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Comment peut-on devenir pervers ?

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Cet ouvrage, passionnant et agréable à lire, donne un éclairage sur les fondements psychiques et la signification inconsciente des comportements sexuels agressifs.

 

Les perversions dans notre société actuelle se caractérisent par une violence extrême ce qui rend leur abord difficile. Elles visent les idéaux qui jouent un rôle considérable dans la société et dans le développement de l’enfant. Mais, à notre époque, ce sont de façon prédominante les médias qui s’arrogent le pouvoir d’exercer leur emprise en infiltrant la logique perverse dans notre vie sociale afin de la déstabiliser.

 

Comment comprendre la perversion sur un plan psychanalytique ? Plusieurs éléments entrent en jeu : les pulsions partielles, à l’origine d’un mode d’expression exigeant, impératif et répétitif, sont le point de départ du comportement pervers. C’est à ce niveau que se déploie la violence aussi bien sur un versant social ou collectif par la transgression d’une loi, d’un interdit ou une exigence morale, que sur un versant individuel car l’agression est infligée à un sujet sans défense. Ces deux versants fonctionnent en complémentarité. L’affect, qui est toujours associé à un idéal et qui se présente sous un double versant positif et négatif, y joue un rôle central. La violence perverse entraine une dissociation de la structure affect/idéal permettant de comprendre la froideur du pervers dont le but est de masquer ses affects et de produire l’affect en négatif chez l’autre par le mécanisme de clivage. L’idéal social ainsi séparé de l’affect est bafoué par le pervers (par exemple l’exhibitionniste s’attaque à la pudeur). Les idéaux sociaux ont originellement aussi une valeur narcissique primaire et vitale pour le développement de l’enfant. Or, chez le pervers, un idéal essentiel a posé un grave problème au cours de sa petite enfance soit en excès, soit en insuffisance. C’est ainsi que le pervers s’en prend aux idéaux et à leurs représentants. A travers ses actes, il vise le Père Idéalisé, pour régler ses comptes avec lui. Dans ce mécanisme, la fidélité qui aurait dû permettre d’affronter le problème posé par l’idéal primaire, fidélité nécessaire à l’enfant pour surmonter les premières blessures affectives, fidélité pour leur survie, manquait cruellement au pervers.

La vengeance est la caractéristique essentielle de la mise en scène du pervers. Vengeance érotisée pour survivre à un traumatisme très précoce et inaccessible ,sous-tendue par l’absence de refoulement du trauma. Le pervers rejoue la séduction originaire à l’envers et à son seul profit. Elle montre ainsi la raison pour laquelle elle s’est retournée contre lui. En effet, l’affect est inversé si un idéal narcissique primaire n’est pas respecté soit par le trop ou pas assez, sous-tendu par la terreur de non existence. La vengeance a une double portée, d’une part dirigée envers la figure mythique, et d’autre part issue du surmoi vengeur. Le passage à l’acte fait intervenir l’affect, le surmoi vengeur et un élément de réalité déclencheur.

 

Ceci constitue le schéma général de toute perversion, s’y ajoutent cependant quelques particularités spécifiques aux perversions les plus violentes.

L’inceste attaque l’idéal le plus primitif et central, et s’oppose à la loi collective la plus fondatrice. Dans l’inceste, le parent incestueux incarne le phallus tout-puissant qui peut tout se permettre. La séduction psychique normale est remplacée par une séduction réelle, avec pour conséquence une intrusion sexuelle que l’enfant ne peut pas faire sienne. L’enfant est mis à mort en tant que sujet. Le fait que le pervers veut s’approprier « l’origine du monde » fait de l’inceste la perversion par excellence où le courant tendre de la sexualité est perverti, relevant de la sexualité idéale.

Le violeur, au moi tout-puissant, cherche à réduire l’autre à néant pour s’approprier sa puissance vitale et fait surgir son angoisse d’anéantissement chez la victime.

Le pédophile tend à s’approprier les vertus et idéaux narcissiques primaires les plus essentiels. La pédophilie représente un symptôme de notre époque où l’on a tendance à transformer l’enfant en objet de consommation. Ce jeu pervers a un impact profond sur la victime chez lequel il crée une complicité inconsciente.

 

Pour la prise en charge, il en découle qu’elle doit être à la fois juridique et psychothérapique, tout en tenant compte du contexte actuel, car les perversions sont les symptômes de tendances excessives inscrites dans la société actuelle, comme la pédophilie reflète le culte de l’enfant objet. Le rejet public empêche de s’interroger sur ses propres travers, nuisant ainsi à la société entière.

Ce qui est important dans la thérapie est d’accepter et écouter cette vengeance dans laquelle le pervers est empêtré. Le cadre, le dispositif et le contrat thérapeutique jouent un rôle primordial tout en tenant compte des mécanismes de la perversion et du fait que le pervers cherche à établir une relation narcissique pour pervertir le transfert.

L’acte sexuel pervers doit être considéré comme un symptôme par lequel un sujet inconscient est à l’œuvre et s’adresse à d’autres sujets. Les sexualités pulsionnelle, génitale et idéale sont sous la domination des sexualités inconscientes du ça et du je ; cette dernière est au cœur de la subjectivité.

Au total, par l’acte le pervers exprime ce qu’il ne peut pas dire.

 

Rénate Eiber (novembre 2022)


Vieillir : un retour d’idéal

Auteur(s) : Nathalie Ferreira
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L’idée de recenser cet ouvrage sur la vieillesse m’a été inspirée par Marie-T D.P, décédée en avril 2020, à l’âge de 88 ans ; on se voyait une fois par semaine depuis plusieurs années. Je dédie ce travail à sa mémoire.

Gérard Bonnet nous livre un essai sur la vieillesse qui, comme le dit Marie-Françoise Fuchs, dans sa préface, nous introduit dans un : « nouveau regard, plein de sens (…) qui saisit par la justesse et la pertinence de son analyse et enchante par ses perspectives d’avenir. »

Dès l’avant-propos, Gérard Bonnet définit l’idéal comme un élément essentiel pour vivre la vieillesse, tant du point de vue dynamique (l’idéal fait retour d’une manière nouvelle, inattendue, pour le meilleur et pour le pire), qu’économique (avec l’âge, le sujet a une nouvelle chance d’investir l’idéal), et topique (l’idéal offre un épanouissement à la mesure du désir de chacun, en ce sens, l’auteur situe les racines de l’idéal dans l’inconscient).

A travers 6 chapitres et une conclusion ouverte, Gérard Bonnet nous emmène dans une réflexion sur les bienfaits et les risques d’un retour de l’idéal infantile au grand âge.

