Société Psychanalytique de Paris

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Christian Gérard : Le père des premiers liens

Christian Gérard, psychiatre et psychanalyste, membre titulaire formateur de la SPP, de l’API et de la SEPEA, consacre ici un livre aux pères, à partir de l’hypothèse principale que la place du père a été négligée, et l’est encore, dans les premiers liens de la vie de l’enfant. Dans la plupart des travaux théoriques et des dispositifs cliniques, il est celui qui « triangule », selon la formule consacrée. On le convoque dans le registre symbolique, et il en devient un être distant, parfois absent. Christian Gérard soutient que le père est présent dès les premières relations de l’enfant, mais que nous sommes atteints de surdité et d’aveuglement pour vraiment tenir compte de sa présence et de son importance. C’est ce à quoi il va s’attacher dans ce livre.

Plusieurs chapitres de l’ouvrage sont consacrés à reprendre en détail tous les travaux classiques sur les pères, car l’auteur tient à rester dans le champ de la métapsychologie freudienne, même si le père y est présent de manière paradoxale et même si Freud parle d’une famille traditionnelle, qui n’a plus cours actuellement.

Après cette étude de la place du père dans l’œuvre de Freud, l’auteur aborde les post-freudiens, pour montrer que, là encore, chez Mélanie Klein, Winnicott, Florence Guignard, la présence paternelle est évoquée mais n’a pas eu beaucoup d’impact sur les pratiques.

Christian Gérard évoque la position de Lacan, mais un peu succinctement et on aurait aimé qu’il développe plus l’impact très important sur les cliniciens et les équipes, du « Nom du Père », privilégiant la fonction symbolique au détriment d’un père plus précoce et plus présent.

Christian Gérard explore ce champ de la paternité précoce avec plusieurs questions. Pourquoi le père des premiers liens est-il aussi négligé, voire oublié ?  Il nous propose une réponse. « Penser la présence paternelle implique une forme de renoncement à la toute-puissance maternelle ». Or pendant plusieurs décennies, les travaux portaient principalement, si ce n’est exclusivement, sur la relation mère/bébé. Et de quoi sont faites ces relations père/bébé précoces ? « Les liens père-enfant du début de la vie se différencient de ceux de la relation maternelle précoce », c’est à dire que les hommes vont intégrer les identifications féminines et maternelles, ce qui a été développé par Mélanie Klein, puis Florence Guignard. L’auteur traite cet aspect de la question par le recours à la notion de bisexualité, en particulier dans la mythologie.

Pour étayer son propos, Christian Gérard nous propose, en dehors de plusieurs illustrations littéraires, des cas cliniques, aussi bien d’adultes que d’enfants. Dans la plupart, le père des premiers liens apparaît peu directement dans le matériel clinique et c’est l’analyste qui le fait apparaître, via le transfert, par son écoute et ses interprétations. On se demande alors si ce ne serait pas une caractéristique de ce père primaire d’être invisible et caché derrière l’omniprésence maternelle.

Cependant, et c’est ce que Christian Gérard aborde dans les derniers chapitres avec les perspectives qu’ouvrent les nouvelles parentalités, il « paraît indispensable de faire évoluer la théorie psychanalytique avec ses applications cliniques face à ces nouvelles organisations ». Faute de quoi, les familles hésitent à consulter, « craignant un jugement de valeur de la part des thérapeutes parfois déconcertés par l’originalité de ces situations ». Le père des premiers liens est ainsi une figure non moins importante que la mère, mais c’est une figure à débusquer, qui nécessite et sollicite toute notre attention de clinicien, ce à quoi nous aide cet ouvrage.

Simone Korff Sausse

 

Howard B. Levine, Transformations de l’irreprésentable. Théories contemporaines de la cure

Les éditions Ithaque continuent de publier des traductions d’auteurs anglo-saxons contemporains peu connus en France, en particulier post-freudiens et post-bioniens. Parallèlement, un certain nombre d’ouvrages de psychanalystes français (André Green, les Botella, Laplanche, Piera Aulagnier, De M’Uzan, ) sont traduits en anglais, ce qui permet de corriger la vision stéréotypée et réductrice de part et d’autre, comme le fait remarquer Dominique Scarfone dans sa Préface. Non, la France n’est pas que le pays de Lacan, et les USA ne se réduisent pas à l’Ego Psychology.

