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Famille et adolescence

Auteur(s) : Philippe Robert
Mots clés : adolescent/adolescence – anthropologie – entretien familial – exogamie – famille – groupe primaire – méta-cadre – thérapie familiale

Nos a priori théoriques influencent notre positionnement interne et donc notre écoute. L’adolescent et la famille recouvrent des espaces et des réalités psychiques différents. De quelle façon les appréhender et avec quels « outils » ? 

L’adolescence comme la famille pose notamment la question des limites. Comment définir l’un et l’autre ? Dans les deux cas il est question des limites entre l’acte et la mentalisation, le perceptif et la représentation. L’un comme l’autre pose cette question – qui n’est pas nouvelle pour les psychanalystes – des liens entre réalité externe et réalité interne.

Nous devons aussi nous demander si l’écoute du psychanalyste se réfère aux invariants du cadre et du processus, ou s’il y a nécessité de s’adapter aux objets avec lesquels il travaille. Rappelons que la formation à la psychanalyse de l’enfant est un phénomène récent dans les sociétés analytiques et que, en ce qui concerne l’adolescence, la Revue Française de Psychanalyse n’y a consacré qu’un numéro en 1980. Quant à l’écoute des groupes, elle reste marginale.

En ce qui me concerne, outre une formation « classique » j’ai une pratique de divan et aussi une clinique avec des enfants et des adolescents. Mais j’ai également une formation et une pratique avec les groupes et les familles. Si j’apporte ces précisions, c’est que nous sommes toujours plus ou moins pris dans des logiques d’appartenance, voire de loyauté. C’est ainsi que certains ont voulu voir dans « le petit Hans » la première thérapie familiale. Ce n’est pas le cas. Même si Freud s’y est penché à travers ses textes à tonalité anthropologique, la métapsychologie n’est pas construite pour penser le groupe et encore moins la famille. De même, Freud, à l’exception des Trois essais, ne s’est intéressé ni cliniquement ni théoriquement à l’adolescence. Je commencerai par dire quelques mots de l’objet famille et de l’adolescence pour tenter de déterminer leurs éventuelles imbrications et surtout les conséquences cliniques que nous pouvons en tirer.

Qu’est-ce qu’une famille

À la suite de Durkheim, Lévi-Strauss a insisté sur l’organisation et l’institution du groupe familial. L’interdit de l’inceste assure l’exogamie et du même coup les processus de transmission. Les rapports de parenté s’inscrivent au sein même de chaque individu et de sa représentation du monde. Maurice Godelier écrit ainsi : « Les rapports de parenté, comme tous les autres rapports sociaux, n’existent pas seulement entre les individus, […] ils existent aussi, et en même temps, en eux. » Et il ajoute : « Ils les marquent dans leur personne, dans l’intimité de leur conscience, et de leur corps sexué. »

La famille a besoin de lois et de règles pour se structurer et se perpétuer ; la règle essentielle étant celle de l’interdit de l’inceste. Le recours à l’anthropologie permet non seulement de poser les frontières générationnelles, mais de souligner la prééminence des liens d’alliance sur les liens de filiation comme le soulignait Lévi-Strauss (Lévi-Strauss, 1949).

L’exogamie favorise les échanges et par retour renforce le sentiment d’appartenance du groupe primaire à l’égard des autres groupes. Cette présentation linéaire de l’évolution culturelle et organisatrice peut être relativisée comme le fait d’ailleurs remarquer Maurice Godelier : « Le passage de la nature à la culture fut une transformation à la fois continue et discontinue entre l’animalité et l’humanité ». Retenons la double valence de l’organisation familiale, tant dans la structure qui règle ses liens, que dans son identité groupale eu égard aux autres groupes.

Si l’on dit que la famille est le groupe primaire, c’est en tant qu’espace des premières expériences, de la sensorialité et de l’intimité. 

Un certain nombre d’éléments nous marquent et nous constituent à notre insu, non pas de façon inconsciente en référence au refoulement, mais à travers des mécanismes non conscients. À ce sujet, Rouchy utilise le terme d’incorporats culturels : « Il s’agit d’un mécanisme d’incorporation, qui n’est en rien pathologique et s’effectue « normalement » dans l’indifférenciation (et qui demeure indifférencié). Il est antérieur à la relation d’objet et celle-ci s’établit à partir de cette base commune partagée de façon non pas inconsciente, mais insue dans une « néscience » qui n’a rien de traumatique, puisqu’elle est le creuset de la constitution du sujet. »

L’adolescence

L’adolescence est un processus central dans le devenir du sujet, quant à l’importance des mouvements de construction subjective mobilisés. Parmi ces mouvements, le paradoxal travail de maintien du lien aux imagos parentales s’oppose à une nécessaire mise à distance des parents de la réalité. 