Le chapitre 1 : « L’idéal en psychanalyse »

L’auteur y affirme que « si la psychanalyse s’intéresse à l’idéal, c’est d’abord en raison de sa dimension inconsciente, de ses origines infantiles et de la force qu’il incarne. » Ainsi ressurgissent, au sein du psychisme, les modalités de plaisir les plus anciennes et les plus investies dans la petite enfance. « Le moment étant opportun, ce plaisir revient au premier plan, exactement comme la sexualité prégénitale et génitale dominait la maturité. » La libido ayant la même puissance à tout âge, c’est par « l’amour des idéaux » qu’elle est le mieux satisfaite pendant la vieillesse.

Le chapitre 2 : « Les grandes étapes du retour »

L’auteur définit trois étapes clé dans le processus de la vieillesse. La première de ces étapes est « La première époque », dont les prémisses se lisent dans la ménopause ou l’andropause. Ces signes physiques entraînent des renoncements idéaux, liés à la paternité et à la maternité. Ces renoncements permettent un réinvestissement de nouveaux idéaux.

La seconde étape du processus de vieillissement est « Le grand passage » : le sujet âgé voit ses forces physiques diminuer et ses capacités s’amoindrir. Ce tournant demande une « conversion psychique ». La dépendance aux plus jeunes réveille le vécu des liens précoces quand le sujet n’était encore qu’un bébé. Les soins dont il fait l’objet maintenant renvoient aux soins mère-bébé, et avec eux les idéaux de beauté, de fidélité, de tendresse des patients. Quand ces soins sont réalisés avec froideur et indifférence, cela peut, par manque de possibilité du retour des idéaux, mener à une dépressivité, voire une mélancolie. « Quand la relation est satisfaisante, ils découvrent les richesses des idéaux dans la vie quotidienne, et y trouvent des satisfactions qui les dédommagent de celles qu’ils n’ont pas eues, ou qui leur sont devenues inaccessibles.

La troisième étape est « l’ultime étape du retour »

L’approche de la mort où les idéaux s’imposent inconsciemment d’une manière nouvelle et essentielle. Les idéaux fondamentaux reviennent à la veille de la mort pour faciliter le « passage » vers la mort. « De même qu’ils ont permis la venue au monde et assuré la survie du sujet aux premiers temps de l’existence, ils éclairent la fin de vie en lui offrant la possibilité d’y retrouver des satisfactions du même type.

Le chapitre 3 : « Eloge de la tendresse, la dimension charnelle de l’idéal ».

C’est avec leurs petits enfants que beaucoup de grands-parents découvrent la tendresse, souvent accompagnée de chaleur et de bonté. Cet idéal fondamental qu’est l’amour se révèle dans son acception charnelle, sa dimension physique. La tendresse est, dès les relations les plus précoces, une condition de possibilité du développement de l’enfant. L’auteur rappelle le point de vue de Freud qui considère la tendresse comme un courant sexuel très précoce, constitutif de la libido. Il cite son article de 1912 « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ». Il y distingue deux courants dans la sexualité : « le courant tendre » et « le courant sensuel ». Quand la tendresse n’est pas au rendez-vous, la vie sexuelle s’en trouve perturbée. Ainsi on peut comprendre que « l’idéal en général est une source de plaisir sexuel. »

Et l’idéal constitue l’objet même de ce plaisir. L’auteur explique que « la tendresse se construit dans l’inconscient sous la forme de bons objets dans le sens où l’entend Mélanie Klein. » Ces objets idéaux sont facilement « objectivables. » C’est-à-dire qu’à l’occasion d’une caresse, d’un soin chaleureux, l’objet se concrétise et vit. L’auteur fait référence à l’objet transitionnel théorisé par Winnicott, le doudou. Pour l’auteur, en réalité il n’y a pas d’âge pour le doudou : « quel est le sujet âgé qui ne garde pas dans son environnement immédiat tel ou tel objet auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux, et qui témoigne d’une relation ou d’un moment de tendresse auxquels il demeure attaché ? »

La mère qui apporte la tendresse et l’idéal de tendresse à l’enfant, à travers ses soins, est imprégnée inconsciemment par la tendresse qu’elle a vécue elle-même enfant, notamment avec son père. Tel est le courant tendre issu du complexe œdipien. « La tendresse s’inscrit dans un axe intergénérationnel, elle en est issue. » Et quand les grands-parents retrouvent la tendresse avec leurs petits-enfants, « ils ne font que récupérer leur mise ». Le jeu de la bobine est ici rappelé dans une acception intéressante : Freud y contemple son petit-fils qui joue avec l’absence et la présence de sa mère, et il contemple aussi « les effets de la tendresse qui unit l’enfant à sa mère dont il est lui, le grand-père Freud, la source et l’origine. » En ce sens « l’objet transitionnel en tant que symbole de tendresse est une espèce d’objet totémique, un de ces objets qui renvoient à l’ancêtre, à l’ancien. S’il peut incarner la présence de la mère dans l’absence, c’est parce qu’il renvoie à ceux auxquels elle a renoncé pour rencontrer un homme et enfanter, tout en maintenant inconsciemment avec eux le lien qui l’a rendue capable d’amour. »

L’auteur introduit trois exemples cliniques qui montrent l’importance et la nécessité d’éprouver de la tendresse pour des objets, pour pouvoir se sortir de la dépression ou même de la frigidité. « Dans l’économie inconsciente, la tendresse constitue le côté affectif, chaleureux, la chair de l’axe intergénérationnel, et elle en témoigne. » Faire l’éloge de la tendresse, c’est aussi faire l’éloge d’une dimension constitutive de notre vie psychique. Certaines perversions de la tendresse risquent d’entamer le développement de la sexualité idéale.

De cet éloge de la tendresse l’auteur veut en tirer un « enseignement » : les objets idéaux comme la vérité, la justice… sont dans un rapport aux objets externes et se font échos les uns les autres. L’auteur en déduit que « le partage social offre un écho considérable aux idéaux, comme s’il fallait cet espace horizontal pour que s’exprime leur ancrage vertical dans les générations. » Là aussi il souligne un risque de perversion à partir du moment où des meneurs de groupes sociaux « exploitent ces émotions pour asseoir leur pouvoir. » Par ailleurs il est aussi possible que par suite d’une déception ou d’une trahison d’un idéal, une personne soit entraînée dans la haine, la destruction ou la trahison.

Le chapitre 4 : « L’éveil de l’idéal en l’autre »

Gérard Bonnet élargit le concept de « demande comme étant toujours une demande d’amour » de Lacan, en affirmant que toute demande n’est pas qu’une demande d’amour, c’est aussi une demande de vérité, de justice, de beauté, c’est-à-dire des idéaux fondamentaux présidant à la relation humaine. « Et cette demande ne peut pas vraiment aboutir si elle n’est pas portée par le désir. » Les anciens ont toujours eu besoin des plus jeunes. Si la société contemporaine tente à réduire les anciens à leurs besoins, négligeant ainsi ce qu’ils peuvent incarner de notre histoire collective, l’auteur dénonce le risque de réduire toute personne à une objectivation, entraînant leur déchéance et « l’impression d’être enterrés d’avance. » Ainsi le sujet âgé risque de tomber dans des attitudes infantiles, comme quand il était enfant avec ses parents (joue à la poupée), une période de satisfaction primaire où il était dépendant des soins d’un adulte. Les personnes âgées doivent pouvoir élaborer des demandes pour ne pas tomber dans des relations réduites à la satisfaction des besoins. Ce qui n’est pas évident, car souvent ils doivent affronter la honte : honte d’être dans le besoin de l’autre, honte de ne plus être aussi beau qu’avant, honte de vieillir.