Voici donc le premier ouvrage à être traduit en français du psychanalyste américain Howard B. Levine, qui justement s’est beaucoup intéressé à des courants divers de la psychanalyse- freudiens, kleiniens, winnicottiens, bioniens, psychosomaticiens français ou américains, relationnels etc.

Levine est psychanalyste superviseur à l’Institut de psychanalyse du Massachusetts et professeur à l’Institut psychanalytique de la Nouvelle Angleterre.

« Existe-t-il un vécu, provenant sans doute du soma, de la période préverbale de l’enfance ou d’états traumatiques, qui est inscrit quelque part, d’une façon ou d’une autre, mais qui n’est pas encore représenté psychiquement ? » C’est sur cette question que s’ouvre l’ouvrage et c’est elle qui sera le fil directeur de tous les chapitres.

Lévine s’intéresse à ce qui n’est pas encore représenté, les expériences à l’état brut en état d’incomplétude qui attendent l’acte transformationnel de complétion. Levine associe les idées de Freud sur la représentation avec celles de Green, qu’il cite et commente abondamment, puis avec Bion, Botella et Piera Aulagnier « afin de proposer une théorie psychanalytique à deux voies (two-track theory) avec la perspective d’étendre la portée et l’application de la pensée psychanalytique au-delà de la névrose ».

Dans leur démarche thérapeutique, les analystes doivent participer à des processus dialogiques et interactifs, où on ne sait plus ce qui appartient auquel des deux.

Des cas cliniques viennent illustrer ces réflexions théoriques, où Lévine montre comment les interactions intersubjectives et transformationnelles amènent à valoriser l’aspect narratif et métaphorique de l’interprétation, car la métaphore, qui reste énigmatique, continue à faire travailler la psyché du patient. La métaphore est le lieu de ce que Lévine nomme une situation épistémologique fondamentale. Il rapporte que Bion proposait parfois au patient une interprétation que celui-ci ne pouvait pas comprendre, mais vers laquelle le patient pourrait évoluer. Tout comme Picasso avait peint un portrait de Gertrude Stein qui ne lui ressemblait pas, mais « Un jour, il lui ressemblera ».

L’intérêt de cet ouvrage ce sont ces croisements entre courants psychanalytiques dynamiques, de part et d’autre de l’océan, ce qui fait que Scarfone a intitulé sa Préface, « An American in Paris »

 

Simone Korff Sausse

Serge Tisseron et Frédéric Tordo (dir), L’enfant, les robots et les écrans. Nouvelles thérapeutiques

Les psychanalystes se méfient beaucoup des technologies numériques. Les jeux vidéo ont mauvaise presse. Nombreux analystes pensent que ces pratiques vont à l’encontre de la vie psychique et sont incompatibles avec une approche psychothérapeutique. Il y a des a priori, mais surtout une méconnaissance de ces phénomènes. Les réseaux sociaux couperaient les jeunes de la réalité. Et les robots sont  perçus comme des menaces pour l’emploi et iraient dans le sens de la déshumanisation.

Néanmoins, des psychologues et des psychiatres de plus en plus nombreux renouvellent notre regard sur ces nouveaux objets et y voient, au-delà des aspects inquiétants, des possibilités inédites de créer des médiations nouvelles. Dans cet ouvrage, des experts français en médiations numériques et quelques pionniers des médiations robotiques exposent une autre manière d’évaluer ces phénomènes.

Serge Tisseron commence par montrer l’importance, largement sous-estimée,  des objets dans nos existences, car ils contribuent, plus qu’on ne le croit, à la subjectivation.

Frédéric Tordo  montre que ces nouvelles médiations permettent d’aborder des problématiques narcissiques et identitaires, voire psychotiques. Et de favoriser ce que l’auteur appelle « l’auto-empathie réflexive », qui manque chez ces sujets qui n’ont pas  intégré une relation avec un double virtuel interne, mais l’externalisent.

