Société Psychanalytique de Paris

image_pdfimage_print

Christian Jouhaud, Une femme a passé. Méditation sur la Gradiva

C’est en historien d’abord que Christian Jouhaud s’intéresse au commentaire freudien du roman de Jensen : Gradiva. Une histoire sentimentale, un roman un peu niais, mais que Freud a rendu célèbre en parvenant à en transmettre le trouble poétique. Jouhaud remarque combien Freud édulcore curieusement le récit, négligeant ses doubles sens sexuels. Il suppose à cela la nécessité d’apaiser le scandale après la parution peu de temps auparavant des Trois essais sur la sexualité. L’excitation érotique entre les jeunes gens, tissée autour de ces histoires de lézards qui disparaissent dans des fentes (comme le fera d’ailleurs l’héroïne elle-même) n’est pas relevée par Freud.

Mais surtout Jouhaud souligne le malentendu à propos de la fameuse démarche de Gradiva, celle du fragment de marbre dont Freud a conservé un moulage au pied de son divan et autour de laquelle tourne tout le roman. Tout à la fois fixation fétichique et signe de reconnaissance, elle constitue un point de jonction entre le passé et le présent, entre l’objet perdu et sa retrouvaille. Or cette démarche, qui permet à Hanold d’identifier électivement son objet, n’en est pas une. Tout le monde s’accorde aujourd’hui à y reconnaitre, non pas une marche progrédiente anatomiquement impossible, mais un pas de danse, un sautillement sur place. Le bas-relief dit de la Gradiva est le fragment d’une procession rituelle de danseuses. « L’intrigue de Jensen a une voie d’eau » dit joliment l’auteur, et qui signe la dimension de fantasmagorie du roman.

Car il faut distinguer – nous dit l’auteur – ce qui ressort de la perversion et ce qui n’est que fantasmagorie, laquelle est la conséquence de l’animation soudaine d’un inerte, en l’occurrence par l’effet d’un éclairage, soudain direct, d’un rayon de soleil. La fantasmagorie à partie liée avec la magie. « Elle fait sortir l’image de sa prison de pierre ou de papier ». C’est ainsi que dans le récit certains éléments font office d’objets métonymiques qui mettent en contact passé et présent, animant l’un au sein de l’autre : le vent anime les ruines, ou bien ce sont les lézards, identiques à eux –mêmes au fil des générations. C’est ce point de contact qui permet le retour du refoulé et que Freud illustre par la référence à la gravure de Félicien Rops de La tentation de Saint Antoine.

La fantasmagorie permet l’effacement des frontières ente le dedans et le dehors, le temps présent et l’avant. Mais cette illusion est fragile, il suffit du vol d’un bourdon, bien présent dans l’actualité, pour la dissiper. Elle révèle alors la présence souterraine d’une autre histoire, ici celle d’un lien incestueux frère –sœur, thème très présent dans l’œuvre de Jensen. Mais, de même que le moine de la « Névrose diabolique » Hanold est « possédé » par la puissance érotique du bas-relief. Le passé y impose la présence non des morts, mais d’anciens vivants. La possession rend visibles l’absence de solution de continuité entre les mondes, les topiques les espaces psychiques.

Venons-en à l’apparition de Gradiva dans les ruines dans l’immobilité d’un midi écrasé de lumières et accompagné de bruits étranges, effet de la divagation d’Hanold, une errance qui lui fait rencontrer les empreintes, traces négatives, d’un passé perdu soudain réactualisé. L’empreinte dit l’auteur est comme une dissonance qui, comme le vol du bourdon, vient s’interposer entre la vision et l’apparition, lui conférant un poids de réalité.

Martin Joubert

Yann Diener, Des histoires chiffonnées

Hans raconte à son père interloqué, qu’il a rêvé d’une girafe chiffonnée. Pour expliquer son rêve, il roule en boule une feuille de papier. Il lui apprend que les rêves ne sont pas construits dans des espaces euclidiens. Avec ces passages, de trois à deux, puis à un nombre élevé de dimensions de l’espace de la représentation, Yann Diener suggère que notre rapport à l’inconscient peut être pensé, à la manière du cosmos, comme un espace complexe multiconnexe, c’est-à-dire replié sur lui-même et soudé en plusieurs points. Dans un tel espace, un objet peut être perçu simultanément en plusieurs points, lieux ou temps, favorisant les mirages topologiques que sont la répétition ou l’hallucination. C’est pourquoi, lorsqu’on essaye d’effacer un acte, il revient au même endroit avec une grande précision. Diener met ainsi en relation la répétition des meurtres aveugles dans les collèges américains avec le déni collectif des meurtres de masse des populations indiennes depuis le 17° siècle.

Ce thème l’amène donc à une réflexion sur la répétition du traumatique à la fois d’un point de vue historique mais aussi individuel, comme ce patient qui revit éternellement le jour de la rafle du Vel’ d’hiv, coincé dans un présent infini. « Pour construire un écart entre le passé et l’actuel, on a besoin d’un récit » conclue l’auteur. Le retour au pouvoir de l’extrême droite en Autriche est ainsi pour lui significatif d’un déni par les autrichiens de leur adhésion au nazisme. Il rapporte aussi le geste de ce petit-fils qui se fait tatouer le numéro de déporté de son grand-père comme pour assurer le maintien de la mémoire à même la peau. Un geste mémoriel qui a eu besoin sauter une génération, celle des fils, portée par un déni nécessaire.

