Société Psychanalytique de Paris

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Jean-Claude Stoloff : Psychanalyse et civilisation contemporaine

La psychanalyse est un traitement des troubles mentaux, nous dit Stoloff, sappuyant sur une investigation approfondie des processus psychiques, qui débouche sur une anthropologie, sur une certaine vision de lhomme, de ses origines et des processus conduisant à l’hominisation. Pour Freud, la cure analytique elle-même constitue un travail de culture, une « Kulturarbeit », analogue au cheminement conduisant le « petit primitif » à devenir un être civilisé et les sociétés humaines les plus anciennes à avancer sur la voie de la civilisation.

Pour dégager les lois universelles du processus civilisateur, Freud sest fondé pour partie sur lobservation de la civilisation de son époque. Or, la civilisation, nos sociétés contemporaines, ont bien changé. La pratique psychanalytique sen trouve modifiée sur bien des points. Existe-t-il une ou plusieurs psychanalyses ? Depuis les origines se sont opérées de nombreuses ruptures : Jung, Adler, Rank, Reich, etcIl existait également un certain pluralisme dès les origines.

L’Association Internationale de Psychanalyse fondée en 1910 par Freud était destinée à diffuser et à protéger lesprit originel de la psychanalyse. En même temps Freud évalue « les chances davenir de la thérapeutique analytique » dans un article homonyme souhaitant diffuser la psychanalyse aux masses populaires et dans une visée également préventive des troubles psychiques. En 1920, par la création de la polyclinique de Berlin, il veut former des psychanalystes en grand nombre et sinterroge sur les nécessaires modifications techniques (mêler le cuivre à l’or pur). Cent ans plus tard, il est tout aussi important dinterroger les perspectives de la psychanalyse en fonction des multiples changements survenus dans la civilisation actuelle. 

Freud a vu s’opérer les première et deuxième révolutions industrielles (vapeur, électricité). Aujourdhui nous sommes plongés dans la troisième révolution industrielle : digitale et numérique, qui se poursuivra par une quatrième révolution liée au développement exponentiel de lintelligence artificielle.Ces révolutions modifient radicalement la manière dont les hommes pensent leur monde et leurs semblables.

Comment ces transformations mettent-elles à l’épreuve la vision freudienne de lhomme et les visées de la cure analytique ? Les nouvelles conditions de la vie en société remettent-elles en cause la pratique et le métier de psychanalyste ? Il nest pas possible de dissocier la naissance, le développement et lavenir de la psychanalyse de son environnement social et historique. Notre époque moderne a vu naître et se développer une forme politique nouvelle, la démocratie. Nous verrons quil existe des affinités électives entre linvention de la démocratie et celle de la psychanalyse.

Quest-ce que la psychanalyse peut apporter de spécifique à la compréhension du lien social et du champ politique ? En quoi en est-elle dépendante ? Quelles sont les conséquences des changements intervenus dans la civilisation sur la psychanalyse Où va la psychanalyse?

 En créant la psychanalyse, Freud débouche sur une anthropologie spécifique, originale et inédite. Il établit une analogie entre le processus culturel individuel de sublimation pulsionnelle et le travail civilisationnel collectif. Lorsquil écrit « Là où était le Ca, le Moi doit advenir », il ajoute que cest un travail de culture comparable à l’assèchement du Zuyderzee (la civilisation domine la nature). Le terme « Kulturarbeit », qui est général, est problématique car il encourt le risque dune simplification excessive qui élimine toutes les complexités du processus civilisateur. Il ny a pas une civilisation mais une pluralité de civilisations. Freud définit la Kulturarbeit comme un « travail de transformation des pulsions ou des instincts vers des sublimations qui, tout en conservant l’énergie psychique nécessaire à la vie, tentent de dépasser la violence inhérente au primitif ». C’est à ce prix quest rendue possible la préservation des liens sociaux durables entre les hommes. Pour Kant comme Schopenhauer, lhomme a un grand penchant à s’associer mais à se séparer aussi. Freud est allé à la rencontre dautres disciplines notamment lethnologie pour comprendre la question du lien social et du processus civilisateur.

 Stoloff va dans un premier chapitre se référer à des économistes comme Hobbes, Adam Smith et Marx pour analyser le lien social. Il y critique la pensée de Freud qui fait un parallèle trop direct selon lui entre psychologie individuelle et psychologie collective. Pour Stoloff, les économistes ont mis en avant que les sociétés humaines se sont de tout temps organisées autour dun faire social collectif destiné à produire les conditions de sa survie économique.

