Société Psychanalytique de Paris

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Au fondement des sociétés humaines

L’objet de ce livre est l’étude de ce qui est au fondement de la société humaine et non pas le fondement de la société humaine. Pour ce faire, M.Godelier va tenter de circonscrire la crise de croissance que connaît l’exercice de l’anthropologie au sein du nouvel ordre mondial. Il est d’accord pour que cette discipline soit « déconstruite » mais à condition de la reconstruire. L’auteur s’y emploie. Il met à mal « des vérités anthropologiques considérées comme éternelles » pour proposer ses propres analyses qu’il développe en 6 chapitres. Il établit le rôle fondateur des rapports politico-religieux dans l’institution des sociétés et interroge : « comment donc des croyances religieuses et des rites peuvent-ils contribuer à établir la souveraineté d’un groupe humain sur un territoire et être l’une des conditions de la naissance d’une nouvelle société ? » car pour M. Godelier ce ne sont pas « les rapports de parenté ni les activités économiques qui constituent la base sur laquelle la société se forme et existe comme un tout aux yeux de ses membres, ainsi qu’à ceux des groupes territoriaux voisins. » En effet, le sacré et la dimension politico-religieuse [son étude du rôle des initiations chez les Baruyas (Nouvelle-Guinée) est passionnante] de l’imaginaire ont une place décisive et l’auteur y insiste car les croyances imaginaires n’ont pas seulement des conséquences imaginaires et symboliques, ce sont des faits sociaux qui engendrent des rapports sociaux réels entres les individus et les groupes. L’auteur explore les représentations que se font les sociétés du processus de « fabrication d’un enfant » et compare les données ethnographiques de 26 sociétés. Aucune ne considère qu’un homme et une femme suffisent à la tâche. Le chapitre est une mine on y apprend beaucoup, par exemple que les chez les Nas (Yunnan), aucun mot n’existe pour dire « mari » et « père .» L’auteur constate que la sexualité, dans toutes les sociétés, est mise « au service du fonctionnement économique, politique qui n’ont rien à voir avec le sexe et les sexes. » Il remet en cause la vision biologique freudienne de la sexualité : il ne s’agit pas de la reproduction de l’espèce mais de celle de l’ordre social, « l’humanité doit faire du social avec du sexuel ». Et quand l’auteur veut savoir comment un individu devient un sujet social, s’ouvre à lui cette « immense question des rapports qu’entretient l’individu avec sa sexualité et la sexualité avec la société ». Or, pour M.Godelier la sexualité humaine est fondamentalement a-sociale et la société humaine a commencé d’exister non pas par le meurtre mythique du père mais par une amputation, « la négation consciente de quelque chose qui appartient à l’homme et se trouve en lui, et qui est le caractère asocial de son désir ». La lecture de ce riche ouvrage demande au lecteur certaines des qualités requises pour tout travail d’anthropologue, ce que M. Godelier analyse comme la capacité à « briser le miroir du Soi » pour avoir accès à l’altérité.

Un autre regard sur la schizophrénie

Le livre est fort, le livre fait fort. Sait-on vraiment ce qu’est la schizophrénie ? pas si sûr. L’auteur étudie la question du diagnostic des schizophrénies – pour lui, il n’y en a pas qu’une – et il constate que pour l’heure, il s’agit « d’un diagnostic de « psychoses idiopathiques » : diagnostic par défaut (le « reste », au sein des psychoses), dépourvu de tout symptôme pathognomonique, dont les critères sont « polythétiques », c’est-à-dire qu’aucun d’eux ne s’avère indispensable à lui seul. En dépit de définitions des plus « sûres », la schizophrénie est une catégorie disjonctive…. » (p.150). Comment, sur de telles bases, enfermer un patient dans un diagnostic si lourd de conséquences pour lui d’autant que dans nos représentations, la schizophrénie constitue l’essence même de la folie et est dite incurable (voir « Une odeur de schizophrénie » chap. 7).