La demande d’idéaux sous-jacente au besoin est nécessaire à la personne âgée autant qu’elle l’est pour le plus jeune qui s’occupe de lui. Cette demande d’idéaux vient aussi réveiller chez le plus jeune des idéaux et donne un sens au lien qui les unit ; elle vitalise le psychisme de l’un comme de l’autre. D’un point de vu transgénérationnel, « on assiste à un chassé-croisé : les parents transmettent à leurs enfants le plaisir des idéaux qu’ils ont hérité de leurs propres parents et, devenus grands-parents et dépendants, ils les réveillent et en bénéficient dans le contact avec leurs enfants et petits-enfants. » Les échanges d’idéaux ne portent leurs fruits qu’à condition qu’ils parviennent à éveiller le désir. Le désir, non pas génital, mais le désir du je, du sujet, celui qui anime toute l’existence d’une personne. Ce je désirant a ses sources dans « les relations intersubjectives des origines : c’est parce qu’on a été reconnu, aimé et valorisé comme un être unique par un autre « je » que l’on devient soi-même sujet, et qu’on est en état d’élaborer son propre désir. » Encore une fois, Gérard Bonnet se réfère à Lacan pour écrire « Le désir est désir de l’Autre » : c’est en faisant le désir de l’ancien que le plus jeune trouve à satisfaire son propre désir.

L’idéal n’est pas figé, il circule de l’un à l’autre et évite les écueils de l’idéologie, de l’idéalisation et de la passion, à condition de s’inscrire dans le mouvement décrit : besoin/ demande/désir. L’idéal est né dans et par l’intersubjectivité de l’enfance, et il se poursuit dans le lien entre les anciens et les plus jeunes : l’idéal est avant tout ce qui « se vit en relation. » L’auteur évoque l’importance de « l’écoute de l’inconscient » pour favoriser ce par quoi l’Homme ne saurait survivre : la relation de sujet à sujet. A travers une anecdote, l’auteur rappelle que la relation d’idéal est finalement ce qui permet le mieux de poser l’ordre des générations au sein de l’humanité.

Le chapitre 5 : « L’idéal au risque de la souffrance »

L’idéal qui pose le plus de problème est l’amour. Comme le bébé privé d’amour se déprime, la personne âgée aussi. Mais la personne âgée a pu développer, au fil de son existence d’autres idéaux, comme des idéaux politiques par exemple, qui, s’ils sont bafoués, provoquent un grand malaise. Alors comment empêcher ce malaise ? En en parlant, en les explicitant, les commentant, pour les « faire résonner dans toute la mesure du possible. »

Gérard Bonnet rappelle Baudelaire qui parle de sa douleur dans certains de ses poèmes, non pas pour s’en plaindre mais pour « la célébrer car elle provoque dans sa poésie des accents uniques et sublimes. » Musset parlait de sa douleur comme de sa « muse ». L’idéal de beauté est ici source de lutte contre la douleur et source de créativité contre ce qui pourrait être source de destructivité. Les idéaux sont donc essentiels, on l’aura compris, pour affronter les déceptions, les conflits, les peines et les chagrins des personnes âgées. Pour l’auteur il existe 4 types d’idéaux :

  • Les idéaux fondamentaux : amour, vérité, beauté, tendresse : acquis dans le plaisir du contact avec l’autre, l’objet, dans les relations précoces.
  • Les idéaux partiels ou utilitaires de type justice, propreté, tempérance, pudeur, qu’on trouve en d’autres termes dans ce que l’on appelle « les vertus morales ».
  • Les idéaux du moi : ceux que le sujet s’attribue pour se donner une apparence et une image valorisante.
  • Les idéaux sociaux ou collectifs : très nombreux, ils donnent aux anciens la possibilité de tenir leur place et de « faire contrepoids aux poussées internes démoralisantes. » Il s’agit d’idéaux comme « aller voter », s’exprimer sur les réseaux sociaux, favoriser des initiatives…

Cette diversité des idéaux est essentielle pour favoriser une économie psychique propice au bien-être. Les idéaux secondaires peuvent être un « remède aux excès des idéaux fondamentaux ».

Freud disait « qu’au moment du décès, les survivants célèbrent volontiers les idéaux qu’a incarné le défunt. L’angoisse de mort des anciens peut trouver ici un moyen d’être surmontée, sachant que, bien que morts, ils laissent vivant les idéaux auxquels ils sont le plus attachés. En fin de vie, il est essentiel que l’idéal de vérité prenne le pas sur celui de l’amour. Car, l’expérience clinique montre que les traumatismes non-dits familiaux ont un impact inter, et transgénérationnel s’ils ne sont pas exprimés, parlés, explicités. Si les anciens ne sont pas source de vérité et de révélation pour les plus jeunes, si cet échange entre les générations n’est pas possible par l’échange d’idéaux, alors c’est un échange qui se fait « corps à corps », au risque de la somatisation.

Le chapitre 6 : « Le retour d’idéaux persécuteurs »

« L’idéal de vérité et l’idéal de respect des morts » sont particulièrement importants à respecter au moment de la vieillesse, au prix de « troubles somatiques particulièrement désarmants. » Car l’idéal relie les sujets par « le fil des générations. » Un récit d’une psychanalyse d’un sujet âgé nous est présenté à ce propos. La psychanalyse permet au sujet qui atteint le grand âge de revisiter, à la lueur de son idéal de vérité, non pas seulement des liens avec ses parents, mais aussi avec ses grands-parents. L’aspect transgénérationnel est important.

