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Apologie du père – Pour une réhabilitation du personnage réel

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Mots clés : père

Les ravages provoqués par l’effacement, voire la disparition des figures paternelles protectrices et médiatrices dans les faits et dans les âmes des individus sont (malheureusement) bien connus des psychanalystes et des psychothérapeutes.

Le sous titre du livre invite à la mise en œuvre d’un vaste programme, mais il s’agit avant tout d’un essai d’historicisation de ce phénomène majeur qui, en même temps qu’une grave perte, occasionne en contrepoint la montée en puissance de formes de domination brutales.

Luisa Accati, historienne italienne, donne ici une synthèse issue de recherches d’histoire culturelle consacrées d’abord aux sorcières puis au culte de la Vierge Marie sur une longue période (du 14° siècle à nos jours) et dans un espace bien connu : L’Italie nord orientale (Venise, Padoue, le Frioul) …

Grâce au croisement de ses travaux avec sa savante familiarité des textes de Freud et des post-freudiens elle montre, « en acte », la fécondité et la pertinence d’une compréhension interdisciplinaire qui n’attend pas de méthode préétablie pour fonctionner suivant ainsi le fameux adage de Charcot rapporté par Freud : « les théories, c’est bon, mais ça n’empêche pas d’exister ».

L’essai, court et très dense, fait des bouleversements religieux, politiques et culturels introduits par la Réforme Protestante et la Contre Réforme Catholique au 16° siècle, le point de départ de phénomènes de très longue portée conduisant à la mise à l’écart sociale, politique, spirituelle de la figure de tiers médiateur incarné par le Père.

Le relatif équilibre progressivement instauré au cours des siècles précédents entre Papauté et Empire, représentant deux figures distinctes d’une « paternité » partagée s’est alors rompu. Les formes du pouvoir temporel se sont émiettées et, parallèlement, l’ensemble des fonctionnements culturels, politiques, familiaux et psychologiques, se sont transformés.

Dans le monde protestant où le culte de la Vierge Marie a été banni, l’influence des figures paternelles est allée en croissant et s’intensifiant.

Dans l’Europe du Sud, le « terrain » privilégié de Luisa Accati, c’est le culte de la Vierge, éternellement et indissolublement liée au Christ, qui s’est exacerbé. Le « couple » Mère/Fils, débordant d’amour maternel et interdit de sexualité, se constitue en référence suprême alors que les pouvoirs temporels, en proie à des bouleversements rapides, voient leur portée symbolique réduite.

L’iconographie religieuse entre le 14° et le 18° siècle illustre et précise particulièrement bien ce propos :

L’Église, commanditaire de très abondantes créations artistiques glorifiant la foi, diffuse grâce à elles ses dogmes, ses normes, ses valeurs. Ces images fabriquent et transmettent un « imaginaire » qui contribue (en partie) à la formation de ce que les historiens ont désigné comme « mentalité ». Sans entrer dans les discussions sur la pertinence du mot, l’auteure met l’accent sur l’intensité de l’influence exercée par ces images pieuses. Bien au-delà de l’édification des fidèles, les émotions que suscite en eux leur perception sensorielle, contribuent de manière décisive à leur formation psychologique.

Or, entre le Quattrocento et le 17° siècle, l’auteure nous fait observer que les couples de l’histoire du christianisme s’effacent de la peinture religieuse. Alors que jusqu’au début du 14° siècle, Anne et Joachim, les parents de Marie, ainsi que le couple formé par Marie et Joseph, faisaient l’objet de nombreuses représentations, la Contre Réforme catholique les fait disparaître. Cet effacement concerne plus particulièrement Joachim, le père de Marie. Joseph, son époux, se voit plutôt relégué à une place subalterne.

Dans le même temps, ce sont les représentations de la Vierge et de l’enfant Jésus qui se multiplient de manière exponentielle.

Ainsi, le couple des époux se trouve comme « éclipsé » par celui formé par la Mère et le Fils.