Nous vivons tous dans le voisinage d’Auschwitz, dit l’auteur, qui rappelle qu’après la guerre Alois Bruner l’un des bourreaux Nazis a été protégé en Syrie par ce même régime qui a ensuite choisi de gazer sa population civile kurde. Diener souligne l’ingéniosité technique et les talents de bricoleurs de ces inventeurs des instruments d’extermination de masse. La première expérience a d’ailleurs été menée sur les malades d’un asile d’aliénés des environs de Minsk. A quel retour de refoulé ce passé nous expose-t-il, aujourd’hui où l’on prescrit aux enfants agités les mêmes amphétaminiques que ceux qui étaient délibérément et largement distribués à la population allemande pendant la guerre sous la forme de bonbons pour la rendre euphorique, les célèbres dragées Hidenbrand ?

C’est aussi qu’il n’y a pas de causalité linéaire dans l’inconscient, qui renverrait à une origine identifiable des choses. L’origine est mouvement créateur, elle est tourbillon, une image qui renvoie le lecteur actuel aux biens connus « isobares météorologiques », cette métaphore usuelle de la théorie du chaos. L’origine n’est pas une source mais un tourbillon, soit un mouvement génératif permanent et insaisissable. Creux tourbillonnaires qui alimentent les angoisses des enfants autistes, lesquels se vivent dans des espaces non orientés, dans lesquels il n’y a plus ni extérieur ni intérieur, ni dessous ni dessus, et où le devant est en continuité avec l’arrière.

Ces espaces non euclidiens organisent notre vie de représentation inconsciente, comme ce rêve d’un jeune patient qui se voit enfermé dans le sac qu’il transporte, se figurant sur une surface de Klein (un objet topologique dont l’extérieur est en continuité avec l’intérieur). Ou bien pour Hans, dont sa carte de Vienne se trouve réorganisée par ses évitements contra-phobiques, ou encore l’écrivain Patrick Modiano, qui dessine une carte de Paris chiffonnée par les souvenirs et les oublis. Chiffonner l’espace-temps permet d’établir autre chose qu’une causalité linéaire et d’assurer la mise en contigüité d’évènements qui n’ont pas de rapport immédiat ou intuitifs entre eux, sinon selon les logiques de la répétition.

C3RV34U

C3RV34U de Stanislas Dehaene

Cerveau. L’Expo neuroludique de la Cité des Sciences et de l’Industrie

Proposé en marge d’une récente exposition sur le cerveau à la Cité des sciences à Paris, C3RV34U est un ouvrage collectif (sous la direction de Stanislas Dehaene professeur au collège de France et commissaire de l’exposition). Les textes, magnifiquement illustrés, exposent des recherches actuelles en neurosciences. Celles-ci ont parfois pour le psychanalyste des airs inattendus de familiarité.

Les techniques modernes d’exploration, qui reposent toutes sur l’activité électrique ou chimique des neurones, permettent des études très précises, parfois au neurone près. Chaque type de neurone possède un profil particulier de décharge qui permet de l’identifier au sein d’un ensemble plus vaste. La force de la transmission entre neurones peut évoluer au cours du temps. Cette plasticité synaptique est un des supports possibles de l’apprentissage et de la mémoire. Selon le neurotransmetteur en cause (GABA inhibiteur ou glutamate activateur) les neurones constituent autant de « briques élémentaires » d’un réseau de connections dont l’agencement est, principalement, ce qui permet de reconnaitre et de traiter l’information. Les neurones présentent une extrême régionalisation de leurs fonctions et le système nerveux est ainsi formé de nombreux réseaux neuronaux enchâssés les uns dans les autres.

Le cerveau commence à se différencier dès la troisième semaine de gestation. Au moment de la fermeture du tube neural les cellules dorsales vont migrer dans l’ensemble des tissus, formant le futur système nerveux périphérique. A partir de la transcription génétique mais aussi de facteurs hormonaux morphogènes, les cellules primitives vont migrer et se différencier, tandis que le tube neural s’organise selon deux axes orthogonaux et une symétrie bilatérale.

Les cellules progénitrices se multiplient à proximité des ventricules cérébraux, épaississant le neuroépithélium en direction de la périphérie. Dans un deuxième temps les divisions cessent presque totalement (sauf au niveau de l’hippocampe, une structure liée à la mémoire) tandis que les neurones se différencient et se spécialisent.

Puis ils migrent vers la périphérie (cause de certaines maladies neurologiques), se disposant en six couches anatomiques. Arrivés à destination, les neurones développent un réseau de connections dendritiques très touffu, labile, et dont la plasticité est un support possible de l’apprentissage et de la mémoire. Le développement de l’axone se fait, lui, sur des distances qui peuvent être considérables. Il est guidé vers sa cellule cible par des signaux moléculaires rencontrés en chemin. La myélinisation (qui permet la rapidité de l’information) se développe ensuite en fonction de l’activité neuronique. Un apprentissage (piano lecture) va l’accentuer de manière spécifique.

Un aspect qui a beaucoup intéressé certains psychanalystes est que la neurogénèse se fait de manière très excessive (plus 25 à 50%), donnant lieu à une lutte entre neurones et à une apoptose (mort neuronale) des neurones en excès. Cet élagage progressif, qui s’observe aussi au niveau des ramifications (axones, dendrites), permet l’adaptation du système nerveux à son environnement. Les connexions les plus efficaces, celles qui visent à plus de cohérence, seront seules conservées.

