Société Psychanalytique de Paris

image_pdfimage_print

L’interprétation – novembre 2012

L'interprétation

L’amour de soi et ses avatars. Démesure et limites de la sublimation

Cette petite brochure soulève des questions essentielles. L’amour de soi y est présenté comme l’expression, et l’expérience, la plus énigmatique qui soit. C’est à cette économie du « Soi qui s’aime » que réfléchit l’auteur de cette communication (qui semble issue d’une conférence), à partir de l’histoire de Colette à qui Julia Kristeva a déjà consacré un livre très approfondi, l’un des trois consacrées à des figures de femmes : Hannah Arendt, Mélanie Klein et Colette. Dans les pages écrites par Colette, s’aime un gigantesque soi élargi aux plantes, aux bêtes et à tous les plis de l’Etre lui-même. Il s’avoue en fin de parcours, confondu avec une figure maternelle gigantesque » Sido ou les points cardinaux », mythifiée et idéalisée autant qu’elle avait été contestée et négligée. La jouissance autre de la sublimation sous-entend un retournement de la perversion en sublimation » de telle sorte que la perversion elle-même s’y résorbe et, sans disparaître, s’y recueille, mais comme une pureté. »

L’amour de soi est une lente et pas toujours possible création du sujet parlant, construite dans et par l’introjection du bon objet, et grâce à l’identification primaire. Certaines expériences de sublimation et de pratiques esthétiques témoignent d’un amour de soi extravagant, appuyé sur le narcissisme, mais qui va bien au-delà ; elles aident à percevoir ce qui peut être de façon plus obscure sous-jacente à l’identité des sujets du refoulement et de la sublimation. Dans les processus sublimatoires, le sujet surinvestit ses propres moyens d’expression, qui se confondent avec les objets réels, voire s’y substituent, et deviennent les véritables objets d’amour de soi. Cette logique de sublimation est également à l’œuvre dans la création de la chimère dans la cure analytique comme dans l’amour de soi le plus modeste. L’alchimie de cette reconstruction amoureuse du monde est complexe, et il faut reconnaître à la perversion (ou à la « mère-version »…) la part qui lui revient dans ce laboratoire d’un Soi sans limites. Réaliser le fantasme en réécrivant l’ infantile, voire sublimer le clivage supposent la perversion comme fond sexuel originel sur lequel se découperont les structures ; perversion et sublimation ont partie liée dans le nouage entre pulsion et idéalisation, comme dans le caractère partiel (au sens des pulsions partielles) des voies de satisfaction. La sublimation implique une désintrication pulsionnelle, et « l’apparente sérénité narcissique de l’aventure sublimatoire expose, en réalité, le sujet qui s’y engage au risque d’une catastrophe psychique dont seule peut le sauver… la continuation de la créativité sublimatoire elle-même », jouissance extrême et contagieuse qui comporte ses propres risques d’exaltation maniaque et de déni de la réalité.

La haine et le pardon. Pouvoir et limites de la psychanalyse

Psychanalyste, écrivain, professeur à l’institut universitaire de France, première lauréate en 2004 du prix Holberg, créé par le gouvernement norvégien pour honorer les sciences humaines, Julia Kristeva nous livre ici un grand nombre d’articles qui témoignent de la diversité de ses intérêts, de la richesse d’une pensée toujours en recherche et de ses apports sur un certain nombre de questions essentielles à la culture de tous comme au travail des psychanalystes. Les expériences des démocraties, qui sont aussi pré te trans-politiques, s’acheminent, sans recours à l’irrationnel, vers une refondation de l’humanisme issu des Lumières. La sublimation et l’élucidation de l’amour et de la haine caractérisent tant la psychanalyse que la littérature qui nous aident à lire et à interpréter aussi bien les risques de la parole d’amour que ceux du désir de mort. En ce point névralgique surgit la nécessité de l’intelligence du pardon dont la vie psychique a besoin pour continuer à vivre, sans cesser tout à fait de haïr.