Quant à Marie elle même, l’évolution de son culte l’arrache en quelque sorte à ses racines humaines : Dès le 16° siècle l’idée de son « Immaculée Conception » commence à se développer.

Sans époux et désormais sans plus d’ascendance paternelle, purifiée de tout signe de péché c’est à dire de ce qui l’inscrivait dans une histoire singulière, cette Vierge Mère, a grandement facilité la pénétration du catholicisme au cours des conquêtes coloniales de l’Espagne des Rois Catholiques en Amérique Latine : Pur « réceptacle », elle peut pleinement occuper son rôle de consolatrice universelle auprès des populations conquises, leur offrant son infinie compassion en récompense de leur conversion.

On pourrait considérer que le culte de la Vierge a renversé en « sacré » les superstitions « diaboliques » attachées aux sorcières. Marie, Mère par essence, exclusivement vouée au Christ son fils, devient la métaphore de l’Église elle-même, « Notre Sainte Mère l’Église » aspirant à la place de Mère symbolique de l’humanité sauvée par le Christ. Mère universelle, elle dispense la promesse de la vie éternelle et la miséricorde pour les malheurs de la vie terrestre.

Cette évolution est cohérente avec de profonds changements dans les valeurs familiales comme dans les idéaux culturels et sociaux dominants de l’Europe méditerranéenne.

En lieu et place de la glorification de la vie conjugale, la dignité et la respectabilité sociale des hommes s’obtient dès lors par le célibat, le sacrifice de la vie sexuelle, la prêtrise qui transforme ces fils en « Père » ou plutôt en la figure ambiguë d’un « Père/Mère », d’un homme privé de l’usage des attributs sexuels de la masculinité pour mieux remplir son office.

Pour les femmes, la maternité prend encore davantage d’importance. Manifestation de la volonté divine, elle draine avec elle un cortège de valeurs magnifiant souffrances, charité, amour illimité pour les enfants, les pauvres, les malades qui se déploie jusqu’au début du 20° siècle… jusqu’à la réaction féministe dont Luisa Accati dénonce aussi certaines dérives :

Les développements des « théories du Genre » qui s’accompagnent de tentatives de gommage systématique de la différence des sexes, reprennent en la renouvelant la mise à l’écart des figures paternelles symboliques. L’Université relaierait désormais l’Église !

Le livre de Luisa Accati apporte avec lui une nouvelle pierre à la compréhension de la profonde solidarité qui tient ensemble « collectif » et « individuel », « politique » et « psychique

Anne Ber-Schiavetta


Le principe de plaisir

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Mots clés : principe de plaisir

Partant d’une définition purement économique de la diminution des tensions, le principe de plaisir se heurte à la contradiction fondamentale de la compulsion de répétition. De plus, l’excitation pour elle-même peut être source de plaisir, rappellent Jacques Angelergues et Françoise Cointot qui voient dans le principe de plaisir un principe régulateur basal, protecteur de la psyché en ce qu’il limite la tendance de la pulsion à la satisfaction.

S’il conserve l’idée d’un principe régulateur, Jean Laplanche conteste l’idée d’un narcissisme primaire en monade fermée sur elle-même : le bébé a d’emblée un accès perceptif à la réalité qui l’environne.

Certes, le principe de plaisir est la source de toute vie psychique et dans une logique de régulation des enjeux pulsionnels il constitue une sorte de boussole. Dominique Bourdin rappelle que la première complication du modèle vient du deuil où, temporairement, la douleur de la perte est préférée à l’investissement de nouveaux objets. Le masochisme primaire, venant forcer la transition du Nirvana (diminution quantitative), au principe de plaisir (dimension qualitative, qui autorise l’ajournement) est le facteur limitant qui entrave la pleine réalisation du désir. Aussi, avec la prise en compte dans la seconde topique de la compulsion de répétition, la tâche de maitriser l’excitation devient fondamentale par rapport à la seule dimension de baisse des tensions psychiques. Le but de la pulsion d’un retour à un état antérieur peut concerner autant le retour d’une liaison (Eros) que d’une déliaison (pulsion de mort).

