualisation sont écartées au profit du maintien d’un statu quo préœdipien, en un « gel entropique du moi ». L’étude des défenses précède une reprise plus approfondie de l’économie et de la dynamique des clivages, qui introduit au repérage des signes cliniques d’un clivage dans le contre-transfert, puis à la discussion de la notion de clivage potentiel, qui surgirait brusquement, selon l’image freudienne du cristal fêlé. Gérard Bayle ne reprend cette notion que dans la perspective d’une potentialité de révélation des carences jusque là inaperçues dans la fonction synthétique du moi, soit par débordement (clivage fonctionnel) soit par forclusion (clivage structurel). Ces deux formes de clivage sont ensuite étudiées dans leur déploiement, le texte de Freud sur l’Acropole venant illustrer la relation entre le clivage fonctionnel et la subjectivation, tandis que les destins du clivage de deuil font l’objet d’une attention particulière. Les clivages structurels sont définis, étudiés dans leur économie, leur dynamique et leur diversité, avec le risque d’un collage, de la relation adhésive à l’analyste. Le dernier chapitre revient sur les perversions, sur l’inévitable part de dépersonnalisation dans la création sublimatoire, et sur la fonction de la croyance dans la psychose. S’il faut de la rigueur dans la classification des clivages, les intrications entre clivages fonctionnels et clivages structurels sont inévitables. S’ils sont toujours des réponses à la déroute de la fonction synthétique du moi, les clivages ont leur pertinence ; un clivage fonctionnel bien tempéré est un processus de valeur pour la constitution du cadre analytique et de l’écoute de la réalité psychique, permettant de percevoir finement les affects et d’éviter les actings. Au terme de cet ouvrage très élaboré, ouvert et rigoureux, il faut en revenir à l’Acropole et à la douceur qui émerge des deuils.  

En deçà de la sublimation. L’Ego alter

Par la notion d’Ego alter, Muriel Gagnebin, membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris et professeur à la Sorbonne nouvelle (Paris III), rend compte d’une expérience très particulière de l’artiste, une rencontre intime avec l’altérité en soi toujours déroutante, stupéfiante. Tout se passe comme si quelque Autre s’imposait, devant qui l’artiste ne peut que s’incliner, pour se laisser guider. Nombre de témoignages d’artistes, viennent tout au long du livre à l’appui de cette thèse. Certaines œuvres apaisent  et bercent le spectateur, d’autres l’émeuvent et le bouleversent, l’éprouvent, voire suscitent une sorte de commotion et des mouvements de dépersonnalisation. Deux registres fondamentaux se dégagent ainsi du commerce avec l’Ego alter. L’introduction se place sur un plan épistémologique. Ce qui échappe à l’artiste relève d’un inconscient de l’œuvre, pensé à la fois dans le prolongement de l’objet transitionnel winnicottien et du sujet transitionnel proposé par Michel de M’Uzan qui souligne le vacillement du moi et le spectre d’identité. Tissage herméneutique, l’œuvre d’art est un modèle de la notion freudienne de construction. Créer est finalement une fatalité plus qu’une liberté. Dans le mouvement de la création, « là où était le Moi doit advenir le Ça » selon la formulation de Michel de M’Uzan. « Je ne choisis pas mes mots, ce sont eux qui m’obligent » dit une analysante-poète.

La première partie du livre rend compte de la naissance de l’Ego alter et examine le terreau de la création. Un premier chapitre est consacré à une étude de la projection (déjà publiée dans la Monographie sur les Figures de la projection – PUF, 2008, mais ici remaniée) mise en œuvre dans la production d’une œuvre d’art. Essentielle, elle sous-tend toute fécondité ; le travail de sublimation n’intervient que dans quelque après-coup toujours hasardeux. La rencontre de l’Ego alter se fait inévitablement dans la peur, la colère ou la haine. Le second chapitre, à partir du surréalisme, s’attache à l’expérience du désêtre comme achoppement propre à l’identité originaire, passage nécessaire au dégagement du génie. Particulièrement troublant, le troisième chapitre passe en revue le traitement des seins, support de projection, dans l’art contemporain.

