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Rêverie et interprétation

Auteur(s) : Thomas H. Ogden
Mots clés : contre-transfert – couple (analytique) – interprétation – intersubjectivité – rêverie – séance – tiers (analytique)

Les Rêveries (Reveries) du psychanalyste en séance

Thomas H. Ogden est membre de l’Association Psychanalytique Américaine, San Francisco, USA

Rêverie et interprétation

L’expérience de la reverie de l’analyste constitue une voie indispensable à la compréhension et à l’interprétation du transfert-contretransfert et est, pourtant, peut-être la dimension de l’expérience de l’analyste qui se sente le moins digne d’examen scrupuleux. La reverie prend les formes de ce qu’il y a de plus banal, de plus personnel, de plus intime, y compris, souvent, la minutie de la vie quotidienne. Bien que les reveries de l’analyste soient des événements psychologiques personnels, je les considère comme des constructions intersubjectives inconscientes générées par l’analyste et l’analysant.

Je pense que nous faisons bien, en psychanalyse, de permettre aux mots et aux idées un certain dérapage. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne le terme de « reverie » (Bion, 1962). Ce que je vais tenter de faire, dans ce papier, n’est pas de définir la reverie, mais de proposer une discussion de mon expérience consistant à utiliser mes propres stades de reverie afin de faire avancer le processus analytique. C’est de cette manière que j’espère transmettre un sens de ce que j’entends par expérience de la reverie dans la séance analytique et comment je fais usage dans l’analyse des « états de chevauchement de la reverie » de l’analyste et de l’analysant.

Il est pratiquement impossible de ne pas dédaigner la reverie puisque c’est une expérience qui prend la plus banale et la plus personnelle des formes. Ces formes, spécialement celles qui précède le processus d’élaboration vers une symbolisation verbale de l’expérience de la reverie (et, la plupart du temps, nous sommes en avance sur le processus) constituent la substance de la vie quotidienne – les préoccupations journalières qui s’accumulent dans le processus d’être vivant en tant qu’être humain. Les reveries « sont des choses faites de vies et du monde qui habite les vies… [ce sont en ce qui concerne] les gens : des gens qui travaillent, qui pensent à des choses, qui tombent amoureux, qui font des petits sommes…. (en ce qui concerne) la coutume du monde, son étrange banalité, sa banale étrangeté… » (Randall Jarell, 1955, parlant de la poésie de Frost ). Ce sont nos ruminations, nos rêves du jour, nos fantasmes, nos sensations corporelles, nos perceptions flottantes, nos images émergeant d’états de semi-sommeil (Frayn, 1987), nos tons (Boyer, 1992) et nos phrases (Flannery, 1979) qui traversent nos esprits, ainsi de suite.

Je considère les reveries simultanément comme un événement personnel/intime et un événement intersubjectif. Comme cela est le cas à propos de nos autres expériences émotionnelles hautement personnelles, souvent nous ne parlons pas, de façon directe, avec l’analysant de ces expériences, mais nous tentons de parler à l’analysant de ce que nous pensons et ressentons. Ce qui veut dire que nous essayons de faire part de ce que nous disons par notre conscience d’un fondement dans notre expérience émotionnelle avec le patient.

Ce n’est pas une mince affaire que d’exiger de nous-mêmes, en tant qu’analystes, d’essayer d’utiliser notre expérience de reverie dans la séance analytique. La reverie est une dimension délicieusement intime de l’expérience, elle implique les aspects les plus embarrassants du quotidien (et pourtant extrêmement importants) de nos vies. Les pensées et les sentiments qui constituent la reverie sont rarement discutés avec nos collègues. Essayer de maintenir présents à la conscience de telles pensées, sentiments et sensations signifie que l’on passe outre une forme d’intimité que nous enfouissons d’ordinaire dans notre inconscient de manière à établir une barrière séparant l’interne de l’externe, le public du privé. Dans nos efforts pour faire usage, analytiquement, de nos reveries, le « Je » en tant que sujet inconscient est transformé en « moi », objet d’examen rigoureux.

