Société Psychanalytique de Paris

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Étude du noyau narcissique primaire en psychanalyse de l’enfant

Cléopâtre Athanassiou-Popesco, , L’Harmattan, Paris 2019, ISBN: 978 2 343 18891 1.

Dans ce vingtième livre en presque autant d’années, Cléopâtre Athanassiou-Popesco s’intéresse aux prémices de la relation d’objet et à sa mise en place à partir d’une situation de départ qui serait celle de l’illusion d’un monde, auto engendré et auto suffisant, dans lequel l’objet n’existe qu’au gré du désir de l’enfant. Une condition, certes hypothétique, ou du moins précocement dépassée le plus souvent, mais dont l’auteur suit à travers deux cas cliniques détaillés (une fille de 13 ans et un garçon de 8 ans) les vicissitudes de ce qu’elle nomme « Moi-narcissique » dans sa tension conflictuelle organisatrice avec ce qu’elle nomme aussi « Moi-réalité ».

L’équilibre (ou bien au contraire le moment de bascule) entre ces deux régimes évoque les tensions décrites par P.C. Racamier dans l’acceptation du deuil primaire, où doit s’abolir la toute-puissance accordée au désir pour entrer dans un monde de la tridimensionnalité psychique et d’une temporalité non réversible. Un monde dans lequel le vouloir de l’objet doit être pris en compte.

Le moi n’existe pas en dehors du lien qui le rattache primitivement à un objet, et son angoisse première est la perte de ce lien (une position proche de celle de P. Aulagnier). Avec le Moi-narcissique peut être soutenue l’illusion de ne pas être soumis aux conditions de la réalité, non plus qu’à un objet autonome, plein et entier, animé d’une vie et de désirs qui lui sont propres. Un objet qui échappe au « tout pouvoir » de la psyché de l’enfant. Face à de tels dangers, celui-ci peut mobiliser des défenses massives : soit l’absence de liaison (l’objet y tout simplement ignoré –et la zone érogène correspondante sans doute arrachée), soit l’attaque contre les liens, leur destruction qui annihile la pensée autant que l’appareil à penser lui-même.

Avec Lucie, le premier de ces deux cas, l’analyste perçoit de manière contre-transférentielle qu’elle est maintenue à distance et aussi dans une grande confusion. À 13 ans Lucie, diaphane paraît sans pensée. Elle rêve pourtant de la Joconde, laquelle deviendra l’incarnation du noyau narcissique « qui se tient derrière ses relations d’objet ». Par une succession de dessins en séance, Lucie va d’abord exprimer une angoisse de chute dans le vide dont elle se prémunit par le moyen magique d’un fil d’araignée. Cléopâtre Athanassiou-Popesco pense qu’il traduit un refus de se soumettre à l’action de la gravité terrestre. Des relations de collage lui succèdent qui permettent de lutter contre la séparation, à défaut d’avoir pu intégrer un accrochage bouche-mamelon suffisamment assuré. Ici, la réduction de la pulsion depuis une sensation gustative à une perception visuelle tire la psyché vers un espace bidimensionnel.

Au fil de ce travail les exigences du Moi-réalité vont progressivement s’intégrer. Une pliure apparaît dans ses dessins, soit une forme imaginaire du passage entre la bidimensionnalité du plan et l’espace euclidien. Des cheveux longs, témoignent de l’acceptation de la gravité. Puis c’est la surface de la feuille elle-même qui se scinde entre un monde régi par le Moi narcissique et un autre qui tient compte de la réalité. Le mystère de l’engendrement et la présence paternelle peut alors se représenter, forçant la prise en compte d’une triangulation. Un rêve vient marquer, par un dédoublement de la figure de l’analyste, ce passage de la bidimensionnalité aux trois dimensions de l’espace psychique. Mais rien n’y reste totalement tranché nous dit l’auteur, aussi bien l’intégration de la gravité et du vivant, que le retour aux deux dimensions et à un monde dévitalisé. Car l’espace en trois dimensions, l’espace possiblement triangulé, se définit d’un vide, d’un manque, qui apparaît soudain dans les dessins de Lucie, faisant surgir l’épaisseur. Il expose aussitôt à des angoisses de chute et de vidange.

