Société Psychanalytique de Paris

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Le symptôme

Le symptôme - Débats en psychanalyse 2018

Le jour où le soleil explose. L’Énigme de la schizophrénie.

Christopher Bollas Le jour où le soleil explose. L’Enigme de la schizophrénie 2018

Christopher Bollas  a commencé sa formation en Californie par des études littéraires. Il a démarré sa carrière, par hasard, dit-il, propulsé auprès d’enfants psychotiques et autistes,  ce qui a été pour lui « un baptême du feu d’une importance profonde et durable ». Puis, il a été formé à la Société  Britannique de Psychanalyse. Il se situe dans le courant de Mélanie Klein, de Bion, mais on le sent surtout très proche de Winnicott. Il fait partie des analystes anglo-saxons qui ont soulevé le défi de prendre des patients schizophrènes en traitement psychanalytique. L’objectif de ce livre «  est de nous pousser à repenser la schizophrénie ».

 

A David, adolescent qui fait une décompensation schizophrénique, Bollas demande à quel moment il a su que quelque chose de crucial avait changé en lui. « « Quand le soleil a explosé », lui répondit-il. Il fait référence à une expérience hallucinatoire traumatisante survenue dix ans auparavant, où il a vu, à l’école, par la fenêtre, le soleil exploser ; personne n’a compris à quel point cette expérience était réelle pour lui. C’est cet épisode qui donne le titre assez énigmatique de l’ouvrage.

 

Loin d’un discours universitaire, il rapporte à chaque fois comment il est engagé avec tel patient, dans telle institution, à telle période de sa vie. En cela, la forme rejoint le fond, c’est à dire sa théorie de la schizophrénie, puisqu’il préconise justement, qu’au moment où le jeune schizophrène manifeste les premiers signes de l’effondrement, il faut le ramener à la réalité en lui demandant : « ça se passait quand ? à quel endroit ? décrivez-le moi ». Il s’agit d’éviter à tout prix l’enfermement qui risque de se produire, enfermement hospitalier, enfermement pharmacologique, enfermement dans un monde psychique de plus en plus inaccessible, isolement et déshumanisation. « Il est crucial qu’il y ait quelqu’un pour la personne à qui parler pendant de longues périodes de temps, peut-être plusieurs fois par jour, pendant des jours, et si possible des semaines ». Bollas instaure avec eux une relation empathique, tout en disant que les autistes, les psychotiques, les schizophrènes vivent dans un monde très différent du nôtre.

 

De chapitre en chapitre, Bollas raconte ainsi les différents épisodes de sa longue carrière, depuis les années 60, qui correspondent aux différentes périodes de sa vie personnelle. D’un pays à l’autre, dans des institutions variées, avec des enfants et des adultes, en des lieux divers. Mais il a aussi consacré un temps considérable à la pratique libérale dans son cabinet londonien. « J’ai vécu dans cette pièce cinq jours par semaine, dix heures par jour, pendant pratiquement vingt ans ».

 

Ces observations cliniques et ses élaborations théoriques s’appuient à la fois sur cette expérience longue, riche, approfondie, et témoignent d’une très grande originalité, qui l’amène à des approches innovantes, inattendues, souvent à l’écart de l’orthodoxie psychanalytique.

 

Il y a des séquences cliniques étonnantes. Tantôt il intervient très activement, concrètement dans un dialogue qui ressemble à une conversation, mais sans jamais perdre le fil analytique et le souci de l’interprétation. Tantôt il tolère des mois entiers de séances silencieuses, pensant que le patient se parle à lui-même, et qu’il finira par lui parler et à dire, ce qu’il se passait en lui, où il était, car il s’agit bien d’un voyage.

 

Bollas témoigne d’une très grande tolérance à l’égard de la folie du patient Il fait preuve d’une infinie patience, Cette capacité de compréhension s’appuie sur la conviction que le schizophrène a beaucoup à nous apprendre. Bollas considère que ses symptômes sont des « solutions brillamment inventives pour leur situation difficile ». Il a du respect pour leur courage.

 

Le dernier chapitre du livre raconte l’étonnant traitement de Lucy. Retourné en Amérique, Bollas vit six mois par an dans une ferme isolée du Dakota-du-Nord, où il fait des traitements par téléphone et Skype. Lucy est une écrivaine, de 55 ans, atteinte de schizophrénie, vivant complètement isolée sur une île au fin fonds de la Norvège. Et là, pendant des années, elle téléphone à Bollas, cinq fois par semaine, avec une ponctualité indéfectible. Les derniers mois de leur « collaboration », c’est le mot qu’utilise Bollas, et non pas traitement, elle lui demande des photos du Dakota et de lui décrire ce qu’il voit. Après tant d’années de séances téléphoniques plutôt houleuses, agitées par des projections délirantes et des angoisses de persécution, le Dakota-du-Nord et son île « étaient comme des objets qui nourrissaient et l’un et l’autre tandis que nous luttions pour l’aider à trouver son esprit ». Le cas de Lucy est exemplaire de l’extrême originalité de Bollas et de son talent pour rendre compte de la clinique et de la théorie sur un mode narratif.