Ceci nous introduit à la question de l’objet comme indispensable intricateur et à la qualité de la rencontre et des échanges entre l’enfant et ses objets primaires. Pour Claude Smadja, la capacité à la représentation a fondamentalement une base masochique issue de la rencontre avec l’objet qui permet la métabolisation de l’excitation dans la pensée plutôt que dans l’agir ou dans la voie somatique. Face à la masse des excitations non liées dans le ça, la désobjectalisation et le désinvestissement menacent à la fois les capacités de représentation, autant que l’unité psychosomatique.

C’est aussi que face à la douleur et à la détresse, dans l’attente de la satisfaction, il faut, pour sauvegarder la psyché, avoir une sécurité par rapport à la fiabilité de l’objet et à sa capacité apaiser la tension. Pour Denys Ribas, garder espoir dans l’objet ne va pas de soi et l’attente, son apprivoisement par la pensée, n’est supportable qu’à cette condition. Acquérir l’objet interne…

Martin Joubert.


L’analyse avec fin

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Mots clés : contre-transfert – transfert

Jean-Louis Baldacci nous propose avec « l’analyse avec fin » un petit livre dense qui s’ouvre plaisamment sur la formule d’Henri Ey : « Oui …, faites une analyse mais sortez-en ! »

Dans le premier chapitre, il dénonce le piège que peut devenir une analyse interminable et s’interroge sur les moyens de l’éviter. En effet, utiliser l’ambiguïté structurelle du transfert pour trouver une ouverture entre ses deux pôles (transfert narcissique-hypnotique et transfert objectal) suppose de veiller à leur équilibre. Sa rupture présente le risque de rendre incurable « la maladie de transfert ». Il est donc indispensable d’évaluer la capacité au transfert, mais aussi celle de s’en dégager. Les questions du consentement éclairé et de l’indication de traitement psychanalytique sont dialectisées avec la possibilité du refus.

Dans la partie intitulée « Le contre-transfert », il évoque le transfert sur la méthode. Le jeu d’équilibre/oscillation entre interprétation des processus psychiques qui favorise le transfert sur l’analyse (jusqu’au devenir analyste) et interprétation du transfert qui permet de s’en dégager est rendu possible par la tiercéité (cadre, institution et collègues, théorisation) et la sublimation (« passion retenue »). Il rapproche processus théorisant et processus analytique en pointant les trois mouvements à l’œuvre chez Freud, dans la théorisation d’au-delà du principe de plaisir, pour se dégager de la captation mélancolique.

J.L. Baldacci s’appuie alors sur des exemples cliniques très parlants qui montrent l’intérêt de l’utilisation précoce de certaines modalités interprétatives dans la consultation psychanalytique. Elles amènent à surinvestir les liaisons dans la parole et à développer un transfert sur la méthode qui permettra plus tard des interprétations de contenus. Ce surinvestissement, sublimatoire, permet l’installation d’un espace de jeu équilibré entre mouvements de sexualisation et de désexualisation, et mène à l’élargissement de l’espace de pensée.

