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Freud et les plaisirs de la vie

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Mots clés : chiens – littérature – vins

Ecrit avec beaucoup d’humour, l’auteur tente de faire un lien entre la vie de Freud et son œuvre ; à savoir celle-ci est basée sur l’expérience de sa vie quotidienne et sa condition d’homme.

Dès sa tendre enfance, Freud fréquente le fameux Prater, parc d’attraction, et jeune chercheur il testa l’effet de la cocaïne sur le vertige en y montant aux manèges. Il eut d’ailleurs le goût des hauteurs dont les rêves de flottement en sont l’expression. Le vertige en tant que symptôme, équivalent de l’angoisse, y trouve son origine et le surmonter permet d’éprouver du plaisir. Ce fait explique l’engouement, autant des enfants que des adultes, pour les fêtes foraines ; mais pour que cette angoisse primitive puisse être expérimentée cela nécessite une base de sécurité stable.

D’une manière générale, le besoin d’accrochage et la peur d’être abandonné (lâchage, désinvestissement, rupture, perte) sont en étroite interdépendance, et en particulier les vertiges et le vécu infantile précoce de l’homme Freud.

Un autre domaine plaisant de la vie est la littérature qui a toujours intéressé Freud depuis son plus jeune âge. Il y chercha à comprendre les énigmes et conflits de la vie. L’intérêt pour la littérature peut être considéré comme la quête de soi. La littérature, où l’affect joue un grand rôle, et l’œuvre de Freud s’influencent de façon réciproque. La littérature confirme les découvertes freudiennes, entre autres les désirs meurtriers, couverts par le travail de culture et le travail de rêve. Le grand intérêt pour la littérature réside dans l’apprentissage de ce que nous ignorons de nous-mêmes.

Les mêmes mécanismes que le travail de rêve sous-tendent la création littéraire en tant que formation de compromis établissant une continuité entre conscient et inconscient ; ce dernier étant la source commune de la littérature et de la psychanalyse.

En revanche, la musique, en rapport avec l’écoute, comme la psychanalyse, renvoie au féminin et au maternel que Freud récuse de reconnaître en lui, à l’origine de son ‘insensibilité’ à la musique comme une défense contre la séduction maternelle précoce à travers la voix maternelle. Dans ce contexte, les berceuses, dont Freud fut fin connaisseur, chantées par sa mère jouèrent un rôle important.

Un fait intéressant est la simultanéité de la naissance de la psychanalyse et le cinéma, le septième art, tous deux sous-tendus par la scène. « Les mystères d’une âme », film réalisé en 1925-26 par Pabst entraina la méfiance de Freud et la ‘transgression’ des fils spirituels. Freud ne voyait pas dans le cinéma reproduire l’activité représentative et fantasmatique alors qu’il invita ses patients à ‘laisser défiler les images’.

Freud fut très tôt sollicité par le cinéma ; se montrant cependant réservé à la suite du constat d’une appétence de ses disciples à se voir couchés sur la pellicule. Cela entraina bien des embrouilles. Il est remarquable qu’aucun psychanalyste de l’époque n’eût effectué une étude sur cet art naissant. Une explication du désintérêt pour le cinéma serait le fait suivant : la nécessite de renoncer au visuel pour faire advenir la pensée verbale.

Dans le domaine des plaisirs oraux, est peu connue la dégustation des vins, notamment italiens, au moment de son auto-analyse après le décès de son père. Ce serait le lien fantasmatique à la mère qui se révélerait à travers l’Italie et ses vins. La consommation du vin aida également Freud à surmonter le bouleversement dû à ses découvertes, lorsqu’il rédige l’Interprétation des rêves par exemple.

Le plaisir lié aux animaux ne survint que tard dans la vie de Freud, par un chien qu’il offrit à sa fille Anna, chien qui assista aux séances d’analyse. Ainsi commença sa cynophilie. Cependant l’identification canine a ses racines dans sa jeunesse. Il connait  des joies et des souffrances avec ses chiens dont la disparition fait écho à celle de proches ; substituts d’enfants perdus, mais  aussi complices et collaborateurs et sans ambivalence comme dans la relation de la mère à son enfant mâle.

Rénate Eiber (Mars 2022)

 

 

 


Folies de la norme, Le présent de la psychanalyse vol. 2 n° 2019-2

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Cet ouvrage collectif propose d’étudier le mouvement paradoxal entre emprise et disparition des normes. La psychanalyse est particulièrement concernée car elle dérange depuis Freud à nos jours toute notion de normalité.

Alors que les ‘nouvelles’ psychothérapies s’inscrivent dans des références et des normes précisément définies, la psychanalyse se situe dans un paradoxe entre norme et hors norme : à savoir la psychanalyse instaure une norme (formation, cadre, règle fondamentale) pour que se déploie le hors norme (discours associatif). La psychanalyse permet l’émergence d’une forme de folie contenue dans un cadre strictement normé dont le respect est essentiel. Les règles analytiques, où le refusement a une place centrale, sont propices à la mise en place du processus analytique. Ceci va évidemment à l’encontre de l’évaluation normative qui sévit seulement dans le domaine de la santé. La ‘folie de la norme’ ne laisse plus de place à la créativité, improvisation, singularité, initiative personnelle et à l’expérience car l’esprit des pratiques normatives est binaire et abrase le singulier, la diversité et l’imprévu.

Les lois constituent des normes par excellence mais elles peuvent être perverties comme c’est le cas dans les dictatures et au niveau de la mondialisation où la normativité est un éparpillement des normes qui provoque une perte de cohérence et des repères. Le juriste autrichien Kelsen, contemporain de Freud, s’intéressa à l’apport de la psychanalyse sur la conception de l’Etat et l’ordre juridique. Ainsi, le ‘Moi et le ça’, en développant les contraintes internes dues au surmoi, instance qui joue le rôle du juge et du législateur, pourrait être vu comme une réponse aux idées de Kelsen. Celui-ci insiste sur la séparation entre être et devoir être, bafouée dans le totalitarisme où existe également une dissolution des repères. Dans cette uniformisation totalitaire, le ‘je’ s’engloutit dans le ‘on’.