Entre l’adhésif et les trois dimensions il suffit d’une charnière qui articule la symétrie. La séparation s’opère alors entre le Moi-réalité et le Moi-narcissique, se marquant d’une ligne de clivage entre deux mondes séparés. L’apparition d’une dentition dans les dessins accompagne ce passage d’un monde auto centré à la capacité à penser la génération et la sexuation. La rivalité avec un petit frère, enfin prise en compte, témoigne de l’apparition d’une conflictualité narcissque entre le moi et des objets séparés, bien repérés et nettement identifiés. Cependant, la fragilité identitaire persiste, qui se marque dans les dessins d’un lettrage « façon Tag » par lequel les lettres, représentants symboliques des objets, restent accolées les unes aux autres. Retour donc à la protection de l’étape antérieure, soit toujours cette dynamique en aller-retours entre les deux registres.

C’est qu’avec la prise en compte d’une épaisseur peut enfin surgir la dimension du caché, d’une intimité et d’une pensée réflexive ; c’est là la possibilité du mensonge, mais aussi celle d’un persécuteur. Le maintien côte à côté des deux registres (narcisssique et réalité) permet que se déploie une fantasmatique incestueuse sous le contrôle de nouveaux mécanismes obsessionnels. Dans les dessins de Lucie, ces évolutions permettent une plus grande structuration du corps autour d’un axe central. Arrivée à l’adolescence au terme de ce travail, elle pourra trouver dans une séparation physique d’avec ses parents (l’internat pour la suite de ses études) un affermissement de son autonomie psychique.

Dans le deuxième cas, cette problématique permet à l’auteur d’interroger les mécanismes de ce qu’elle appelle « addiction infantile ». Maxime, est un garçon de 8 ans, qui consulte pour une excitation agressive, des troubles anxieux du sommeil et un bégaiement envahissant, écrasé qu’il est par des exigences scolaires relayées par ses parents et la naissance d’un frère, son cadet de 5ans. Lui aussi semble avoir maintenu clivé un puissant secteur narcissique à l’abri duquel il peut affronter la réalité du monde. Son investissement du savoir jour le rôle d’une barrière de protection entre ces deux registres. Au départ il demande à son analyste de faire une photo de ses productions pour s’en souvenir, substituant donc un support dévitalisé et en deux dimensions à celui d’une mémoire vivante (la sienne comme celle de son analyste) à laquelle il ne peut se fier. Chaque séparation suscite un mouvement de retour à l’image fixée (fut-elle « animée ») témoin de son refus  d’accepter la communication avec « un objet vivant décidément moins fiable qu’un objet non vivant »

Cléopâtre Athanassiou-Popesco, nous livre là encore le détail du processus thérapeutique de son patient et la succession de ses dessins. En l’occurrence, ce garçon s’accroche à l’accumulation d’un savoir abstrait comme une sorte de néo-objet qu’il auto-crée et dont l’intégralité de sa possession abolirait tout sentiment de dépendance à l’objet véritable, à ses aléas et fluctuations. Peut être ainsi maitrisé la source de l’excitation et en particulier de la peur, qu’il distille dans des récits fantastiques dont le déroulement protéiforme semble à même aussi d’induire la fascination de l’analyste. Déployant un transfert narcissique, Maxime est un drogué de la peur, nous dit l’auteur, fasciné par l’émergence de l’inconnu, de l’étrange et du macabre.

Au fil du travail, l’apparition dans le matériel d’un père symbolique (juge) et d’une séparation entre les morts et les vivants viendra marquer l’acceptation progressive d’un Moi qui intègre la réalité aux côtés des éléments narcissiques de survie. Le temps et l’espace, désormais, « disposent d’une pliure ». (La pliure concrétise le passage de deux à trois dimensions dans l’espace mathématique). Ce progrès dans l’acceptation du Moi-réalité s’accompagne d’une traversée dépressive. La prise en compte de la dépendance dans le lien transférentiel met fin à l’omnipotence narcissique primaire.

Dans le monde du Moi-narcissique, les figurations défilent à profusion. Ce ne sont que des ombres qui glissent sur sa surface. Les véritables représentations de désir supposent la traversée de l’acceptation de la perte de l’objet et de son deuil.