 Dans un second chapitre, Stoloff montre que Freud a élaboré sa réflexion autour des névroses en la rapportant aux interdits moraux de la société dans laquelle il vivait. Lincompatibilité entre la pulsion sexuelle et les exigences de la civilisation serait la source première du refoulement et de la répression de la sexualitéAvec les transformations de la société (ou des sociétés), Heinz Kohut a pu affirmer que nous sommes passés de l’ère de l’« homme coupable », notamment de ses désirs sexuels, à celle de l’ « homme tragique » recherchant désespérément un sens à son existence.

Ce nest plus une sexualité contrainte qui constitue aujourdhui le point central de la maladie nerveuse de lhomme contemporain. Bien au contraire, lobjectif de « jouir sans entraves » et « à tout prix », grâce à une prétendue libération sexuelle, devient une nouvelle norme, amenant lindividu post-moderne à se perdre dans la recherche sans fin de son « Soi véritable ». Dès lors, de nombreux psychanalystes pensent que la problématique des patients nest plus sexuelle mais identitaire et narcissique. A tort, selon Stoloff. Ces psychanalystes feraient lerreur de déplacer la focale de la cure analytique sur les troubles de lestime de soi et délaisseraient le champ de la sexualité, qui est lun des objets essentiels de la psychanalyse.

Mais si on évoque, à juste titre, le déclin historique et social de la famille traditionnelle centrée par la figure dominante et idéalisée du père, doit-on pour autant invalider du même coup le rôle du complexe d’Œdipe ? Certainement pas, car de tout temps et dans toute culture, le développement du petit dhomme sinscrit dans une structure ternaire et triangulaire, qu’elle que soit la forme familiale, qui peut varier. Cette structure triangulaire nécessite qu’à côté de la mère, et plus à distance de lenfant, un autre que la mère exerce également une fonction symbolisante dans le devenir social de lenfant. Cet « autre de la mère » peut  être aussi un référent imaginaire, par exemple un ascendant ayant occupé une place importante dans sa fantasmatique sexuelle.

Avec les changements dans les systèmes familiaux, la psychanalyse se trouve confrontée au risque de se recroqueviller sur l’affirmation du caractère incontournable et universel d’une structure familiale s’organisant obligatoirement autour de la mère et du père. Deux écueils alors: celui de mettre la psychanalyse dans une position militante anti-mariage gay par exemple, ou au contraire celui d’évacuer toute référence au caractère universel et structurel de la différence des sexes et au rôle qu’elle joue dans le développement des enfants.

 Dans le chapitre trois, Stoloff reprend « Malaise dans la culture »de Freud et tente d’analyser la destructivité de l’homme. Il fait référence également à Hannah Arendt et Marx notamment. Le sujet humain existe dans sa relation aux autres mais aussi à travers un travail de production, destiné à assurer sa subsistance et sa sécurité vitale (« Ananké », la Nécessité selon Hannah Arendt). Mais il ne s’agit pas seulement de faire advenir pour des raisons morales une société plus juste mais de créer les conditions d’une transformation radicale de la vie humaine afin de la libérer, et une fois pour toutes, des chaînes de la nécessité vitale et du travail productif en la réorientant vers le travail créatif : l’« oeuvre » et non l’ « animal laborans ». Mais Freud considère qu’une fois le problème du régime économique destiné à assurer la survie et le confort matériel de l’être humain résolu, l’homme sera confronté à une nécessité tout aussi fondamentale : la nécessité pulsionnelle. Pour lui, la recherche effrénée du bonheur n’est pas la simple réponse à un malheur social, mais plus fondamentalement existentiel et pulsionnel. Pas d’échappatoire possible puisque cela provient de l’intérieur de son être et de son corps érogène, en lien avec la poussée constante de la pulsion. C’est donc à toute une économie pulsionnelle interne, libidinale et agressive, que la psyché humaine s’affronte, quelles que soient les conditions de vie matérielle. Selon Freud, l’homme ne peut pas être spontanément heureux en raison des caractères spécifiques de la pulsion. Celle-ci ne cherche pas simplement la satisfaction et le plaisir, mais la jouissance. Contrairement au plaisir de la satisfaction, la jouissance est toujours insatisfaite en son principe, elle en demande toujours plus, comme la pulsion, raison pour laquelle elle s’invente en permanence de nouveaux obstacles. Le conflit pulsionnel, sans solution définitive, rend l’homme inapte au bonheur.