Actuellement l’ordre juridique se caractérise par l’éparpillement et la surabondance où le droit comme bien commun disparaît laissant place aux droits individuels. L’individu doit se conformer aux normes et abdiquer son jugement dans une société infantilisante. De la même manière il y a confusion entre ce qui est obligatoire et recommandé. Le conformisme entre en collision avec l’éparpillement des appartenances communautaires fermées et hostiles les unes envers les autres. La tyrannie de la norme sociale se superpose à la confusion juridique.

Il est intéressant de remarquer que le terme identité est actuellement omniprésent dans tous les domaines avec un grand flou. La clinique actuelle est confrontée aux troubles identitaires sous-tendus par une problématique narcissique, elle-même liée à une perte de repères.

Une réflexion sur la phrase de Buffon, le style c’est l’homme, touche à l’identité et à la norme par le biais de la particularité de l’individu à laquelle cette notion fait référence. Le style de l’homme ce serait comme son caractère. Cependant le style n’est pas vecteur d’identité dans l’idée où tel fait expressif donne tel sens.

Dans la cure, le vacillement identitaire avec sa sensation d’inquiétante étrangeté est un moment fécond de déliaison permettant de découvrir le caractère aléatoire et incertain de l’être.

Dans le domaine de la sexualité, le hors norme prend la tournure d’une revendication de choix aussi bien dans le cadre de l’hermaphrodisme que celui du changement de sexe dont l’adulte ou l’adolescent est mécontent. Ceci mène à la notion de genre. Le hors norme se situe dans ce dernier cas non au niveau anatomique mais au niveau psychique. C’est là que la psychanalyse est confrontée à la norme et aux conséquences psychiques de la solution chirurgicale. Une défaillance des normes primaires, indispensables pour penser l’humain et en humain, semble participer du trouble de genre sous-tendu par la haine de soi. Le meurtre archaïque permet l’installation du refoulement originaire, fondateur de la première norme à la base de l’humain.

La norme est étroitement dépendante de chaque peuple et de son histoire. La loi instituée en régnant souverainement permet l’autonomie. De la même manière, la liberté d’expression n’est possible qu’en se soumettant à la loi du langage. La normativité est l’accord sur la signification des mots, des actes et des conduites ; par contre la normalisation aboutit au conformisme aux normes instituées. La normalité, elle, est conquise au prix d’une lutte incessante.

La normalité est structurante si chacun s’approprie la norme ayant fait un accord entre humains. La folie de la norme devient injonction sans négociation dans le cadre de la normalisation. La folie de la norme se caractérise par le nombre et passe par une novlangue managériale. Cette normalisation gestionnaire est bien à l’origine d’une souffrance au travail, actuellement si répandue. Ceci renvoie également à la normopathie définie par l’absence de conflit par rapport à la servitude volontaire, ce qui fait réfléchir sur l’avenir et le rôle de la psychanalyse.

Le nombre de sources et des acteurs publics et privés définissant des normes est en perpétuelle augmentation ; en même temps beaucoup de normes sont floues, elles vont dans le sens d’un assouplissement ; l’ébranlement des dogmes affecte la légitimité de la norme. Des hypothèses de dégagement s’offrent en tenant compte de ces trois éléments.

Un exemple d’un personnage hors norme est l’artiste contemporain Grayson Perry qui s’adresse à un large public en questionnant des sujets humains et universels.

Au total, cet ouvrage, passionnant à lire, permet de comprendre l’actuel engouement pour les normes ainsi que les motions sous-jacentes.

Rénate Eiber (juillet 2021)


Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse

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Mots clés : langue – nazisme – psychanalyse

Ce livre très dense analyse l’impact du nazisme sur la psychanalyse en s’appuyant essentiellement sur les œuvres de Freud et d’Imre Kertész et la question : est-ce que la psychanalyse pouvait rester indemne après ce déferlement destructeur ?

Outre l’émigration de nombreux analystes et les effets de l’exil sur eux, c’est la langue qui fut atteinte. Elle est caractérisée par sa pauvreté, l’apparition de nouveaux mots et le changement de sens de mots existants. Le vocabulaire de la psychanalyse fut dévoyé à son tour de son usage, comme par exemple les mots pulsion, autoconservation ou ‘Ausrottung’ qui signifia extirpation dans le langage freudien et extermination dans le langage hitlérien. Les mots furent disqualifiés en désordonnant le sens dans le but d’éliminer la pensée. Dans ce contexte, un constat important est que l’altération des mots atteint aussi l’être humain. Le secret de la langue est la trahison de son locuteur, la base de la cure analytique. Mais la lutte contre cette altération n’est pas sans danger non plus.

Non seulement la dictature réduit l’être humain à un certain mode de pensée infantile mais elle brise aussi la tonalité de la langue en tant que convention et ôte la légitimité de la place du père et de l’interdit. Le langage tient une place centrale dans la culture ; de ce fait on passe à côté de la dislocation engendrée par le nazisme si l’on traite la Shoah uniquement comme trauma.

La pensée psychanalytique d’après-guerre s’en est trouvée affectée notamment l’outil de penser les phénomènes de masse et la lutte de chacun avec son ennemi intérieur où l’identification joue un rôle prépondérant.

Pour Adorno, se basant sur Freud, la civilisation engendre l’anti-civilisation et ne cesse de la renforcer. Kertész affirme que la contre-culture nazie, établie sur la haine, contient les potentialités générales de l’humanité. C’est cela qui permet de penser l’événement car la mise en avant des victimes constitue une défense, dans le sens psychanalytique, contre des éléments d’identification avec les criminels ce qui expliquerait pour quelle raison il fut rarement fait référence pendant un certain temps aux phénomènes de masse. Toujours pour Kertész, nous devons envisager l’holocauste comme culture dont le dispositif fut de mettre la loi hors la loi. Cette rupture de mettre la loi hors la loi procure aux individus l’immense gain narcissique d’appartenance à une masse foncièrement homogène mais récusa le droit comme conception abstraite.