Pour conclure : « Ouvrir à l’universel »

« L’attrait qu’exerce l’idéal constitue un courant sexuel parmi d’autres, il est toujours à double tranchant, ne manque pas d’ambiguïté et conduit au meilleur comme au pire. » Les idéaux peuvent aider le sujet à vivre sa vieillesse, mais s’ils sont trop exigeants ils peuvent être source de désillusion, de douleurs. Avec l’âge, la sexualité idéale fait retour. Dans l’enfance domine la sexualité pulsionnelle, à l’adolescence et l’âge adulte la sexualité génitale. La sexualité idéale permet à chacun de se préparer au vieillissement et d’aborder la mort comme une ouverture et non comme une fin, à travers notamment la transmission intergénérationnelle et transgénérationnel. Cette dernière se vivant alors sur le mode d’une relation tendre qui permet l’échange entre les générations. Pour éviter l’écueil religieux ou politique qui transforme l’idéal en idéologie et ouvre la voix au prosélytisme, il est important de comprendre que « les idéaux sont des réalités inconscientes, constitutives de la vie psychique ». Ainsi ils apportent avec l’âge, des « plaisirs irremplaçables et ouvrent à l’universel. »

Nathalie Ferreira, mai 2020


La sexualité masculine – Mars 2015

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La sexualité masculine – Mars 2015


La sexualité masculine

Sous la direction de
Laurent Danon Boileau, Marie-Claire Durieux, Martine Janin-Oudinot
Auteurs
Alain Ferrant, Benoît Verdon, Christian Delourmel, Denise Bouchet-Kervella, Donald Woods Winnicott, Gérard Bonnet, Guy Cabrol, Jean-Yves Tamet, Jérôme Glas, Laurent-Danon Boileau, Marie-Claire Durieux, Martine Janin-Oudinot, Sylvain Missonnier
Résumé

Poser la question du masculin chez Freud peut faire figure d’erreur à un double titre. D’abord parce que dans l’œuvre  le thème est si présent que l’exégète s’expose à la redite ou à la glose superflue : si le féminin est le « continent noir »[1] le masculin en revanche est le continent blanc, évident, tant par contraste que par excellence. Ensuite parce que traiter la question du masculin chez Freud incite à adopter une perspective qui ne suit pas le développement linéaire de la théorie psychanalytique : en effet,  en aucun passage de son œuvre, Freud ne dit quoi que ce soit qui ait spécifiquement trait au masculin comme tel. Curieusement chez celui dont on a si souvent stigmatisé le phallocentrisme, pas d’ouvrage ou d’article qui soit consacré exclusivement au masculin. Ce constat, comme on sait, est d’autant plus remarquable qu’il ne vaut pas pour le féminin puisqu’en 1933 paraît  une nouvelle leçon, la XXXIIIème, sur la « La féminité »[2] preuve, si besoin en était, que la relation entre les deux versants de la sexualité humaine ne saurait s’établir dans une quelconque symétrie. C’est d’ailleurs ce qui fait durablement rupture avec les débats contemporains sur la notion de genre, car pour un psychanalyste, ce qui spécifie la différence ne saurait se penser en termes de caractéristiques absolues et ne se conçoit que dans le lien à l’autre pôle de l’altérité.  Et surtout l’identité sexuée est une réalité interne qui ne saurait recevoir ses traits d’un socius désireux de rapporter une différence de rôles à un fondement psychologique quel qu’il soit.

Le masculin en lien avec le féminin

Toutefois, si le masculin comme tel n’est pas un objet de pensée freudien, en revanche, le masculin dans son établissement conflictuel avec le féminin est une préoccupation essentielle constante. On la retrouve en filigrane tout au long de l’œuvre, à condition toutefois d’envisager ces termes dans toute l’épaisseur polysémique du lien entre psyché et soma médiatisé par le traitement de la pulsion et non comme une tentative destinée à fonder des différences observables au niveau des rôles sociaux .

Dans une perspective proprement psychanalytique, la réflexion sur le lien et la différence entre masculin et féminin est lisible dès les premiers échanges avec Fliess. Elle revient ensuite dans les pas de la découverte de l’Œdipe,  puis dans le passage décisif du couple actif/passif au couple masculin /féminin  lequel prend le relai du précédent vers la fin de l’œuvre.

Penser la différence des sexes autrement qu’en termes d’opposition, dégager le rapport subtil et mystérieux qui trouve à s’organiser dans cet espace sont donc des enjeux théoriques de fond.

Curieusement, les élaborations successives dont la sexualité masculine est l’objet ne semblent pas radicalement bouleversées par le passage de la première à la seconde topique. D’un point de vue symptomatique, cela se donne à lire notamment dans la constance des interlocuteurs (réels ou imaginaires) qui organisent le dialogue théorique sous-jacent aux différents articles consacrés au thème du masculin et de son opposition au féminin : quand il pense la différence des sexes, d’un bout à l’autre de son œuvre,  Freud s’adresse en effet à Fliess ou à Adler comme contradicteurs[3]. On peut évidemment se demander pourquoi la pensée du masculin/féminin, toute cruciale qu’elle soit,  apparaît  ainsi tenue à l’écart de la mutation essentielle qui affecte les autres chantiers théoriques. La réponse est sans doute ici celle qui s’observe dans l’histoire de toute pensée : lorsqu’un auteur infléchit largement ses vues sans que certains de ses thèmes essentiels ne s’en trouvent en apparence affectés, c’est précisément que ces thèmes expriment avant l’heure, et de manière implicite, les retournements que des développements ultérieurs vont rendre manifestes. En l’occurrence, si le passage du principe de plaisir à la compulsion de répétition ne bouleverse  pas la pensée relative à la différence des sexes, c’est que la différence des sexes constitue d’emblée le terrain où travaillent les effets de cette compulsion. C’est là qu’elle s’exprime « en action », même si c’est sur d’autres thèmes qu’elle sera plus tard nommée, connue et construite comme telle. De fait, pour peu que l’on y réfléchisse, la compulsion de répétition est inhérente à l’organisation psychique de la différence masculin/féminin. En effet tout sujet,  quel que soit son sexe biologique se voit ontogénétiquement confronté à la nécessité de restreindre sa bisexualité « de fondation » pour construire son histoire sexuelle. Celle-ci se construit par la prise en compte de la castration, sans qu’il s’ensuive pourtant un renoncement en tout à une bisexualité qui, dès lors, en devient psychisée. De cette double contrainte résulte une compulsion à répéter, indépassable tout autant que vitale. En un sens, dans ses formulations successives, c’est cette tentative répétée pour maitriser la conflictualité inhérente à la sexualité psychique que Freud s’efforce de mettre au jour.

Les thèmes constants de la recherche d’une différence masculin/féminin

Recherche d’une différence psychologique, au-delà du biologique

S’agissant du masculin en lien avec le féminin, au fil de l’œuvre certaines convictions, comme certaines préoccupations,  s’avèrent constantes.  Tout d’abord le souci de définir une caractérisation psychologique de l’opposition masculin /féminin permettant de se dégager d’une vue trop grossièrement  fournie par le registre  néanmoins essentiel du « biologique ».