Enfin avec son troisième cas clinique, l’histoire d’Adrien un garçon de 6 ans, l’auteur nous propose un développement théorico-clinique original et plutôt convaincant. Dans les mouvements de regression/progrédience de la cure de cet enfant dysharmonique (très peu structuré et avec des représentations corporelles mal organisées), elle repère la force dynamique de ce qu’elle rapporte à la capacité d’un démantèlement, rendu réversible du fait qu’il reste contenu à l’intérieur de l’enveloppe protectrice de l’objet transférentiel. Les alternances « démantèlement/remantèlement » vont alimenter ainsi une dynamique progrédiente. Dans ces mouvements vont apparaitre progressivement des enveloppes, des limites, des lignes de clivage qui vont soutenir des axes corporels et la possibilité d’érogénéiser des orifices jusque-là non intégrés.

Cléopâtre Athanassiou-Popesco insiste sur les bouleversements dans la sensorialité et l’auto perception et dans sa motricité qu’implique l’exposition soudaine du bébé à la naissance à l’effet de la gravité. Ils provoquent des accrochages adhésifs à des aspects partiels des objets qui permettent de contrer les sensations de vidange et de perte de contenance ainsi que du dialogue tonique unifiant du corps et de la matrice utérine. Mais pour que cette véritable « identité de peau » puisse ensuite être dépassée, il lui faut accepter l’expérience d’un démantèlement lequel ne peut s’effectuer qu’à l’abri d’un objet contenant. Ici, l’auteur paraît rejoindre les propositions de D.W. Winnicott sur le « holding » que l’environnement doit procurer à l’enfant comme condition de son intégration corporéo-psychique. Mais c’est aussi l’activité de liaison de la psyché parentale qui est ici en jeu, cette psychisation/transformation des éléments pulsionnels bruts décrite par W. Bion. On voit donc bien ici l’arrière-plan théorique auquel s’adosse l’auteur pour nous proposer cette lecture très parlante du matériel de son patient, de sa dynamique, là encore étayée de toute la suite de ses dessins. C’est donc à une clinique d’une grande précision, attentive aux micro-processus et mouvements psychiques et de transfert de l’enfant que nous invite l’auteur dans ce parcours détaillé de ces trois cures.

Martin Joubert, mars 2020

La pensée. Approche Psychanalytique – septembre 2015

La pensée - Approche psychanalytique - PUF

L’envie. Essai psychanalytique illustré par une étude de l’Othello de Shakespeare

Trois lignes directrices sous-tendent le concept d’envie : le jugement sur des différences qui suscitent des inégalités sur fond d’égalité ; la valeur dont certains sont dotés tandis que d’autres en manquent ; et enfin la puissance de ceux qui possèdent ce dont les autres sont dépourvus. L’auteur développe avec maîtrise un traité psychanalytique sur la notion d’envie qui revisite toute l’histoire de la psychanalyse.

Chez Freud, l’envie est essentiellement l’envie du pénis chez la fille, qui prend le sens d’un désir de possession de l’objet convoité. Elle se fonde sur la perception d’un manque ; mais en gardant le lien du langage commun entre envie et convoitise, Freud l’associe au désir et la considère de façon moins négative que Mélanie Klein. Néanmoins, l’envie reste dans la logique d’éléments séparés, possédés ou manquants, à la différence de la construction du psychisme qui conçoit les liens, vécus dans le corps : le rapport de la bouche au mamelon préfigure le rapport entre pénis et vagin. Dans un monde où les rapports n’existent pas, les liens de dépendance sont faussés et ne fonctionnent qu’à sens unique : de celui qui n’a rien à celui qui a tout. L’envie pousse à une identification à l’objet ou à sa consommation et peut nourrir la jalousie qu’elle rend inélaborable.

Karl Abraham a permis à Mélanie Klein de donner à l’envie une force qui en fait la puissance la plus nocive qui habite la psyché. Il met l’envie en évidence à partir des patients qui se défendent de recevoir la parole de l’analyste. Typique de la phase sadique-anale de la libido, l’envie conjugue hostilité pour le privilégié et impulsion à lui arracher ce qu’il possède.