Kahn remarque la confrontation de la culture à l’effondrement des figures de la culpabilité. Dans ce contexte il est intéressant de noter que le mot Führer, absent dans ‘Totem et Tabou’, apparaît dans ‘Psychologie des masses’. Th. Mann pense que Hitler doit haïr la psychanalyse et son ennemi véritable est Freud, le grand désillusionneur. Le meurtre de ‘L’homme Moïse’ est fondateur de la civilisation car la culpabilité permet d’instaurer un travail contre la destructivité. Ce meurtre sans dramaturgie, oubli, latence et réminiscence, c’est à cette fracture que ‘L’homme Moïse’ fait face. Le nazisme a brisé le fil de la tragédie du père primitif, décrite par Freud, engendrant la culpabilité, l’ambivalence des sentiments, du développement de la communauté et de la continuité historique. Le nazisme a provoqué une inadéquation entre mots et expérience historique.

Le Führer constitue l’identité de la collectivité en se basant sur la ‘force pulsionnelle’ qui rassemble l’âme du peuple, aboutissant à l’identité aryenne qui sous-tend la ‘pulsion d’autoconservation’. Normalement des identifications variées et entrecroisées favorisent la diversité des individus au sein de la même société. Or, tout cela est battu en brèche par le nazisme où n’existe plus de référence tierce. L’homme est devenu un objet et est chosifié dans la masse. La déshumanisation prend la forme de la désindividuation.

Freud considère sa seconde topique comme une hérésie car elle enracine la conscience morale dans la pulsion de mort elle-même, L. Kahn pense que ce serait l’attaque de Freud contre l’autoconservation biologique du national-socialisme et l’autodestruction sacrificielle. Le travail de culture semblerait procéder par le mal et c’est ainsi que le processus culturel procéderait au domptage pulsionnel. L’holocauste devrait s’intégrer dans le travail de culture comme le meurtre originaire du père de la horde primitive.

Dans la pratique clinique, l’empathie et son usage sont censés favoriser un dialogue permettant l’accès à l’expérience privée de la catastrophe. Ce point de vue semble être une conséquence de l’ébranlement subi par la psychanalyse et sa théorie. La conception de Kohut de l’empathie fut la conséquence de sa propre expérience qui a affecté la théorie analytique elle-même. De même, Simmel, Adorno, Horkheimer et Fenichel refusèrent la séparation entre abstraction théorique et pratique clinique.

Le nazisme dévoyait le langage à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques, adoptées de façon mécanique et inconsciente pour culminer à un effet toxique. Cela est particulièrement le cas pour ‘Psychanalyse et Weltanschauung’ et la lutte contre l’assujettissement identificatoire des psychanalystes fut difficile. Contrairement à Freud, Carl Müller-Braunschweig, d’abord psychanalyste de l’Institut de Berlin et ensuite éminent collaborateur nazi, considère la psychanalyse comme une Weltanschauung et donne la place prépondérante au biologique dans plusieurs textes. Dans un aperçu historique, L. Kahn détaille les adaptations de la psychanalyse au régime nazi par, d’une part l’héroïsme et d’autre part l’adaptation à ce même régime, effectués par Müller-Braunschweig. Les psychothérapeutes nazis se référaient à l’énergie créatrice du poème ‘Natur’ de Goethe et l’énergie des forces révélées par la physique, s’appuyant ainsi sur le double héritage freudien. La biologisation, la technicisation et la mythisation sont entrées dans le psychisme individuel par le biais de la langue commune.

L’expérience traumatique des camps a un caractère spécifique dans la mesure où il abandonne la référence à l’après-coup. Du fait de la désymbolisation la seule possibilité qui reste au survivant et à ses enfants est l’usage de ‘souvenirs ou récits écrans’. Ces écrans peuvent se présenter dans la cure sous forme de ‘transfert écran’. Le syndrome du survivant de trauma extrême bouleverse profondément l’approche psychanalytique des victimes en séance car le psychisme est complètement anéanti, imposant l’empathie comme outil théorique et clinique pour retisser le lien à un objet. Comme la fonction paternelle protectrice a échoué l’enfant du survivant devient auditeur empathique de la mère qui doit reconstituer un récit assurant la permanence identitaire.

 

Conclusion : Le nazisme n’a pas seulement porté préjudice à la personne de Freud mais à la psychanalyse toute entière par son détournement et plus particulièrement par celui des mots dotés d’un sens nouveau. De même, l’approche psychanalytique des victimes ne peut se faire avec les bases psychanalytiques habituelles.

 

Rénate Eiber (avril 2021)


Sigmund Freud et Romain Rolland, un dialogue

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Cet ouvrage nous fait part de l’intensité et de la densité des échanges entre ces deux penseurs ainsi que des influences réciproques de leurs œuvres. Ce sont avant tout des échanges épistolaires qui débutèrent en 1923 et durèrent jusqu’en 1936. L’écrivain Stefan Zweig, ami commun de Freud et de Rolland, y joue un rôle important en tant qu’intermédiaire.

Romain Rolland, né le 28 janvier 1866 à Clamecy dans la Nièvre, partage avec Freud un évènement biographique important : la mort de sa petite sœur de 3 ans au bord de l’océan atlantique alors que Rolland en avait 5 ; Freud perdit son frère cadet vers 2 ans. Romain Rolland, issu d’une famille catholique dont le père était notaire, fut tout au long de sa vie d’une santé fragile. Il fréquenta l’ENS dont il sortit agrégé en 1889 et c’est là qu’il découvrit la philosophie et notamment Spinoza qui lui inspira son vécu de sensation océanique et lui permit de l’élaborer. Spinoza, Empédocle et le romantisme constituent la base de la pensée aussi bien de Freud que de Rolland ; tous deux décrivent des forces antagonistes : la vie et la mort. Les deux hommes avaient également en commun une prédilection pour Rome. Moïse se retrouve ainsi dans ‘Jean-Christophe’ de Romain Rolland et dans ‘Le Moïse de Michel-Ange’ de Freud.