Ces aspects psychiques s’articulent avec les changements corporels. Si grandir est un acte agressif, cela implique de nouveaux terrains de rivalité jusqu’ici recouverts par l’immaturité infantile. L’adolescent devient capable de procréation et acquiert un pouvoir nouveau jusqu’ici attribué aux seuls parents. L’asymétrie entre adultes et enfant se réduit, rendant fantasmatiquement l’écart de générations moins prégnant. 

Pour Freud il y a alliance du courant sensuel et du courant tendre au moment de la puberté. « Plus fréquemment cependant l’adolescent réussit, à un certain degré, la synthèse de l’amour non sensuel, céleste, et de l’amour sensuel, terrestre, et son rapport à l’objet sexuel se caractérise par l’action conjuguée des pulsions non inhibées et de celles inhibées quant au but. »

Après Anna Freud, différents psychanalystes ont travaillé sur l’adolescence notamment Pierre Mâle, Peter Bloss, et les Laufer. Pour ma part je me sens proche des positions de Philippe Gutton sur le pubertaire et ses caractéristiques potentiellement traumatiques permettant un remaniement psychique. 

Pendant longtemps, dans le souci de soutenir un processus de subjectivation, on cherchait à voir l’adolescent seul en tenant ses parents à l’écart. Notons qu’au fil de sa clinique, Gutton s’est mis à travailler davantage avec les familles, et il n’est pas le seul. Mais « travailler avec les familles » se limite souvent à la prise en compte des parents, mais pas de la fratrie, ni de l’histoire transgénérationnelle. Je commencerai par donner des illustrations d’entretiens familiaux éventuellement préalables à une prise en charge individuelle. 

Entretiens familiaux

La pertinence de l’entretien familial se pose quand l’adolescent fait crise dans le groupe familial. Ce n’est pas tant l’adolescent en lui-même dont il est question, mais le processus de remise en cause des liens en termes intergénérationnels, de fratrie et de conjugalité. La désidéalisation, l’abandon des clivages et l’accès à l’ambivalence, sont de bons indicateurs de changement. La crise, telle que je l’entends, résiste à la transformation en se fixant sur des oppositions rendant très difficile voire impossible l’accès à la conflictualité psychique. Comme pour protéger une identité menacée, chacun campe sur les positions dont il ne reconnaît pas les points de convergence avec l’autre et les autres.

La pertinence des entretiens familiaux tient à la possibilité du groupe d’avoir recours à un tiers et à la capacité de l’utiliser. Ce ne sera vraisemblablement pas le cas dans un premier temps lorsque le thérapeute est sommé de choisir un camp ; c’est là que l’uilité d’une écoute groupale se fait sentir : le soutien narcissique s’adresse au groupe et non pas à certains de ses membres. Ce même soutien sert d’étayage aux fonctions du Moi groupal. C’est là que bien souvent l’analyste se repose la question de son dispositif : prise en charge individuelle ou familiale.

Famille M… 

Une mère téléphone à mon cabinet pour prendre un rendez-vous à propos de son fils Christophe, seize ans, qui a été arrêté par la police pour des problèmes de drogue. 

Elle ajoute que les conflits entre son fils et son mari sont extrêmement violents. 

Je reçois les parents pour un premier rendez- vous. Christophe a une sœur aînée et un petit frère. Il était très investi par son père qui attendait beaucoup de lui. Tout s’est effondré quand il s’est aperçu de la conduite de son fils. Monsieur se montre extrêmement rigide, de façon quasi caricaturale. Madame pense que son mari est beaucoup trop strict et avoue qu’elle donne parfois en cachette des permissions de sortie à son fils. 

Le père de Monsieur a divorcé d’avec sa mère et ne s’est quasiment pas occupé de lui. Sa mère est décédée quand il était encore étudiant et il a dû se débrouiller seul. Il a un discours très « volontariste. » 

Le père de Madame est décédé quand elle était enfant et elle a grandi avec un beau-père totalement soumis à sa mère. Elle décrit celle-ci comme froide et « rejetante. » Elle a dû, pour tenter de se séparer d’elle, couper les ponts dans la réalité et ne plus la voir pendant des années. 