Pour Stanislas Dehaene, le cerveau est un statisticien qui élabore un modèle statistique du monde, dont il reconstruit l’interprétation la plus probable en combinant les informations sensorielles présentes et passées. Avec cette théorie, il rejoint les travaux des psychanalystes autour de l’acte et du pari et redonne une actualité surprenante à L’esquisse. Face à un monde d’incertitudes, il faut prendre des décisions en minimisant les risques.

L’architecture particulière du cerveau lui permet d’ailleurs de réaliser, à grande vitesse et dès le plus jeune âge, le calcul d’algorithmes. L’ambiguïtés des informations leur surcharge aussi, l’amène à affiner ses modèles en les combinant à ceux du passé. Ainsi s’expliquent nombre d’illusions sensorielles.

Si le cerveau calcule la distribution de probabilités de toutes les interprétations du monde, il n’en présente à la représentation que celle qu’il considère la plus probable. Il ne superpose jamais deux explications. En cas de doute, il bascule de l’une à l’autre en fonction de leurs probabilités respectives. Il s’agit de prédire le futur, puis d’en vérifier la validité. De même, au niveau des circuits dits de la récompense, la sécrétion de dopamine est-elle plus marquée quand la satisfaction est inattendue. En revanche lorsqu’il y a déception, que la satisfaction attendue n’arrive pas, les neurones dopaminergiques deviennent brutalement silencieux, ce qui signale l’erreur de prédiction (en plus de la déception et du dépit). Les neurones dopaminergiques ne se contentent pas de signaler la satisfaction, ils prennent en compte les attentes ; ce qui provoque des modifications adaptatives du réseau associatif neuronal.

La capacité d’anticipation du cerveau par le calcul probabiliste lui permet de se guider vers les informations les plus pertinentes. Il soustrait ainsi ses prédictions des données sensorielles, sans avoir à représenter. Seule compte l’erreur de prédiction qui éveille l’attention et enclenche un processus d’analyse plus approfondie. Un mot inattendu va générer une onde spécifique dont l’amplitude dépendra de l’intensité de l’effet de surprise !

Le bébé a d’emblée des capacités abstraites pour les nombres et les probabilités ce qui lui permet d’inférer les résultats d’une observation ou d’en être surpris. Il peut en déduire les croyances des personnes qui l’entourent ou la nature humaine (intentionnelle) d’une action dont il n’a vu que le résultat. Il distingue du hasard, le caractère intentionnel d’une action.

Ce traitement statistique est aussi appliqué au langage après segmentation du flux continu sonore en syllabes dont il repère les fréquences d’associations. Puis l’attribution du sens dépend de la probabilité de son association qui est ensuite généralisée à des images nouvelles. L’apprentissage est en général très rapide et la réalisation ou non du modèle statistique permet à l’enfant, en vérifiant, d’apprendre à apprendre. Chaque apprentissage modifiant celui qui apprend.

Dès les débuts, le bébé humain est capable de reconnaitre visuellement un objet tenu en main, d’imiter, de rire en relation ; il semble programmé pour s’adapter et les variations individuelles des motifs cérébraux témoignent de la plasticité individuelle du cerveau. Le cerveau a d’emblée la capacité à tirer profit de son environnement. Les fonctions sensori-motrices, en particulier sont rapidement matures contrairement aux zones associatives (frontales pariétales) de réflexion et d’apprentissage. Très tôt il discrimine les langues et associe les mouvements du visage aux sons. Le babillage (vers six mois) adopte les structures sonores de la langue maternelle. Dès 8 mois les enfants peuvent extraire des mots du flux langagier et, vers deux ans, ils anticipent la fin d’une phrase à partir de ses premiers mots.

Puis vient l’écriture laquelle utilise les mêmes circuits neuronaux quelle que soit la langue. Le système visuel sait d’emblée extraire certaines formes élémentaires à potentialités symboliques du continu de la perception. De même pour la perception des contours ou bien la déduction de parties cachées. La liaison précoce entre forme visuelle et son permet la transcription abstraite. Une aire très spécialisée du cerveau (occipito-temporale gauche) est dédiée à la reconnaissance visuelle des mots. Cette spécialisation est un détournement des capacités originelles à la reconnaissance visuelle des visages, laquelle se reporte au cours de l’apprentissage sur des structures voisines, introduisant une asymétrie dans l’organisation cérébrale. La lecture entraine enfin un affinement des capacités visuelles elles mêmes.

Avant l’apprentissage de la lecture, le cerveau confond les images en miroir (˂/˃ ou idou/oubi) que les illettrés perçoivent d’ailleurs comme identiques. De même n’arrivent-ils pas à décomposer un mot en syllabes sonores. D’où aussi certaines difficultés de lecture (confusions b/d par exemple). L’apprentissage de l’alphabet bouleverse la conscience phonologique. L’anatomie cérébrale elle-même s’en trouve modifiée.

Dans le même esprit, le bébé possède très tôt un sens des nombres qui lui permet de raisonner sur des quantités numériques. Il peut détecter les correspondances numériques dans des sensorialités différentes. Mais les quantités reconnues restent approximatives, ce que traduit le vocabulaire des langues originaires, mais n’empêche pas des calculs sur des nombres élevés. La signification des nombres est comprise plus tard par l’enfant. Vers trois ans ils sont fascinés par le comptage, sans que l’on comprenne encore le passage du dénombrement approximatif aux nombres exacts.