L’échange avec Romain Rolland eut un impact considérable sur l’auto-analyse de Freud, celle-ci en tant que processus créateur, appuyé sur le transfert à un tiers, Romain Rolland étant l’objet de transfert de Freud.

La Grande Guerre fut d’emblée au centre des échanges entre les deux hommes qui en ont été tous deux bouleversés. Quand la guerre éclata Romain Rolland séjourna en Suisse d’où il lança ‘Au-dessus de la mêlée’ dans le Journal de Genève en septembre 1914, ce qu’il lui valut le Prix Nobel de littérature en 1915. Dans ce contexte les enfants morts furent un thème commun à Rilke, Rolland et Freud. Ce dernier aboutit à la conclusion que la guerre représente une envie destructrice meurtrière des pères envers les fils.

Stefan Zweig, né en 1881, rencontra Rolland en 1910 qui joua un rôle essentiel de soutien dans sa vie. Tandis que sa relation avec Freud fut double : échange autour de leurs œuvres respectives et abord thérapeutique. Zweig dédia son livre ‘ Trois maitres : Balzac, Dickens, Dostoïevski’ à Romain Rolland. Le désaccord de Freud avec le portrait de Dostoïevski fut à l’origine de ‘Dostoïevski et la mise à mort du père’. Les amis ont joué un rôle de moi auxiliaire pour Zweig. La privation de ce support explique son suicide lors de l’exil au Brésil. Mais Zweig eut le talent de rapprocher ses amis Freud et Rolland en tenant le rôle de catalyseur de ce groupe de trois. Un élément important à mettre en exergue est que la correspondance Freud – Rolland débute avec la découverte du cancer du premier. Ce fait, ainsi que la proximité de la Première Guerre mondiale font que leurs échanges portèrent surtout sur la mort, l’illusion, la croyance et la foi. ‘L’avenir d’une illusion’ y trouve sa source.

C’est grâce à l’organisation de Zweig que Freud reçoit Rolland avec son ami en présence de sa fille Anna le 14 mai 1924 dans son cabinet. Romain Rolland relata cette visite pendant une heure dans son Journal Intime par une description très vivante. Le principal thème de conversation fut l’actualité. Freud lui offrit les ‘Leçons d’introduction à la psychanalyse’ et pria Rolland de lui envoyer son dernier ouvrage sur Gandhi. Cet entretien aura une influence profonde sur les deux hommes. Rolland devint pour Freud l’analyste comme jadis Fliess. Parallèlement Freud rédige son auto-présentation en été 1924. Au moment de la visite chez Freud Romain Rolland, sortant de maladie grave mettant en jeu le pronostic vital, éprouva une « réflambée vitale ». C’est donc dans ce contexte qu’il rédige ‘Voyage intérieur’ de juin 1924 à mars 1925. Un travail profond sur lui, notamment sur son enfance, où Rolland mesura l’importance de la mort dans sa vie et dans son œuvre. Autant pour Rolland que pour Freud la création fut une lutte contre la mort et leurs créations s’effectuèrent dans un relatif isolement. De même, Rolland envoya à Freud ‘Liluli’, écrit en 1924 également – onomatopée d’illusion – où Rolland critique les illusions et ce fut l’inspiration pour Freud de ‘L’avenir d’une illusion’.

Dans une lettre du 5 décembre 1927 Rolland attire l’attention de Freud sur le fait que le sentiment religieux est différent des religions. Sentiment qu’il définit comme le fait simple et direct de la sensation de l’éternel, comme océanique. Freud mit deux ans à lui répondre lui disant que sa lettre et ses remarques sur le sentiment religieux ne lui ont laissé aucun repos. Rolland lui répondit aussitôt après avoir approfondi ce concept. Cet échange est le point culminant de leur dialogue. Par la suite Rolland mit Freud face à ses travaux sur la mystique où il montre une confluence entre Orient et Occident. Freud élabore le sentiment océanique dans ‘Malaise dans la culture’ en rapport avec le sentiment religieux et fit part à Rolland d’une ‘mystérieuse attraction d’un être vers un autre’. Les difficultés de Freud pour discuter la sensation océanique semblent liées à son deuil infantile qui traverse d’ailleurs toute sa vie.

Dans ‘Pourquoi la guerre’ Freud se déclare pacifiste ; cheminement qui semble être influencé par Rolland et Zweig, tous deux pacifistes de longue date. Rolland va jusqu’au bout de son pacifisme : désigné lauréat du prix Goethe en 1933 avant l’arrivée au pouvoir des nazis mais n’averti qu’après, il le refusa expliquant qu’il sait ce qui se passe en Allemagne. Cependant une divergence éclata entre Zweig et Rolland concernant son attitude envers l’Union soviétique dont Romain Rolland avait été séduit un moment par les idéaux affichés.

Pour le 70ièmeanniversaire de son ami, Freud écrivit ‘Un trouble du souvenir sur l’Acropole’ qui est une suite de son élaboration du sentiment océanique. A cet ouvrage répond ‘Voyage intérieur’ même s’il est resté inconnu de Freud. ‘Un trouble du souvenir sur l’Acropole’ est une autoanalyse d’un vécu dont le point d’appui est Romain Rolland en position d’analyste, et que Freud ne sut élaborer que plus de 30 ans après. Au 80ièmeanniversaire de Freud c’est Thomas Mann qui prit le relais de Rolland dans l’auto-analyse de Freud. Celle-ci arrêtée en 1904 avec Fliess fut reprise avec ‘Un trouble du souvenir sur l’Acropole’ qui est un récit englobant sa vie avec bien de revenants, et la psychanalyse. L’expérience de Rolland et le sentiment d’étrangeté de Freud peuvent être subsumés par la sensation océanique où le narcissisme joue un rôle important.