Quand je leur propose de dire quelques mots sur leur couple, ils sont surpris et Monsieur précise qu’ils viennent pour leur fils. Je propose de recevoir leur fils seul, la semaine suivante, et de les revoir tous ensemble dans quinze jours. Le père doute que son fils accepte de venir ; il ajoute que lui-même ne comprend pas trop l’intérêt de ces rendez-vous. Puisque c’est la demande de sa femme, et que surtout il est très occupé professionnellement, il vaudrait mieux que je reçoive sa femme et son fils sans lui. Je maintiens ma proposition. 

La semaine suivante je reçois un adolescent malingre, très « bonne famille », bien loin des images de délinquant suggérées par le père. Il me dit qu’il n’a pas de problème et qu’il ne voit pas de quoi il pourrait parler. Le seul problème qu’il rencontre, c’est la sévérité de son père qui lui interdit tout. Je lui propose alors de me parler de lui « autrement » à partir de ses centres d’intérêt, de ses amis… Je suis rapidement frappé par deux choses : il semble exister en lui peu de sentiments, de limites et d’interdits, en dehors de ceux qui sont posés par l’extérieur : « Si je ne me fais pas prendre, je ne vois vraiment pas où est le problème. » 

Le deuxième élément est la quasi-absence d’affects liés à son discours. Je lui fais remarquer qu’il paraît très peu touché par ce qu’il vit comme s’il était un peu en dehors de lui- même. Ma remarque le laisse silencieux un bon moment et il me dit, comme en se parlant à lui-même, « ça c’est vrai ». Il me semble alors qu’un travail individuel est possible et souhaitable pour ce garçon. 

La semaine suivante, je reçois Christophe avec ses parents. D’emblée le père m’interpelle : « Alors il vous a dit quelque chose ? » L’entretien va s’avérer difficile ; il est quasiment impossible de décoller du factuel. Aucune ébauche d’élaboration ne semble possible sur le sens de ce qui leur arrive. Je propose de recevoir Christophe et ses parents en alternance une semaine sur deux. 

Dans les entretiens avec les parents, des difficultés conjugales peuvent discrètement être évoquées. Dans les entretiens avec Christophe, les prémices d’un travail d’élaboration commencent à apparaître. 

Un soir, la mère me téléphone en me demandant un rendez-vous en urgence : son mari et son fils se sont battus et la police est venue à la maison. Au rendez- vous suivant – maintenu au jour habituel –, Monsieur explique qu’il a dû appeler la police pour porter plainte contre son fils parce qu’il l’avait frappé. Madame a une version différente des faits et Monsieur me prend à témoin : « Vous voyez elle aussi est contre moi. » Christophe, quand je le verrai, dira que c’est son père qui l’a agressé. 

Quelque temps plus tard, Madame me demande d’écrire un mot pour favoriser le passage de son fils dans la classe supérieure. Il a la moyenne, mais on veut le faire redoubler pour indiscipline. 

Lors d’un entretien qui était prévu tous ensemble, je leur fais remarquer qu’ils semblent avoir toujours besoin d’un recours extérieur tout en me mettant dans la quasi-impossibilité de les aider. Et j’ajoute : « Dans la famille, il semble que le père doive toujours être absent ou incapable. » 

Je ne m’étendrai pas sur les failles narcissiques, sur les difficultés d’introjection d’un Surmoi rassurant ni sur les vicissitudes de la relation père-fils. 

Je voudrais plutôt relever les questions suivantes : j’avais proposé de voir Christophe seul, en adressant les parents à quelqu’un d’autre. Ils avaient refusé, mais dans quelle mesure avais-je moi-même participé à ce refus ? L’impuissance que je ressentais était sans doute le contrepoint d’un fantasme de toute-puissance : être un parent immortel et invincible. En institution, aurais-je proposé un travail familial ? Quelle aurait été alors l’importance de la sœur et du frère de Christophe ? Il m’a semblé ici que la frontière générationnelle était bon an mal an suffisamment marquée, que le contenant familial « tenait le coup » et surtout que le travail d’élaboration individuelle de la part de Christophe était possible.  

