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La rencontre dans une consultation psychanalytique avec un enfant

Auteur(s) : Sarah Bydlowski
Mots clés : consultation parent-enfant – consultation psychanalytique (enfant) – insomnie – processualité – rencontre (psychanalytique)

Le travail de consultation avec les enfants permet dans un certain nombre de cas de dégager une indication de psychothérapie. Dans d’autres situations, la poursuite de consultations thérapeutiques est indiquée. Je vous présente le mouvement de trois consultations à la suite desquelles mon indication n’est pas encore précisée.

Emile mord, mais surtout ne dort pas.

Emile est un enfant de deux ans et demi qui vient au Centre Alfred Binet sur les conseils de la psychologue de la crèche. Ses deux parents l’accompagnent. Ils se montrent partagés sur ce qui se passe pour leur petit garçon : Emile mord les autres enfants, certes, mais la crèche est en faute à leurs yeux, leur impression est que les adultes sont peu tolérants et vite débordés. 

Les premiers mois de vie d’Emile ont été marqués par l’inquiétude. Une grossesse sous le signe d’un risque de malformation, puis un reflux compliqué d’une œsophagite et d’une cassure de la courbe de poids. Le père décrit avoir pris contre son ventre Emile toutes les nuits, alors que la mère renonçait à l’allaitement et reprenait très vite son travail. Ils parlent eux-mêmes d’une sorte d’inversion des rôles, le père dans une sollicitude maternelle, se levant au moindre bruit toutes les nuits pour son fils, soucieux devant la fragilité de son bébé, la mère les laissant à leur colloque singulier, plongée dans un sommeil imperturbable. Passés ces premiers mois, Emile est entré à la crèche et s’est mis à « manger pour trois », relate son père.

Ces parents ont vécu de très longues années sans désir d’enfant. Dès leur décision prise de se lancer dans ce projet, alors que la grossesse tarde un peu à venir, le père relate s’être imaginé ne pas être en mesure d’y faire face.

C’est un homme volubile qui sature notre première rencontre de paroles, la mère est plus silencieuse, plus retenue. Elle lui laisse prendre l’espace, affiche un sourire permanent, avenant, une sorte de façade lisse sans aspérités. Le père raconte rapidement une succession de problèmes psychiatriques dans sa famille, notamment dans sa lignée masculine, comme une destinée qui pourrait se poursuivre avec Emile. Lui-même dit avoir été un enfant précoce et parle de sa souffrance de s’être senti isolé toute son enfance. Par contraste, la mère ne livre aucune remémoration et reste dans l’actuel de ses relations à sa famille. Ces souvenirs rapportés par le père d’Emile, comme ceux passés sous silence par la mère, ne disent que peu de chose de la manière dont ils ont été traversés, sans pour autant dissimuler l’importance de la trace du passé infantile. Infantile sollicité autour des symptômes d’Emile qui les amènent à la consultation, mêlant actualisation et recomposition du passé, dimension traumatique et travail d’après-coup.

Le discours du père est teinté d’ambivalence pour son fils, s’émerveille de ses prouesses, de son autonomie. Désormais, il voit en lui un « repris de justice », un « agitateur », s’il continue ainsi, il pourrait « finir en taule », faisant sien le rejet qu’il perçoit du personnel de la crèche.

Emile semble un peu perdu pendant cette première rencontre. La mère se décale un peu du discours de son compagnon et insiste plutôt sur les difficultés à s’endormir, des changements du quotidien qu’Emile vit avec inquiétude. Je m’interroge sur ce qui l’empêche de se laisser aller dans le sommeil, les moments de séparation. Il me vient l’idée de demander s’il a un objet de prédilection, ce qui est rapidement évacué par les parents : « Il en a plein, pas vraiment un doudou d’élection, et puis à la crèche, on ne peut pas garder de peluche avec soi ».