Marx aurait comme conception celle d’un homme débarrassé de tout conflit pulsionnel, de toute quête de domination narcissique, et qui, une fois libéré des contraintes sociales et économiques, retrouverait une sorte de disposition naturelle à l’altruisme. Il aurait évacué la question essentielle posée par Hegel : la lutte à mort du sujet humain pour la reconnaissance, le pouvoir et le triomphe narcissique. Plus récemment, Hannah Arendt a montré que l’économie moderne procède presqu’au même moment qu’à la création de nouvelles richesses à leur destruction, afin que ce processus de croissance ne s’interrompe pas et que la machine productive ne risque pas de se bloquer. C’est la « destruction créatrice ». Une croissance économique continue, fondée sur une innovation à tout prix, est devenue la condition de survie du système. Le développement économique du genre humain est fondé in fine sur une insatisfaction permanente des besoins. Ce qu’il vise donc, c’est plus l’obstacle pour lui-même que l’objet de satisfaction et de plaisir. Pour l’homme contemporain, les objets qu’il consomme sont plus des objets de son appétit de jouissance que des objets de satisfaction et de plaisir, des objets de consommation plutôt que de consommation. D’où le caractère périssable des objets. Plutôt que d’être engagée dans un faire productif reflétant sa créativité (Homo faber), la production des biens ne paraît déboucher que sur un vide à combler sans cesse.

Cet éphémère conduit à une atomisation sociale et à une désolation ; cette précarité ne se résume pas aux conditions économiques et sociales: il y a également une distension croissante des liens et des relations sociales, à laquelle la multiplication des réseaux sociaux remédie peu. Les conditions de la vie moderne mènent très souvent à une communication et à une connectivité tous azimuts plutôt qu’à des relations guidées par un respect du temps nécessaire à leur établissement.

Pour Hannah Arendt, le monde moderne est un monde « désenchanté », pas seulement du fait du déclin des croyances religieuses mais parce que les nouvelles conditions de production économique imposent un régime d’esseulement et d’isolement : l’homme comme « animal laborans ». Ceci devient le terreau privilégié d’une quête narcissique compensatrice de cette perte de sens et de confiance dans le monde. Cette montée de l’insignifiance a permis aux idéologies totalitaires de prospérer, puis aux intégrismes et aux fondamentalismes religieux (cf Marcel Gauchet « Les ressorts du fondamentalisme islamique » 2015).

Les conditions sont réunies pour que les forces pulsionnelles, ne pouvant se lier à aucun objet culturel stable doué de signifiance, se trouvent libérées dans leur force anarchique et déqualifiée. Ce déferlement sauvage de la pulsion qui accompagne l’expansion du narcissisme dans sa face destructive se trouve au coeur du malaise de la civilisation dans ses actuelles manifestations. Il est réponse à l’esseulement. Privée du recours protecteur aux croyances religieuses, la solitude humaine, dépossédée d’idéaux porteurs d’avenir, devient insupportable.  La croissance est-elle condamnée à s’établir sur un fond de destructivité ou bien peut-on mettre en place les conditions d’un développement plus durable, s’appuyant notamment sur une économie circulaire, collaborative et de recyclage d’objets obsolètes ? L’accablement qu’évoque Marx ne peut être réduit à des conditions sociales et économiques. Il est existentiel : sentiment de finitude et d’impossibilité de satisfaire, entièrement et sans aucun reste, la pulsion. Ce sentiment d’abandon face aux effets de débordement provoqué par la constance de l’excitation pulsionnelle a pour nom « Hilflösigkeit ». Cette détresse inhérente à la condition humaine est accentuée chez l’homme moderne lorsque les pare-excitations lui font défaut, pare-excitations qui permettent le sentiment partagé de vivre et d’être ensemble dans un monde qui soit commun. Le « Malaise dans la culture » adviendrait lorsque les conditions de signifiance suffisantes au maintien et à la cohérence des liens de communauté entre les hommes ne sont plus réunies.

 Le chapitre quatre se focalise sur la démocratie. Stoloff reprend les thèses de Freud dans « Psychologie des masses ». La mise à mal des certitudes et des croyances, assurant jusqu’au siècle dernier l’adhésion commune des individus à un Surmoi culturel, autrement dit la mise en cause de l’autorité de la tradition, est-elle forcément source d’une désagrégation des liens civilisateurs, conduisant in fine aux comportements sauvages et pulsionnels observables dans les foules non organisées ? Ou bien au contraire est-elle compatible et même favorisante de liens culturels ?