‘Un trouble du souvenir sur l’Acropole’ est une sorte de testament de l’autoanalyse de Freud et termine les échanges avec Rolland. Ici il n’y a pas de rupture comme avec Fliess mais un éloignement.

Au total, dans cet ouvrage passionnant et agréable à lire, Henri Vermorel, nous montre dans un travail très richement documenté que malgré un échange épistolaire peu fréquent entre ces deux hommes et une seule rencontre physique, l’impact de Romain Rolland sur Freud et la psychanalyse fut important.

 

Rénate Eiber (février 2021)


Benno Rosenberg, une passion pour les pulsions.

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Mots clés : intrication – masochisme – pulsion de mort

Cet ouvrage collectif très dense rend hommage à Benno Rosenberg (1928-2003). En premier lieu son épouse témoigne de la façon rigoureuse de son travail qu’il appliquait sa vie durant. Ensuite chaque auteur traite un aspect particulier du concept de masochisme primaire intricateur des pulsions de vie et de mort.

Benno Rosenberg est de formation philosophique. Durant ses études il a lu Freud tombant littéralement amoureux de la pensée de celui-ci, selon les dires de sa femme. Son livre sur le masochisme commente en détail la pensée de Freud et il la complète avec la sienne où chaque mot a son importance et rien n’est superflu. Dans ses travaux sur le masochisme, Benno Rosenberg se base sur la seconde topique et la seconde théorie des pulsions opposant pulsion de vie et pulsion de mort. Le masochisme n’est pas que négatif mais a une valence positive en fondant la vie psychique de par l’intrication de ces deux pulsions opposées ; intrication réalisée par le masochisme érogène primaire.

  1. Chauvet traite le lien entre principe de plaisir et principe de réalité par rapport au masochisme et constate que le paradoxe du masochisme est le point de départ d’une nouvelle théorie du principe de plaisir-déplaisir assurant l’équilibre pulsionnel. Le masochisme érogène primaire est défini par Freud comme le temps de l’investissement de l’attente où se mêlent plaisir et déplaisir. C’est le masochisme qui transforme le principe de plaisir-déplaisir en principe de réalité et favorise une créativité primaire. Le renoncement au plaisir avec l’objet externe ouvre aux représentations et amorce un premier travail de deuil de l’objet externe conditionnant la formation de l’objet interne. Le masochisme y est fondamental de par la création d’un plaisir autogénéré, indépendant de l’objet externe.

Les deux pulsions antagonistes doivent se tempérer réciproquement pour assurer la vie par leur alliage. Benno Rosenberg définit la source du masochisme érogène primaire dans un reste d’excitation pulsionnelle retenue à l’intérieur et non déchargée. Le masochisme inachevé se traduit cliniquement par la valorisation de l’activité.

  1. Aisenstein nous révèle la raison pour laquelle Benno Rosenberg s’est intéressé au masochisme. Le masochisme est gardien de la vie. Le défaut de masochisme érogène primaire intricateur des pulsions entraine une recherche de la souffrance, un défaut de construction d’un noyau masochique du moi garant de la survie et de la constitution du moi. Benno Rosenberg conçoit le masochisme comme une défense essentielle contre la pulsion de mort. Lorsque Freud introduit cette dernière dans sa seconde théorie des pulsions il redéfinit le masochisme. De ce fait le plaisir est toujours plaisir/déplaisir. Mais le masochisme fait plus : il fournit aussi un cadre à l’intérieur duquel cette opposition pulsionnelle est pensable. Le narcissisme primaire investit et crée le moi ; puis le masochisme lie la pulsion de mort qui attaque le moi.
  2. Chambrier-Slama traite les particularités du travail de mélancolie différent du travail de deuil par l’investissement narcissique de l’objet. L’issu est la régression narcissique de la libido. La haine du mélancolique, reste de celle impliquée dans la constitution de l’objet primaire, s’exprime lors de l’accès de la maladie. Le travail de mélancolie passe par quatre étapes dans le but de surmonter la désintrication pulsionnelle extrême. Ce travail réussit s’il y a transformation de l’auto-sadisme en masochisme permettant la retrouvaille avec l’objet. Pour Benno Rosenberg l’angoisse face à un danger, produite par le moi, a des sources pulsionnelles et le moi utilise de la libido pour faire face au danger signalé par l’angoisse ; le danger étant la menace de la pulsion de mort pour l’appareil psychique.
  3. Ribas se centre sur l’angoisse et la naissance du moi. En effet, le moi est le premier objet de l’opposition pulsionnelle ce qui a comme conséquence que le moi est le lieu de la production de l’angoisse. Le conflit pulsionnel génère l’angoisse signal qui est une menace de préclivage du moi, défense primordiale du moi.
  4. Frejaville aborde la naissance de l’objet interne qui est l’objet de la négation et prolonge la notion du clivage primaire séparant plaisir et déplaisir. Ce clivage primaire permet la projection primaire à l’origine de cette séparation. L’objet del’hallucination de la satisfaction idéale doit être confronté à l’objet de la réalité. Cette rencontre n’est possible que par l’intrication pulsionnelle.
  5. Gibeault étudie le concept de la projection primaire qui est le déplacement vers les objets externes permettant de sauvegarder l’appareil psychique et constituer l’objet interne. Benno Rosenberg distingue deux formes de la projection : l’une comme mécanisme de défense et l’autre comme source d’identification. La projection normale est constitutive du psychisme et la projection pathologique est un mécanisme de défense en lien avec la négation.
  6. Roux approfondit l’aspect du préclivage du moi à travers l’œuvre de Perec. Ce préclivage se base sur l’angoisse qui signale le danger et incite le moi au travail de synthèse.
  7. Smadja nous montre comment Benno Rosenberg voit l’œuvre de Pierre Marty dans la compréhension des processus psychosomatiques à partir de la dernière théorie des pulsions de Freud avec le rôle central du moi. La continuité somato-psychique résulte de l’intrication pulsionnelle primaire, la somatisation, celle de la dépulsionnalisation par défaillance du noyau masochique primaire du moi.