Au troisième chapitre, il montre comment la rencontre analytique, dans le passage par la consultation psychanalytique, peut déboucher sur la conjonction dynamique des deux faces du transfert : séduction hypnotique portant les stigmates du passé de la rencontre originaire et déplacement sur l’inconnu et l’actuel. Il nous propose un parcours qui part du dilemme entre investigation et transfert dans la consultation et s’ouvre sur la question du tiers. L’articulation entre les trois termes : investigation/traitement/savoir, à l’image de la définition de la psychanalyse donnée par Freud permet de sortir du dilemme par l’introduction du tiers, qu’il soit symbolique ou objectivé. La fonction tierce n’est pas réifiée, assignée à la personne du consultant, à celle de l’analyste ou à un savoir figé. Elle se dégage grâce à la réversibilité identificatoire permise par le cadre de la consultation. En pratique privée, le temps de consultation, par sa référence au cadre et à la méthode partagée, implique aussi le tiers, l’autre analyste. Puis, avec P. Aulagnier, il nous livre une réflexion éthique sur les buts et les risques du traitement analytique et évoque la coïncidence des désirs et l’élection mutuelle entre analyste et consultant, la rencontre devenant du fait de la mise en commun du désinvestissement et du renoncement qu’impose l’analyse, une rencontre identificatoire. Au départ symétrique, la rencontre devient processus analytique dyssimétrique par le refus programmé de l’analyste.

Ce parcours débouche sur un examen des fonctions de la consultation psychanalytique telle qu’elle est pratiquée au CCTP. Le processus consultatif y est dissocié du traitement qu’il permettra d’indiquer, cure classique à 3 ou 4 séances par semaine, face-à face à une ou deux séances, psychodrame ou traitement psychanalytique de groupe. En pratique privée, il n’y a pas séparation entre l’analyste qui investigue, pose l’indication et procède à « l’essai consultatif » et l’analyste qui entreprend le traitement. Mais formaliser un « cadre consultatif » permet un « essai consultatif » qui débouchera alors sur un processus analytique ou une non-indication. La consultation remplit aussi une fonction pronostique quant à la capacité du patient à envisager une fin, à ne pas rester fixé à la personne de l’analyste, et dans quelles conditions de cadre.

La clinique présentée ici à l’appui illustre de manière vivante comment une construction ou une interprétation précoce « donne confiance au patient en lui permettant de trouver et d’élaborer ce qui est déjà là » et l’invite à poursuivre en ouvrant « un processus de différenciation topique ». Le temps de la consultation lui permet, par l’appropriation de sa parole puis de ses pensées, un transfert sur la parole qui prépare l’interprétation. Temps d’autant plus important que la désidéalisation et le désinvestissement des imagos s’accompagne d’une désexualisation et de ce fait, fait courir le risque d’une libération de la pulsion de mort.

Dans la quatrième partie, J.L. Baldacci décrit deux figures cliniques de la rencontre : du côté du patient, c’est la quête de la bonne personne ; du côté de l’analyste, c’est « l’analyse et rien d’autre ». La quête de la bonne personne témoigne de l’impossibilité de jouer avec l’ambiguïté du psychanalyste, en supportant l’écart entre personne réelle et objet de transfert. Le maintien d’une figure idéalisée, en empêchant l’accès à l’ambiguïté, témoigne du trouble identitaire et de la tentative de le réduire. En conserver l’illusion un temps peut-être une étape nécessaire.

Au cinquième chapitre, il aborde le lien entre parricide et phobie de la pensée. Comme le meurtre symbolique de l’imago menace l’objet idéalisé nécessaire à la continuité narcissique et à l’identité, il s’accompagne d’angoisse et peut déterminer une phobie de la pensée. Elle se caractérise par un évitement de la régression formelle, avec des mots qui esquivent l’étape de la figuration par le langage d’action de la pensée opératoire ou par l’incarnation dans le langage d’organe, voire avec la blessure corporelle. C’est l’épreuve d’actualité qu’il faudra transformer, avec le passage par la négation, en épreuve de réalité.

Les conditions de sortie du transfert sont abordées dans la sixième partie. J. L. Baldacci attire notre attention sur les paradoxes de l’interprétation telle que Freud en décrit les conditions :

–        Du côté analyste : pour pouvoir pratiquer l’interprétation, il faut d’abord renoncer à interpréter et préparer celle-ci.

–        Du côté patient : cette préparation nécessite déjà des capacités d’auto-analyse et un attachement suffisant à la personne de l’analyste.