Entretiens familiaux, suite

Il s’agit d’un groupe familial de 8 personnes. Il y a là 4 adultes, parents, et trois de leurs enfants adolescents ou jeunes adultes. Les parents sont tous les quatre frères et sœurs entre eux. Ils viennent me voir car, alors que toute la famille était très unie, un vol a été commis au cours d’une fête de famille ; une des filles a été accusée et de là un grave conflit a surgi avec des conséquences pour tous les membres de la famille. Je demande pourquoi les quatre parents ici présents ne sont pas accompagnés par leurs conjoints ou conjointes. Il m’est répondu à chaque fois par des rationalisations, arguant que les uns ou les autres étaient trop occupés. Nous convenons assez rapidement que ces absences, de fait, marquent une branche de la filiation. Il est donc question des grands-parents, c’est-à-dire des parents de la génération d’adultes en présence. L’histoire des grands-parents se révèle très douloureuse, faite d’exil et de conditions extrêmes nécessitant une « union sacrée. » Lors d’une deuxième séance, la génération des « jeunes » peut dire alors d’une même voix qu’ils en avaient assez de cette famille où il était impossible de se disputer et d’avoir le moindre conflit. 

C’est comme si l’acte commis remettait en cause toute l’idéologie familiale (Aubertel, 2007). Ce mouvement de révolte générationnel a eu aussi pour effet de faire exister davantage « les pièces rapportées », c’est-à-dire les conjoints absents au cours de la première séance.

Le processus d’adolescence dans le groupe familial remobilise les qualités de l’enveloppe groupale, notamment dans sa double valence contenante et perméable. Ce processus ne se limite pas à la relation parents-enfants, mais sʼinscrit dans la chaîne généalogique, réalisant ou non le travail de transformation nécessaire à toute véritable transmission psychique. Mais pour que celle-ci puisse s’opérer, il faut reconnaître une temporalité et en l’occurrence une chronologie générationnelle.

La génération renvoie au rapport à l’autre par le lien de dépendance. À l’adolescence, ce type de lien est réinterrogé. L’adolescent peut à son tour être à l’origine d’une nouvelle génération et il peut progressivement s’affranchir – dans le meilleur des cas – d’une dépendance à ses parents. Le conflit, dit de générations, accompagne ce passage à condition que la différence soit marquée. Ce passage peut être difficile dans la rencontre de deux ambivalences : ambivalence de l’adolescent ayant peur de perdre le paradis de l’enfance et l’amour des parents, et ambivalence des parents ballottés entre le sentiment de ne plus reconnaître leur petit enfant et l’impression de trop se reconnaître en lui. 

Famille, adolescent et méta-cadre

Il est beaucoup question aujourd’hui de « nouvelles familles. » L’adolescent, de son côté, étant très sensible à la réalité externe, est très attentif aux changements du socius projetant et méconnaissant à la fois ses bouleversements internes.

Une prise en charge, quelle qu’elle soit, ne peut être isolée du contexte politique et culturel dans lequel elle se situe.

Le délitement des méta-cadres au sein des hôpitaux, des écoles, des services judiciaires… attaque les liens eux-mêmes support aux processus de liaison. Il nʼest pas rare alors dʼassister à un télescopage des rôles et des places de chacun, le juge devenant médecin, celui-ci devenant éducateur, etc. 

Dans ces conditions des jeunes en quête de repères viennent chercher des représentants du collectif – comme des pompiers, des chauffeurs de bus… – pour tenter de sʼidentifier sur un mode oppositionnel et violent. Mais cʼest précisément cette même violence qui se renforce toujours, en quête de pare-excitation externe. 

La représentation et le travail interne quʼelle nécessite laisse la place à des représentants au sens premier du terme. 

Les conséquences dans le travail thérapeutique font que nous sommes sans doute davantage coincés dans des relations au détriment du transfert, freinant ainsi le dégagement vers une autre scène. 

Famille S…

Une famille débutait une thérapie avec ses deux enfants, un garçon de 16 ans et une fille de 12 ans. Les parents se disaient dépassés par le comportement de leur fils qui ne les écoutait absolument plus. Au cours d’une séance, celui-ci prend un feutre et dit : « Si je veux, je peux faire des tags avec sur le mur, ou l’écraser sur la moquette. » Quand j’interroge à ce sujet l’ensemble du groupe familial, le père dit alors : « Dans ces cas-là, que voulez-vous que je fasse ? De toute façon il est plus grand que moi ! » L’adolescent aussitôt réitère sa menace en se saisissant d’un feutre. Je demande à nouveau ce qu’il veut dire. Il précise alors : « moi je ne dis rien, je fais. » Il prend alors le feutre et l’écrase sur la moquette. Je me lève et dis à la famille : « Ici on ne peut pas tout faire ; j’arrête la séance aujourd’hui et nous nous retrouvons dans quinze jours. » Tous paraissent sidérés, y compris l’adolescent. Après quelques hésitations, ils se lèvent et s’en vont. Quinze jours après, les parents et la sœur viennent, l’adolescent est absent. J’avais précisé au début – ce qui serait encore une autre question – que les séances n’auraient lieu qu’en présence de tout le monde. Je signifie alors aux parents que je ne peux pas les recevoir sans leur fils, et à la fille sans son frère. Je les attendrai à nouveau quinze jours après. 