Ce livre se termine avec deux textes de Benno Rosenberg où il montre d’une part que toute maladie psychique ou psychosomatique a son origine dans l’échec du masochisme à intriquer la pulsion de mort et d’autre part que le masochisme affaibli a un rôle dans les désorganisations progressives des fonctions somatiques.

Au total, cet ouvrage passionnant permet une excellente introduction à la pensée de Benno Rosenberg et sa compréhension.

 

 

Rénate Eiber (novembre 2020)


Des gens ordinaires, avec George Orwell et Donald Woods Winnicott

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Mots clés : créativité – gens ordinaires – Orwell – Winnicott

Le titre de cet ouvrage attire remarquablement l’attention et suscite toute notre curiosité. L’introduction va encore plus dans ce sens. Cette dernière propose en effet une confrontation entre deux auteurs compatriotes et contemporains, à savoir Donald Woods Winnicott et George Orwell, qui ne se sont pourtant jamais connus personnellement et dont les idées montrent des similarités voire même un chevauchement mais aussi des différences.

Tous les deux sont considérés comme des ‘outsiders’ luttant contre la déshumanisation et refusant de s’inféoder aux dogmes. Tous les deux vivaient d’après leurs expériences, pour Winnicott la clinique et pour Orwell les exclus, ainsi que sous les auspices de leur créativité. L’auteur ne propose pas une comparaison simple mais une lecture de leurs ouvrages où existent des espaces permettant de dialoguer, de s’éloigner, s’ignorer ou s’enrichir.

Autant Winnicott qu’Orwell ont eu connaissance de l’œuvre de Freud. A 20 ans, Winnicott a lu ‘L’interprétation du rêve’ et a découvert sa passion. Orwell, lui, dénonça le totalitarisme et les compromissions des intellectuels et alla même jusqu’à prendre les armes dans la Guerre d’Espagne. Durant leur vivant, tous les deux ont dû endosser beaucoup de critiques et se sont engagés auprès des gens ordinaires qui sont, selon eux, la base de la société, notamment par rapport à leur créativité. Celle-ci n’a rien avoir avec la créativité artistique.

Le vrai self, jamais directement visible, car entouré du faux self, a intéressé les deux auteurs et Orwell exprime douloureusement le regret de ne jamais pouvoir réellement connaître l’autre. L’écriture tenait une place importante dans la vie de Winnicott et d’Orwell et ce sont les gens ordinaires qui en sont justement les destinataires. Dans ses écrits, Winnicott expose ses idées adressées aux mères ordinaires des quartiers défavorisés et ne donne jamais des conseils. L’écriture s’effectue dans la solitude, tenant lieu de retour à soi. Dans leurs ouvrages tous les deux utilisent les animaux car cela entraîne un décalage qui permet de présenter plus facilement un point de vue non conventionnel.

Malgré leurs réflexions et leurs écrits, Winnicott ne s’est pas considéré comme intellectuel et Orwell a montré une grande méfiance envers les intellectuels.

L’auteur expose ensuite le personnage de Julia du roman ‘1984’ de George Orwell et la peur de la femme de Winnicott ainsi que le possible devenir de Julia comme féministe militante. L’image, que donnaient ces deux auteurs de la femme fut, d’ailleurs, sévèrement critiquée par les féministes militantes.

Dans ce contexte, Orwell comme Winnicott s’interrogent également sur la loyauté comme composante de la vie quotidienne et des relations humaines et plus particulièrement comme une résultante des relations de soins et de solidarité entre humains, notamment entre soigné et soignant dans un sens large.

Autant que le concept de la mère assez bonne, d’ailleurs mal compris, que la notion de sollicitude et celle de socialisme ont chez Orwell et Winnicott un sens différent de celui communément admis, à savoir elles s’articuleraient autour du donner et du recevoir.

L’auteur termine son livre avec le constat d’une mauvaise interprétation des œuvres de Winnicott et d’Orwell et imagine une lettre qu’aurait pu écrire Winnicott à Orwell dans le but de la lutte contre la déshumanisation.

Au total : L’auteur utilise les concepts de Winnicott, les compare, donne la juste définition et les rapproche de l’œuvre d’Orwell, mettant en lumière leur signification pour Winnicott et comment Orwell a trouvé des choses identiques en tant qu’écrivain. ‘Gens ordinaires’ est à entendre non dans un sens péjoratif mais comme celui des gens soucieux des autres quand il le faut et capable de secret et de créativité comme force de vie.

 

Rénate Eiber (septembre 2020)

 

Mots clé : Winnicott, Orwell, créativité, gens ordinaires.

 

Le Goff Jean-François,Des gens ordinaires, avec George Orwell et Donald Woods Winnicott, Paris, Gallimard, 2018, ISBN 978-2-07-276405-9, 148 p.


La liberté en psychanalyse : liberté, égalité, sexualité

Auteur(s) : Renate Eiber
Mots clés :

Cet ouvrage collectif en trois parties porte un intitulé provocateur: liberté ce qui est contradictoire face au déterminisme psychique, l’égalité où est question de la domination masculine, et la sexualité traitant les variétés de la sexualité humaine, en particulier l’homosexualité.

Questionner la liberté en psychanalyse implique aussi son processus c’est à dire la libération. Le but de l’analyse est de procurer au moi la liberté de décider. Ce sont les pulsions sexuelles directes s’opposant aux formations narcissiques de masse qui garantissent une certaine liberté individuelle. Pour Laurence Kahn la libération est conditionnelle car l’analyse remplace le résultat d’un refoulement automatique et excessif par une maîtrise mesurée et orientée vers un but, ce mécanisme n’étant jamais complet puisque soumis à la répétition. Dans ce contexte, Laurence Kahn critique le courant interpersonnel qui tente d’abolir la dissymétrie de la relation analytique et la prive de l’analyse de l’angoisse transférentielle et  de la haine. Cependant la libération ne se réfère pas à celle du déterminisme lui-même mais à l’échange d’une détermination par une autre moins couteuse sur le plan énergique, ce qui fait que la liberté soit conditionnelle.

