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Dictionnaire de la pensée médicale

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Près de 200 auteurs, un comité de parrainage prestigieux, un comité scientifique constitué de François Delaporte, épistémologue, Patrice Pinell, médecin et sociologue, directeur de recherches à l’INSERM et Chritiane Sinding, médecin et historienne, elle aussi directeur de recherches à l’INSERM, des index nominum et rerum abondants, le travail dirigé par Dominique Lecourt, professeur à l’université de Paris VII-Diderot est d’une grande ampleur. Il est surtout soucieux de tenir à la fois la volonté d’informer sur les recherches actuelles et les techniques de pointe, et de proposer une perspective qui, loin de tout positivisme, fasse droit à la pensée médicale, envisagée dans sa profondeur historique, son épaisseur sociale et ses horizons philosophiques.

Tout geste thérapeutique suppose une conception déterminée du corps vivant humain. La perspective est délibérément historique, épistémologique et sociologique, fait place à la psychiatrie et à la psychanalyse, mais aussi aux maladies tropicales ou émergentes comme aux pathologies les plus répandues. Il est ainsi un article « cancer » mais aussi un article « lutte contre le cancer » ; l’article sur l’allaitement fait une large place à la portée affective de l’allaitement, mais aussi à l’histoire des nourrices, celui sur les allergies fait état avec précision de l’état des savoirs tout en soulignant les énigmes en suspens et l’embarras des chercheurs, tandis que le sociologue Ehrenberg propose sa réflexion sur les rapports entre notre société et la fréquence des dépressions. L’article sur la procréation assitée fait le point des possibilités techniques mais propose aussi une réflexion sur la transformation des conditions anthropologiques de l’engendrement ainsi que sur les repères normatifs. On trouve des développements sur les maladies professionnelles ainsi que sur la protection maternelle et infantile : la dimension sociale des phénomènes de santé est donc particulièrement prise en compte sans que soit négligée l’information sur les découvertes et les recherches. L’épidémiologie est en bonne place, mais l’attention à l’être humain malade n’est pas négligée, et le dictionnaire vise à réinsérer la pensée médicale dans une culture générale ouverte et responsable.

Bien plus qu’un dictionnaire de médecine, cette œuvre de grande importance propose une compréhension de la pensée médicale qui est elle-même un travail d’humanisation et de réflexion, avec l’intention explicite de lutter aussi bien contre les préjugés anti-rationalistes et la peur de la science que contre une conception réductrice de l’homme, de la santé et des soins.


Le dictionnaire des sciences humaines

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Ce dictionnaire encyclopédique comporte 900 entrées, correspondant à des articles généralement brefs et de lecture accessible au non spécialiste, accompagnés d’une bibliographie ; il est rédigé par une vingtaine de collaborateurs – essentiellement les rédacteurs de la revue Sciences Humaines – mais les articles ne sont pas nominalement signés. L’index est établi par discipline, et des développements spécifiques sont d’ailleurs consacrés aux différentes disciplines, en une sorte de cahier central. Les articles concernent les notions, les auteurs, les termes culturels usuels et comportent des encadrésqui focalisent l’attention sur un sujet ou un exemple. Les notions, souvent présentées à l’aide d’exemples, sont présentées par un historique et des références de leur usage dans les différentes disciplines. Au total ce dictionnaire met en œuvre la conception de la vulgarisation développée par la revue dont il se réclame, permettant d’articuler entre elles les disciplines par une vue d’ensemble plus empirique que théorique mais très pédagogique.


Dictionnaire de la sexualité humaine

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Psychiatre et anthropologue, directeur d’enseignement en sexologie dans les universités de Bordeaux II et de Paris V, Philippe Brenot a coordonné le travail d’une centaine de spécialistes de différentes disciplines pour une présentation claire et aérée des principaux aspects de la réflexion sur la sexualité humaine. Les statistiques sur les violences sexuelles voisinent avec des études anatomiques de la vulve ou des zones érogènes, ou des études physiologiques de l’érection, mais aussi avec des articles très succints sur la pulsion et sur le refoulement, ou des réflexions intéressantes de Gérard Bonnet (de l’Association Psychanalytique de France) sur la pudeur voire avec un article du philosophe Comte-Sponville sur l’amour. Malgré une certaine impression d’hétérogénéité et le regret de voir sous-estimées des notions psychanalytiques essentielles, on peut trouver dans cet ouvrage des développements utiles et intéressants : Vassilis Kapsambelis, de la SPP, collabore avec le psychiatre Julien-Daniel Guelfi pour rendre compte de l’affect ; si la notion d’angoisse est particulièrement malmenée, réduite à sa manifestation de crainte fonctionnelle par raport à la performance sexuelle, on trouve un développement conséquent et étayé de la notion de bisexualité. Gérard Vallès, psychiatre et psychanalyste, rend compte du complexe d’Œdipe et de l’angoisse de castration, Sophie de Mijolla-Mellor des théories sexuelles infantiles et de la curiosité sexuelle. Sylvie Consoli écrit un bel article sur la tendresse, Monique Bydlowski traite de l’infertilité féminine, Boris Cyrulnik de l’attachement et de l’instinct. Notons deux articles repris de Stendhal, De l’amour (1822) l’un sur la beauté, l’autre sur l’intimité.