Stoloff fait un parallèle intéressant entre l’instauration de la démocratie et l’invention de la psychanalyse. Freud cherchait le moyen permettant au patient de se libérer de l’ « attente croyante » sur laquelle repose l’hypnose et d’autres formes de psychothérapie. Dans les systèmes non démocratiques, Claude Lefort démontre que s’impose une incorporation, mécanisme identificatoire particulier. L’individu est obligé de s’incorporer dans la masse de manière à ne faire qu’un avec elle. L’incorporation est très différente de l’introjection, processus progressif demandant temps et élaboration (Nicolas Abraham et Maria Torok). L’incorporation est une fixation aliénante à une image idéalisée. Dans une démocratie, les individus sont amenés à une démarche de réflexion et d’autonomie (Alexis de Tocqueville) même s’ils n’y arrivent pas toujours, plutôt qu’à une adhésion et à une identification de type hypnotique à l’autorité. C’est plus qu’une simple affinité entre psychanalyse et démocratie, avec cette recherche de l’autonomie et du règlement des conflits par la possibilité de leur expression libre! La Kulturarbeit vise une régulation de conflits pulsionnels.

Autre point d’affinité : Myriam Revault d’Allonges a montré l’importance de donner la possibilité au citoyen d’exprimer de manière régulière des opinions et des choix. Le processus démocratique réintroduit donc de la stabilité et de la pérennité grâce au respect de ces termes périodiques et réguliers et d’un calendrier fixe. La psychanalyse a été qualifiée d’inactuelle parce qu’elle table sur une certaine lenteur et durée, un temps long, sans lesquels aucune élaboration d’un changement psychique véritable, en profondeur, n’est envisageable.

 Voilà donc quelques éléments de présentation du livre de Jean-Claude Stoloff, les chapitres suivants étant un développement et un approfondissement des premiers, sur lesquels il m’a paru indispensable de m’attarder afin de donner au futur lecteur un aperçu de cet ouvrage passionnant…

 Johanna Velt

Pourquoi l’antisémitisme ? Et si Freud s’était trompé… Freud, la question paternelle et l’antisémitisme

La démarche de Jean-Claude Stoloff, dans Pourquoi l’antisémitisme ?, est celle d’un examen critique des positions de Freud à partir d’une discussion serrée de ses textes, d’où le premier sous-titre de l’ouvrage Et si Freud s’était trompé… L’auteur y reprend avec force et rigueur l’examen du lien établi par Freud entre la question paternelle et l’antisémitisme, pour mettre en évidence les sources narcissiques de l’antisémitisme et en dégager ce qu’il considère comme son noyau inconscient. L’introduction repose la question des sources et causes de l’antisémitisme, estimant que le christianisme considère le judaïsme comme une régression et fait de la religion juive un fossile. « L’antisémitisme m’apparaît, pour l’essentiel, comme la manifestation d’une haine contre un certain type de foi, représenté par ce monothéisme « pur et dur », rigoureux, que le judaïsme post-christique, pharisien et rabbinique, a maintenu contre vents et marées » (p. 13). A partir de cette thèse, l’auteur réexamine les thèses de Freud sur la religion. Le premier chapitre rappelle le contenu de ce que Freud appelle le complexe paternel – c’est-à-dire la coexistence du conflit voire de la haine envers la figure paternelle et de la recherche de son amour protecteur –, complexe qui est pour Freud au cœur du sentiment religieux. Le second aspect, celui dela recherche d’amour, permet de rendre compte aussi de la mystique que Freud a laissée de côté. Les conflits entre les monothéismes reflètent des aspects différents de la transmission des idéaux, qui joue un rôle essentiel dans le maintien du narcissisme individuel et de la cohésion du groupe.

Les réflexions sur l’idéal et l’idéalisation sont ici d’un grand intérêt, et les sources narcissiques de l’antisémitisme font l’objet du chapitre 2, qui soutient que la haine suscitée par le judaïsme est liée à sa relation particulière aux idéaux. Le troisième chapitre s’attache à développer le contenu d’un noyau inconscient de l’antisémitisme (terme introduit en 1897), car le génocide nazi ne peut se comprendre qu’en prenant en compte les siècles de haine inconsciente qui l’ont précédé. Se voulant continuatrice des textes juifs, héritière de l’ancien Israël, l’Eglise a détourné le prophétisme d’Israël et constitué en même temps une véritable machine de guerre contre le judaïsme. La culpabilité chrétienne, nourrie de haine de soi, entretiendrait ainsi l’antisémitisme inconscient, projection particulièrement repérable dans les accusations récurrentes de meurtre rituel. La reconnaissance par le judaïsme de l’ambivalence et de la haine irréfragable chez l’être humain introduit une désillusion insupportable pour qui prétend à l’accessibilité de l’amour sans faille ni ambivalence, et la coexistence avec le judaïsme dément sans cesse les prétentions à l’amour du prochain. Cette idéalisation de l’être humain, liée au phantasme de retrouver l’amour absolu, contemporain de la relation du nourrisson à ses premiers objets, jointe à la culpabilité profonde entretenue par le christianisme, est aux yeux de Jean-Claude Stoloff, une des sources inconscientes fondamentales de l’antisémitisme.

