Société Psychanalytique de Paris

image_pdfimage_print

Trois séances par semaine ?

Trois séances Débats en psychanalyse 2019

En deça des mots, Libres cahiers pour la psychanalyse

Ce numéro des “Libres cahiers”d’une grande diversité de contributions, explore les voies par lesquelles langage et parole viennent au psychisme.

Dans le titre, l’expression “en deçà” (des mots) fait penser à “au-delà” (du principe de plaisir), donc à la deuxième topique freudienne.

La deuxième topique nous permet de poser un nouveau regard sur les deux textes de la première topique dont est inspiré explicitement ce numéro des “Libres Cahiers”:

– Sigmund Freud (1917), Leçons d’introduction à la psychanalyse, OCF/P, XIV, Puf (“Les opérations manquées” et “Le rêve”); SE, XVI; GW, XI.

– Sigmund Freud (1910), “Du sens opposé des mots originaires”, OCF/P, X, Puf; SE,XI; GW,VIII.

Mais ce “Libre Cahier”, faut-il le lire à l’endroit ou à l’envers?

Commençant par le début de la revue psychanalytique, on découvre l’extraordinaire richesse des différents articles écrits par des psychanalystes, mais aussi, ce qui est plus surprenant, par des personnes venant d’autres disciplines: Annie Mavrakis, Docteur en esthétique et essayiste, par Catherine Goffaux-H., bibliothécaire et correctrice et par Mireille Gansel, écrivain et traductrice.

Dans ce sens de lecture, l’ensemble des articles nous offre une promenade libre et variée dans le paysage des réflexions sur le langage et la parole.

Cette promenade fait penser aux “Leçons d”introduction à la psychanalyse” s’adressant à un public non spécialisé. Elle nous rappelle que la psychanalyse est bâtie sur les expériences de tout un chacun, qu’elle est une affaire clinique.

Commençant par la fin du “Cahier”, le lecteur s’aperçoit de la cohérence du choix des articles. On retrouve le questionnement de la psychanalyse contemporaine confrontée aux patients “en deçà” de la névrose.

Dans l’article de 1910 “Le sens opposé des mots originaires”, Freud s’est intéressé à un texte de Karl Abel. Certaines des réflexions d’Abel n’ont pas été confirmées ultérieurement par la philologie. Pourtant la pensée de Freud est toujours d’actualité car Freud s’intéresse au son et au sens de la parole et ceci pour mieux comprendre le langage du rêve.

 

C’est l’étude du travail du rêve et de son langage et la deuxième topique freudienne qui nous donnent un accès au fonctionnement psychique de l”‘en deçà des mots”.

La deuxième topique donnera une nouvelle cohérence métapsychologique à ces deux textes appartenant à la première.

 

Les Yeux de l’âme

Dans la continuité des deux ouvrages précédents, Guérir du mal d’aimer(1998) et Avant d’être celui qui parle(2006), l’auteur nous propose ici de prolonger le parcours qui sépare et/ou qui rassemble l’image et la métaphore à travers plusieurs variations au sens musical du terme. Cet essai peut donc se lire comme l’un des panneaux du triptyque. Y figure en bonne place les différentes facettes de l’image, dans sa dimension visible et invisible et, dans son articulation au langage.

« In My mind’s eyes » c’est la réplique d’Hamlet à Horatio, lorsque ce dernier fait l’éloge du roi défunt. Ainsi , la référence à la tragédie inaugure ce livre dense, riche, subtil, généreux, difficile et, sans aucun doute, impossible à synthétiser tant l’épaisseur de sa texture est peu propice aux efforts de réduction. Ceux-ci auraient inévitablement des effets de dénaturation. Il pourra ici seulement être question d’une invitation à la lecture.

Trois axes de référence de la pensée de J. C. Rolland sont présents tout au long de son œuvre. La référence métapsychologique est solidement ancrée dans une connaissance très vivante de l’œuvre de Freud. Le second axe est celui de la clinique. La finesse de l’approche laisse entrevoir un dispositif d’écoute qui se risque du coté des confins assez éloignés de la névrose. Le troisième axe est celui par lequel les détours nécessaires sont rendus possibles : c’est celui de la création, qu’elle soit littéraire ou picturale. De nombreuses références viennent éclairer la complexité de l’étude .On pourra s’arrêter avec beaucoup d’intérêt sur certains passages dans lesquels l’auteur propose une lecture visionnaire de certaines œuvres, par exemple la fresque de Fra Angelico « Noli me tangere ». Chemin faisant, J.C. Rolland indique la proximité de son objet avec la dimension du sacré. La révélation, (procédé photographique autant que mystique) permet l’accès à l’autre dimension du visible.