Le jour dit, ils reviennent tous les quatre. en entrant, le fils dit aussitôt : « Ça alors ! vous avez laissé les feutres ! » et la mère d’ajouter : « On en avait parlé, et je n’y croyais pas non plus. » 

Il y a des comportements beaucoup plus violents que celui-ci avec les familles que nous recevons. Ce cas me semble néanmoins intéressant, parce que si le comportement est porté par un adolescent, par définition en recherche de cadre, il exprime bien un mouvement groupal. Dans cette situation le groupe familial teste ma fermeté. La famille se sentait rassurée par une butée qu’elle me demandait d’incarner. La thérapie a pu alors démarrer dans de bonnes conditions, la famille n’ayant plus besoin de cet adolescent pour exprimer ses propres sentiments de révolte. Il arrive fréquemment que la famille soit fière des comportements répréhensibles de ces adolescents et encore davantage lorsque ceux-ci peuvent mettre en échec les différents intervenants, thérapeutes compris.

La carence autour d’une contenance primaire suscite une recherche d’un cadre dans la réalité. Les couples et les familles avec lesquels nous travaillons ont besoin de s’appuyer – souvent en l’attaquant – sur un cadre solide dans ses aspects concrets et matériels. 

La famille malade

Dans la préface d’un livre intitulé « Naissance à la vie psychique » (1991) Didier Anzieu et René Kaës insistent sur la différence entre ce titre et l’idée plus communément admise de la naissance de la vie psychique. Dans cette perspective, l’individu ne rencontre pas progressivement le monde qui l’entoure, mais au contraire se détache au fur et à mesure de ce qui lui préexiste. 

Jean-Claude Rouchy écrit ainsi : « Au commencement est le groupe, la famille, le couple ; chacun s’en individue de façon plus ou moins complète, et prend sa singularité de cette base partagée. Ce retournement de la représentation habituelle de l’origine de l’individu, et de celle d’un groupe constitué de la réunion d’individus, est fondamentale pour explorer la place et la fonction de l’analyse dans un groupe. »

Cette perspective réinterroge nécessairement le poids de l’empreinte de la culture – entendue au sens large – dans la vie psychique. 

L’approche psychanalytique des groupes propose une « extension de la psychanalyse » pour reprendre le titre du dernier ouvrage de René Kaës. Je n’ai pas la place de reprendre ses concepts, signalant simplement l’importance des notions de groupalité psychique, d’appareil psychique groupal et d’alliances inconscientes. Cette théorisation nous permet de penser différemment le groupe familial à travers notamment les imbrications inter- et trans-subjectives.

Dans une configuration psychotique où les frontières sont peu marquées, les relations incestueuses sont fréquentes. Il faut bien entendu distinguer les incestes réels et leurs impacts traumatiques, de climats incestueux qui génèrent une excitation et une tension se traduisant par toute une série de passages à l’acte. Racamier a montré à travers ses travaux sur le deuil originaire, et en s’appuyant sur les travaux d’Anzieu sur le paradoxe comment certains groupes familiaux ne pouvaient permettre l’élaboration de l’œdipe et ne pouvaient affirmer leurs liens que dans une excitation permanente. 

La pathologie incestuelle, entre la psychose et la perversion, s’affirme dans le registre de la séduction narcissique. L’incestuel est un type de relations interdisant la construction d’une véritable conflictualité intrapsychique et donc la reconnaissance de l’altérité. 

Les liens sont plus des ligatures et des relations d’emprise que des liens contenants et sécurisants. L’incestuel brouille les cartes et entraîne la confusion des langues. « L’incestuel est l’enfant terrible de la séduction narcissique, mais d’une séduction dévoyée, détournée de ses buts. Aussi bien il se situe aux antipodes de la tendresse. »

Il arrive souvent de rencontrer des familles où l’un des membres est malade et où on a le sentiment que sa « folie » irradie l’ensemble du groupe. Mais chercher, coûte que coûte, une origine, une cause identifiable, permet de faire l’impasse sur la complexité des rapports entre l’individu et le groupe. En thérapie familiale, j’y reviendrai, nous soignons bien le groupe familial mais sans avoir l’illusion qu’ipso facto nous allons guérir la psychose d’un de ses membres. 