Patrick Merot souligne que la liberté de penser est un fardeau pour l’homme qui est dans l’attente de la croyance et de la dépendance, car c’est penser une épreuve de désorganisation/réorganisation.

La liberté, fondement de l’humanité et indissociable du lien social, est une qualité d’être c’est-à-dire qu’elle se vit. C’est à elle que s’intéresse la psychanalyse, ainsi qu’aux forces obscures qui s’y opposent. La question de la liberté englobe toute la psychanalyse. La liberté se fonde sur les reconnaissances des déterminations ce qui ouvre vers la liberté. Dans ce contexte surgit la dualité du mot ‘sujet’ : actif et différencié d’un coté assujetti et indifférencié d’un autre. La différenciation sujet – objet implique la capacité à dire non sous-tendant un jugement qui permet de faire un choix. C’est ce processus qui donne naissance à l’homme libre.

Dans la cure c’est le travail de déliaison qui peut mener vers la liberté. La psychanalyse a pour but de procurer au moi la liberté de faire un choix, par la reconnaissance des contraintes venant de l’intérieur, notamment de l’infantile, restreignant la liberté du moi. Le patient est censé réaliser qu’il ne suffit pas d’avoir la liberté pour être libre.

La culpabilité, par l’opposition qu’elle implique entre moi, ça et surmoi, pourrait offrir une mesure du degré de liberté. De la même manière, la logique narcissique constitue une butée pour la liberté. Dans la conflictualité instancielle, l’analyse peut apporter un peu plus de liberté et c’est la déliaison du fantasme à l’aide de la parole qui favorise sa libération.

La reconnaissance de la castration permet une libération face aux contraintes de l’idéal du moi et c’est la méthode analytique si elle aboutit à une ouverture vers les représentations qui découvre un chemin vers la liberté. Pour Catherine Chabert lorsqu’il n’y a pas de sens donné à l’absence, il n’y a pas sens donné à la liberté et lorsqu’il n’y a pas de sens donné à la frustration il n’y a pas de sens donné à la sexualité. La liberté interne psychique est en étroit lien avec la liberté des autres où politique et culture s’entremêlent.

Michael Parson distingue liberté négative et positive. La première est celle à l’égard d’une contrainte, par exemple l’humilité qui consiste à être libre du besoin parfait de soi. C’est une liberté dite sérieuse car la liberté intérieure est essentielle à l’intégrité psychique et implique la responsabilité de la manière dont elle va être utilisée et d’assumer cette responsabilité. La liberté positive fait référence aussi bien à la croissance individuelle et à la créativité au sens de Winnicott. C’est la croissance psychique qui est destinée aller vers la liberté psychique et se conçoit dans la relation à l’autre. L’association libre est toute sauf libre car elle provoque immédiatement des obstacles que la psychanalyse peut essayer de comprendre pour ouvrir la voie vers la liberté. Liberté positive et négative sont étroitement intriquées au cours de l’analyse. L’association libre accroit la complexité psychique. L’élaboration dans le fonctionnement psychique vers une plus grande complexité donne le sentiment de vivre plus pleinement la libre association ce qui apporte la satisfaction et aboutit à vivre dans la créativité.

La seconde partie traite l’égalité commençant avec la notion de domination qu’il faut mettre en rapport avec les pulsions. La domination masculine, phallique serait issue des effets du complexe de castration dont elle représenterait une défense envers l’angoisse de castration. Cette domination serait prise entre féminité, passivité et homosexualité. Irène Théry critique la distinction entre masculin/féminin et homme/femme dans la théorie de la domination. De la même manière il existerait une confusion entre hiérarchie et inégalité d’une part et autorité et pouvoir d’autre part.

Jean-Paul Demoule nous donne un aperçu sur la domination qui va de la préhistoire jusqu’à nos jours. Il en ressort, à travers l’art préhistorique, que les premiers hommes semblent être fortement préoccupées par la sexualité et la relation entre homme et femme et que sexe et pouvoir étaient depuis toujours intimement liés.

La troisième partie aborde l’homosexualité et plus particulièrement l’historique de l’accès à la formation des candidats à la psychanalyse aux Etats-Unis. Il est rappelé que pendant longtemps l’homosexualité fut considérée comme une pathologie psychiatrique. Les auteurs évoquent également toute la problématique de ceux des candidats qui la cachaient durant l’analyse personnelle, ainsi que celle des formateurs.

Les auteurs font également remarquer que pendant plus de 40 ans aucun psychanalyste américain n’a montré son désaccord quant aux représentations par rapport aux patients homosexuels. Freud s’opposa à toute forme de discrimination y compris dans les institutions psychanalytiques. En avance sur son temps, il considérait que la psychanalyse doit dévoiler les mécanismes psychiques et ne pas vouloir résoudre le problème de l’homosexualité. La neutralité analytique exige un questionnement permanent afin d’éviter complaisance et conformisme idéologique. Ce chapitre se clôt avec une bibliographie exhaustive commentée sur la situation de l’homosexualité dans la formation analytique des années 1973 à 2000 aux Etats-Unis.

Nous pouvons conclure avec Michael J Feldman que la psychanalyse doit être un lieu critique indépendant des normes sociales et en opposition aux pressions d’homogénéisation d’une société triomphaliste.

Rénate Eiber, mars 2020


Christophe Dejours, Helène Tessier (dir) : Laplanche et la traduction : une théorie inachevée

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Il s’agit d’un ouvrage collectif dont les textes ont été présentés aux Journées internationales Jean Laplanche (1924 – 2012) en 2016 sur le thème de la traduction. La notion d’aide à la traduction a été elle-même introduite au cours de ces mêmes journées qui ont eu lieu en 2003. La traduction concerne les messages énigmatiques prononcés par l’adulte envers l’enfant. La théorie de la séduction généralisée stipule un caractère énigmatique du message de par la compromission par le sexuel. De cette manière, l’adulte participe activement à l’avènement des théories sexuelles infantiles car celles-ci sont une réponse à la curiosité qui s’origine dans les messages énigmatiques de l’autre. C’est précisément le mytho-symbolique qui est censé aider l’enfant à cette traduction.