Pour traiter les deux faces du transfert, attachement et déplacement, l’interprétation doit se décomposer en trois temps qui se tissent en un mouvement de va-et-vient. D’abord, l’interprétation des processus psychiques qui ménage l’objet et développe les capacités auto analytiques, puis l’interprétation du transfert dans sa dimension d’attachement hypnotique. Avec la difficulté que l’interprétation de préparation, qui favorise le déplacement, amplifie la face hypnotique du transfert. Mais alors, le troisième temps, l’interprétation qui vise les contenus de la vérité historique permet le détachement. J.L. Baldacci donne des exemples cliniques en décomposant les temps successifs du renoncement, de l’interprétation qui favorise le déplacement et témoigne de la neutralité, de l’interprétation « en contre-agir » du transfert pour démasquer l’imago, de l’interprétation du contenu à la faveur du déploiement associatif.

Enfin, le renoncement et le détour favorisent les processus sublimatoires. C’est le maintien d’un écart qui permet la pensée du fait de l’inhibition quant-au-but. Celle-ci est rendue possible par l’ambiguïté de la réponse de l’analyste qui ouvre sur la curiosité pour l’étranger, le tiers impersonnel, l’espace de transition.  Mais la désexualisation qui s’affranchit à la fois du corps et de l’objet est dangereuse et appelle une resexualisation engageant quand c’est possible, des cycles sexualisation/désexualisation/resexualisation. Le problème est de trouver les moyens d’une resexualisation tempérée qui nécessite de faire appel aux deux faces du surmoi : suffisamment interdicteur/suffisamment permissif et consolateur.

Pour finir, J.L. Baldacci revient sur la mise en garde de Ey (« mais sortez-en ! ») avec la sortie de l’analyse. La condition en serait la capacité d’un jeu équilibré entre la sexualisation et la désexualisation tel que le réalisent par exemple l’humour et la tendresse qui l’accompagne. Equilibre que l’on pourrait chercher également entre le rêve et le sommeil apaisé la nuit. Aimer et travailler deviennent possible…

Anne Tirilly


L’œuvre d’art : un ailleurs familier

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Cet ouvrage collectif s’interroge sur l’énigme de l’art, ce qui permet d’approcher des questions fondamentales de la psychanalyse sous un autre angle que celui du traumatisme, ainsi que sur la relation de l’analyste à l’œuvre d’art.

Le mythe de l’origine de la peinture serait Dibutade qui fait une trace autour d’un corps mort, c’est à dire d’abord un geste qui mène par la suite à la représentation. L’étape suivante est l’exposition qui questionne la place entre dedans-dehors. Comme le processus analytique se déroule dans le cadre de l’analyse, le processus créatif se déroule chez l’artiste quel que soit son art.

La création psychique et la création artistique peuvent être envisagées comme transformation créatrice de formes et de figures. La puissance de création de l’art dévoile l’abîme originaire en lui donnant forme ce qui renvoie à un ailleurs familier. C’est là le moteur de la création.

Autant le chant que la danse renvoient à l’originaire : l’une à la voix de l’enfance et l’autre au corporel. Dans tout processus de création, il y a d’abord une régression formelle de la pensée réinvestissant le perceptif et la sensation pour devenir progrédient dans un second temps. Ainsi, les représentations en tant qu’investissements de traces mnésiques jouent un rôle central dans la création artistique par l’intermédiaire du travail de représentation. Dans toute œuvre d’art est présente l’indice de la trace d’un objet à jamais perdu.

Dans certains cas, la création artistique peut générer un excès d’excitation, contrebalancée par une organisation défensive, comme chez Bacon.

L’œuvre d’art est une énigme sans fin. Faute de tension générée par l’énigme, l’œuvre d’art n’a plus d’intérêt et la cure analytique s’enlise. L’œuvre d’art est l’expression des désirs insatisfaits de l’artiste et l’émotion esthétique est la satisfaction de ceux du spectateur. La création artistique est un travail de liaison pulsionnelle, et est inconsciente. Le processus créatif émerge du besoin de s’affranchir de la souffrance psychique.