Le Savoir-Déporté. Camps, histoire, psychanalyse

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Anne Lise Stern est psychanalyste à Paris. Elle a 22 ans en 1944 quand elle est déportée à Auschwitz.

Notre rubrique se devait de parler de ce livre. Mais comment rendre compte de ce témoignage émouvant, profondément humain sans trahir l’auteur ? Pour une fois, il ne s’agira pour nous que d’un encouragement à lire ce livre tellement important, surtout pour nous analystes nés après l’horreur nazie.

Un livre qui pose bien sûr la question de quelle psychanalyse après Auschwitz.

C’est un livre de souvenirs, souvenirs de déportation, du retour, du silence, de la difficulté à raconter, souvenir de sa psychanalyse, de sa pratique clinique, c’est l’histoire de la vie d’une femme passionnée par la psychanalyse.

La confrontation de l’expérience des camps et sa pratique clinique dans diverses institutions l’a conduite à élaborer la notion de « savoir déporté » qui est le titre de ce livre. Un enfant brutalement séparé de ses parents, certains actes médicaux la renvoie immédiatement à la douleur de la déportation et à l’urgence : urgence au camp pour survivre, urgence de l’intervention du psychanalyste pour sortir un enfant d’une situation familiale pouvant le conduire à la mort. Anne-Lise Stern est née en Allemagne, fille de médecin freudien et déportée « dans le lieu où s’est perpétrée la perversion la plus inimaginable de la démarche médicale ». A l’hôpital, se nouaient pour elle, son enfance bercée par le discours freudien, l’expérience des camps et sa pensée clinique.


Le paradigme féminin

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Ce n’est pas d’aujourd’hui que le décalque théorique opéré sur la thématique de la castration du garçon pour expliquer celle de la fille nous laisse insatisfait. Ce qui distingue l’ouvrage de M. Schneider et en constitue la vertu est de repérer dans le processus de constitution de la théorie freudienne, à la fois ce qui nécessite le surplomb par la référence phallique – qu’elle relie à un mode «synthétique» d’approche de la réalité à comprendre et à exposer (ainsi, dans l’Abrégé cette caractérisation du sexe féminin par l’absence du «Stück «…) et ce qui dans les textes où le «mode exploratoire» est prévalent, laisse place à nombre d’images du féminin que l’exigence de cohérence scientifique n’a pas encore condamnées à «choir dans les oubliettes» de la théorie.

Mais, au-delà de ce qui pourrait n’être qu’une mise en lumière d’éléments inintégrables déjà présents dans les premiers textes cliniques, l’auteur se donne pour tâche de montrer comment c’est en adhérant à «la protestation féminine» (chapitre 2) que, du cas de guérison hypnotique exposé en 1893 où Freud rencontre la psyché féminine (et son «trait démoniaque» de radicale rébellion) en proie au séisme de l’arrivée de l’enfant (qui deviendra «réparateur» plus tard), au vœu infanticide des «jeunes mères» de L’interprétation des rêves devant faire le deuil de leur liberté, que Freud, «crypto-féministe» écrira en 1908 «La morale sexuelle civilisée». Et que bien plus, explorant l’»effraction « et l’»expulsion» (chapitre 3) dans les «Études sur l’hystérie», découvrant le paysage «d’une féminité s’employant à faire barrage contre l’éventuelle irruption du vivant», il remettra en question le schème de l’expulsion thérapeutique. La métaphore du chameau passant par le trou de l’aiguille deviendra alors le modèle d’une «fente étroite» (l’Engpass, la Spalte) témoin de la défense qu’opposerait le moi-conscience à cette figure de corps étranger intrusif constitué par le thérapeute. C’est l’espace psychique lui-même qui prend forme dans la théorie avec le «Ne me touchez pas» de l’hystérique. C’est dire que l’admission dans «l’espace creux» féminin (le contraire du «trou» ou de la «béance») du pénis ou de l’enfant peut devenir le modèle du travail de la pensée – et de l’analyse – cette Aufnahmen du moi-conscience qui prend en lui le corps étranger initialement expulsé.

