© Société Psychanalytique de Paris

 L’impensé radical, avatar de la symbolisation. Quand la pensée est prise au mot

Auteur(s) : Guy Cabrol
Mots clés : agieren – pensée – symbolisation

Comment conduire une analyse quand les capacités de symbolisation, de métaphorisation sont entravées ? La paradoxalité de la méthode avec son principe d’associativité est prise au mot, mise au défi, d’entrée de jeu par le sujet divisé : « Comme vous me demandez de fonctionner cela m’est impossible, je ne pourrais le réaliser que lorsque je serai guérie ! », me rétorquait cette patiente à l’énonciation de la règle fondamentale. De telles problématiques peuvent être considérées comme une non-indication d’analyse, voire une contre-indication en raison de la probable impossibilité d’instauration d’un processus ; en tout cas cela peut être entendu comme la nécessité de mise en place d’un aménagement de cadre dans l’espoir de le favoriser. Le dilemme serait de priver le sujet de la possibilité de transformations que seule l’analyse pourrait offrir, risque dont nous alertait Michel de M’Uzan (1977). La singularité de telles situations et l’engagement qu’elles impliquent en font des indications plus d’analyste que d’analyse avec la précession du contretransfert évoqué par Michel Neyraut (1974). Certains patients sont prêts à tout pour tenter de transformer de telles souffrances et impasses psychiques, ce qui problématise d’autant la question éthique. L’engagement dans une telle aventure à deux, dans des enjeux asymétriques, est complexe quand la souffrance psychique est térébrante, cristallisée autour de troubles de la pensée en raison d’une désintrication pulsionnelle qui attaque les capacités du penser et qui se transfèrent sur le cadre et l’appareil de langage. Ces situations mettent au défi les capacités contenantes, l’endurance, la survivance et la créativité de l’objet analyste.

D’une manière générale comment repérer et transformer des défaillances de la symbolisation primaire quand sont entravées même les capacités de symboliser la symbolisation (Roussillon, 1999) autrement dit quant les enveloppes psychiques n’assurent pas la contenance du penser (Anzieu, 1994) quant la fonction contenante du sujet n’est pas opérante (Bion, 1962, 1963) ?

Cette impasse psychodramatise souvent dans la situation analytique le conflit avec l’objet primaire, une mise à mort psychique du sujet, son aliénation : le sujet tente de le faire percevoir à l’autre par jeu de transfert et d’identification projective. L’appel transférentiel ambivalent via un non-processus est à la mesure de la détresse psychique qui submerge le sujet « survivant ». La psychanalyse s’est progressivement aventurée dans les situations dites limites avec un aménagement des divers paramètres de la cure des névroses de transfert. Elles interrogent divers éléments constituants du fonctionnement psychique tels la motricité, la perception, le comportement, les éprouvés corporels et le groupe. L’élaboration théorique de ces pratiques aux limites me semble aujourd’hui pouvoir féconder la pratique analytique des cures dans des aller et retour de l’expérience et de la théorie. Ainsi les travaux de Roussillon alertent et approfondissent cette perspective, des archéo-logiques du cadre aux situations symbolisantes.

Un postulat de la psychanalyse, cure de parole, est qu’à l’origine était le verbe : le sujet se structure être de langage, langage qui s’articule à l’inconscient, à la pulsion, dans son commerce avec l’objet et ses conflits. Freud (1911,1915, 1925)) convenait de la complexité du développement ontologique de l’infans dans le passage de l’acte à la parole et à la symbolisation. Comment un langage du corps s’incarnera-t-il un jour dans le fantasme et le verbe : à l’origine était l’acte ? Pour l’infans, cet acte deviendra une chanson de geste quand un duo et trio s’établiront avec l’objet primaire, ballet des sensations et des émotions, avec ses résonances fantasmatiques bien avant qu’un opéra tel Psyche puisse donner de la voix, s’élaborer, se créer avec son livret personnalisé, illustré de signifiants énigmatiques (Laplanche, 1987).