Ainsi, à un premier niveau, Freud est souvent amené à poser une équivalence entre masculin=actif et féminin=passif.  Cependant, sans la récuser, il se montre aussi constamment  insatisfait de cette caractérisation « biologique » et cherche à en proposer une autre, plus fine, qui conserverait à la première son statut de fondement, mais la donnerait également à voir comme une approximation qu’il convient de dépasser. Or, non moins constamment, cette recherche d’un au-delà du masculin=actif/féminin=passif semble freinée. Tout se passe comme si Freud, se montrait plus sensible qu’il ne le souhaitait aux arguments que lui opposent ceux qui font valoir qu’en ce domaine l’anatomie constitue le tout du destin, et qu’il n’y a pas lieu d’aller au delà. Comme on sait, il faut attendre « L’Analyse finie l’analyse infinie »[4], pour que la différence entre masculin et féminin soit rapportée à une dimension définitivement distincte du registre du « biologique » trouvant alors à s’établir par le recours à une différence dans les conflits internes propres à chaque sexe. Cette constatation s’effectue comme à regret. La formulation  la plus aboutie prend même des échos nostalgiques « la récusation de la féminité ne peut évidemment être rien d’autre qu’un fait biologique, une part de cette grande énigme qu’est la sexuation. [5]»

Le double socle de sexualité commun aux deux sexes

La quête d’un dépassement du biologique n’est pas la seule constante de la pensée de Freud relative à la différence des sexes. Il en est au moins deux autres :

La première est la conviction de l’existence d’un socle de sexualité commun aux hommes et aux femmes. Cette  conviction elle-même repose sur deux propositions dont l’association est pour le moins paradoxale. En effet,  Freud pose tout à la fois que sexualité masculine et féminine partagent une dimension mâle, mais qu’elles ressortissent également toutes deux à un fondement de bisexualité.

Pour Freud, l’homme et la femme partagent tout deux une dimension psychique mâle. Elle découle du caractère mâle de la pulsion observable quel que soit le sexe biologique du sujet qui en est le siège. Cette qualité de la pulsion repose sur la double analogie qui permet d’en penser la décharge : le parallèle avec la décharge de l’impulsion neurologique d’une part, et d’autre part, bien sûr, celui qui s’établit avec l’éjaculation. L’analogie entre décharge neurologique de l’excitation et décharge pulsionnelle légitime l’idée d’une trajectoire pulsionnelle identique pour les deux sexes, tandis que l’analogie avec l’éjaculation  invite à penser le processus lui-même comme un processus foncièrement  « mâle ».

La seconde conviction constante dans la pensée du masculin/féminin est celle de la bisexualité observable pour tout individu quel que soit son sexe biologique. Ici cependant, si le postulat reste constant au fil de l’œuvre, son sens et sa valeur évoluent notoirement : ce qui dans les « élucubrations » initiales des échanges épistolaires avec Fliess, se donnait comme réalité anatomique, devient progressivement une réalité psychique  qui trouve son fondement  dans le recours au  mytheou à  la théorie.

Dans « Pulsions et destin des pulsions »[6], par exemple, la bisexualité  sera rattachée au récit que Platon place dans la bouche d’Aristophane pour expliquer homo et hétéro sexualité : originellement, les hommes, explique ce dernier,  étaient doubles (mâle et femelle, mâle et mâle, ou femelle et femelle). Puis les dieux les coupèrent en deux, condamnant  chaque moitié à chercher dans l’amour  d’un autre la part perdue de la complétude originelle. Or, fait remarquable, à aucun moment du texte, Freud ne mentionne qu’il s’agit d’une fiction philosophique. Cette relative imprécision quand aux sources est suffisamment rare pour être soulignée. On dirait en effet que par cette occultation il s’agit de hisser une création historique destinée à accréditer une thèse philosophique sur l’amour au rang de véritable mythe anonyme et intemporel  comparable en son statut à celui d’Œdipe. C’est sans doute aussi parce qu’il est convaincu très tôt de cette bisexualité originaire que dans les Trois essais sur la sexualité[7], Freud refuse de recourir à une explication qui rapporterait l’homosexualité à une quelconque inversion des traits de l’objet d’amour tels qu’ils peuvent être définis par le socius en relation à des comportements censément caractéristiques  de l’homme ou de la femme.

Dans l’ensemble, on peut d’ailleurs se demander à la suite de J-B Pontalis[8] si les propositions initiales concernant la  bisexualité n’avaient pas en partie pour objet implicite de  « retarder»  le moment inévitable d’une  réflexion centrée sur la prise en compte de la castration. En retour, les  développements  ultérieurs  afférents à l’Œdipe et la reconnaissance de la place de la castration viendront fournir un éclairage  nouveau à la conception même de la bisexualité, qui  cette fois  devient explicitement psychique. C’est pour partie cette trajectoire et ce qu’elle explique de la notion de masculin que nous allons nous efforcer de retracer. Mais comme on le voit,  le postulat d’un socle commun à la sexualité des deux sexes est la pierre angulaire de l’ensemble de l’édifice. Il est la condition de possibilité tant de la sexualité infantile que de la sexualité psychique. Il implique clairement que la différence observable chez l’adulte entre masculin et féminin n’est nullement une donnée anatomique de départ, mais au contraire la  conséquence psychique, par effet d’après coup,  des remaniements qui surviennent   ontogénétiquement lors de l’adolescence : « c’est avec la puberté on le sait, que s’instaure la séparation tranchée des caractères masculin  et féminin… »[9].

 

Les différentes étapes de la pensée

Revenons à présent sur l’évolution de la pensée concernant le thème du masculin dans sa relation avec le féminin. Le moteur de la réflexion est constant. Il s’agit pour Freud de penser comment la différence biologique (anatomique) conduit chaque individu, selon son sexe, à « travailler » différemment le socle commun de sexualité qu’il partage avec l’autre sexe , c’est à dire le caractère « mâle » de la pulsion d’une part, et la bisexualité  d’autre part. Il s’agit aussi d’expliciter les différences psychiques qui en découlent. C’est dans la détermination du point d’impact de ce travail du « socle sexuel commun » que réside l’évolution de la pensée de Freud. C’est là, finalement, que s’établira progressivement le « shibboleth » de la connaissance analytique relative à la différence des sexes, et, pour ce qui nous intéresse ici, au masculin.

On l’a dit, plutôt  que le changement de topique,  l’évolution semble ici liée aux développements internes de la pensée, ainsi qu’aux controverses qui s’engagent durablement avec certains opposants, notamment Adler,  et enfin à la prise en compte des vues originales de certains partisans comme Lou-Andréas Salomé[10] laquelle,  comme on sait, viendra confirmer les affirmations de Freud sur la violence des affects et des images régissant la sexualité infantile. Comme on va le voir, l’évolution se déploie en plusieurs temps qui, comme toujours dans la pensée de Freud, ne vont pas sans recouvrements.