Chez Mélanie Klein, la puissance de destruction envieuse participe de la pulsion de mort et vise à détruire le bon objet, et même Eros lui-même qui engendre la vie et les processus de liaison. L’avidité a une origine envieuse, car elle n’en finit pas d’introjecter le bon objet tandis que l’envie s’évertue à supprimer ses qualités. La jalousie est elle aussi nourrie du feu de l’envie parce que l’objet dissimule un tiers interne, inconnu, vécu comme inaccessible de manière intolérable. Rosenfeld prolonge ces analyses, en insistant sur le vécu d’omnipotence du narcissisme infantile. Pour Bion, le patient qui se veut indépendant attribue toute imperfection à des forces hostiles envieuses. La revue des auteurs élaborant la notion d’envie se poursuit avec Marie Langer, W. G. Joffe, Ph. Spielman, H. Racker et quelques autres.

Cléopâtre Athanassiou, en commentant pas à pas en deuxième partie l’Othello de Shakespeare et en étudiant notamment le personnage de Iago, y montre l’incarnation même de l’envie qui manifeste aussi comment la partie envieuse vise à l’autodestruction de toute la personnalité.

L’affect

Comment penser les destins de l’affect – terme qui est un germanisme, attesté en français seulement depuis 1951–, ses transformations, ses complexifications ? André Green (dont Dominique Cupa présente les élaborations sur l’affect, qui ont fondé sa prise de distance avec la pensée lacanienne) proposait de nommer de considérer l’» affect » comme un terme catégoriel regroupant tous les aspects subjectifs de la vie émotionnelle, suivant ainsi Freud qui n’a pu se limiter à une définition strictement économique de l’affect.

C’est Claude Le Guen qui nous propose ici de suivre la pensée freudienne des affects à l’angoisse, en une étude fouillée qui en construit la définition et montre les étapes de son élaboration, notamment en 1915 (où sont mis en évidence les destins différents de l’affect et de la représentation) et en 1923 ; l’élaboration en 1926 d’une véritable théorie de l’angoisse, qui fait de la perte de l’objet la condition déterminante de l’angoisse, sans remanier sa compréhension des affects, les situe plus précisément. L’affect s’impose à Freud comme une manifestation première de la pulsion, dès le début de l’œuvre et les apports déterminants de 1926 et de 1932 (Nouvelles conférences) consistent surtout à conceptualiser ce qui n’était encore que décrit. Réaction à une perte, l’angoisse, inadéquate certes, est inévitable et nécessaire, dans sa double origine, conséquence directe du facteur traumatique ou signal qu’il y a menace de réapparition du facteur traumatique.

La place de l’affect dans les théorisations de Mélanie Klein, de Wilfred Bion et de Winnicott, est présentée par Cléopâtre Athanassiou, particulièrement attentive aux liens entre la place reconnue à l’affect et le rôle conféré à l’objet dans la construction du moi. Chez M. Klein, le développement du moi est lié à l’attitude qu’il prend par rapport à la souffrance psychique, évacuée ou supportée ; la supporter, c’est s’engager dans la voie de la position dépressive, du don et de la créativité. Bion place l’affect et les processus de liaison au premier plan, et poursuit ainsi l’œuvre de M. Klein, en insistant dans sa théorie de l’émotion sur la construction des liens, ce qui caractérise aussi la théorie de la pensée, où tout est lien. La monographie comporte également un intéressant texte d’Hélène Deutsch sur la clinique de l’absence de douleur lors d’un deuil, particulièrement explicite dans le repérage des déplacements de l’affect.

La pensée freudienne contient en germe les deux tendances théoriques qui tendront à concevoir l’affect soit comme une décharge, soit comme un processus à fonction de signal, lié au moi. René Roussillon, dans cette seconde ligne, s’attache ainsi à déployer la « fonction symbolisante de l’affect ». L’ancrage corporel de l’affect est un repère essentiel et Claude Smadja montre la place de l’affect dans l’économie psychosomatique, tandis qu’André Ciavaldini, à partir de la clinique des auteurs de violences sexuelles, argumente une thèse intéressante et forte qui considère le recours à l’agir comme l’effet d’un affect inachevé.

Ces études denses et précises permettent des clarifications précieuses, et fournissent un instrument de travail et de réflexion remarquable.