Une étude historique bien documentée de la schizophrénie d’hier à aujourd’hui retrace l’évolution de la notion de dissociation mentale (Bleuler) longtemps considérée comme critère de la schizophrénie Aujourd’hui, les critères du DSM4 font référence pour une majorité de psychiatres. A. Bottéro traite des thérapeutiques chimiques très lourdes que nécessite le traitement de cette maladie. Il le fait de façon très instructive et ne réduit pas la question au seul chimique mais l’ouvre au médico-économique. Il remet en cause non pas les neuroleptiques même s’il considère « leur utilité limitée » mais certaines pratiques psychiatriques actuelles dommageables pour les patients consistant à leur asséner des doses massives, neurotoxiques et injustifiées, même si elles rassurent les psychiatres. Il interroge leur déni quant aux effets secondaires de ces médicaments. Il démonte aussi certains essais thérapeutiques de laboratoire concernant les nouveaux neuroleptiques et s’étonne du manque de recherche concernant la phase la plus longue de la maladie, celle de la stabilisation. Et A. Bottéro déplore que la réponse moléculaire se fasse souvent aux dépens d’une prise en charge psychothérapique alors que les deux sont indispensables.

Pour l’auteur, et on ne peut qu’être d’accord avec lui malgré les critiques qu’il formule par rapport à la psychanalyse dans sa façon d’aborder la psychose, « la schizophrénie est un problème humain, qui demande à être attentif à l’autre » (p.302). Il n’en approuve pas pour autant les thérapies cognitivo-comportementales « qui peinent à montrer leur efficacité ». Ses critiques de la psychanalyse concernant son approche de la schizophrénie s’enracinent dans sa conviction que « si on peut expliquer à un patient comment il a pu devenir malade, on ne peut pas lui en expliquer le pourquoi. » Elle se base aussi sur le fait que la grande vulnérabilité neuropsychique de ces patients font qu’ils ont une forte propension dépressive « pathologie par excellence de la perte d’objet » ce qui, pour l’auteur, remet en cause le fait qu’ils n’aient pas accès à la position dépressive et qu’ils soient inaptes au transfert (ces considérations thymiques de l’auteur montreraient plutôt que le sujet atteint de schizophrénie aurait justement à faire avec la psychanalyse). La dépression dans la schizophrénie fait l’objet de deux riches chapitres. La clinique d’A. Bottéro est humaine, empathique « il ne s’agit pas de délirer avec le patient, mais de déchiffrer le sens du symptôme » et « d’admettre le caractère de vérité subjective motivée des symptômes ». Son approche, essentiellement médico-psycho-sociale du patient atteint de schizophrénie, a cela de remarquable qu’il restitue à celui-ci son humanité et contribue à le sortir de ce à quoi il est le plus souvent réduit par des soignants, un fou chronique, un schizophrène sans espoir.

Développements de la clinique de Winnicott-Avatars des régressions et masochisme féminin