Plusieurs autres chapitres montrent l’intérêt des médiations numériques auprès de personnes psychotiques ou autistes, avec l’utilisation des tablettes numériques ou des jeux vidéo.

Plus inattendue encore est l’utilisation de robots dans les pratiques avec des enfants et des adolescents, qui fait l’objet de la deuxième partie de l’ouvrage. Les robots suscitent une impression d’inquiétante étrangeté, à cause des projections anthropomorphes, nous dit Serge Tisseron. Pour Frédéric Tordo, le robot médiateur peut devenir un véritable partenaire thérapeutique chez les enfants autistes.

Ce sont donc des recherches très innovantes que nous présente cet ouvrage collectif, dont on ne peut pas ici donner toutes les facettes, qui peuvent intéresser les cliniciens, soucieux de s’instruire sur ces possibilités encore peu explorées.

 

Simone Korff Sausse

 

Rudi Vermote, Reading Bion

C’est une véritable somme que nous propose l’ouvrage de Rudi Vermote, psychanalyste belge, ancien président de la société belge de psychanalyse, professeur à l’université de Louvain, membre du comité de rédaction de l’International Journal of Psychodanalysis et spécialiste internationalement reconnu de l’œuvre de W.R. Bion. Près de 300 pages consacrées à revisiter l’œuvre de Bion, dont Rudi Vermote dit que son impact n’en est qu’à ses débuts, en particulier dans le domaine de l’art, de la littérature, la sociologie, l’économie, la religion. Le livre devrait intéresser les spécialistes de Bion, mais constitue aussi un outil de travail pour ceux qui commencent à le lire.

Impossible de faire la synthèse d’un tel ouvrage. On ne peut que remarquer l’extrême rigueur de l’argumentation, et le souci d’une présentation très didactique. Les chapitres proposent des exposés thématiques et chronologiques, qui suivent au plus près le développement des idées de Bion. Les pages comportent des « boxes », c’est-à-dire  des encarts, très conséquents et approfondis, qui font le point sur un thème. Ces encarts, toujours très instructifs, complètent le texte mais peuvent aussi se lire indépendamment. Le lecteur est aidé pour s’orienter dans les chapitres par un index très complet et une importante bibliographie.

Le livre est entièrement construit sur l’hypothèse fondamentale de Rudi Vermote, qui est de diviser l’œuvre de Bion en deux parties, séparées par une Césure (notion très présente chez Bion). La première période concerne les transformations en K (Knowledge), l’élaboration de l’expérience émotionnelle partagée, qu’il traite dans la série de ses grands ouvrages théoriques, alors que la seconde expose les transformations en O (le fameux point O de l’inconnaissable).  Cette deuxième période commence à la fin de L’Attention et l’Interprétation, qui est le dernier texte qu’il a écrit à Londres, et se poursuivra avec les trois volumes impressionnants de Un Mémoire du Temps À Venir, après le départ de Bion pour la Californie, où (libéré des contraintes de l’Establishment britannique) il a écrit une dernière partie de son œuvre, qui reprend tous ses thèmes précédents, sous une forme complètement différente. Rudi Vermote souligne à quel point c’est un changement radical dans l’existence de Bion, aussi bien dans sa manière de vivre, de penser et d’écrire, et bien sûr de pratiquer la psychanalyse, ce dont rend compte Grotstein qui a fait une analyse avec Bion pendant ses années californiennes et dont l’ouvrage publie un témoignage.

On ne peut que se réjouir de disposer d’un travail aussi documenté et rigoureux sur un auteur qui a la réputation d’être difficile, qui nous laisse bien souvent perplexe, mais qui en fait ouvre sur des perspectives nouvelles à chaque relecture. L’ouvrage vient d’être publié chez Routledge en anglais et il faut espérer qu’une traduction française sera disponible rapidement.

 

Simone Korff Sausse

Marie-Laure Léandri et Anne Maupas (dir), L’enfant traumatisé : sortir de l’urgence ?