Dans des problématiques où les défaillances de la symbolisation primaire sont manifestes, le penser est en souffrance et le processus analytique semble apparemment bloqué par une compulsion de répétition imprégnée de destructivité parasitant le langage verbal, paroles de décharge, d’évacuation de l’excitation, victime d’un travail de désymbolisation, voire de non symbolisation, très actif, subversif de tout possibilité de mise en sens jusqu’au non-sens et l’absurde. Psyché, quand elle peut être portée par une créativité primaire, tente parfois de mettre en œuvre ce cri de désespoir, en subvertissant le langage via la poétique tels en témoignent Arthaud, Beckett, Joyce. Le sujet est souvent confronté à un inconscient à fleur de peau qui désorganise les capacités du penser : les représentations de chose parasitent les représentations de mot et entravent l’associativité. L’attention en égal suspens de l’analyste, voir ses capacités négativantes sont mises à mal par les projections incessantes.

Mais parfois les capacités régrédientes de l’analyste au niveau de tous les registres perceptifs et émotionnels dans la perspective de Bion peuvent permettre d’être sensible et d’être alerté de manière inattendue, par des agirs insignifiants mais qui font alors du bruit dans la séance. Ces phénomènes informes peuvent parfois s’organiser comme « faits choisis » et cristalliser l’attention alertée de l’analyste, tels des signifiants formels d’Anzieu. Ils peuvent être des saisissements de la psyché en souffrance et en errance qui tente une auto-organisation régrédiente du penser, à la recherche d’un contenant et d’une forme, à la recherche d’une symbolisation de la symbolisation. Ils pourraient être considérés comme des micro-processus preverbaux, psycho-corporels, d’un corps qui tente, dans l’après-coup, en séance, d’exprimer, de communiquer, de traduire peut-être, à la condition de la rencontre de quelque interprète.

Ici la métaphore culturelle de la danse est intéressante dans sa proposition et sa capacité d’exprimer monde interne et émotions en deçà du langage verbal mais dans un langage du corps. Au début était le geste. Par ailleurs si nous regardons un musicien interpréter une œuvre et que nous n’entendons pas le son, nous sommes impressionnés par la complexité gestuelle à l’origine de cette musique qui fait vibrer nos émotions et nous ne pouvons douter d’une mystérieuse et singulière correspondance associative.

Freud depuis ses études sur l’hystérie n’a eu de cesse de s’interroger sur le langage du corps qui défie l’anatomie pour exprimer des processus psychiques pris dans un conflit psychique qui ne peut se dire, mise en scène de fantasme qui envahissent le corps par diverses défaillances du pare-excitations, théorisés par Anzieu (Le Moi peau, 1974). Freud (1915e) se référant aux travaux de Tausk (1919) tenta de distinguer, entre hystérie et schizophrénie, le langage symbolique du corps, langage métaphorique et langage hypocondriaque et la distinction entre représentation de chose et représentation de mot. Dans certains fonctionnements psychotiques se produisent une confusion paradoxale entre la chose et le mot, faillite de la symbolisation primaire, où les mots peuvent « être soumis au même procès qui, des pensées du rêve latentes, fait les images du rêve » via condensation et déplacement (p.237). Ferenczi (1913), par ailleurs développait les différents stades d’instauration de la réalité qui organisent la symbolisation, du langage gestuel au langage verbal via la pensée magique. La clinique de l’agieren et sa théorisation peut être de mieux en mieux pris en compte dans la situation analysante à la suite notamment des travaux de J.-L. Donnet (2005). La théorisation actuelle de R. Roussillon (2018) nous alerte aussi sur le processus de symbolisation dans la cure avec le passage de la sémaphorisation à la métaphorisation : comment un signe, in-signifiant peut se transformer en signifiant et en symbole, quand il est adressé à l’autre. L’enjeu est alors celui de la réception, de l’accueil, et des capacités de transformation de cet autre, de métaphorisation.

Freud nous a sensibilisé à ces messages de l’inconscient, ces ratés in-signifiants, tels les lapsus, les actes manqués qui peuplent la vie quotidienne et qui peuvent dans la séance et le transfert être porteur de potentialités symbolisantes.

Je vais tenter d’illustrer, d’isoler de tels moments d’une cure où psyché en détresse cherche désespérément à alerter, et à tenter de créer, de recréer les conditions la symbolisation de la symbolisation. Je vais isoler artificiellement de tels instants qui peuvent saisir l’analyste et purent alors prendre forme et sens partagé, des microprocessus à l’œuvre, dans le décours d’une analyse de six ans au processus complexe que je ne pourrai développer dans ce texte.