La perception d’une image déclenche une cascade d’activations neuronales liées à l’organisation « multicouche » des perceptions, ce qui les rend très précises et rapides, y compris en recrutant des traces mnémoniques. Le cerveau peut détecter certaines informations élémentaires (extrémités d’une ligne, les contours, l’orientation), tandis que d’autres neurones vont réagir spécifiquement à des formes complexes comme certains visages. Il y a cinq étapes successives de traitement de l’information visuelle et le parcours de l’information dans ce réseau est ce qui va permettre son engramme mnésique, en analysant l’ordre dans lequel les neurones déchargent. Ceci permet la reconnaissance à partir d’une fraction de l’image, accroissant considérablement la rapidité de son traitement. De plus, deux neurones qui auront été excités ensemble seront ensuite liés par cette contigüité (relation sur laquelle Freud insistait déjà par rapport à la mémoire et au fonctionnement de l’inconscient).

Comment un percept devient il conscient ? Ou plus exactement comment s’en forme-t-on une représentation ?

Sur le plan neurophysiologique, un stimulus visuel déclenche d’abord une vague d’activation des zones cérébrales postérieure qui se dirige ensuite vers les régions antérieures, elle active de nombreux réseaux de la représentation, y compris au niveau sémantique ou pré-moteur. Ces représentations non conscientes sont évanescentes (opposition inscription/conscience de Freud !) et opèrent en parallèle. Dans une deuxième étape les régions activées vont fonctionner de manière plus coordonnée, permettant la formation d’une représentation stable. Le passage à la conscience se fait en tout ou rien sur un mode « catastrophique » : une transition brutale et non linéaire.

Les aires corticales médianes permettent les processus introspectifs et en l’absence de stimulations sensorielles, ces régions activent un système de « projection mentale » qui permet de s’échapper (sic) de l’immédiat, de se projeter dans le temps, dans l’espace ou dans les suppositions.

Avec l’accès à la conscience, l’activité cérébrale recherche la cohérence (là encore idée chère au Freud de l’interprétation des rêves lorsqu’il réfléchit aux conditions de la figurabilité) qui se traduit à l’EEG par la synchronisation des tracés électriques. Dans la crise d’épilepsie, la cohérence est maximale, et elle s’impose comme excès au fonctionnement cérébral, lequel perd, du coup, en complexité ; un processus qui aboutit à la perte de conscience.

Lorsqu’il n’est pas sollicité par une tâche spécifique le cerveau n’est pas pour autant au repos. Il adopte un mode particulier de fonctionnement appelé “mode par défaut”. A travers le “bavardage” des aires surtout frontales et pariétales, le cerveau organise les souvenirs et se prépare aux actions nouvelles ; ces mêmes aires sont préférentiellement atteintes dans la maladie d’Alzheimer. Le cerveau revient spontanément en mode par défaut (d’où son nom) et son activité fluctue lorsque notre esprit vagabonde. Il compte pour 80% de l’énergie utilisée par le cerveau (où l’on retrouve la question de l’énergétique psychique tellement centrale pour Freud) et la réalisation d’une tâche spécifique n’impacte pas de plus de 5% ce fonctionnement basal permanent. Ce mode basal, qui privilégie souvenirs, émotions, images mentales et conscience de soi en relation, s’efface transitoirement au profit de l’attention et de l’interaction, lorsque le cerveau se concentre sur une nouvelle tâche. Apparaissent ainsi deux régimes opposés du fonctionnement cérébral.

Entre l’excitation de l’organe sensoriel et la perception consciente, l’information et l’excitation neuronale va se réduire dans un rapport de 1 milliard à 10 bits d’information. Le cerveau atteint cette réduction drastique de l’excitation, d’une part par des limitations anatomiques (équivalentes à des ruptures de charge), mais aussi par la diffraction dans tout le réseau associatif neuronal lié à cette perception, laquelle absorbe une grande quantité de l’énergie initiale. Il y a là un modèle qui résonne précisément avec celui du pare excitation en psychanalyse ou bien, comme dans l’autisme, avec l’effet de la disjonction entre les perceptions sensorielles et leur réseau d’associativité.

Le cerveau humain est organisé dès le départ pour percevoir et utiliser les stimulis émotionnels. Déterminisme de survie d’espèce. La vue d’un visage, le mouvement et les postures des autres, sont spécifiquement repérés comme vecteurs de messages émotionnels. Diverses structures anatomiques y sont impliquées et, au niveau cellulaire, un type de neurone à long axone dit « neurones de Von Economo » en serait le support. Ils se différencient trois mois après la naissance et sont spécifiques de l’espèce. Mais c’est surtout par l’effet d’une hormone, l’ocytocine, que les structures cérébrales réagissent à ces stimulis. Elle augmente et focalise sur les yeux la perception des visages, elle augmente la sensibilité aux odeurs. Elle diminue les signaux de peur et d’inhibition, facilitant les interactions sociales.

Chez des enfants autistes l’apport d’ocytocine avant certains tests interactifs améliore la prise en compte du comportement des autres et leur permet de les dévisager plus longtemps. Des essais thérapeutiques n’ont, cependant, pas été concluants.

Martin Joubert.

Compagnie

Compagnie de Samuel Beckett

La reprise récente par la comédie française de ce texte d’angoisse de Samuel Becket intéresse le psychanalyste par sa tentative de donner une forme partageable à l’insensé de l’expérience : un homme est allongé, seul, dans le noir. Il écoute une voix intérieure. A qui appartient-elle ? d’où vient-elle ?

Dans ce qui semble une longue nuit d’angoisse, l’homme explore toutes les possibilités. Cette voix dépend-elle de lui ? Et il modifie ses positions corporelles pour l’explorer. Ce commentaire à la deuxième personne du singulier s’adresse-t-il à lui ou a-t-il surpris la conversation d’autres ?