Pas moins de quatorze chapitres dans cet ouvrage pour aborder la question du traumatisme chez l’enfant. Quatorze chapitres, quatorze approches et thématiques différentes. C’est dire qu’il s’agit d’un ouvrage complet et diversifié. Les auteures qui ont rassemblé ces textes, Marie-Laure Léandri et Anne Maupas, posent elles-mêmes la question : « Encore un livre sur le traumatisme ? » Mais le contenu justifie l’entreprise. Tant le traumatisme a toujours été et est toujours, encore plus à l’heure actuelle, au centre de la pensée psychanalytique.

L’ouvrage démarre par des réflexions théoriques, avec Freud (Marie-Laure Léandri), Ferenczi (Thierry Bokanowski), l’approche groupale des traumatismes collectifs (Philippe Robert) et les potentialités traumatiques liées aux nouvelles pratiques de la péri-natalité (Sarah Bydlovwski).

Puis le lecteur plonge dans la clinique avec des cas au long terme, rapportés dans tous leurs détails (Eva, bébé maltraitée de huit mois, suivie jusqu’à vingt ans avec Jacques Angelergues, Léa, adoptée, en thérapie de neuf à vingt ans avec Brigitte Bernion, six ans de psychothérapie de Gael avec Mathilde Girard, la petite Anne qui subit une opération nécessitée par un handicap de Gabrielle Viennet). Maria Bedos observe les effets du traumatisme sur le langage de l’enfant. Pierre Denis parle de la disqualification de la pensée afin d’éviter les excitations traumatiques.

Christine Garneau et Geneviève Welsh rapportent des cas et des situations d’équipe après l’attentat de Nice, car ces histoires cliniques mobilisent aussi beaucoup les équipes, comme le montrent Corinne Ehrenberg et Philippe Metello. Puis l’ouvrage se termine sur une note littéraire avec Ellroy, Aharon Appelfeld et Perec, commentés par Dominique Deyon.

Les situations de traumatisme évoquées par les différents auteurs sont donc diverses, mais il y a un fil conducteur, celui de l’approche psychanalytique et la question incontournable et jamais résolue de la réalité externe et la réalité psychique. Plusieurs auteurs se demandent si la question du trauma ne risque pas de faire écran à un travail sur la psychosexualité, mais en même temps on sait a quel point la reconnaissance du traumatisme réel est une nécessité, faute de quoi l’enfant est confronté au « désaveu » dont Ferenczi a montré les effets destructeurs. Les constructions post-traumatiques sont en même temps productrices de symptômes, mais aussi gardiennes de vie et donc source de créativité.

 

Simone Korff Sausse

Pascal Roman, Art Brut et psychanalyse. Une Exploration du processus de création

C’est un petit livre, très court, mais qui traite un sujet très pointu, celui des croisements entre Art Brut et psychanalyse. L’auteur Pascal Roman, psychologue, psychothérapeute, professeur de psychologie clinique, psychopathologie et psychanalyse à l’université de Lausanne, étudie les apports mutuels entre la psychanalyse et cette forme artistique particulière de l’Art Brut, qui constitue pour lui un véritable laboratoire de la vie psychique. Le livre est nourri par de nombreuses rencontres et collaborations entre l’auteur et les chercheurs de la Collection de l’Art Brut du Musée de Lausanne (créée par Dubuffet), qui favorise actuellement les recherches transversales et pluridisciplinaires.

L’originalité de l’auteur est d’aborder l’Art Brut avec les outils psychanalytiques, ce qui s’avère une approche très intéressante pour connaître les processus psychiques qui sont à l’œuvre chez ces artistes, mais aussi les processus de la création artistique d’une manière plus générale. « Le projet serait alors de concevoir non pas une psychanalyse de l’art, mais une psychanalyse avec l’art ».

S’appuyant sur des références psychanalytiques classiques – Freud, Didier Anzieu, Winnicott, De M’Uzan, René Roussillon – l’auteur montre que l’Art Brut ouvre une voie d’exploration féconde de la vie psychique et qu’il introduit un nouveau paradigme pour une approche du processus de création. Dans la deuxième partie du livre, Pascal Roman évoque de nombreux artistes dont les œuvres illustrent les processus de symbolisation, à travers trois thématiques, qui sont le travail du deuil, le travail du rêve et le travail  du  jeu.