Une exceptionnelle vignette clinique relatée dès le premier chapitre constitue le noyau de l’ouvrage en illustrant la thèse de J. P. Lehmann à savoir que l’échec de l’élaboration de la position dépressive a chez la fille des répercussions tant au niveau du masochisme dit féminin – lequel deviendrait alors pathologique –, qu’au niveau du destin de sa féminité. Autour de ce noyau s’enroulent différents thèmes y ayant trait tels que les passions amoureuses, le masochisme féminin bien sûr, l’expérience mystique et pour terminer, une étude « Comment la féminité vient aux filles ? » qui fait boucle avec le premier chapitre puisque c’est de façon exemplaire que le cas clinique illustre ce que Winnicott dit du féminin au travers d’articles dont J. P. Lehmann nous offre une étude quasi exégétique. Ce cas clinique est le récit d’une tranche d’analyse qu’Isabelle effectue avec J. P. Lehmann qui a, entre autres spécificités, leur utilisation intensive d’échanges par mail. Cette nouvelle tranche fait suite à un travail analytique qu’Isabelle avait effectué avec Carmen, qui deviendra une histoire de « folie à deux ». Cette vignette ouvre l’auteur à une réflexion approfondie sur différents types de régressions dont les « malignes » à partir des textes de Balint, Masud Khan, Harry Guntrip. S’ensuit une étude sur les transferts délirants à partir des textes de nombreux analystes et des difficultés contre-transférentielles qu’ils entraînent dans cette « lutte du patient et du thérapeute pour se rendre mutuellement fous » (Searles). L’auteur va ensuite se promener dans de nombreuses allées littéraires pour y repérer ce qui a trait aux passions amoureuses puis s’intéresse à ce qu’en disent les psychanalystes. Une caractéristique de cet ouvrage est le côté pédagogique « fiches de lecture » que nous propose l’auteur au moyen d’extraits de ses très nombreuses lectures concernant les thèmes traités. Ainsi pour le chapitre traitant du masochisme féminin, l’auteur fait-il parler longuement les livres des femmes qui entouraient Freud et qui, comme l’écrivait H. Deutsch, soutenaient qu’« un lien étroit associe la féminité à la passivité et au masochisme », point de vue réfuté par de nombreux autres analystes des générations suivantes. Pour l’auteur, les difficultés très fréquentes d’élaboration de la position dépressive peuvent accentuer les traits du masochisme féminin chez un certain nombre de femmes. Il poursuit sa réflexion en étudiant la mystique, expérience qui se décline souvent au féminin, dévoile « une jouissance propre au féminin » et « nous permet de mieux discerner les proximités et différences du masochisme moral et du masochisme féminin » Avec le dernier chapitre « comment la féminité vient aux filles ? », J.P. Lehmann s’efforce d’éclaircir cette « question encore obscure » au travers de ses lectures analytiques qui parfois s’opposent. Puis, s’appuyant sur les écrits de Winnicott, il tente de « repérer la mise en œuvre des éléments tant féminins que masculins au cours de l’élaboration de la position dépressive » avant de nous inviter à « chercher en quoi les processus propres à cette élaboration peuvent jouer un rôle dans le destin de la féminité des filles et s’ils peuvent être déterminants dans la formation d’un masochisme féminin distinct du masochisme moral » (p. 204).

Aimer ses enfants ici et ailleurs

Acceptons de laisser se transformer notre regard en accompagnant Marie Rose Moro, dans son double voyage, ici en France, en observant sans à priori les enfants d’ici venus d’ailleurs, et là-bas, dans des pays victimes de guerre ou de désastres, en clinique humanitaire. Les enfants ne sont pas investis partout de la même manière et tout au long de son ouvrage anthropo-psychanalytique, l’auteur interroge les ingrédients dont l’enfant, ici et maintenant, a besoin pour grandir et la façon dont on peut aider ses parents à les lui donner. » (p. 13).

M. R. Moro ouvre son livre en questionnant le désir d’enfant, ici et ailleurs, et constate cette incroyable différence : pour les femmes migrantes, la question du désir d’enfant ne se pose pas car pour elles, il arrive quand il arrive, il se décline au pluriel et elles l’aiment alors que dans nos sociétés occidentales, l’enfant se décline au singulier et est d’autant plus précieux qu’il est rare et désiré. « Aimer se décline donc au singulier pluriel » mais affirme l’auteur ce dont ont besoin les enfants, ici et ailleurs, c’est d’une structure qui les porte et les protège et qui peut être multiple. Multiplicité que l’on retrouve d’ailleurs dans notre évolution actuelle des différentes configurations parentales : familles adoptives, homoparentales, recomposées et dans la mise en place de figures parentales variées « celles des géniteurs mais aussi des mères et des pères transitoires, des co-mères ou des co-pères, trouvant leur place dans de nouvelles parentés pour des enfants d’ici », rejoignant d’une certaine manière des modes de fonctionnement que l’on retrouve dans les cultures d’ailleurs. De nombreuses autres questions sont abordées, comme celles du croisement des langues chez les enfants de migrants, du bon ajustement à trouver pour ces enfants entre filiation et affiliation. L’auteur insiste sur l’importance de pouvoir penser qu’il y a « plusieurs ordres possibles, que les règles de parenté et le repérage à l’intérieur d’une famille doivent à la réalité de sa structuration et non à la projections de nos propres règles » (71). Plaidoyer ardent pour la différence, l’ouvrage aborde la polygamie « mode d’organisation sociale, affectif et économique qui a sa propre logique protection des enfants ». Le thème de « la fabrication des parents » interroge la dimension culturelle et psychique de la parentalité. Pour les familles de migrants, les filiations sont précarisées par des ruptures dans la transmission et le travail du thérapeute rejoint celui du « tisserand qui travaille à recoudre localement deux mondes séparés » (Serres). Tous les sujets actuels “chauds” sont traités de façon ouverte et engagée, le racisme, le port du voile, la violence des enfants à l’école, la violence dans les banlieues. Un chapitre développe la question de la maltraitance des enfants ici et ailleurs et « si la vie se transmet, le trauma aussi. » Il est aussi question d’excision, de guerres, de catastrophes. Ce livre riche et touffu nous offre de nombreux récits cliniques. Puis pour répondre à la question « de quoi ont besoin les enfants pour grandir ? », l’auteur aborde la question des modes de garde, de l’école avant l’âge de 2 ans, des adolescents, de l’importance des « Maisons d’adolescents.» Elle témoigne du travail thérapeutique transculturel réalisé dans le service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent de l’Hôpital Avicenne (Bobigny) et de cette pratique psychothérapeutique groupale qui leur est spécifique et qui fait écho au fait que dans les sociétés traditionnelles, l’individu est pensé en interaction constante avec son groupe d’appartenance. Ce livre tonique ouvre au monde, condition pour que l’autre naisse, quoi de plus normal quand il s’agit d’enfants. La transformation du regard est garantie.