Ces références plurielles ont pour mission de favoriser le succès de la quête se hasardant du coté de l’archéologique de la langue. Cela peut devenir une visée de la cure dans la mesure où le matériau du rêve se prête tout particulièrement à cette aventure.

La langue de Jean-Claude Rolland est celle de l’analogie, il la pratique comme on manie un art délicat nécessitant l’érudition du savant et la liberté du poète. L’auteur nous propose la notion d’imageant. « L’imageant n’est pas de l’ordre de la pensée mais de l’acte, il œuvre à la construction psychique jamais achevée, de sorte qu’il transcende toutes les temporalités, qu’elle soient historiques ou préhistorique,(…) Il est l’acte grâce auquel par suspension sur la voie de la décharge ,naitra secondairement la pensée » p.148.

Le texte de J.C. Rolland a une vertu imageante pour le lecteur. La qualité littéraire indéniable de cet écrit réside sans doute dans son ancrage continu du coté de la métaphore. En définissant la situation imageante, il propose à sa manière, de définir un espace pour l’invisible de l’image. Espace que les cliniques difficiles (états borderline, situations psychotiques, propension à la mélancolie) s’astreignent à anéantir. Ces cliniques ayant la particularité de laisser le patient se trouver invariablement attiré par la mort, comme le fer à son aimant. Tenter de se déprendre de cette attraction, proposer les conditions pour qu’un deuil soit possible, c’est-à-dire l’accès à un renoncement. Imaginer une issue, là-où les sentiers échouaient sans cesse sur l’inaccessible jusqu’alors, devient une finalité de l’analyse. Permettre un détour, une fin qu’il s’agit parfois de ne pas perdre de vue.

Sur la théorie de la séduction

Ce livre est une somme de réflexions autour de la théorie de la séduction et de l’“abandon” de la neurotica de Freud.

La thèse d’Ilse Grubich-Simitis qui a traduit Vue d’ensemble des névroses de transfert (1915), une “fantaisie phylogénétique”, est qu’après avoir substitué, à partir de 1896, au modèle traumatique le modèle de la pulsion comme facteur étiologique des névroses, Freud, ultérieurement, complexifie le modèle de la pulsion, en y intégrant le facteur traumatique.

Christophe Dejours propose une introduction, “ Pour une théorie psychanalytique de la différence des sexes ”, à l’article de Jean Laplanche. De façon synthétique et très éclairante, il explique quelques concepts clés que ce dernier développe dans l’ensemble de son œuvre.

Jean Laplanche introduit le concept de genre en psychanalyse afin de préciser la signification de la différence des sexes dans la théorie sexuelle. “Le genre précède le sexe. . . il est organisé par lui”.. Le genre, non sexuel, résulte de messages énigmatiques d’assignation qui sont compromis par l’inconscient, le “ sexual ” (la sexualité infantile) des parents et les messages doivent être traduits, symbolisés par l’enfant ; c’est une exigence de travail qui lui est imposé, les résidus non traduits participent à la constitution de l’inconscient de l’enfant. Cette perspective change le vecteur de l’identification qui devient alors “ identification par le socius de la préhistoire personnelle ”.

Jean Schimek montre l’existence d’une continuité entre les aspects majeurs de la pensée freudienne avant et après l’“abandon” de la théorie de la séduction ; l’événement infantile précoce ne devient traumatique que si son souvenir inconscient trouve un effet d’après-coup à la puberté, ce qui souligne l’importance, dès 1896, du rôle des transformations psychiques internes ainsi que le rôle des “ conceptions ” de Freud dans l’interprétation et la reconstruction du traumatisme originaire à partir de “ répétitions ” indirectes et déguisées qui ont pu s’exprimer sous l’influence du facteur transférentiel. Les germes conduisant à la découverte du fantasme et de la réalité psychique ont donc toujours été présents, leur mise en évidence ne constitue pas une rupture radicale avec la neurotica.

Le noyau essentiel du fonctionnement psychique, selon André Green, réside dans la relation conflictuelle qu’entretiennent deux systèmes, chacun ayant son mode d’organisation et de désorganisation, celui du langage et celui, appelé “visionnaire” par Jean-Claude Rolland, ou “hallucinatoire”, rattaché à la pulsion, à moins qu’il ne faille penser qu’existerait un troisième système. Jean-Claude Rolland propose d’introduire comme troisième système, le principe de plaisir, André Green propose, en lien avec le concept de “ ré-entrée ” d’Edelman, de complexifier la conception du refoulement, compte-tenu de la possibilité de multiples connexions nouvelles, lors d’un nouveau refoulement. Celui-ci interroge la part de non-dit qui ne relève pas de la censure, inhérente à la sexualité.