Je tente d’entrer en contact avec Emile, mais il semble un peu apeuré, ne se saisit pas de mes propositions de m’intéresser à son jeu. Il inspecte la boîte que je lui propose, installé tout près de ses parents, où il a pris un camion de pompiers et des voitures. Un petit scénario se déroule dans son coin, comme en recherche d’une distance quant aux échanges à son propos. Emile paraît un peu laissé à lui-même, ses parents peu identifiés à ce qu’il traverse, perçu déjà comme un enfant incontrôlable et trop indépendant, alors qu’il semble surtout en peine pour organiser ses objets phobiques, ajuster sa distance.

Les parents sont dans une position peu favorable à ce que je les sépare de leur fils, trop peu perméables au fonctionnement de leur enfant, me conduisant à une certaine prudence. Ils ne me semblent pas prêts à me laisser un peu faire sans entrer dans le champ, à tolérer qu’il se créé quelque chose entre Emile et moi qui ne leur soit pas strictement réservé.

Ils demandent une aide, ce qui met à l’épreuve leur narcissisme, comme c’est souvent le cas quand les parents viennent en consultation avec leur enfant. Par ses symptômes qui traduisent les tensions internes et externes dont il est l’objet et entravent son système relationnel, Emile a amené ses parents à se poser un certain nombre de questions qui les ont conduits à Binet. La façon dont ils m’investissent donne à imaginer comment chacun d’entre eux peut investir un tiers, comment ils se mobilisent auprès de leur fils. Un écheveau se présente à moi : prendre en compte les objets internes des parents, ceux d’Emile en construction, tout en me posant en objet d’investissement potentiel.

A la consultation suivante, Emile arrive fièrement avec une peluche qu’il me montre et qu’il nomme « Monsieur l’âne ». Les parents disent lui avoir présenté un doudou qu’il a facilement accepté, avec lequel il s’endort désormais et qu’il ne quitte plus. On peut y voir un cheminement depuis notre premier entretien, mais n’est-ce pas un peu rapide ? N’est-ce pas simplement un aménagement fonctionnel de surface témoignant d’un fonctionnement défensif du moi au détriment d’implications inconscientes plus profondes, laissant entrevoir leur ambivalence à mon égard, y compris dans le signifiant « Âne », une sorte de mise en garde. La précocité mise en avant par le père renvoie elle-même à l’hypermaturité du moi, à une maîtrise au niveau conscient.

Emile reprend son jeu avec les voitures. Alors que son père est à nouveau tout à ses représentations dangereuses de son fils, Emile va chercher refuge dans ses bras, s’y installe et va s’y endormir profondément, au grand étonnement de ses parents.

Le père dit qu’il ne l’a jamais vu s’endormir ainsi et y voit un effet de notre rencontre, déploie des gestes tendres qui contrastent avec ses paroles dures. Dormir contre son père, c’est peut-être retrouver le père préœdipien qui le prenait contre lui quand il était tout petit. La mère peut alors parler librement de son fils d’une manière plus sensible, affective, un enfant fragile qui s’effraie des changements.

Sans pouvoir m’attarder sur les évocations d’éléments actuels et passés concernant Emile qui leur viennent alors, j’insisterai seulement sur le fait que cette situation leur donne à penser, qu’ils se mettent à parler, profitant du sommeil de leur fils. Du fait de ma présence, prête à accueillir ses parents, Emile peut s’absenter, se laisser aller à un mouvement narcissique, régressif, désinvestir ses objets vigiles. Les fonctionnements cohabitent et se respectent mutuellement. Un jeu entre investissements et désinvestissements ouvre à une certaine triangulation, à la censure de l’amante (Braunschweig, Fain, 1975).