En cinq parties significatives – Monde(s), Femmes, Psychanalyser, Religion, Portraits – le livre rassemble des éclairages multiformes dont la coexistence renforce la pertinence singulière. Nous ne pourrons relever que quelques exemples, arbitrairement choisis. Le souci de penser la liberté en temps de détresse, l’intérêt théologiquement très informé pour la foi orthodoxe, l’insistance pour ajouter la vulnérabilité à la fière trilogie Liberté Egalité, Fraternité. C’est aux limites de la vie que la vérité et la loi font leur épreuve de réalité. À l’inverse, le désir d’extermination nazi vise non seulement les corps vivants, mais les vocables « humains », « morts », « victimes » ; il s’agit d’exclure un peuple des espèces vivantes pour en faire des objets inanimés (Figuren ou poupées, Schmatten ou haillons, des riens) par le même geste mortifère qui les exclut du temps humain, celui du langage et de la signification, en annulant la possibilité même de se représenter les humains déclarés « superflus » (H. Arendt).

À l’inverse, la passion maternelle module dans une certaine mesure le futur sujet. La femme enceinte est une Annunciata, qui écoute la parole de l’Archange, mais est surtout à l’écoute de son corps et de ce non-encore-autre qui germe en elle et sera un nouvel objet, puis avec un peu de chance un sujet et qui est d’ores et déjà une cible d’amour. Miraculeusement, la maternité est une passion au sens où les émotions d’attachement et d’agressivité narcissiques se transforment en amour. Dans cette expérience de la maternité, la passion prend son aspect le plus humain, le plus éloigné de son fondement biologique qui cependant ne cesse de l’accompagner. D’ailleurs dans « La fatigue au féminin », ce qui pèse n’est-il pas tous ces objets impossibles – mère, sœur, chef de service, partenaires sexuels… – qui font que telle femme éprouve comme fatigue ce qui est manque de passion pour un objet défini. Il est une plainte de la fatigue au féminin qui est une plainte de la sexuation, et ne se confond pas avec la plainte dépressive. La mystique au contraire fait échec et mat à Dieu en se construisant à travers et au-delà de l’objet d’amour, le prenant en soi, s’identifiant à lui ou le résorbant en elle-même : Thérèse d’Avila réussit là où Schreber échoue. L’écriture de Colette, l’endeuillement, l’anorexie et les mystiques montrent les voies de passage de l’amour d’objet à l’amour sans objet. L’écriture aussi est lieu d’éclosion et de renaissance continue, tandis que la voie freudienne invite l’analyste à des transferts-contretransferts continus, infinis, en une plasticité psychique infatigable ; souplesse amoureuse, infidélité permanente dans la fiabilité même, au fil de la fluidité du processus analytique. Pour apprivoiser inlassablement la bisexualité psychique, il ne s’agit pas d’être en acier mais « en femme » pour que l’écoute et l’interprétation nous rendent, sans épuisement, gardiens et bâtisseurs de l’espace psychique en tant que structure ouverte, inachevée, interminable.

La paranoïa et l’abjection, la discussion du rapport entre association libre et narration en psychanalyse (une transsubstantiation), la guérison comme renaissance psychique, l’adolescence comme syndrome d’idéalité, le désir de loi, l’impudence d’énoncer comme réflexion sur la langue maternelle mais aussi sur Colette et Proust, autant de thèmes qui mériteraient d’être suivis pas à pas. Notons encore une étude proprement biblique et théologique en même temps qu’historique sur le triple arrachement d’Israël, exode, exil et retour ainsi que l’intérêt explicite et argumenté « aussi passionnel que critique » pour la foi religieuse et sa puissance de symbolisation, comme pour son épurement critique. L’inévitable de la forme est pensé à partir de l’œuvre picturale de Giorgia O’Keeffe et de sa relation au photographe photographe Stieglitz ; Roland Barthes témoigne de l’écriture comme étrangeté et comme jouissance ; la Celanie est l’univers de l’amour impossible et nécessaire, de la fragmentation des langues et des êtres, solitude d’où naît tant l’éclat poétique que la parole adressée de la narration épistolaire dans la correspondance entre Celan et Gisèle Celan-Lestrange. Annette Messenger, plasticienne du mouvement, est une voyageuse dans la mémoire des mythes fondateurs, tandis que Julia Kristeva « se voyage » en roman dans Meurtre à Byzance.

Le pardon qui permet la vie sans la mutiler naît bien en effet de cette capacité de voyages ouverts, sans exclusive ni limites, inlassablement réengagés, tant au cœur qu’aux frontières de la multiplicité des expériences de la culture et de l’humain où Julia Kristeva nous entraîne, nous invitant à entendre, à lire et à penser.