Au total, il existe une analogie entre création artistique et acte psychanalytique.

Rénate Eiber


Sabina « la Juive » de Jung

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L’écriture très originale d’Alain de Mijolla rend la lecture de cet ouvrage particulièrement passionnante. En effet, à partir de la correspondance Jung – Spielrein, Jung – Freud, Spielrein – Freud, les souvenirs des parents de Sabina, son journal intime, découvert en 1977, et l’observation médicale, l’auteur trace de façon extrêmement vivante les dix ans de relation de Sabina avec Jung, depuis l’entrée à l’hôpital du Burghölzli le 17 août 1904 jusqu’à la rupture en 1914, en s’adressant directement à elle ou en la laissant parler comme si elle était encore vivante.

Nous apprenons les aspects transgénérationnels. En effet, depuis plusieurs générations il y avait des liens avec des chrétiens dans la famille de Sabina.

Intéressant est aussi le témoignage de Binswanger lors de sa première rencontre avec Freud en compagnie de Jung. Ils devaient raconter leurs rêves. L’interprétation de celui de Jung par Freud montra que ce premier avait le désir de détrôner et de prendre la place de Freud. Jung, d’ailleurs, ne se montre pas honnête envers Freud et pas seulement dans l’affaire Spielrein. Finalement, Sabina se rendit à Vienne et parla à Freud, le mettant dans une situation délicate. En même temps, Sabina participa aux réunions de la Société Viennoise et se fit remarquer par des interventions très perspicaces. Même si elle se rapproche professionnellement de plus en plus de Freud, elle n’arriva jamais à se détacher complètement de Jung. D’ailleurs Sabina publia plusieurs articles, en particulier, fait intéressant et novateur, sur la psychanalyse des enfants.

Le 1er juin 1912, Sabina épousa le Dr Pavel Scheftel à Rostov-sur-le-Don, lieu de naissance et d’enfance de Sabina. Il était considéré comme médecin sans avoir fait des études universitaires. Dans ce couple, c’est Sabina qui s’imposa. Ils vécurent ainsi d’abord à Berlin jusqu’à la guerre en 1914 pour revenir à Zurich et regagner en 1923 la Russie avec leurs deux filles Irma-Renata et Eva. Sabina s’occupa d’un dispensaire pour enfants à Moscou jusqu’à sa fermeture par Staline.

Sabina et ses filles furent fusillées par les nazis le 9 août 1942 près de Rostov.

Rénate Eiber


Psychanalyse, vie quotidienne

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En introduction, l’auteur s’interroge sur la liberté et la psychanalyse qu’il définit de la manière suivante : « trouver la liberté de représenter ce qui restait jusque-là irreprésentable, c’est la vie quotidienne de la psychanalyse ». Avec beaucoup d’humour sont ensuite abordés, sous forme de vignettes cliniques, les réactions des patients mais aussi du psychanalyste aux facteurs extérieurs, par exemple les retards de transports en commun, et les particularités dans le comportement, par exemple la prononciation de certains mots, qui révèlent leur sens au fur et à mesure de l’avancement de l’analyse. De la même manière, l’auteur montre, à l’aide de l’exemple de la constipation, qu’un syndrome a une valence différente selon la psychopathologie sous-jacente.

Particulièrement, intéressante est l’articulation entre perversion et sublimation dans le domaine de la peinture, en prenant l’exemple des peintures de Michelangelo et Leonard da Vinci, et la participation du narcissisme. Ensuite, l’auteur nous expose la différence d’approche de l’avoir et de l’être chez Freud et Stoller. Très saisissant est le souvenir personnel d’un incident lors d’un congrès où André Green fut invité à faire connaître son point de vue sur les deux rapports dont celui de l’auteur qui fut complètement ‘oublié’, exemple appliqué de l’hallucination négative.