Une femme de 40 ans m’avait sollicité en urgence ; elle arriva accompagnée de son mari, dans un état d’angoisse catastrophique. Elle venait me poser un problème « vital » et chercher ici la solution : « Faut-il ou non acheter un terrain pour y construire une maison ? ». Elle en exprimait le désir depuis des années, son mari s’y refusait sans raison et il vient enfin de se décider ; mais, elle, au moment de passer à l’acte, en est alors dans l’impossibilité absolue : « Si je prends cette décision, cela va provoquer un drame affreux dont je serai responsable ». Elle se trouvait aux prises avec la crainte de destruction, d’anéantissement de l’objet interne et externe, privée de la protection d’un contre-investissement en la personne de son mari qui lui interdisait jusqu’alors la réalisation de ses désirs. Elle ne pouvait protéger ses objets de ses pulsions agressives que par le recours à l’omnipotence de rituels obsessionnels.

Durant une période d’analyse, elle se présentait aux séances vêtue des mêmes habits neutres quelle que soit la saison ; elle se précipitait sur le divan, son sac-bourse usé entre ses pieds et sa queue de cheval tenue fermement dans sa main gauche.

Longtemps, elle fut dans un état d’affolement ; elle m’envahissait d’un questionnement incessant, entravant ma capacité à penser et à rêver. Elle me communiquait toute son intense souffrance actuelle que rien ne pouvait apaiser et elle ne voyait pas comment je pourrais y parvenir. Chaque acte de sa vie quotidienne était l’objet d’un conflit, d’un dilemme permanent entre deux pensées : l’une, la plus faible, exprimait son envie de vivre, l’autre, la plus forte, le lui interdisait en raison d’un grave danger oscillant entre : « il ne vaut mieux pas, on ne sait jamais » et « une chose très forte, plus forte que les pauvres humains » qu’elle ne pouvait nommer. Elle implorait mon aide pour guérir, mais la relation transférentielle était envahie d’emblée par le même fonctionnement, un travail du négatif était à l’œuvre. Si elle voulait me parler au lieu de garder le silence, sa parole était infiltrée de mécanismes de défenses rigides, obsessionnels et phobiques, pour maintenir à distance l’objet-analyste. Ainsi avait-t-elle un comportement phobique à tout contact, même par les mots. Ses capacités associatives étaient constamment barrées par des mécanismes phobo-obsessionnels qui isolaient et annulaient chaque pensée, les siennes et les miennes. Elle me tenait un discours prolixe, abstrait, évitant soigneusement tout mot concret susceptible de laisser entrevoir son histoire. Elle était enracinée dans un vécu actuel, traumatique, douloureux, face auquel elle interpellait désespérément l’analyste, tout en lui signifiant son impuissance à chaque séance. Mon travail de contre-transfert tentait de se déprendre d’un discours fascinant, paradoxal, infiltré de destructivité avec les risques de succomber à une fascination et excitation sans fin, dans un repli masochiste dans le silence, ou dans un duo paranoïaque entre deux omnipotences qui s’affrontaient.

À la faveur de moments de régression topique suffisante partagée, il me fut possible d’appréhender des indices de liaison et de sens, qui me permirent de sortir d’un état de confusion et d’incompréhension avec l’émergence de représentations qui s’organisaient par exemple autour d’un souvenir écran organisateur.

Vers l’âge de 10 ans, elle fut opérée, “pour mon bien” dit-elle, d’une hernie ombilicale. Au moment de l’induction anesthésique, elle se sentit toute drôle et s’écria : « je m’en vais, je m’en vais »… L’infirmière lui répondit : « tu vas rejoindre les anges »…

Depuis lors, elle présentait de très fréquentes crises d’angoisse de dépersonnalisation : « maman ! je m’en vais, je m’en vais ! », qui induisait un rapprocher maternel ; la mère s’efforçait de la rassurer et lui faisait respirer de l’eau de Cologne, sans résultat. La recrudescence pulsionnelle de la puberté poussait la patiente à une tentative désespérée de trouver, de créer l’objet en ce cri de désespoir.