C’est à l’exploration des modalités que peut prendre le rapport qu’entretient la femme avec son espace intérieur (y compris dans la «fracture intra-féminine» – cf. chapitre 11) , en lien avec celles qui déploient des rejetons de cette métaphore de «l’espace creux» dans la théorie freudienne, que M. Schneider consacre l’essentiel de son ouvrage, explorant, à la suite de L’interprétation des rêves et des Études sur l’hystérie, l’origine sexuée de la négation (chapitre 7), la «déroute» manifestée par l’Analyse avec fin, l’analyse sans fin (ch 8 sur le refus de la féminité), en passant par nombre d’essais intermédiaires. Elle le fait en une «école buissonnière» – fort productive pourtant ! – qui nous fait croiser d’autres champs : littérature, esthétique, anthropologie et mythes…

C’est dans l’exploration du parcours de Psyché dans L’Âne d’or d’Apulée qu’elle voit un contournement de l’impasse obturant le thème œdipien (chapitre 12) et son dernier chapitre en forme de question (Y a-t-il une «symbolisation du sexe de la femme» ? ) affirme qu’il y a non seulement une différence des sexes, mais une différence des stratégies symbolisantes. Si le repérage phallique, «voie royale» d’un rapport d’ordonnancement, point d’ancrage d’une théorie «construite sur le modèle d’un barrage contre la crue féminine» (p. 296) permet la construction de l’»édifice», cœur de l’ambition théorique, de nombreux auteurs ouvrent des chemins de traverse (chapitre 13). On ne saurait «vouloir» le féminin ; on pourrait le rencontrer comme suspension de la logique phallique, actualisation d’une radicale exposition à l’altérité.


Lire Freud : découverte chronologique de l’oeuvre de Freud

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Dans un langage clair et accessible à tous, Jean-Michel Quinodoz – membre didacticien de la Société Suisse de Psychanalyse – aborde dans ce livre l’étude des œuvres de Freud.

Ce livre constitue l’aboutissement d’un long parcours, d’un travail personnel et collectif. C’est un ouvrage fondé sur sa rencontre personnelle avec la psychanalyse, sa longue expérience clinique et aussi l’aboutissement d’un travail en séminaire de lecture chronologique de l’œuvre de Freud.

Jean-Michel Quinodoz propose de lire Freud d’une manière chronologique, c’est-à-dire, de lire ses principaux travaux psychanalytiques depuis les Etudes sur l’hystérie jusqu’à l’Abrégé de Psychanalyse rédigé en 1938. Un moyen, nous dit-il, de saisir l’évolution de la pensée de Freud au cours de plusieurs décennies.

L’auteur a choisi de présenter chaque œuvre de façon à éveiller la curiosité du lecteur, afin qu’il soit incité à lire le texte complet. Il exprime, d’ailleurs l’essentiel dans un langage simple et proche du quotidien.

Lire Freud est un ouvrage qui nous permet, en lisant chronologiquement le texte de Freud, de saisir une pensée que ne cesse pas d’évoluer. Il nous permet aussi de découvrir une approche clinique car, selon Jean-Michel Quinodoz, la psychanalyse n’est pas seulement une théorie et une méthode d’investigation du psychisme humain, mais elle reste avant tout une approche clinique et technique.

Grâce aux encadrés en couleurs, nous pouvons trouver facilement d’une part biographie de Freud et les éléments historiques qui sont en rapport avec l’œuvre étudiée, ainsi que les principales contributions post-freudiennes inspirées par l’œuvre étudiée.

C’est un livre qu’on lit avec plaisir car il nous plonge dans l’univers toujours fascinant de l’œuvre de Freud.