Famille F. 

Il s’agit d’une famille composée des parents et de leurs deux enfants, un garçon préadolescent et une fille plus jeune. À la naissance du deuxième enfant, la fille, le père a décompensé gravement sur un mode psychotique et a dû être hospitalisé. Après son retour au domicile, des épisodes ont conduit à un signalement judiciaire, à une nouvelle hospitalisation et à une séparation. Les enfants sont suivis en rééducation sans qu’une indication en psychothérapie individuelle ait été envisagée. La mère est reçue fréquemment, le père plus épisodiquement. La posologie de son traitement médical est assez lourde, imposant un suivi régulier par son psychiatre. L’équipe demande à ce que cette famille soit «prise» en thérapie, craignant de nouveaux épisodes de violence, en particulier à l’égard des enfants. La séparation des parents n’est que relative, Monsieur habite à quelques centaines de mètres du domicile, chez son père, vient chercher les enfants tous les jours à la sortie de l’école, et dîne avec eux et son ex-femme le soir. 

Le début de la prise en charge familiale montre un pré-adolecent très excité, une petite fille inhibée, un père très malade et une mère, en apparence, plus adaptée. Les parents n’envisagent pas de « refaire leur vie », tout devant être consacré aux enfants et à leur bien-être. 

Le garçon semble faire la loi à la maison, venant fréquemment dormir dans le lit de sa mère. Avec l’excitation, l’absence de frontière, la violence inadaptée du père, la confusion est grande. Notre but n’est pas de soigner le père. Les services sociaux et l’équipe soignante exercent une forte pression pour que le père soit écarté. Nous nous rendons compte, assez rapidement, que cette famille a trouvé son propre aménagement et nous pourrons parler, en termes à peine voilés, de la folie du père. Cette prise en compte de leur réalité les soulage énormément ; c’est une reconnaissance de leurs liens, fussent-ils pathologiques. 

La « maladie familiale » est une maladie de l’enveloppe. C’est à ce niveau que les apports de l’analyse de groupe ont été les plus importants pour la thérapie familiale. Sur le modèle bionien, la famille doit avoir les qualités nécessaires pour transformer les éléments bruts du psychisme de chacun de ses membres. L’enveloppe contient, relie, transforme. Elle peut être endommagée par une surcharge d’excitation, sur le mode d’un trauma qu’elle ne pourrait réparer, ou alourdie par un poids, comme un secret qui ne lui permet plus d’être fonctionnelle. On assiste alors à des transmissions qui n’en sont pas véritablement mais qui s’apparentent plutôt à des répétitions, des imitations, des clonages. 

Thérapies familiales

Classiquement l’indication des thérapies familiales analytiques concerne les familles dites psychotiques, c’est-à-dire où les frontières entre générations et même entre chaque membre sont floues. Il existe dans ces familles une sorte d’indifférenciation originelle. Aucun changement – ou presque – n’est possible ; les mécanismes de collage et d’imitation ne permettent aucune identification véritable. Les frontières de chacun sont très peu marquées. Le fonctionnement de ces familles se répète à l’identique de génération en génération.

On s’intéresse aux trous, aux béances, venant témoigner par la négative, par des blancs de la pensée, de traumas non élaborés. Ce ne sont pas les traumas en eux-mêmes qui posent problème, mais l’incapacité de la communauté des appareils psychiques à les transformer.

La thérapie familiale peut être pertinente pour les familles où les mécanismes opératoires sont prévalents et empêchant une mentalisation du monde interne en utilisant éventuellement des techniques proches du psychodrame. 

Le dispositif de la thérapie familiale analytique s’avère également opérant pour travailler avec des familles dites caractérielles ou délinquantes où là encore, mais sur un autre mode, les processus de mentalisation semblent faire défaut.

Mais les indications se sont étendues. Cela tient en partie à l’évolution et à l’expérience des thérapeutes familiaux eux-mêmes. Je ne suis pas certain qu’on puisse dresser un tableau « type » des indications. Ce qui va être surtout déterminant, c’est une souffrance commune parfois recouverte. Un véritable processus d’individuation a du mal à se produire tant qu’une base identitaire n’est pas suffisamment assurée.

