Société Psychanalytique de Paris

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Maternités

Maternités Débats en psychanalyse 2019

Destins de la libido – Juin 2016

Destins de la libido - PUF

Les nouvelles maternités au creux du divan

En quelques années les progrès de la biologie ont transformé l’accès à la maternité et à la paternité. René Frydman, obstétricien, acteur et témoin de cette évolution, partage dans ce livre son expérience et ses interrogations avec sept psychanalystes.

Père du premier « bébé éprouvette »,Amandine, il s’interroge sur l’élargissement excessif de cette technique. De même la possibilité actuelle d’un diagnostic génétique préimplantatoire peut dériver sur des problèmes d’eugénisme. Il se réfère à ce qu’il appelle la surpuissance du Je de la patiente, le plus souvent, demandeuse et qui pousse le médecin à se confronter aux limites non seulement de la technique mais de l’éthique. Il évoque les questions du clonage et des mères porteuses.

Sylvie Faure Pragier, qui préfère le mot « inconception » à celui de stérilité, rappelle les grandes étapes de ces bouleversements qui ont abouti à l’indépendance de la sexualité et de la procréation. Une des conséquences immédiates est la multi parentalité avec disjonction de la filiation biologique et la façon dont les parents assument ou non la présence du tiers donneur.

Elle évoque la question de la parentalité homosexuelle avec l’adoption possible d’un enfant par ces couples, le souhait de certains d’une insémination artificielle dans le désir d’élimines le père, ou de l’utilisation d’une mère porteuse en se rendant à l’étranger quand les lois françaises ne l’autorisent pas. Elle discute des choix qui ont pu être faits pour des raisons éthiques : l’anonymat des dons d’ovule et de sperme qui maintient le secret sur les origines, la restriction actuelle du diagnostic préimplantatoire, l’enfant- médicament qui ne pourrait exister par lui même.

François Duparc souligne le rôle de la confusion dans certaines stérilités :

-confusion entre le bon et le mauvais objet avec une agressivité primaire qui se confond avec le désir.

-confusion sur la différence des générations.

-confusion des zones à la suite d’une mauvaise introjection de l’image du corps.

-confusion entre le masculin et le féminin dans le couple.

A partir d’un exemple clinique, Samuel Lepastier propose une nouvelle élaboration du passage à l’acte infanticide, présenté comme une forme particulière de folie maternelle ou les mouvements de haine et de destructivité l’emportent sur les mouvements d’amour. Il rappelle l’ambivalence de toute mère par rapport à son enfant.

Hélène Parat parle de l’allaitement en retraçant la riche histoire des fantasmes dont il est porteur ou comment concilier le sein allaitant et le sein érotique pour maintenir une triangulation harmonieuse dont ni le père ni l’enfant ne se sentent exclus.

Passé présent : Dialoguer avec J.-B. Pontalis

… « Notre histoire, notre temps est discontinu et nous aimerions en assurer la continuité qui serait aussi celle de notre identité. » Six auteurs en quête de J-B Pontalis l’écrivain et le psychanalyste, le temps d’un dialogue en mai 2006 à L’hôpital Ste Anne……

Pour J. André les écrits de J.-B. Pontalis sont des mots de psychanalyste et d’écrivain. L’inachèvement pourrait qualifier son œuvre, mais ce terme déplait à J.-B. Pontalis car il clôt ce qu’il souhaite garder ouvert. Son œuvre pour ne pas être unitaire ne manque pas d’unité dit-il encore. Toute œuvre est inachevée dira Pontalis, en insistant sur la notion de mouvement qui vise à répondre à l’immobilité de la mort. Pour Pontalis pas de « Processus » mais une « Traversée », terme repris à C. Chabert. La question de la mélancolie parcourt son œuvre… Mais s’agit-il de mélancolie ou de nostalgie ?

Le rêve occupe une place importante dans les écrits de Pontalis nous dit F. Coblence, elle évoque la « Pensée rêvante », une pensée « Proche du rêver » mais ce n’est pas un modèle, tout au plus une source parmi d’autres, répond Pontalis. Source dont il espère qu’elle étendra le champ de nos perceptions et rendra nos « Pensées du jour plus aventureuses ». Le rêve est extrêmement intelligent et fait de nous des visionnaires c’est pour cela que Pontalis l’aime tant. « Le rêve est une pensée qui ne sait pas qu’elle pense » !