Un long chapitre traite de la désolidarisation entre sexe et genre. Pour cela, l’auteur nous fait plonger dans la préhistoire de l’évolution et de la sexualité humaines et dans les particularités de la bisexualité. C’est la culture qui distribue les rôles et distingue en même temps les sexes et ce serait la vue du sexe qui préside à la nomination du genre.

Dans un autre chapitre, l’auteur nous décrit sa rencontre avec Laplanche, et plus tard avec Pontalis, ainsi que les aléas relationnels, toujours avec une pointe d’humour. Pour terminer, il nous fait part de son expérience analytique et ses réflexions au moment des attentats terroristes en janvier 2015 à Paris.

Au total, l’auteur aborde dans ce livre des questions actuelles dans notre contexte culturel.

Rénate Eiber


L’origine des représentations, Regards croisés sur l’art préhistorique

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Issu des travaux du GRETOREP, il s’agit d’un groupe de recherche associant des préhistoriens, des anthropologues, des historiens de l’art, des psychanalystes, etc. Ce livre est d’abord un beau livre.

Magnifiquement illustré, il offre un regard croisé très original sur les formes premières de la représentation, puisant d’abord aux grottes préhistoriques ornées, mais aussi les peintures corporelles, le trompe l’œil et la perspective à la renaissance etc. Ce croisement des points de vue permet de décentrer le regard et d’éviter la tentation d’une grille explicative univoque. Elle laisse le lecteur dans une curiosité et un questionnement toujours renouvelés.

L’art rupestre naît de la confrontation entre les hommes de Néanderthal et les Cro-magnons (G. Sauvet), C’est un art essentiellement animalier, associé à des signes et à des représentations de sexes féminins. De même cet art se transforme ensuite avec la confrontation à de nouveaux groupes humains qui introduisent l’élevage et les cultures (néolithisation), L’art figurera désormais préférentiellement l’homme en action (scènes de chasse).

Les symboles sexuels féminins, vulves gravées en particulier, sont très fréquemment associés dans les grottes ornées aux figures animales, en particulier les bisons comme dans le diverticule de la grotte Chauvet. Régine Prat y voit le témoignage d’un mythe fondateur de la femme bison en rapport avec des rites de fécondité. Ces signes sont disposés soit dans les entrées de grotte soit dans des parties signifiantes du dispositif scénique. Pour Gérard Noir, il y a une contrainte à représenter la différence des sexes, manière de parer les angoisses de néantisation liées au désinvestissement de la représentation. Le dispositif pariétal au fond de ces cavernes humides et sombres convoque une fantasmatique matricielle (François Sacco) que l’art moderne nous rend aussi familière à commencer par les tableaux de Courbet, de Masson ou bien la grande Nana couchée de Niki de Saint Phalle dans laquelle le visiteur pénètre par une entrée vulvaire. Claude Frontisi y voit l’expression de la capacité du psychisme à projeter l’espace soit dans le volume de la caverne soit dans la figuration de la paroi, engendrant des rapports de proportionnalité ou de renversement.

Mais la multiplicité des formes et des agencements défient tout projet de rationalisation : que signifient ces tracés en forme de flèche sur certains animaux, retour de chasse, marque magique, signe conventionnel ? Toutes les interprétations restent possibles d’autant que la chronologie de l’utilisation de ces grottes et de ces parois reste inconnue. La référence hallucinatoire qui renvoie au chamanisme est inévitable, et Alain Gibeault rappelle comment les mains négatives par le contact corporel avec la paroi peuvent indiquer la communication à travers la paroi avec le monde spirituel situé au delà. De même que dans l’utilisation systématique des reliefs pour faire surgir de la paroi les représentations animales ou de stalactites en forme de sein (Michel Lorblanchet). Pour Patrice Bidou le morcellement et la reconstitution des corps sur les parois évoquent de possibles rites d’initiation des garçons comme le laissent penser les rituels dansés de certains peuples (Christian Gaillard) ou bien les marques corporelles si proches des signes symboliques retrouvés dans les grottes (Marie Lise Roux). Mais ce n’est peut-être pas seulement du sacré qu’il s’agirait ici (Jean José Baranès), mais aussi d’un processus de construction de l’espace temps visant à ce qu’un sujet advienne. L’auto-représentation, sous la forme de l’appropriation de l’espace de la grotte et des parois par la peinture, les marques, les incises, y tient une place centrale.