Cette opération pouvait tenter de symboliser un interdit absolu et inquiétant d’une jouissance auto-érotique avec la réalisation d’une castration “réelle” barrant à jamais l’objet fétiche de la jouissance secrète déplacée d’un phallus maternel (la hernie ombilicale, et en séance la queue de cheval). La jouissance réapparait dans un rapproché, dans un trop grand rapproché, homosexuel primaire avec un débordement pulsionnel à la limite de la dépersonnalisation, à l’insu maternel, la mère ne pouvant assurer une fonction suffisante de pare-excitations. Ainsi une capacité auto-érotique apaisante avec l’intériorisation d’un bon objet interne se serait révélée défaillante et le sujet trouvé confronté à des débordements pulsionnels, des excitations, des sensations sans objet.

Cette problématique s’exprima pendant toute une première période de l’analyse où la jouissance paroxystique semblait s’être déplacée au niveau de la pensée jusqu’à l’affolement, difficile à contenir. En réaction s’était organisée une phobie du toucher intense, manifeste dans le transfert : alors qu’elle prenait à pleine main sa queue de cheval à chaque séance, elle évitait tout contact avec moi ; elle lavait ses billets de banque avant de me les donner à chaque séance, elle retenait les mots trop chargés de sens et d’affects dès qu’ils envahissent le champ de sa conscience.

Cependant, mot après mot, elle parvint à les « décontaminer », les décondenser. Ainsi certains mots, tels « Hôtel-Dieu », « chaise », tentaient de symboliser l’imago paternelle et purent être élaborés. « Hôtel-Dieu » était une condensation tentant de figurer l’idéalisation, la dévotion et la mort de son Père. La « chaise » sur laquelle s’asseyait son Père, chez elle, était confondue depuis sa mort avec lui : la chaise était le père, le père était la chaise, confusion des objets et des mots. Ses capacités de symbolisation étaient entravées par des associations d’idées irradiantes, chauffées à blanc à effet traumatique réactivant des vécus non élaborés, agglutinés, véritable folie associative : « je regroupe toujours tout, tout me rappelle tout ». Par moment, ses paroles m’apparaissaient comme de véritables projections d’éléments bêta à la recherche d’un contenant. Comme analyste, je me sentais identifié, par identification projective, aux mauvais objets internes dont elle devait se protéger de tout contact sous menace de représailles persécutrices et destructrices. Après m’avoir exprimé un tel mot, me l’avoir communiqué, avoir fait des associations, elle devait se protéger par davantage de défenses obsessionnelles, ce qu’elle me reprochait. J’étais vécu comme un objet séducteur aux écoutes, intrusif, auquel il faudrait tout dire, alors que l’imago maternelle interdictrice était prédominante et que la fantasmatique du sujet était réactivée au paroxysme : « à cause de vous j’ai une tête de déterrée ».

Au cours des séances elle m’était apparue de plus en plus avoir été, comme sujet, confrontée à une disqualification massive des capacités de symbolisation de son moi naissant par une imago maternelle omnipotente. Elle put progressivement élaborer une imago maternelle terrifiante et confusionnante, un surmoi interdicteur de toute expression pulsionnelle, de tout désir, symbolisé par cette parole omniprésente, telle une sentence : « il ne vaut mieux pas, on ne sait jamais ». Cette injonction qu’elle avait intériorisée comportait une double dénégation qui barrait ses possibilités d’apprentissage, et par l’expérience (« il ne vaut mieux pas »), et par le savoir (« on ne sait jamais »), au niveau de tous ses éprouvés. L’interdiction maternelle, pour des raisons méconnues, était sous le signe d’une inquiétante étrangeté, renforcée par la non différenciation de l’imago paternelle : « papa et maman, c’est pareil, on ne fait qu’un, on pense toujours la même chose ». Le discours maternel semble avoir été aussi porteur d’un déni de la curiosité infantile. Tout un travail interprétatif porta sur ces logiques paradoxales.