Pour les psychanalystes, ces artistes, ignorants du monde culturel et indifférents au destin de leur œuvre ainsi qu’à la reconnaissance sociale, mais porteurs de potentialités artistiques insoupçonnées, posent une question paradoxale. Alors qu’ils tendent à évacuer la subjectivité, créant une oeuvre « hors-subjectivité », on peut « penser néanmoins que le processus de la création puisse constituer, de par l’offre intersubjective qu’elle contient, une occasion de relance de la subjectivation ».

L’ouvrage de Pascal Roman, « Art Brut et psychanalyse. Une Exploration du processus de création », est une belle contribution aux travaux de plus en plus importants sur l’Art brut, qui fait l’objet, à l’heure actuelle, d’un engouement inattendu et d’une reconnaissance dans l’histoire de l‘art, après avoir été exclu du monde de l’art et de l’histoire de l’art pendant longtemps, depuis ses débuts à la fin du 19ème siècle.

Simone Korff Sausse

La vie psychique des équipes. Institution, contenance et soin

Ce livre propose une étude très complète du fonctionnement des équipes avec une conceptualisation psychanalytique. Cette démarche présente un grand intérêt, car selon Denis Mellier, « la clinique institutionnelle est le parent pauvre de la clinique et de la psychopathologie psychanalytique ».

L’auteur met en parallèle de manière très pertinente les souffrances des patients avec les souffrances des professionnels. Denis Mellier est professeur d’université de Bourgogne-Franche-Comté et psychologue clinicien. C’est de ce point de vue que se situent ses réflexions, celui d’un psychologue en institution, confronté aux conflits, enjeux de pouvoir, alliances inconscientes, mouvements contre-transférentiels, qui agitent la vie de ces établissements fondés sur la relation d’aide, mais qui risquent de se dévier des objectifs inhérents à la relation de soin. En effet, pour la psychanalyse qu’est-ce que c’est qu’une équipe ? Comment y intervenir ?« L’équipe n’est ni une simple question de bonne volonté, ni l’enfer de l’aliénation, mais un agencement de la réalité psychique qu’il reste encore à analyser. »

Denis Mellier ne cède jamais sur la théorisation nécessaire pour affronter ces situations institutionnelles et cherche à élaborer une théorie groupale de la fonction contenante des équipes. C’est l’objet de la première partie de l’ouvrage. En plus des auteurs classiques de la théorie des groupes, dont Paul Fustier et René Kaës, il se réfère principalement à la théorie de W.R. Bion de la fonction contenante qui est un outil très opérant pour comprendre et traiter les situations institutionnelles, considérées comme des ensembles intersubjectifs. Les possibilités de changement d’une équipe sont fonction de sa capacité de produire un travail de pensée et la possibilité de contenance de la souffrance des patients, que Denis Mellier appelle très justement et très joliment les «accueillis ».

La deuxième partie de l’ouvrage est plus clinique et méthodologique et présente plusieurs situations, à partir de séances d’analyse des pratiques, dont Denis Mellier dit qu’elle est « vraisemblablement la voie royale d’entrée dans la possibilité de travailler en équipe : indirectement avec ce qui fait équipe pour chaque participant, directement dans ce qui va « faire équipe » dans le groupe.»

Il s’agit de trouver de nouveaux dispositifs adaptés aux personnes accueillies qui relèvent souvent des cliniques de l’extrême, avec des situations de grande précarité et aussi de grande violence, ce dont traite le dernier chapitre du livre. Pour ces cas, les dispositifs classiques sur le modèle de la cure analytique ne sont ni suffisants ni adéquats et il faut en inventer d’autres, qui vont faire appel à des concepts nouveaux, comme le cadre, les enveloppes psychiques, les alliances, les organisateurs, les angoisses archaïques, la contenance, que l’ouvrage présente et développe de manière approfondie et détaillée. L’ouvrage de Denis Mellier se situe ainsi dans le courant de la psychanalyse contemporaine qui renouvelle les pratiques et les concepts.

À un moment où les équipes sont mises à mal, où les institutions sont dominées par des logiques d’entreprises, où le management ne tient plus compte des conditions du soin, où la rentabilité prend le pas sur les besoins du patient, ce livre est non seulement indispensable, mais courageux, car il tient le cap sur une théorisation psychanalytique de haut niveau, malgré le mouvement de discrédit actuel.