Mais la voix lui échappe aussi, enchainant des calculs absurdes ; il compte : combien de pas a-t-il marché depuis son enfance ? Combien de fois aura-t-il fait le tour de la terre ? Et puis elle faiblit parfois ou s’éteint, silence. Tension, attente. Et puis elle reprend.

Au fil de cette pérégrination de la voix, les souvenirs s’égrènent, des souvenirs de solitude : un père réduit à une ombre marchante, une mère réfrigérante et silencieuse.

L’homme étudie de près sa voix, sa direction, ses qualités, ses intentions implicites. Il remarque qu’elle crée en lui un éclaircissement du noir, une faible lumière qui disparait aussi quand la voix s’éteint. Une expérience sensorielle familière à chacun lorsqu’on est plongés dans une nuit sans lumière.

Si la voix rabâche ainsi n’est-ce pas pour forcer l’adhésion de l’homme à un souvenir dont il ne sait pas s’il est le sien ?

Martin Joubert.

Le principe de plaisir

Le principe de plaisir, sous la direction de Jacques Angelergues et Françoise Cointot

Partant d’une définition purement économique de la diminution des tensions, le principe de plaisir se heurte à la contradiction fondamentale de la compulsion de répétition. De plus, l’excitation pour elle-même peut être source de plaisir, rappellent Jacques Angelergues et Françoise Cointot qui voient dans le principe de plaisir un principe régulateur basal, protecteur de la psyché en ce qu’il limite la tendance de la pulsion à la satisfaction.

S’il conserve l’idée d’un principe régulateur, Jean Laplanche conteste l’idée d’un narcissisme primaire en monade fermée sur elle-même : le bébé a d’emblée un accès perceptif à la réalité qui l’environne.

Certes, le principe de plaisir est la source de toute vie psychique et dans une logique de régulation des enjeux pulsionnels il constitue une sorte de boussole. Dominique Bourdin rappelle que la première complication du modèle vient du deuil où, temporairement, la douleur de la perte est préférée à l’investissement de nouveaux objets. Le masochisme primaire, venant forcer la transition du Nirvana (diminution quantitative), au principe de plaisir (dimension qualitative, qui autorise l’ajournement) est le facteur limitant qui entrave la pleine réalisation du désir. Aussi, avec la prise en compte dans la seconde topique de la compulsion de répétition, la tâche de maitriser l’excitation devient fondamentale par rapport à la seule dimension de baisse des tensions psychiques. Le but de la pulsion d’un retour à un état antérieur peut concerner autant le retour d’une liaison (Eros) que d’une déliaison (pulsion de mort).

Ceci nous introduit à la question de l’objet comme indispensable intricateur et à la qualité de la rencontre et des échanges entre l’enfant et ses objets primaires. Pour Claude Smadja, la capacité à la représentation a fondamentalement une base masochique issue de la rencontre avec l’objet qui permet la métabolisation de l’excitation dans la pensée plutôt que dans l’agir ou dans la voie somatique. Face à la masse des excitations non liées dans le ça, la désobjectalisation et le désinvestissement menacent à la fois les capacités de représentation, autant que l’unité psychosomatique.

C’est aussi que face à la douleur et à la détresse, dans l’attente de la satisfaction, il faut, pour sauvegarder la psyché, avoir une sécurité par rapport à la fiabilité de l’objet et à sa capacité apaiser la tension. Pour Denys Ribas, garder espoir dans l’objet ne va pas de soi et l’attente, son apprivoisement par la pensée, n’est supportable qu’à cette condition. Acquérir l’objet interne…

Martin Joubert.

L’origine des représentations, Regards croisés sur l’art préhistorique

L'Origine des représentations sous la direction de François Sacco et Eric Robert

Issu des travaux du GRETOREP, il s’agit d’un groupe de recherche associant des préhistoriens, des anthropologues, des historiens de l’art, des psychanalystes, etc. Ce livre est d’abord un beau livre.

Magnifiquement illustré, il offre un regard croisé très original sur les formes premières de la représentation, puisant d’abord aux grottes préhistoriques ornées, mais aussi les peintures corporelles, le trompe l’œil et la perspective à la renaissance etc. Ce croisement des points de vue permet de décentrer le regard et d’éviter la tentation d’une grille explicative univoque. Elle laisse le lecteur dans une curiosité et un questionnement toujours renouvelés.

L’art rupestre naît de la confrontation entre les hommes de Néanderthal et les Cro-magnons (G. Sauvet), C’est un art essentiellement animalier, associé à des signes et à des représentations de sexes féminins. De même cet art se transforme ensuite avec la confrontation à de nouveaux groupes humains qui introduisent l’élevage et les cultures (néolithisation), L’art figurera désormais préférentiellement l’homme en action (scènes de chasse).

Les symboles sexuels féminins, vulves gravées en particulier, sont très fréquemment associés dans les grottes ornées aux figures animales, en particulier les bisons comme dans le diverticule de la grotte Chauvet. Régine Prat y voit le témoignage d’un mythe fondateur de la femme bison en rapport avec des rites de fécondité. Ces signes sont disposés soit dans les entrées de grotte soit dans des parties signifiantes du dispositif scénique. Pour Gérard Noir, il y a une contrainte à représenter la différence des sexes, manière de parer les angoisses de néantisation liées au désinvestissement de la représentation. Le dispositif pariétal au fond de ces cavernes humides et sombres convoque une fantasmatique matricielle (François Sacco) que l’art moderne nous rend aussi familière à commencer par les tableaux de Courbet, de Masson ou bien la grande Nana couchée de Niki de Saint Phalle dans laquelle le visiteur pénètre par une entrée vulvaire. Claude Frontisi y voit l’expression de la capacité du psychisme à projeter l’espace soit dans le volume de la caverne soit dans la figuration de la paroi, engendrant des rapports de proportionnalité ou de renversement.