Semblant entrevoir quelque chose du monde interne de leur fils, dans un même mouvement, ils se tournent vers leur propre fonctionnement, et accèdent à une forme de rêverie et d’associativité. Dans l’ici et le maintenant de la rencontre avec les mouvements psychiques de leur enfant, ils sont disposés à les accueillir, à l’écoute du sens qu’ils peuvent avoir et à y réfléchir avec le tiers que je représente. Alors que leur fils s’est endormi, ils parlent à voix plus basse, semblent s’ajuster à son rythme, accusent de façon moins virulente les dames de la crèche et s’interrogent sur ce qui l’empêche en temps habituel de se laisser aller au sommeil. Saisis par surprise, le sommeil d’Emile les entraîne vers un questionnement sur leurs relations avec leur fils et son monde interne.

Lors de la consultation suivante, les symptômes ont baissé la garde. Emile s’endort plus facilement et la situation à la crèche s’est apaisée. Je peux m’appuyer sur les mouvements des premières consultations pour aller à la rencontre d’Emile plus directement, malgré son attitude toujours réservée à mon égard. Spectateurs attentifs de nos échanges, de mes tentatives, des réactions de leur fils, ses parents interviennent peu, disposés à s’intéresser dans le chemin faisant de la rencontre aux mouvements qui peuvent s’y déployer.

Emile reprend son jeu avec le camion de pompiers et les voitures. Je lui propose que nous cherchions des personnages, mais rien ne lui convient. Je me demande où vont les voitures, mais il m’arrête dans mes propositions : « Elles vont au garage ». Je me dis que les voitures, le camion de pompiers, vont se reposer, qu’il n’y a pas le feu, qu’il me demande de prendre le temps. Se dessine progressivement un certain plaisir à me faire échouer dans ce que je propose. Il lui est utile que je fasse quelques allers retours entre échanges avec ses parents et intérêt pour le jeu qu’il construit de plus en plus résolument dans ma direction sur le canapé, sorte d’aire intermédiaire entre ses parents et mon fauteuil. J’avance avec prudence, mais avec détermination vers lui. Puis, il me tourne brusquement le dos et dit : « Oh, une coccinelle ! » Coccinelle qu’il fait surgir du canapé. Je reprends : « Une coccinelle ? » Il tourne un visage éclairé vers moi et reprend son jeu avec les voitures qu’il range au garage avec plus d’assurance.

Puis il m’interpelle : « Regarde, la coccinelle ! » Moi, mobilisée devant cette coccinelle imaginaire : « Que fait-elle la coccinelle ? » Emile : « Elle a peur. » Moi : « Elle a peur parce qu’elle est toute seule ? » Emile : « Oui, sa maman est partie. » Et il poursuit, penché vers sa coccinelle en me regardant avec un petit sourire : « Chuuut… » Moi : « Chuuut, dodo coccinelle. » Nous allons ainsi, lui et moi, aider la coccinelle à dormir, trouver une possibilité d’apaisement, protéger son sommeil. Mon association est bien entendu liée à son endormissement précédent, c’est aussi une prise en compte de l’identification avec le père qui berce son enfant, de l’évolution de la position de la mère. D’ailleurs, Emile s’approche d’elle, lui amène sa coccinelle endormie et l’invite à poursuivre son jeu. Sa mère prend le relai sans pour autant reprendre le contrôle, sans m’exclure de leur jeu.

S’appuyant sur l’intérêt que je porte à ses mouvements, Emile fait une expérience inédite, entrevoit de possibles mouvements inconscients. Emerveillement et surprise sont partagés par Emile et ses parents dans la rencontre avec mon fonctionnement d’analyste. La coccinelle, objet trouvé-créé, émerge de la capacité de rêverie de chacun, surgit dans la réciprocité.

Son attente et celle de ses parents se sont modifiées. La poursuite de consultations thérapeutiques est certainement indiquée pour le moment. Néanmoins, l’activité représentationnelle et symbolisante d’Emile, l’évolution dynamique, le fait que les défenses narcissiques des parents soient moins au-devant de la scène, pourraient permettre d’envisager la possibilité d’une psychothérapie individuelle. L’évaluation de cette indication est à réfléchir d’une manière progressive, dans une temporalité active et attentive au déploiement des symptômes de l’enfant, de l’économie familiale et des défenses des parents.