Simone Korff Sausse

Le jour où le soleil explose. L’Énigme de la schizophrénie.

Christopher Bollas Le jour où le soleil explose. L’Enigme de la schizophrénie 2018

Christopher Bollas  a commencé sa formation en Californie par des études littéraires. Il a démarré sa carrière, par hasard, dit-il, propulsé auprès d’enfants psychotiques et autistes,  ce qui a été pour lui « un baptême du feu d’une importance profonde et durable ». Puis, il a été formé à la Société  Britannique de Psychanalyse. Il se situe dans le courant de Mélanie Klein, de Bion, mais on le sent surtout très proche de Winnicott. Il fait partie des analystes anglo-saxons qui ont soulevé le défi de prendre des patients schizophrènes en traitement psychanalytique. L’objectif de ce livre «  est de nous pousser à repenser la schizophrénie ».

 

A David, adolescent qui fait une décompensation schizophrénique, Bollas demande à quel moment il a su que quelque chose de crucial avait changé en lui. « « Quand le soleil a explosé », lui répondit-il. Il fait référence à une expérience hallucinatoire traumatisante survenue dix ans auparavant, où il a vu, à l’école, par la fenêtre, le soleil exploser ; personne n’a compris à quel point cette expérience était réelle pour lui. C’est cet épisode qui donne le titre assez énigmatique de l’ouvrage.

 

Loin d’un discours universitaire, il rapporte à chaque fois comment il est engagé avec tel patient, dans telle institution, à telle période de sa vie. En cela, la forme rejoint le fond, c’est à dire sa théorie de la schizophrénie, puisqu’il préconise justement, qu’au moment où le jeune schizophrène manifeste les premiers signes de l’effondrement, il faut le ramener à la réalité en lui demandant : « ça se passait quand ? à quel endroit ? décrivez-le moi ». Il s’agit d’éviter à tout prix l’enfermement qui risque de se produire, enfermement hospitalier, enfermement pharmacologique, enfermement dans un monde psychique de plus en plus inaccessible, isolement et déshumanisation. « Il est crucial qu’il y ait quelqu’un pour la personne à qui parler pendant de longues périodes de temps, peut-être plusieurs fois par jour, pendant des jours, et si possible des semaines ». Bollas instaure avec eux une relation empathique, tout en disant que les autistes, les psychotiques, les schizophrènes vivent dans un monde très différent du nôtre.

 

De chapitre en chapitre, Bollas raconte ainsi les différents épisodes de sa longue carrière, depuis les années 60, qui correspondent aux différentes périodes de sa vie personnelle. D’un pays à l’autre, dans des institutions variées, avec des enfants et des adultes, en des lieux divers. Mais il a aussi consacré un temps considérable à la pratique libérale dans son cabinet londonien. « J’ai vécu dans cette pièce cinq jours par semaine, dix heures par jour, pendant pratiquement vingt ans ».

 

Ces observations cliniques et ses élaborations théoriques s’appuient à la fois sur cette expérience longue, riche, approfondie, et témoignent d’une très grande originalité, qui l’amène à des approches innovantes, inattendues, souvent à l’écart de l’orthodoxie psychanalytique.

 

Il y a des séquences cliniques étonnantes. Tantôt il intervient très activement, concrètement dans un dialogue qui ressemble à une conversation, mais sans jamais perdre le fil analytique et le souci de l’interprétation. Tantôt il tolère des mois entiers de séances silencieuses, pensant que le patient se parle à lui-même, et qu’il finira par lui parler et à dire, ce qu’il se passait en lui, où il était, car il s’agit bien d’un voyage.

 

Bollas témoigne d’une très grande tolérance à l’égard de la folie du patient Il fait preuve d’une infinie patience, Cette capacité de compréhension s’appuie sur la conviction que le schizophrène a beaucoup à nous apprendre. Bollas considère que ses symptômes sont des « solutions brillamment inventives pour leur situation difficile ». Il a du respect pour leur courage.