Chacune des propositions des auteurs, commentant ses écrits, recueille un commentaire de Pontalis, ce qui rend cet ouvrage, au ton très amical, extrêmement vivant.

J. Melhman, lui, s’attache à rendre compte des travaux de Pontalis, mais celui-ci dans sa réponse lui fait remarquer qu’il semble vouloir interpréter son inconscient ce qui lui paraît ne pas être le sujet du colloque !! Il le contredit aussi sur les commentaires qu’il fait de l’œuvre de Wolfson : « Le schizo et les langues ». Dans cette réponse on perçoit l’agacement de Pontalis qu’il traduit avec humour et élégance.

« Savoureux », l’exposé de P. Miller plaît à Pontalis ! L’évocation de leur rencontre lors d’un déjeuner d’un congrès et l’allusion au film Bagdad café séduit J.-B. Pontalis. Il veut en rester aux saveurs et non partir vers le savoir… Il se montre « gourmand » des saveurs du monde, mais on peut repousser le savoir quand on en sait déjà beaucoup…..Lui répond-t-on.

Incarné, J.-B. Pontalis montre qu’il l’est. Le sensoriel est toujours présent chez Pontalis nous indique J. P. Dubois qui pose la question de savoir comment l’esprit vient à la chair. Il s’est dépris de la philosophie, mais retrouve à travers l’objet de pensée à partager une continuité entre philosophie et psychanalyse.

Avec Hélène Parat on aborde la question de « l’écho » entre Merleau Ponty et Pontalis et plus généralement de l’entre-deux qui « irrigue » ses livres. Sa pensée, dit-elle, est celle de l’écart, d’une tension maintenue où l’inconscient est invité à laisser sa marque.

Tout un passage sur l’introduction de Winnicott en France par J.-B. Pontalis nous montre H. Parat, en analyste, cheminant d’une pensée à l’autre. J.-B. Pontalis lui répond, en précisant que durant cette journée ont été cernées les pensées qui animent son œuvre : méfiance envers toute emprise des concepts, ou de théories, insistance sur le mouvement, refus de tout assujettissement à un maître ou à une institution ; être assujetti à l’Inconscient lui suffit, dit-il. Il ajoute qu’il « rêve » d’une alliance entre le sensible et l’intelligible et des entrelacs entre la sensorialité et la vie de l’esprit.

Sein de femme, sein de mère

On ne peut que se réjouir de cette reprise, sous une forme remaniée et avec une préface inédite, de L’érotique maternelle, précédemment publiée chez Dunod en 1999.

Dans son nouvel avant-propos, Hélène Parat part de la réflexion freudienne sur une modalité fréquente de la vie amoureuse des hommes qui dissocie courant tendre et sexualité, la maman et la putain. La question est bien celle de cette dissociation récurrente, y compris chez les femmes, entre le sein maternel et le sein érotique. « Dans son excès le partage entre mère et femme laisse entrevoir ce qu’il combat, l’impensable d’une mère féminine, sexuée et séductrice ». Formation réactionnelle culturellement très prégnante, l’idéalisation de la mère et de son sein nourricier permet de refouler tant le sexuel féminin que la permanence du sexuel infantile en chacun. Dans l’idéalisation de l’allaitement se rejoue cette classique défense contre l’Œdipe qui fait de la mère l’antagoniste de la femme.

Rappelons l’organisation et les thèses de l’ouvrage. L’introduction, reprenant l’expression de Winnicott « l’orgie de la tétée » souligne l’intensité pulsionnelle de l’expérience de l’allaitement et analyse la conjonction entre les discours prescriptifs et la lutte contre la conscience de la valeur incestueuse de l’allaitement ainsi que contre ce qu’il comporte de charnel, d’obscur et de puissant. Le premier chapitre est consacré à « l’impossible partage » entre les deux figures de la femme, à partir de l’étude des figures imaginaires de l’allaitement maternel dans les textes médicaux anciens, ainsi que des prescriptions d’abstinence sexuelle qui devaient l’accompagner. Dans le second chapitre s’étendent les ombres du lait maternel, figures de la folie maternelle, alchimies du lait répandu, symbolique des humeurs avec leurs équivalences (sang, sperme) ou leurs dénis, fusion vampirique… L’écart entre les théorisations et les observations est symptomatique. Les rites et les pratiques organisant la protection, tant à propos de la fougue lactée que pour son contrepoint, le sevrage, fini et infini.