 

Simone Korff Sausse

Hystérie

Christopher Bollas Hystérie 2018

L’hystérie qui a été à l’origine de la découverte de la psychanalyse existe-telle encore ?, se demandait Litsa Guttières Green dans un article paru en 2003.

ChristopherBollas est psychanalyste, membre des Instituts Psychanalytiques de New York et de Los Angeles, formé au sein de la Société Psychanalytique Britannique (émargeant au Middle Group). De plus, écrivain et dramaturge, il est l’auteur de très nombreux ouvrages psychanalytiques en langue anglaise mais reste relativement peu connu en France.

De ses quelques livrestraduits en français l’Hystérie semble le plus abouti.

Cet ouvrage, publié en anglais en 2000, est issu de séminaires consacrés à un réexamen de la question de l’hystérie dans les années 80-90, à partir du constat de la confusion induite par la généralisation du diagnostic d’états-limites.

Bollas définit alors ce qu’il appelle par « hystérie ».

L’hystérique peut être un homme ou une femme.

«Son corps lui impose une logique qu’il déteste. Ce corps qui suit des lois biologiques, il le remplace par un corps imaginaire et il manifeste sa détresse en s’en prenant à la vitalité de certaines de ses parties, sans guère s’intéresser à sa propre misère. Il ne lui oppose qu’indifférence. Sa sexualité est pour lui chose clivante et, bien qu’il refoule toutes les idées sexuelles, il découvre qu’elles se changent plutôt, paradoxalement en foyers incandescents: le refoulé s’efforce sans cesse de faire retour dans sa conscience. » (p. 9)

Bollas, s’emploie ensuite à trouver une théorie qui tisse l’ensemble de ces traits spécifiques en puisant chez les grands auteurs de la psychanalyse: Fairbairn, Winnicott, Masud Khan, Lacan, Laplanche, et …Freud.

« Ma théorie part de la conception freudienne de l’hystérie, quoique je mentionne des points de désaccord. Indubitablement j’ai été influencé par la théorie britannique de la relation d’objet, les écoles de Mélanie Klein et de Donald W. Winnicott, et par la théorie psychanalytique française, tout particulièrement les travaux de Jacques Lacan ». (p.10)

Mais cette théorie profondément repensée n’est plus comme chez Freud, centrée sur le père. Elle procède, en amont , des rapports des mères avec leurs tout-petits.

À partir de la notion du Soi, Bollas va développer une métapsychologie personnelle, accordant une grande importance aux relations d’objet infantiles, soulignant à quel point ces relations vont déterminer le caractère du tout-petit.

À la différence d’une conception étroitement limitée au monde interne de l’enfant de l’approche kleinienne , les enjeux intersubjectifs et environnementaux sont manifestes chez Bollas.

Il précise ce qu’il entend par « mère » considérée comme un processus avant d’être un objet: « bien que cela puisse effectivement décrire une composante réelle du maternage, on y inclura également des facteurs environnementaux qui perturbent le tout-petit, ainsi que les projections, de  l’enfant sur la mère, de vécus qui sont en définitive propres à la condition même de l’enfant ». (p. 19)

Il définit alors « les troubles du caractère » comme un aménagement du fonctionnement psychique, un certain ajustement opéré par rapport à la mère.

Situant l’hystérie dans les troubles du caractère, Bollas va différencier les différents diagnostics (narcissiques, pervers, états-limite, schizoïdes, hystérique) à partir de la relation avec l’objet primaire.

Il  va démontrer dans tout son ouvrage que pour l’hystérique: «…Ce qui fait défaut (ici), c’est un sens inconscient du désir maternel pour le corps sexué de l’enfant- en particulier pour ses parties génitales ». (p.25).

La mère de l’hystérique aime l’être de son tout- petit mais elle éprouve de l’aversion pour sa sexualité. Elle offre alors de réparer cela en déplaçant l’érotisation vers les zones non génitales du corps mais aussi en déplaçant son investissement sur toutes les « histoires » qu’elle raconte à son enfant.

Ceci produirait un vécu qui va sexualiser en surface l’ensemble du corps de l’enfant , vecteur érotique d’une libido décentrée du génital.  L’autoérotisme compensera le manque du désir maternel.