Le point de départ

A l’origine, si l’on se rapporte aux écrits relatifs à la première période de la réflexion, autour de 1897, l’intérêt de Freud ne se porte pas tant sur  la différence entre homme et femme que sur les éléments communs à la sexualité dans les deux sexes.  En matière de différence, un point toutefois est établi d’emblée : il ressortit au traitement de la pulsion et au processus de décharge. A cet égard, Freud établit en effet d’emblée une différence entre la fille et le garçon.  Elle se marque lors de la désaffection par  la fille de la zone érogène que constitue le clitoris. Quand  cette désaffection a eu lieu, la pulsion partielle qui lui est associée ne peut plus emprunter la voie de la décharge , car  les zones « désinvesties » ne permettent pas de décharge d’excitation. Dès lors, la seule voie qui reste pour traiter cette pulsion clitoridienne est celle de la régrédience. A propos de la libido liée au clitoris  Freud écrit notamment (lettre 75 du 14 Novembre 1897[11]) : «  (ce) fragment de libido ne peut, contrairement à ce qui et le cas d’ordinaire, forcer le passage vers l’action ni ne peut se transformer mais se voit obligé de se diriger dans une direction régressive ». Il s’agit là d’une différence décisive avec le traitement de la pulsion chez l’homme. Chez ce dernier en effet, la décharge reste toujours possible. Cette différence de trajectoire pulsionnelle permet à Freud de rendre compte d’un premier écart entre le garçon et la fille. Elle se marque dans leurs réactions à l’excitation sexuelle.  Elle figure un peu plus bas dans le texte que l’on vient de citer, mais caractérise cette fois la dynamique libido/refoulement. Ce qui, chez la fille, ne peut être déchargé, est refoulé, et se manifeste par la « répugnance » : « La direction essentielle  apparaît entre les sexes à la puberté, quand les filles sont prises par une répugnance sexuelle non-névrotique et les mâles par la libido ». Et si, malgré tout, Freud conclut  cet ensemble de considérations en affirmant « j’ai renoncé à tenir la libido pour le facteur masculin, le refoulement pour le facteur féminin. » c’est sans doute parce qu’il veut prévenir toute extension caricaturale des intuitions qu’il met au jour.  Reste cependant que l’incidence psychique d’une différence entre l’homme et la femme quant au traitement de l’excitation provoquée par une zone érogène désaffectée demeure en arrière plan des premières théorisations relatives au refoulement. Ainsi dans une  lettre à Fliess en date du 15.10.97  on peut lire  que « le refoulement part chaque fois du féminin et se dirige vers le masculin ». Et un mois plus tard, le 15.11.97, l’idée est encore reprise et développée: «  le développement des inhibitions de la sexualité pudeur dégout pitié s’effectue plus précocement chez la petite fille, le penchant au refoulement sexuel est plus grande tout comme l’attraction de la forme passive. La libido est de nature masculine. »

Un premier tournant en 1905 : une différence dans le traitement de la bisexualité ?

C’est sans doute vers 1905 que s’amorce une première et durable inflexion : la différence homme/femme initialement relevée au niveau du traitement de la pulsion (éconduction versus régrédience et refoulement)  va se déplacer vers le celui de la bisexualité[12] organisant entre les deux sexes une différence parallèle à ce qui était postulé initialement au niveau de la trajectoire de la pulsion. Ce point apparaît nettement dans une note de bas de page à propos de « Dora »[13] pour laquelle Freud souligne l’existence de deux phases successives dans le développement de la psychosexualité de la jeune fille. Jusqu’à l’adolescence, dans un premier temps, celle-ci parvient à  soutenir la compétition. Puis dans un second temps, elle en vient à s’effondrer. Comme le souligne la note, après avoir été une « sauvageonne » qui parlait de soi comme un garçon, à la suite d’une maladie asthmatique, son allure et sa manière d’être changent radicalement et son caractère masculin le cède à une manière d’être nettement féminine.

Toutefois, dans la pensée de la sexualité psychique, à cette époque, l’opposition entre masculin et féminin n’est pas un enjeu constant. Il est remarquable par exemple qu’à la même période, dans les Trois essais sur la sexualité,  cette opposition entre masculin et féminin ne tienne pas un rôle de premier plan. Dans ce texte, comme on sait, l’accent porte sur l’opposition entre actif et passif. Or d’une part cette opposition se retrouve à chacun des stades de la libido- et notamment dans l’organisation sadique anale, et d’autre part aucune qualité de ce couple d’opposition ne peut être uniquement rapportée  à l’homme ou à la femme.  Assurément, une proximité est constamment soulignée entre masculin « actif » et féminin  « passif » mais l’identité n’est jamais postulée et actif comme passif sont associés à l’identité de chacun des deux sexes. C’est évidemment parce qu’il se refuse à établir une essence du masculin et du féminin qui pourrait être rapportée à des rôles sociaux observables que lorsqu’il aborde la question de l’homosexualité Freud souligne avec force que l’existence de rôles définissant un genre (au sens qu’a pu prendre cette notion dans les discussions actuelles) n’explique rien.

Second tournant : la question du choix d’objet avec le narcissisme

C’est en 1914 avec « Pour introduire le narcissisme » qu’apparaissent de nouvelles différences entre la sexualité psychique de l’homme et celle de la femme. Elle sont cette fois rapportées au choix d’objet d’amour, bien que  Freud prenne soin de tempérer la perspective soulignant que ces choix «  ne sont pas d’une régularité absolue »[14] . Chez l’homme, le choix d’objet s’établirait par étayage. Le processus trouverait son origine dans la surestimation issue du narcissisme enfantin de l’homme qui présente son corps comme objet d’attraction incontournable pour la femme. Tout autre est le développement féminin que Freud dit « plus pur et plus authentique ». Sa description, souvent considérée comme excessive, part de  l’état d’une «  femme qui se suffit à elle-même » et met en avant sa beauté inaccessible.  La séduction qu’exerce alors sa complétude rappelle celle de l’enfant et la fascination que suscite His majesty the baby !  Comme on le voit la question de l’enfant  et son incidence dans la constitution du narcissisme de chaque sexe organise une nouvelle lecture de la différence entre la sexualité psychique de l’homme et celle de la femme.

Toutefois la mise en avant d’une différence radicale entre l’objet d’amour de l’homme et celui de la femme n’empêche cependant pas le maintien vigoureux de l’idée selon laquelle la différence entre masculin et féminin n’est pas de fondation. Elle s’exprime à nouveau dans la vivacité de la charge contre Adler qui figure dans Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique[15] 1914 ; Freud y déclare en effet : « il est impossible que l’enfant male ou femelle puisse fonder son plan de vie sur une dépréciation originelle du sexe féminin et se donne comme ligne directrice le souhait « je veux devenir un homme un vrai ». L’enfant ne perçoit pas au début la signification de la différence des sexes et il part de l’idée que le même organe génital appartient aux deux il ne commence pas sa recherche sexuelle par le problème de la différence des sexes et se tient tout à la fois éloigné d’une dépréciation sociale de la femme. »[16]. En d’autres termes, pour Freud, les propositions d’Adler conduisent à confondre le sens biologique, social et psychologique de l’opposition masculin/ féminin.

Troisième tournant : la reconnaissance du rôle différent de la castration dans les deux sexes

C’est finalement autour de l’organisation du refus/refoulement de la castration dans les deux sexes que va s’organiser la pensée de la différence du masculin et du féminin. Cette organisation théorique va se déployer en plusieurs temps. En effet, la question du refoulement met en jeu le surmoi et la question des exigences de conformité aux modèles d’homme et de femme transmis tant par le socius que par le père et la mère. Le rôle du surmoi culturel et celui de la transmission indirecte y prennent une place décisive. Comme on va le voir, le mouvement de la pensée invite encore à distinguer plusieurs moments.