La fonction paternelle

Est-ce que l’émergence des nouvelles parentalités vient modifier la place du père ? Cette question oblige à s’intéresser à la paternité et à réexaminer, une fois de plus, suite à de nombreux travaux, la fonction paternelle.

C’est à cette rude tâche que s’attelle J.-C. Stoloff, psychiatre et psychanalyste, en proposant au lecteur une étude synthétique mais très complète sur ce père dans nos familles et notre société contemporaine, dont tout le monde essaie de saisir le rôle, et qui continue à échapper aux tentatives de définition.

La réflexion que mène Jean-Claude Stoloff est résolument et rigoureusement psychanalytique. Les premiers chapitres sont consacrés à une analyse extrêmement poussée et pointue de la théorie freudienne concernant le père. Sont examinées en détail, en poursuivant toutes les articulations, les notions de refoulement originaire, puis de phantasme, notion qui mène à la métaphore, et, de là, à la métaphore paternelle. En effet, la thèse de l’auteur est que la fonction paternelle a un effet métaphorique, « parce que précisément elle tend à décoller l’enfant de l’objet d’investissement direct, pour favoriser un investissement indirect ».

Ce trajet théorique passe par un certain nombre d’auteurs, Freud en premier bien sûr, puis Lacan, Piera Aulagnier, Bion… On peut regretter que Mélanie Klein soit balayée un peu rapidement par l’auteur qui reproduit l’erreur habituelle consistant à affirmer que le système kleinien fait l’impasse totale sur la fonction paternelle.

Puis l’auteur aborde les approches plus historiques et anthropologiques de la paternité, dans un esprit ouvert et positif. « Nous voudrions insister sur les aspects bénéfiques de la crise de certaines formes d’autorité établies, plutôt que de nous lamenter sempiternellement et nostalgiquement sur un passé révolu ».

Ce qui amène Jean-Claude Stoloff à discuter les thèses de quelques penseurs contemporains sur cette question, M. Godelier, Michel Tort, F. Héritier, Monique Schneider, en mettant en lumière les nombreuses contradictions qui agitent ce domaine de la pensée contemporaine.

Qu’en est-il des invariants trans-culturels dont nous parlent les anthropologues : d’une part la « valence différentielle des sexes » (F. Héritier), c’est à dire la prédominance universelle du masculin sur le féminin, et d’autre part l’affirmation qu’il y a toujours eu des hommes impliqués dans l’élevage des enfants (Godelier) ?

Comment situer la fonction paternelle dans la modernité ? « Aujourd’hui la question se pose de savoir comment nos sociétés laïques, tout en assumant la parité ou l’égalité hommes-femmes et le déclin inévitable de la représentation du père idéalisé qui en découle, peuvent préserver néanmoins la fonction paternelle, dans la mesure où celle-ci en tant que transmettrice de la Loi morale se démarque de la figure dogmatique du père idéalisé ? ».

Cette question ouvre sur deux pistes théoriques, qui composent les deux derniers chapitres de l’ouvrage, et qui sont à mon avis des plus importants pour comprendre ce qu’il en est des pères dans notre société. La première concerne la féminité chez l’homme, qui est largement sollicitée chez les « nouveaux pères ». La deuxième aborde le rôle civilisateur de la fonction paternelle, dont on dit – peut-être un peu facilement – qu’il n’est plus assuré en raison du déclin du père.

La thèse que soutient l’auteur tout au long de l’ouvrage et qui fonde son argumentation est que la fonction paternelle joue un rôle non seulement dans la construction du sujet, mais qu’elle est aussi un fait social et culturel. C’est une notion qui montre de manière emblématique que la psychanalyse est ancrée dans l’anthropologie, ce qui, comme nous le dit J.-C. Stoloff, a toujours été la vision et la préoccupation de Freud.