Freud clinicien. Pratiques cliniques contemporaines en psychiatrie et en médecine

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Ce livre s’adresse tout d’abord aux jeunes médecins et soignants en psychiatrie, mais il est tout autant une réflexion sur la transmission de la pensée freudienne en psychiatrie et en médecine. C’est aussi un cri d’alarme sur ce que deviennent les conditions de travail face à la souffrance psychique et, au-delà, sur notre monde. Courageux et pessimiste, il nous convainc de ne pas abandonner. Il n’est pas qu’un plaidoyer pour une espèce en voie de disparition : les psychanalystes psychiatres travaillant dans le service public.

Il est surtout une méthode. Partant d’une longue expérience clinique sur le terrain de l’hôpital, alliée à la pratique de la psychanalyse en exercice privé, Florence Quartier invite :

– tout d’abord à se situer : la position du soignant est à construire et à maintenir contre nombre de vents et de marées ;

– à réfléchir à la pratique de l’entretien nécessitant aménagements et ménagements ;

– à lire Freud en choisissant une reprise du parcours de l’inventeur de la psychanalyse dans son contexte et en vagabondant au besoin d’un texte à l’autre ;

– à intégrer notre intérêt pour la littérature et la poésie, terreau indispensable pour vivifier notre sens de l’humain et de l’image, et notre humour.

En filigrane de ce texte alerte et tonique, court une véritable réflexion épistémologique sur la constitution du savoir psychiatrique, sur les pressions idéologiques risquant de façonner la formation des médecins, sur la prescription des médicaments.

« Freud clinicien » est aussi un hommage à l’enseignement et au partage avec les pionniers de la psychiatrie de secteur (Philippe Paumelle), aux psychanalystes engagés en psychiatrie (René Diatkine), aux praticiens de l’esprit (Gladys Swain). Un hommage pour ce qui a été transmis : surtout pas une préconisation à rester les gardiens de l’héritage.

Ce livre offre en outre le plaisir d’un style fait de simplicité, d’humour, de l’art de passer du particulier au général, de la clinique à la théorie, de l’institutionnel au politique. C’est un livre où les idées circulent, les exemples cliniques et les discussions venant appuyer l’idée forte qui en est le centre : Freud était un clinicien dont le rapport avec la « théorie » était fondé sur la souplesse, la remise en question et la reprise dynamique du travail. C’est de cette dynamique que nous pouvons nous inspirer et non pas de l’exégèse ou du dogme.

Le plus étonnant sans doute, c’est le pari sur lequel se fonde ce livre : il serait possible de rendre accessible les éléments essentiels de la psychanalyse dans la formation psychiatrique sans pour autant postuler que tous doivent devenir psychanalystes ou faire l’expérience personnelle de l’analyse. Il est possible de transmettre le sens de l’inconscient. Florence Quartier y parvient avec la rigueur de ses bases théoriques et sa souplesse. Mais aussi en fournissant des représentations savoureuses : « l’inconscient, c’est une part qui échappe, une part qui reste inconnaissable dès le début de la vie, une force vive sans cesse à l’œuvre. Il module, entraîne l’activité consciente vice-versa. Cette dynamique conscient/inconscient, c’est comme respirer. On ne peut pas ne pas ! ». Une objection peut venir à l’esprit du lecteur : peut-on s’inspirer de la psychanalyse par la lecture, la discussion et la clinique sans l’expérience personnelle du divan ? Florence Quartier ne s’attache pas à cette discussion fondamentale. Elle est engagée dans une invitation à un parcours. Et là est sans doute l’essentiel : pour les jeunes, bons connaisseurs de la neurobiologie et des médicaments, « l’accès à la parole est en quelque sorte interdit ». Pourtant il est évident que leur sensibilité à la parole est là, même s’ils sont accablés par les gardes, les questionnaires et les conduites à tenir. En psychanalyste, Florence Quartier termine en pointant ce conflit. Et l’on referme le livre stimulé par la dernière remarque qui enjoint sur un ton affectueusement bourru : « Faites-vous entendre ! » Et si l’un des jeunes lecteurs la prenait au mot et lui répondait ?

Au travail ! Telle est la conclusion, somme toute pleine d’enthousiasme, de ce livre qui s’adresse aux jeunes en premier lieu, mais incite les plus anciens à ne pas se décourager et à faire front, face aux risques de déshumanisation de notre monde.


