Société Psychanalytique de Paris

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L’originaire et l’archaïque – mars 2017

L'originaire et l'archaïque

L’homme selon le DSM, Le nouvel ordre psychiatrique

Au départ le DSM a été construit pour que les chercheurs de différents pays puissent travailler surune base de critères diagnostiques commune et comparer leurs travaux. L’utilisation qui en est faite quotidiennement montre une dérive de l’approche du patient psychiatrique : l’addition des symptômes ou le recensement des faits aboutit à quelque chose de descriptif, d’« objectif », qui réfute l’existence de l’inconscient, la diversité de l’être humain, et la vie intérieure du sujet malade.En oubliant que derrière toute perception se trouve la réalité psychique, le réel n’est toujours abordé que tangentiellement.

Le changement perceptible à partir de la troisième édition du DSM, correspondait en partie à la nécessité de réintégrer la psychiatrie dans les disciplines médicales mais sous une certaine pression des laboratoires pharmaceutiques et des neurosciences. On peut reconnaitre qu’il y a eu une recherche de l’objectivité devant le courantpsycho dynamique dominant à l’époque, mais très vite risque de transformation en nouvel ordre mental.

Le problème est le détournement du DSM de sa fonction d’outil de recherche et de classification nosologique : il sert maintenant à poser des diagnostics, sert de guide pour l’enseignement et surement dans un avenir proche pour la tarification des actes. M. Corcos parle de « notice universelle pour machine désirante détraquée à l’usage de médecins informaticiens phobiques de la clinique ».

La clinique du DSM n’est pas la même que celle observée par le psychiatre, l’intuition étant indispensable pour cerner la subjectivité de la problématique psychiatrique. En particulier les pathologies du lien humain, fondamentales dans les théories psychopathologiques et psychanalytiques ne sont plus étudiées qu’en fonction d’inspirations biologiques et sociales.

Le DSM se veut a-théorique alors qu’il est forcément sous la dépendance du bain culturel de ses concepteurs en l’occurrence la culture anglo-saxonne qui dans certains domaines (relation au corps, au désir, à la sexualité) est aux antipodes de la culture latine. Le DSM est sous l’influence des thèses biologiques cognitives et comportementales(R.Misés et Ph.Jeammet).Il élude la possibilité d’un appareil psychique .Il véhicule une conception biologisante de l’homme,rassurante pour le patient et au service du renforcement du déni de la signification de sa souffrance et de ses symptômes.

L’utilisation du DSM fait courir le risque au psychiatre de devenir une machine à classer, à étiqueter les cas en oubliant que chacun est singulier et « hors-série ».Elle permet d’éviter toute rencontre avec l’autre dans sa radicale altérité.

La référence excessive à une base biologique,scientifique, apparait à M.Corcos comme une régression vers l’hygiénisme du XIXème siècle et son risque de dérive.

Un des problèmes majeurs du DSM est son absence de prise en compte de la subjectivité :le choix des variables recueillies, « fiables », se porte plus facilement sur les données comportementales que sur des données plus subjectives ce qui est déjà un choix théorique. Les conséquences en pratique peuvent être graves : un exemple est donné concernant l’évaluation et le traitement de signes précurseurs de la schizophrénie par les neuroleptiques chez l’adolescent (McGorry Australie).Plusieurs de ces signes se rencontrent de façon passagère chez tout adolescent, de façon non spécifique, et leur durée semble avoir été définie de façon plutôt restrictive(six mois).Dans les cinq dernières années on a observé aux Etats-Unis une augmentation de 22% de la prescription de neuroleptiques dans la population pédiatrique(0 à 17 ans).

Se retrouve complètement éludée par le DSM la position freudienne qu’il existe une continuité entre le normal et le pathologique et que le symptôme est « mobile », partageable, alors qu’on favorise sa fixation en le répertoriant. Le système DSM élude la relation intersubjective, la mouvance de la subjectivation dépendant, à côté de facteurs biologiques invariants, de facteurs socioculturels et familiaux et de facteurs psychologiques individuels.