Les contes et la psychanalyse

De la même façon que le conteur nous captive en nous faisant voir les choses qu’il raconte (p. 188), ce livre nous entraîne dans son mouvement puissant sans jamais qu’on se lasse. Seconde édition du Colloque de Cerisy (« Contes et psychanalyse », juillet 2000) l’ouvrage est composé de dix parties qui le rythment, reliées par « le fil du féminin » ( B. Lechevalier). Fil que tiendront les auteur venus d’horizons divers. C’est sous forme de spirale que se développe cet ouvrage puisque certains thèmes sont repris et abordés sous des angles différents, spirale qui part du « Champs du conte » pour arriver au « travail du rêve, travail du conte, travail du conteur » traversant les espaces historique, anthropologique, littéraire, puis psychanalytique.

Une radiographie du conte fort intéressante de C. Carlier nous est d’abord proposée. Des études historiques abordent l’évolution du passage du conte oral à son écriture, puis à la création de la littérature enfantine (Claire Debru) ainsi qu’à l’actualité du conte aujourd’hui: le néo-contage, une politique éditoriale riche (G. Poulouin) ainsi qu’une pratique pédagogique et psychothérapique importante laquelle est développée au chapitre 9 « Usages du conte » au travers de récits d’expériences cliniques passionnantes. Les chapitres 3 et 6 peuvent être rapprochés : on y rencontre Baba Yaga, la femme forte des contes russes. D’autres figures féminines sont étudiées, celles des contes à héroïnes passives qui « dé-ploient beaucoup de passivité pour accomplir des buts actifs » (98) ce qui, constate N. Belmont, inverse la proposition de Freud qui stipule qu’il faut déployer beaucoup d’activité pour accomplir des buts passifs. La trajectoire initiatique des filles qui se métamorphosent en femmes au travers des contes est abordée dans plusieurs textes : «la poupée fleur et mains coupées », « filer le lin et le temps », « Cendrillon dans la métamorphose » et «Un conte subversif : le Petit Chaperon Rouge » Quant à la question de l’intégration de la bisexualité psychique, D. Houzel l’aborde à partir du héros Kulhwuch et en distingue trois étapes. Une riche étude sur « Les images de la femme : fantasmes et peurs de l’homme dans les contes indiens et africains » bouscule la notion freudienne de « l’envie du pénis » chez la femme. Etude qui se rattache au passionnant chapitre 6 « Les contes d’ailleurs ». Dans « L’Etrange et les contes », Anne Clancier met en parallèle Freud et Hoffmann « dont les thèmes de l’œuvre fantastique sont comme des illustrations de ce que les travaux de Freud ont mis en lumière… » Dans le chapitre « L’enfant dans les contes », nous retrouvons Peter Pan dont le conte est pour K. Kelley-Laine « une métaphorisation d’un désarroi particulier : ne pas vouloir grandir ». Puis, invité par R. Puyuelo, nous rencontrons Pinocchio, ce « sans papier de la vie. » G. Poulouin lui, étudie « Les auteurs d’enfance, enfance d’auteurs » et s’interroge sur ces conteurs qui admettent le cycle des générations (ils transmettent) tout en semblant restés fixé à l’enfance. C’est autour du travail du rêve, du conte et du conteur que se clôture le livre. K. Méry raconte de façon très vivante son vécu personnel de l’irruption chez elle d’affects violents en situation groupale et de leur élaboration à partir de ses associations libres autour de contes. H. Sybertz pour laquelle « le conte est un rêver ensemble » y explore le travail du conteur de la tradition orale. Le dernier écrit est celui de B. Lechevalier « du travail du rêve au travail du conte » dont dit-elle, les mécanismes d’élaboration sont les mêmes. Nous conclurons par une phrase tirée de cet article au sujet du rêve : « travail d’élaboration, comme celui de Shéhérazade, travail de tissage, il fait advenir un mode de pensée, luttant comme Shéhérazade pour maintenir en vie le féminin dans une passivité qui lie et met en scène la bisexualité dans les représentations » (p. 338).