La cruauté au féminin

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L’argument à l’origine de ce livre est la dénomination de « reines du crime » qualifiant certaines romancières de langue anglaise, auteurs de romans policiers, considérées souvent comme des héritières d’Agatha Christie. Elles semblent avoir quelque chose en commun dans la manière de conduire le récit, de présenter les faits et l’affect récurrent qui traverse leurs textes se rapporte à la cruauté. De ce rapprochement, a surgi l’interrogation de savoir s’il existe une « cruauté au féminin ». Julia Kristeva nous propose de parler de la « cruelle Colette ». Prenant comme canevas sa théorie de la sexualité féminine (Oedipe prime- Oedipe bis), l’auteur va s’attacher de manière très subtile au style de l’écriture de Colette et à ses métamorphoses. Prenant plusieurs exemples précis elle nous montre la transformation de ce qu’elle nomme l’Alphabet radieux de Colette en Alphabet monstrueux. En doublure au paradis de Sido et en continuité avec elle, l’animalité et l’hermaphrodisme seraient les deux figures centrales de la monstruosité chez Colette auxquelles viennent se joindre celle des assassins, comme Landru par exemple qui l’intéresse tout particulièrement. Elle publie des articles dans les journaux, insistant sur la « sérénité de Landru », « sa fausse personnalité », repérant cette « banalité du mal » dissociée de sa cruauté. Selon Colette, son comportement criminel serait la manifestation d’une survivance archaïque remontant sinon au monde animal, du moins aux anciens rites des sacrifices primitifs. Sophie de Mijolla, membre du Quatrième Groupe, développe l’hypothèse que la cruauté a partie liée avec la pulsion de voir mais elle concerne une vision spécifique, celle de l’intérieur du corps. La peau doit être arrachée, percée pour révéler ce qu’elle cache, le cru, le sanguinolent, le sang du « cruor » de la cruauté. Pour l’auteur, « s’il y a une relation spécifiquement féminine à la cruauté, ce n’est pas par la froideur narcissique qui n’en est que l’enveloppe qu’il faut l’aborder, mais par la relation banalisée au sang … » (persistance archaïque du fantasme qui ferait du sang menstruel des règles l’indice de la mort d’un fœtus et désir d’aller voir dans le corps de la mère, lieu du crime). Suivent trois exemples de l’écriture de la cruauté chez les femmes. Agatha Christie propose un scénario toujours identique, on découvre un cadavre dans un tableau donné qu’il ne faut pas bouger. Il s’agit de résoudre l’énigme… Derrière des apparences banales, la présence de l’assassin révèle l’existence d’un univers menaçant et angoissant, deux mondes qui n’en font qu’un. Pour S de Mijolla, tout le scénario chrétien est bâti sur un fantasme indéfiniment réélaboré, fantasme d’une scène primitive de meurtre, sur le modèle freudien de « on bat un enfant ». C’est la banalité du crime qui est mise ainsi en avant. Chez Patricia Cornwell, l’héroïne, médecin légiste, dilacère les cadavres pour tenter de trouver les traces laissées sur le corps des victimes. Le caractère scandaleux tient à la recherche des signes de plaisir de l’assassin. Roman après roman, il y a luxe de détails concernant l’autopsie ce qui excite la curiosité des lecteurs concernant l’intérieur du corps. Dans le roman de Ruth Rendall, l’analphabète, il s’agit d’un crime commis de sang froid. L’auteur à partir de cet exemple termine son article sur l’hypothèse que le criminel de « sang froid » tente de s’emparer du pouvoir supposé de la mère toute puissante, indifférente, dispensatrice dans le même geste de la vie et de la mort.

Karine Rouquet-Broutin étudie de façon très détaillée l’univers romanesque de Patricia Cornwell qui propose au lecteur un alliage du cru et du cruel dans la narration du crime. Ces romans donnent des représentations à des fantasmes qui s’enracinent dans la pulsion primitive de cruauté. Le spectacle des scènes cruelles vient réactiver les traces de ces inscriptions originaires. Pourquoi les lectrices – plus que les lecteurs – se divertissent-elles à pénétrer, à explorer avec le scalpel, au delà des limites, de férocité en compassion, l’énigme de la vie et de la mort ? L’auteur avance l’hypothèse que chez la femme, l’imaginaire de l’effraction est plus cru et plus pénétrant, les traces de l’effraction primitives étant sans cesse réactivées du fait de son destin anatomique qui l’amène à être doublement effracté (par l’homme et par l’enfant à naître). Ceci expliquerait peut-être le plaisir, l’effroi et aussi la science des mises en scènes cruelles de cette « reine du crime ».

