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Une psychanalyste lit Tchékhov

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L’entrecroisement de la vie et de l’œuvre d’Anton Tchékhov, reflété par la lecture minutieuse et réfléchie d’une psychanalyste attentive aux correspondances secrètes entre les expériences vécues et les thèmes et tonalités des pièces de théâtre et des autres écrits, tel est le propos de ce livre. La préface de Gilbert Diatkine souligne la mise en évidence par A. Anargyros de la violence secrète qui infiltre l’œuvre de Tchékhov.

Les personnages de Tchékhov rêvent leur vie. L’œuvre témoigne de la quête d’une identité dans un univers dépourvu d’idéal. Les désarrois et les incertitudes minent des personnages qui reflètent ainsi une vision désabusée des désordres du monde, voire la fin d’un monde qui se désagrège (La Cerisaie). Même s’il s’en désintéresse explicitement, Tchékhov y fait écho et les correspondances secrètes entre les expériences de sa vie et les thèmes qui traversent ses écrits sont significatives. Le décalage est troublant entre l’évidente banalité des personnages et des situations et l’émotion mélancolique et douloureuse qui se dégage de l’œuvre. L’analyste y repère des déterminations inconscientes et parfois l’écho d’un passé oublié par l’écrivain lui-même. Tchékhov a toujours sur lui-même et ceux qui l’entourent un regard d’une lucidité impitoyable. L’écriture est sa forteresse et son refuge et sa sœur Macha, qui a très longtemps vécu avec lui, le protège de ce qui pourrait troubler sa liberté d’écrire.

L’ouvrage se déploie à partir du fil rouge de la dépression – tempérée par les rêveries nostalgiques –, présente dès les premiers écrits (Platonov, Ivanov). Une première partie présente de façon chronologique l’entrecroisement entre la vie de Tchékhov et ses textes, soulignant le paradoxe entre le poids que représente la charge et le soin de sa famille et son incapacité à s’en séparer, ainsi que son attachement à la maison qu’il parvient à acheter ; il faut noter aussi sa haine du mariage et l’impossibilité d’une fixation amoureuse, jusque tard dans sa vie – il a 39 ans lorsqu’il rencontre Olga Knipper (en 1899), qu’il épouse deux ans plus tard. Un autre fil conducteur est la façon dont Tchékhov crache du sang, souffre de sa tuberculose sans pour autant prendre soin de lui pendant longtemps, au point de multiplier les voyages et notamment (après la mort de son frère Nicolas) ce voyage d’étude à Sakhaline, dans des conditions éprouvantes, consacré à la condition des bagnards. Lorsque la maladie le contraint à s’installer à Yalta, il souffre sans cesse de son éloignement et de son isolement.

L’œuvre, systématiquement commentée – un chapitre est consacré au théâtre, un autre aux nouvelles où se retrouve tout particulièrement l’écho de la violence paternelle –, s’éclaire sans cesse de ces données biographiques, qui en interprètent l’enfermement et l’absence d’espoir. Les relations entre Tchékhov et Tolstoï, la façon dont le voit Chestov, les évocations de ses amis complètent cette reconstruction. La deuxième partie s’attache particulièrement aux relations familiales, et à l’errance, éclairant la nostalgie fondamentale de Tchékhov, puis à la dépression, rapportée à l fois aux fixations traumatiques de l’enfance et à la maladie. S’interrogeant sur la sublimation, la fin de l’ouvrage montre la lutte contre la destructivité et la recherche de guérison psychique, et médite sur la transposition de la réalité dans la fiction, telle que l’œuvre de Tchékhov la donne à voir. Attachant et informé, l’ouvrage explicite le charme nostalgique et désespéré de Tchékhov, permettant aux familiers de son œuvre de retrouver leurs impressions avec plus d’intelligibilité et ouvrant aux autres lecteurs une féconde porte d’entrée vers la profondeur de l’œuvre.

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