L’univers mytho-symbolique est au service de la traduction de ces messages énigmatiques grâce aux schémas narratifs comme par exemple les fables. Ainsi, les ouvrages destinés aux enfants sont non seulement structurants mais lui permettent de s’introduire dans des codes du monde symbolique humain. De ce travail psychique découle une symbolisation. Le symbole aboutit à une prévalence interne et à une possibilité de reprise en charge subjective tout au long de l’existence. Une symbolisation réussie est considérée comme ouverture à l’énigme de l’autre. L’univers mytho-symbolique est un patrimoine culturel permettant des traductions susceptibles de répondre à l’énigme. Le mytho-symbolique et le sexuel infantile se situent dans le contexte de la situation anthropologique fondamentale.

Certains phénomènes culturels offrent une réouverture de l’altérité par rapport aux messages énigmatiques, comme par exemple l’univers mytho-symbolique de l’opéra qui a une fonction de réouverture de l’énigme et de nouvelle voie possible de traduction. Cependant le mytho-symbolique peut non seulement fonctionner comme aide à la traduction mais aussi comme obstacle. Les communications de l’adulte – celles dont le support est le code de la castration – peuvent agir comme des codes de traduction des messages énigmatiques et en même temps comme support des messages énigmatiques. Imposer un code conduit à un échec de traduction.

La traduction ou tentative de traduction a pour fonction de fonder un niveau préconscient dans l’appareil psychique. Traduire est un travail permanent d’attribution de sens. Dans la pratique clinique, c’est le cadre qui donne prise à la traduction issue de l’association libre, autant l’interprétation qui la débloque en la favorisant. Ainsi, la traduction devient un outil pour l’élaboration psychique et l’interprétation peut être considérée comme instrument auxillaire du processus de traduction.

L’adolescence constitue un cas particulier en ce sens qu’il s’agit de retraduire l’assignation de genre qui, plus est, dépend plus du milieu professionnel que de la famille et du socius d’origine. L’échec de ce travail peut aller jusqu’au clivage du moi.

La clinique psychosomatique pose la question du destin des messages dans l’appareil psychique et des entraves au travail psychique car elle rend compte des ratages de la sublimation et de la dynamique traduction – symbolisation. La pensée opératoire serait une forme de pensée qui ne se traduit pas.

La place du mytho-symbolique se situe donc du côté de la traduction et de la liaison de l’excitation. L’aide à la traduction suppose une médiation entre mytho-symbolique et l’individu. La notion de code caractérise le mytho-symbolique. Le mythe est une forme sans laquelle le code, la règle sociale, ne peut s’actualiser ni se transmettre. D’ailleurs, l’influence du contexte socio-économique, notamment précaire, retentit sur la traduction par le biais d’une identité défaillante entrainant un repli sur la pureté fantasmée des origines.

Dans certains cas cependant le mytho-symbolique n’est pas au service de la traduction. C’est le cas de l’imaginaire social responsable d’un appauvrissement de la pensée par le biais de la capture imaginaire.

La traduction de l’énigme peut être aussi étendue à la traduction des langues et plus essentiellement de l’œuvre de Freud en français ; tâche pour laquelle Laplanche fut directeur scientifique.

Au total : L’aide à la traduction va à la rencontre de l’effort à penser. C’est l’apprésentation sous le nom du mytho-symbolique qui permet la traduction – symbolisation et qui relève de la culture.

Rénate Eiber (décembre 2019)


Laure Bonnefon-Tort, Anne Maupas, Dominique Tabone-Weil (dir), La psychanalyse est-elle mortelle ?

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Cet ouvrage collectif examine la position de la psychanalyse dans le monde actuel et comment l’adapter aux besoins et demandes changeantes sans en renier ses origines. C’est aussi la question dans un monde d’opérationnalité, de rapidité et de mécanicité : comment intéresser l’individu à sa vie psychique et prendre du temps. Si la psychanalyse perd sa capacité d’adaptation elle est mortelle, si, par contre, elle garde la créativité et l’évolutivité elle reste vivante ce qui se traduit par les controverses, le potentiel de transformation dans la métapsychologie et un plaisir caché de l’analyse. Penser les changements dans la société permet de contrecarrer un enfermement qui conduirait à une idéologie et donc à sa mort.

Un autre point est comment peut-on entendre l’urgence d’une souffrance aigue et la revendication de la rapidité de traitement. En proposant un espace de contact avec soi, une relation authentique et d’écoute, une mise en suspend du temps, la psychanalyse permet être salvatrice dans un contexte déshumanisant et destructeur. L’expérience d’un psychanalyste dans une école de commerce parisienne, recevant des étudiants du monde entier, montre qu’il est possible de rester analyste et de pouvoir aborder des patients qui sont dans l’action, la performance et très loin de toute élaboration psychique.

La psychanalyse dans une société en changement où les repères et la temporalité s’effacent, est censée donner du sens. Différente de la cure type, la pratique analytique, notamment en institution, ne perd pas de sa noblesse. Les modalités de travail y aboutissent à des nouvelles voies thérapeutiques arrimées à la métapsychologie freudienne. Le psychanalyste en institution a la possibilité de susciter et l’intérêt des équipes soignantes et des patients pour la vie psychique.

Au total : Bien que la résistance contre la psychanalyse ait existé dès sa création – surtout par rapport à l’inconscient, la castration et la toute-puissance humaine – elle résiste toujours malgré sa mort annoncée et sa quasi-disparition du champ de la psychiatrie et du DSM.

 

Rénate Eiber (octobre 2019)

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