Un premier moment : autour de 1918-19 comment faire avec le refoulement du féminin chez l’homme  sans tomber dans les thèses adlériennes qui interdisent de penser la sexualité infantile?

Tout au long de sa réflexion, Freud manifeste une  attirance pour l’idée que le refoulement est orienté différemment  selon chaque sexe. Cependant, il se refuse à accréditer la thèse simpliste qui voudrait que l’homme refoule le féminin et la femme le masculin. C’est seulement à l’occasion de la dernière  argumentation qu’il déploie à l’ encontre d’Adler dans « Analyse finie et analyse infinie » que Freud sera amené à lever les ambiguïtés qui résultent de la conjonction de ces deux convictions.

Ce qui rend inacceptables les propositions d’Adler c’est qu’en définitive elles interdisent de penser la sexualité infantile : si le petit garçon et la petite fille sont d’emblée dotés d’une sexualité psychique différente, alors l’après coup et l’adolescence deviennent ipso facto superflus et/ou impensables. Toutefois, certaines découvertes cliniques viennent constamment raviver l’idée  selon laquelle il y a une différence dans le refoulement de l’homme et de la femme. La différence sexuelle  qui apparaît dans l’après-coup découle pour partie d’une différence dans l’orientation du refoulement  selon le sexe: chez la fille il porte sur l’excitation clitoridienne  (laquelle n’est pas sans lien avec le « masculin ») tandis que chez l’homme il porte sur le désir d’avoir un enfant du père (lequel n’est pas non plus sans lien avec le « féminin »).  Comme on sait, à partir de l’analyse de L’homme aux loups[17], cette idée que le garçon désire avoir un enfant du père sera rattachée à l’analité et à la passivité de l’homme : l’Homme aux Loups s’identifie au père et à la mère dans le coït de la scène primitive, ce qui implique une soumission de type féminine au père (« être battu par le père, être possédé par le père »), laquelle, à son tour, le conduit  à l’acceptation de la castration. Toutefois, dans son commentaire du Rêve des Loups Freud souligne que « la victoire de la masculinité n’est avérée  qu’en ceci que désormais aux buts sexuels passifs de l’organisation dominante (qui sont masochistes et non féminins) il est réagi avec angoisse. Il n’existe donc  là aucune motion sexuelle masculine victorieuse, mais seulement une motion passive et une rébellion contre celle-ci ». A diverses reprises la révolte du garçon contre la passivité face au père sera soulignée et commentée. Dans « Une névrose diabolique au XVIIème siècle »[18] par exemple, Freud revient au constat que « le plus repoussant et indigne de foi est la possession passive à l’égard du père et l’envie de grossesse pour le garçon » Cependant, au cours du même texte, Freud prend soin de  marquer ses distances à l’endroit des positions théoriques d’Adler dont la « protestation virile » équivaut à  une rébellion  totale du garçon  face à  la castration et à  la position féminine.

Freud rejette donc l’idée d’un refoulement qui se ferait exclusivement sur la partie de la bisexualité que l’on n’a pas comme sexe biologique. La pensée de la différence entre l’homme et la femme se fait ainsi en opposition avec Adler. Mais il convient également de souligner qu’elle se fait aussi par intégration de certaines des positions de Lou-Andréas Salomé. C’est en effet en lien avec les suggestions de cette dernière que la distinction entre l’Œdipe de l’homme et de la femme se précise. C’est grâce à ses apports que la reconnaissance de la place de la séduction dans l’Œdipe de la femme se trouve pleinement reconnue.

Un second temps vers 1933 : sadisme masculin, masochisme féminin : un retour au « biologique » ?  

Autour de 1933, la question du statut du masculin prend encore un nouveau tour. Dans les écrits, notamment dans la Trente deuxième des Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse, apparaissent alors les termes même de masculin et de féminin. S’y trouve établi le lien entre sadisme et masculin d’un côté et masochisme et féminin de l’autre. Dans la leçon suivante, qui porte cette fois le titre explicite de « La féminité », il s’agit d’investiguer les conséquences psychiques de la différence des sexes. Cependant, au cours de l’article, Freud insiste constamment sur le fait que la distinction foncière entre masculin et féminin n’est pas d’ordre psychologique. Il insiste également sur ce qui demeure au fondement de la sexualité des deux sexes, notamment la dimension « active » de la libido (il souligne en particulier qu’il faut déployer de l’activité pour parvenir à la satisfaction d’un but passif) et que la bisexualité est l’apanage de l’homme comme de la femme.

Le  refus de la féminité dans les deux sexes et ce qu’il en résulte pour la conception du masculin

C’est en fait en 1937 que la différence entre masculin et féminin trouve à s’établir pleinement. Elle résulte de l’articulation décisive de deux idées essentielles. La première est le refus du féminin dans les deux sexes. Cette fois la différence avec Adler est patente : le refus du féminin n’est plus l’apanage de l’homme ; il ne saurait seulement s’agir de « protestation virile ». La seconde tient en ceci que le devenir du « socle commun »  que constitue  ce refus du féminin dans les deux sexes se manifeste de manière différente  selon  le  sexe biologique de chaque individu. En d’autres termes, l’homme comme la femme partagent une commune rébellion face au complexe de castration mais  selon son sexe, elle se traduit différemment dans la psyché du sujet.  En effet chez la femme, elle s’exprime par l’envie du pénis et la revendication phallique, tandis que, chez l’homme, elle prend la forme d’une lutte contre la passivité face à un autre mâle. «  Quelque chose qui est commun aux deux sexes a été modelé du fait de la différence entre les sexes en des formes différentes d’expressions[19] »

Comme on le voit, dans cette dernière expression de la différence masculin/féminin, c’est encore le travail du socle commun aux deux sexes et les effets de la différence opérée par le sexe biologique de chaque individu, qui constitue le moteur du processus comme celui de la réflexion. C’est sans doute la recherche d’une maîtrise psychique de cette différence qui engendre une compulsion à répéter, même si c’est sur le terrain du traumatique que Freud est finalement conduit à la nommer comme telle. A moins, bien sûr, qu’il ne faille penser la différence des sexes comme une exigence pour partie traumatique laquelle, à la différence de tout autre trauma, serait foncièrement fauteuse de libido.


[1] S. Freud (1926e), La question de l’analyse profane, trad.fr. J ; Altounian, Paris, Gallimard ;

OCF.P, XVIII, 1994 ; GW,XIV

[2]S. Freud (1933) Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse OCF/P 19(1995) La féminité Paris Puf. p. 195-219.

[3] L. Kahn (1993) Les contradicteurs in L’inconscient mis à l’épreuve NRP n°48 Paris Gallimard

[4] S. Freud (1937) L’analyse finie et l’analyse infinie OCF/P vol. 20 (2010) Paris Puf p.57-73.