Mais la multiplicité des formes et des agencements défient tout projet de rationalisation : que signifient ces tracés en forme de flèche sur certains animaux, retour de chasse, marque magique, signe conventionnel ? Toutes les interprétations restent possibles d’autant que la chronologie de l’utilisation de ces grottes et de ces parois reste inconnue. La référence hallucinatoire qui renvoie au chamanisme est inévitable, et Alain Gibeault rappelle comment les mains négatives par le contact corporel avec la paroi peuvent indiquer la communication à travers la paroi avec le monde spirituel situé au delà. De même que dans l’utilisation systématique des reliefs pour faire surgir de la paroi les représentations animales ou de stalactites en forme de sein (Michel Lorblanchet). Pour Patrice Bidou le morcellement et la reconstitution des corps sur les parois évoquent de possibles rites d’initiation des garçons comme le laissent penser les rituels dansés de certains peuples (Christian Gaillard) ou bien les marques corporelles si proches des signes symboliques retrouvés dans les grottes (Marie Lise Roux). Mais ce n’est peut-être pas seulement du sacré qu’il s’agirait ici (Jean José Baranès), mais aussi d’un processus de construction de l’espace temps visant à ce qu’un sujet advienne. L’auto-représentation, sous la forme de l’appropriation de l’espace de la grotte et des parois par la peinture, les marques, les incises, y tient une place centrale.

C’est d’un langage proche du langage du rêve auxquels ces grottes semblent nous renvoyer (Bernard Penot). Un langage qui ne se limite pas au verbal mais échange aussi les représentations de chose. La divination est peut-être en cause, dont on sait le rôle dans l’invention de l’écriture chinoise. Jenny Chan fait le lien entre les signes rupestres de grottes ornées chinoises et certains idéogrammes nous laissant l’idée d’une possible transcription qui nous rapprocheraient décidément de nos lointains ancêtres.

Martin Joubert

 

 

L’accueil au risque de la psychanalyse, accueillir les jeunes enfants et leurs parents

L'accueil au risque de la psychanalyse, Frédérik Aubourg et Patricia Trotobas

C’est en psychanalyste que Françoise Dolto fonde, en 1979, La maison verte, un lieu d’accueil et d’écoute pour des familles en difficulté avec de jeunes enfants. Il n’existait pas, à cette époque, de ces structures de prévention des troubles précoces du développement qui seront mises en place avec la politique du secteur. La création de ce lieu a pris sa source dans la situation dramatique pour les enfants dans les années d’après-guerre, qui ont vu se multiplier, avec les orphelinats, les travaux sur les ravages psychiques des carence affectives précoces (tant en Angleterre, avec René Spitz, qu’en en France, avec Jenny Aubry).

Patricia Trotobas et Frédérick Aubourg, tous deux « accueillants » à La maison verte, témoignent avec ce livre de l’actualité et de la pertinence de ce dispositif. Par une théorisation claire, qui s’appuie sur des cas cliniques précis, parfois des vignettes, ailleurs des observations détaillées, ils montrent en quoi la structure permet la remise en route d’une associativité de la pensée à plusieurs dont les effets sur les enfants sont remarquables –parfois même spectaculaires.

Un ensemble de règles et d’instruments dictés par l’expérience de la vie en collectivité des enfants (une ligne rouge tracée au sol délimite un espace où les plus jeunes peuvent aller à quatre pattes sans risquer d’être renversés par les « camions » des plus grands ; ou bien un miroir disposé en hauteur n’est accessible que par une petite échelle, ce qui rend nécessaire l’aide d’un adulte), prend valeur de repérage symbolique par les interdits et d’appui à l’imaginaire. Leurs effets sont sensibles et utilisables autant avec les enfants qu’avec les parents. Dans ce lieu s’articule donc à la fois une fonction de contenance, d’accueil de la parole mais, en même temps, la possibilité d’une réorganisation psychique autour de repères symboliques. De cette conjonction surgissent des effets inattendus, des mises en récit d’histoires familiales et personnelles souvent oubliées ou bien dont les enjeux ont pu être déniés.

Une des grandes qualités du livre tient à l’habilité avec laquelle les auteurs parviennent à suivre et à rendre vivants pour le lecteur la circulation des affects, des agirs et des paroles, entre l’enfant, ses parents et chacun des accueillants ; faisant ressortir comment l’articulation entre l’individuel et le groupal peut faire surgir des formes signifiantes. La simplicité dans l’exposé masque en partie la grande difficulté de ce travail, en particulier dans ce qu’il engage du jeu transféro-contre transférentiel, parfois tendu et violent, toujours complexe qu’induit la puissante irruption sur la scène d’une sexualité infantile désorganisante.

Outre les particularités des « nouvelles parentalités », Patricia Trotobas et Frédérick Aubourg s’intéressent à un phénomène récent qui est celui, de plus en plus fréquent, et pour des périodes temporelles de plus en plus longues, de la présence dans la vie de nos enfants de « nourrices » ; des femmes immigrées pauvres ayant souvent la charge d’enfants de plusieurs familles en même temps tandis qu’elle- mêmes ont parfois laissé leurs propres enfants dans leur pays d’origine. Ces femmes font de plus en plus appel à La maison verte, ce qui amène les auteurs à s’interroger sur les nécessités propres à ces accueils particuliers, tant pour soutenir ces femmes, que dans leurs interventions avec les enfants qu’elles accompagnent.