Ainsi était-elle confrontée à la défaillance de cette fonction maternelle structurante d’être messagère auprès de l’enfant d’une menace de castration par le père, bien tempérée (Fain M., 1975). La fonction paternelle se trouvait frappée de déni d’existence et de penser : elle n’avait pu trouver appui sur les capacités de penser d’un père aux énoncés distincts, une tiercéité défaillante qui rendait difficile le recours à un tiers et, de là, problématique l’accès à la pensée d’autrui. L’expression d’un phallus maternel tout puissant exerçait une folle fascination et convoitise car sa possession, seule, aurait été garante d’une invulnérabilité et d’un avenir radieux. « fais comme ta maman te dit et tu ne craindras jamais rien ». Elle put néanmoins investir la situation analytique comme espace-temps tiers et l’analyste dans une fonction Nebenmensch.

L’enfant aurait été soumis à un évitement phobique maternel intense d’un danger mystérieux projeté sur le monde extérieur : la réalité, le non moi, l’autre, l’étranger, « la vie normale », le banal sont dangereux et la seule perspective offerte au sujet est de maintenir la relation maternelle primaire et de se réfugier dans son monde interne fantasmatique au risque qu’il submerge la prise en compte du réel : « Maman ! je m’en vais ». L’interdit d’une activité auto-érotique masturbatoire, dénoncée par la réalité d’une castration effective « pour mon bien » prônée par l’imago maternelle (la mère et le docteur) eut plusieurs années plus tard un redoublement traumatique : un avortement « thérapeutique » rendu nécessaire par son état de santé psychique, « pour mon bien ». Elle le vécut avec une grande culpabilité en résonance avec son éducation religieuse. Sa problématique prégénitale sadique anale était réactivée et elle se trouvait depuis lors en proie à des ruminations obsessionnelles incessantes, des rituels conjuratoires, pour protéger ses propres enfants de la violence de son sadisme inconscient et de ses pulsions destructrices « agies ».

Le penser fut longtemps utilisé pour la décharge de l’excitation, du trop d’excitation, pour éprouver des sensations, et non des émotions, en relation avec les autoérotismes primaires, dans le déchaînement des pulsions sadiques-orales et sadiques-anales. La pensée demeurait le lieu d’une mise en acte, faute de mise en scène et de mise en sens, condamnée à être un impensé radical : la finalité semblait être la décharge pulsionnelle, plus au service de l’emprise que de la satisfaction (P. Denis, 2015).

Dans une version plus catastrophique la psyché maternelle pourrait avoir été aussi porteuse d’un secret familial, d’une crypte, d’un non-désir d’enfant avec des phantasmes infanticides « agis » chez la patiente en un avortement « thérapeutique » par identification à l’agresseur, identification projective maternelle. Elle serait restée sous l’emprise de fantasmes primaires violents s’exprimant en ces phobies d’impulsions meurtrières barrant la structuration des fantasmes originaires de séduction, de castration et de scène primitive et entravant leur élaboration dans la cure. Cette patiente résolvait le dilemme de ses fantasmes violents « ou moi ou l’autre » par l’axiome « ni moi ni l’autre » en une logique de la négation, expression de sa destructivité qui entrava longtemps le processus analytique.

Cependant un désir de changement, de transformation fut toujours très actif au cours des séances : au cœur du conflit elle luttait avec l’énergie du désespoir mais sans résignation à chaque séance pour exister comme sujet et elle communiquait à l’analyste cette passion d’un changement.

Je propose d’illustrer maintenant comment Psyché recourait en séance à des tentatives regrédientes de symbolisation de la symbolisation.

Mon attention fut parfois alertée par certains « faits choisis », interpellée par certains objets bizarres qui prirent sens et purent être contenus suffisamment pour être en partie élaborés. Bion (1963) évoque certaines tentatives du sujet pour instituer une pensée : « Parmi ces objets-signes, il en est un, aux yeux du patient, susceptible de les harmoniser tous : du fait même de cette fonction qui lui est assignée, il ressemble au « fait choisi » de Poincaré. Mais il diffère du fait choisi…, en ce qu’il n’est pas ressenti par le patient comme différent d’une chose en soi et que cet élément-Béta, contrairement au fait choisi, dépend d’un événement extérieur fortuit » (p.43).