En constant désaveu à l’égard de son corps, l’hystérique s’excusera pour tout ce que lui impose la chair.  

L’hystérique fait de son corps l’agent privilégié de sa propre déchéance, parce que sa bio-logique lui fait monter à la tête des représentations à caractère sexuel. Ces idées sont soit refoulées soit converties dans le corps lequel est abhorré en silence sous le couvert de belle indifférence.» (p.285)

Tant que l’hystérique affiche un corps où la jouissance sexuelle n’est pas génitale, il (ou elle) arrive à maintenir le lien entre son existence corporelle et le désir de sa mère.  

« L’hystérique choisit de maintenir constamment en vie un enfant ingénu au plus profond de soi, s’acharnant jusqu’à son dernier souffle à exister comme un petit garçon ou une petite fille idéale. » (p.259)

Profondément ambivalent face au devenir adulte, l’hystérique tisse une relation ambivalente au père.

« Le père interne est ici une structure fragile. Confronté au besoin de s’adapter à la réalité, l’hystérique déteste la structure psychique qui arrache progressivement l’enfant aux bras ouverts de la Vierge-mère. » ( p.287) 

Avec des chapitres au titre hautement évocateurs où foisonnent des exemples cliniques (allant du petit Hans, Emmy ou Dora jusqu’aux derniers cas de supervision) Bollas va dérouler l’histoire psychique du Soi hystérique: refoulement, conversion, indifférence, transcendance, histrionisme.

Les deux derniers chapitres (Les drogués du transfert et Le thérapeute face à la séduction) s’adressent particulièrement aux psychanalystes au travail avec les hystériques et proposent des éléments de diagnostic s’appuyant sur le contre-transfert.

A contre courant de la classification du DSM où l’hystérie a disparu , éclatée en de multiples symptômes (de la personnalité histrionique à de la dissociation en passant par les troubles conversion) Christopher Bollas  réussit le pari de nous la présenter dans cet ouvrage , en une forme unifiée, intégrée et dynamique, à la croisée de la biologie, du développement psychique, de la relation d’objet, des forces de la culture et du symbole.

Brigitte MOISE-DURAND                                                                                         4 juillet 2018

Le Moment freudien

L’œuvre de Christopher Bollas, membre de la British Psychoanalytical Society et de la société psychanalytique de Los Angeles, n’est, malgré son importance, que très partiellement traduite en français. Le Moment freudien, qui rassemble plusieurs textes écrits en 2006, est à même de donner au lecteur français un accès très riche à cette pensée critique sans concession. Pour Christopher Bollas, en effet, Freud lui-même n’a pas pleinement développé sa première conception du transfert comme transfert des pensées inconscientes vers la pensée consciente, ni son intuition de la communication d’inconscient à inconscient entre l’analyste et son patient. La polarisation de la pensée des psychanalystes post-freudiens sur le seul Transfert du patient sur son analyste, ainsi que sur le contre-transfert de l’analyste, oriente et réduit l’écoute à une seule des catégories de la perception inconsciente, celle de la relation, aux dépens des innombrables fils de pensée liés à la complexité des processus inconscients.

Féroce envers ses collègues britanniques adeptes de l’interprétation systématique de l’ici et maintenant, qui ramènent à la relation avec eux-mêmes tout ce qui se passe en séance sans laisser se déployer les associations du patient, Bollas soutient que tout patient est en mesure d’associer librement, de passer d’une idée à une autre, surtout s’il est incité à parler de façon précise du plus quotidien de son existence. Un psychanalyste trop actif, qui interprète dès que la séance démarre, ne laisse pas le patient déployer son associativité et l’analyste ne peut entendre ni la complexité de sa vie psychique ni sa créativité. Le déploiement de la perception inconsciente, si explicite dans le modèle du travail du rêve, suppose de penser les transformations psychiques et les articulations de l’inconscient entre les différentes catégories de pensée et les multiples fils de la pensée inconsciente – laquelle, toujours faite de processus dynamiques, n’est pas constituée seulement par des contenus refoulés. L’inconscient orchestre en une condensation ces perceptions inconscientes à tout moment de la séance, car un même fil de pensée s’exprime par plusieurs catégories à la fois (affect, voix, rythmes, transfert, émotion, ironie ou effort, etc.), ce qui n’exclut nullement la conflictualité interne entre ces divers ordres de pensée. Le fil de la pensée inconsciente se repère par la séquence narrative, l’enchaînement des idées au cours de la séance. Un moment fort du livre est constitué par deux entretiens avec Vincenzo Bonaminio lors du congrès de la fédération européenne de psychanalyse d’avril 2006 ; l’index des notions contribue à faire de l’ouvrage un instrument de travail très précieux.