L’angoisse

Vous désirez faire le tour de la question de l’angoisse ? C’est ce que nous propose V. Kapsambelis dans ce petit ouvrage à la fois concis et exhaustif. Nous apprenons ainsi, au travers d’une approche historique et philosophique, que ce n’est qu’à partir de la fin du 19ème siècle que l’angoisse devient un terme technique en psychopathologie, progressivement distingué de la peur puis caractérisé comme « une peur sans objet », différemment aux phobies.

Un chapitre consacré à l’angoisse dans la clinique traite de la sémiologie des troubles anxieux classifiés en 3 registres : le syndrome physique « qui témoigne d’une mobilisation généralisée du système neurovégétatif.. », le syndrome mental, qui se traduit par des sentiments tels que l’effroi, l’indécision, l’attente d’inconnu qui traduisent l’inefficacité de l’angoisse à trouver ce dont elle est en quête : un objet auquel s’arrimer qui lui permettrait de se transformer en peur de… ou en phobie, le syndrome comportemental dans lequel se distinguent deux grandes formes cliniques : les crises d’angoisse ou « attaques de panique » et l’état d’angoisse chronique ou d’« anxiété généralisée ». L’auteur nous fait parcourir l’histoire très intéressante des entités nosographiques des troubles anxieux en partant de la névrose (mot créé par William Cullen, 1777) en passant par Charcot, Pinel, Herman Oppenheim et la névrose traumatique, par Freud qui fait de l’angoisse l’épicentre des phénomènes psychopathologiques et distingue alors névroses actuelles dont la névrose d’angoisse et psychonévroses – pour en arriver à partir de 1980 au DSM 3 puis au DSM4. L’auteur présente quelques « grandes angoisses » et éclaire notre réflexion quand il propose de penser l’angoisse névrotique comme une angoisse de l’avoir ou angoisse de l’accès à l’objet du désir, l’angoisse psychotique comme angoisse de l’être et l’angoisse dépressive comme celle de la perte d’objet : perte de l’objet du désir.

Puis, de façon simple et instructive, V. Kapsambelis étudie l’angoisse du point de vue biologique, en particulier les structures cérébrales impliquées et les circuits peur/anxiété, du point de vue psychanalytique en examinant les deux grandes théories freudiennes de l’angoisse et quelques contributions de ses successeurs, et du point de vue cognitivo-comportemental en étudiant l’historique de ses hypothèses et de ses modèles psychopathologiques. Il termine son ouvrage par un chapitre traitant des différentes thérapeutiques possibles : médicamenteuses, psychanalytiques, cognitivo-comportementales ou corporelles « particulièrement bien indiquées dans les troubles anxieux, notamment lorsque le sujet se montre peu accessible à la verbalisation et donc au travail psychothérapique.»

Oui, nous voyageons et découvrons beaucoup dans ce petit livre.

Clinique de l’identité

C’est autour des notions de reconnaissance, d’identification et d’identité que s’articule la réflexion de l’auteur. C’est à partir de symptômes cliniques caractérisant la psychose et plus précisément à partir du syndrome de Frégoli (défaillance de la faculté de reconnaissance qui fait que pour le sujet l’autre est toujours le même), d’une très intéressante étude sur le transexualisme, et de la clinique de certaines lésions cérébrales que S. Thibierge montre comment le nom, l’image et l’objet – éléments d’une clinique de l’identité du sujet –, apparaissent disjoints et isolables dans ces pathologies, contrairement à la névrose qui les noue ensemble ce qui ne nous en permet que beaucoup plus difficilement l’étude.