La clinique de l’allaitement décline ensuite « les partitions d’Eros », bouleversements du corps et du cœur. Le sein n’est pas qu’oral, il est aussi anal et urétral (que l’on pense à la question des horaires et des mesures), phallique et sa relation à la génitalité de la femme est complexe. L’inhibition nécessaire de l’érogénéité du sein ne doit être que partielle. L’investissement n’est pas seulement narcissique et toute la problématique de la séduction originaire s’y condense. « Lait noir de la perte, lait blanc de l’angoisse, lait rouge de l’excitation » déclinent les angoisses liquides, les défaillances des auto-érotismes, les confusions et les fantasmes vampiriques, les formes et figures du lait mortifère. Mais ces impasses possibles n’empêchent pas de chanter « la fougue du lait » et la façon dont s’y déploie l’angoisse de castration au féminin, les jouissances fluides, l’articulation de l’oralité et de la génitalité dans « les bouches féminines ». L’avènement d’un « sein tendrement érotique » – « tétin de femme entière et belle », chantait jadis Clément Marot – se tient dans un équilibre, qui inclut le renoncement à la complétude et la tiercéité nécessaire au sein de la rencontre charnelle et de la passion. Entre sein maternel et sein érotique, la relation est difficile, douloureuse parfois ; mais l’orgie de la tétée n’en est pas moins le lieu charnel et psychique d’un plaisir nourricier partagé, profondément créateur.

Dans la pensée psychanalytique, cette réflexion décisive, qui pose la question d’une « censure de l’amant » accompagnant la « censure de l’amante » (M. Fain) a la fonction d’une levée de refoulement. Nous ne pouvons plus parler du sein de façon neutralisée et désexualisée, purement nourricière, et la clinique des relations d’objet s’en trouve à mon sens soit modifiée, soit mise en question. On peut regretter qu’Hélène Parat n’ait pas engagé ce débat métapsychologique. Mais en clarifiant les voies pour reconnaître et penser « l’érotique maternelle », elle ouvre notre écoute et notre pensée de manière essentielle.

L’affect

Comment penser les destins de l’affect – terme qui est un germanisme, attesté en français seulement depuis 1951–, ses transformations, ses complexifications ? André Green (dont Dominique Cupa présente les élaborations sur l’affect, qui ont fondé sa prise de distance avec la pensée lacanienne) proposait de nommer de considérer l’» affect » comme un terme catégoriel regroupant tous les aspects subjectifs de la vie émotionnelle, suivant ainsi Freud qui n’a pu se limiter à une définition strictement économique de l’affect.

C’est Claude Le Guen qui nous propose ici de suivre la pensée freudienne des affects à l’angoisse, en une étude fouillée qui en construit la définition et montre les étapes de son élaboration, notamment en 1915 (où sont mis en évidence les destins différents de l’affect et de la représentation) et en 1923 ; l’élaboration en 1926 d’une véritable théorie de l’angoisse, qui fait de la perte de l’objet la condition déterminante de l’angoisse, sans remanier sa compréhension des affects, les situe plus précisément. L’affect s’impose à Freud comme une manifestation première de la pulsion, dès le début de l’œuvre et les apports déterminants de 1926 et de 1932 (Nouvelles conférences) consistent surtout à conceptualiser ce qui n’était encore que décrit. Réaction à une perte, l’angoisse, inadéquate certes, est inévitable et nécessaire, dans sa double origine, conséquence directe du facteur traumatique ou signal qu’il y a menace de réapparition du facteur traumatique.

La place de l’affect dans les théorisations de Mélanie Klein, de Wilfred Bion et de Winnicott, est présentée par Cléopâtre Athanassiou, particulièrement attentive aux liens entre la place reconnue à l’affect et le rôle conféré à l’objet dans la construction du moi. Chez M. Klein, le développement du moi est lié à l’attitude qu’il prend par rapport à la souffrance psychique, évacuée ou supportée ; la supporter, c’est s’engager dans la voie de la position dépressive, du don et de la créativité. Bion place l’affect et les processus de liaison au premier plan, et poursuit ainsi l’œuvre de M. Klein, en insistant dans sa théorie de l’émotion sur la construction des liens, ce qui caractérise aussi la théorie de la pensée, où tout est lien. La monographie comporte également un intéressant texte d’Hélène Deutsch sur la clinique de l’absence de douleur lors d’un deuil, particulièrement explicite dans le repérage des déplacements de l’affect.