M. Corcos souligne le danger des nouvelles catégories nosographiques du DSM qui permettent de « cibler » les symptômes avec des médicaments dont l’effet positif viendra après coup légitimer le diagnostic. Est mis de côtéla nature défensive de ces « super symptômes ».Il prend l’exemple du deuil dont la « normalité »est évaluée par sa durée, une durée qui diminue au fil des éditions du DSM :

(1968), DSMI : pas de notion de durée

(1980)DSM III : durée « prolongée »

(1994)DSM IV : durée supérieure à deux mois

Pour le DSM V, on annonce une durée supérieure à quinze jours.

Aucune étude scientifique n’explique cette réduction arbitraire du temps dévolu au deuil.

La conséquence en est sa médicalisation et l’augmentation de la prescription des antidépresseurs, nécessité logique pour remettre le sujet dans le circuit de la performance…

La qualité du deuil, le processus du deuil, le travail du deuil et son élaboration sont niés.

M. Corcos souligne dans le mode de pensée que cherche à instaurer le DSM, la disparition du concept d’état limite, car échappant à la logique classificatoire par sa mouvance. Et d’autre part, l’importance donnée à la théorie de l’attachement qui met de côté la sexualité et l’inconscient. Enfin on remarque la suppression du terme de perversion pour celui de paraphilie : y sont confondus la « fantaisie imaginative »prélude à l’excitation sexuelle, et le comportement sexuel. Car le DSM se veut a-sexuel. Depuis 1980 , le DSM III ne retient plus l’hystérie dans sa classification des névroses :il l’ « atomise »entre les troubles somatomorphes pour ses expressions somatiques,les troubles dissociatifs pour ses expressions psychiques et la personnalité histrionique.

A l’inverse, on ne peut que remarquer l’explosion du diagnostic de bipolarité chez l’adulte mais aussi l’adolescent ainsi que de celui de TDHA (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité).Pour repérer ces diagnostics, des échelles d’évaluation ont été créées pour les parents et les enseignants sans songer à la subjectivité du lien familial…Enfin la question de l’ « héritabilité » du trouble bipolaire dépend largement des critères diagnostiques utilisés.

Le système DSM se veut scientifique ;il ne croit qu’aux corrélations statistiques avérées ; lessymptômes sont considérés comme des indices; il ne doit pas y avoir d’idéologie. Dans cette optique le travail de liaison du psychanalyste, entre deux symptômes ou, un évènement et un symptôme n’y a pas sa place, il n’est plus question de l’histoire du patient, de ses origines. La notion de comorbidité, retenue par le DSM, est issue de la médecine : elle juxtapose les symptômes sans références à l’état psychopathologique où ils s’intègrent. On comprendra que la stratégie thérapeutique face au patient soit différente.

L’affination des critères du DSM au fil des nouvelles éditions permets une multiplication des troubles mentaux qu’une population normale est susceptible de présenter : en 26 ans il a presque doublé!Le nouveau chapitre « addictions » du DSM V permets de nouvelles inclusions : l’activité sexuelle libertine est rebaptisée addiction sexuelle, le simple plaisir de se promener sur internet sera une addiction. Avec, à la clef, l’explosion de la prescription de psychotropes.

Le DSM se veut athéorique, dès sa création a été annoncé que ses critères pouvaient évoluer, de fait les experts qui participent à sa révision ont souvent des liens avec l’industrie pharmaceutique et les modifications des critères favorisent les prescriptions de psychotropes. De même on se dirige actuellement vers une utilisation de ces critères « simples »dans les documents administratifs et financiers (assurances), surement bientôt dans la tarification de l’activité. Un certain formatage de pensée des utilisateurs du DSM est inévitable; quant aux nouvelles générations de psychiatres, elles sont « élevées » au DSM(QCM des examens de médecine, évaluations des patients, mots-clés des publications).Nous pouvons y ajouter le nombre croissant de patients qui arrivent en consultation avec leur diagnostic, qu’ils ont composé eux-mêmes, à partir de ces critères.

Dans le DSM IV s’est développée la recherche d’une catégorisation des mécanismes de défense:il y a une hiérarchie en fonction de leur nature adaptative (normale) oumaladaptative (pathologique), méconnaissant par exemple l’existence de clivages fonctionnels ou l’appréciation de la dynamique psychique restante.

Les recherches cliniques susceptibles d’être retenues pour les prochains manuels sélectionnent les patients à partir du DSM et sont quasi exclusivement épidémiologiques, génétiques, biologiques ou cognitivo-comportementales ; elles vont autojustifierl’approche objectivante du DSM. Pour le DSM V, le psychiatre chargé de présider les travaux de cette nouvelle édition metlui-même en garde contre la volonté de définition d’un désordre mental et son risque de conséquences dramatiques !