Paradoxalement, aussi personnelles et intimes que nos reveries nous paraissent, c’est une erreur que de les considérer comme « nos » créations personnelles, puisque la reverie est en même temps un aspect d’une construction intersubjective inconsciente créé conjointement (mais de manière asymétrique) que j’ai nommée « le troisième analytique intersubjectif » (Ogden, 1994, 1995, 1996). En conceptualisant la reverie comme étant à la fois un événement psychique individuel et une partie d’une construction intersubjective inconsciente, je m’appuie sur une conception dialectique de l’interaction analytique. L’analyste et l’analysant contribuent ensemble à une intersubjectivité inconsciente et y participent. Pour paraphraser et dépasser Winnicott (1960), il n’y a rien de tel qu’un analysant en dehors de l’analyste ; en même temps l’analyste et l’analysant sont des individus distincts, chacun avec son esprit propre, son corps propre, son histoire propre, etc. Le paradoxe est « d’être accepté, toléré et respecté… pour ce qui ne peut être résolu » (Winnicott, 1971).

Les reveries de l’analyste sont plus difficiles à utiliser analytiquement que les rêves de n’importe quel analyste ou analysant parce que les reveries sont « sans cadre » pendant le sommeil et le réveil. Nous pouvons normalement différentier un rêve des autres événements psychiques parce que le vécu se produit entre le temps où nous nous endormons et celui pendant lequel nous nous réveillons. La reverie, d’un autre côté, s’estompe infailliblement dans d’autres états psychiques. Elle n’a pas de point de départ clairement délimité ni de point d’arrivée la séparant, par exemple, d’un processus de pensée secondaire plus focalisé qui peut la précéder ou la suivre.

L’expérience de la reverie est rarement, si elle existe, « traduisible » de manière univoque en un langage compréhensible de ce qui se passe dans la relation analytique. La tentative de faire immédiatement une interprétation du contenu affectif ou du contenu des idées de nos reveries mène généralement à des interprétations superficielles dans lesquelles le contenu manifeste est considéré comme interchangeable avec le contenu latent.

L’utilisation de nos reveries requiert l’acceptation que l’expérience puisse nous faire aller à la dérive. Le fait que le « cours » de la reverie nous transporte n’importe où qui soit de quelque utilité pour le processus analytique fait généralement l’objet d’une découverte rétrospective qui n’est presque jamais anticipée. L’état de dérive ne peut être précipité vers la fin. Nous devons être capable de clore une séance avec le sentiment que l’analyse est à l’état de pause, au mieux, un point dans une phrase. Le mouvement analytique est mieux décrit comme un « affalement (avachissement) vers…» (Coltart, 1986, emprunté à Yeats) plutôt que comme une « arrivée à… ». Aucune reverie isolée ou groupe de reveries ne devrait être surévalué par la considération que l’expérience (le vécu) est une « voie royale » conduisant à l’angoisse inconsciente transférentielle-contretransférentielle. Les reveries doivent permettre d élargir le sens (d’augmenter la compréhension) sans que l’analyste ou l’analysant se sente contraint d’en faire un usage immédiat. Quelque soit l’urgence de la situation, il est important que la paire analytique (au moins dans une certaine mesure) maintiennent le sentiment qu’ils ont « du temps à perdre », qu’il n’y a aucune nécessité d’évaluer la « valeur » de chaque séance, de chaque semaine ou de chaque mois qu’ils ont passé ensemble. La symbolisation (en partie verbale) engendre généralement un temps supplémentaire si l’on est patient et qu’on ne la force pas (Cf. Green, 1987 et Lebovici, 1987, au sujet des discussions autour de la relation entre la reverie et la symbolisation). Une symbolisation forcée est presque toujours reconnaissable à sa qualité artificielle, intellectualisée dans sa formulation.