 

Le dernier chapitre du livre raconte l’étonnant traitement de Lucy. Retourné en Amérique, Bollas vit six mois par an dans une ferme isolée du Dakota-du-Nord, où il fait des traitements par téléphone et Skype. Lucy est une écrivaine, de 55 ans, atteinte de schizophrénie, vivant complètement isolée sur une île au fin fonds de la Norvège. Et là, pendant des années, elle téléphone à Bollas, cinq fois par semaine, avec une ponctualité indéfectible. Les derniers mois de leur « collaboration », c’est le mot qu’utilise Bollas, et non pas traitement, elle lui demande des photos du Dakota et de lui décrire ce qu’il voit. Après tant d’années de séances téléphoniques plutôt houleuses, agitées par des projections délirantes et des angoisses de persécution, le Dakota-du-Nord et son île « étaient comme des objets qui nourrissaient et l’un et l’autre tandis que nous luttions pour l’aider à trouver son esprit ». Le cas de Lucy est exemplaire de l’extrême originalité de Bollas et de son talent pour rendre compte de la clinique et de la théorie sur un mode narratif.

 

Simone Korff Sausse

Des mondes numériques au passage à l’acte. Monde réel, monde virtuel et troubles psychiques

Alexis Rimbaud Des mondes numériques au passage à l'acte. Monde réel, monde virtuel et troubles psychiques

Alexis Rimbaud est psychologue psychanalyste, chargé d’enseignement à Paris Diderot, ingénieur en nouvelles technologies et expert scientifique auprès des autorités judiciaires ayant à traiter des affaires pénales. C’est avec cette expérience et cette double formation, mais toujours avec un point de vue psychanalytique,  et au moyen de nombreuses vignettes cliniques, que l’auteur nous invite à un voyage à travers la psychopathologie du numérique. Mais ce voyage reste optimiste, car Alexis Rimbaud montre que ces outils numériques, tant décriés, en particulier par les psychanalystes, offrent en fait de formidables possibilités dans le domaine culturel, ainsi que dans le champ du soin psychique.

Et c’est là que cet ouvrage peut intéresser le lecteur psychanalyste, car il lui donne des outils pour comprendre ces phénomènes qui dominent de plus en plus le monde des adolescents qui viennent dans les institutions et les cabinets.

Il aborde aussi la question des parents, débordés, qui n’arrivent plus à assurer la fonction de pare-excitation, attaquée par des facteurs endogènes et exogènes.

L’intérêt de ouvrage est qu’il tente sans cesse de trouver des articulations avec la théorie psychanalytique, principalement lacanienne, et aussi de se référer au contexte socio-politique, en montrant le rôle du numérique dans les attentats en France et les fusillades américaines.

Internet est un espace-temps qui pose la question du regard ce que l’auteur  étudie en référence avec le stade du miroir et le schéma optique de Lacan.  C’est une quête identitaire qui se joue dans les réseaux sociaux, qui n’est pas sans rappeler le roman familial et qui peut aussi bien faire vaciller l’identité ou proposer des images d’identification structurantes.

Dans un dernier chapitre sur les méthodes et approches thérapiques, Alexis Rimbaud montre comment il se sert des jeux vidéos dans les séances. Notons que cela avait déjà été inauguré par Serge Tisseron, Michael Stora et Sylvain Missonnier. Lorsqu’ils sont encadrés, pris dans un lien transférentiel basé sur le soutien et l’étayage, les jeux vidéos peuvent être un atout précieux auprès d’enfants et adolescents en difficulté.

Un exemple permet de montrer les effets positifs des jeux vidéos, contre les idées reçues. En 1995, des ateliers informatiques ont été menés dans des classes primaires, où il fallait commander un robot selon des consignes extrêmement précises, faisant appel à des ressources cognitives, sensorimotrices et artistiques. Cette expérience a produit un grand changement dans les compétences et le comportement des élèves, surtout les plus violents.

Néanmoins, l’auteur tient beaucoup à maintenir la différenciation entre la trace numérique et l’acte de parole, le virtuel et l’élaboration symbolique, qui ne sont pas du même registre, même si l’un peut conduire à l’autre.

 

 

Simone Korff-Sausse.