Avec les enfants de cet âge, les rencontres quand elles adviennent se font souvent en deux temps dont cette séquence me semble illustrative dans son mouvement et sa processualité, au sens où l’entend Michel Ody (2013) : un temps où les parents découvrent un intérêt pour le fonctionnement de leur enfant, un temps où l’enfant peut s’en saisir pour lui-même. Le processus de la consultation doit pouvoir se déployer dans l’ici et le maintenant de la rencontre, tout en mobilisant avec prudence le cadre familial, condition indispensable pour évaluer les possibilités et les modalités de traitement de l’enfant. Ni intrusion ni passivité, une capacité à attendre que les parents racontent, tout en laissant jouer sa capacité de rêverie pour faire des liens entre les différents éléments fournis par Emile et ses parents.

Pour René Diatkine (1994), la rencontre est un moment crucial pour établir le contact sans attendre avec le psychisme de l’enfant, un moment de liberté dans l’écoute sans prédétermination, écoute associative au caractère inédit pour l’enfant. Ce contact surgit des premières interprétations, y compris celles que l’analyste se formule à lui-même en s’identifiant à l’enfant, interventions au plus près du matériel qui peut mobiliser quelque chose dans la dynamique relationnelle (Diatkine, 1991) .

Le cadre de la consultation donne la possibilité à une « scène dramatique » de se dérouler, à travers les éléments matériels du jeu et les dispositions psychiques du consultant. Permettant potentiellement l’apparition d’une nouveauté, l’intervention de l’analyste crée un effet de surprise chez l’enfant, point de départ à un intérêt et à un certain plaisir pour son propre fonctionnement.

La coccinelle ce n’est pas seulement lui, ce n’est ni vraiment lui, ni vraiment moi, c’est une cocréation issue de notre rencontre. Mon attention offre une valorisation narcissique tout en suscitant une angoisse face à laquelle Emile va déployer ses possibilités de représentation, « s’établir » lors de cette rencontre insolite (Diatkine, 1986) , moment sacré selon la formule de Winnicott (1971), mouvement organisateur ici qu’il doit opérer pour s’aménager face à l’étrangeté et à la séduction suscitées par le nouveau personnage que je représente, un adulte qui le laisse déployer sa fantaisie (Diatkine, 1994). On peut aussi y voir un mouvement de régression formelle dans l’hallucinatoire (Botella, 2001).

 qui n’entraîne pas un mouvement de désorganisation chez Emile, mais au contraire permet de lancer un jeu et une chaîne associative de représentations.

Pour René Diatkine, une consultation n’était thérapeutique que dans l’après-coup : tout était prêt pour qu’un tel mouvement s’opère, encore fallait-il s’en saisir, permettre cette « évolution prédéterminée » et à cette petite coccinelle de grandir.

Sarah Bydlowski
psychanalyste (Institut de Psychanalyse, SPP),
médecin-chef du secteur de psychiatrie infanto-juvénile
du 13ème arrondissement de Paris

Références

  1. Botella, C. (2001). Figurabilité et régrédience. Revue française de psychanalyse, 4, 65, 1149-239.
  2. Braunschweig, D. et Fain, M. (1975). La Nuit, le Jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental. Paris : Presses Universitaires de France.
  3. Diatkine, R. (1986). Affects disparus, affects inattendus. Bulletin de la Fédération Européenne de Psychanalyse, 26-27, 131-41.
  4. Diatkine, R. (1991). Que découvre un enfant dans un traitement psychanalytique. Textes du Centre Alfred Binet, 18, 47-57.
  5. Diatkine, R. (1994). Ailleurs et plus tard. Textes du Centre Alfred Binet, 22, 7-35.
  6. Ody, M. (2013). Le psychanalyste et l’enfant. De la consultation à la cure psychanalytique. Paris : In Press.
  7. Winnicott, D.W. (1971). Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard NRF, coll. Connaissance de l’Inconscient (Trad. Française 1975).

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