Ce livre, traitant d’un sujet inhabituel, s’avère passionnant pour quiconque s’intéresse aux premiers temps du développement psychique et à ses difficultés.

Martin Joubert

Le corps dans la neurologie et la psychanalyse

Ce livre rassemble les séminaires de Jean Bergès à Sainte Anne, ainsi que diverses interventions orales, s’étageant de 1990 à 2001. Il permet de mesurer l’originalité de sa pensée clinique, l’importance qu’il accorde au corps de l’enfant en développement et en particulier dans sa maturation neurologique. Il s’organise en quatre parties.

1-Caractère composite de l’image du corps. D’une part fondée par l’action du corps dans l’espace, ses fonctions praxiques. La représentation ne provient pas de l’action, elle émerge du fait de l’immaturité motrice qui en en entrave la réalisation. Le tonus, lui, est anticipation du projet moteur. D’autre part, l’image du corps est aussi trouée de l’irreprésentable d’objets partiels non spécularisables, au premier rang desquels, le sein. La corporéité de la mère faisant prolongement de l’enfant est une « machine extra corporelle » ; d’où l’aliénation par l’image née du dialogue tonique et moteur entre mère et enfant. L’identification plutôt que l’imitation. Par les soins donnés, la mère se trouve des deux côtés à la fois, celui des objets partiels et celui de l’image et renvoyée du même coup à ses propres identifications et sa propre relation à ses objets partiels. Ainsi en va-t-il de la voix, prise dans la fonction de dévoration. La pulsion invocante doit en passer par le trou de la pulsion de dévoration. Le langage suppose le refoulement primaire de cette pulsionnalité. L’enfant doit pouvoir à la fois ne pas perdre de vue le corps de la mère et ne pas se laisser envahir par lui.

Le moi investit périodiquement de petites quantités d’excitation le système de perception. Il goûte le monde. « Coups de sondes » de l’attention, anticipation tonico-motrice et sensorielle, qui permet à la fois la fonction du jugement et la mémoire. Mais il faut pour cela que la mère « ménage des contretemps ». D’où cette idée forte chez Bergès qu’une grande part de la psychopathologie du bébé tient à l’impossibilité du côté de la mère à se laisser « déborder » par l’enfant et sa pulsionnalité. La psyché de l’enfant ne peut se décoller de celle de sa mère qu’en la débordant ; mais il faut pour cela qu’elle puisse le tolérer, en accepter l’hypothèse. Rôle de l’hypothétique donc, du questionnement, de la suspension du jugement, qui sera utilisé par l’enfant pour investir son propre appareil cognitif.

La maturité précoce du tonus axial, rend possible les réactions vitales d’orientation et d’équilibration. Il persiste au-delà de l’hypotonie généralisée qui s’installe après la naissance. Pendant les premières semaines il constitue le lieu essentiel de rencontre avec le monde (contact dorsal, orientation auditive etc.). Et la variation du tonus permet l’adaptation rythmique réciproque avec le monde. Les perturbations de cette « région organisatrice » impactent la sphère logico mathématique et les fonctions praxiques. De même les latéralisations axiale et proximale peuvent être contradictoires contrariant le bon déroulement des actions motrices. Par sa motricité d’accompagnement la mère vient anticiper la maturation motrice de l’enfant. Ressort de l’articulation symbolique, les signifiants que la mère « vient accrocher au corps » de l’enfant, rencontrant les échanges érotisés des soins, permettent la cohérence du corps.

2- Le savoir de la mère. Hyperkinésie, dyspraxies, séquelles de la prématurité, Bergès balaye tout le champ des troubles qui impliquent l’organisation tonico-motrice les replaçant toujours dans la perspective des enjeux pulsionnels de l’enfant avec ses parents. L’enfant fait plus qu’imiter il s’identifie et en particulier au désir de ses parents qu’il appréhende par le biais de leurs propres interrogations et incertitudes et du crédit qu’ils font à ses hypothèses. L’oralité en particulier, où le langage est infiltré par la pulsionnalité orale, mais aussi par l’articulation entre les hallucinations motrices de l’enfant et ce qu’il lit sur les lèvres de sa mère.

Le savoir de la mère s’accroche aux fonctions corporelles et aux zones érogènes. Il vise à faire un tout, anticipant sur l’unité du moi. S’il s’organise autour d’un vide, d’un refoulement originaire qui porte à la fois sur l’inceste et le meurtre, il y a aussi une confusion entre les objets partiels (non spécularisables) de la mère et de l’enfant. Cet irreprésentable chez la mère, en relation avec sa propre mère, vient ainsi faire miroir dans sa relation avec son enfant. Zone d’inconnu qui porte à l’anticipation, à la promesse. Pour Bergès, dès la naissance la mère est débordée par la motricité de son enfant. Savoir si elle va s’accrocher ou non à un système de maîtrise est essentiel pour la suite. La qualité du dialogue tonique en dépendra. L’anticipation réciproque du jeu corporel mutuel repose sur la capacité de la mère à prêter à l’enfant la possibilité d’une hypothèse sur ce qui peut advenir. Une trop grande nécessité de maîtriser la corporéité de l’enfant risque d’entraver sa curiosité au monde, sa capacité à affronter la surprise.