Suivant les capacités régrédientes de l’analyste son préconscient peut être attracté par des processus primaires en souffrance de l’analysant, alerté par des modalités psychomotrices en deçà des mots, tentative désespérée d’ébauche de symbolisation, indices discrets, des signes, ici, transférentiels adressés à l’autre et qui ne peuvent prendre sens que si cet autre ne les considère pas comme in-signifiant, mais puisse les accueillir comme forme au potentiel messager, un geste, un acte à symboliser, à métaphoriser. Ici la capacité de rêverie de l’analyste est très sollicitée ainsi que sa créativité primaire en forme de chimère.

Ainsi à une fin de séance, elle perd un bout de plastique de sa clé de voiture dans le bureau ; incident mineur, qui va réveiller en elle un état d’affolement intense jusqu’à la séance suivante. Attentif à cet incident j’agis à mon tour, sous-tendu par ma propre toute-puissance ou ma capacité à contenir : ce petit objet détaché et perdu n’est pas détruit par la violence de ses pulsions sadiques, car elle le retrouve, la séance suivante, après que je l’ai moi-même « retrouvé » et posé sur le bureau… Cette « perte » put être interprétée en relation fantasmatique avec « l’opération de la hernie ombilicale », redoublement traumatique, mais ici perte d’un petit bout inutile, le plastique. Elle conserve secrètement la toute-puissance phallique narcissique de la clé…et ainsi essaye de se protéger de ses angoisses de castration.

Un an après, elle produisit une scène analogue, avec un objet à consonance moins phallique et plus féminine : un collier donné par sa mère, objet précieux, était tombé entre le divan et le mur, il était retrouvé par elle à la séance suivante… A cette occasion, l’angoisse en relation avec ses pulsions sadiques anales put être élaborée, ainsi que la constitution de cet objet interne persécuteur. Depuis des semaines, elle affrontait son ambivalence sur cet objet de déplacement (collier-mère-analyste) : « le fermoir marche mal, chaque matin, je me dis, je vais le faire réparer sinon je vais perdre mon collier… ». Mais elle se refusait à accepter cette réalité qui défiait sa toute puissance. Un nœud est au collier depuis un mois. Elle l’interprète comme un signe pour ne plus mettre le collier ; mais les pulsions sadiques sont les plus fortes, le nœud se transforme en un objet interne persécuteur externalisé menaçant de représailles, la « Chose très forte ». Elle a ainsi agi une deuxième perte aménagée d’un objet plus dévoilé de l’imago maternelle lui permettant d’élaborer en séance l’expérience de la perte réelle non catastrophique de l’objet et faire l’expérience de ses capacités de réparation.

Ces « agirs », tels la mise en scène du jeu du fermoir, tentent de symboliser, à travers l’importance de la désintrication pulsionnelle, la violence et la haine qui agissent dans l’attaque contre les liens. Le collier, objet précieux maternel et féminin, est symbole de lien, équivalent d’un représentant de chose et peut se risquer à être perdu et retrouvé après avoir survécu aux attaques sadiques car il est aussi investi de libido. Le processus rend encore nécessaire la présence d’un contenant, holding de la séance afin que le représentant de chose, le signifiant ne disparaisse pas à tout jamais. L’inquiétude majeure de la patiente est que chaque chose d’elle, chaque mot chosifié soit perdu et devienne alors l’objet de représailles en fonction de ses propres projections destructrices, d’où son impossibilité de me « donner » des mots vivants, et non frappés de tabou : elle évite de les prononcer, elle peut même risquer d’induire chez l’analyste un mouvement contra-phobique des mots signifiants qu’elle avait réussi à prononcer (clé, collier). Ainsi dans le passé de la cure : « Oh ! Vous aviez dit maison, pendant une semaine, je ne pouvais plus rien faire dans ma maison ». Ainsi, elle accule l’autre au silence tout en le harcelant de questions dans un transfert paradoxal que je lui interprétais : « Vous me laissez le choix de me réduire au silence ou de me faire perdre la tête ».

Quelque temps après, je reçois en urgence une jeune femme élégamment vêtue d’une robe, à l’allure féminine et séductrice, mais en état d’affolement… et c’est ma patiente métamorphosée… Elle arrive de l’hôpital en courant, où elle vient de subir un bilan thyroïdien conseillé par son médecin de famille, à la suite de sa sœur à qui on doit enlever un nodule… Cette subite menace de castration et de perte ravive en elle les deux interventions précédentes, l’opération de la hernie ombilicale et l’avortement thérapeutique mais aussi témoigne d’une transformation : l’accès à sa féminité jusqu’alors déniée à travers une actualisation d’une identification féminine à sa sœur.