La pensée freudienne contient en germe les deux tendances théoriques qui tendront à concevoir l’affect soit comme une décharge, soit comme un processus à fonction de signal, lié au moi. René Roussillon, dans cette seconde ligne, s’attache ainsi à déployer la « fonction symbolisante de l’affect ». L’ancrage corporel de l’affect est un repère essentiel et Claude Smadja montre la place de l’affect dans l’économie psychosomatique, tandis qu’André Ciavaldini, à partir de la clinique des auteurs de violences sexuelles, argumente une thèse intéressante et forte qui considère le recours à l’agir comme l’effet d’un affect inachevé.

Ces études denses et précises permettent des clarifications précieuses, et fournissent un instrument de travail et de réflexion remarquable.

L’inceste

Cette synthèse, claire et argumentée, soucieuse de déjouer la confusion des registres sans céder ni à un point de vue psychanalytique réducteur (oubliant par exemple l’anthropologie ou le droit), ni à une méconnaissance de l’inconscient, vise à préciser de quoi on parle lorsqu’il s’agit d’inceste. Quels sont les liens entre les interdits culturels plus ou moins explicites et les interdits intériorisés, inconscients et constitutifs de la complexité du psychisme ? Il convient de décliner le terme d’inceste au pluriel, pour ne pas assimiler fantasmes inconscients et actes criminels, relations symboliquement associées à des relations incestueuses et agirs sexuels commis contre des enfants par leurs parents proches.

Le premier chapitre s’attache aux faits incestueux et à la souffrance qu’ils génèrent. Il montre l’ampleur du problème dans sa dimension sociale, les transformations de la sensibilité collective à l’égard des maltraitances envers les enfants, l’évolution des lois et la position actuelle du Code pénal. Un paragraphe rend compte de la confusion qui a pu s’introduire entre fantasmes et réalités dans certains usages de l’hypnose, notamment aux Etats-Unis.

Un deuxième chapitre examine les mythes et les interdits traditionnels de l’inceste ainsi que les interprétations anthropologiques de l’universalité de l’interdit (Claude Lévi Strauss ; Françoise Héritier). Un regard sur Totem et tabou, ainsi qu’une réflexion sur la notion d’ordre symbolique permettent d’étudier les rapports entre anthropologie et psychanalyse. C’est à la théorie freudienne de la problématique incestueuse qu’est consacré le troisième chapitre, autour de la notion de fantasme et de celle de séduction. Fantasmes originaires, sexualité infantile, traumas et défenses aident à penser sans simplisme la complexité de l’Œdipe.

La psychanalyse des agirs incestueux constitue le chapitre quatre et s’organise en trois parties : premièrement, les questions psychopathologiques posées par les auteurs d’inceste amènent à souligner la diversité de leurs organisations psychopathologiques, le déni des différences, les formes destructrices de pathologie narcissique, la clinique de l’indifférenciation et le rôle des défaillances de la symbolisation dans ces agirs ; deuxièmement, les incestes fraternels peuvent apparaître comme le prolongement de jeux infantiles, mais la différence d’âge n’est pas le seul critère de l’impact traumatique ; la fragilité narcissique dans la recherche de relations en miroir et les déplacements sur les protagonistes de configurations œdipiennes sont habituelles. Enfin, du côté des victimes, des récits cliniques viennent illustrer les enjeux destructeurs des incestes paternels et des incestes maternels ; ces derniers sont rares sous forme d’actes génitaux caractérisés mais des formes insidieuses peuvent être pernicieuses. L’auteur étudie les difficultés de la rencontre avec l’enfant qui a subi un inceste et réfléchit aux relations entre le traumatisme et la destructuration psychique qu’il peut provoquer, du fait de la rencontre folle entre ce qui devrait rester inconscient et ce qui vient se mettre en acte, dans une collusion entre l’extérieur et la vie fantasmatique qui attaque les limites et met à mort la possibilité d’un Œdipe organisateur.

Centré sur les séductions maternelles, le dernier chapitre montre comment les confusions incestueuses peuvent exister sans passage à l’acte caractérisé et les ravages de l’incestuel. Il travaille à faire apparaître l’écart entre la première séduction maternenlle nécessaire, agent de la constitution du psychisme, et les séductions abusives et interdites, avec leur potentiel destructeur. Le «non» de la mère, posant au bon moment les interdits du toucher, est ici essentiel. L’auteur peut ainsi soutenir la thèse que l’inceste agi est le contraire de l’Œdipe, sans la radicaliser ni la pétrifier.