L’indication d’une thérapie familiale n’est pas une indication comme une autre. Ce qu’on va soigner ce n’est pas l’individu mais le groupe familial considéré comme une entité : « En analyse de groupe comme en psychodrame de groupe l’indication porte sur un individu. Quand on travaille avec une famille il convient d’écouter d’emblée l’ensemble du groupe comme une seule et même personne. »

Il ne s’agit pas de nier les pathologies individuelles ni de sous-estimer les souffrances plus ou moins fortes des uns ou des autres. Une demande individuelle peut également émerger dans la mesure où elle n’est pas contradictoire, ne se situant pas au même niveau. Mais dans la pratique cette éventuelle demande s’exprime, le cas échéant, dans un deuxième temps.

L’adolescent fuit la régression formelle à travers ses agirs ; la régression développementale à travers ses revendications et la régression topique en fuyant la rêverie. Il peut retrouver malgré lui une forme de régression par un recentrage sur l’autoérotisme et les pathologies du lien, ou encore se retrouver dans la sublimation et/ou l’idéalisation.

Le groupe familial croit éviter la régression par la projection, ou plus précisément la désignation, ou par l’accrochage actif aux souvenirs. Ce n’est pas pareil de vouloir retrouver le passé et de supporter d’y faire des ponts avec la nostalgie. Dans le premier cas, la rêverie est court-circuitée ; dans le deuxième cas le lâcher-prise permet de réinventer le passé en lui accordant une valeur de continuité.

Famille C.

Une mère prend rendez-vous à l’hôpital pour son fils Antoine, onze ans, qu’elle dit être très turbulent et avec lequel « elle ne s’en sort plus. » Une consultante reçoit cette mère et son fils. Madame explique qu’elle a deux enfants, Nathalie bientôt quatorze ans et Antoine. Elle a divorcé du père de Nathalie et garde une relation limitée mais existante. En revanche elle a rompu tout lien avec le père d’Antoine, décrit comme un homme violent qu’elle a quitté lorsque son fils avait un an. Le garçon semble ne pas avoir de problème particulier à l’école et se montre calme et adapté durant les premiers contacts. Il dit que sa sœur et sa mère sont toujours sur son dos et ne cessent de l’embêter. Madame insiste pour dire qu’il est infernal à la maison et que sa sœur aussi « en a marre. » La situation semble bloquée, Antoine dit qu’il ne veut pas voir de psychologue et que c’est sa mère et sa sœur qui ont un problème. C’est dans ce contexte que ma co-thérapeute et moi-même rencontrons cette famille.

Nous sommes frappés par la violence des attaques de Madame et de Nathalie contre Antoine : « Il faut lui donner des médicaments très forts, peut-être connaissez-vous des centres où on peut mettre des enfants comme ça ? » « Il est encore plus fou que son père »… Lorsque nous cherchons à investiguer précisément du côté du père, il nous est rétorqué : « Ça sert à rien d’en parler, c’est le passé, il n’y a aucun rapport… »

Les scènes à la maison sont décrites comme très violentes : Antoine insulte sa mère, crache sur sa sœur et la menace avec un couteau. Nous soulignons alors la souffrance de chacun en disant que nous avions peut-être mal mesuré la gravité de la souffrance. Cette intervention apaise les attaques même si pour Madame et Nathalie la souffrance d’Antoine est totalement niée.

Outre l’éviction des pères et la violence des attaques, nous étions frappés par le collage entre la mère et la fille, l’une pouvant indifféremment commencer ou terminer la phrase de l’autre. Nous étions constamment pris dans une demande d’aide active, d’actes et de solutions, toute élaboration et tout travail de pensée semblant impossibles. Pourtant après avoir mis en place un cadre hebdomadaire, la famille venait régulièrement aux séances sans rechigner.

Dans cette venue régulière de la famille s’exprimaient une carence et une demande d’aide et d’étayage. Mais s’exprimait aussi la nécessité de nous castrer et de nous rendre impuissants.