Un an après, au début d’une séance, elle s’exclame : « Oh la-la ! j’ai fait tomber ma boucle d’oreille, déjà en venant elle ne tenait pas, je me disais que j’allais la perdre : elle a dû tomber là, je l’ai sentie… rien… elle a dû tomber sur moi, je vais me déshabiller et la chercher ». Elle ôte sa veste et son chemisier, elle secoue ses vêtements, rien ne tombe. « Il ne manquait plus que ça ! La fermeture marchait mal… Est-ce qu’une autre patiente attend… Oui ? Sinon je me serais déshabillée complètement… ». En fait elle n’a perdu que le fermoir et sa perle est restée fixée à son oreille percée… La perte est aménagée non plus à l’intérieur de la pièce mais de son espace privé, l’enveloppe corporelle médiate, à l’intérieur de soi, entre peau et vêtement, perte en voie d’être internalisée. Ce mouvement d’ouverture avec l’abandon momentané des défenses révèle le noyau hystérique de la patiente en un fantasme de séduction avec une irruption libidinale à peine déguisée… En la circonstance, bien que le fermoir soit perdu, la perle est sauvegardée, le moi peut s’exprimer sans danger d’effondrement, exhiber sa féminité et libérer sa pensée. Le fantasme ne court-circuite plus, n’entrave plus les processus de pensée, il est accompagné d’une parole vraie. Ce mouvement met en scène une épreuve de réalité en séance, épreuve d’actualité : corps et parole acceptent un instant d’être touchés du regard.

À la séance suivante elle me dit : « j’ai réussi à oublier… Je me suis dit, il ne faut plus penser, sinon je vais être encore très angoissée et aux prises avec mes pensées ». Ainsi apparaît un processus de refoulement en voie de se substituer aux autres mécanismes de défense si invalidants. « Vous n’avez pas retrouvé le fermoir, ça ne fait rien !…» Elle accepte cette perte, elle renonce à sa toute puissance, et l’analyste aussi… Elle semble en voie d’accepter la castration et d’assumer sa féminité.

Ces agirs qui tentent de mettre ainsi en scène et en jeu le corps en séance, dans des scénarios sémaphorisants et métaphorisants, telles les “histoires” de la clé, du collier, du nodule et de la boucle d’oreille ne pourraient-ils pas être considérés comme des tentatives regrédientes d’organisation psychomotrice de la pensée, véritables métaphores d’une tentative de reprise du processus de symbolisation primaire et du travail de déliaison-liaison dans la cure ?

L’émergence du symbolique s’origine dans le corps et la relation à l’objet primaire, et dans cette cure, semblent s’être organisées des possibilités d’une reprise de la symbolisation notamment en ces petits bouts détachables, mises en acte organisatrices, articulant processus primaire et secondaire. Freud en 1914-17 n’avait-il pas isolé d’autres « petits bouts détachables » et leurs équivalents métaphoriques organisés par l’équation fantasmatique, pénis = fèces = enfant : ils mettent en jeu le corps même de l’infans dans son histoire singulière avec l’objet et ses ombres et ils déploient toute la complexité des symbolisations et de leurs avatars.

BIBLIOGRAPHIE

Bion W.R. (1962), Aux sources de l’expérience, Paris, P.U.F, 1979.
Bion W.R. (1963), Eléments de psychanalyse Paris, P.U.F.197
Denis P. Emprise et satisfaction, PUF, 2015
Ferenczi (1913) le développement du sens de réalité et ses stades, Payot, 1970.
Freud (1916-1917e ) Sur la transposition des pulsions, et en particulier dans l’érotisme anal,OCF, XV,1996.
Freud (1915e) L’inconscient, OCF, XIII, 1988.
Roussillon R. Agonie, clivage et symbolisation. PUF, 1999
Roussillon R. Le travail de symbolisation. 09/09/2018
Tausk (1919) De la genèse de l’«appareil à influencer au cours de la schizophrènie, Payot, 1975

 

page 1 | 1

https://www.spp.asso.fr/identifiant/refl_27/