Tout le monde est d’accord mais la grille « fonctionne »bien. On ne peut trop modifier ce qui a été établi, il faudrait re-formertoute une génération de psychiatres,le cout serait trop élevé !

Il semble tout de même outre-Atlantique que les critiques qui s’élèvent contre l’ordre DSM commencent à être entendues…

En conclusion Maurice Corcos nous rappelle que DSM est un modèle animal qui n’étudie que les faits et les comportements d’un « homme-machine »,et ne peut donc être complètement applicable à l’homme qui est, entre autres, une animalité déraisonnable(Levinas), et falsificatrice(Nancy Huston).

 

La terreur d’exister. Fonctionnements limites à l’adolescence

A partir du constat d’une certaine proximité de la clinique adolescente avec celle des états-limites, Maurice Corcos propose une réflexion théorico-clinique richement documentée. Les références artistiques assez nombreuses (littérature, peinture…) indiquent avec force la voie de la métaphore dans ces contrées cliniques où celle-ci apparait le plus souvent hasardeuse. La question de l’évolution de la clinique des états limite en fonction du contexte de l’époque est posée d’emblée. L’auteur propose ensuite une description psycho-pathologique très fine, largement à l’écart d’un modèle structural. La fluctuation du régime de fonctionnement pourrait être une des caractéristiques principale de ces configurations cliniques. La finesse descriptive n’a pas seulement une valeur heuristique, quand bien même celle-ci s’avère indéniable. Elle permet aussi et surtout de définir des orientations plus précises pour le soin psychique.

La fresque clinique suggérée par l’auteur s’origine dès le début, le temps originaire où les obstacles ont eu lieu, où le miroir maternel a pu se trouver défaillant, ce qui a bien pu entrainer « l’incarcération de la psyché de l’enfant dans l’inconscient maternel ».La conséquence de ces insuffisances se trouve principalement dans les barrages repérés du coté de l’accès à la figuration. S’engager dans le soin du sujet limite, c’est aussi revisiter le parcours depuis la sensorialité jusqu’ à la symbolisation. Il est très important en particulier de prendre en compte la place centrale des éprouvés corporels. Les embûches que sont les expériences traumatiques diverses conduisent à des modalités défensives assez spécifiques parmi lesquelles la place du clivage paraît prédominante. Le sujet limite utilise ces défenses comme des remparts efficaces contre les menaces d’effondrement (les décompensations psychotiques, mélancoliques ou psychosomatiques). De telles modalités défensives ont pour corollaire la violence de l’acte, la violence par l’acte. La violence des passage à l’acte notamment lors des automutilations témoigne de l’échec, de l’impasse à laquelle se heurte dans la répétition, le sujet limite dans ses tentatives de dégagement, « l’émotion mutilée » .

A la lumière de ces perspectives, le soin psychique n’a pas seulement vocation de contenir et d’accompagner mais surtout de mettre en forme la souffrance. Alors la visée thérapeutique rejoint les enjeux de la créativité. « L’artiste comme l’enfant qu’il fut autrefois joue pulsionnellement dans l’aire transitionnelle ». Cependant l’auteur souligne que la recherche de la créativité ne garantit pas systématiquement l’issue sublimatoire. Il se peut que cette quête tourne à vide. La disposition d’une écoute analytique, dans la mesure où elle peut permettre de favoriser la co-créativité, représente donc une alternative précieuse.