Au principe de cette disjonction du nom et de l’image, se trouve un objet, toujours le même, qui entraîne aussi une désintégration de l’image et de l’imaginaire. Cet objet a (Lacan) serait chez Freud l’objet du refoulement « et qui à ce titre détermine le désir du sujet, sans jamais pouvoir être directement identifié » tout au moins par le sujet névrosé, car dans la psychose « il est identifié et constitue même le pivot d’une systématisation articulée du délire ». Revenons au syndrome d’illusion de Frégoli qui se caractérise par l’échec de l’opération que symbolise la nomination puisque le patient qui n’identifie plus les autres sous leur nom propre, les nomme tous de la même façon. Le nom propre se transforme en nom commun et se conjoint au réel qu’il nomme. Quelle que soit son enveloppe, cet objet x sera désigné par un seul nom propre. Or c’est le nom propre – lequel se caractérise par son manque de signification – qui permet au sujet d’être représenté dans l’ordre du langage.

En décomposant le champ de la reconnaissance dans les deux syndromes (Frégoli et transsexualisme), l’auteur constate que le nom et l’image échouent « à introduire une fonction de différenciation et de représentation dans leurs registres respectifs. » Pour Lacan, c’est grâce à l’identification spéculaire « que nous accédons, dans le champ de la reconnaissance, à la représentation de l’unité ou de la permanence de quoi que ce soit », unité et permanence méconnues du sujet car posées dans une ligne de fiction anticipative. Tout le registre de la reconnaissance est fondamentalement articulé à cette image spéculaire.

Pour l’auteur, la question de l’identité est à chercher du côté de l’objet et non pas du côté du sujet comme on a l’habitude de le penser car c’est l’identification de quelque chose qui commande l’identification à , « pour que l’identification à l’image puisse se faire, il faut que le sujet soit identifié dans l’Autre au titre du symbole, c’est à dire d’un manque ». En ce qui concerne l’élaboration d’une identité subjective, S. Thibierge fait travailler les notions du manque, du refoulement et de la castration ce qui donne des chapitres fort intéressants sur la fonction paternelle qui fait symptôme dans les familles modernes, et sur la place de la femme qui, comme représentante de l’incomplétude, est placée par l’auteur au lieu de l’Autre. Il étudie aussi les problématiques identitaires contemporaines et les lie à « un impératif de jouissance corrélatif d’un refoulement de plus en plus compromis de ce que nous appelons l’objet, au sens que lui donne la psychanalyse ».

Humain/Déshumain

Décapant… ! C’est en effet d’une manière provocante et puissante que Pierre Fédida aborde lors de son dernier séminaire dispensé dans les années 2001-2002, la question « des facteurs d’affaiblissement de la pratique analytique ». Assez des inférences intersubjectives qui évacuent le transfert comme « processus psychique puissant » et assez de cet inconscient rendu « allégé » ! P. Fédida articule sa réflexion autour de la notion d’humain et de déshumain, du semblable et du dissemblable, la déshumanité concernant « la destitution d’une ressemblance du semblable ». Alors, comment se représenter ce déshumain et s’identifier à des patients ayant vécu des situations de « déshumanité » (phénomène d’anéantissement par exemple) ? Il ne s’agit pas, dit l’auteur, d’être en empathie avec l’horreur mais de « savoir en quoi ce qui est horrible défait nos propres représentations.»