Nous ne devrions jamais écarter aucune reverie sous prétexte qu’elle est notre « propre truc », c’est-à-dire un reflet de nos propres conflits non résolus, de notre désarroi concernant des événements de notre vie courante (quelque réalité et importance ces événement puissent avoir), de notre état de fatigue, de notre tendance à être absorbés par nous-mêmes. Un événement important dans la vie de l’analyste, telle que la maladie chronique d’un enfant, est contextualisé de manière différente par l’expérience de l’analyste avec chaque patient, et a pour résultat un « objet analytique » différent (Bion, 1962 ; Green, 1975) dans chaque analyse. Par exemple, alors qu’il se trouve avec un patient, l’analyste peut être absorbé par des sentiments d’une intense impuissance quant à l’incapacité de soulager la douleur que lui ou son enfant est en train d’expérimenter. Tandis qu’avec un autre patient (ou bien à un moment différent dans l’heure avec le même patient), l’analyste peut être presque entièrement préoccupé par des sentiments d’envie vis-à-vis d’amis dont les enfants sont en bonne santé. Ou bien encore avec un autre patient, l’analyste pourra être rempli d’une terrible tristesse à l’idée de ce qu’il pourrait ressentir s’il essayait de vivre sans aucun enfant.

La répercussion émotionnelle de la reverie est généralement discrète et inarticulée, apportant plus, pour l’analyste, le sentiment insaisissable d’être incertaine, que celui d’être parvenu à une compréhension. Je crois que le déséquilibre émotionnel généré par la reverie est l’un des éléments les plus importants de l’expérience de l’analyste par lequel obtenir sens à ce qui est en train d’advenir au niveau inconscient dans la situation analytique. La reverie est un compas émotionnel sur lequel je m’appuie puissamment (mais que je ne peux clairement lire) pour prendre mes repérages dans la situation analytique. Paradoxalement, tandis que la reverie est, pour moi, essentielle à ma capacité d’être analyste, elle est en même temps la dimension de l’expérience analytique qui paraît le moins digne d’acuité analytique. Le trouble émotionnel associé à la reverie est éprouvé comme si cela était principalement, sinon entièrement, un reflet de la manière dont on n’est pas analyste à ce moment-là. C’est la dimension de notre expérience qui se ressent le plus comme une manifestation de notre échec à être réceptif, compréhensif, à avoir de la compassion, à observer, à être attentif, diligent, intelligent, etc. A la place, les troubles émotionnels associés à la reverie sont ressenties comme un produit interférant dans nos propres préoccupations courantes, une auto-absorption narcissique excessive, comme de l’immaturité, de l’inexpérience, de la fatigue, un formation non appropriée, des conflits émotionnels non résolus, etc. Notre difficulté à faire usage de nos reveries au service de l’analyse est facilement compréhensible par le fait qu’une telle expérience est généralement si proche, si immédiate, qu’elle est difficile à voir : elle est « trop présente pour qu’on l’imagine » (Frost, 1942).

Depuis que je considère l’utilisation des états chevauchant de reverie de l’analyste et de l’analysant comme une partie fondamentale de la technique analytique, un examen attentif de chaque séance analytique peut servir à illustrer des aspects significatifs de l’usage de la reverie (ou bien la difficulté rencontrée par la paire analytique pour le tenter). De même, un examen attentif de toute expérience dans l’utilisation analytique de la reverie est spécifique à un moment particulier d’une analyse particulière. Une exploration de ce moment impliquera des problèmes de technique et de potentialités pour le développement émotionnel qui sont uniques à ce moment précis dans le mouvement psychologique-interpersonnel de l’analyste et de l’analysant.

[1]  La contribution de T. Ogden est issue d’un article du même nom publié dans le Psychoanalytic Quarterly, LXVI, 1997.

Note de traduction : pour signaler la nuance entre reverie et rêverie nous avons laissé le terme anglais de reverie (voire l’introduction de C. Botella au Débat).

 

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