Sur le thème de la cruauté, Brigitte Galtier, choisit le sang noir dans l’œuvre de Louis Guilloux. Dans ce roman, au masculin, c’est la guerre, au féminin, l’autre front, il s’agit d’une forme d’attentat toujours le même, une mère à l’encontre de son fils ou une femme à l’encontre d’un homme en position enfantine. Le texte tisse une analogie entre les opérations militaires au front et les manœuvres féminines à l’arrière, suggérant une seconde guerre traumatisante.

A partir de l’étude d’un cas clinique, Dominique Cupa nous rappelle les théories de Freud et de Winnicott concernant la cruauté. Postulant que la pulsion de cruauté appartient à la destructivité originaire, l’auteur va tenter de mettre en lien surmoi cruel et pulsion de cruauté puis elle va s’interroger sur la cruauté féminine. C’est l’insuffisance du surmoi œdipien qui laisse libre cours à un surmoi maternel archaïque cruel rendant l’expression par la voie de la représentation impossible, la voie comportementale voire somatique prenant la relève dans un processus de retournement contre soi, l’ » autocruauté ». Michèle Bompard-Porte nous parle de « l’impossible cruauté ». Elle discute dans son article la difficulté à reconnaître l’ubiquité de l’agression et de la destruction. Ce livre se termine par un article d’Antoinette Molinié, « la vierge cruelle » qui évoque une représentation mythique de la Déesse Mère archaïque, omnipotente, indifférente, inaccessible.


Le désir d’analyse

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Martine Bacherich, épouse de Wladimir Granoff, a choisi parmi les textes introuvables ou inédits de W. Granoff ceux qui constituent ce recueil, qui comporte également des extraits de sa correspondance privée. Les textes s’échelonnent depuis les débuts de sa pratique (1949), jusqu’à la fin de son œuvre (1997).

C’est après un long silence qu’il reprit en 1973 la tenue d’un séminaire (Filiations, puis La pensée et le féminin). Sa rigueur dans le questionnement théorique – il suggérait de traduire Denkzwang par le « nécessaire-penser » – est la condition de la liberté d’inventer, dans une pensée qui sait prendre appui sur les métaphores nées dans les séances. Ceci supppose le retour sur les échecs, comme le fit Freud, et le recueil commence par le récit d’une cure qui tourne à l’impasse, dans l’insistance de l’impossible à dire et du désir d’analyse qui fait le désir de l’analyste ; Granoff nous montre sa relecture dans l’après-coup, dans un dialogue avec celle qui fut sa patiente et ne put supporter le désir et le pouvoir qu’il avait de la guérir…

L’auteur nous livre aussi un article sur le fétichisme qu’il rédigea seul et signa avec Lacan et le commentaire qu’il en donne, à nouveau dans l’après-coup, fait revivre la fièvre de ces années de pionnier qui suivirent la rupture de 1953, période évoquée également dans un entretien avec A. Vergote et F. Martens. Des considérations sur le temps (1956), sur le dessin d’enfant (1991), une conférence prononcée pour le cinquantenaire de S. Freud à l’invitation de Conrad Stein (1989), une discussion des enjeux du texte freudien sur l’analyse profane (1965), la question de l’orthodoxie en psychanalyse, et même le souci de la paix se suivent sans souci de l’ordre chronologique, ce qui est parfois déroutant pour le lecteur. Mais nous noterons surtout deux articles consacrés à Ferenczi, car Granoff fut un des premiers à faire connaître sa pensée ; les titres en sont par eux-mêmes éloquents : « Remédier à l’irrémédiable », et « Cure and care » ; outre la pertinence de la réflexion sur la clinique ferenczienne, il est passionnant de voir Granoff nous exposer en quel sens et dans quelle mesure il se reconnaît comme ferenczien. Ces considérations s’éclairent plus encore à la lecture des lettres de w ; Granoff qui cloturent le recueil, lettres à son père qu’il veut convaincre, et surtout à sa mère qu’à soixante cinq ans (tandis qu’elle en a quatre-vingt sept – et à nouveau alors qu’elle est âgée de quatre-vingt seize ans) il accuse douloureusement de ne pas le comprendre. La lecture de ce recueil nous met donc en présence de l’homme que fut le psychanalyste Granoff, dans ses sentiments en même temps que dans son travail, et la lecture en est émouvante en même temps que stimulante ; elle nous met en présence du meilleur de la préoccupation de ceux qui s’allièrent pour un temps à Lacan et contribue à faire de nous des héritiers de cette génération d’analystes, par-delà les divergences d’école qui furent si violentes et douloureuses.

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