La suite du livre propose une grande diversité d’éclairages. L’auteur dégage les multiples fonctions du rêve au cinéma, éclairage spécifique sur l’acte créateur. A propos de l’Inquiétante étrangeté, elle discute le syndrome de Stendhal, qui correspondrait à un premier temps de désintrication pulsionnelle suscitée par la contemplation, lors du contact originel avec l’œuvre. Mais s’ensuit habituellement un second temps de projections et d’identifications, qui conduisent à épouser plus ou moins profondément la poïésis de l’œuvre ; le corps de l’œuvre y devient prolongement du corps du spectateur, permettant un troisième temps restaurateur des capacités auto-érotiques voire réparateur de leurs carences. L’impression d’inquiétante étrangeté dans l’œuvre permet ainsi d’accroître la tolérance aux dépersonnalisations et aux régressions. Des réflexions sur le Journal d’Amiel marqué par la « prolifération du dire », et sur Beckett dont le solipsisme serait une plongée dans le « vital-identital » en deçà du pulsionnel sont présentées comme des éclipses de l’Ego alter, tandis que le cinéma de Théo Angelopoulos serait une évasion de l’Ego alter visant surtout l’ébranlement économique du sujet qui regarde. Une dernière partie s’attache aux peintures monochromes et tout particulièrement à la peinture noir sur noir (Cf. Malevitch, Rothko, Reinhardt, B. Newmann, Soulages), qui serait fin de non-recevoir face aux saillies troublantes et aléatoires de l’Ego alter, tout en pouvant s’interpréter comme dévoilement de l’Etre du monde, autant que comme immersion narcissique sans extériorité.

La conclusion du livre revient sur la fécondité herméneutique de la notion d’Ego alter dans la compréhension des mouvements de la poïésis. Il me semble que sont possibles deux modes de lecture – complémentaires plutôt que contradictoires – de cet ouvrage affirmatif, riche et parfois même touffu, toujours suggestif : le premier suit davantage le propos théorique, et le lecteur entre progressivement dans la perspective de l’Ego alter. L’autre lecture est celle du visiteur d’une exposition solidement fondée, mais permettant surtout la visite argumentée d’une très grande diversité d’œuvres qui nous déstabilisent par leur profusion même et par la richesse des interrogations qu’elles suscitent. L’ouvrage nous fait ainsi éprouver quelque chose de l’ébranlement qui préside aux apparitions de ce que Muriel Gagnebin  – après des livres déjà nombreux dont Pour une esthétique psychanalytique (1994), Du divan à l’écran (1999) et Authenticité du faux (2004) – a choisi de mettre en évidence sous la dénomination d’Ego alter.

Croire avec Freud ? Quête de l’origine et identité

Sous l’égide de la croyance, c’est à une enquête minutieuse sur la genèse de la psychanalyse que se livre Emmanuel Schwab. Cette recherche généalogique, dont l’esprit repose sur l’idée que Freud aurait vécu une forme de “crise initiatique” lui permettant d’assumer pour son propre compte son rapport à ses origines, reprend et interprète en détail les perplexités, bouleversements et remaniements identitaires et théoriques de Freud entre 1895 et 1901, l’élaboration de l’Esquisse, la période de l’auto-analyse avec les relations de Freud à son père et au judaïsme, mais aussi avec sa Nania, première initiatrice. Puis il en montre l’issue avec l’espace intime des souvenirs-écrans, la découverte de l’interprétation des rêves, et la conquête de Rome mise en rapport avec l’athéisme de Freud.

La croyance peut faire craindre le délire, mais le soupçon envers les illusions doit à son tour être soupçonné, affirme l’auteur, car il peut être porteur d’une illusion de maîtrise, voire d’une identification à la mort. L’hypothèse intéressante d’une unité du champ de la croyance, constituée à partir de la question de l’origine, permet de relier notamment l’abandon de la neurotica avec les positions de Freud envers son père, le judaïsme et sa réflexion critique sur la conviction religieuse. Ainsi peuvent jouer de manière très heuristique le croisement entre les données biographiques et les élaborations théoriques de Freud. L’ensemble de l’étude est à la fois attractif et fécond, et laisse l’envie de les confronter à l’étude des grands textes de Freud sur le phénomène religieux : Totem et tabou (1913) puis L’avenir d’une illusion, Malaise dans la culture et Moïse et le monothéisme