De René Magritte à Francis Bacon, Psychanalyse du regard

Les rapports entre la psychanalyse et l’art sont complexes, mais ils ont fait du chemin. Des réflexions de Freud, toujours au service d’un souci de démonstration de ses concepts théoriques, en passant par la « psychanalyse appliquée » tellement décriée avec l’opprobre jeté sur tout ce qui pourrait être qualifié de manière péjorative de « psychobiographique », devenu l’objet d’un interdit bien au-delà des frontières de la psychanalyse, au point que la majorité des catalogues de musée occultent complètement la moindre référence biographique, nous voici maintenant dans une période où on voit un nombre grandissant de psychanalystes qui n’hésitent pas à consacrer leurs réflexions à des artistes et des œuvres d’art. Nous sommes donc quelques uns à défendre et exercer une psychanalyse appliquée intelligente, avec l’hypothèse que la psychanalyse contribue à la compréhension des œuvres et qu’en retour l’analyse des œuvres éclaire nos cas cliniques. Maurice Corcos fait partie de ceux-là et nous propose un ouvrage qui s’inscrit dans cette démarche, qu’il développe brillamment avec deux peintres, Bacon et Magritte. On peut même dire que Maurice Corcos a été un précurseur dans ce domaine, ayant crée et animé le Séminaire Babel qui, depuis de nombreuses années, offre à des psychanalystes la possibilité de présenter une réflexion sur un artiste ou une œuvre, et qui a donné lieu à plusieurs publications.

Maurice Corcos est psychanalyste, professeur de pédopsychiatrie à l’université Descartes-Paris 5 et chef de service de Psychiatrie de l’adolescent et de l’adulte jeune à l’Institut Mutualiste Montsouris à Paris. C’est donc dire qu’entre son intérêt pour l’art et sa compétence dans le domaine de la psychanalyse de l’adolescent, c’est un auteur qui a plusieurs cordes à son arc.

Paradoxalement, Maurice Corcos a demandé une préface à Jean Gillibert qui avoue ne pas aimer les œuvres dont il est question … Du coup, l’ouvrage doit relever un défi, qui est de montrer l’intérêt de ces deux peintres.

C’est de manière très vivante que Maurice Corcos nous fait visiter ces deux œuvres et le lecteur a plaisir à suivre ses propos qui sont nourris d’une très grande culture. Son texte fourmille de références, toutes intéressantes et stimulantes. Tout au plus pourrait-on reprocher à l’auteur d’en mettre un peu trop, car parfois on a du mal à suivre, tant il va vite !

On le sent, enthousiasmé par son sujet, emporté par une effervescence d’idées qui déborde parfois la construction de l’ouvrage.

Pour chacun des artistes, c’est une rencontre, aussi bien avec l’œuvre qu’avec le personnage. Maurice Corcos se livre à la difficile articulation entre les éléments de la biographie et la réalisation artistique, le rapport du sujet et sa construction psychique avec sa création.

On sent l’auteur fasciné par le personnage – il faut dire haut en couleurs – de Francis Bacon, dont il brosse un portrait complet : ses perversions (et chez Bacon il s’agit réellement de perversités : joueur, drogué, boulimique vomisseur, prostitué, jaloux pathologique, sado-masochiste…), ses influences, ses propos. Le risque est évidemment de tomber dans le panneau de la causalité linéaire, ce qui donnerait chez Bacon : « c’est parce que son père, à 18 ans, l’a livré à un lad homosexuel que Bacon est devenu … ». Ce à quoi Maurice Corcos échappe en développant plutôt ce qu’il en est d’une relation homosexuelle de séduction sadomasochiste entre un père et son fils, qui va constituer la trame de l’œuvre. On ne traite plus alors la question de la cause, mais plutôt la source où s’origine la créativité d’un artiste, ce qui n’est pas la même chose, car on est dans le processus et non dans l’événement causal. Pour Bacon, cette analyse amène à l’idée intéressante que pour mettre de l’ordre dans le tumulte pulsionnel pervers, la création artistique est convoquée comme une instance surmoïque manquante, ce qui expliquerait la perfection technique des tableaux de Bacon, réalisés dans le désordre innommable de son atelier dont on a pu voir les photos impressionnantes.

Monstres pour Bacon, fantômes pour Magritte.

En effet, avec Magritte, on entre dans un autre univers, animé ou habité par l’image fantomatique de la mère, retrouvée noyée dans la rivière, sa chemise de nuit blanche découvrant son sexe et recouvrant son visage.

Les toiles-miroirs de Magritte sont comme les yeux morts de la mère, n’offrant aucun reflet à celui qui les contemple, dit Corcos. A la vue d’une photo de la mère de l’artiste, Corcos a envie de s’exclamer : « Ceci n’est pas une mère ! ». Ce constat de la défaillance maternelle pour Magritte rend Maurice Corcos un peu sévère pour son œuvre, à mon avis. Œuvre d’un artiste « si peu peintre en définitive », manquant d’intériorité, ayant surtout une valeur défensive de contre-investissement… Mais ce que nous dit Magritte, poursuit Corcos, c’est autre chose, de l’autre côté du miroir, toute son œuvre étant une interrogation sur la question de la représentation, dont Corcos souligne très justement le rapport avec la mélancolie et l’objet absent, et la fétichisation.