Madame parlait de sa propre histoire de façon descriptive sans affect et sans possibilité pour nous de penser autrement que par d’éventuels « placages » interprétatifs que nous gardions pour nous. Ma co-thérapeute et moi-même ne pouvions nous décoller. Nous avions tous deux une appréhension à chaque fois que nous recevions cette famille, appréhension liée à notre agressivité quant au couple mère-fille s’acharnant sur ce « pauvre enfant. »

Pendant plus d’un an toutes nos tentatives étaient vouées à l’échec. Et puis un jour sans que l’on sache véritablement pourquoi, après que Nathalie a traité son frère de « gogol », Antoine déclara : « Eh bien maintenant je vais vous dire le secret du gogol ! » et Antoine de nous révéler qu’il dormait presque toutes les nuits avec sa mère. Ce secret était tellement assourdissant que nous n’avions pas pu ou pas voulu l’entendre. Madame avait été follement amoureuse du père d’Antoine, homme violent qu’elle continuait à faire vivre dans son fils. Et voilà qu’Antoine le révélait à l’entrée de sa puberté. Quelques mois après Nathalie a décompensé si gravement quelle dut être hospitalisée pendant plusieurs semaines. Le couple incestueux qu’elle formait avec sa mère était en même temps une réalité et un leurre. Un couple incestueux peut en cacher un autre. Je ne surprendrai pas en disant qu’au retour de Nathalie des conflits violents sont apparus entre mère et fille. Et je ne surprendrai certainement pas non plus en précisant que Madame a pu ré-évoquer son histoire et dévoiler notamment des abus – ou tentatives d’abus sexuels – de la part d’un de ses oncles au moment de l’entrée dans l’adolescence. Bien sûr il faut se méfier d’une vision causaliste simpliste sous forme de répétitions, voire de reproductions.

Nous voyons la grande difficulté d’écoute de l’ensemble du groupe, majorée quand nous avons affaire à une problématique d’adolescence. Nous nous identifions à une génération ou à une autre, comme pour se protéger de la confusion et éviter ce que nous pourrions ressentir comme un enchevêtrement incestueux. Or l’espace de la thérapie familiale doit précisément être celui d’une écoute groupale et d’une capacité de labilité identificatoire.

Je pense que nous ressentons cette fixation identificatoire quand nous travaillons avec des adolescents.

À sa façon l’adolescent veut sortir de la filiation – mouvement amorcé dans le roman familial- en s’affiliant à des groupes secondaires. C’est en se réaffiliant à sa famille et en supportant de s’affilier à une autre famille qu’il peut retrouver sa propre filiation : devenir indépendant s’appuie alors sur la reconnaissance de la dépendance.

Conclusion

L’écoute en thérapie familiale ne prend pas la même forme que dans la cure type et le thérapeute a nul intérêt à vouloir « singer » une attitude de soi- disant neutralité. La régression peut venir dans le « contact », dans la participation du thérapeute et dans les émotions partagées : on ne régresse pas davantage en étant loin.

Les analystes travaillant avec des adolescents pourront aisément faire des liens avec leur écoute, mais aussi leur style et leur façon d’être. Ce dernier point est difficilement objectivable et pourtant fondamental dans la pratique clinique. Accepter de fonctionner comme un double par moments, d’être dans une pédagogie du fonctionnement mental à d’autres, n’empêche pas notre nécessaire neutralité. Si j’ai besoin concrètement de m’appuyer sur un dispositif stable, d’autres procèdent à « géométrie variable », sachant que : « Le principe analytique seul est invariant. »

Tant la famille que les adolescents nous fixent par le regard, se sentant constamment en danger d’être lâchés. Au risque de faire peur et de se faire rappeler à l’ordre, l’analyste doit pourtant accepter une potentialité de rêverie. C’est dans ces absences que l’on peut se retrouver soi-même pour à nouveau rencontrer l’autre et ainsi de suite. Ces rêveries ne peuvent se faire que dans un savant dosage de retrait et de participation active (Gutton, 2010).

Si l’adolescence n’est pas – ou pas seulement – une répétition mais vraiment un choc, une irruption, et une rupture à travers la scène pubertaire (Gutton, 1991), alors le groupe est ébranlé et sa continuité est attaquée.

Dans certaines familles, l’adolescence joue comme un révélateur du groupe qui excite et réveille. Les défenses immunitaires contre un corps étranger se mettent en place et tout est fait – du moins dans un premier temps – pour ne pas reconnaître cet étranger comme un familier.

Mais dans d’autres situations, l’incestuel empêche le processus d’adolescence ; le sexuel est là d’emblée, le corps de l’enfant étant un corps d’adulte. La thérapie familiale propose alors un dispositif permettant l’éclosion de catastrophes mutatives. 

Conférence SPP de Sainte-Anne
9 janvier 2017

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