Le mot d’ordre transmis par P. Fédida aux analystes est « Imaginez ». Laissons nous déformer dans nos représentations par le symptôme, produisons des images qui soient des interlocutrices de celui-ci. Pour ce faire, accueillons au décours de la parole ce qui rend possible la psychanalyse, « l’inquiétante étrangeté » (Freud), manifestation du dissemblable dans le semblable, car si l’analyste est « dans une familiarité du semblable, il est dans une pratique de la théorie du Moi » et de surcroît d’un Moi qu’il pense synthétique. Or, nous dit Fédida, « la grande découverte de la psychanalyse est de reconnaître que ne sommes pas un Moi synthétique, que nous sommes nécessairement en deux, ou deux », en clair nous sommes clivés ! Or, pour l’auteur, pas d’identification sans clivage dans la mesure où celle-ci suppose constamment le mouvement de désidentification. Le fil de l’identification se tisse avec celui de la présence comme « manifestation des survivants ». Fédida attribue à la mélancolie une place centrale dans la psychanalyse qui concerne plus la disparition que le deuil. « Ne nous laissons pas enfermer » dit-il « dans une problématique de l’objet et de la perte ». Outre sa capacité à accueillir l’inquiétante étrangeté, il faut ajouter à la palette de l’analyste celle de savoir animer l’inanimé : être animiste. Attention au psychocentrisme (Ferenczi), interrogeons le modèle familialiste de la névrose infantile (Deleuze) et ne nous accrochons pas à des reconstructions en cours d’analyse qui se voudraient historico-objectives comme si « le fait de savoir permettait de construire la vérité psychique ». P. Fédida affirme avec Lacan qu’il n’y a pas de récit sexuel et que le « fracas sexuel » (Blanchot) exclut le récit. Sachons, dit-il, comme M. Klein, « entendre où çà fait du bruit ». S’ensuivent plusieurs articles très intéressants de différents auteurs qui reprennent, critiquent, ajustent et poursuivent des pensées de Fédida.

L’Empathie psychanalytique

Explorer le concept d’empathie est l’aventure à laquelle nous convie le psychanalyste italien Stefano Bolognini.

En partant avec lui de la notion de « l’Einfühlung » chez les romantiques allemands, nous arrivons à l’étude de ce concept dans l’œuvre de Freud et de ses collaborateurs. Il nous introduit ensuite à la floraison des travaux spécifiques sur l’empathie qui s’est produite dans les années 1950-1960, surtout aux USA ainsi qu’au développement des travaux kleiniens qui s’effectuaient dans le même temps. L’auteur propose ensuite une seconde partie dans laquelle il développe son point de vue sur l’empathie et l’étudie sous tous les angles, ceux de la projection, de l’identification projective, de la concordance, du partage, de la fusion, du contre-transfert, du Soi, du Moi et de l’inconscient. Il en discute les aspects topiques et structuraux. Sa définition d’une véritable empathie est « une situation de contact conscient et préconscient caractérisée par la séparation, la complexité et la structuration. Un large spectre percepti… allant progressivement vers une situation de contact profond avec la complémentarité objectale, le Moi défensif et les parties clivées de l’autre, tout autant qu’avec sa subjectivité ego syntonique » (p. 148). L’auteur insiste, en reprenant les travaux de Ch. Ogden, sur la différenciation entre « l‘identification » dont la nature est essentiellement inconsciente et « l’empathie » qui elle, est une position consciente-préconsciente, transitoire, non substitutive. Il ne s’agit pas non plus de confondre empathie et immédiateté intuitive. Bien au contraire, la construction du réseau de communication empathique se fait pas à pas et est toujours le fruit d’un long travail de patience. Stefano Bolognini différencie avec Spazal l’empathie et le contre-transfert et alerte sur les dangers que peut constituer (p. 73) « la recherche (volontaire) d’une communion empathique avec le patient laquelle peut aussi conduire l’analyste à la négation d’une réalité déplaisante et traumatique, et à utiliser en fin de compte les mêmes mécanismes que ceux employés par le patient pour adoucir l’impact avec la réalité psychique ou la réalité extérieure » (Spazal).

Ce qui est remarquable dans cet ouvrage est la qualité des vignettes cliniques qui illustrent chacun des concepts que l’auteur met au travail avec celui d’empathie. Il s’expose et expose dans ces vignettes son propre processus de pensée, sa disposition affective à l’égard du patient, sa technique et ses difficultés. Et nous constatons avec lui combien sont sollicitées – ce qui permet de mettre en attente l’analyse du pulsionnel – la disponibilité affective et l’assise narcissique du psychanalyste. Il veut nous communiquer la complexité et la richesse du travail analytique ainsi que celles de ce mode relationnel que constitue l’empathie analytique.