[5]  Ibid p.55

[6] S. Freud (1915) Pulsion et destin des pulsions OCF/P vol.13 (1988) Paris Puf p.163-185.

[7] S. Freud (1905) Trois essais sur la théorie sexuelle OCF/P  vol. 6 (2006) Paris Puf p.59-181.

[8] J-B. Pontalis (1973) L’insaisissable entre-deux in Bisexualité et différence des sexes NRP n°7 Paris Gallimard  p. 20

[9] S. Freud Trois essais p.157.

[10] L. Andréas-Salomé (1921)  Anal et sexuel in L’amour du narcissisme Paris Gallimard 1991  p. 130 et suiv.

[11] S. Freud Lettres à W. Fliess 1887-1904 Paris Puf 2006

[12] Dans un second état de la réflexion, l’émergence de la différence ne sera d’ailleurs plus rapportée à l’adolescence mais au stade phallique.

[13] S. Freud (1905) OCF/P. Vol.6 (2006) Dora : fragment d’une analyse d’hystérie Paris Puf p.183-301. note p. 259.

[14] S.Freud (1914) Pour introduire le narcissisme OCF/P Vol 12 (2005) Paris Puf p. 231et 232.

[15] S. Freud (1914) Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique OCF/P Vol.12 (2005) Paris Puf p.247-315.

[16] Ibid  p.304

[17] S.Freud (1918) L’homme aux loups : à partir de l’histoire d’une névrose infantile OCF/P. Vol 12 (1988) Paris Puf p.5-118.

[18]S. Freud (1922) Une névrose diabolique au XVIIème siècle OCF/P vol 16 (1991) Paris Puf p.217-250

[19] p 250 de la SE.

Sommaire

Laurent DANON-BOILEAU, Marie-Claire DURIEUX, Martine JANIN-OUDINOT

La sexualité masculine

Donald Woods WINNICOTT

Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme

Laurent DANON-BOILEAU, Jean-Yves TAMET

Sur la question du masculin dans l’œuvre de Freud. Cartographie du « continent blanc »?

Sylvain MISSONNIER

Sexualité masculine et grossesse. Entre dépressivité et dépression paternelle périnatale

Christian DELOURMEL

La question du père. Introjection anale du phallus paternel et transfert homosexuel structurant : incidences sur l’intégration de la sexualité masculine

Gérard BONNET

Les troubles sexuels chez l’homme

Denise BOUCHET-KERVELLA

Troubles de l’identité sexuelle et avatars de la bisexualité. La valeur économique variable des conduites de travestissement

Alain FERRANT

Clinique de la double vie : l’équilibre et la précarité

Jérôme GLAS

L’homosexualité masculine, vers un déni de sa régressivité libidinale

Guy CABROL

La nuit sexuelle de l’adolescent

Benoît VERDON

Sexualité à l’épreuve du vieillissement. A propos d’altération et d’altérité

En hommage à Henri DANON-BOILEAU, fragments extraits de :

De la vieillesse à la mort. Point de vue d’un usager

Martine JANIN-OUDINOT

Bibliographie générale


Les idéaux fondamentaux. Des fondations inéluctables mais explosives

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Gérard Bonnet se propose ici d’étudier l’origine, la signification, et ce à quoi correspondent ce qu’il appelle les idéaux fondamentaux :la beauté, la tendresse, l’idéalisation de la vérité, la fidélité, la vie humaine. Il rappelle que Freud considère que le plaisir apporté par l’idéal est d’ordre sexuel, et qu’il en fait même un objet sexuel au sens propre du terme. L’idéalisation est le fruit d’une expérience inconsciente très précoce, source d’un plaisir intense, et elle est de l’ordre de l’affect. A double tranchant, elle peut entrainer l’amour ou la haine des idéaux, l’un et l’autre procurant inconsciemment du plaisir. A l’adolescence, l’enfant est confronté à une poussée à l’idéalisation très intense ; c’est « une exigence absolue » (J Kristeva) qui lui permets de s’arracher à ses parents et de rencontrer l’être idéal, mais qui peut s’inverser dans son contraire : la violence destructrice. Pour Gérard Bonnet, l’idéalisation est possible si à l’occasion d’une rencontre, d’un évènement, d »une expérience, il y a éveil d’une attente refoulée et impensable. Le sujet retrouve dans le réel des équivalents de l’affect d’amour perdu .L’adolescent peut vivre à travers les idéaux la réalisation d’un fantasme de ré engendrement incestueux : retourner dans le sein maternel et se ré enfanter comme un être nouveau et merveilleux, animé et guidé par les idéaux que la mère a incarnés.

D’où la proposition de considérer l’idéalisation comme une troisième forme de sexualité manifeste au même titre que la sexualité génitale et la sexualité prégénitale. C’est la sexualité idéale ou passionnelle : elle est fondée sur une poussée constante, représentée par le surmoi ou l’idéal du moi ; elle a une base spécifique représentée par le moi idéalisant ; elle a pour but des jouissances au moins aussi variées que la sexualité pulsionnelle et pour objets des objets idéaux qui dans l’inconscient sont des objets sexuels. Cette sexualité transcende et dirige les autres formes de sexualité.


Symptôme et conversion

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Gérard Bonnet, psychanalyste de l’Association psychanalytique de France, propose dans ce livre une autre voie pour analyser le symptôme en élargissant la notion de conversion définie par Freud dans les Études sur l’hystérie. Pour l’auteur, la conversion serait une qualité intrinsèque au symptôme, à constamment restaurer.

La conversion est un processus en attente qui se rejoue aux différents moments de la vie et permet des remaniements psychiques dynamiques. C’est un sujet très important aujourd’hui car, plutôt que d’éradiquer le symptôme par des médicaments ou autres méthodes comportementalistes, il s’agit plutôt, tout en en limitant les manifestations les plus bruyantes, de suivre son évolution. Le plus grand risque qui menace le patient, c’est la fixation, la rigidification, et G. Bonnet insiste sur la nécessité de respecter le symptôme et de le rendre convertible.

Il n’est pas question ici de guérison mais de processualité évolutive.

Aiguillon pour la recherche psychanalytique, pour Freud et pour nous aujourd’hui, le symptôme possède cette fonction dans la vie psychique tout entière. Tel est l’enjeu du livre que de montrer ce rôle fondateur du symptôme.

G. Bonnet commence cette étude du symptôme et de sa conversion en confrontant point par point un cas clinique (Claire) et une œuvre littéraire (un roman de Claude Louis-Combet). Il poursuit en reprenant deux cas célèbres qui ont suscité une œuvre, l’un indirectement — il s’agit de l’article de Freud sur un cas de névrose démoniaque —, l’autre directement — la conversion de Paul sur le chemin de Damas, telle qu’elle a été transmise par la tradition.

À travers ce cheminement, G. Bonnet met en lumière les fonctions essentielles du symptôme : réparateur, transformateur, séducteur, révélateur, aiguillon.

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