C’est d’un langage proche du langage du rêve auxquels ces grottes semblent nous renvoyer (Bernard Penot). Un langage qui ne se limite pas au verbal mais échange aussi les représentations de chose. La divination est peut-être en cause, dont on sait le rôle dans l’invention de l’écriture chinoise. Jenny Chan fait le lien entre les signes rupestres de grottes ornées chinoises et certains idéogrammes nous laissant l’idée d’une possible transcription qui nous rapprocheraient décidément de nos lointains ancêtres.

Martin Joubert

 

 


Freud Sigmund, Briefe an Jeanne Lampl-de Groot 1921-1939 (Lettres à Jeanne Lampl-de Groot 1921-1939)

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La dernière nouveauté de la correspondance de Freud vient de paraître : ses courriers, soixante-seize en tout, à Jeanne Lampl-de Groot dont deux ont été inaccessibles jusqu’en 2008. Malheureusement, il n’y a pas les lettres de Jeanne car Anna Freud les a détruites après l’annexion de l’Autriche, soi-disant selon le désir de Jeanne.

Jeanne naquit, la troisième d’une fratrie de quatre filles, le 16.10.1895, la même année d’ailleurs qu’Anna, à Schiedam aux Pays-Bas. La plus jeune sœur mourut quand Jeanne eut 6 ans, événement au sujet duquel elle publia un article à l’âge de 80 ans en anglais : « mourning in a 6 year-old girl ». Après sa thèse de médecine, elle s’adressa à Freud pour entreprendre une analyse qui commença plus tard que prévue en 1922 après un long voyage en Italie. Publiés par l’éditeur, les extraits de courriers adressés à ses parents nous apprennent comment elle a vécu son analyse, et son séjour à Vienne dans le contexte politico-social d‘après-guerre. A plusieurs reprises, elle dut défendre son analyse et Freud auprès de son père qui a financé celle-ci ainsi que le séjour à Vienne. En même temps, Jeanne se spécialisa en psychiatre chez Wagner-Jauregg à Vienne. Une fois sa formation terminée, elle s’installa à Berlin comme psychanalyste et se maria avec Hans Lampl, juif viennois, également médecin. Plusieurs fois au fil des années, Jeanne souhaite reprendre son analyse pour se perfectionner. A propos d’une tranche supplémentaire avec un autre analyste, Freud remarque sa lettre du 22.8.1938 : « Comment mes analyses antérieures étaient incomplètes ! »

Le courrier de Freud est particulièrement dense dans les années 1930-1932 : il nous fait part de ses problèmes de santé, donne des conseils à Jeanne par rapport aux troubles psychiques de son mari, qui fut très jaloux, et s’intéresse aux deux filles du couple. En 1933, la famille quitta Berlin et retourna à Vienne jusqu’en 1938 pour aller à La Haye chez la mère de Jeanne. Marie Bonaparte intervint non seulement pour Freud mais aussi pour Jeanne. Après la libération, Jeanne contribua au développement de la psychanalyse hollandaise et internationale. Elle nous a laissé plus de 40 publications, la plupart écrites en anglais. Elle garda toute sa vie son amitié avec Anna Freud et connut, entre autres, Serge Lebovici. De renommée internationale, elle reçut le titre de vice-présidente honoraire de l’API. Elle mourut le 4.4.1987.

Hélas ce livre passionnant n’existe qu’en hollandais et en allemand.

Rénate Eiber

 

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