Maurice Corcos nous propose des dialogues entre lui, le spectateur, l’artiste. C’est un corps à corps, une interaction regard à regard, une prise à vif, qui justifie le sous titre de l’ouvrage, « Une analyse du regard ».

Bien que cela n’apparaisse pas directement, on sent néanmoins que l’analyse que fait Maurice Corcos de l’oeuvre de Bacon et celle de Magritte, et son intérêt pour chacune d’elles, est très liée à ses travaux sur l’adolescence. Pour les deux artistes, il montre l’importance d’un épisode de l’adolescence, qui semble un élément marquant, déterminant pour les comprendre.

Ainsi, ce livre justifie largement l’idée que la psychanalyse a quelque chose à apporter à la critique d’art et que l’analyse d’une œuvre artistique a quelque chose à apporter à la clinique. D’une part, Maurice Corcos pense la psychanalyse avec des références culturelles et des images et, d’autre part, ses commentaires de tableaux sont nourris par des notions psychanalytiques, en particulier la clinique du premier âge, ainsi que de l’autisme et celle de l’adolescence qu’il met en perspective l’une avec l’autre.

Penser la mélancolie. Une lecture de Georges Perec

Le psychiatre psychanalyste Maurice Corcos, qui s’est également proposé de regarder l’adolescence à partir de la littérature (L’adolescence entre les pages, 2005) et anime le séminaire Babel (« Babel, littérature et psychanalyse »), s’attache cette fois à l’œuvre de Georges Perec.

Pour l’auteur, « le processus d’incorporation s’applique d’une manière spécifique à l’écrivant Perec » qui s’exprime en veillant comme il le dit lui-même à « laisser intact en lui et intouché le lien de sa mère au petit enfant meurtri », sans que l’absence n’engendre haine ou envie. L’absence de la mère, qui fait partir l’enfant pour le protéger, puis qui meurt en déportation, laisse une absence au-delà de toute explication possible, définitivement. Maurice Corcos rapproche de cette blessure inguérissable le besoin de littéralité de Perec, son refus de la métaphore, et une certaine forme d’abolition du temps et de l’espace. Perec est ainsi un arpenteur scrupuleux de l’espace, et un horloger de l’instant. Les vagues prosodiques de l’écriture impliquent l’évocation d’une mère qui chantait merveilleusement, sa présence fantôme et l’ultime trou de silence. Telle est la thèse du livre, qui rapporte l’œuvre de Perec à l’absence de sa mère, et y voit un labyrinthe sans architecte, où l’addiction à l’écriture s’est faite sauvegarde. Une écriture mélancolique.

Dans la crypte psychique de Perec, où son analyste Pontalis voyait le couple des parents morts, Perec lui-même évoque une statue intérieure, sorte de monument commémoratif. Comment faire le deuil d’un vide ? « Je n’ai pas de souvenir d’enfance » dit W. (W. ou le souvenir d’enfance, 1975). Soutenue par une connaissance minutieuse de l’œuvre de Perec, argumentée pas à pas, l’interprétation proposée par Maurice Corcos déchiffre avec passion l’itinéraire littéraire, à la lumière de l’existence plutôt que dans sa logique interne.

Petits moments d’histoire de la psychiatrie en France

Sous la forme de petits chapitres consacrés à d’éminents psychiatres (Pinel, Charcot, Lassègue, Cabanis…) ou à ceux qui se sont intéressés de près à la psychiatrie (Littré, Albert Londres), P. Clervoy et M. Corcos nous entraînent dans des périodes fécondes pour la pensée psychiatrique en nous montrant combien elle est toujours liée aux autres mouvements de pensée de la même époque, que ce soit de facon harmonieuse ou conflictuelle : exemple extrême, A. Breton et les surréalistes conseillant aux malades mentaux d’assassiner leurs psychiatres.

Le dévouement des psychiatres (Pinel et son traitement moral, Itard qui tentait de réadapter l’enfant sauvage) y est souligné, tout comme les moments d’aveuglements de certaines théories (E. Toulouse et la biocratie, Morel et la dégénérescence).