3- Clinique de l’hypothèse. La mère fait l’hypothèse que son enfant comprend ce qu’elle lui dit (ce qu’il va apprendre à lire sur ses lèvres). Elle lui suppose une demande, fondant son inconscient. Si le discours de la mère n’est qu’affirmatif, s’il n’est pas hypothétique, elle ne laisse aucune place dans le lieu d’où elle parle, aucune place à une réponse. Supporter de se lancer dans ce que la phrase a d’incertain, se lancer à découvrir cet inconnu, c’est faire le crédit à l’enfant d’un savoir, d’un pouvoir à utiliser lui-même le symbolique pour comprendre et répondre. L’hypothétique s’articule avec l’insu de l’inconscient : faire des hypothèses c’est frayer un passage par le symbolique à travers la méconnaissance. Faire passer le refoulé dans un langage organisé par sa syntaxe. Que les « accents barbares » de l’inconscient passent du bruit au langage.

4-Savoir et connaissance. Dès avant la naissance, le petit humain est au milieu d’un bruit que force la parole, y imposant ses rythmes, ses ruptures, ses accents : la parole vient faire loi dans le bruit. Lorsqu’ensuite l’enfant passe à l’écrit le corps est à nouveau engagé. Il écrit d’abord sur le corps de sa mère. Une mémoire motrice s’y inscrit. De la liberté qu’elle lui laisse prendre dépendra la possibilité de glisser de la parole à l’écrit. Il faut pour cela affronter une nouvelle fois la perte de relation charnelle au corps maternel pour y substituer la lettre. Une amputation de la voix dit Bergès.

L’accès à la négation amène une différenciation syntaxique entre actif et passif, affirmatif et putatif. L’équivocité que crée cette oscillation permet de maintenir une distance, d’entretenir un jeu entre représentation et hallucination, entre symbolique et réel. Le soulèvement du refoulé qu’opère la négation revient à passer de la forme grammaticale active refoulée à la forme passive, ce que met en jeu le mot d’esprit. Nombre de troubles des apprentissages trouvent là leur source. Capacité à discriminer les sons, latéralité, tonus postural, le corps est engagé de multiples façons dans l’accès au savoir. La manière dont l’enfant a pu le structurer dans les relations précoces conditionne sa capacité ultérieure à les investir. Bergès détaille ces différents aspects.

Au cours de son séminaire bien d’autres aspects de la psychopathologie de l’enfant (prématurité, adolescence, handicap) sont envisagés toujours avec un point de vue original appuyé sur le corps et ses fonctions qu’on ne peut détailler plus ici.

Martin Joubert.

Autisme : dire l’indicible

SADOUN Patrick, Autisme : dire l’indicible, L’Harmattan, Paris 2016, ISBN : 978 2 343 08833-4.

Avec ce petit livre chargé d’émotion Patrick SADOUN pose un regard clinique d’une grande finesse et intelligence sur les mécanismes de la pensée autistique qu’il a dû apprendre à reconnaître pour pouvoir accompagner son fils atteint d’une forme grave de l’autisme. Au cours de ce parcours il a aussi créé une association : le Rassemblement pour une approche des autismes humaniste et plurielle (RAAHP), et fondé un foyer destiné à accueillir ces enfants lorsqu’ils arrivent à l’âge adulte. Cette expérience l’a amené ainsi à réfléchir à un cadre matériel et architectural spécifiquement adapté à cette pathologie si particulière.

Patrick SADOUN s’indigne de certains lieux communs concernant les enfants autistes. Ils sont non seulement capables mais désireux de communiquer à condition que leurs interlocuteurs fassent l’effort de tenir compte leurs hyper perceptions et que l’on tolère la part d’étrangeté qu’ils impriment à la relation. Avec ce plaidoyer pour une acceptation de la différence, il témoigne aussi des formes –souvent sournoises- de mise à l’écart et de rejet auxquels les enfants et leurs parents sont régulièrement confrontés. Et au premier chef par des programmes éducatifs contraignants qui ne tiennent aucun compte des goûts et des particularités individuelles des enfants. Il dénonce avec force ces méthodes éducatives contraignantes dont il note la pente maltraitante qui la sous tend.

Il remarque que tous ceux qui ont réussi « à desserrer le carcan » de l’autisme, l’ont fait par le biais d’une passion personnelle et n’ont eu besoin d’aucune rééducation pour cela. Ce sont, en revanche, certaines rencontres qui auront été déterminantes dans leur parcours. L’accompagnement de ces enfants doit donc d’abord tenir compte de leur subjectivité, de leurs goûts, de leurs désirs personnels.

Ces enfants sont terrorisés par les bruits, fascinés par les trous. Ils n’ont aucun sens du vide et bien peu du danger. Redoutant plus que tout les regards, ils cherchent des lieux d’où ils peuvent voir et entendre sans être vus ni entendus. A l’inverse de nos tendances spontanées à vouloir contrôler du regard tout notre environnement, il nous faut donc concevoir pour eux des lieux avec des recoins où se cacher ; des lieux d’où l’on ait retiré les sources de reflets dans lesquels ils pourraient être surpris par la forme où le regard d’un autre. Il faut penser à tamiser les bruits, à marquer les limites pour éviter les confusions entre dedans et dehors ; mais aussi, prévoir la possibilité de ces jeux d’eaux que le plus souvent ils adorent.

C’est à toute une réflexion de l’adaptation de l’environnement aux particularités neuro-psychiques de ces enfants que Patrick SADOUN nous amène. Il nous pousse à changer notre point de vue et à faire le pari inconfortable d’abandonner une part de notre contrôle de la relation pour pouvoir les rencontrer.

Martin Joubert